Naufragée Cosmique        Chapitre 16       

Chapitre 16

Retour à Peyreblanque

On se doute que ce soir-là à Peyreblanque, les explications furent longues. Brigitte commence tout d'abord par s'exclamer «Mais je suis à Peyreblanque! Mais c'est incroyable!» Ce qui immédiatement attire l'attention de tous: Elle n'est pas arrivée de manière normale!

Elle commence par refuser de s'expliquer sur sa présence en ce lieu, mais les autres insistent, intrigués par son curieux comportement.

Elle finit par céder, toute heureuse de trouver des confidents. Et puis, au fond, elle aurait dû y penser plus tôt: elle n'a en vérité rien à reprocher aux gens de Peyreblanque; elle n'a aucune raison de ne pas leur accorder sa confiance: tous les éléments à charge contre eux lui sont venus par l'intermédiaire de Frédérique, et par lui uniquement... Elle comprend enfin l'étrange prévention qu'ils avaient envers lui: Ils le connaissaient déjà! A peine a t-elle quitté Yanathor, que les paroles de se dernier se confirment brillamment: il y avait encore des idées à Frédérique dans sa tête. Peut-être est-ce pour cette seule raison qu'ils l'ont reposée ici.

C'est donc une chaude et saine confiance qui reprend ses droits entre elle et ses amis, sans aucun besoin qu'un seul mot ne soit prononcé sur cette équivoque dissipée!

Les sourires et les congratulations font place à une attention soutenue quand elle commence à raconter son histoire.

Gérard, Hélène, Yolande, Marc, ainsi qu'Anita et Simone descendues sur ces entrefaites, la regardent, étonnés, recueillis et surexcités à la fois. Brigitte comprend vite que pour eux, cette aventure, bien plus qu'une découverte extraordinaire, est surtout une consécration. Depuis toutes ces années qu'ils s'entraînent à une vie spirituelle, sans aucun «retour» tangible, les voilà joyeux comme des enfants de trouver enfin là une confirmation de leurs espoirs, de leur vision du monde, un encouragement à persévérer dans la voie du Bien!

Ils sont tellement absorbés que la délicieuse soupe a refroidi. Gérard le premier commente l'étrange événement.

«La face cachée de la Lune? Tu en as déjà vu des photos?

- Non, ou vaguement. Je ne m'en rappelle pas les détails.»

Il s'éclipse un moment et revient avec des photos. Il les étales sur la table devant Brigitte; toutes représentent des continents gris copieusement cratérisés.

«Non, pas celle-là. Celle-là ressemble, mais... Non. Celle-là pas du tout. Oui, celle-là, tiens. Je suis sûre, tout ce que j'ai vu tout à l'heure est comme resté gravé dans ma mémoire. Ce grand cratère sombre est caractéristique!

- Mare Moskova. Tu as montré la bonne. Les autres sont de Mercure ou de Callisto. C'est bien la face cachée de la Lune. Comment...

- Ce qui est le plus extraordinaire, dans ton histoire, Brigitte, c'est la manipulation du temps.

- Comment cela?

- Eh bien l'heure que tu dis avoir passée dans l'ovni ne s'est pas écoulée sur la Terre.

- Ah!

- Eh bien non, puisque le Soleil était en train de se coucher ici quand tu est arrivée, comme chez toi avant de partir. Même avec le petit décalage horaire, ça ne peut pas faire plus de cinq minutes, au lieu d'une heure. Peut-être même es-tu arrivée ici avant d'être partie de chez toi!

- ...

- ...

- C'est assez classique dans les histoires d'ovni les décalages dans le temps. Regarde le Caporal Valdez au Chili... Sa barbe avait poussé, et sa montre avait avancé de trois jours, le temps qu'il était dans l'ovni, alors que ses soldats ne l'ont vu absent qu'un quart d'heure. Il faut le faire, quand même.

- Que cela nous fasse réfléchir sur la nature de l'espace et du temps. Enfin, pour moi, je ne vois pas trop...

- En tout cas ça rassure de savoir l'humanité gardée, surveillée, pour ne pas qu'elle fasse trop de bêtises.

- Oui, mais cela ne nous dispense pas d'évoluer par nous-mêmes. Ils ne peuvent le faire à notre place.

- Ils nous empêcheront tout de même de détruire la planète!

- Oh, pas sûr. La mort d'une planète ne doit pas peser bien lourd dans la balance cosmique. Ce qui compte surtout c'est d'évoluer. Si le meilleur moyen d'accélérer notre évolution c'est de nous laisser tout bousiller, eh bien... C'est nous qui l'aurons voulu.

- A qui témoigner?

- Ben à la gendarmerie, pardi. Ils ont pour mission d'enquêter sur les cas d'ovnis.

- Non, je n'y tiens pas.

- Ah bon?

- Non, je... C'est comme une pudeur. Je n'ai pas envie d'en parler à n'importe qui. «Ils» ne m'ont pas demandé de le faire. Je ne tiens pas à passer des expertises psychiatriques ou des contre-interrogatoires. Pour moi, cela fait partie de ma vie intérieure, c'en est le fil logique. Comment parler de vie intérieure à des gens qui n'en ont même pas? Ils ne comprendraient jamais!

- Hum. Ouais, tu as raison. C'est délicat.

- Tu n'es pas la seule. Quand j'étais étudiant j'avais une copine qui a vu une lumière dans le ciel, lors qu'elle était sur le point de se suicider. Pour elle ça a été un signe, et elle a reprit goût à la vie grâce à cela, mais elle ne veut pas du tout en parler, même à ses proches.

- D'ailleurs eux-mêmes «ils» ne se montrent plus tellement. Il y a beaucoup moins de cas.

- Peut être qu'il y en a beaucoup plus, mais que peu le savent.

- Plus, non je ne crois pas. Moins, beaucoup moins, mais bien mieux ciblés. Ils ne cherchent plus à se montrer, comme il y a dix ou vingt ans, quand ils faisaient des carrousels ostentatoires au-dessus de Washington.

- Leur but à ce moment était de sensibiliser les masses à une ouverture cosmique. C'est fait, autant qu'il était possible de le faire sans tout chambouler ici-bas.

- Ils n'ont pas forcément besoin de se montrer pour faire leur boulot.

- Alors les ovnis sont partis... Mission accomplie.»

Malgré la surexcitation de ce retour inattendu dans ces si particulières conditions, la soirée se finit sagement vers dix heures.

Remarquons, amis lecteurs, que ces propos ont été tenus un peu avant la vague belge des années 1990-92. Comme quoi, avec les ovnis, rien n'est jamais établi de manière certaine...

 

Le lendemain Brigitte redécouvre les enfants, Fabien et Joël, qui ont bien grandi pendant ce temps, et pris qui un peu d'aplomb, qui un peu de maturité. Mais d'un commun accord, nos amis ne leur parlent pas de ce qui est arrivé à Brigitte, car, fort bavards, ils iraient tout répéter. Personne à Peyreblanque ne souhaite attirer l'attention sur le mas, surtout après les incroyables calomnies qui ont circulé sur eux dans la région. Ne les a t-on pas accusés de faire des sacrifices? Pour des défenseurs des animaux, c'est un peu dur...

Gérard a déjà bien avancé son temple, avec l'aide de Marc et des trois femmes, qui ne sont pas non plus des encroûtées. A Peyreblanque tout le monde travaille.

Le temple ne se distingue pas, extérieurement, des autres bâtisses du mas. Les murs de pierre de l'ancienne grange ont été percés de vastes fenêtres toutes en hauteur, un peu comme les baies des cathédrales. Le toit a été refait dans le style de la région. Mais l'intérieur est si différent! Dans le bâtiment carré a été inscrite une vaste pièce circulaire, qui tangente chaque côté du carré en son milieu. C'est naturellement là qu'ont été placées les quatre fenêtres. Ainsi le rond s'est coulé du mieux possible dans le carré.

«C'était ton idée, Brigitte, rappelle-toi!

- Oui, mais c'est mieux fait que je l'avais pensé.» Actuellement Gérard est en train de terminer un faux-plafond en dôme, ce qui a demandé de tailler tous les blocs de béton cellulaire. L'échafaudage occupe encore l'intérieur, il sert maintenant à enduire et à peindre. Malgré cet encombrement on se sent déjà merveilleusement bien dans la vaste pièce ronde. Une pièce carrée est comme une caisse, fermée. Dans un cercle, l'air subtil mais indispensable de l'Esprit circule, les murs ne sont plus des limites. Ils créent un lieu ouvert vers l'espace illimité.

