Naufragée Cosmique        Chapitre 14       

Chapitre 14

La Providence

On se doute que Brigitte n'avait guère eu d'autre alternative que d'aller chez ses parents. Il le fallait, de toute façon, à cause du décès de la Mère Grand.

Cela ne l'enchantait pas du tout, car elle aurait sûrement à supporter leurs inévitables remarques, peut-être même leurs moqueries, sur son échec, sur son «utopisme». Puis il lui faudrait affronter la question de savoir où aller ensuite. Sans argent, sans un lieu à elle, avec juste un sac à dos contenant quelques vêtements et quelques papiers.

Enfin elle le fit, et la surprise fut de taille.

«Comment, Papa, tu as dit que...

- Oui, elle t'a couché sur son testament. Un tiers de ses biens, dont elle pouvait disposer autrement qu'avec ses héritiers de droit. Oncle Albert, le réparateur de télés, a reçu l'immeuble où il a son magasin, avec six appartements en location. Moi-même j'ai hérité de deux bâtiments voisins, et toi de sa maison de campagne et d'un autre immeuble en ville, avec trois locations, un magasin et un bureau. Te voilà rentière, ma fille.

- Mais comment... Ce n'est pas possible!

- Mais cela est. Tu as de la chance, et tu peut la remercier, c'est un fameux cadeau qu'elle t'a fait là. Elle a été généreuse. Si tu sais te tenir, te voilà à l'abri du besoin pour le reste de ta vie.

- Mais pourquoi moi?

- Ah, je n'en sais rien. Tu sais bien qu'elle prenait soin de toi.

- C'est vrai, mais... Mais je ne l'ai jamais remerciée.

- Dommage, c'est trop tard maintenant qu'elle n'est plus. De toute façon elle n'attendait pas de remerciements, puisqu'elle ne voulait pas qu'on t'en parle de son vivant.

- Il faudra que je le fasse quand même. (Brigitte et son père ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde:) J'essaierai de lui parler en méditation.

- C'était là ce qu'elle voulait. Nous le savions depuis longtemps, mais elle ne voulait pas qu'on te le dise. On a tout arrangé pour le partage, ton oncle, elle et moi. On a tout vérifié avec le notaire: les immeubles sont sains, il n'y a pas d'hypothèque ni de procès en cours, aucun n'est menacé de projets urbains. Tu es parfaitement libre d'accepter. Je ne te demande qu'une seule chose.

- Quoi donc?

- Tu as reçu un bien de valeur, dont tu pourras tirer un bon revenu. C'était une partie de notre patrimoine familial, qui aurait normalement dû échoir à mon frère et à moi-même, mais nous avons accepté de nous en défaire, comme l'a demandé notre mère. Comme tu ne vis pas comme nous, ça te permettra d'être plus indépendante. Mais je te préviens, ne le dilapide pas dans des folies, ne le donne à personne, et surtout pas à une secte ou quelque chose de ce genre!

- Ah ça non! Il n'est est pas question!» Répond Brigitte avec véhémence, bien qu'elle n'ait pas du tout la même opinion que son père sur «les folies». La discussion glisse inévitablement sur les sujets désagréables:

- Je te dit ça parce que ce cornichon de Frédérique t'a bien possédée pendant deux ans que tu as vécu avec lui. Quand j'ai appris que ma mère était morte, j'ai eu très peur de te voir lui donner ton héritage en plus de tout le reste, et qu'il t'envoie balader ensuite, sans rien. Juste le lendemain, il m'a téléphoné pour me demander où tu étais. Figure toi que ce petit salopard, nous a alors dit, tout de go, comme d'une chose tout à fait naturelle, que puisque tu étais partie, alors il avait pris une autre femme. Eh bien, je me suis dit ouf, Brigitte est sauvée. Avoue que ça tombait pile, non? Le hasard a bien fait les choses.»

C'est bien la première fois que Brigitte entend son père injurier quelqu'un de semblable façon. Il en a même un trémolo en prononçant ce mot. Pour se laisser aller à un tel excès de langage, il doit vraiment avoir une très mauvaise opinion de Frédérique.

«J'aurais dû te le dire dès le début. Quand on a appris que tu avais un homme, ta mère et moi on s'est dit, bien, c'est la vie, tant mieux pour elle. Mais quand on l'a entendu au téléphone, on s'est regardés, et on s'est dit... Mais ce n'est pas possible... Cette voix qui empestait le mensonge et la fourberie... Tu ne t'étais pas rendue compte?

