Naufragée Cosmique        Chapitre 21       

Chapitre 21

Bodhisattva

Il a bien fallu plusieurs heures pour se dégager de l'envoûtement du palais d'Auranaïa et de son féérique orphelinat.

Brigitte-Aurora est toute chargée d'éolis, sur ses épaules, ses avant-bras, ses hanches, sa tête. Elle a même Nellio entre les deux seins, où il semble particulièrement bien.

Elle contemple les images de l'extérieur, d'Aéoliah, à travers le dôme. Ces dernières se rapprochent du présent, puisqu'on y voit les éolis rencontrer les Gardiens, s'entraîner au vol spatial, puis rassembler les fruits pour le grand voyage.

Ces trois jours merveilleux, inoubliables, incroyablement intenses, lui semblent en avoir duré quinze. Bien qu'elle ait à peine dormi, elle se sent dans une forme incroyable, un Bonheur parfait, très énergétique. Pourtant une petite pointe de nostalgie vient la chatouiller quand elle voit les éolis se rassembler pour le départ, pour venir la chercher. Enfin le dôme redevient bleu comme un ciel.

«Voilà, il te faut prendre ta décision, maintenant» murmure Yanathor derrière elle.

«C'est merveilleux, Yana, je suis tout à fait certaine d'avoir retrouvé des amis, même si je ne me souviens toujours pas d'eux. Je te dirais que même si on ne m'avais pas dit qui était Nellio, j'en serais quand même amoureuse, car...

- Oooh, OOOh!» Fait la foule éoline, et instantanément Brigitte-Aurora rougit et bredouille.

«Eoline! Eoline!» Reprennent-ils en coeur, à la vue de ces charmants symptômes d'appartenance à leur peuple.

- Il... Il est... tellement gentil...»

 

Quand Aurora peut reprendre la parole, c'est pour demander:

«Mais, Yanathor, il y a quelque chose qui me chagrine... C'est... La mission?

- Ah! La mission? Mais, petite Aurora, tu l'as accomplie, ta mission!

- Comment? Mais...

- Eh bien oui, ta mission, c'était de servir de résonateur pour toutes ces images que nous t'avons montrées, pour toutes ces merveilleuses visions d'Aéoliah, pour ces tendres retrouvailles avec un monde de lumière... Et nous avons retransmis ton émoi aux archétypes, à l'a conscience collective de l'humanité, pour qu'elle l'enregistre... Tous ces bonhommes dont tu ressentais la présence derrière toi, c'était ça. Toutes les visualisations qu'on a faites sur les choix philosophiques, c'est pour que ton action ait prise sur l'ensemble de la vie des Terriens. Grâce à cette aide, les Terriens seront un peu moins voyou dès aujourd'hui, et les enfants à naître désormais auront cela en germe dans leur âme... Il faut dire que, à quelques détails près, tu t'es fort bien débrouillée, surtout sans savoir ce que tu faisais réellement. Bravo, Aurora. Je crois que l'humanité te dois une fière chandelle, même si ton nom ne figurera jamais dans leurs livres d'histoire.

- Ah! C'était cela! Mais je... Je ne savais pas...

- Si, tu savais. Ton âme savait. Tu as acceptée cette mission quand tu était une petite fille, mais ta mémoire corporelle ne l'a pas enregistré, car cela s'est passé dans l'astral. C'était mieux que tu ne saches pas, pour la mission. Tu étais beaucoup plus naturelle. C'est pour cela que je ne te t'avais rien dit.

- Je me suis rappelée, il y a peu de temps, avoir eu des débuts de voyage astral étant enfant...

- Pas seulement des débuts. Mais il arrive souvent que la mémoire neuronale n'enregistre pas ce genre d'expériences.

- Mais alors, ma mission d'aider la Terre, je l'ai choisie consciemment, tout de même, quand j'étais chez Mère Grand?

- Traduction consciente du désir de ton âme, qui avait en fait déjà choisi depuis longtemps. Mais ton mental n'avait pas toutes les données. Il a fait un bon choix, sans toutefois pouvoir découvrir l'objectif exact.

- Ah!

- Si tu le désires, Aurora, il nous faut maintenant envisager ton retour sur Aéoliah.

