Naufragée Cosmique        Chapitre 5       

Chapitre 5

...Puis au violet.

L'année scolaire passe tout entière pour Brigitte à explorer les arcanes de l'écologie et à participer aux diverses activités du groupe. Un temps fort pour eux a été les élections, et ils se demandent si ils soutiendront le candidat national aux prochaines élections présidentielles. Après moulte palabres, il est convenu finalement qu'une telle participation ne demanderait pas tant de travail que pour une élection locale: on pourrait donc donner un coup de mains tout en faisant d'autre chose par ailleurs.

Brigitte se rend compte à cette occasion que chez les écolos tout n'est pas parfait non plus, et les discutions sont parfois difficiles. Mais il semble bien que cet état de fait soit très général sur la Terre... Toute heureuse de trouver enfin des gens vivants, elle préfère ne pas attendre d'eux qu'ils soient en plus parfaits. Heureusement. Elle se souvient de sa (dure) acquisition: les gens sont plus ou moins conscients, et pour ceux qui le sont il est parfois difficile d'y accorder leur personnalité. A défaut, un bon groupe a l'avantage d'incarner un modèle plus proche de l'idéal que n'importe lequel de ses participants.

Egalement cette organisation fait fonctionner un groupement d'achat de produits biologiques. Cela intéresse beaucoup Brigitte, mais malheureusement elle assistera en fait seulement à la fin et à la dissolution de ce groupement, pour des raisons qu'elle ne peut approfondir, car les réunions de fonctionnement ne sont pas dans ses horaires. Tout au plus entend t-elle dire «Qu'il y avait beaucoup de parasites». Voici donc encore un endroit où il y a «des problèmes» qui font tout rater, sans que l'on puisse savoir au juste d'où viennent ces problèmes.

En fait Brigitte se jette à corps perdu dans la vie du groupe: Elle a enfin trouvé un moyen d'agir pour la sauvegarde de l'humanité! Aussi elle fait abstraction de ce qui cloche, des fausses notes, elle ne les voit même pas.

Elle ne va même plus si souvent voir Roger. Elle le plaint, car sa nouvelle chambre de cité universitaire est assez bruyante, surtout le Samedi soir où il lui faut en plus supporter les «boumes» qui se déroulent dans un bruit d'enfer juste en face de sa fenêtre! Lui n'a pas le choix, il lui faut supporter... Ou, de temps à autres, trouver une nuit de sommeil réparateur chez Brigitte ou chez d'autres amis.

Roger approuve Brigitte sur ses activités, et il a même de longues discutions avec elle sur l'écologie, qu'il découvre en convaincu d'avance. «Tu vois Roger il n'y a pas que les rastas qui mangent bio!» Mais contrairement à l'attente de Brigitte, Roger ne viendra pas dans le groupe. Il argue de sa licence à préparer, mais elle a l'impression que son refus est plus profond. Il ne lui en dira rien, malgré ses demandes.

Brigitte regrette également que les écolos n'aient pas le sens de la fête des anciens amis de Brigitte, qui d'un tabla et d'une guitare faisaient un orchestre joyeux et entraînant!

Il n'y a pas que des producteurs biologiques à voir dans la nature et Brigitte accompagne Monique, qui organise plusieurs fois dans l'année des sorties vers les forêts avoisinantes et même jusque dans les montagnes!

La première vision de la montagne printanière restera gravée dans la mémoire de Brigitte comme un des grands moments de sa vie. De la nature, elle n'avait en fait vu que des champs, somme toute encore artificiels. Voici enfin la véritable nature, libre et fière! La beauté des fleurs, des arbres altiers, des cimes enneigées! Ô comme la nature vierge est spontanément harmonieuse, propre et joliment arrangée, comme un jardin où quelque jardinier facétieux aurait donné ici où là quelques petits coups de pouce au hasard... Partout de petites trouvailles ou de charmants tableaux, ou fleurs, herbes et roches s'harmonisent en vibrations apaisantes et vitalisantes...

Là est le don le plus précieux, et aussi le plus fragile, de la nature: Chacun s'y sent bien, paisible, revitalisé, plus ouvert à la Poésie, plus disponible à l'amitié, à la conscience. La nature nourrit en nos êtres tout ce qu'il a de plus profondément humain. Sans elle, nous serions orphelin, et irions en tâtonnant dans les ténèbres. Mais ce don miraculeux est si fragile, qu'un rien suffit à le faire s'évaporer: un bout de plastique dans l'herbe, le bruit d'une voiture, quelques fils électriques, un champ carré, des touristes qui parlent de télé...

Brigitte le fait remarquer à Monique, qui répond: «Ah ça tu devrais en parler à Marc, il en connais un rayon, il te parlerait des Dévas et tout ça. Moi je préfère dire que la nature est belle, de son naturel! Ou bien que notre évolution dans la nature nous a appris à la trouver belle telle qu'elle est! Il y a une sorte d'Harmonie entre la nature et nous, un échange subtil, et cela ne peut marcher qu'avec la nature que nous avons toujours connue, depuis des millions d'années, et pas avec la nature aménagée, planifiée et domptée. En tout cas l'homme est fait pour être en contact avec sa mère nature, et il en retire un bonheur évident!»

Une merveilleuse journée se passe à parcourir les forêts en pente, puis les alpages aux galbes subtils, parsemés de rochers et de fleurettes... Arrivé au sommet, un des participants sort une flûte de bois. Cette douce mélodie s'harmonise parfaitement avec ce paysage simple et beau d'herbes et de roches.

En faits, ils ne sont pas vraiment sur les montagnes, mais seulement sur un petit perchoir: l'excursion se devait d'être facile. Ce qui fait que d'autres sommets les surplombent en un splendide panorama, et loin en dessous la vallée se dilue dans les bleus: la route et les maisons ne semblent être que des maquettes, bien inoffensives vues d'ici.

Malheureusement ils touchent également du doigt la fragilité de cette nature. En montant ils ont traversé un chantier de bûcherons, une coupe à blanc, des chemins tracés au bulldozer, plaies béantes, arbres enchevêtrés, massacre, bombardement. Renversées les roches aux fées, arrachée la fragile peau de tendre mousse, comblés les poétiques creux. Pendant des centaines de mètres, ils ont traversé cet effroyable poéticide dans un morne silence ponctué d'exclamations désolées.