- Ben... Non. C'est que...»

Quoi de plus vexant, quand on pensait avoir atteint la Sagesse, loin au-dessus du commun des mortels, que de voir un de ces humains «ordinaires» vous reprocher une bien grosse bourde, pour lui évidente... Et effectivement, si vous aviez rencontré Frédérique, vous auriez trouvé sa fourberie très visible... A moins de spécialement mordre à son discours de pseudo-maître, qui «justifiait» ainsi tous ses écarts de comportement! C'était très «ciblé» comme disent les adeptes du «marketing»...

Pas finaud, le père de Brigitte insiste:

«C'est que tu étais trop partie dans tes rêves et tes chimères spirituelles, là, qui ne t'ont rien rapporté, la preuve. Il te faut redescendre sur Terre, ma petite!»

Un affreux malaise étreint Brigitte, de par cet inextricable mélange: la bonté simple et droite d'un père, avec l'étroitesse de vue et les pesants préjugés d'un matérialiste. Et puis quand admettra t-il enfin qu'elle est une adulte, et non plus sa petite fifille? Evidemment la mésaventure de Brigitte ne pouvait pas lui arriver à lui: Ceux qui ne font rien sont sûrs de ne jamais commettre d'erreurs, ceux qui recherchent rien sont certains de ne jamais faire fausse route! Le piège se situait sur un tout autre plan qu'il ne le croit, et là où était Brigitte, il lui était presque inévitable d'y tomber. La seule solution était de... s'y laisser prendre, puis d'acquérir les qualités d'âme nécessaires pour savoir s'en sortir, et en être définitivement libérée! Ce que ce matérialiste ne voit pas, c'est en fait la discrète mais capitale victoire que Brigitte avait remportée sans même s'en douter. Elle avait magistralement réussi à... rester elle même. Enfin. A rester une âme... essentiellement libre. Ce qu'elle a perdu, sur le plan terrestre, limité, elle l'a gagné en elle-même, au centuple, pour l'Eternité! Elle n'était qu'une figurine de papier, jolie, mais sans poids, sans épaisseur. Maintenant, elle est une personne, elle est consistante, elle rayonne sa chaleur, ELLE EXISTE!

Elle commence à avoir mal à la tête des réflexions désagréables et peu cosmiques de son père, mais il continue:

«Occupe toi un peu de toi, au lieu de vouloir changer le monde. D'ailleurs tu n'y es pas arrivée, à changer le monde.» Elle sait bien qu'elle ne devrait pas le suivre dans ces discutions biaisées, mais, piquée au vif, elle réplique, un trémolo dans la voix:

«Non, moi seule je n'y suis pas arrivé. Mais le monde change, Papa. Il change de lui même. Tu n'y peux rien.

- Mais...

- L'illusion, la chimère, c'est la matière, le fric. La véritable réalité, c'est l'âme. Rappelle-toi: un linceul n'a pas de poches. De l'autre côté...

- Il n'y a pas de...

- SI! Je l'ai vu! De l'autre côté on n'est riche que de son Idéal et de sa Bonté. Et ça, ça vaut n'importe quel sacrifice ici.

- Tu jetterais ton héritage?

- A quoi ça m'avancerais? Mais je saurai bien quoi en faire.

- Tu as des projets?

- Pas encore, mais ça viendra.

- Pas avec un écornifleur comme l'autre, là?

- Oooh celui-là! Il m'a bien eue, mais je te promets: une fois mais pas deux. Que veux-tu, je ne pouvais pas deviner qu'il existait de tels escrocs, mimant le Bien pour mieux nous faire souffrir. Mais maintenant que j'ai pigé le procédé, ils peuvent toujours s'aligner. Je les flaire à cent mètres, maintenant!

- Je suis content que tu aies compris la leçon. Si tu n'as pas de projets, tu as bien au moins une idée?»

Hésitant à se confier, elle répond: «Oh pas précise, mais ça sera sûrement pour rendre le monde meilleur, la nature, peut être un centre de stages... Mais il faudra que ça tourne, pas question de faire «une expérience» de plus.»

A sa grande surprise, c'est au tour de son père d'avoir un trémolo dans la voix: «Eh bien sais-tu, ta mère et moi... Nous te souhaitons de réussir... Au fond, puises-tu avoir raison... Parce que, pour nous, avoir travaillé, s'être sacrifié toute notre vie pour ne voir que le néant au bout du chemin, c'est dur vois tu...»