- Mais comment? Je suis bien trop grande!

- Eh bien justement, nous pouvons arranger cela. Viens. Les éolis vont nous attendre ici et nous regarder sur l'écran, en temps réel cette fois.»

Yanathor, accompagné d'Ellebon, emmène Aurora dans la petite pièce d'accueil, puis vers le sas par où Brigitte est rentrée. Ellebon porte ce récipient transparent, en forme de miche de pain, qui attendait parmi les autres instruments, à côté de la chambre d'Aurora.

«N'oublie pas que tu as un scaphandre, même s'il est si discret que tu ne t'aperçois même pas de sa présence. Mais grâce à lui tu peut te balader dans le vide cosmique.

- Dans l'espace?

- Oui. Attention.»

La porte extérieure, de couleur bise, s'ouvre soudain, sans autre précaution, laissant s'échapper l'air du sas avec un gros soupir. Sensation étrange, grisante: rien ne semble s'interposer entre sa peau fragile et le terrible vide de l'espace. Elle glisse sa main nue devant l'immensité du Cosmos étoilé, devant les étoiles, dont absolument rien ne la sépare... Incroyable!

«Ah! La planète de mes rêves!»

Effectivement, La petite planète de glace sombre s'encadre soudain dans l'ouverture et se rapproche rapidement. Aurora, le coeur battant à tout rompre, reconnaît parfaitement la disposition des cratères et les réseaux de rainures parallèles. Aurait-elle jamais pensé la voir ainsi de ses yeux?

«Comment cela, de tes rêves?

- Oui, j'ai souvent rêvé de cette planète. C'était... Un message de votre part?

- Non, pas du tout.

- Ma grand-mère l'a capté aussi, elle m'en a même fait un tableau, qui est dans ma chambre juste à côté de ta porte!

- Ah ça! Fait Yanathor, très sincèrement surpris, nous ne t'avons pourtant rien envoyé! Et surtout pas à elle! Et tu as rêvé de... Mais, vous autres les Terriens, vous êtes fascinants! Ecoutes, je vais demander à être muté chez vous, maintenant! Vous irez loin, quand le mal ne sera plus en vous!»

Pendant ce temps, le vaisseau s'est rapproché de la petite lune grise. Fascinée, Brigitte contemple enfin de ses yeux cette énigme qui l'avait tant intriguée. Comme prévu, une plaine irrégulière se déroule en dessous, avec l'étoile jaune, le coeur, passablement poussiéreux, car personne n'a balayé ici depuis deux milliards d'années. (Et, bof, ça se voit) A la pointe du coeur, ils trouvent la pyramide, telle que dans ses rêves, tout y est, jusqu'aux coins écornés. Quand enfin ils se posent, il ne manque que l'émouvant petit robot, mais elle ne le verra pas. Sans doute s'en est-il retourné sous l'un des monticules de glace, pour une nouvelle attente de quelques centaines de millions d'années...

«Voilà, nous allons sortir. La porte est au ras du sol, regarde, je pose le pied dehors. Il n'y a pas d'air, il fait moins deux cents degrés, et la radioactivité nous tuerait en moins d'une heure. Mais tu ne ressentiras rien de tout cela, car tu es parfaitement protégée.»

Quelle étrange sensation, pour Brigitte, de marcher ainsi sur le sol poudreux d'une planète aussi hostile, aussi inhumaine, simplement vêtue d'une tunique en coton! Au-dessus d'elle, dans le ciel le plus totalement noir qu'elle ai jamais pu voir, fourmillent les étoiles éolines, avec un Soleil qui n'a l'air que d'un gros réverbère, et surtout le fascinant globe bleu et lisse d'Uhluhlorah, qui semble énorme en comparaison de notre Lune!

Grâce à la très faible pesanteur, le moindre pas de Brigitte la projette en avant, comme si elle flottait dans une piscine, touchant à peine le fond. Elle manque même de se retrouver par terre! Faute d'air, les projections de poussière ne font pas de volutes, mais retombent immédiatement au sol.