Plus haut vers les sommets, une étrange balafre blanche zigzague sur l'alpage: une route nouvelle qui mène à une station de ski. Marc explique que l'écosystème de l'alpage est très fragile: seule une mince couche d'humus et de racines protège de l'érosion le sol meuble sous-jacent. Une seule petite égratignure peut s'élargir et donner une plaie béante qui demandera des siècles à se résorber... Si le ravinement n'a pas, auparavant, emporté la fine couche de terre pour ne laisser qu'un désert de roches stériles. Une richesse irremplaçable sauvagement détruite pour des jeux futiles... Et de conclure: «Les civilisations antiques ont toutes laissé des vestiges archéologiques, des traces émouvantes de leur passage. Nous, nous laisserons des ordures et des destructions.» Il ne croit pas si bien dire, car, par moments, le vent leur apporte la fumée écoeurante d'une décharge municipale située un peu en contrebas, en pleine beauté... «Comment se fait-il que ce sont ceux-là même qui vivent dans la merveille qui sont le plus empressés à la détruire?»

Ils se préparent à redescendre, quand Monique s'exclame: «Un rapace!» Et les voilà tous se faisant passer les jumelles, cherchant à identifier la bête, qui ne daigne d'ailleurs pas s'approcher. Brigitte est un peu étonnée: ils ont vu au cours de cette journée bien des oiseaux plus sympathiques qui n'ont pas déclenché tant d'excitation. Sa Mère Grand n'en parlait guère, des rapaces, jetant sur eux le silence des choses affreuses dont on ne parle pas aux enfants. A Brigitte adulte, elle n'eut guère l'occasion d'en reparler: ils avaient disparu.

Brigitte ne cherche pas à approfondir, mais elle classe le fait dans sa mémoire: à voir plus tard... Elle se met elle aussi à observer dans les jumelles la bête qui s'éloigne. Etait-ce une impression, où l'alpage était-il réellement plus silencieux en sa présence? Allez savoir, avec tout le potin que font cette équipe de bavards:

«Ce sont eux les régulateurs de cet écosystème!

- Sans eux c'est la survie même de la montagne qui est compromise.

- C'est beau, quelle fière allure!»

Monique est intarissable sur les rapaces. Marc, lui, reste réservé.

Lors d'une autre sortie, ils visitent une zone marécageuse, un des derniers écosystèmes humides à préserver. C'est une beauté toute différente, calme, discrète, toute en verts profonds et variés, sur fond de brume pastel. Imaginez des bancs de canards et d'autres oiseaux par milliers. Nos amis ne tenteront pas de les approcher trop près, d'ailleurs les oiseaux se méfient et restent à l'écart des chemins praticables. En plus c'est la saison des nids. Là aussi c'est menacé: un projet d'assèchement, les sempiternelles rumeurs d'autoroutes, et les chasseurs qui tentent toujours d'étendre leurs odieux privilèges...

Un certain jour de Septembre, Brigitte n'y était pas encore, mais tout le groupe était mort de rire en écoutant l'histoire: certains des membres avaient remarqué que dès les premiers coups de fusil de l'ouverture de la chasse, les canards s'envolaient massivement vers la réserve voisine, où la chasse est interdite. Ces membres s'en étaient allés dès potron-minet jeter... de bon vieux pétards, dans le marais, quelques minutes avant que les chasseurs n'aient le droit de tirer. Comme prévu, les canards s'en étaient allés immédiatement à l'abri, sous le nez des chasseurs furieux et impuissants. Et nos amis de vite décamper, on ne sait jamais, un accident de chasse est si vite arrivé...

Brigitte et les autres participants de ces aimables sorties s'enivrent de beauté sauvage, mais surtout prennent sérieusement conscience de la grave menace qui pèse sur la nature oppressée et opprimée de toute parts, exploitée et massacrée, niée puis montrée en caricature folklorique aux touristes. Un peu plus loin se profile la destruction de l'humanité elle-même, une terrible échéance, une lourde barre sur l'horizon de l'avenir: 1990, 2000? Si l'humanité ne prend pas conscience de ses aberrations d'ici ces dates, si rien n'est fait pour endiguer le flot de haine et d'incohérence, alors une bien triste fin l'attend, et avec elle tous ses innocents compagnons de route sur cette Terre...

Le Soleil brûlant la peau (plus d'ozone) l'Europe aussi sèche que le Sahel (l'effet de serre) la terre et l'eau empoisonnés (le nucléaire, les poisons agricoles...) Voilà ce qui attend l'humanité si la conscience ne l'emporte pas sur l'égoïsme et l'indifférence...

Brigitte, toute à son bonheur d'aider un groupe utile, réalise soudain que ces échéances ne sont pas dans un avenir lointain et hypothétique, mais que ça la concerne directement: tout sera joué avant qu'elle ait quarante ans, tout juste la moitié de la vie... Ces terribles perspectives désormais rongent sournoisement sa bonne humeur et son enthousiasme, comme elles ont déjà dû entamer sérieusement ceux des autres membres du groupe. En effet, la conversation y roule plus souvent sur ces noires prédictions que sur la joie et le positif. Il faut bien préciser que à cette époque du récit Brigitte conçoit (et ses études pseudo-philosophiques n'ont rien arrangé) le fonctionnement du psychisme humain essentiellement comme un ensemble de mécanismes psychologiques, eux mêmes sous l'empire absolu de la matière: désespérante conception d'une Liberté illusoire, de sentiments inutiles, d'une quête du Bonheur futile, d'une vie totalement dénuée de sens, auxquels la mort met de toute façon une fin absolue et irrévocable...

 

Brigitte est en fait profondément déçue de ses études universitaires. Malgré de nombreux points certes utiles et pertinents, elle n'a en fait strictement rien trouvé dans toutes ces théories qui indiquerait en quoi consisterait une prise de conscience comme la sienne, ni ce qui l'aurait provoquée, ni comment l'aider à se faire jour chez les autres. Rien n'indique non plus comment accélérer suffisamment l'évolution de la conscience de l'Humanité, pour parer à temps aux mortels défis qui l'attendent. Au rythme actuel, il faudrait encore des millénaires... Et il ne reste que vingt ans. Si seulement l'humanité n'était constituée que de financiers et de technocrates, personne au fond ne regretterait de la voir disparaître. Mais il y a des braves gens, des enfants, des innocents, et bien sûr la nature, les herbes, les fleurs, les arbres, et tous les animaux...