Brigitte reste sans voix devant son père visiblement ému, mais qui se retient maintenant de le laisser paraître. L'espace d'un instant cet homme qui avait toujours été un étranger, toujours ailleurs que la vie, a communié avec elle, et à travers elle, avec... Quelle corde sensible a t-elle donc touchée, pour l'émouvoir ainsi, lui le «rationnel», le «sérieux», le «normal»? Est-ce simplement de se montrer réfléchie, calme et posée, tout en se maintenant dans la voie qu'elle avait choisie? En restant elle-même malgré les embûches de la vie? Aurait-elle obtenu ce résultat si elle avait simplement abdiqué à la volonté de son père? Ou si elle s'était simplement tue sur ses idéaux? Ah, la force de la Vérité...

Au fond Brigitte comprend ce qui se passe chez son père. Il vient de voir partir sa mère vers ce qu'il croit être nulle part. Ses enfants sont grands. A son bureau, adieu promotions, on l'a mis dans un coin en attendant une retraite pour laquelle il n'a aucun projet. A son âge, l'âge mûr, l'âge des bilans, il ressent une sorte de frustration, l'impression d'être passé à côté de quelque chose d'essentiel dans la vie. Sa voix n'a plus cette empreinte de certitude qui avait soutenu et rassuré Brigitte quand elle était petite fille... Pour la première fois elle remarque qu'il a des poils blancs sur la tempe.

Enfin, il était temps que cette conversation se termine positivement, car en plus de son mal de tête bien confirmé, Brigitte se sent maintenant comme pleine de suie. Elle n'a pas du tout l'intention de se lancer dans les affaires, elle est même froissée que son père puisse penser une chose pareille... Mais comment le lui expliquer, comment lui parler de cette si simple et si merveilleuse Loi Universelle d'Entraide qui semble une chimère sur cette Terre si profondément malade? Tant que qui voudrait l'appliquer serait la victime désignée des parasites et des profiteurs, encouragés par l'ironie et la passivité complice de tous les autres?

Le père en a fini avec les discutions. S'en doute t-il? Son émoi lui a quelque peu réconcilié sa fille. Il reprend: «Bon, il va être l'heure de préparer le repas. Pour fêter ton retour, on va faire un repas végétarien. Que faut-il préparer? De la laitue et des carottes râpées?»

Elle pouffe de rire: «Oh non, Papa, tu ne vas pas me faire le coup de ne servir que de la salade! J'ai une de ces faims!»

Finalement la soirée se termine agréablement, et Brigitte peut enfin aller se coucher dans une chambre qui avait été la sienne, autrefois, mais que ses parents avaient depuis réaménagée différemment, en salon plus intime que la salle commune. Il y a même une platine et des disques de musique classique.

Elle peut enfin se laisser aller au sommeil. Sauf que... A minuit, les voisins du dessus ont fini leur film. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d'eau, le bruit de l'urine dans la cuvette. Ce soir c'est un film de bagarre: «Tu as vu, le cri qu'il a poussé? Terrible! Moi j'aime bien ces scènes de combat, c'est entraînant, dynamique, surtout avec la musique.» Mais maintenant les voisins du dessus ont un magnétoscope, et, vive le progrès, cela faisait deux heures que Brigitte luttait pour pouvoir s'endormir, sur fond de batailles et de meurtres!

 

 

 

Brigitte devait rester un peu plus longtemps que prévu chez ses parents, où, contre toute attente, elle trouva finalement plus de réconfort que de critiques.

Elle retrouva aussi son grand frère Robert... Ah, il ne rentre plus tard, maintenant, et ses parents savent que s'il sortait ainsi toutes les nuits, ce n'était pas du tout pour poursuivre quelque aventure amoureuse. Ou plutôt si, il avait bien une amante, mais c'était en fait une maîtresse fort exigeante, qui s'appelait... héroïne. Il s'était laissé découvrir stupidement, en faisant des réflexions sur la mise à sac de la chambre d'étudiante de Brigitte, alors qu'on avait soigneusement évité de lui parler de cette histoire, plus quelques autres détails qui ne pouvaient pas abuser un père ni une mère. Robert avait eu la force de rompre, mais il a gardé de l'aventure un souvenir indélébile: Il a maintenant la mort dans le sang, qui peut l'emporter n'importe quand, dans trois mois, dans cinq ans... Mais la toute première chose que remarqua Brigitte, dès qu'elle l'aperçut, c'est qu'elle pouvait maintenant croiser son regard sans plus qu'il n'aille automatiquement se perdre dans le vague, comme autrefois. Amis lecteurs, pourquoi faut-il que certains d'entre nous refusions si obstinément la lumière qu'elle ne puisse plus entrer en nos âmes que par de terribles blessures?

