Naufragée Cosmique        Chapitre 15       

Chapitre 15

* Rencontre *

Les promenades en vaisseau se font moins fréquentes. Les éolis ne sont pas des gens de l'espace, rien ne vaut pour eux ce bon vieux ciel bleu au-dessus de leur tête et la terre toute chaude de soleil sous leurs pieds.

Yanathor a atteint son but: les éolis se sentent à leur aise dans les immatériels vaisseaux cosmiques. Ils savent rester alignés sur la bonne vibration suffisamment longtemps et suffisamment sérieusement pour ne pas nécessiter de surveillance particulière, pour que l'on puisse les laisser responsables d'eux mêmes. Leurs pensées au sujet de la conduite ne dévient pas anarchiquement, leur esprit de groupe est cohérent, leurs sentiments toujours beaux. Aucun risque de perturber le subtil égrégore dont le vaisseau est constitué, illusion de solidité, pensée rendue tangible.

Savez-vous ce qui arrive, si à bord d'un de ces engins vous avez peur de quelque chose? L'égrégore, dévoué à l'extrême, se mettra en quatre pour que cette chose arrive. Et si on a un esprit conflictuel? Il s'efforcera par tous ses moyens de vous contredire. A éviter, vu les moyens dont il dispose... Il vaut infiniment mieux maîtriser ses sentiments. Seuls de rares Terriens suffisamment réalisés pourraient monter dans ces véhicules sans surveillance spéciale. Quant à en construire...

Et si des Terriens découvraient comment construire de tels vaisseaux? Peu probable, il faut déjà être sérieusement épanoui spirituellement. Et si cela arrivait, les Gardiens Cosmiques veillent: empêcher un usage inconsidéré de ces forces est explicitement dans leurs attributions. Aucun Terrien ne sera jamais autorisé à utiliser ce moyen pour exploiter ou asservir d'autres êtres, et même pas à des fins commerciales.

 

Ozoard, Orzeilla et d'autres éolis d'Irizdar sont restés au village. Il y a toujours des maisons vacantes dans un village éoli, et n'importe quel visiteur peut se trouver un chez lui en deux minutes.

Les éolis qui ont vécu cette période en gardent un souvenir ému.

Ozoard et Orzeilla travaillent aux jardins comme tous les autres éolis, une fois n'est pas coutume. Mais comment ils travaillent! Lui a toujours quelque histoire extraordinaire à raconter, qui captive son auditoire. Il se met sur une des placettes où l'on coud, trie du joli coton, pile quelque boisson ou ingrédient de peinture. Et il raconte! Et on le questionne, et il continue! Le rythme du travail ne faiblit pas pour autant, bien au contraire. Les éolis sont comme ça.

Orzeilla, elle, préfère le jardin. Elle chante presque tout le temps, et c'est un régal. Il faut dire qu'elle a une voix vraiment extraordinaire, peu d'éolines pourraient se comparer à elle sur ce plan. Et puis il faut voir comment elle pioche...

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une vue superficielle, les éolis ont tous des personnalités très différentes et bien affirmées. Telle éoline a des cheveux extraordinaires, telle autre une voix de rêve, telle autre encore une gentillesse hors du commun... Pourtant, chaque éoli, chaque éoline préfère toujours sa compagne ou son compagnon, qui pour lui ou elle est vraiment l'être le plus extraordinaire qu'il ou elle puisse désirer. C'est beau, n'est-ce pas?

 

Comme souvent, Anthelme, Elnadjine, Nellio, Liouna et Algénio sont ensemble, cette fois avec Sélina et Sélinao. Ils cousent une série de rideaux, pour les portes des maisons. Ce sont des vrais rideaux, avec des anneaux et des ficelles pour les tirer, faits d'une sorte de chanvre dont il existe aussi une étonnante variété de couleurs et de nuances. Ils servent à empêcher la fraîcheur des heures nocturnes de pénétrer dans les maisons, car les portes n'ont pas de vantaux. Pourquoi en auraient-elles?

Ils s'amusent comme des petits fous à faire ces rideaux, sur un métier à tisser spécial, juste assez grand, qui permet des plages de couleurs différentes se fondant l'une dans l'autre en dégradés. Pour cela ils filent les fils de chaîne juste au moment de s'en servir, en mélangeant les variétés de chanvre (ou de coton) de deux couleurs différentes dans le même fil. Cela leur permet d'obtenir toutes les nuances, mais demande une sacrée coordination entre les participants, et un puissant sens de l'appréciation des teintes! Le résultat est un rideau exhibant des bandes floues du plus délicieux effet, tissé d'une seule pièce, au goût de chacun. Le métier à tisser les rideaux n'a pas de peigne, aussi les bandes sont délicieusement irrégulières, et ce tissu translucide laisse passer juste ce qu'il faut d'air. Les fils de trame en excès, après un noeud de terminaison, restent à pendre en franges.

Ils y ajoutent des anneaux en osier, et parfois des ficelles avec d'énormes glands de fil ou d'invraisemblables touftoufs bariolés. Qu'est-ce qu'on rigole à coudre les rideaux! On n'oserait pas entrer dans la maison qui sert de mercerie! Une vraie caverne d'Ali Baba. Toute une passementerie délirante et exubérante à souhait l'illumine de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il y en a partout qui pendent, aux murs, au plafond. On s'y tordrait de rire. Non pas que les éolis l'aient fait exprès: chaque ornement, seul, est joli ou poétique, toujours harmonieux. Mais leur accumulation tourne au gag. Ils ne l'ont pas fait exprès, mais ils l'ont bien remarqué, allez... Dans la mercerie également des paniers à ouvrage vous tendent les bras, que l'on emmène pour travailler au soleil, pour les ramener ensuite. Plus bien sûr tous les rouleaux de tissu, de fil, les rubans, etc... Faites-vous la robe de vos rêves...

 

Nos amis donc sont au soleil, sur une des placettes du village, parmi les rideaux. Juste à côté des oiseaux rouges roucoulent, dans un nid à même le sol. Deux maisons plus loin, une éoline chante. C'est Chéryline, elle chante tout le temps de sa douce et belle voix, accompagnée de la flûte douce de son compagnon. Un petit groupe est affairé à repiquer des fleurs, entre deux maisons-potiron, et l'on entend de temps à autres de petits rires frais ou des bisous.

C'est le milieu de l'après-midi, le Soleil du Bonheur resplendit, comme à l'accoutumée. Sélina et Sélinao sont un couple très uni, très doux, parlant peu et rayonnant une gentille joie de vivre. Ils vont assidûment au secourisme des âmes, mais ils n'en parlent jamais.

«Mmmmh Elnadjine, ma tendre aimée, Que tes cheveux sont beaux...

- Ah! Euh, oui, mon chéri gentil, répond t-elle, toujours troublée par ce compliment.

- Qu'est-ce qu'ils sont longs, et soyeux, et doux...

- Mmmmoui, se tortille t-elle en rougissant. Et Elnadjine qui rougit, c'est très joli!

- Qu'est ce qu'ils... Regarde, interrompt Anthelme: comme ça ils font un super touftouf à rideau!

- OOOOh!»

Tous rient de cette facétie typiquement Anthelmesque, pendant qu'il reçoit un touftouf sur le nez. Une bataille de touftoufs? Quelle ambiance agréable! Quel bel après-midi!

Pendant une minute ou deux, on entend Ozoard déclamer à un groupe qui le suit, sur un chemin des environs. Des rires clochette lui répondent. Quel sacré numéro, cet Ozoard. Le grand jeu, avec lui, c'est de trouver tous les calembours auxquels il n'a pas pensé: Ça lui en bouche toujours un coin, au moins pour une minute ou deux.