La fin de la Terre ternirait un peu les étoiles...

Au cours des réunions du groupe, les discutions sur le travail militant en cours sont souvent prétexte à de vastes digressions plus générales et plus philosophiques, où alternent l'enthousiasme des projets d'avenir généreux et le pessimisme de ceux qui se sentent coincés et impuissants. Brigitte, qui n'a pas du tout, mais alors pas du tout envie de rejoindre le néant avant l'âge, ni jamais d'ailleurs, tente de brancher la discussion sur le problème de l'urgente prise de conscience de l'humanité:

«Comment provoquer une prise de conscience générale? Il n'y a que comme ça que l'on puisse s'en sortir! Sinon on va militer pour sauver un truc et pendant ce temps il y en aura mille autres de bousillés!

- Oui, mais, c'est bien ce que nous faisons, quand nous distribuons des tracts! On informe les gens!

- Informer! Informer! Je parle de prise de conscience! Nous avons bien une conscience écologique, non?

- C'est parce que nous sommes informés.

- Mais non! Les criminels nucléaires, pollueurs et tout ça, ils sont aussi bien informés que nous, et mieux encore, ils savent pertinemment eux aussi qu'on va tous crever, et pourtant ils continuent! C'est une différence de mentalité!

- C'est parce qu'ils sont égoïstes ou asociaux, voilà tout.

- Bien sûr, mais justement on peut CHOISIR d'être égoïste ou ne pas être égoïste, de rentrer dans le courant de la vie ou pas! C'est cela être conscient! Au lieu de n'être qu'une mécanique psychologique! Comment aider tout le monde à devenir conscient?

- Eh bien si tu trouves un moyen...

- ...Non, je n'en vois pas. Mais on pourrait chercher ensemble, essayer d'y comprendre quelque chose.» Tout le groupe semble soudain saisi d'une sorte d'inertie qui commence à agacer Brigitte.

«Avec tes cours à la fac, tu ne vois aucune explication?

- Eh bien figures toi, je suis assez déçue: on parle uniquement de mécanismes psychologiques. Ces mécanismes existent, bien sûr, mais justement... Quand on n'est pas conscient. Etre conscient c'est en sortir, de la psychologie et de ses mécanismes, et choisir librement nos sentiments et nos pensées. Dans tous les cours et les bouquins que j'ai lu il n'y a pas un mot sur ce que pourrait être l'esprit humain libre de tout mécanisme psychologique, ni comment s'en libérer. Si l'humanité entière doit faire sa psychanalyse, il y en a pour cent mille ans. Il faut aller plus vite.

- Ah pour ça il faudrait avoir accès aux médias, aux journaux, pouvoir s'exprimer publiquement...

- Ça serait bien, mais il vaut mieux ne pas trop compter là-dessus. Ils sont bien trop occupés avec leur foutbole. Pour y avoir accès, il faudrait des moyens financiers considérables. Quelque chose me dit qu'il doit être possible de communiquer avec l'humanité entière avec peu de moyens financiers et techniques, mais je n'arrive pas à trouver les mots pour l'expliquer!

- Ben essaie de chercher, tu nous diras quand tu auras trouvé. En attendant il faudrait tout de même arriver à se mettre d'accord sur la date du collage des affiches».

Vers la fin de l'année, Brigitte finit bien par se rendre compte que ces discutions ne mènent pas à grand-chose. Elle n'en est pas heureuse, même si parmi le groupe quelques-uns l'approuvent. De toute façon eux non plus ne voient pas de solution miracle.

Cet engagement sur le front écologique se fait au détriment des études et Brigitte rate son DEUG et doit redoubler. Elle commence à comprendre pourquoi la plupart du temps ceux qui tiennent des postes élevés, administratifs, techniques, financiers, semblent être particulièrement dépourvus de sentiments humains: ils ont dû les oublier, ou n'en avoir jamais eu, pour avoir été capables de complètement sacrifier à leurs études les plus belles années de leur vie, celles de la générosité et de l'idéal, celles où l'on découvre l'amour!

En tout cas ce redoublement ne l'enchante pas du tout. Sans cela elle aurait été débarrassée de ces études qui lui semblent maintenant oiseuses, tout en étant libre de choisir une meilleure voie à un niveau déjà conséquent. Mais il lui faut passer encore un an à refaire la même chose!

Peu de temps avant la fermeture annuelle du groupe écolo, la conversation vient sur le groupement d'achat et les regrets de l'avoir abandonné. Brigitte en profite pour essayer de comprendre comment on en est arrivé là: «Mais enfin quelles difficultés? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de difficile à commander des colis chez des producteurs et à se les répartir?

- Ah on voit que tu n'y as pas été, toi! Tu te rends compte, tous ces calculs!

- Un peu de compta. Ben alors? Aligner des chiffres, pas passionnant, d'accord, mais si il faut le faire... C'est accessoire, au fond.

- Et le temps que ça prend! Pour remplir tous ces colis!

- Là non plus je ne vois pas. Il faut les faire de toute façon, ces colis. Ça ne peut pas prendre plus de temps que chacun pour soi, dans les magasins, bien au contraire.

- Tu n'a pas des enfants à t'occuper!

- Mais... Comment? J'ai bien mes cours! De toute façon, maintenant que c'est fini, tu dois être encore plus embêtée, d'aller faire tes courses en ville, ça prend plus de temps, courir d'un magasin à l'autre, faire la queue, peser des petits machins, au lieu d'avoir tout au même endroit. Et puis, entre écolos, on est SOLIDAIRES, oui, ou non? Si certains ont moins de temps, les autres peuvent compenser. Je ne vois pas...

- Justement! Il y avait plein de parasitisme!

- Pourquoi ne pas les avoir virés? Les parasites, ça se gratte, ça se secoue, ça s'élimine, quoi.

- On ne voulait pas faire comme des flics!

- Quel mal y a t-il à se faire respecter?»

- Et puis c'était tout le temps dégoûtant, les gens ils ne balayaient jamais, et puis...

- Comment? Quels gens? Mais c'était vous, «les gens», non? Vous n'aviez qu'à prendre le balai et le faire! Je ne vois vraiment pas...