 

 

 

* * *

 

 

Tout de même, l'ambiance froide et passéiste de ses parents pèse vite à Brigitte. Elle met donc rapidement fin à son séjour, après s'être reposée, et reprend vite le large, comme un oiseau blessé qui s'en va dès que son aile peut le porter à nouveau.

Ainsi, quelques jours plus tard, dans le train, en route pour le notaire et l'héritage, elle réalise ce qui lui arrive. Ses voisins de compartiment doivent la trouver bien peu causante, mais en réalité les pensées les plus contradictoires se bousculent dans sa tête.

En tout cas maintenant elle est sûre de ne pas être enceinte de Frédérique. Cela et de ne plus sentir contre elle le corps de son ex-amant, voici un poids énorme qui tombe soudain de ses épaules. La perspective d'un enfant sans père, ou pire avec un père incapable, lui était tout à fait insupportable. Quelle horreur, vingt ans à être lié à ses frasques, ses chantages, ses procès, avec l'enfant comme otage...

Elle peut s'estimer aussi heureuse de ne pas avoir hérité d'une quelconque maladie sexuellement transmissible par Frédérique, dont on se doute que, lors de ses croisières de luxe, il ne se privait pas de quelque aventure avec de riches passagères...

Quant à sa dépression, il n'en reste qu'une grande fatigue, qui va en se dissipant. Si elle s'est remise si vite, c'est bien parce que la cause en était uniquement sa situation avec Frédérique.

 

 

Si elle ne sait toujours pas précisément ce qu'elle va faire de sa liberté maintenant, en tout cas elle est à l'abri de la misère matérielle. C'est certes moins important, mais c'est aussi un poids bien lourd, bien sombre et bien inutile dont elle est délivrée. Sans être riche, au moins elle pourra vivre normalement, sans perdre tout son temps à «gagner sa vie», odieuse expression qui lui avait toujours paru le comble du cynisme et du mépris de la dignité humaine. (Comme s'il fallait rendre compte à d'autres de ce que la vie nous a offert!) Au lieu de cela, elle peut même envisager de mener à bien quelque projet utile à la société, liberté supplémentaire, inattendue mais si bienvenue!

Mais un malaise plane justement à ce sujet. En quoi consiste son héritage? Des «biens immobiliers», pas d'argent. (Celui qu'elle a gagné chez Auguste est maintenant épuisé) C'est-à-dire qu'elle va vivre du loyer que paieront trois familles. Pour elle qui avait tant critiqué «les fainéants» qui vivent sans rien faire sur le dos de pauvres gens qui triment pour louer un appartement pollué et bruyant... C'est plus fort qu'elle. Une honte l'envahit, une sorte de dégoût. Tant qu'elle était chez ses parents, soumise à leur bavardage continuel, ce malaise était resté diffus, mais maintenant sa source n'est que trop visible. Brigitte se retrouve avec elle-même, face à la verdure noyée de pluie bienfaisante qui défile devant la fenêtre du compartiment. Sa conscience rouspète ouvertement. Elle pense même à refuser l'héritage. Non, ce serait idiot: il n'y a qu'à revendre l'immeuble locatif. Et puis il y a la maison de la Mère Grand...

Brigitte réalise alors seulement ce qui l'attend.

LA MAISON DE MERE GRAND!

Le sourire, les odeurs de tartes!

Les joies de son enfance!

Ses premières prises de conscience!

Le sanctuaire inviolé, sous le toit!

Et c'est elle qui...

Elle réalise enfin quel beau cadeau la Mère Grand lui a fait. Des biens immobiliers! Tu parles! Détails. Le véritable héritage, c'est l'Amour de Mère Grand, qu'elle continuera à lui témoigner au-delà de la mort.

Financièrement la petite maison vieillotte ne vaut pas grand-chose. Spirituellement elle est inestimable. Toute pétrie de sages vibrations, de l'Amour qui seul avait permis à son occupante de supporter une vie de sacrifices et de chagrins.