D'astucieuses fentes d'éclairage indirect sont prévues, ainsi que des hauts parleurs intégrés dans le mur, quasi-invisibles, et un système de chauffage par air chaud.

Les quatre coins sont occupés par une entrée chausserie, une réserve, une crypte, sans oublier le gros poêle. Comme le temple occupe les deux étages, quatre autres coins sont disponibles au-dessus, qui seront convertis en chambrettes, accessibles de l'extérieur par divers escaliers ou bâtiments voisins.

Brigitte est à la fois enthousiasmée de voir ce beau bâtiment et au regret qu'il ne soit pas encore terminé.

«J'aurais bien fini, mais à cause du Frédérique il a fallu passer beaucoup de temps dans les paperasses du notaire, à démêler toutes ses histoires.

- Frédérique? Que s'est-il passé?

- C'est que... Oh, bof, normalement, on avais convenu de ne pas t'en parler, puisque tu étais avec lui, mais maintenant que tu as compris...»

Brigitte le sent bien: Comme Gérard est soulagé de pouvoir enfin sortir tout ce qu'il a sur le coeur! Il débite précipitamment son histoire:

«Frédérique, c'est la plus grosse connerie de ma vie. Au début, j'y croyais, comme toi tu y as cru. J'étais son disciple, presque. Oh, il sait pas mal de trucs, il a fait l'Inde, le Népal, la Californie. Il était super-branché. Mais... Comment expliquer? La spiritualité en lui n'est que superficielle. Au fond de lui il n'est pas du tout spirituel. C'est son égocentrisme qui s'est emparé de tout le discours spiritualiste, et qui joue ce personnage de demi-maître, sans aucun fond réel. Mais moi, j'étais un débutant, je l'ai cru. Comme toi tu l'as cru, comme beaucoup d'autres qu'il a berné ou fait souffrir.

«Ouais, figure-toi que au début de Peyreblanque, on n'était que Hélène, moi, et Simone qui venait juste de naître. Pas question de rester avec notre bébé en ville, la pauvre. On n'avait pas des masses de fric, et Hélène a vendu notre maison, qu'elle tenait de sa famille, pour pouvoir acheter un mas, et moi j'ai plaqué le boulot. Ah les débuts à Peyreblanque, ça a été dur, pas de fric, juste les allocations familiales! On mangeait pas gras, et le peu de bio qu'on arrivait à trouver on le gardait pour les enfants.

«Comme avec l'argent de la maison à Hélène, on n'avait pas assez, alors Frédérique a participé à l'achat de Peyreblanque, avec de l'argent qu'il avait d'on ne sais où. On a acheté Peyreblanque ensemble, EN INDIVIS! Ah! Je pensais que c'était une bonne formule pour éviter la propriété personnelle, mais ouiche! C'est encore pire comme système, on se retrouve en fait à plusieurs proprios, avec la somme des inconvénients, sans aucun des avantages du collectif! Et quand le Frédérique il s'est mis à faire ses idioties avec Hélène, il a bien fallu se rendre compte qu'il était pourri à coeur! Il s'en est même pris à Simone, tu comprends pourquoi qu'elle est au courant du problème, la gamine, et qu'elle filait dans sa chambre à chaque fois qu'il venait. (Ami lecteur, aujourd'hui la pédophilie se dénonce facilement. Mais à l'époque de cette histoire, c'est souvent l'enfant qui portait le blâme. C'est pourquoi personne n'a dénoncé Frédérique) Tu vois, moi, ses histoires de bioénergie, d'énergie sexuelle, je l'avais pris sous l'angle mystique, comme un moyen de s'élever, en vivant normalement sa sexualité. Mais chez Frédérique, c'était plutôt un prétexte pour embobiner les autres dans ses fantasmes. Il a fallu que je le mette à la porte! Moi, à l'époque, je lui aurais simplement cassé la figure, mais comme il était lui aussi propriétaire, ça a été toute une guerre... Heureusement, il semble qu'au village ils n'en aient rien su, car sinon je te dis pas, les charognards seraient venus, tenter de s'emparer de Peyreblanque, qui a toujours été un objet de convoitise, à cause de la source, tu comprends.»

«Mais il avait plein de fric, Frédérique!

- On ne l'a jamais vu en manque. Il a même acheté plein de matos pour Martine quand ils se sont mis ensemble, juste après que tu sois partie.

- Mais il me disait toujours qu'il était fauché!

- Bof, un petit mensonge de plus ou de moins, pour te pomper tes économies, ou pour ne pas que tu lui coûtes trop cher. Sans doute il boursicote, ou d'autres combines pas nettes pour ramasser plein de fric rapidement. Mais pour lui, tu n'étais qu'un amusement, comme Aline, qui a fait une tentative de suicide trois mois après qu'il l'ait plaquée, ou comme Chéryl qui s'est sauvée de chez lui peu de temps avant qu'il te rencontre...

- !

- Eh oui, il est comme ça, le pauvre. Il grappille, il papillonne d'une femme à l'autre, incapable qu'il est d'aimer véritablement. Avec Martine, c'est plus sérieux, il a trouvé une femme comme lui, aussi magouilleuse et manipulatrice. Sans doute ont-ils des projets, et maintenant ils ont du fric pour les réaliser.

«Ouais, c'était vraiment une situation ambiguë au possible! On était obligé de le tolérer au mas, et vis-à-vis des visiteurs, qu'on recevait déjà à cette époque, ça faisait vraiment pagaille. Heureusement, Marc et Yolande se sont ramenés sur ces entrefaites. Ils avaient déjà leur idée sur le Frédérique, parce qu'eux aussi il les avait déjà entubés. Mais j'ai été très surpris. Ils ont su y faire avec lui. Ils sont plus réalisés que moi, tu parles. Ils l'ont pris plus subtilement. Au fond les types butés et têtus, si on sait s'y prendre c'est eux qu'on mène le plus facilement par le bout du nez.

«Alors, premier arrangement, ils ont su lui faire accepter de partager le domaine sans le revendre en entier. Ce n'était qu'un pis-aller, car ainsi on perdait tous les champs de l'autre côté de la route, en bas. Un mas sans champs, à quoi ça ressemble? Faut pas croire, c'est parce qu'on était que deux, on ne pouvait pas les cultiver, mais je compte bien m'y mettre quand j'aurai fini le temple. Frédérique gardait aussi le banc de roches claires où on allait méditer, qui a donné son nom au mas. Peyra blanqua: la pierre blanche. Tout un symbole, un nom pareil!

«Il gardait aussi la maison où tu as habité avec lui, au village, qu'on avait achetée avec le mas, mais celle-là, on s'en balance.

«Non mais tu vois le tableau. Nous le mas, avec un demi-hectare de jardin, rien quoi, et lui les champs, dont il n'a jamais rien fait, d'ailleurs. Frédérique, le plus grand cultivateur de ronces du département! Sans compter que les promoteurs... Ah ils guettent partout, ces types. Il y avait un méga-projet d'aménagement touristique, avec golf, piscine, tennis, repose-fainéants, tire-flemmards, gratte-cul à microprocesseur et j'en passe. Ils avaient même fait une maquette, je l'ai vue, même qu'il y avait le mas de Peyreblanque dessus, avec marqué «le sourire lumineux des gens du cru»! Non mais je te jure! Et tout ça justement sur le terrain à Frédérique. Qu'est-ce que ça lui faisait de revendre ces champs qu'il n'aurait jamais cultivés? Heureusement, lui non plus ne peut pas blairer les promoteurs. C'est bizarre, malgré tout le mal qu'il a fait, même chez lui il y a, tout au fond, quelque chose de pour la vie. Alors il y a eu une sorte de réconciliation tacite entre nous, sur leur dos. Heureusement, sinon, avec un pareil bazar juste à côté de notre centre, on n'aurait plus eu qu'à partir. Ils ont essayé de contacter Frédérique, qui les a jetés dehors. Des charognards, je te dis. Ce qui a sauvé la mise, c'est la source. Ils en avaient besoin. Ils sont venus ici, pour la demander. Les pauvres, ils sont tombés sur moi, je te dis pas comme je les ai reçus! En courant, je te dis, qu'ils sont ressortis. Ils s'en souviendront, du sourire des gens du cru. Je me rappelle, il y en avait un énorme, il pouvait pas courir, il en aurait perdu sa bedaine.

«Mais ils sont allés enquiquiner toutes les administrations, la mairie, la sous-préfecture, la préfecture, tous les députés, le ministre, le conseil régional, l'équipement, l'hygiène, la DASS, l'armée, la paroisse, la synagogue, et à force de leur demander à tous l'autorisation d'exproprier la source, ils auraient bien fini par l'obtenir, de guerre lasse.