Comme Brigitte-Aurora se retourne, pour voir le vaisseau d'où ils sortent, elle constate que la porte qu'ils ont empruntée appartient à une soucoupe d'environ dix mètres de diamètre, qui est censée contenir, du moins selon ses conceptions de la géométrie, le dôme des éolis, (cent mètres) le temple (un kilomètre) plus tout le reste de l'immense cité des étoiles. (cinquante kilomètres?) et sans doute encore beaucoup d'autres choses encore.

Ils escaladent la rampe de glace que le robot a édifiée. Cette glace a la consistance de gravier ou de poussière, car à cette température, elle ne durcit jamais en névé, ne se colle pas et les déblais s'écoulent comme du sable de dune. Ici, par cette température incroyablement basse, la glace c'est de la roche. Une roche translucide, légère et tendre comme du sucre.

Juste devant eux bâille maintenant le noir de la porte. Brigitte-Aurora n'aurait pas osée s'y hasarder seule, sans savoir: quel étrange danger pourrait bien receler cette galerie mystérieuse sur ce monde inconnu et définitivement hostile à toute forme de vie?

La radioactivité (Ils sont dans les ceintures de Van Allen d'Uhluhlorah) a rongé la glace des murs, laissant clairement apparaître les strates successives de la construction, un peu comme sur de vieilles pierres autrefois lisses. Ça et là des traces de réparation attestent d'un entretien peu fréquent mais régulier.

Comme ils s'engagent dans la galerie, une lueur les précède et les suit, et les voici marchant sans un bruit dans un tube de glace bleutée qui se perd devant comme derrière dans une obscurité vaguement inquiétante. Il descend assez raide, avec des marches d'escalier, en s'incurvant de côté. Sans doute s'enfonce t-il en spirale dans les entrailles de glace de la planète, assez profond car ils marchent ainsi pendant plus d'une heure. Heureusement la gravité bien plus faible que sur la Terre économise tout effort. Brigitte-Aurora se demande bien pourquoi ils n'ont pas ouvert la porte juste au but souterrain.

«Pour la surprise!» Répond Yanathor, qui décidément capte la moindre de ses pensées. Elle se sent gênée, à l'idée qu'il ait pu capter certaines divagations, mais il est tellement discret qu'elle ne lui en veut pas. Comment ne pas ressentir la plus totale confiance en un être si simple et si bon que Yanathor?

Enfin une lueur verte annonce le but. Une lueur... Et aussi une émotion... L'oasis après le désert, la soif désaltérée, une merveilleuse vibration de vie, de Paix, de fraîcheur...

Ils débouchent enfin dans la mystérieuse hypogée où palpitent toujours les instruments de transmutation de la vie, en une éternelle danse de joie et de tendresse émeraude. Une incroyable et délicieuse énergie frappe de plein fouet Brigitte-Aurora, abasourdie.

Elle contemple les alambics rayonnants, émerveillée et intriguée à la fois. A quoi servent donc ces fils, ces tubes, ces antennes? Ces fioles et ces cucurbites? Surtout, quelle puissante et apaisante vibration, fraîche comme une source de menthe et chaleureuse comme une prairie au Soleil!

Ellebon s'active, manipule des commandes. D'étranges sons, des vibrations inconnues parcourent Brigitte-Aurora. Que fait donc Ellebon? Penché, il s'engage à mi-corps dans une ouverture. Il en retire...

«MAIS... MAIS... QUI EST-CE? Dieu qu'elle est belle! Vous n'allez pas me dire... Que c'est... OH! C'EST PAS POSSIBLE!

- Mais si, mais si, petite Aurora. C'est ton corps d'éoline, si mignon, si joli, que tu avait toi-même façonné selon tes désirs et ta vibration, lors de la gestation, puis de ta naissance sur Aéoliah. Nous avons dû le garder ici, pour que tu puisses le retrouver à la fin de tes mésaventures terriennes. Nous pouvons te réintégrer maintenant, si tu le désires, et tu redeviendras tout à fait une éoline sur ta planète Aéoliah.»

Là, je crois, amis lecteurs, que Brigitte-Aurora a dû défaillir un peu. C'est un corps terrien, pas prévu pour contenir tant d'émotion. Aussi ils doivent lui rééxpliquer quand elle revient à elle.