«A propos, on n'a pas vu Adénankar depuis plusieurs jours, il me semble.

Liouna répond: On est en train de préparer quelque chose, avec Yanathor.»

Aussitôt les curiosités s'éveillent.

«Il a voulu que l'on fasse une équipe. Je crois qu'il a une idée, peut-être d'aller sur la Terre dans un vaisseau.»

A ces mots toutes les aiguilles s'immobilisent.

«Il a tenu à ce que peu de monde le sache, sans doute pour ne pas éveiller trop d'émotions. En tout cas c'est pour très bientôt. La nuit prochaine, sans doute. Moi j'irai, Adénankar et Milarêva aussi, bien sûr, avec Astéron et Dulcine d'Irizdar. Peut-être en inviteront-ils d'autres, parmi nous, au dernier moment. Cette nuit, on a rendez-vous sur l'arbre d'Adénankar, pour faire un cercle de méditation.»

Le travail reprend en silence. Tous comprennent ce que cela signifie: ils vont sans doute voir Aurora, peut-être prendre contact avec elle. Comment exactement, et jusqu'à quel point? Seul Yanathor sait. En tout cas un événement crucial et irréversible est imminent.

La nuit, comme prévu, Algénio voit Liouna se lever et sortir discrètement. Ah! Comme il aimerait l'accompagner! Mais ce qui est dit est dit. Il ne bouge pas, bien que son petit coeur fasse le tambour.

Plus tard, à son retour, il ne peut s'empêcher de la questionner.

«Oui, mon aimé. Tout va bien. C'est pour la nuit prochaine, et sans doute il y aura de la place pour d'autres que nous.»

 

La nuit suivante, à leur grande surprise, Elnadjine, Anthelme et Algénio sont invités. A leur plus grande surprise encore, Sélina et Sélinao voient arriver la blanche fée Milarêva, qui leur demande de les suivre, pour faire un contrepoids de Sérénité.

Frissonnant dans l'air frais de la nuit, parmi les derniers chants des grillons et les odeurs de foin humide, ils se dirigent vers le camp des Gardiens, que l'on repère facilement par la lumière bleue qui en émane au-dessus des frondaisons. Comme les fleurs-lumière ne poussent pas dans les arbres, ces derniers forment généralement des masses noires dans la nuit: le signal ne s'en voit que mieux.

Ce n'est pas le petit dôme de camping qui les attend. Ce dernier est bien là, immobile dans son coin. Mais la lumière provient d'une vaste sphère luminescente, ou plutôt un oeuf, bleu et lisse, de la taille d'une maison (terrienne) Du bas de cet ovoïde émane un faisceau vertical, blanc comme le jour, où scintillent et volettent des constellations d'insectes nocturnes. Yanathor, Ellebon et Auranaïa sont là, plus deux autres silhouettes bleues.

L'atmosphère est une joyeuse tension, une surexcitation contenue, à la fois agréable et grave. Yanathor chuchote des directives, les autres lui répondent dans leur langue incompréhensible mais si belle. Les éolis se sont posés sur la branche horizontale d'un arbre proche, à peine visibles dans l'obscurité. Il y a même Nellio, la douce Milarêva à ses côtés. Ah ils ont fait du bon travail, les Gardiens.

Les deux inconnus montent dans le vaisseau, comme aspirés par le faisceau de lumière. Yanathor s'approche des éolis, la main tendue en un geste d'invitation dynamique et joyeux.

«Venez!»

Tout frissonnant d'une délicieuse émotion, ils s'envolent vers l'orifice inférieur du vaisseau, d'où émane cette intense lumière blanche, comme un rayon se soleil. Le coeur de Nellio cogne dans sa poitrine. Que pense t-il en cet instant?

Ils traversent un ballet scintillant d'insectes de la nuit, attirés par la lumière, et entrent, suivis aussitôt par les trois Gardiens.

 

Les voici dans une pièce circulaire, comme celles de leurs maisons. Les murs sont d'un bleu à la fois clair et profond, à la fois mat et irradiant de l'intérieur. Cet éclairage uniforme élimine presque toutes les ombres. Des sortes d'étagères et d'autres structures inconnues couvrent presque tous les murs. Au plafond s'arrondit une grosse lentille d'où émane le faisceau porteur. Il s'éteint en même temps que se ferme l'écoutille au sol.

Un peu du parfum de la nuit est entré avec eux.

Il règne ici une qualité de silence douce, chaleureuse et complice, un effluve de gentillesse, plus un parfum, subtil, mais qu'aucune accoutumance ne nous laisse oublier.

Voici les deux nouveaux Gardiens qu'ils ne connaissent pas. Yanathor les présente: «Orgon et Yerda. Nous sommes dans leur vaisseau de patrouille qui est aussi leur maison.»

Orgon est vêtu de bleu foncé, comme Adénankar, d'une robe à larges manches où courent des grecques dorées. Ses cheveux et sa barbe noirs, frisés, très fournis, lui confèrent un rayonnement de puissance, contrastant vivement avec la Douceur de son regard et la chaleur de son sourire. Plus encore que Yanathor, il a la peau intensément bleue.

Yerda a la peau plus claire, bleu ciel, et les cheveux presque blancs, irisés d'un soupçon de mauve, qui lui arrivent à peine sur les tempes. Sa robe ne descend qu'au tiers des cuisses, ce qui ne manque pas d'étonner les éolis. Elle semble frêle et menue à côté d'Orgon.

La robe turquoise de Yerda et celle indigo d'Auranaïa semblent toutes deux faites de pure lumière, en une féerie scintillante. Auranaïa arbore des étoiles et constellations magenta, violettes et bleues, Yerda seulement un bleu turquoise uni mais très lumineux.

Yanathor est ce soir vêtu d'un collant uni, d'une seule pièce, et le blond Ellebon de sa longue robe bleue qui lui donne l'air d'un druide.

Que de bleus! Et Liouna, Algénio et Nellio, Anthelme et Adénankar, plus encore Dulcine. Heureusement, Milarêva est en blanc, Elnadjine couleur pêche, Astéron, Sélina et Sélinao en orange. Les insignes jaunes et roses des éolis semblent briller par contraste... Quelle belle équipe prend ce soir la route des étoiles!

Orgon salue délicatement les éolis, posés sur une petite table préparée à leur intention.

«Bienvenue à bord de notre vaisseau-maison, amis d'Aéoliah.

- Bienvenue dans notre aura» renchérit Yerda.

Elle n'avait pas besoin de préciser avec des mots: Dès l'abord ils se sont sentis ici en toute amitié, en toute Paix. La voix de Yerda (qu'ils n'entendront plus de toute cette nuit) contraste singulièrement avec son apparence menue. Elle doit bien valoir Orgon, question puissance.

Sur la paroi, une ouverture donne sur une sorte de ciel indigo: une porte. Orgon fait signe de les suivre, s'engage dans le passage avec Yerda. Les éolis, avec les trois autres Gardiens derrière eux, s'envolent, franchissant en hésitant cet huis magique. Le ciel indigo se dissipe pour faire place à une seconde pièce circulaire, plus vaste, toute en nuances de bleu, entourée de banquettes et de placards figurés seulement par une coloration particulière du mur à cet endroit. Un grand lit rond occupe le milieu de la pièce, ce qui le place également au centre géométrique du vaisseau. Sur une tablette attend une corbeille de fruits d'Aéoliah, décorée de feuilles, sans doute récoltés exprès pour les éolis.