«Martine, quand elle est arrivée à Peyreblanque, elle a commencé par aller raconter des idioties plein le village à notre sujet, qu'on était sectaires, intolérants, qu'on exploitait les enfants, etc. Heureusement au village ils ont l'habitude d'en entendre de ces trucs, à force. Ils finissent par en rigoler. C'est même le Maire qui nous a tout répété! Un jour, Frédérique est venu, il nous a même pas dit que tu étais partie de chez lui, et il est redescendu avec Martine. Ouf! Bon vent, qu'on s'est dit. Mais on n'en a pas été débarrassés si facilement: elle montait à Peyreblanque à l'improviste, en disant qu'on avait escroqué Frédérique, etc. Quels durs moments! Les charognards d'un côté, les traîtres de l'autre, et toi disparue! Morte peut-être, qu'on se demandait. Avec tous ces suicides dans le faux spirituel, on avait peur pour toi.

«Heureusement, il y a trois mois, Marc et Yolande ont vendu leur maison en ville. Non sans regrets, d'ailleurs, car elle était chouette. Mais que veux-tu, il y avait un projet de rocade à côté, il valait mieux prendre le large avant que ça ne devienne l'enfer. Tout le monde leur disait que non non non ce n'était pas une nuisance, mais ils y ont quand même perdu sur le prix à cause de ça.

«C'est là que ça a été génial: Yolande est allé trouver la Martine, et a proposé de racheter les champs. Non, même pas: elle lui a laissé avoir l'idée elle-même. Quand Martine a vu les pépettes sonnantes et trébuchantes, elle a fondu, est devenue toute souriante, toute gentille. «L'argent c'est une énergie, c'est une énergie, l'argent, faut être réaliste, faut vivre avec son époque» qu'elle gloussait. Pour elle, sûr, ça lui en a donné, de l'énergie! Tu parles, des champs, elle n'en avait rien à foutre. Ce n'est pas une travailleuse, elle. Déjà quand on lui avait demandé de faire un peu de jardin ici, elle nous avait traités d'exploiteurs, de négriers! Que veux-tu, c'est une fille de riches, habituée depuis l'enfance aux serviteurs et tout le tralala des bourgeois. Elle en a gardé un sacré handicap! Un poids mort pour la société! Ah sauf pour son tissage, là elle s'y met plein pot, et il faut reconnaître qu'elle fait des jolis habits, très Nouvel Age. Va y comprendre quelque chose!

«Ils ont vite conclu la vente, parce que Yolande elle est spirituelle, vois-tu, mais ce n'est pas pour autant qu'elle a les deux pieds dans le même sabot. Ah elle est finaude, je ne la connaissais pas comme ça. Alors Marc et Yolande ont racheté les champs du Frédérique, mais à leur nom! A peine ils venaient de déclarer à l'enregistrement, que les promoteurs ont rappliqué chez eux! OOAAH la rigolade! Ah elle ne leur a pas cassé la figure, elle. Très correcte, très gentille. Elle ne leur a pas répondu non tout de suite: elle a commencé par leur tenir tout le discours sur la place de l'homme dans l'univers, son lien amoureux avec la terre qui appartient à tous les humains de bonne volonté. Pendant ce temps, figure-toi que le Marc... Il a tout enregistré au magnétophone! OH LALA quelle fendante quand ils nous ont fait écouter la bande! Les types, au début, ils disaient «mais oui, c'est bien sûr, on est tout à fait d'accord, on peut s'entendre» mais plus elle parlait, plus ils étaient paniqués, ils ressortaient leurs crédits, leur aménagement foncier, leur «réalisme» et toutes leurs saletés, et Yolande qui, toujours très gentiment, leur sortait que le système de l'argent était une névrose égocentrique, et que d'y rester était infantile, utopiste, passéiste, irrationnel! A la fin ils sont partis en courant encore plus vite que quand je les pourchassais!

«Et le fin du fin, maintenant, qu'est-ce qu'on va faire? On va réunir les deux terrains dans une société civile, qu'elle louera à une association qu'on a commencé de créer, qui aura à charge de choisir d'éventuels nouveaux participants à la société. Comme ça il est presque impossible à un membre de la société de la détruire. Bon, ce n'est pas du tout la loi Divine, enfermer notre idéal dans ce genre de statuts juridico-machin, mais c'est le meilleur moyen qu'on a trouvé de garantir Peyreblanque contre tout ce genre d'histoires tout en sortant de la propriété individuelle.

«En tout cas maintenant notre situation vis-à-vis de Frédérique est éclaircie, on n'a plus besoin d'être accommodants avec lui, comme du temps où tu es venue la première fois. Lui et Martine sont interdits de séjour à Peyreblanque, maintenant. Sans qu'on ait eu besoin de le leur dire, d'ailleurs!

«Et puis, Brigitte... Tu es revenue. Ça c'est un beau cadeau... du Ciel, c'est le cas de le dire! Viens que je t'embrasse!!»

 

 

Au cours des quelques jours qui suivent, Brigitte retrouve avec délice la vie de Peyreblanque, qu'elle avait bêtement abandonnée pour Frédérique. A nouveau, elle se sent bien. Elle sait quoi faire. Même si elle n'a pas précisément un but ou un projet personnel (sa mission?) il y a suffisamment d'idéal et de travail à Peyreblanque pour combler plus de personnes que le mas pourrait en héberger.

Alors, comme trois ans auparavant, elle s'occupe du jardin, fait à manger consciemment et poétiquement, fait l'école aux enfants, aide Gérard au temple. Quelle douce vie!

Simone a presque l'air d'une jeune fille, maintenant. Comme elle a changé! Elle aborde le collège, mais toujours chez ses parents. Etonnant, dans ce monde d'assistés et de suiveurs, de la voir organiser elle-même ses études, son programme et son emploi du temps. Elle étudie des maths et de la physique, et cela la passionne. Tout ce travail ne l'empêche pas de peindre une superbe nature. Brigitte est heureuse de voir s'effectuer ainsi une synthèse entre les acquis du passé, la science, la technique, et la conscience de l'avenir, l'art, la poésie. Elle a vu tant de pseudo-écolos tronqués se tromper de siècle en déclarant que tout le mal vient de la science! Au moins Simone ne sera pas une spécialiste cloisonnée.

Fabien et Joël (maintenant 7 et 9 ans) sont devenus plus calmes; eux aussi étudient, et Simone ne rechigne pas à les guider par là où elle vient de passer. Tout se passe presque comme si les trois enfants progressaient ensemble. En finale ils consacrent assez peu de temps à leurs études, tout en arrivant à des résultats honnêtes. Pourquoi alors la presque totalité des enfants gâchent-ils leur jeunesse à rester assis dans des salles rébarbatives? Quel gâchis de vie nouvelle se fait-il en ce monde!

Une des petites soupentes hautes du mas sert d'atelier de peinture, où Hélène et Yolande viennent maintenant régulièrement créer pour un monde meilleur. Petit à petit le mas s'orne de tableaux pleins de lumière, de sourires et de couleurs gaies. Simone fréquente également ce lieu, et ses gouaches, bien qu'encore enfantines par certains côtés, ont maintenant une belle fougue colorée.

Le dôme des enfants est toujours là, mais il leur semble maintenant bien petit. Gérard leur a promis d'en faire un plus grand, quand il aura fini le temple. Brigitte remarque, émue, que cette merveilleuse petite construction, même décrépite, ne déparerait guère dans le vaisseau de Yanathor. Elle a bien été le fruit d'une juste intuition.

 

 

Malgré ce Bonheur retrouvé, Brigitte ne reste que deux semaines à Peyreblanque. Elle retourne à sa maison, pour régler ses affaires, terminer un ou deux tableaux. Elle y retournera encore, une partie du temps, pour peindre, pour se recueillir. Mais maintenant le centre de sa vie sera à Peyreblanque.

Elle arrive chez elle, un peu inquiète car elle était partie sans fermer sérieusement la maison. Justement, une voiture de gendarmerie... Explication: son père était venu à l'improviste, et, ne la trouvant pas, s'était affolé et la faisait rechercher partout, jusqu'à faire mettre une photo dans le journal local. Il fallut plusieurs heures de palabres pour arranger l'histoire. Brigitte se retient encore cette fois de dire à son père qu'il devra bien finir par admettre qu'elle est adulte. Mais il a tout de même droit à la réflexion, par les gendarmes...