- Ecoute, Brigitte, tu dis plein de yak'à et des yfaut mais tu n'y étais pas, tu ne l'as pas vécu, alors tu ne peut pas en parler!»

Brigitte finit bien par se rendre compte que cette discussion gêne et fâche ses amis. Elle aurait au moins aimé comprendre pourquoi, mais à nouveau le groupe élude ce sujet et part bruyamment sur autre chose. Elle sort, vexée et mécontente. Elle se rend dans l'arrière salle où se trouve le grand Marc. Elle éclate:

«Comment veux-tu qu'on arrive à se comprendre les uns les autres si tout le temps on répond par des échappatoires aux problèmes, au lieu de chercher à les résoudre? On ne peut jamais communiquer, ça vire toujours à la polémique! Et on voudrait donner nos idées à l'humanité!

- Je sais. Ils n'ont pas ton niveau de conscience.

- Ben... Ils devraient, non?

- Ne leur en demande pas tant: sauf deux ou trois, ils n'ont jamais fait de méditation. Toi, tu as l'habitude.

- De la... Quoi? Mais non, jamais! Je… je n'ai jamais fait de méditation! Je ne suis pas du tout branchée dans ces trucs mystiques, moi!»

Il faut bien le dire: Brigitte a, comme tout le monde, entendu parler de Dieu, de spiritualité et de mysticisme, mais tout cela lui semble inventé de toute pièce, fruit d'élucubrations. Pour elle, la pensée humaine et la sensation de percevoir le monde, de se rendre compte, s'expliquent par les seules propriétés de la matière dont le cerveau est constitué. La destruction de ce cerveau mène au néant pour la conscience qu'il a porté. La seule idée de lire un livre spirituel semble pour Brigitte un terrible pensum. Certes dans ses études, des questions comme l'existence de Dieu, la destinée de l'homme, le libre-arbitre sont débattues, mais uniquement d'un point de vue intellectuel: on étudie le cheminement de la pensée de tel ou tel philosophe, avec entre autres ses arguments pour se libérer ou pour s'encombrer de la transcendance. A aucun moment on ne tente de seulement définir cette dernière, et de toute façon tout cela reste purement spéculatif et arbitraire, taxé de «croyance», faute du moindre moyen de vérification, faute de connaissance objective et accessible à tous sur un éventuel «au-delà». Brigitte a donc adopté une attitude de scepticisme prudent: elle ne «croit» pas, tout en admettant qu'en fait elle ne sait pas. Comme ses camarades, elle est assez échaudée contre «les curés» et autres «cathos». Mais, contrairement à la plupart des sceptiques, elle n'a pas refermé la porte de l'Esprit. Simplement elle ne s'en préoccupe pas, puisque, jusqu'à plus ample informée, rien ne semble venir de ce côté-là. De toute façon, de vivre dans le Bien et l'honnêteté paraît très suffisant pour la mettre en règle avec Dieu, au cas où Il existerait réellement. Que nous demanderait-Il de plus? Et même, pense t-elle, de la voir vivre en conscience Lui ferait certainement bien plus plaisir que si elle allait faire des salamalecs à l'église tout en médisant de ses voisins.

Pour elle la seule question intéressante à propos de la spiritualité est comment se débarrasser des raseurs qui veulent à toute force vous faire adhérer à telle ou telle religion bizarroïde. Aussi est-elle fort étonnée de se voir reconnaître des compétences dans un domaine aussi éloigné de ses préoccupations.

«Qu'est-ce qui te fait dire une chose pareille?»

C'est au tour de Marc d'être surpris. Il bredouille: «Eh ben je ne sais pas, moi. Ça se sent. On ne peut l'expliquer. Tu donnes par moment l'impression d'être en méditation, sauf bien sûr quand tu t'énerves. C'est une impression, tu sais, moi je ne suis pas un grand maître. Tu crois en Dieu?

- Oui, et au Petit Chaperon Rouge, aussi.

- Et à la survie de l'âme non plus?

- Pourquoi voudrais-tu que je croie à toutes ces histoires de curés qu'ils ont inventées? Croire, c'est se tromper, non? On croit une chose qui est fausse. Pour ce qui est vrai, on n'a pas besoin de dire qu'on croit: on sait. Si Dieu existait, il serait assez grand pour nous le dire lui-même, directement, personnellement, sans aucune ambiguïté.

- Mmmmmh... Excellente remarque. Et s'Il nous le disait... Pas de la façon que tu attends?

- Comment cela?

- D'une manière plus subtile, pas de l'intellect, mais des sentiments, ou plus subtile encore?

- Pauvres philosophes intellos, alors, ils ne risquent pas de trouver. Je ne demande qu'à savoir, mais j'aimerais tout de même une preuve objective avant de chambouler ma vie pour ces histoires. Simple précaution, il y a tant d'illusions sur Terre.

- On dit que parfois on a une preuve, si on sait la mériter.

- C'est bien ce que je dis: je suis nulle, je n'en ai jamais eu.

- Aimerais-tu par exemple, que la Terre ait pour destin un état d'Harmonie et de Bonheur pour tous les êtres qu'elle porte?

- Ah bien sûr! Il faudrait être cinglé pour ne pas désirer cela.

- Penses-tu que les humains peuvent y arriver?

- AAAh ça rien de plus facile! Il suffit de tous le vouloir. Dix minutes suffisent. Le temps que retombent les derniers obus, et plus de guerre. Le temps de répartir les stocks de nourriture, quelque jours, et plus de faim dans le monde. Fermer les usines qui puent et qui polluent, les bourses et toutes les banques, dix minutes. Après, l'autoroute vers le Bonheur.

- Dix minutes. Tu n'y vas pas avec le dos de la cuillère, toi. Crois-tu vraiment que tout cela soit possible?

- Mais bien sûr! Il n'y a qu'une décision à prendre! Même ceux qui ont trop de problèmes psychologiques pour arriver tout de suite à le vivre eux-mêmes peuvent au moins être d'accord! C'est aussi facile que d'appuyer sur le bouton rouge de la guerre nucléaire, et c'est sûrement beaucoup plus intéressant!

- Toi, oui, tu le veux! Mais les autres?