Le vaste plafond dôme de cette pièce irradie lui aussi un bleu iridescent. Les banquettes et le lit sont juste plus mats. Le dessus du lit (ou du moins ce qui a l'air d'en être un) est flou, sans trace de literie ni de tissu. Le sol outremer est également flou, comme un tapis de brume. Ce lieu sobre est pourtant d'une grande beauté, seulement par la noblesse de ses «matériaux», par la pureté de ses formes harmonieuses et douces, qu'aucun ornement, aucun détail ne viennent surcharger. Cette pièce tellement nette semble neuve, inhabitée, et pourtant, quelle Paix, quelle chaleur intime, et aussi quel mystère émanent de ces indigos frémissant de lumière intérieure...

De la porte par où ils sont rentrés, il ne reste, ici aussi, qu'une portion de ciel bleu, sorte de rideau immatériel. Une autre similaire s'ouvre dans le mur d'en face. La voici qui palpite à son tour d'un violet surnaturel. Toujours précédés d'Orgon, ils s'y engagent encore une fois, dans un silence quasi-total: le sol ne renvoie pas le bruit des pas, et même les habits des Gardiens ne froufroutent pas, seulement un peu les ailes des éolis, qui poussent de temps à autres des exclamations intimidées.

 

Les voici cette fois dans une troisième pièce, qui paraît d'abord obscure. En fait le plafond en est une sorte de verrière, un dôme transparent d'un seul tenant, formant le sommet du vaisseau. C'est pratiquement comme s'ils étaient dehors dans la nuit, ils sentent même le feuillage humide à l'entour! Les arbres renvoient toujours la luminescence bleue, éclairant les personnes et la pièce d'une lueur mystérieuse.

Cette «terrasse» est entourée d'une banquette. Au centre attend une table ronde, portant de petits dômes, comme des sortes d'écrans, pour le moment tous d'un outremer profond.

«Notre salle de travail, présente Orgon. Dès que vous êtes prêts, nous pouvons décoller».

Ils échangent quelques mots entre eux.

«Un instant, interrompt Anthelme.

- Oui, s'enquiers Yanathor.

- Il y a un truc que je ne comprend pas. Les trois pièces sont à l'horizontale, et nous voici en haut du vaisseau. Que s'est-il passé?

- Qu'y a t-il de curieux à cela? Ah oui: Tu as raison Anthelme. En fait les trois pièces sont superposées à l'intérieur du vaisseau. C'est en franchissant les portes que l'on monte ou descend d'un étage sans s'en rendre compte.

- Comment cela est-il possible?

- Tout simplement, rappelle toi. Chaque pièce à l'intérieur du vaisseau est un morceau d'espace isolé, totalement indépendant du reste de l'univers, sans aucune connexion physique avec quoi que ce soit d'autre. Par rapport à l'extérieur elles ne sont nulle part. Il est facile alors de les brancher ensemble comme on veut, par exemple quand on franchit une porte. Il n'y a jamais de coursives ni d'escaliers dans les vaisseaux. Si tel est ton désir, en retraversant la porte tu peux «descendre» directement à la pièce du bas, sans passer par celle du milieu. C'est difficile à se représenter, pour un mental éoli, mais c'est bien pratique.

- C'est que c'est un défi à la géométrie.

- Pas du tout. C'est tout à fait la géométrie euclidienne ordinaire de cet univers, mais appliquée à des portions d'espace limitées dont on peut modifier les connexions mutuelles selon notre désir. On peut concrétiser des paradoxes comme l'Escalier d'Escher, le Ruban de Moëbius en trois dimensions, et des trucs encore plus trapus comme l'inversion d'une dimension d'espace et de temps, ou des espaces courbes, comme dans certains de nos vaisseaux. Mais nous ne montrons pas ces choses à des êtres dont le système moteur et sensoriel ne leur permettrait pas d'y être à l'aise.

- Mouais» conclut Anthelme, encore plus étourdi que ses amis par l'architecture à la fois logique et paradoxale de l'intérieur des vaisseaux.

«J'ai comme idée que c'est pas demain la veille que tu nous les montreras» conclut philosophiquement Sélina.

«Et si on met l'autre côté de la porte en connexion avec un trou noir?

- Ça ferait un chouette d'aspirateur» rit Yanathor. Il reprend sa guidance:

«Amis éolis, nous pourrions nous visualiser déjà arrivés sur la Terre, sans traverser l'espace entre elle et ici. Mais je suppose que vous aimerez le spectacle du voyage?

- Oh oui, bien sûr!»

Sans un mot, les Gardiens se disposent autour de la pièce et s'assoient en lotus, sur des poufs ornés d'une rosace. Seul Yanathor reste à côté des éolis qui se sont tous posés sur une des consoles.

A peine le silence s'est-il établi que le vaisseau glisse vers les cieux, dans un calme et une Douceur infinis... Les arbres cessent de refléter sa lumière et la merveilleuse nuit Aéolienne reprend tous ses droits.

Au firmament les constellations scintillent, avec l'anneau d'or que la nuit commence à manger, vers l'Est. Au sol brillent les vitraux des fleurs-lumière, fantastique féerie de couleurs et de formes...

Au-dessous d'eux se déploie l'étourdissant panorama nocturne d'Aéoliah. Les montagnes et les forêts se découpent en noir sur un fond rutilant de couleurs veloutées, chamarré de joyaux.

Le lac turquoise où se jette la rivière d'Irizdar est tout illuminé de la même couleur; le somptueux tapis de l'Amazone Aéolienne, incrusté de rubis, d'émeraudes, de topazes, d'améthystes de lumière, se déroule à perte de vue, vers un horizon qui semble une aube bleue. Du côté des montagnes se dévoilent successivement des vallées d'or, de saphir ou de braise.

Soudain l'horizon à l'Ouest (côté montagnes) se fend d'un éclair rose, s'illumine de mauve, d'or, puis le Soleil jaillit, flamboyant, triomphant: Ils ont rattrapé le coucher du Soleil!

Mais ils sont déjà si hauts que le ciel est noir, criblé d'étoiles malgré le Soleil fulgurant. Le limbe bleu de la planète s'arrondit, s'étend à l'Ouest, devient croissant.

Puis le mouvement se fige. Ils sont juste contre l'anneau. Il semble à quelques dizaines de mètres d'eux, bien qu'il soit en réalité immense. (Près de mille kilomètres de large. Mais il est très ténu, en fait, et il n'est visible pour les éolis au sol que parce qu'ils le regardent par la tranche.) C'est, vu d'ici, un ouragan palpitant de poussière dorée. Le vaisseau en prend le mouvement et suit le jet qui semble onduler, se ruer comme la croupe d'un animal au grand galop, comme le flot impétueux d'une rivière. Il est formé de poussières et de graviers, plus de la grenaille de fer. Cette dernière forme parfois de belles volutes lors des orages magnétiques. La rapide rotation de l'anneau en orbite est alors facilement discernable du sol. (Un détail de l'anneau traverserait l'image de la Lune en cinq secondes environ. Il fait un tour complet en deux heures trois quarts, fonçant sur son orbite à 31 300 kilomètres à l'heure, culminant à 5200 km au-dessus du sol. Calculez le diamètre et la densité d'Aéoliah!)

Présentement, le vaste flux est régulier, et il se précipite vers un point où il semble disparaître, absorbé dans l'ombre de la planète.

Même Yanathor semble absorbé dans la contemplation de ce fascinant spectacle.

«C'est super, mais c'est encore plus beau en astral», commente Elnadjine.