Quand même ces derniers questionnent Brigitte, mine de rien. Heureusement ils sont loin de se douter de ce qui s'est vraiment passé. Elle était à Peyreblanque, c'est tout. Au village non plus, personne ne sait rien. Surtout pas cette retraitée de la SNCF, qui de sa fenêtre a pourtant distinctement vu Brigitte monter avec Yanathor. Elle tient à finir ses jours tranquille.

Ah il y a de moins en moins de témoignages d'ovni...

Est-ce si étonnant, quand on sait comment ils ont été accueillis?

Ainsi va la vie, qui n'a rien à faire d'une vision officielle dérivant quelque part, loin en dehors de la réalité...

 

Brigitte se sent maintenant forte et sûre d'elle. Comme promis elle peut se remémorer parfaitement les doux moments passés dans le vaisseau, avec toute leur intensité émotionnelle. Elle ne manque pas de méditer sur chaque phrase entendue, sur chaque pensée captée. Elle va même jusqu'à peindre au mur de son sanctuaire, en pastel mauve à peine visible, une silhouette de porte arrondie, comme une de ces merveilleuses portes magiques du vaisseau. Des fois, on ne sait jamais...

Mais maintenant, la maisonnette, qu'elle aime toujours pourtant, lui paraît bien froide, surtout en cette saison de journées courtes. Alors un téléphone à Marc, qui justement passait par là, et hop la revoilà à Peyreblanque.

 

Quelle douce période de Bonheur pour Brigitte.

Elle renoue avec ses habitudes de travail spirituel sur elle-même. Le meilleur moment pour cela est la préparation des repas. Comme elle le faisait déjà du temps de ses parents. Frédérique avait brisé cette routine, juste comme il cassait tout. Aussi il était bon de la retouver.

Il est, mettons, dix heures. Brigitte arrive dans la cuisine, parfaitement rangée (pas toujours, mais passons) Qu'est-il prévu? Combien serons-nous? Des tableaux avec des feutres effaçables à sec, ovales entourés de fleurs, sont là pour noter ce genre d'informations, plus la vertu du jour, les phénomènes astronomiques, les visites, les courses, etc... Ces arrangements sont l'oeuvre de Yolande, que son mysticisme n'empêche pas d'être organisée et rationnelle. Les autres l'ont regardé faire, et ont approuvé, non pas par des compliments, mais en utilisant les tableaux. C'était le moyen juste de la reconnaître, d'accepter et d'apprécier son Service à sa valeur.

Rassembler les ingrédients. Un légume? (Ils ont quantité de gros potimarrons bariolés cette année) Mais qu'il est beau, ce légume, qu'il sent bon! Il faut commencer à le couper, sans oublier de mettre de l'eau à chauffer pour une céréale. Quel agréable travail, que de manipuler cette matière vivante, aux parfums variés, aux structures translucides si délicates!

Préparer une sauce.

Voilà, les légumes sont épluchés, on allume le feu sous la grande marmite. Un coup d'éponge sur la table de travail, qui est à nouveau propre et neuve comme à son premier jour. Il est temps de préparer les céréales. Quelle merveille que tous ces petits grains porteurs de vie! Que c'est beau de les voir rouler dans la main! C'est presque dommage de les manger!

Pendant que tout cela chauffe, on fait un petit tour au jardin chercher des carottes, du persil, une betterave. On tire sur les feuilles, et la grande racine orange sort... Oh! Il y avait cette belle chose dans la terre brune? Un jardin est réellement un lieu magique, où s'opèrent des transformations et transmutations qu'aucune industrie chimique ne pourra jamais réaliser. A l'entrée, des épluchures, de la paille, des crottes... du Soleil, de l'air, de l'eau... un peu d'huile de coude, et il en sort des bons légumes, des fraises délicieuses, ruisselantes de prana. Il faut le faire, quand même. La Terre est la seule noblesse...

Quand on revient du jardin, les mains glacées, tout mijote délicieusement. Il est l'heure de disposer la table. Les belles assiettes en grès (Qui furent longtemps le seul luxe de Peyreblanque, mais Gérard y tenait) les cuillères, les plats où sont artistement disposés les crudités. Ô cuisine, art éphémère, mais que l'on aime à renouveler indéfiniment!

Les aromates aux noms poétiques: cumin, coriandre, estragon, laurier, romarin, thym... Les bols, aussi en grès, pour les olives noires, la sauce verte, le gomasio, la levure alimentaire... plus un de choucroute crue, un délice acidulé en début du repas hivernal, seule ou mélangé avec les carottes râpées. Ils ne la font jamais cuire.

Enfin, tout le monde arrive. Le moment du repas est une joyeuse retrouvaille, car normalement chacun vaque à ses occupations dans différentes pièces de ce mas tellement grand qu'on pourrait facilement s'y croire seul.

A Peyreblanque on évite de trop parler pendant les repas, et uniquement de sujets agréables. On se raconte ce qu'on a fait, parfois on a parcouru le mas pour voir. Donc en principe tout va bien.

En principe, car évidemment les problèmes ne manquent pas. Hélène met souvent du désordre, intervertit les places des choses, pour finalement se plaindre qu'elle ne retrouve rien. Gérard est encore un peu raide sur certains détails de préparation des repas. Même Marc se fâche de temps en temps. Yolande ne travaille pas tant... Mais, dans l'ensemble, Brigitte les trouve tous améliorés, depuis trois ans qu'elle les connaît. Ah si tous les Terriens progressaient à un tel rythme!

Si la méthode est lente, elle est efficace et sans surprise. Malgré la fatigue de sa période Frédériquesque, Brigitte retrouve facilement les réflexes qu'elle avait commencé à acquérir. Et en cas de problème, on discute. On met tout sur la table. Oh ce n'est pas toujours facile, et souvent il est tentant de se justifier, de tout mettre sur le dos des autres. D'autant plus qu'il n'est pas toujours facile de trouver qui est vraiment à l'origine d'un problème.

Yolande professe depuis vingt ans que dans tout être humain sommeille la perfection. Mais peu arrivent à la manifester car elle est étouffée par les défauts, les conditionnements, les calculs et intérêts égoïstes... Il faut petit à petit faire le ménage, et allumer le Feu Sacré qui ne demande que ça. La méthode? Ne pas s'accrocher à ce qui ne va pas, et, par de patientes méditations, toujours revenir à la lumière. Bien sûr, mille fois on retombe, mais toujours il faut se relever. Patiemment. Et ainsi on avance, lentement mais sûrement.

 

Cette méthode n'est toutefois pas parfaite. Pour la bonne raison qu'il n'existe aucune méthode parfaite. Aussi Gérard y est allé de la sienne.

 

«Nos défauts? Répète-t-il à qui veut l'entendre. C'est facile de dire «On voit la paille dans l'oeil du voisin et pas la poutre dans le nôtre». Encore faut-il comprendre pourquoi. C'est comme quand on conduit une bagnole: il y a toujours un angle mort, et parfois on se plante à cause de ça. Le pire, c'est quand on ne pense plus à l'angle mort: on ne le voit plus, et l'oeil reconstitue une image continue du paysage, où il manque juste la poutre, pardon l'autre bagnole qui s'amène pour qu'on y rentre dedans. L'important ici est que, c'est parce qu'on est à l'intérieur, de notre bagnole, que l'on ne voit pas la poutre. Le type qui nous regarde faire un créneau du haut d'un immeuble il peut nous critiquer facile et voir la moindre paille. Dans la vie, c'est pareil. Il y a souvent des aspects de notre personnalité que l'on ne voit pas, dont parfois on ne soupçonne même pas l'existence, alors que pour les autres ça saute aux yeux. Alors les tuiles et les problèmes nous tombent dessus sans que l'on comprenne pourquoi. Parce que leur cause en est dans l'angle mort.

«Il y a des tas de parts de nous dont on peut ne pas être conscient: L'égocentrisme, les qualités, les défauts, les sensations, les désirs, les aspirations, les sentiments, les méthodes de pensées... C'est incroyablement riche, un être humain, même le plus banal! Si on a encore des angles morts, et si il y a dedans des défauts ou des problèmes, on ne les mesure pas, on peut ne même pas s'en rendre compte. Moi, je dois avoir un angle mort côté Poésie, esthétique. En attendant de capter moi-même, je me fie à Hélène. Et je n'ai jamais eu à le regretter. Il n'y a pas forcément des défauts dans l'angle mort. Moi, je ne capte pas, mais au moins je suis sain, je ne suis pas attiré par les trucs cradingues comme c'est la mode maintenant. Aussi j'arrive toujours, sur ce point, à accepter les conseils d'Hélène sans difficultés. On s'est entraidé, chacun regardant dans l'angle mort de l'autre pour l'aider à avancer. Je lui dois même beaucoup: J'aurais pu virer au clochard sans elle. Elle a été exigeante, mais c'était pour mon bien.