«Alors vous me dites que c'est... moi. Et que je pourrai vivre avec Nellio et tous les autres...

- Oui, si tu le veux.

- Oooh! C'est...

- Mais non, mais non.»

Ellebon referme les couvercles, et dépose son délicat fardeau dans le panier transparent. Etrange panier, puisque même en le retournant complètement, son contenu reste droit, à l'abri de tout choc. Il a son propre champ de pesanteur interne.

Lentement ils remontent le long couloir, laissant là les étranges et merveilleuses machines, sans même les arrêter: elles ne consomment pas d'énergie, ne s'usent pas. Yanathor fait juste remarquer qu'ils maintiennent la pyramide en état, car de semblables pépins se sont déjà produits plusieurs fois. C'est bien le seul malheur qui pouvait frapper des éolis: se faire piéger en tentant d'aider des êtres dans le mal, ailleurs que sur leur planète paradisiaque.

Brigitte-Aurora est dans une demi-rêverie. Son retour sur Aéoliah lui paraissait comme une éventualité à voir, un avenir hypothétique. Mais voilà que ce merveilleux corps endormi lui tend les bras. Il est si beau!

Une silhouette fine comme elle en rêvait, de fins cheveux bruns, un visage harmonieux et simple... Juste un regret, qu'elle ait de si petits seins.

«Ah, fait Yanathor. Un souvenir de Gunniverre. Ne t'inquiète pas, tout peut s'arranger: le corps éoli se renouvelle et se modifie à la longue si tel est le désir de son possesseur. Tout comme le corps terrien, d'ailleurs.

- Ah! Euh...

- Ne rougis pas comme cela!

- Oh!

- Tu as de la chance d'être encore dans un corps terrien, car une éoline amoureuse qui rougit, c'est pas seulement les joues! Et pour elle c'est chaud comme du feu! Au moment des déclarations d'amour, qué calor! Aïaïaïaiiiille!

- Hum, Qu'est-ce que je vais prendre! Mais qui était Gunniverre?

- Bof, une de tes vies antérieures sur la Terre, où tu t'étais déjà farci le Frédérique, en soudard ripailleur. Pas beau. Tu ne t'en souviens pas non plus, mais tu n'y perds rien. Les seuls bons points, tu les a gardés et retrouvés dans cette vie, celui là entre autres.

- Attend, je rougis.

- Non, pas sur commande. Une éoline ne peut pas contrôler son rougissement. Eh. Ce que tu as gardé de Gunniverre, c'est une faculté d'analyser toi-même ce qui se passe dans ta tête, qui n'est pas si courante actuellement sur la Terre. Au Moyen Age, c'était tellement rare, que, en développant cette qualité, tu avais déjà contribué substantiellement à l'apparition d'un peu de celle-ci chez les peuplades d'Europe.

- Décidément!

- Eh si. Mais là encore ton nom de l'époque est totalement oublié.

- Mais, Yanathor, comment... Je n'arrive pas à imaginer... Comment changer de corps?

- Ah, simple. On met les deux corps dans la tendre machine qui se trouve là-haut, dans ta cabine, tu t'endors dans un et tu te réveilles dans l'autre.

- Simple, en effet. Mais comment...

- Chuuut! Confidentiel Paix. Nous ne devons rien révéler de cela aux Terriens. Vous avez bien des confidentiel défense, non? Ou plutôt confidentiel guerre. Nous on a instauré le confidentiel Paix. Le Pugwash cosmique, en sorte. La divulgation de certaines technologies sur les planètes où sévit le mal est formellement interdite. Sinon, imagine la pagaille: un dictateur, ou un riche cinglé, au lieu de mourir de vieillesse, prendrait un jeune corps volé à quelque pauvre diable, pour pouvoir continuer à faire l'idiot sans évoluer. Vous êtes d'ailleurs déjà dans cette voie, avec vos histoires de prêts d'utérus, de dons d'organes, qui dans certains pays prennent déjà la forme de vols d'organes organisés par l'état.

- Mais... Mon ancien corps, alors, que va t-il devenir?