Yanathor la regarde, un peu surpris. Il hoche la tête, et le plafond-dôme transparent se met à montrer... l'astral.

Anthelme ne questionne pas Yanathor sur ce nouveau prodige: il comprend que «la portion d'espace isolée à l'intérieur du vaisseau», comme dirait son guide, peut «être mise en rapport avec n'importe quel point de l'univers, ou avec un autre univers, donc montrer tout ce que l'on veut, d'autres univers, l'astral, les terres pures de paradis, et même le rêve de quelqu'un qui dort.» Bon.

C'est effectivement encore plus beau en astral! Imaginez des millions d'éolis partant et revenant constamment sur leur planète, s'arrêtant là pour l'admirer. Leurs auras, multipliées à l'infini, s'enrichissent d'égrégores de groupes, parfois de véritables soleils multicolores, des feux d'artifices vifs ou tranquilles, joyeux et merveilleux!

Mais non content de traduire en lumière et en images visibles à l'oeil les réalités abstraites de l'astral, le dôme rend aussi sensible leur véritable nature: un merveilleux bouquet de sentiments, de joies et d'enthousiasmes, de plaisir et de tendresse, un immense brouhaha poétique d'interpellations et de pensées vivantes!

Le merveilleux vaisseau des Gardiens est bien plus qu'un simple moyen de transport, c'est une véritable porte inter-dimentionelle, capable d'interconnecter entre eux les plans les plus étranges et les plus opposés. N'oubliez pas, amis lecteurs, que le mot «Kosmos» ne désigne pas tant le froid vide interstellaire que l'Ordre de l'univers, et l'ensemble des Lois qui régissent l'organisation et la manifestation de tout ce qui existe, et en particulier les Lois de la vie, jusqu'à ce que nous appelons le Bien et le mal. Anthelme comprend alors la véritable nature du corps des Gardiens: il n'est pas de matière pure, ni de pensée pure, il n'appartient à aucun plan particulier, et il peut vivre dans n'importe lequel, dans un univers de pensée, dans un univers matériel, quelles qu'en soient les propriétés. Yanathor pourrait aussi bien débarquer sur une planète à la suffocante atmosphère de chlore, et y inspirer la vie et le Prana avec le même délice que ses légitimes habitants! Il pourrait vivre et s'exprimer dans les terres pures, dans l'astral où les formes des corps sont des traductions des désirs, et même apparaître dans nos rêves.

Yanathor pourrait aussi bien vivre sans apparence du tout, et il n'en prend une que pour être accessible aux êtres qu'il veut contacter. Oui, mais... Pourquoi mange t-il, alors? Pourquoi un lit dans le vaisseau? Personne n'a jamais vu un Gardien Cosmique dormir. Anthelme se rend bien compte que beaucoup de choses lui échappent encore. Les Chevaliers Cosmiques ne se laisseront pas prendre si facilement tous leurs mystères.

Doucement Aéoliah s'éloigne, croissant bleu sur fond d'étoiles, avec, près du pôle, une tache blanche: les nuages qui couvrent cet endroit une grande partie du temps.

Le Soleil même d'Aéoliah diminue, pâlit, devient une étoile parmi les autres... Le vaisseau a depuis longtemps déjà dépassé la vitesse de la lumière, sans difficulté particulière, puisqu'ils ne sont «pas là». En tout cas les effets Doppler et Einstein qui en résultent sont parfaitement compensés par le dôme pour montrer une image compréhensible à leur pensée.

Dans l'obscurité sidérale de l'Infini, les étoiles proches commencent à glisser, par perspective... O instant puissant: les constellations familières s'animent, s'entrouvrent... Une escarbille fulgurante passe sur leur gauche: ils ont doublé la première étoile... D'autres lui succèdent. Bientôt ils traversent une nuée de points incandescents, certains fugaces leur sautent dessus vivement, d'autres plus puissants mais plus lointains dérivent lentement sur les côtés, et toujours le formidable spectacle des constellations qui se déploient de plus en plus vite! Le mouvement s'accélère, devient une pluie continue de traits de feu, parfois éblouissants: autant de soleils, autant de mondes!

La merveilleuse averse dure un moment, puis va en faiblissant: ils sont sortis du bulbe de leur galaxie, mais à l'avant un long serpent d'étoiles et de braises enfle à leur approche: un bras spiral, plein d'étoiles géantes et de nuages galactiques ionisés par leurs feux, un déluge qui les enveloppe soudain et passe comme une bourrasque d'ouragan incandescent, dans le silence le plus complet.

Le dôme-verrière amplifie maintenant la lumière qui émane des galaxies. Derrière, celle d'Aéoliah, vue par la tranche, est déjà une spirale de belle taille, au bulbe important. Dans ce splendide halo doré, comment discerner maintenant leur soleil parmi ces dizaines de milliards d'étoiles?

Le groupe local apparaît dans son ensemble, derrière eux, se contractant avec l'avance rapide du vaisseau. Il y a bien une demi-douzaine de spirales, une ribambelle de petites elliptiques, et une géante, toute jaune comme une auréole de soleil, celle du quasar, au centre de l'amas. A leur extraordinaire vitesse, le temps semble maintenant reculer pour ces galaxies: médusés, nos amis peuvent distinctement voir les bras spiraux scintiller comme des feux d'artifices: la vie et la mort des milliers d'étoiles géantes qui s'y forment et y meurent. Presque ils verraient la rotation des bras, à l'envers!

Mais déjà ils vont trop vite: d'autres galaxies, d'autres groupes défilent sur les côtés, et le vaisseau poursuit sa formidable accélération: c'est maintenant une averse de galaxies défilant si vite que tout repère de distance est bientôt aboli. Sans doute sont-ils déjà bien plus loin que l'horizon cosmologique.

Les éolis stupéfaits se regardent, contemplent la pièce et les Gardiens, qui eux-mêmes les observent en souriant. Quel contraste entre la sauvage ruée dehors et la douce et chaude amitié qui règne ici! Elnadjine a enlacé Anthelme de ses bras. Tout est silence feutré, douce complicité. Auranaïa, absorbée, laisse rayonner doucement sa palpitante féerie. Ellebon et Orgon sont concentrés et détendus à la fois. Yerda semble menue dans son coin, mais son sourire est souverain.

Dehors se rue l'inconcevable élan de trilliards de mondes, un embrasement de fulgurations dorées ou bleutées, avec un sourd grondement, parfaitement perceptible, comme le fracas d'une roche que l'on traîne: le dôme retransmet en sons les irrégularités gravitationnelles de l'espace qu'ils traversent à si folle allure, et le vaisseau frémit sur ces cahots de l'univers. Les lointains semblent papilloter, eux aussi, comme vus à travers la surface mouvante d'un liquide.

Yanathor est assis, le visage calme, détendu, neutre. Pourtant en ce grave moment toute la formidable puissance des Gardiens étreint les éolis d'une poignante émotion. Une formidable puissance irrévocablement au service du Bien, de la gentillesse, du sourire...

La course folle ralentit, se fige soudain.

Ils ont devant eux deux belles galaxies spirales, plus quelques autres plus petites. Comme ils s'approchent encore assez vite, le temps est toujours compressé et des éclairs de supernovae palpitent et scintillent dans les bras spiraux.

Comme ils s'approchent encore, l'une des deux galaxies emplit la moitié du ciel, et soudain une gerbe d'étoiles se rue à nouveau autour d'eux. Des nuages incandescents, roses, verts ou noirs glissent à leur côté: le bras spiral d'Orion. A nouveau ils foncent à travers une averse d'escarbilles blanches. Le mouvement ralentit, puis se fige enfin en un paysage de constellations que nous autres de la Terre connaissons bien.