«Ça n'a pas été évident au début. A à la naissance de Simone, quand Hélène est rentrée de la clinique, elle était restée quinze jours là-dedans, propre, nickel, elle arrive à la maison, j'étais resté tout ce temps sans faire le ménage, sans changer d'habits ni rien, alors elle est devenue furieuse, elle hurlait, m'aurais griffé... Je lui ait d'abord répondu sur le même ton, mais le soir, je l'ai vue avec le bébé, et elle pleurait... Et la gamine me regardait... Ça fait drôle, la première fois, quand on se retrouve avec un enfant... Qui dépend de nous pour tout. On se sent responsable... Je n'ai jamais osé rien dire à Hélène, m'excuser ni tout ce tralala, mais je me suis rendu compte qu'il fallait changer ma façon de faire. Que changer devait être mon principal projet de vie!! C'est le regard grave de Bébé Simone qui m'a donné l'énergie pour ça. Heureusement.

«Par contre j'ai un défaut que j'ai mis longtemps à comprendre: ce que Yolande appelle raideur d'intellect. Que veux-tu, je suis un rationnel, ordonné, j'aime savoir exactement de quoi il retourne dans le domaine où je travaille, avoir des connaissances précises, exactes. Ce sont de très bonnes qualités, de bons instruments dans la symphonie de la vie. Mais leur caricature c'est le dogmatisme, la froideur, la sclérose, qui en font de vilains couacs, en dehors du rythme. Pour rester dans l'Harmonie, dans le juste ton divin, il faut équilibrer ces qualités avec de la Sensibilité, du sens artistique, de la souplesse. Parce que la vie, par définition c'est pas rationnel. Maintenant je fais les exercices de Yolande pour redresser cela; et elles me disent toutes que je fais des progrès. Mais moi je vois rien, ha ha ha!

«Notre ménage, Hélène et moi, d'après les psychologues il n'était absolument pas viable. Trop différents. Un an qu'ils nous donnaient. Effectivement, ça a commencé à mal aller bien avant. On a parlé de se séparer... Dur, car je l'avais dans la peau, et de son côté elle avait trouvé à travers mes idées un sens à sa vie. Et crac, elle a été enceinte. Un enfant sans famille, horreur! Pas question de ça. Alors on s'est accrochés. On a cherché à comprendre pourquoi ça n'allait pas, on a fait des efforts pour se comprendre et se respecter. Des efforts qui n'en sont plus maintenant. Et voilà ce que ça donne. En fait, c'est bien qu'on ait été différents, on a vachement plus progressé que si on avait eu les mêmes défauts à cacher ensemble. Si on avait été psychologiques, c'est à dires esclaves de notre psychologie, on aurait effectivement tenu moins d'un an, les psychos avaient raison. Mais notre force d'âme nous a permis d'observer toute cette psychologie maladive, de la comprendre, et de la déjouer. Notre libre arbitre nous a permis de passer outre nos conditionnements, de nous libérer de la tyrannie des émotions et des préjugés. Ce qui nous a en plus donné davantage de force de caractère. Et, malgré toutes les disputes, on a eu bien plus de Bonheur comme ça.

«Ça a été une expérience fort enrichissante, car c'est ainsi que je suis arrivé à comprendre pourquoi les gens ils n'arrivent pas à voir leurs défauts.

«Il y a d'abord l'ignorance. Chaque humain est à un certain niveau. Il y en a qui sont encore au stade prélogique. Ce sont des animaux dans un corps humain, des robots à sentiments. Faute d'avoir développé l'intellect pour observer leurs sentiments et en trouver la source, ces derniers leurs tombent dessus comme grêle sur les navets. Ils subissent sans savoir, et exécutent aveuglément les ordres de leurs émotions, même absurdes, même à l'encontre de leur intérêt. Ils disent «ils veulent» et «ils pensent», mais ils ne se rendent même pas compte que ce ne sont que des impulsions électriques dans leur cerveau qui leur font trouver agréable de dire ou de penser ceci ou cela, même si c'est idiot. Si ces émotions sont malsaines, ça donne des fanatiques, des bandits, des fachistes. Même si elles sont acceptables, elles n'en sont pas moins incontrôlées. Cela donne des gens parfois très gentils, mais qui évoluent très lentement. Ils sont embourbés dans la vie, englués dans les situations. Le mot «liberté» n'a aucun sens pour eux, puisqu'ils subissent ce qu'ils sont, et ne l'ont jamais choisi. Même si ils sont gentils, leur sentimentalisme incontrôlé peut les pousser à des mauvaises actions.

- Comme le Frédérique... Commente Brigitte.

- Ah lui, c'est un autre problème. Lui, il sait qu'il fait mal, mais il s'en fout.

«Alors quand on commence à évoluer en éveillant l'intellect ou le coeur, il s'agit de ne pas développer l'un en étouffant l'autre. Dans les deux cas ça foire. Et pourtant nous faisons pratiquement tous cette erreur. L'un des deux domaines nous est familier, alors on s'y investit, aggravant encore le déséquilibre. L'autre est encore obscur: la zone d'ombre, l'angle mort... Ça fait peur. Si il a des défauts dans cette zone d'ombre... Par exemple l'intellectualiste se fait souvent avoir par la cohérence de ses raisonnements. Mais tout raisonnement logique part toujours de bases de départ indémontrables, données par l'intuition, ou par l'observation. L'intellectualiste pur est incapable de sortir de sa vision pour lui donner des bases plus sensibles, plus réelles, plus humaines. Il n'a pas le sens de la vérité pour lui montrer à quel point il s'est éloigné de la vie. Pour le sentimentaliste, c'est au fond le même problème, mais au lieu de trouver une opinion «logique», il aura un sentiment agréable à son sujet, et donc il la tiendra pour véritable, sans plus de base réelle en fait, puisqu'il ne sait pas pourquoi il la trouve agréable. Il se fait avoir par l'égocentrisme, les désirs, la flatterie, les gratifications, les conditionnements inconscients... Le sentimentaliste est lui aussi tout à fait dogmatique et raide à sa façon, avec exactement les mêmes désastreuses conséquences que pour l'intellectualiste.

«Ce qui me fait marrer, par exemple, ce sont tous ces types qui partent en guerre contre la science, contre les ordinateurs ou contre les maths, en leur attribuant l'origine de tous les maux. C'est du dogmatisme sentimental. Et ils trouvent des arguments, souvent pertinents d'ailleurs, mais qui ne servent qu'à justifier a posteriori une opinion préexistante qui ne prend son origine que dans la peur d'un domaine qu'ils maîtrisent mal. Les intellos sont pareils, avec leurs haines de la spiritualité, de la Bonté, de la naïveté, leur peur panique de tout ce qui est gratuit, non calculé, et tous leurs dogmes qu'on s'emmêle sans arrêt les pieds dedans. Même faire des maths comme on a demandé à mes gamins, c'est utile pour se former au raisonnement déductif, c'est utile pour se comprendre soi-même. A ceci près qu'on peut concevoir un monde sans informatique, mais pas un monde sans Poésie.

«Gare donc à l'école sans Poésie!

«Au fur et à mesure que l'on évolue, on maîtrise nos sentiments. Ça ne veut pas dire qu'on les étouffe, mais qu'en découvrant leurs sources et leurs effets, on peut échapper à leur emprise, pour pouvoir enfin vivre librement notre véritable sentimentalité sans se briser notre vie tous les huit jours. On maîtrise aussi notre intellect. Ça ne veut pas dire qu'on l'occulte, mais qu'on met sa logique et sa cohérence au service de la Sagesse, de la Compassion aux autres, sur des bases justes données par la Sensibilité et l'Intuition. Les sentiments ne peuvent être purifiés que si l'intellect peut les regarder, et l'intuition ne peut être juste que si les sentiments sont purs. Ainsi on ne peut avancer qu'en faisant collaborer des deux domaines, en les harmonisant. Alors seulement on peut aller vers le spirituel.

 

«La deuxième raison pour laquelle on ne voit pas nos défauts est bien entendu l'orgueil. Tout simplement. Il est déjà souvent douloureux, en soi, de reconnaître nos défauts. Mais l'orgueil s'en mêle, en plus. Il ne veut pas que l'on dise aux autres ce qu'il y a dans l'angle mort, et même que tous le monde le saurait, il ne veut surtout pas que nous mêmes le sachions. L'orgueil a un instinct de propriété maladif: NOS opinions, mêmes fausses, NOS sentiments, même pourris, NOTRE clan, NOS problèmes, NOS défauts! Gare à qui les attaque! Il nous empêche de tourner notre regard vers l'angle mort pour voir vraiment ce qu'il y a. Tout en le sachant très bien, d'ailleurs, ce qu'il y a.