- Ben regarde on est deux: si moi je veux, tu es totalement libre de vouloir toi aussi, même si les autres ne sont pas encore d'accord. Donc on est deux. Après pareil pour chacun de nos amis: on est quatre, puis huit, seize, jusqu'à toute l'humanité. Chacun est totalement libre de ses choix dans son for intérieur, même si on est opprimé ou emprisonné. Rien ne peut empêcher tout le monde de se mettre d'accord.

- Et les régimes fachistes? Et les bandits? Et les financiers? Ils peuvent mettre des bâtons dans les roues.

- Rien ne les empêche non plus de se mettre d'accord eux aussi. Ils ont tout à y gagner! De toute façon ils sont une infime minorité, il serait facile de les museler si toute la population ne se conduit plus selon leurs lois. Si par exemple on fait des coopératives, des ateliers autogérés, une économie gratuite, que restera t-il du pouvoir de l'argent? Que dalle! Le pouvoir aussi n'est qu'une convention. Un chef d'état auquel personne n'obéirait plus n'aurait pas plus de pouvoir que le fou qui se prend pour Napoléon et... Mais pourquoi tu te marres?

- Ah ah! Je t'ai tendu un petit piège: depuis cinq minutes tu es en train de faire l'éloge du libre-arbitre!

- Ben oui, quoi?...

- Tu as pris position sans aucune hésitation, carrément, passionnément même. Et c'est très rigolo parce que le libre arbitre est justement l'expression la plus indélébile de la Divinité dans l'homme!

- Comment...

- Bien sûr! Que dit le matérialisme du libre arbitre? Que le cerveau est un ensemble de particules matérielles, soumises aux lois physiques, donc que le comportement de ces particules est entièrement déterminé d'avance. Ainsi nous serions complètement conditionnés, et notre futur parfaitement déterminé par nos conditions présentes, et toutes nos décisions, des plus banales aux plus profondes, pur résultat du jeu statistique des particules et des champs électromagnétiques dans les tréfonds de nos neurones.

- Tous conditionnés... C'est idiot.

- C'est une conséquence des conceptions réductionnistes de la conscience. D'après ces théories, le processus que tu décris serait impossible, car les gens décideraient au hasard pour ou contre ton plan. Pourtant des types comme Einstein ont potassé la question du libre arbitre et l'ont défendue jusqu'à la fin de leur vie. Si le libre-arbitre existe, il passe forcément outre les limitations matérielles.

- Tiens à la fac on parle du libre arbitre, mais pas sous cet angle.

- Forcément, tes cours sont censurés: il y manque la clef qui permettrait de vraiment comprendre l'évolution de la philosophie dans son ensemble.

- L'enseignement de l'université censuré? Mais qui aurait pu organiser une aussi énorme magouille?

- Personne. Ceux qui ont véritablement trouvé la clef de la philosophie ont cessé d'être des philosophes pour devenir des mystiques… Et on n'étudie pas le mysticisme en faculté.

- Ah ça non! Ça ne risque pas! Enfin pour être juste, on parle un peu de gens comme Gandhi ou certains saints qui ont philosophé, mais surtout pas en tant que mystiques.

- ...Mais pour s'y retrouver dans la philosophie sans l'éclairage spirituel, c'est comme si on essayait de comprendre les voitures sans jamais parler des conducteurs. On pourrait étudier leur évolution technique, faire des statistiques sur leurs déplacements, et même déduire scientifiquement le code de la route de leurs interactions. Mais jamais on n'accéderait à leur finalité, à l'expérience de liberté du conducteur. C'est ce qui arrive avec la philo officielle: des spéculations, des hypothèses, des extrapolations, des systèmes contradictoires, un chantier inachevé sans plan, un gros bazar quoi, avec strictement aucune compréhension d'ensemble ni aucune base solide.

- Arrête tu me scies complètement la baraque! Déjà que ça m'enquiquine un max de repiquer ma seconde année...

- Il faut quand même reconnaître que tu n'a pas du tout perdu ton temps à la fac. Certaines choses te seront utiles. Tout n'est pas nul: il y a pas mal de bons philosophes, ou de bonnes idées. Mais aucun ne décolle. Si l'un d'eux a décollé, il a automatiquement passé hors de vue, au-dessus du plafond de visibilité de l'enseignement officiel, n'y laissant que son travail inachevé. Regarde: on parle de gens par exemple comme Victor Hugo, en tant qu'écrivain. Mais jamais en tant que Mystique. As-tu appris au lycée que Victor Hugo avait eu des communications spirites avec son fils décédé? Qu'il s'intéressait au voyage astral? Qu'il était contre la guerre et les armées? Que ses intuitions spirituelles et son humanisme ont sous-tendu toute son oeuvre d'écrivain?

«Mais revenons au libre arbitre. D'après la physique de la télévision, donc, pas de libre arbitre possible pour la matière dont nous serions uniquement constitués. Tu comprends bien que dans ces conditions, pour que le libre arbitre puisse exister, il faut sortir du déterminisme matériel? Et donc que la pensée et la conscience doivent être extérieures à la matière, et qu'en plus elle doivent avoir une influence sur elle?

- La parapsychologie?

- Je me méfie de la parapsychologie telle qu'on en entend parler aujourd'hui, mais si tu veux l'influence de la pensée sur la matière doit être observable, au moins parfois. Même si nous n'avons pas encore été capables de prouver scientifiquement des choses extrêmes comme la lévitation, par exemple. Mais le simple fait que le libre arbitre existe implique nécessairement que notre pensée existe aussi en dehors de la matière, puisque cette dernière est incapable de fournir un libre arbitre valable.

- C'est un coup du Bon Dieu, donc. Damned! Je suis cernée. C'est intéressant ce que tu dis, j'y réfléchirai, mais vois-tu ce n'est pas ça qui m'empêchera de dormir cette nuit, d'autant plus qu'il est tard, monsieur le gourou. Bonne nuit, donc.

- Bonne nuit», répond gentiment Marc, souriant mystérieusement.

Cette discussion, si elle n'a pas mis Brigitte en colère, ne l'a pas non plus bouleversée. Elle l'aurait même rapidement oubliée, comme une de ces mille conversations inutiles qui meublent notre temps, si ce n'était la suite. On ne change pas d'orientation fondamentale pour quelques arguments échangés autour d'une table pleine de piles d'affiches, le dos contre une Ronéo. Mais pourquoi faut-il que justement cette nuit-là son rêve d'enfance de la planète de glace aux mystérieux sillons revienne?