Devant, une étoile parmi d'autres se détache, grossit, devient éblouissante... Notre Soleil! Quelle fascinante vision que cet imperceptible point de lumière devenant ainsi l'astre d'un monde!

Deux croissants émergent de cet océan de lumière, un petit sombre et un grand bleu. Le petit devient Lune, et le grand Terre, qu'ils voient à son dernier quartier. Ils l'abordent par le terminateur, c'est-à-dire la ligne où le Soleil se couche.

La Planète Bleue enfle à leur approche, ses réseaux et volutes de nuages se résolvent dans toute leur complexité.

La première terre visible est le Sahara, grande tache jaune qui se remarque de loin.

«Mais il a grandi! S'exclame Liouna atterrée.

- Oui, il a grandi, répond gravement Yanathor.

- Mais... Comment est-ce possible? Il y a eu de tels changements climatiques sur cette planète?

- Non, pas en si peu de temps. Il faut dire que ce sont les Terriens eux-mêmes qui produisent ces ravages. Vous savez que dans leur inconscience ils mangent... Qu'une pudeur nous retient de répéter. Alors il leur faut quantité de troupeaux, à qui ils font brouter intensivement toute la végétation, ne laissant même pas le temps aux herbes de faire des fleurs et des graines pour se perpétuer. Alors le désert avance... La sécheresse suit les moutons, car l'herbe et les arbres ne sont plus là pour réguler les précipitations. Cela dure depuis cinq mille ans, au rythme de deux cents mètres par an; mais depuis dix ou vingt ans cela s'accélère encore, un kilomètre par an et plus, car maintenant ils empoisonnent leur air en y faisant brûler quantité de pétrole et de charbon. Le gaz carbonique accentue l'effet de serre naturel, ce qui augmente encore la température et la sécheresse. Ils détruisent la forêt-mère chargée de régénérer l'air. Ils... Il ne leur reste que bien peu de temps pour apprendre à aimer et respecter leur planète.» (Note de l'auteur: ceci a été écrit en 1989. Ce n'était pas une prophétie, mais déjà des faits bien connus à cette époque. Si à l'époque vous n'en aviez pas entendu parler, c'est que les médias que vous lisiez vous méprisaient ouvertement)

Les éolis sont sidérés d'une telle ignorance, ainsi poussée jusqu'au suicide. Certes nos amis secouristes des âmes connaissent mieux le mal que leurs amis du village; mais même eux n'en avaient pas soupçonné son étendue, ses dimensions de catastrophe planétaire.

«Ne peut-on le leur expliquer?

- Hem. C'est bien difficile, car ils n'acceptent que «leur vérité» et n'écoutent même pas leurs propres savants qui sonnent l'alarme depuis quinze ans déjà.

- Mais vous, les Gardiens, vous avez les moyens de les en empêcher.

- Oui, tout à fait, mais ils diraient sans doute que c'est une agression extraterrestre. La lumière ne peut leur venir que d'eux-mêmes, et si la mort de leur planète est le prix qu'ils veulent payer pour apprendre la Sagesse, que veux-tu que l'on y fasse? C'est pourquoi nous devons nous contenter, à notre grand regret, d'être les Veilleurs Silencieux.

- Et s'ils cassent tout avant d'avoir pu achever leur évolution?

- Ceux de bonne volonté pourront facilement trouver d'autres planètes pour continuer à apprendre dans de bonnes conditions. Mais ceux qui auront contribué à la destruction, que ce soit par leurs actes néfastes ou par leur passivité, devront attendre d'immenses durées de temps, des milliards d'années, ou plus encore, pour pouvoir retrouver un monde qui les accepte, et encore devront-ils sans doute se contenter de conditions douloureuses et difficiles.»

Ils comprennent alors toute la Beauté et l'ambiguïté de ce globe magnifique, où se joue cette si pathétique partie entre la conscience et le rien. Sans doute le terrible suspense durera t-il jusqu'à la décision finale...

Ils sont maintenant dans l'aura de la Terre, et un malaise les prend. Mélange inextricable d'Espoir et d'angoisse, de joie et de terreur, parcouru d'éclairs noirs d'inimaginable souffrance, dominé encore par cette torpeur atroce, poisseuse, indicible, qui émane de tous ceux qui pourraient faire quelque chose, mais qui ne font rien. Lumière et ténèbres inextricablement mêlées... Heureusement leur merveilleux vaisseau les isole immédiatement de ces vibrations délétères, car rapidement le subtil métabolisme vibratoire des éolis s'y détraquerait. La douce ambiance amicale et chaleureuse reprend sa souveraineté. Sans doute Yanathor leur a volontairement laissé goûter à l'aura terrestre, avant de prudemment les en protéger. Personne n'en redemande.

Sous eux, un continent se dessine, à moitié plongé dans la nuit. La Bretagne et l'Espagne exhibent encore quelques nimbus dorés de Soleil. Le terminateur traverse le Groenland, le Maroc, l'Afrique. Les villes de l'Allemagne et sa résille d'autoroutes scintillent sur fond d'outremer, plus loin dans le noir celles de la Pologne, de l'Autriche, de l'URSS. Les immenses torchères des champs pétrolifères d'Arabie palpitent à l'horizon, et au Nord ondulent les voiles mauves des aurores boréales, comme une mouvante forêt de lumière.

A nouveau les voilà tous envoûtés par ce formidable paysage, splendeur pathétique et enthousiasmante à la fois. Nellio surtout, on s'en doute, est fasciné par la vision de cette majestueuse planète où se trouve, quelque part, dans un corps qu'il ne connaît pas, son amour perdu.

L'immense carte d'Europe qui s'étale sous leurs yeux monte et grossit vers le vaisseau qui semble filer sur son erre, dans le calme le plus pur. Des réseaux de collines, de villages et de champs noyés de crépuscule se précisent en-dessous. L'horizon s'étire vers le haut, le ciel s'éclaircit, rosit à l'Ouest. C'est une belle soirée d'Hiver qui se finit dans un coin de la France.

Les éolis sont fascinés par ce monde étrange dont ils ne connaissent finalement pas grand-chose, même pas ceux qui y sont allés en astral, pour le secourisme des âmes. Que sont toutes ces puissantes lumières régulièrement espacées? Des maisons? Et ces lignes noires où filent des lucioles jaunes et rouges? Et ces étranges quadrillages verts et ocres, là où ils s'attendraient à trouver des prairies, des jardins, des forêts? Et ce nuage effilé comme une aiguille, qui suit une mouche scintillante?

Le vaisseau suit maintenant une trajectoire horizontale, au-dessus d'un paysage verdoyant et doux, coupé de temps à autres d'une rivière paresseuse, ou des feux d'une ville. Par endroits flânent des bancs de brume du soir, que les éolis voient mauve. Ils ralentissent toujours, descendant petit à petit. Les arbres sont maintenant visibles, les routes, d'étranges maisons carrées grandes comme des arbres, le clocher d'un village, des champs. Puis ils s'arrêtent, à environ trois cents mètres de haut, près d'un village dont les maisons semblent gigantesques aux éolis. Ils sont totalement invisibles d'en bas, absolument indécelables au radar et même au lidar, invulnérables à quoi que ce soit, même à une explosion nucléaire.

«Nous sommes arrivés», dit simplement Yanathor.

«Peut-être allez-vous êtres un peu déçus, mais il est encore un peu tôt pour vous montrer à Aurora. Mais vous pourrez la regarder. Pour cela, il faut vous mettre dans ce dôme, sur la table. Il n'est transparent que de l'intérieur.»