- Il y a plusieurs solutions. On peut mettre fin à son existence, d'une manière extraordinaire, très science-fictionnesque, par exemple au coeur d'une étoile, volatilisé en une nanoseconde. Comme ta Mère Grand l'a écrit, on ne retrouverait même pas ton corps. On peut aussi le déposer sur la Terre, de façon à ce qu'on le retrouve, mais sans que rien n'indique pourquoi tu l'aurais quitté: mort inexplicable. C'est assez souvent comme cela que l'on nous demande de procéder. Il y a la variante «histoire d'ovni» dans le genre de tes traces s'arrêtant net en plein champ, comme si tu t'étais envolée. Plus intéressant, nous pouvons aussi le donner à une autre âme de bonne volonté, qui profiterait ainsi de tout ce que tu as réalisé en toi et aussi de Peyreblanque, de tes ressources et de ta maison, pour aider l'humanité. Personne ne s'apercevrait de rien. Seuls tes amis yogis de Peyreblanque s'en douteraient, car ils sauraient voir que l'âme n'est plus la même. Il ne manque pas de candidats très valables pour ce genre de choses, qui se sont déjà faites. Ça serait une bonne action de ta part. Eventuellement, il te faudrait rester un peu, le temps qu'il s'habitue, car il n'est pas facile de prendre le contrôle d'un corps adulte que l'on ne connaît pas. A tes compagnons terriens, ils auraient l'impression que tu serais «malade» pendant quelques mois.

- Hum. A voir.

- Tu es bien accrochée à Aéoliah, maintenant.

- Pour sûr. Mais n'oublie pas que j'avais des activités passionnantes en cours: les peintures, Peyreblanque...

- Et ce n'est pas fini, à Peyreblanque. Ils peuvent encore faire beaucoup de Bien. Surtout après 1995.

- Mais tout de même, il y a quelque chose qui me chagrine...

- Quoi donc? Fait Yanathor, infiniment attentif.

- Je trouve que... ton plan n'est pas parfait.»

A sa grande surprise, Yanathor, l'être supérieur, prend un air humble, un peu contrit: «Nous le savons bien. Il n'y a jamais moyen de faire un plan parfait, quand on travaille pour les Terriens. On ne sait jamais comment il sera déjoué, et plus de la moitié des fois ça échoue lamentablement. Nous ne pouvons aller contre votre libre-arbitre, même lorsqu'il en est fait mauvais usage... Alors le plan qui te concerne, il n'est pas parfait non plus, pour plusieurs raisons. Laquelle as-tu repérée?»

Brigitte hésite un peu pour répondre. Oh, pas à cause de Yanathor: c'est justement ce qui fait le charme inégalable de cet humain de l'espace, c'est de n'inspirer nulle crainte, même pas celle de cette terrible «gentille moquerie» qui fait tant de ravages sur Terre. Au contraire on ressent avec lui la plus totale confiance, celle d'un ami idéal à qui on peut tout dire, tout confier, en toute franchise. Mine de rien une subtile complicité s'est nouée entre les deux créatures apparemment si dissemblables...

«Eh bien, mon départ de la Terre ne risque t-il pas d'être interprété comme une sorte de fuite?

- Il le sera sûrement par certains.

- Tu le sais, il y a des idéalistes sur Terre, et c'est une bonne chose, mais pour beaucoup, encore peu aguerris, la tentation est forte des rêves ou des faux espoirs... Qui les font souffrir, parfois atrocement. Et qui les rendent inefficaces et inutiles pour l'humanité. Moi-même j'en suis passée par là.

- Effectivement c'est ce qui t'a fait le plus souffrir dans cette vie.

- J'aimerais éviter cela aux autres...

- Difficile. Mais tu peux y contribuer. Que proposes-tu?

- Eh bien je...» Aurora hésite, et pendant un moment tous trois marchent silencieusement dans l'étroite galerie. Elle se replie sur elle-même, et ne sent même plus la bienveillante écoute de Yanathor. Puis, comme on prend une courageuse décision:

«Ecoute, Yana, ne pourrais je pas... Continuer ma vie terrienne, et le Service que j'avais en cours, au moins quelques années, et ne revenir sur Aéoliah... que, mettons, à la fin normale de cette vie, ou seulement si les choses tournent trop mal sur la Terre pour que je puisse aider efficacement?...»