L'héritage de Mère Grand, c'est une des racines de Brigitte. Quel somptueux cadeau! Et encore une fois, elle ne peut la remercier, elle arrive encore trop tard... Et de toute façon que dire? C'est au-delà des plates formules...

 

Le notaire lui confirme que tout est bien comme son père le lui a dit. C'est un homme jeune, qui vient juste de reprendre cette étude. Sur ses étagères se côtoient des disquettes d'ordinateur et des parchemins du dix-septième siècle. «Un héritage modèle, précise t-il en souriant. Vous avez de la chance!»

Le seul petit inconvénient est un crédit à finir de payer, pendant un an encore, suite à des travaux de mise en conformité des sanitaires. Cela limite le revenu de Brigitte, mais pour peu de temps.

Brigitte passe la soirée chez l'oncle électronicien, qui le lendemain la mène à la maison de Mère Grand. Tout le long du trajet il ne dit pas un mot, en conducteur prudent, car la pluie de Septembre cingle les vitres de la voiture. Ils avancent en soulevant des gerbes d'eau, dans un paysage où le gris du ciel fait intensément vibrer les verts des forêts et les rouges des fermes de brique. Les noms des villages et hameaux, au fur et à mesure qu'on approche, ont la saveur du Bonheur de l'enfance...

Enfin, émue, Brigitte contemple la silhouette de la maison couverte de lierre, émergeant de sous les arbres du chemin. Sans prendre garde à la pluie, elle court sous la petite marquise, et attend là que l'oncle Albert lui ouvre la porte. Il règne ici un subtil et vivifiant parfum de géranium, bien qu'aucune de ces plantes ne soit visible.

«Tiens, je te donnes les clefs, puisque maintenant tu es chez toi...»

Geste anodin mais ô combien symbolique: les grosses clefs de fer gris passent d'une main à l'autre.

Elle ouvre... Il lui semble que le petit vestibule sent encore la tarte. La salle commune, avec sa cuisinière à bois, est toute en ordre, impeccable. Comme si «elle» était toujours là. Seuls le placard de la cuisine et le cellier sont étrangement vides. Tiens, ils ont arrangé la salle de bains. De là les travaux. Tant mieux, elle garde un mauvais souvenir des douches à la lessiveuse et des tines de toilette.

Du vestibule, l'escalier monte vers...

La chambre où Brigitte a déjà dormi, est restée telle qu'elle a toujours été, avec le haut lit en bois brun aux épaisses couvertures.

Heureusement l'oncle est resté en bas, où il fourrage à on ne sait quoi. Car maintenant Brigitte ouvre, le coeur battant, la porte du sanctuaire...

La porte grince un peu, de ce bruit si familier que Brigitte avait entendu tant de fois, sans qu'il perde sa charge d'émotion.

Une pièce presque nue, tapissée en mauve pâle, murs et plafonds, avec une fenêtre mansardée, symétrique de la chambre de Brigitte mais plus vaste. Une armoire de campagne, une table contre le mur, une chaise, tous en bois brun ciré. Pas de lit. Pas d'affaires personnelles. Tout ce qui aurait pu évoquer la mort a été soigneusement enlevé. Rien donc de désagréable, et Brigitte se sent bien. Un parfum subtil, indéfinissable, semble émaner des murs mêmes. Sans doute a t-on brûlé de l'encens lors des cérémonies. Sur le mur légèrement délavé, est resté l'ombre d'une croix... L'Esprit est toujours là.

Brigitte saura plus tard que ce crucifix, auquel la Mère Grand accordait une grande valeur, est allé à son père, «qui en avait bien plus besoin que Brigitte»

 

 

Le silence est complet, sauf le doux chuintement de la pluie sur les tuiles.

 

Il y a une enveloppe «Pour Brigitte» sur la table.

 

Un moment elle la contemple, comme si cela ne la concernait pas.

 

Puis, le coeur battant, elle se décide à la saisir, s'installe près de la fenêtre. Un inaudible roulement de tambour... Brigitte a un fort pressentiment: après cette lecture, sa vie sera changée.

La longue écriture harmonieuse et joliment calligraphiée de la Mère Grand court sur le papier, fortement penchée à droite comme pour arriver plus vite au paradis.

 

«Chère Brigitte, ma petite fille bien aimée... Je me décide à t'écrire cette lettre aujourd'hui, car cela fait bien longtemps que je n'ai eu des nouvelles de toi par ta main.