Effectivement, les éolis sont un peu déçus, mais ils ne songent pas un instant à mettre en doute la parole du Justicier. Adénankar et Milarêva en tête, ils pénètrent dans le petit dôme, qui est effectivement transparent de l'intérieur. Il y a là des tapis et des poufs à leur taille, plus des fruits qu'ils ne songeront pas du tout à goûter.

La porte du petit dôme se referme. Puis se rouvre un instant sur une dernière facétie de Yanathor hilare: il rentre et ressort aussitôt, à la taille d'un éoli. Ah sacrées portes! Sacrée géométrie! Sacrés Gardiens!

 

 

 

* * *

 

 

Brigitte se promène encore à l'autre bout du village, dans un champ en pente d'où l'on a une belle vue. Le coucher de Soleil est beau, ce soir, plein de cirrus roses tournant au violet. Mais le coeur n'y est pas. Cela fait des mois qu'elle va voir le coucher de Soleil presque tous les soirs ensoleillés.

Brigitte s'ennuie.

Elle n'a aucun but, aucune activité. Bon, elle peint, se débrouille, envisage de passer à l'acrylique, pour faire des vrais tableaux d'un monde meilleur. Mais c'est lassant de peindre tout le temps!

Ses activités mystiques et spirituelles continuent, mais à un rythme plus doux, sans manifestations exubérantes. Sans doute a t-elle franchi un pas, qu'il s'agit maintenant de consolider.

Mais la véritable vie spirituelle se vit dans le monde, dans l'action. Son recul lui a permis de réaliser une étape, mais maintenant elle se sent isolée dans son petit coin de campagne où elle ne connaît personne. Il y a bien les oiseaux, les arbres, les herbes, et surtout le Grand Silence. C'est beaucoup, c'est même un luxe maintenant en Europe. Mais cela ne lui suffit pas: il lui faut aussi les humains.

 

Assise dans les herbes jaunies de la saison passée, elle contemple l'horizon rougeoyant où se profilent les silhouettes noires des arbres dépouillés par l'hiver. Le ruisseau murmure dans le creux, au bas de la prairie. Le clocher sonne, de ce timbre émouvant et doux qu'ont toujours les clochers de campagne qui ont bercé notre enfance. Un calme immense descend sur la nature.

Malgré cette beauté, Brigitte se sent soudain étreinte de tristesse, comme si la disparition du Soleil signifiait la fin de la Lumière, la fin de l'Espoir. Elle a beau se relaxer, ne pas accrocher cette émotion, elle lui fait signe: cette vie ne peut pas durer.

Et elle ne dure pas.

Brigitte frissonne du froid glacial qui étreint la nature sous ses griffes. Comme elle s'apprête à se relever, une douce et aimable chaleur envahit son coeur. C'est comme une présence, un toc-toc à la porte, un joyeux invité qui arrive à l'improviste. «Coucou, es-tu prête?» Semble t-il demander.

Brigitte, heureuse et intriguée, s'ouvre à la douce présence invisible. Que veut-elle? Pour se rendre plus réceptive, Brigitte va pour se mettre en méditation...

Soudain, l'herbe chuchote derrière elle: des pas.

Elle se retourne vivement, pensant à quelque habitant du village. Ah zut, pas maintenant!

Tout d'abord, elle ne comprend pas très bien qui ce peut être. Il fait à moitié nuit, elle ne voit pas bien la couleur de sa peau, peut-être est-il noir. Il est chauve, porte un collant enveloppant tout son corps et un immense cache-nez autour du cou, avec à la fois un charme juvénile indéfinissable et quelque chose d'étranger, de mystérieux. Il la regarde nonchalamment, immobile à quelques pas. C'est de lui qu'émane ce doux et chaud rayonnement infusant dans l'esprit de Brigitte.

«Bonsoir, Brigitte» fait-il en bon français, d'une voix vibrante, chaude et pure, à nulle autre pareille.

«Ce soir, je te dis que tu ne vas pas t'ennuyer davantage.»

Qui ce peut-il être? Comment la connaît-il si bien? Elle se sent immédiatement en sympathie avec cet étrange inconnu.

«Que dirais-tu d'une petite ballade dans notre vaisseau interstellaire?» Et la sphère bleue glisse vers eux, presque de la couleur outremer du ciel. Que dire alors des sentiments de Brigitte, de sa merveilleuse surprise? Que ressentiriez-vous à sa place? Stupéfaction, incrédulité, Enthousiasme? Sûrement vous seriez dans un de ces états limites que l'on atteint seulement lors des événements les plus extraordinaires, et qui épuisent tous nos superlatifs!

Le vaisseau s'immobilise à quelques mètres d'eux. Le faisceau porteur en jaillit, illuminant les environs. Brigitte découvre alors la merveilleuse peau bleue, les traits nobles et réguliers de son visiteur, et surtout son sourire... Elle tremble, flageole presque, Yanathor doit la rattraper par le bras. Quel merveilleux contact! Elle ne sent pas une main qui la serre, mais seulement une douce chaleur...

«Veux-tu venir un petit peu?»

Il réitère gentiment sa demande, comme à une petite fille.

La gorge nouée, le coeur cognant dans sa poitrine, elle serait bien en peine de répondre! Mais elle avance, contemplant cette scène comme si elle n'était pas réelle...

Elle entre dans le faisceau, suivie de Yanathor.

Doucement le faisceau les soulève, jusque dans la pièce d'entrée. L'écoutille se referme sans un bruit sur l'obscurité de la nuit.

Yanathor retire son gigantesque cache-nez. «C'est qu'on se les gèle, chez vous». Puis: «Heureusement que je ne suis pas sensible au froid!» Sur cette plaisanterie il éclate de rire, entraînant Brigitte. Elle contemple les lieux, la pièce simple aux murs iridescents, bleus et immatériels comme le ciel. Elle contemple la merveilleuse peau bleue de son hôte, ses yeux immenses, son sourire communicatif. Tout ici est lumière et Douceur, Beauté et chaleur, même si le bleu est normalement une couleur froide!

«Ici ce n'est que la soute à bagages. Veux-tu venir voir les appartements?»

Tout comme les éolis tout à l'heure, Brigitte franchit, ébahie, les portes magiques, traverse la chambre bleue à la merveilleuse Harmonie, puis arrive dans le dôme sommital où l'attendent les autres Gardiens et les éolis. Ils sont invisibles sous leur petite bulle, mais on les devine aussi émus qu'elle. Elle contemple tour à tour le puissant Orgon à la chevelure de roi, la discrète Yerda qui lui sourit, Auranaïa qui a baissé tous ses feux, car sa seule vue est déjà à la limite des émotions humaines, et enfin Ellebon, assis nonchalamment, et qui se lève pour l'accueillir. Tout s'est passé si vite que son esprit est comme vide, incapable de penser...

Yanathor fait les présentations, et chacun à leur tour ils sourient à Brigitte.

Tout en ce lieu respire la Paix, la Beauté, la Pureté, il n'y a de place pour aucun trouble, aucun mal! C'est tellement poignant, que Brigitte pleure doucement, de Bonheur, dans le silence complice des Gardiens. Ils respectent très gentiment son émotion et attendent qu'elle ait fini...

Orgon, Ellebon et Yerda prennent place autour de la table centrale, et les écrans devant eux s'animent de couleurs ou de signes incompréhensibles.

Brigitte finit par se ressaisir et, le visage encore humide, demande: «Mais qui êtes-vous donc?