Brigitte, ébahie, s'est redressée vivement sur son lit dans sa chambre obscure, et elle contemple encore l'image qui vient de s'imprimer si fortement dans son esprit. Il ne ressemble pas à Ganymède, en fait, mais plutôt à Miranda, le satellite d'Uranus, avec les sillons plus irréguliers. De toute façon à l'époque de ce récit, aucun humain ne pouvait avoir seulement imaginé Miranda.

Comme souvent dans les rêves, diverses impressions souvent ineffables (non descriptibles avec des mots, inconnues de l'expérience courante, mais pourtant bien vivantes, bien réelles) viennent colorer cette vision. Comment expliquer cela? Cet astéroïde la concerne? Des présences vivent autour? Qui sont-elles? Quel étrange mélange de joie et de tristesse... Que tout cela est confus, incompréhensible, en comparaison avec la netteté cristalline de l'image. Tellement précise que trois jours après elle sera encore capable d'en dessiner une carte sur son cahier de rêves, avec les dix principaux cratères, la zone aux sillons curieusement enchevêtrés, grosso-modo en un triangle équilatéral, juste en dessous de l'équateur, plus une fissure qui s'étend vers le sud-ouest et disparaît derrière le limbe.

Le retour de ce rêve est perçu par Brigitte comme une sorte de signal. Oui, mais un signal de quoi? Quelle peut bien être le sens d'une telle vision? En quoi son destin de petite Terrienne anonyme peut-il bien être concerné par ce lointain monde de glace?

Faute de pouvoir répondre à une seule de ces questions, Brigitte se résout à continuer sa vie de militante écologiste comme si de rien n'était. Les discutions pas toujours agréables n'empêchent d'ailleurs pas du tout le groupe de fonctionner et de faire du bon travail... Malheureusement, ce travail n'a effet que dans le plan des idées car pour le moment le mouvement écologique ne peut pas faire grand-chose d'autre que de militer, distribuer des tracts, organiser débats et conférences.

Deux doutes subsistent dans l'esprit de Brigitte. Le premier: l'écologie représente t-elle l'idéal en tant que façon de voir le monde, ou d'imaginer un monde meilleur? Quoi qu'il en soit elle ne trouve rien ailleurs qui puisse seulement s'en rapprocher. L'écologie, c'est beau. L'écologie, c'est propre. L'écologie, c'est la vie. L'écologie, en tant que philosophie, est d'une aide puissante pour résoudre les problèmes du monde.

Le second doute: Sont-ils vraiment efficaces à aider les autres Terriens à prendre conscience? Certes, les discutions autour des stands ou au local montrent clairement que de plus en plus de gens s'intéressent à l'écologie où à un monde meilleur. Ils font de l'excellent travail. Malheureusement ce n'est une goutte d'eau dans un océan! N'oublions pas qu'à l'époque de ce récit, l'écologie en France est dans un creux de vague. Quant à trouver des groupes écologistes dans les immenses masses de misère et d'ignorance du tiers-monde, ou dans les vastes blockhaus du monde soviétique, inutile d'espérer...

Brigitte, consciente de ce fait, est inquiète. Jamais à un tel rythme, aussi méritoire soit-il, la conscience ne pourra gagner la course contre la mort. Quant à trouver un moyen d'aller plus vite, elle en est toujours à zéro. Elle s'ouvre de cela à Monique, qui tente de la rassurer:

«Mais si, nous faisons de l'excellent travail. L'écologie se redressera. Les soi-disant journaux écolos qui la dénigrent se cassent la gueule. Les sorties que nous faisons sont très chouettes et attirent de plus en plus de gens.» Brigitte se sent un peu mal à l'aise: les arguments de Monique pour la rassurer ne sont que des arguments pour se rassurer; ils n'apportent aucune compréhension du problème, aucune solution, aucun moyen de changer les choses.

Pour Brigitte, Monique est bien plus l'écologiste type que Marc. Marc est un savant plein de connaissances et d'analyses pour faire comprendre les choses; mais avec Monique pas besoin de tant de discours: son sourire entraînant suffit. Elle a souri tant et tant que les premières rides sont effectivement «à la bonne place», donnant l'impression d'un contentement perpétuel. Elle est dans le vrai, Monique, quand elle chantonne en trottinant dans le local, ses petites lunettes de travers sur son nez, à la recherche d'une documentation; elle est dans le vrai quand, vous voyant arriver, son visage s'éclaire soudain, puis elle vous sort toujours quelque charmante attention ou aimable plaisanterie; elle est dans le vrai, et en plus elle est belle quand, dans les débats publics, de sa voix haut perchée elle glapit des anathèmes contre les pollueurs et les administrations complices: «Tous des fééégnants! Tous des irrrresponsables!» Elle est vraie au cours de ses sorties quand d'un geste du bras elle découvre devant vous un superbe panorama en commentant: «Mirez ça si c'est beau!» ou encore quand, silencieuse et immobile derrière une butte herbue, les jumelles sur le nez, elle frémit soudain et chuchote: «Ça c'est un pic épeiche» ou encore «Ce doit être des sarcelles».

Pourtant les propos lénifiants de Monique augmentent encore l'angoisse de Brigitte. Ni elle, ni Monique n'entrevoient de solution au drame qui se noue sur la Terre. Brigitte en arrive à comprendre ces idéalistes qui virent au terrorisme. Mais cela n'apporterait rien: pour un chef d'état pervers éliminé, dix autres candidats pervers se représentent aussitôt. Alors que faire? Continuer le travail militant. Point. Final?

La fin de l'année est une période active pour le groupe, où Brigitte rencontre souvent Marc. Elle se garde bien de continuer la discussion sur les trucs mystiques, mais Marc prend des initiatives dans le groupe. Lors d'une réunion, la discussion roule sur le Bonheur:

«C'est très important pour être bien dans sa peau d'être relaxé, détendu. C'est une façon de reprendre le contact avec son corps, de déconnecter du stress, de se réharmoniser avec la nature.

- C'est pas des trucs mystiques, au moins? S'inquiète Monique, que des murmures approuvent.