- Comme le Frédérique, fait encore Brigitte.

- Ouais. Là tu as raison.

«Souvent les humains prisonniers de l'orgueil et qui, à cause de ça se débattent avec leurs problèmes affectifs ou relationnels me font penser comme si ils étaient dans une prison avec seulement trois murs, ouverte à l'arrière. Ils sont là agrippés sur les barreaux de devant, à implorer de l'aide, mais si on leur dit de se retourner pour sortir, ils vous injurient et disent que c'est de votre faute si ils en sont là. C'est aussi idiot que ça, d'être orgueilleux.

«L'Orgueil, c'est l'égocentre primitif qui se sent menacé. C'est le reptile en nous, le dinosaure, le monstre qui tire sur tout ce qui bouge, ami ou ennemi. L'égocentre se sent menacé a priori par tout ce qui n'est pas LUI, bon ou mauvais peu importe. Alors il refuse tout ce qui peut mettre SON image en porte-à-faux, même s'il s'agit de reconnaître un défaut de personnalité pour y remédier. En somme il rejette même le médecin qui pourrait le soulager. Il est le principal obstacle à notre épanouissement. C'est lui qui nous empêche d'aller fouiller dans nos zones d'ombre pour comprendre ce qui s'y passe, même si ça nous coûte toute une vie de malheurs. Il nous fait trouver des justifications, des prétextes, des dérivatifs pour ne pas éliminer nos défauts. Il voudrait qu'on les traîne tous jusqu'au Nirvâna, dans une énorme besace. Mais ce n'est pas possible. C'est trop lourd. Il faut les abandonner, et pour cela commencer par accepter de les regarder en face, pour pouvoir les identifier comme tels. Alors automatiquement ça les dégonfle, et ils perdent petit à petit leur pouvoir de nous manipuler. Et l'orgueil lui-même est un sentiment comme les autres, aussi facile à observer et à déjouer.

«L'orgueil provient peut-être d'une tentative pour compenser un manque de reconnaissance par le groupe. Pour pouvoir fonctionner correctement, tout être humain a besoin d'être reconnu par ses pairs, d'être accepté par eux, d'une manière qui le concerne dans sa survie, dans sa vie, dans ce qu'il a de plus profond. Si on reconnaît quelqu'un de cette façon, on peut le rendre infiniment heureux et lui permettre d'épanouir toutes ses richesses, c'est d'ailleurs là le plus beau secret de l'Amour. Si on n'est pas reconnu par un entourage quel qu'il soit, alors on n'a plus d'énergie, on est fatiguée chroniquement, la dépression nerveuse et le suicide guettent. Mais trop reconnaître l'autre, c'est la flatterie, pas assez c'est le rejet. Ce sont là deux vices qui faussent profondément le jeu social, qui perturbent complètement le fonctionnement énergétique de ceux qui en sont victimes, et aussi de ceux qui les pratiquent.

«La reconnaissance de l'autre est une force considérable, souvent plus puissante que les gestes matériels, dont on peut faire bon ou mauvais usage. C'est sans doute ce que les sages d'autrefois appelaient la magie, mais on en a fait des histoires abracadabrantes pour ne pas que les gens comprennent comment on les manipule. La magie, ce sont des rituels de groupe où est distribuée cette énergie. Que ce soit dans un groupe ésotérique, dans une tribu indienne, un clan de voyous ou un conseil de gestion d'entreprise, le principe est exactement le même, seuls les symboles de reconnaissance changent. Même les technocrates rationalistes font de la magie, avec leurs rituels de costume-cravate, de rendez-vous, leurs cendriers en titane... Ils sont reconnus par la société, par leur entourage. Ils ont l'énergie, ils sont sûrs d'eux, on leur obéit, on les courtise, même s'ils ont des caractères de cochon. Si ils sont sur le bord de la route avec un pneu crevé, on s'occupe d'eux, alors que toi ou moi on doit se débrouiller pour être quand même à l'heure au boulot. Autrefois le chef gaulois arborait un bouclier d'airain; aujourd'hui le fils du notaire a une raquette de tennis en fibres de carbone. Autrefois on faisait des sacrifices d'animaux pour les moissons; aujourd'hui c'est la nature vierge qu'on sacrifie pour l'industrialisation. Autrefois les seigneurs faisaient la loi sans partage; aujourd'hui les technocrates et les bureaucrates décident de tout sans aucun contrôle. C'est que ça marche, la magie, sur les gens simples. Et il est si facile d'en faire mauvais usage... Quelle puissance de manipulation! Quelle terrible inertie à opposer à tout progrès social!

- Là c'est tout à fait Frédérique, commente encore Brigitte.

- Ah, lui. Bon c'est vrai, ce que tu dis, mais rappelle-toi ce que t'a demandé Yanathor...

- Ah... Que je dois lui pardonner. Hum...

- Eh ouais. Tu n'en sera vraiment libérée que quand tu te sera complètement dégagée de toute haine envers lui. Et il en a tant besoin lui aussi, de toute façon.

- Je... Il va me falloir un certain temps.

- Eh ouais, je sais, le temps que se refroidissent les énergies négatives qu'il a suscitées en toi. Ce n'est pas évident, mais il faut en passer par là de toutes façons. Moi aussi, d'ailleurs, je dois lui pardonner... Ah, si j'avais Yanathor pour me botter les fesses!»

Gérard reprend ses explications: «Travailler en groupe est très bon pour voir où on en est, comment on est effectivement capables de se comporter. Mais en définitive toi seul peut éliminer tes défauts, et seulement si tu acceptes de les regarder, de les considérer. Aucun groupe ne peut faire le boulot à ta place. La principale difficulté quand on travaille en groupe, c'est celui de savoir qui est à l'origine d'un problème. Bon, ce n'est ni pour juger, ni pour punir, juste qu'il est très important dans un groupe de savoir qui est la cause d'un problème, car seule cette personne peut vraiment le résoudre. Le moindre orgueil, le moindre sentiment de culpabilité, et cette personne coince tout le groupe. Le moindre jugement du groupe, et la personne se met sur la défensive et on ne peut plus communiquer avec elle.

«Si deux personnes ont la même zone d'ombre, elles feront clan ensemble contre les autres au lieu de s'aider à trouver le problème. Ou bien elles se disputeront et souffriront ensemble sans comprendre pourquoi. Si les zones d'ombres sont différentes, chacun ne verra que les défauts de l'autre, pas les siens. Et ils rejetteront l'un sur l'autre la responsabilité de leur désaccord. C'est pour ça que tant de groupes ou de couples se séparent, chaque membre avec sa propre histoire cohérente et logique sur ce qui s'est passé. Et chacun interprète ce qui s'est passé en fonction de la seule part de la réalité qu'il a bien voulu voir, et ne peut donc que supposer que l'autre est devenu subitement fou pour quelque mystérieuse raison. Il n'existe aucune solution à ces problèmes qui fasse l'économie de la sincérité avec soi-même.

«Nous étions dans ce dernier cas avec Hélène: chacun à voir les défauts de l'autre mais pas les nôtres propres. Tu sais, ici, au début, ça a été dur, entre nous, on se serait sans doute séparés plusieurs fois si il n'y avait pas eu Simone. Elle était gênée par ma raideur intellectuelle, mais comme elle-même était plutôt intellectophobe, mal à l'aise dans ce domaine, elle ne savait que se mettre en colère à ce sujet, rejetant de manière dualiste toute ma vie intellectuelle en même temps que l'intellectualisme. Je me retrouvais contraint de me défendre d'elle alors que sa perception aurait dû m'être une aide. Elle me traitait d'ingénieur, de contremaître ou d'autres amabilités de ce genre, mais je ne voyais pas en quoi c'était un reproche, puisque l'organisation et la technique font partie de l'homme au même titre que le reste. Comme en plus ces domaines me plaisent, je me sentais nié dans mon être profond, dans ma personnalité. Cela se sentait dans le travail, j'hésitais à entreprendre des chantiers, je me voyais réduit à faire la vaisselle et laver les couches, pendant que les toits fuyaient sur les charpentes qui pourrissaient. Quelle triste période! On en a bavé, je te le dis! Tu comprends pourquoi que j'ai envie de foutre des baffes à tous ces idiots qui disent que «ici on est dans un paradis factice à l'abri des vrais problèmes!»