«Tu sais que les temps sont durs pour les gens d'aujourd'hui, et qu'ils doivent comprendre bien des choses si on veut avoir un avenir dans ce monde.

«J'en suis bien peinée, vois tu, même si pour moi la vie touche à sa fin. J'aurais tant voulu, comme toi, aider le monde à réfléchir, à comprendre. Mais je suis bien ignorante.

«Toi, tu es venue dans ma maison, et je dois te dire que cela a été un des rares moments de Bonheur dans ma vie. Ah si tous les jeunes étaient comme toi! Tu aurais pu rester toujours, si tu l'avais voulu, mais tu es un petit oiseau de l'avenir, libre, et je n'avais pas le droit de te retenir. Je n'en disais rien, mais quand tu repartais, je pleurais.

 

«J'ai une décision importante à prendre, mais j'hésite encore.

«Je te quittes pour le moment, ta Mère Grand qui t'aime tendrement.»

 

Brigitte repose ce premier feuillet, une larme au coin de l'oeil. Ah elle était un baume pour sa Mère Grand... Qui ne le lui disait même pas, respectueuse avant tout de sa liberté!

Elle hésite à continuer, comme si elle allait violer quelque secret. Mais un appel intérieur la pousse. De quelle décision s'agit-il? L'héritage? Ou quelqu'étrange secret encore insoupçonné?

«Ma chère petite-fille, il faut que je te confie un secret. En tout cas si tu me revois vivante ne le dit jamais à personne. D'ailleurs je ne tiens pas à ce que tu le saches avant mon départ. Qui comprendrait cela, dans ce monde où la vérité est prise pour de la folie? Comprendras-tu qu'une pudeur me retient?

   «Il faut que je te parle des rêves.

   «C'est Lui qui me l'a demandé.

«J'ai beaucoup hésité. Les rêves, penseras-tu, ne sont que des chimères. Et souvent c'est ainsi. Mais parfois il en est qui sont autrement.

«Ça l'avait déjà fait de temps en temps, bien avant que tu sois née. Mais ça a surtout commencé quand tu étais encore une petite fille, et que tu venais ici pour la première fois.

«Comment dire? Une sorte de Jésus. Oh ma fille, je n'ai jamais su si c'était le vrai, de Galilée. Sans doute pas, comment l'aurais-je mérité? Mais c'était un bon Jésus. Avec Lui, on se sentait en confiance, dans le Bien, dans la main de Dieu. Il était très gentil, très doux, mais avec tout de même quelque chose de fort, comme celui des Evangiles.

«J'ai rêvé de Lui, souvent. Ou plutôt c'est Lui qui venait dans mes rêves. C'est étrange, et pourtant cela est.

«Te dire tout ce qu'Il m'a dit? Je ne le pourrais. D'abord, souvent Il ne parlait pas. Il souriait, et on savait ce qu'Il voulait dire, et je n'aurais pas su le répéter. En tout cas c'était toujours simple et beau, et très sage. Après je me sentais pleine de lumière et de joie.

«Il m'a beaucoup aidé, sais-tu. Souvent les rêves duraient longtemps, Il me parlait, mais souvent, au réveil, je ne me rappelais pas de ce qu'Il avait dit! Mais j'en étais heureuse, et pleine d'élan pour le Bien, c'est sans doute le principal.

«Il était blond, barbu, habillé toujours en robe comme les Jésus, mais bleu foncé, avec des sortes de broderies en or sur les manches.

«Des fois, il avait une ange avec lui. Elle était toute en blanc, avec les cheveux aussi blancs, mais bouclés. Elle ne parlait jamais, mais on sentait une incroyable gentillesse quand Elle était là, avec un parfum qui restait avec moi pendant des jours.

«Une fois, je lui ai demandé d'où Il venait. Il n'a pas répondu. Il a juste dit qu'il était un ange ou un sage et que Sa maison c'était l'Univers.

«Bon, c'était gentil, tout ça, mais comment savoir si ce n'était pas une tromperie?

«Alors, sans que je Lui demande, Il s'est mis à annoncer des visiteurs, ou du courrier. Et jamais Il ne s'est trompé.