- Non, non, pas du tout. C'est tout à fait explicable scientifiquement, répond t-il avec une curieuse lumière dans le regard. Lors de la relaxation, le cerveau émet des ondes alpha, dans l'électroencéphalogramme, qui tendent à le reposer. On se sent bien, on est plus réceptif aux choses harmonieuses de la vie, moins conflictuel. Quand on est stressé, ou même simplement préoccupé, on est tendu, les muscles bloqués, et les toxines s'accumulent. Le cerveau émet des ondes bêta, plus rapides.

- En somme, l'alpha c'est bien et le bêta c'est mauvais?

- Non, n'exagérons pas, je n'ai pas dit que le bêta c'est mauvais, mais enfin pour que le cerveau reste en bon état il faut de temps à autres prendre le temps de se mettre en rythme alpha.»

Brigitte observe cette discussion sans s'en mêler.

«Le mieux pour s'en rendre compte c'est d'essayer, non? Moi je propose qu'on se retrouve au Foyer Rural, là où on a fait l'A.G. de l'association, et que ceux que ça intéresse viennent pour un stage de relaxation. Michel tu pourrais aussi venir montrer ton Taï Tchi et d'autres trucs de médecines douces!

- Ah ça c'est une bonne idée! Au moins on le vivrait au lieu de seulement en parler!

- Ça sera chouette, parce qu'au Foyer on est drôlement bien! Dans la nature et tout! Vous vous rappelez la soirée après l'A.G.?

- On peut prendre deux jours, ou plus...»

Voici donc, au début d'un Juillet soleilleux, toute l'équipe au Foyer, ancienne écurie de château dans un vaste parc d'arbres et de verdure, astucieusement et joliment aménagée par un groupe qui le loue pour des stages, séminaires et autres réunions. Ils ne demandent qu'un prix très modique aux écolos.

Dans la grande salle, les joyeux éclats de voix se croisent sur fond de chants d'oiseaux et de brise dans les arbres; par les larges fenêtres en arcades et petits carreaux entrent un soleil matinal encore doux et de l'air délicieusement frais: Marc a fait lever tout le monde à six heures, et l'on commence la première séance avant le petit déjeuner. Quelle agréable sensation de légèreté!

Le grand moment arrive enfin. Le silence se fait peu à peu. Première surprise, c'est Yolande, la compagne de Marc, qui va guider la relaxation. Eh oui, la discrète Yolande, toujours silencieuse, qui accompagne quelquefois Marc dans les sorties, se révèle une experte en relaxation et autres do-in, parfaitement à l'aise et sûre d'elle, avec sa voix douce, grave et bien timbrée. Dix minutes plus tard les premiers ronflements témoignent de sa maîtrise!

Ceux qui ne roupillent pas se sentent bien, légers, heureux. Yolande et Marc passent parmi les corps allongés, en soulevant les jambes, puis les laissant retomber, afin de tâter le degré de relaxation. Certains n'y arrivent pas. Elle chuchote aimablement: «La première fois c'est normal! Regarde: il faut que la jambe soit molle comme une poupée de chiffon.»

Pour Brigitte: «Toi tu te débrouilles bien, juste un peu de raideur dans les épaules.» Pour voir, elle lui tire le bras verticalement, et le laisse redescendre: «Tu vois! Juste un peu à l'épaule!

- Mais je n'en ai jamais fait!

- Ça arrive que certains sachent de leur naturel.

- Mes parents disaient toujours que j'étais contractée!

- La preuve que non.» Elle lui sourit et passe au voisin.

Pour les dormeurs, ce n'est pas forcément un échec: Suzanne et Jean se rappelleront un étrange et beau rêve, le même pour tous les deux! Alors qu'ils se rencontrent pour la première fois. Pas pour la dernière, probablement...

Au cours des trois jours du stage alternent relaxation, massages de guérison, do-in, Taï Tchi, jeux et petites soirées musicales joyeuses. Quelle bonne ambiance! Malgré une dispute entre Eric et Monique tout est bien, la vie coule. On est loin des arides discutions militantes, et pourtant cette vie qu'ils apprennent à goûter d'une façon nouvelle, ils auront plus encore envie de la défendre...

A plusieurs reprises Monique ou d'autres provoquent un peu Marc: «Et alors quand est-ce qu'ils arrivent les recruteurs de ta secte?»

Il répond sur le même ton amusé:

«Ne vous inquiétez pas, ils sont déjà là, planqués dans les faux-plafonds avec des bazookas. Vous n'avez aucune chance de leur échapper.»

Lors de la dernière séance, Yolande, au lieu de passer dans les rangs pour conseiller, termine son guidage par une phrase: «Maintenant essayez, sans forcer, en pleine relaxation, de ne penser à rien d'autre qu'à une rose et à son parfum. Je vous laisse essayer un moment.»

Brigitte tente l'exercice... Petite surprise de se sentir soudain plus lucide, parfaitement consciente non seulement de la fleur et de sa Beauté, mais aussi... C'est cela, la vie: goûter pleinement à la Beauté, la laisser s'exprimer pour l'admirer... Etre une admireuse, n'être que admiration, sans qu'aucune autre pensée n'interfère ni ne prenne la place. Tout l'univers n'existe que pour être conscient de sa propre Beauté.

Cela l'excite tellement que la voilà qui s'agite, dissipant ce merveilleux état de conscience.

Peu après la fin, Brigitte essaie d'interpeller Marc, ou Yolande, qui restent introuvables. C'est que tout le monde s'apprête à repartir: ranger le local, les affaires personnelles, signer des chèques... Juste un moment Brigitte aperçoit Marc, et l'appelle: «Marc! Maaarc!

- Oui?

- Je...» Brigitte soudain ne sait plus quoi dire!

«Ça a été, la relaxation?

- Oh oui, surtout l'exercice avec la fleur! C'était super chouette! J'avais l'impression... Comment dire? Que tout l'univers...

- C'est bien. C'est un très bon exercice. Tu peux le refaire seule, si tu veux. Fais juste attention que ce ne soit pas une simple rêverie, que ce soit bien une relaxation, que ce soit bien quelque chose avec tout l'univers, comme tu viens de dire. Il lui sourit chaleureusement, puis: excuse moi, mais il faut que je parte maintenant.» Et il plante là une Brigitte un peu décontenancée...