«De son côté c'était la pagaille. Oh ce que je l'ai maudite! Que d'heures passées à chercher des trucs qu'elle avait éparpillés! Elle ne pouvait pas comprendre qu'un rangement est affaire de logique, pour qu'on puisse retrouver facilement les ustensiles sans avoir à se rappeler par coeur la place exacte de chacun des innombrables fourbis qu'il peut y avoir dans une maison. Les boutons avec les chaussettes, les nouilles avec les herbes, le suribachi parmi les torchons et son pilon avec le casse-noisette, et bien sûr elle ne se rappelait jamais où elle avait mis tous ces trucs. Je te dis pas les prises de bec qu'on a eues. En fait, elle classait les affaires, mais plutôt par style, par leur aspect. Je ne m'en suis aperçu que récemment, et elle ne me l'avait jamais dit... Parce qu'elle faisait cela sans en comprendre l'importance. Parce qu'elle ne se servait pas de son intellect, justement. Il a fallu que en somme je lui prête le mien, en quelque sorte, pour qu'elle puisse se comprendre elle-même.

 

«Pendant des années on s'est disputés à cause de ces histoires sommes toutes assez secondaires, mais qui sans arrêt cassaient le rythme de vie. Sans arrêt, on se reportait la faute l'un sur l'autre. Moi je n'ai compris que grâce à Yolande, qui m'a parlé de raideur intellectuelle, tout en m'approuvant chaleureusement (c'est le détail qui change tout!) dans mon penchant vers le domaine technique. Même qu'elle me questionnait sur les planètes, sur la maçonnerie... Et elle s'y est mise aussi! Ça lui a donné des racines, comme elle dit, et un bonheur plus profond, plus solide, à elle qui n'avait jamais vécu que dans les livres et qui ne savait même pas planter un chou.

«Pour Hélène, ça a été un peu plus dur, car sa zone d'ombre (l'intellectophobie) était plus large. Oh, elle ne va pas en sortir en quelques mois, mais au moins maintenant elle le sait. A l'origine il y a eu un échec scolaire en maths. Que veux-tu, la pauvre, il fallait qu'elle fasse ses devoirs après la cuisine et la vaisselle, avec le père qui faisait brailler la télé, quand il était pas fin saoul... Et les gifles tombaient... Alors elle en a gardé un complexe d'infériorité. Surtout qu'on l'a bien enfoncée et dévalorisée à l'école, au lieu de l'aider. Tu sais, les maths, c'est l'arme de sélection sociale, le fétiche de l'Occident, même que pour faire nourrice ou jardinier il faudra bientôt une licence en maths. Quel dommage pour une science si passionnante! Quant à dévaloriser un enfant, c'est un crime, je trouve, un viol, au sens fort du terme, comme le viol sexuel, et ça laisse des séquelles plus graves encore. A tel point qu'il est encore difficile à Hélène de faire un raisonnement logique simple. C'est pas qu'elle n'en soit pas capable, mais elle a un blocage. Elle a l'impression de patauger dans la honte, avec cris et coups qui menacent. Yolande a trouvé un truc astucieux: elle lui a dit d'aller apprendre le calcul avec Simone. Avec la gamine, pas de jugement, pas de complexe, pas de phobie. Et ça marche!

«Hélène m'a dit, il y a quelque semaines, que c'était un grand Bonheur pour elle que de pouvoir apporter à son enfant ce qu'elle même n'avait pas eu la possibilité de développer. C'est beau, non, d'entendre des trucs comme ça?

«Bon, Hélène ne va pas se consacrer aux maths, elle a fait d'autres choix de vie. Mais elle a accepté de chercher à comprendre «mes» principes de travail et au-delà à respecter ma propre orientation de vie. Ouf! Quel poids est tombé de nos épaules ce jour-là!

«C'est là que j'ai compris sa façon de ranger... Ah on a bien rigolé ce jour-là. Et on s'est mis d'accord. On a mis à la réserve tous les ustensiles dépareillés, tous les machins, les bidules et les zimbrèques dont on se sert quotidiennement sans plus remarquer qu'ils sont affreux. Et on a fait en sorte que le rangement soit à la fois logique ET poétique: la cuisine est une sorte de composition, de bouquet, on a assortis les ustensiles, les boîtes de condiments... Qu'on range toujours à la même place. L'aspect correspond avec la catégorie d'usage, et on a même mis les noms ou des dessins pour aider à se rappeler. Bon, on se heurte encore parfois, les vieux réflexes qui mettent longtemps à s'effacer, mais le résultat est là: tous les visitors nous disent que nos rangements sont supers, beaux et pratiques. Et on s'enguirlande moins souvent.

«Faut pas croire, si tu nous vois relativement en Harmonie aujourd'hui, ça ne nous est pas tombé tout cuit du ciel. Il y en a des fois qui viennent à Peyreblanque, et qui nous disent qu'on n'a pas de mérite, avec nos caractères si doux, on n'a jamais eu de difficulté à s'entendre. N'importe quoi. Au contraire, pour en arriver là, il nous a fallu souquer ferme, se battre, se colleter pied à pied avec nos problèmes, garder une vigilance de tous les instants, surtout envers ce qui pouvait venir de nous-mêmes. La toute première chose, quand on veut évoluer, c'est DE LE VOULOIR. Et d'être prêt à faire ce qu'il faut. Sans cette volonté de Bien, sans ce Feu Sacré, il n'y a rien à attendre de la vie.

«Savoir qui est à l'origine d'un problème est important. Simple question de bon sens: il s'agit d'appliquer le remède à la cause, et pas à côté. C'est seulement la personne qui est à l'origine d'un problème qui peut l'enlever de sa personnalité, et personne d'autre. Ça ne peut pas marcher autrement. Avec Hélène, si on a réussi malgré les difficultés, c'est parce qu'on voulait avancer tous les deux. Et là-dedans chacun de nous avait son propre travail à faire, et nous avous tous deux accepté de le faire. Que seulement un seul de nous deux ait tenté de se justifier, de se défiler, de tout mettre sur le dos de l'autre, et crac on aurait échoué. Tous les deux.

«C'est pour ça qu'à Peyreblanque, on supporte parfois beaucoup de certains visiteurs difficiles, mais prometteurs, alors que d'autres trop coincés se font virer tout de suite pour quelque motif apparemment bénin. Mais si, face à une personne qui pose problème, on fait un procès, ou des menaces de représailles, alors la personne se défend et on perd le contact avec elle. Si on veut aider quelqu'un il faut l'aimer, lui donner l'énergie de travailler sur lui. Les problèmes doivent être abordés de manière bienveillante, sans rentrer dans la sentimentalité calamiteuse des conflits, du jugement, de la vengeance.

«Tout de même si on veut aider des gens avec de graves problèmes, comme des anciens amis à moi avec un centre pour drogués, alors faut se préserver un espace personnel où leurs problèmes ne peuvent pas nous nuire.

«Il ne faut pas non plus prendre la responsabilité des autres. Les autres nous critiquent. Parfois ces critiques sont fondées, et donc très utiles pour nous. Mais les neuf dixièmes des critiques qu'on peut recevoir des autres ne sont que de pures projections qui n'ont absolument rien à voir avec ce qu'on est en réalité. Il y en a, pour ne pas se remettre en cause eux-mêmes, ils t'épuisent, ils te psychanalysent à longueur de temps pour trouver en toi la racine de leurs propres problèmes. Le type qui a réellement compris un de tes défauts, souvent il n'ose pas te le dire. S'il essaie, même en colère, il ne te fera pas de procès d'intention, il ne te coupera pas l'énergie, il ne te dévalorisera pas. Les gens toujours souriants et mielleux, qui se posent en supérieur, en sage, ils n'ont rien à te dire sinon leurs propres histoires. C'est très dangereux de les écouter, de s'inférioriser, de culpabiliser, de se dévaloriser. On se fait pomper toute l'énergie vitale. Pire, ces gens risquent de te faire passer à côté de ton choix de vie, de te faire rater ton incarnation.»

«Enfin, même si l'essentiel de la vie est assez simple pour qu'une mésange le comprenne, pour nous il nous faut bien un peu de jugeote, un peu d'intellect. Sinon on croit avancer, alors qu'en réalité on est accroché à un gros bête problème psychologique, comme une chèvre à son piquet. Je te dis ça sur l'intellect, c'est parce que c'est la mode de l'anti-intellectualisme, en ce moment. Chaque année, pendant les stages, il y en a qui viennent et qui nous font des discours contre l'intellect, qui voudraient le supprimer, le remplacer par l'instinct, ou je ne sais pas quoi. Eh bien moi je vais te dire: il y a pas plus intello que les anti-intellectualistes. Bourrés de dogmes et de préjugés qu'ils sont. Seulement ils ne voient pas que ce sont des dogmes et des préjugés, car ils ont l'air d'aller vers «la nature», vers «l'écologie». Si on continue à laisser le mouvement écologique se faire envahir par les anti-intellectualistes ou par les anti-spiritualistes, on risque de se retrouver avec une inquisition verte, contre la spiritualité, ou contre la science. Tout le monde, la science, l'écologie, la spiritualité doit s'unir pour rejeter le dogmatisme, l'intellectualisme et l'anti-intellectualisme.»