- Bof, sans doute ce que vous appelez des extraterrestres.

- Qui sont bien contents d'avoir trouvé une terrestre extra», renchérit Ellebon, à nouveau rencogné tranquillement sur son pouf. Ils rient avec délice. Petit à petit Brigitte se sent à l'aise, et une chaude sympathie remplace la poignante émotion de la surprise. Yanathor précise: «Notre patrie est l'Univers sans limite. Nous sommes les Gardiens de la Création Divine.»

Ah comme ces mots sonnent doux à l'oreille de Brigitte! Comme tout ici lui semble vrai et beau! Les vêtements immatériels des Gardiens... Leurs yeux fabuleux, une lumière mauve pour Orgon, vert clair pour Yerda, plus le vert interstellaire d'Auranaïa... Les murs de pure lumière, de pure couleur, assortis entre le doux ciel d'été, l'aigue-marine, l'indigo profond et purpurin, le violet ensorcelant... La petite bulle au milieu de la pièce, qui semble irradier un doux mystère, virant petit à petit de l'indigo au rose... (Sacrés éolis, il fallait bien qu'ils signalent leur présence)

Mais par dessus tout, Brigitte ressent puissamment qu'en un tel lieu absolument rien de mauvais ne peut arriver: elle est dans l'univers normal, tout ici est pure Harmonie, pure Paix, pure Lumière! C'est un état de Confiance absolue, si intense qu'il en est presque tangible!

«Comme tout est beau ici! Tout est simple, paisible, clair, transparent... Même vos noms sont supers... Auranaya, ça sonne tout de même plus haut que Dupont, non?

- Auranaïa, amie de la Terre» corrige t-elle gentiment, avec sa voix merveilleusement suave, en laissant se dissoudre dans l'Infini indigo les sons «Au» et «A». Elle poursuit: «Ce ne sont pas véritablement des noms. Nous n'avons pas besoin de nous identifier entre nous, car chacun de nous ressent la vibration de l'autre. Mais les sons sont porteurs de vibrations, aussi nous traduisons nos propres vibrations en sons audibles pour vous.» Quand Auranaïa parle, tout est dit. Tout est possible. C'est sa puissance à elle. Les sons suaves et doux, ronds et achevés continuent de vivre dans le silence.

A nouveau ils communient dans le silence et les sourires. Brigitte, la surprise passée, se sent maintenant merveilleusement bien, et même familière, comme avec des amis de longue date. Elle se rend compte qu'elle a à faire à des êtres exceptionnels, de très loin supérieurs à elle, mais si gentils, si attentionnés que cette différence laisse intacte la douce chaleur qui s'installe entre eux.

Le plafond-dôme s'assombrit, laissant voir le ciel nocturne.

«Une balade dans l'espace?» S'enquiert Yanathor comme nous nous proposons une tasse de thé.

Il pose la question, mais déjà le paysage nocturne s'enfonce sous eux, tout constellé des lumières des villes et des villages. Brigitte se soulève de son siège, sidérée, pour se coller le nez contre la verrière. L'atmosphère n'est déjà plus qu'une bande rose, à l'Ouest, d'où rapidement surgit la gloire du Soleil. Comme tout à l'heure avec les éolis, ils ont rattrapé le coucher du Soleil, l'horizon devient croissant, limbe, et bientôt Brigitte contemple la planète, sa planète, depuis l'espace, fantastique spectacle qui a toujours bouleversé tous les êtres sensibles qui ont eu le rare bonheur de le contempler! Comme ils la contournent par le côté jour, les deux Amériques sont clairement visibles, d'un bleu-vert profond qui ne diffère pas beaucoup il est vrai de l'outremer des océans. Les déserts du Mexique et de l'Arizona sont plus repérables, l'Atacama, et l'angoissante chape de fumée qui envahit le Brésil depuis plusieurs années déjà. (Note de l'auteur: ceci a été écrit en 1989. Ce n'était pas une prophétie, mais déjà des faits bien connus à cette époque. Si à l'époque vous n'en aviez pas entendu parler, c'est que les médias que vous lisiez vous méprisaient ouvertement)

Le vaisseau s'éloigne... Vers la Lune. Un petit tour de Lune? En quelques secondes le puissant spectacle des cratères se précise, les rayons qui fulgurent à travers les si vieilles mers de basalte figé...

Le vaisseau amorce un crochet qui lui fait contourner l'astre des nuits, par la face cachée. Il ralentit suffisamment pour laisser voir les paysages de montagnes et de cratères usés par le temps, constellés d'impacts plus récents. Brigitte admire de tous ses yeux, de tout son être... Mais déjà la vision des antiques roches brunes s'éloigne et la Terre réapparaît au-dessus de l'horizon lunaire... Ils reprennent cette direction.

Brigitte réalise alors que la merveilleuse rencontre se finira, dans quelques dizaines de minutes, au plus. Une sorte de désarroi s'empare d'elle. Elle avait quitté son monde illusoire et triste pour enfin rencontrer la véritable réalité, cette vraie vie dont elle pressentait l'existence depuis si longtemps! Et il va lui falloir retourner dans ce monde obscur et froid...

Heureusement, ses doux compagnons, ou peut-être le vaisseau lui-même, la consolent et absorbent les sentiments négatifs, avant même qu'ils n'envahissent sa conscience.

Elle lève les yeux vers la sphère terrestre qui se rapproche. Qu'elle est belle pourtant... Comment imaginer que ses habitants puissent ne pas l'aimer?

«Oui, elle est belle...» renchérit Yanathor, qui semble lire aisément toutes ses pensées, mais sans jamais être indiscret. Le confident idéal. Elle en a tant à dire! Tant! Elle pleurerait bien sur son épaule. Pourtant elle n'a pas envie de pleurer. Il compatis par la pensée, et quelque part elle le sent qui pompe toute tristesse et rayonne de sa douce sympathie. A ce moment Auranaïa entrouvre un peu son aura magique. Ce qu'en reçoit Brigitte est intense comme un fer rouge de Bonheur... Elle en gardera une «marque»: elle sera maintenant capable d'invoquer cette magnifique émotion quand elle veut! Elle ne sera plus jamais déprimée!

Comme le disque bleu se rapproche, Yanathor prend la parole.

«Brigitte, ou plutôt Aurora car tel est ton véritable nom, je ne peux encore tout te dire ce soir, et il faudra que l'on se revoie. Sache que sous ce petit dôme, qui a coquinnement rosi sans ma permission, (il le tapote gentiment, et la coloration outremer revient prestement) t'attend une révélation fort agréable. Presque je t'envierais, figure toi. Tu as effectivement accepté une fort intéressante mission, un jour ou plutôt une nuit, quand tu étais encore une petite fille. Je m'en souviens parfaitement, mais de ton côté rien n'est resté dans ta mémoire de chair. Et pourtant c'est toi qui as choisi de vivre ce que tu vis ce soir.

«Il faut aussi que je te dise une autre nouvelle agréable. Pour toi la souffrance appartient au passé. Le plus gros, du moins. Ton aventure avec ce malheureux Frédérique a eu son origine dans un lointain passé que nous ne rappellerons pas à ta mémoire. Tu as enfin résolu ce problème, mais pas tout à fait. Quelques structures erronées qui restent encore à traîner dans ta conscience. Et il te faut encore et surtout (sa voix devient grave et émue) pardonner à ce pauvre bougre qui erre dans les ténèbres.»

«Oui» répond Brigitte, en étouffant un sanglot.