Un long silence lui répond à nouveau. Puis:

«Ecoute, Aurora, il sera fait selon ton désir. Tu es parfaitement libre de retourner sur Aéoliah, et, pour ne rien laisser perdre, de confier ton corps et toutes tes réalisations terriennes à une autre âme qui continuerait ton travail. Mais tu peut aussi faire comme tu as dit, rester sur Terre quelques années de plus, pour terminer ton Service comme toi-même l'avait décidé. C'est ton Karma-Yoga. Si telle est ta décision, je te tire mon chapeau: tu es très courageuse.

- J'ai tant souffert des faux espoirs! Puisse cet effort contribuer à donner meilleure assise aux idéalistes qui me suivront! Qu'ils sachent éviter les rêves inutiles, les séducteurs, les sectes! Quand, tôt ou tard, ils s'aperçoivent que les beaux parleurs à qui ils ont fait confiance les trompent, qu'ils ne connaissent plus cette tristesse atroce de perdre ainsi toute raison de vivre! Qu'ils sachent accepter, qu'ils sachent se relever et continuer sur le chemin qu'ils avaient choisi, et surtout qu'ils sachent garder Espoir, rester du côté du Bien, GARDER LEUR IDEAL!

- Il contribuera certainement à cela. Nous avons bien fait de te laisser branchée aux archétypes. Nous avons déjà fait un excellent boulot, grâce à toi. Il faut que tu en rajoutes encore. Et je dois te dire... Quel courage! Je n'en connais pas beaucoup, même parmi nous les Gardiens Cosmiques, qui oseraient en faire autant! Etre devant la porte grande ouverte du Paradis, et reculer en pensant encore à ses frères! Au lieu de te sauver en cachette de la Terre, tu partiras en l'éclaboussant de ta lumière! Qui osera maintenant te traiter d'«utopiste», de «naïve»? Tu gagnes énormément, en puissance, en profondeur d'âme, en consistance de vie! TU EXISTES bien plus ainsi! Et avec toi tous les aspirants à un monde idéal qui te suivront!

- Je... Ecoute, ça me paraît... naturel.» Brigitte n'a pas à démontrer sa sincérité, puisque Yanathor la comprend directement, de conscience à conscience, sans passer par le langage, ni même par les concepts.

«C'est fantastique. Les qualités des éolines plus celles des Terriennes. Oh, Brigitte, quelles merveilles les Terriens pourront-ils accomplir, dès qu'ils seront libérés du mal! Ça vaut vraiment le coup de vous aider!»

Les voilà près de la sortie du tunnel.

«C'est vraiment ta décision, Aurora?

- Oui. Plus j'y pense, plus ça me paraît nécessaire. Bien que je regrette, aussi... Pauvre Nellio...

- Les éolis ne souffrent pas comme nous.

- Tout de même, il me voyait à portée, presque déjà dans ses bras...

- Il ne sera jamais trop tard, de toute façon. Tu pourras changer d'avis quand tu voudras, même une fois rentrée sur Terre. Si vraiment tu décides cela, en ton âme et conscience, que ce ne soit pas qu'un coup de cafard passager, alors il te suffira de t'endormir en y pensant fermement, et nous ferons le nécessaire: le lendemain tu t'éveilleras en éoline, dans ce si joli petit corps, juste au côté de Nellio, même si il se trouvait en vadrouille dans quelque forêt éoline. Et tu rougiras... De toute façon ce corps terrien n'était pas prévu pour durer longtemps, surtout avec tous les cadavres d'animaux cuits que tu as avalés étant enfant. Ça t'économisera bien dix ans. Et puis si tu venais à être handicapée, ou emprisonnée politique, ou d'autres misères, hop, on débranche. Sois rassurée, tu mourras vite!

- ...

- Ellebon va redescendre ton corps d'éoline dans le coeur de glace de cet astre.

- Que vais-je dire aux éolis?

- Rien: ils ont tout entendu, n'oublie pas. Ils connaissent déjà ta décision.

- J'ai peur qu'ils ne me fassent changer d'avis. Je le regretterais terriblement, une fois parmi eux.