Gérard s'enquiers enfin:

«Tu comprends, Brigitte?

- Euh oui, c'est passionnant, mais pas toujours facile de saisir les nuances. Que veux-tu, je ne suis pas une intellectuelle, moi.»

Gérard mime un énorme soupir de découragement... Et ils rient ensemble de cette répartie. Elle reprend:

«Sérieusement: moi je suis d'accord pour qu'il y ait une certaine tempérance, qu'on ne soit jamais à fond dans un truc, en se fermant à tout le reste. La loi du juste milieu, en somme.

- Ça dépend, fait Gérard. Si tu dis «il y a TOUJOURS un juste milieu» c'est encore pousser un truc à l'extrême. Parfois il en faut, des extrêmes: Par exemple entre le Bien et le mal, il ne peut y avoir de juste milieu, par définition, sinon ce serait trop facile. Dans ce cas, même si le Bien est une extrême, c'est lui seul qu'il faut choisir, sans compromis, et la loi du juste milieu ne joue pas. Il y a des cas où la loi du juste milieu se tempère elle-même, et laisse passer des extrêmes, tu comprends?»

Et il s'esquive, un sourire en coin, sur cette boutade qui, il en est sûr, aurait laissé perplexe Lao Tseu lui-même.

 

 

Un beau jour de Février, arrivent simultanément plusieurs petits événement de la vie de Peyreblanque.

Les quatre fondateurs reviennent d'en ville, d'une réunion chez leur notaire pour la constitution de la société civile qui assurera la pérennité du centre de Peyreblanque au-delà des vicissitudes personnelles, contre toute menace juridique. Gérard ramène également la peinture et divers accessoires qui lui manquaient pour finir son dôme. Ce qui, quatre jours plus tard, a une conséquence tangible. Il sort du futur temple toute une série de chevrons et de planches copieusement encroûtées: l'échafaudage. Mais ce n'est que quatre autres jours plus tard que les premières visites ont lieu.

Mis à part le sol encore en ciment, le temple est presque terminé. Ils avaient l'habitude de cette pièce basse, encombrée de poteaux, sous le sombre plancher. De la découvrir soudain claire et haute leur fait un choc enthousiasmant: Qu'elle est belle! Le blanc irrégulier des murs a fait place à un violet clair velouté qui semble immatériel, les hautes fenêtres en ogives ont un petit air de cathédrale, avec leurs lignes nettes, pures et arrondies... Le plafond-dôme que Gérard a patiemment poli et peint, semble un ciel, magnifique consécration d'un long et soigneux labeur! Il en est le premier émerveillé! Brigitte aussi est émue, ce qu'elle contemple maintenant ressemble tant au merveilleux vaisseau d'Orgon et Yerda. Comment Gérard, qui ne l'a pourtant jamais vu, a t-il pu...? Tous puisent bien à la même source universelle d'inspiration...

Les enfants commentent chaleureusement. Yolande s'est mise en lotus, sur un petit tapis pour ne pas prendre la poussière de ciment. Marc, Gérard et Hélène discutent technique, puis sans transition tâtent les vibrations subtiles et éthérées du lieu. Dans son for intérieur, Hélène réalise que son homme a vraiment du talent, et qu'il le doit beaucoup à sa méthode, à sa précision. Elle s'apprête à féliciter «le contremaître», mais s'abstient in extremis de prononcer ce mot, de peur de raviver d'anciennes blessures. Rien de raide d'ailleurs dans cette architecture: les angles saillants des fenêtres et des portes ont été soigneusement arrondis, et les ombres qui ne manquent pas de s'y accrocher le font en flou, en dégradés immatériels. C'est l'influence de Yolande, que Gérard a accepté bien volontiers, et même intégrée. Vu de près, curieusement, l'enduit des murs n'est pas rigoureusement lisse, de fines traces de spatule y sont nettement visibles. Mais comme elles sont disposées au hasard du travail, tout en se répartissant de manière homogène, elles contribuent à donner une richesse, une chaleur à la matière...

Anita est absente, en visite chez sa famille. Brigitte réalise alors qu'elle ne la connaît que fort peu, qu'elle ne lui a presque jamais adressé la parole. Anita est il est vrai très discrète, mais soudain en ce moment fort sa présence manque. Elle est comme une de ces cordes sympathiques sur laquelle le musicien ne joue pas, mais qui donnent son timbre, sa chaleur et sa vie à l'instrument... Sans elle Peyreblanque ne serait pas tant Peyreblanque. Grâce à son silence même, à son sourire approbateur, elle apporte une chaleur, une Douceur, une complicité... Semble t-il elle n'a jamais été mêlée à aucune dispute.

«Voilà, on s'était mis d'accord avec Anita et Hélène, elles feront le carrelage.

- Tu ne le fais pas toi-même, Gérard? S'enquiers Brigitte.

- Non, elles en ont déjà fait, et elles s'en sont très bien sorties, grâce à la méthode que je leur ai apprise. De toute façon, si c'est un peu irrégulier, tant mieux: trop parfait ça ferait dans le style bureau de direction d'entreprise. Moi j'ai encore tout le reste à faire, le petit sanctuaire et les annexes.

- On ne peut pas encore se réunir ici, il y fait trop froid, sans le chauffage. Pas avant le printemps. Alors on fera la cérémonie de consécration.

- C'est pour ça, il faut que d'ici là il n'y ait plus de passage ni de saleté.

- Pour moi, termine Marc, il faut que je me mette à aménager les chambrettes, pour les stages, cet été. Maintenant que j'ai fini les adresses et les prospectus, je serai plus disponible.»

Ainsi va la vie: chacun retourne à ses occupations avec un enthousiasme neuf, galvanisé par les réalisations tangibles!

 

Le second événement est plus intime. Quand Gérard revient d'en ville, il ramène une revue, avec les nouvelles photos d'Uranus et de ses satellites. Il la montre à tous, et comme on s'en sera douté chacun est enthousiasmé par cette découverte de mondes nouveaux, même si, malheureusement, la vie n'est pas au rendez-vous. Malgré ce manque, un tel événement fait date dans l'histoire de l'humanité, tout comme les premières observations de Galilée, en 1610.

Soudain, Brigitte s'exclame: elle est tombée sur la photo de Miranda, la petite lune de glace aux étranges structures en chevrons ou en ovales qui ont fasciné tous les astronomes et tous les humains.

«Mais ça ressemble à ma planète!

- Comment ça, ta planète, Brigitte?»

Quelle gaffeuse! Elle vient encore de trahir un de ses secrets intimes. Bon, le mieux est encore de tout dire.

«Ben je... J'ai souvent rêvé d'une planète qui ressemble à ça.

- Ah? C'est tout à fait étrange, car avant ces photos, personne n'avait jamais rien vu de tel...

- Bien pourtant... Attend, je vais chercher mon cahier de rêves.»

Brigitte montre le dessin du cahier à ses amis plus qu'intrigués. Il y a de quoi: ce vieux dessin, déjà un peu jauni, ressemble bien aux nouvelles photos. Mais elle ne raconte pas l'extravagante histoire du petit robot, qu'elle n'a d'ailleurs pas osé noter.

Que dire, devant l'inexplicable? Elle repense à son oncle Albert, qui n'a sans doute pas manqué de s'intéresser aux photos de Voyager. Aura t-il remarqué la ressemblance? Cela ne peut être qu'une preuve de plus des étranges prémonitions de Brigitte et de sa grand-mère. Y pensera t-il? Ou a t-il déjà oublié ses confidences, comme on oublie ce qu'on a vu à la télévision?

Cette nuit-là, Brigitte rêve, pour la dernière fois de sa vie, du petit robot. La rampe d'accès est terminée, et la porte ronde bée sur l'obscurité, vers les profondeurs ténébreuses de la pyramide. Le petit robot jaune et rouge est immobile au pied de la rampe, comme s'il l'attendait pour lui souhaiter bienvenue. Avec la naïveté désarmante d'un petit enfant qui va montrer son beau pâté. Et aussi une indéfinissable nostalgie... Cette machine est t-elle bien seulement une machine?

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 16       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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