 

 

***

 

Pour la troisième et dernière fois, Brigitte se retrouve chez sa Mère Grand.

On se doute qu'elle y reprend ses exercices de présence sur une base nouvelle! Elle fait beaucoup de relaxation. D'abord, comme Yolande le lui a appris, elle relâche un à un tous ses muscles, y compris ceux du visage et du crâne. Puis elle relâche son mental: ne penser à rien, ne pas avoir de sentiment particulier. C'est bien plus difficile de le faire elle-même toute seule, car les pensées parasites viennent la narguer ou la séduire. A rien ne sert de lutter, on ne se laisse simplement pas accrocher, on assiste en spectateur. Enfin, comme pour la rose, elle choisit un sujet d'admiration, mais dans son environnement immédiat: le jardin, les oiseaux, les arbres, l'eau. A chaque fois de nouvelles révélations jaillissent!

C'est une très belle période pour Brigitte. Malgré ses longues relaxations, elle s'active plus que jamais à la maison, à la cuisine, au jardin, quelque peu délaissé cette année: Mère Grand n'est plus toute jeune. On lui a même fait mettre le téléphone, par prudence. C'est que la vie de Mère Grand n'a pas toujours été facile, et avec l'âge elle s'en ressent... Mais jamais elle ne se plaint ni n'en pipe un mot.

Mère Grand ne pose aucune question quand Brigitte s'allonge sur une couverture à l'ombre du chêne, ou quand, imitant Yolande, elle reste assise en tailleur une demi-heure durant, avant de commencer à jardiner. Une fois, Mère Grand cherche Brigitte et l'appelle pour lui demander une broutille, mais, arrivant au coin de la maison elle la découvre ainsi: «Oh excuse moi, Biche. Je ne savais pas que tu étais là. Je te laisse.» Simple respect ou complicité?

Comme l'an dernier, Mère Grand la laisse faire un peu ce qu'elle veut, se contentant d'indiquer les travaux les plus urgents. Heureusement Brigitte se souvient de certaine histoire avec sa concierge et se montre cette fois plus prévenante avec sa Mère Grand. Quand la télévision bougonne, il suffit d'aller dans les bois ou dans la chambre.

Brigitte a de quoi remplir son cahier de rêves: à plusieurs reprises de magnifiques paysages de fleurs lui apparaissent. Le ciel chape de plomb lui revient également une fois. Elle s'envole, heurte cet étrange couvercle de nuages et... Une trappe s'ouvre dedans, vers un haut obscur et mystérieux. Mais elle la referme aussitôt, ne se sentant pas encore prête à affronter cet inconnu. Ce rêve très particulier et méticuleux jusque dans les détails a très certainement une signification précise, mais laquelle?

 

A un moment Brigitte demande à Mère Grand: «Je dois avoir eu un début d'insolation, ou un truc comme ça.» Rien de tel pour faire bondir le coeur d'une grand-mère: «Comment cela, ma Bichette? Comment te sens-tu?

- Pas grand-chose, en fait, mais c'est revenu plusieurs fois. C'est bizarre: C'est comme si quelqu'un me touchait du doigt au milieu du front.

- Aaah ça, Biche, rien à voir avec une insolation. Du tout du tout.» Elle arbore son plus beau sourire, pour déclarer très posément: «C'est le doigt du Bon Dieu.

- De quoi?

- Parfaitement, Biche. C'est le doigt de Dieu. Il t'a choisie, et il est temps maintenant que tu L'écoutes et que tu Le suives sur le chemin qu'Il t'a montré.

- Mais...

- Oui, parfaitement.

- Tu sais bien que je suis athée comme un banquier.

- Ah ah! Eh ben pas Lui.

- Et qui t'a sorti un truc comme ça?

- Oh c'était mon curé, quand j'étais au catéchisme! Il y a un bon bout de temps, tu te doutes, mais je m'rappelle bien. C'était un brave curé, qui avait même été dans les ordres, un Franciscain, un vrai curé qui avait la Foi, et qui savait la donner aux loupiots comme nous, pas un de ces curés dégénérés qui ne marchent qu'à la baguette! Une fois je m'rappelle il nous avait parlé des saints, et les saints, autrefois, c'était dans le Moyen Age, il leur arrivait ça. Et dans les couvents aussi, c'était signe qu'on était sur la voie de la sainteté.

- Ah ben zut alors me voilà devenir sainte. Je vais me faire canonifier.

- Canoniser, Biche. On dit canoniser. Mais tu n'en es pas encore là, y s'en faut d'un bout! Faut pas que ça te monte à la tête, ma petite, ces histoires. D'ailleurs je n'aurais pas dû t'en parler. J'ten dirais ben plus, mais on m'dit que j'dois pas, qu'y faut attendre encore. En tout cas pour arriver, il faut être modeste, ma Bichette, MODESTE et humble. Si la tête est trop grosse, l'auréole elle y tient pas dessus. Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Il faut faire pas mal de prière, ben plus encore que toi.

- Mais je ne prie pas!

- Ben si, quand tu es assise en loto dans le jardin ou sous l'arbre.

- Mais ce n'est pas de la prière, c'est de la relaxation! J'ai appris ça avec les écolos!

- C'est de la même famille, reconnais.

- Ah bon. C'est nouveau. Ah! Mais dis-moi, Mère Grand, est-ce que pour devenir sainte on a encore le droit de manger de tes excellentes tartes aux pommes?

- Hmmm je sais pas. On va voir ça.»

Malgré cet apparent humour, Brigitte est en fait nettement intriguée. Ces coïncidences ne peuvent être entièrement dues au hasard. Déjà Marc la voyait méditer. Qui a dit à Mère Grand qu'elle s'assoit «en loto»? Et qui donc conseille Mère Grand sur ce qu'il est opportun ou non de dire à Brigitte? Marc? Elle ne l'a jamais rencontré. Alors qui? En tout cas ce «on» semble bien informé sur les pensées intimes de Brigitte... Troublant.

En tout cas elle refuse de vivre sous la dépendance d'un être suprême sorti de l'imagination des curés, et qui aurait tout pouvoir sur elle. Que les religieux d'autrefois, par des exercices semblables à la relaxation, aient mis le doigt sur certaines réalités de la conscience, cela lui semble admissible, mais n'autorise en rien aucune forme de soumission ni de dogmatisme.

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 5       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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