- Tu vas voir ce que tu vas voir.»

Silencieusement, ils franchissent le sas, traversent la pièce bleue. A peine Brigitte-Aurora paraît-elle à la porte du compartiment éoli, que Nellio vient se poser sur son épaule:

«Ta décision est difficile pour moi, mais elle est belle, et c'est ta décision, aussi je l'approuve, car je t'aime!»

Et il rentre à nouveau dans son mutisme, en évitant cette fois de la sonder du regard, pour ne pas risquer d'entamer sa détermination. Pour la dernière fois, il vient se nicher dans son cou.

Elora, sa mère éoline, s'approche: «Tu es bien une éoline, tu en as le courage! Nous approuvons ta décision, même si elle retarde notre réunion! Le Bonheur dont nous nous privons maintenant en rapportera bien plus aux Terriens que tu contribueras à sauver du mal!»

Artapon, son père éoli, vient l'embrasser: «Va! Quand tu reviendras parmi nous, ta lumière sera bien plus forte!»

Elnadjine, les joues humides, se pose un instant sur son épaule: «Bon, ça retarde un peu nos projets, mais tu ne perds rien pour attendre! De toute façon on pourra maintenant communiquer grâce au secourisme des âmes!»

Anthelme la suit: «Eh, Elnadjine t'avais déjà préparé des chaussettes. Elle est as des chaussettes, qu'elle confectionne si amoureusement. Il paraît même qu'elle y mêle parfois un de ses cheveux magiques. Bon, tu ne viens pas encore tout de suite. Ça ne fait rien, on fera sans toi cette belle maison dont on a parlé, pour nous six. Ça sera la grande surprise. Sûrement que tu feras du bon boulot sur la Terre. Avec un tel Amour, capable de se donner ainsi, ça ne peut qu'amener d'excellents résultats.»

Puis: «Elnadjine elle te fera des chaussettes format terrienne toutes en cheveux!

- Aaah oooh nooon!»

Sélinao, avec son inséparable Sélina, se glisse vers ses oreilles: «Coucou, petite éoline dans un corps de la Terre. On t'attendais depuis douze siècles, alors un peu plus, un peu moins, ce n'est pas grave. C'est même très Bien, quelques années à aider ne seront rien à côté de douze siècles à subir. Nous t'aimons.»

Adénankar passe, et murmure: «Petite graine de Jardinière des âmes!» Ce qui dans sa bouche peut en dire long!

Milarêva est restée à l'écart, comme souvent dans les foules. Mais son émouvant regard par dessus son épaule est un doux baume au coeur de Brigitte-Aurora, qui instantanément balaie le moindre doute et multiplie par dix sa détermination. Elle est assurée, lors des moments de regret ou de tristesse, de toujours ressentir près d'elle cette douce présence blanche et apaisante, au si pur parfum d'âme...

«Hé, j'aurais bonne mine de me dégonfler maintenant!

- Ah ah! Nous t'aimerions tout autant! Mais plus tôt!»

Quand ces congratulations sont finies, Yanathor interpelle: «Amis éolis, amie Aurora, avant de fondre, viens vers moi et dit au revoir à tes amis. Nous remettrons ce soir la pyramide, à côté de l'endroit où vous vouliez bâtir une maison. Mais ce ne sera pas pour Nellio y habiter à nouveau: Elle servira juste de sas. Egalement, Aurora, nous te demandons de peindre une autre porte sur le mur de ta chambre à Peyreblanque, que nous pourrons mettre en relation avec le sas de la pyramide ou avec notre vaisseau cosmique. Si certains événements se produisent comme prévu, il pourrait être de la plus grande utilité de laisser venir des Eolis sur votre planète, physiquement. Nous vous préviendrons discrètement, de part et d'autres, eux par Adénankar, toi dans tes rêves, ou par Milarêva. Quoi que tu fasses maintenant, de toute façon ta place au Paradis est assurée, après t'être ainsi donnée il n'est plus possible que tu retombes dans le mal. Si ton Bonheur est retardé de quelques années, il n'en sera que magnifié. Qu'es-ce que tu rougiras, petite mignonne...»

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 21       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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