En ce lieu et à ce moment, Brigitte est tout à fait elle-même, hors de toute influence négative, et son «oui» est sorti avec une sincérité totale et spontanée. Mais elle sait bien que ce ne sera pas facile, une fois retournée en bas. Yanathor le sait aussi, mais ses paroles sont dénuées de la moindre nuance d'accusation ni de jugement.

Elle reste un moment à contempler la Terre, sa si belle planète.

«Nous sommes au-dessus de l'Himalaya».

Brigitte contemple une zone obscure: il fait nuit sur le Tibet, alors que scintillent les villes de l'Inde et de la Chine...

Lentement ils contournent la planète, entrent dans son ombre. La Terre intercepte le Soleil, qui disparaît en illuminant tout le limbe d'une splendeur de rose incandescent, d'un vaste anneau de feu, auréolé de vent solaire... Ils se rapprochent encore.

A nouveau les lumières des villes font leurs constellations. Et aussi les feux qui ravagent la forêt, en Afrique...

«Aurora, c'est un nom qui me plaît, très joli.

- Bien sûr, qu'il te plaît. Il correspond à ta vibration profonde.»

Le dôme redevient lumineux et opaque. Combien de temps s'est-il écoulé depuis que Brigitte est ici? Des minutes, ou des heures?

Yanathor se lève, suivi des autres.

«Viens. Mais avant que tu ne redescende, nous pouvons graver ces moments dans ta mémoire. Si tu le veux bien, tu pourras toujours revivre les émotions de cette soirée avec autant d'intensité, à chaque fois que tu méditeras dessus. Ou si tu préfères, si tu trouves que cela perturberait trop ta vie, on peut effacer le souvenir de...

- Jamais! Coupe Brigitte-Aurora. Non, c'était trop beau... C'est comme si on débouchait d'un tunnel en plein Soleil... Jamais je ne veux oublier.

- C'est bon, répond Yanathor en souriant, on va fixer, pas effacer. Mets-toi là.»

C'est un siège, apparemment comme les autres. Elle s'y assied, et les Gardiens se disposent tout autour, en méditation.

L'opération dure une petite minute, pendant laquelle elle ne ressent absolument rien de spécial. Puis ils se lèvent.

«Voilà. Il est temps de nous quitter, pour cette fois.»

Brigitte se mord les lèvres, mais ne dit rien. Ce qui doit être fait doit être fait comme il le faut. Voilà bien là le courage indomptable des éolines... Elle se lève, récupère son manteau qu'elle avait posé à ses côtés.

Juste avant de sortir, elle se retourne vers le petit dôme qui soudain irradie de joyeuses irisations mouvantes de rose et d'orange, comme pour lui dire au revoir lui aussi. Yanathor fait son plus merveilleux sourire.

Ils retournent directement dans la soute, par la porte magique, sans traverser la chambre.

Voici Brigitte sur la trappe de descente, les Gardiens en cercle autour d'elle.

«Attends Yanathor.

- Oui?

- C'est que... Vois tu... Je ne savais pas trop quoi faire... Ma mission? De quoi s'agit-il? J'aimerais...

- Gentille Aurora, il est encore un peu tôt pour répondre à cette question, mais je te promets que tu ne vas pas t'ennuyer en redescendant». Plus bas: «Patience. Je sais que c'est dur pour toi de retourner dans ce monde maintenant, mais tu as encore des choses à accomplir et à maîtriser. Ne t'en fais pas, tu es guidée, tout ira bien. Nous sommes à tes côtés depuis longtemps et nous le resterons jusqu'à la fin. Nous compatissons avec ton coeur, même si nous sommes souriants. Consacre-toi au travail qui te reste à accomplir, sans t'en laisser détourner par des regrets. C'est ainsi que tu prendras le plus court chemin, celui avec le moins de souffrance.» Il lui a pris la main, et ce contact chaud et amical lui redonne courage.

«Encore...

- Quoi donc, brave Aurora?

- Yanathor, dis-moi... Est-ce que j'aurai un amoureux?»

Soudain, l'espace d'un instant, les murs du vaisseau semblent vaciller et se déformer autour d'elle. Stupéfaite de son audace, Brigitte craint quelque réaction négative à cette question qui lui semble maintenant si incongrue! Mais Yanathor lui répond par un clin d'oeil malicieux.

«Ne t'en fais pas pour cela non plus. On s'en occupe!»

Encore un instant, qu'elle goûte intensément, elle contemple le chaleureux cercle des Gardiens, leurs sourires si doux, leurs regards si limpides.

«Au revoir.

- Au revoir...»

La trappe se rouvre sur l'obscurité de la Terre. C'est comme le plancher d'un ascenseur, qui glisserait dans une cage transparente. Mais tout se dissout quand ses pieds touchent l'herbe crissante de givre.

Pendant un instant encore, elle contemple l'ouverture ronde du vaisseau au-dessus d'elle, se délecte encore un peu des délicieux effluves qui en émanent. Puis il s'élève à une vitesse fulgurante dans le ciel et disparaît.

 

 

Quel contraste! La nuit est presque tombée maintenant, et sur la prairie plane une brume bleue, glaciale, où se découpent les silhouettes décharnées, noires et sinistres, des arbres en hiver... Un froid intense la saisit. L'air sent la neige. Elle frissonne autant avec son corps qu'avec son âme. Ce bleu-là retrouve son plein pouvoir de couleur froide...

Bon, ce n'est pas un endroit idéal pour passer la nuit. De quel côté est donc le village? Elle monte un peu, mais la pente s'accentue, couronnée d'une épaisse touffe d'arbres noirs vaguement hostiles. Où donc y a t-il une prairie si en pente près de son village? En plus l'herbe est ici broutée, alors qu'à son point de départ, les tiges sèches atteignaient ses genoux. De toute évidence, «ils» ne l'ont pas laissée là ou ils l'ont prise. Mais où alors?

En contrebas, derrière un rideau d'arbres, veille une chaleureuse lumière jaune. Il vaut mieux aller voir de ce côté-là, elle pourra toujours demander son chemin, plutôt que d'errer dans l'obscurité par ce froid mortel.

Un chemin mène vers la lumière, à travers le bouquet d'arbres. Mais où y a t-il donc des murets de schiste dans ce pays de briques? Elle est bien paumée.

Des voix arrivent de la maison, plusieurs fenêtres sont illuminées. Elle pénètre sous une tonnelle dont la vigne est complètement dégarnie à cette époque.

Derrière un claustra, une porte, sous laquelle filtre un rai de lumière... Elle frappe. Des pas lui répondent.

Quelle tête fait Brigitte quand elle voit qui vient lui ouvrir!

«Gérard!

- Brigitte! Ah mais ça alors!

- Gérard! Que... Que fais-tu donc par ici?

- Comment? Ce que je fais par ici? Mais c'est à toi qu'il faut demander cela! Viens, entre, où est ton sac à dos?

- Mais enfin, Gérard, que fais-tu ici? Tu ne savais même pas que j'habite dans cette région!

- Mais... Ce que je fais ici? Mais je t'accueille, tu arrives, enfin! Entre! Qu'est ce qui t'amène? Tu es radieuse! Tu viens de rencontrer des anges, ou quoi?»

Comme elle entre le quiproquo prend fin: Il y a là Hélène, Marc et Yolande, dans une grande salle blanche voûtée qu'elle connaît bien.

Ils font un brouhaha joyeux, le feu ronfle dans la cuisinière, une grande marmitée de potage sent bon et invite au festin.

Brigitte, stupéfiée, contemple ses hôtes, muette, les bras ballants. Elle est au mas de Peyreblanque.

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 15       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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