«Mais ce pouvait être une diablerie. Alors il m'a parlé des gens du village, de la famille. Il me disait comment il fallait leur parler, et souvent j'arrivais à les réconcilier, ceux qui étaient brouillés. Il faisait même attention aux lapins, et Il me disait comment bien les traiter et les faire s'entendre entre eux. Il en parlait pareil que les gens, sans faire la différence. C'est Lui qui m'a dit, pour les oreilles, tu te rappelles? Dame, j'en avais beaucoup, en ce temps-là, des lapins, c'était du travail.

«Alors comme c'était bien un vrai Jésus, je lui ai demandé pourquoi Il venait me voir moi et pas les autres. Alors Il m'a dit que tous les gens ils ont un ange gardien, mais que pas beaucoup arrivent à l'entendre. Quant à l'écouter, il y en a pas lerche... Alors l'ange gardien il se casse pas la tête pour rien. Il regarde, il attend son heure. Ça ne lui fait pas plaisir, vois-tu, mais qu'y faire?

«Alors c'est comme ça, ma fille, que depuis vingt ans ce Jésus il vient me voir dans mes rêves. Il m'a aussi guidé pour le jardin et même il m'a dit pour le vécé à sciure. C'est qu'ils pensent à tout, là haut!

«Que nous ne louons jamais assez la Sagesse et la Bonté Divine!»

 

Emue mais pas étonnée, Brigitte repose cette seconde lettre. Sans doute sa grand-mère était spirituelle dans l'âme malgré sa culture fruste. Mais de voir ainsi régulièrement des êtres spirituels est tout de même une chance rare, qu'elle devait sans doute à sa grande modestie et à son inépuisable bonne volonté.

La troisième lettre commence sans préambule. Cela devient plutôt un journal qu'une correspondance.

«Ma chère Brigitte, ça y est. J'ai fait le testament, au notaire. L'immeuble de la rue X... et surtout ma chère maison seront pour toi. Au moins je suis sûre qu'ils seront entre de bonnes mains. Mais il faut que je t'explique.

«Quand j'ai connu le Père, c'était dans les années trente. On a été un peu heureux, juste un peu. Je me souviens, à l'époque, on parlait déjà de vivre sans l'argent, c'était l'économie distributive, et les mondialistes. Il y avait le Duboin, et les autres. Et le Front Populaire, qui a été un grand espoir pour nous tous! J'aurais voulu faire quelque chose, participer, mais quand on n'a comme éducation que l'école communale...

«Mais j'ai vite déchanté. Le Père il était âpre au gain, et avare. Et à l'époque on ne divorçait pas comme maintenant. Oh c'est pas beau, tu me diras, le divorce, mais un ménage malheureux, ce n'est pas beau non plus. Et puis il y a eu ton père, et ton oncle. Il fallait bien s'en occuper.

«Et puis il y a eu la guerre, l'occupation. Plus question de parler d'économie distributive, encore moins de mondialisme. Tous embarqués, qu'ils ont été! Même ceux de l'Espéranto, ils sont partis dans les camps. Moi-même j'ai bien failli, quand ils sont venus m'interroger. Tu t'étonnais qu'on ne parle plus tant de ces choses, de nos jours. Voilà pourquoi. Quelle terrible époque! Même si on ne se mêlait de rien, on n'était jamais tranquilles. Il y avait les prises d'otages, les rafles, la délation, et la misère. Plus les profiteurs, la honte. Si jamais un jour ça recommence, Brigitte, surtout ne t'en mêles pas. On a tous cru, chez moi, que après le départ des Allemands, ce serait bien mieux qu'avant. Bah! Bah! Crois-tu vraiment que ceux qui se sont sacrifiés, qui ont enduré les horreurs, c'était pour un monde où on ne parle que de chômage et de pollution, avec tous la bouche pleine, pendant que les autres, là-bas, ils meurent de faim?

«Tu le sais, le Père il est mort rapidement, avant que les enfants ne soient grands. Mais il avait un immeuble, en ville. Celui où ton oncle Albert a son magasin. J'ai vécu des loyers de cet immeuble. Oh je sais, tu ne trouveras pas ça beau, mais qui aurait voulu de moi comme employée? Je ne sais rien faire, que les tartes ou le jardin. Alors pour ça aussi j'ai fait avec.

«C'est à cette époque que le Jésus a commencé à apparaître. Il a été mon seul soutient dans la vie, à part toi. Il m'a dit que là-haut ils avaient un projet pour l'immeuble, que je pourrais faire du Bien avec si je voulais. Il m'a même indiqué le bon notaire, pas le filou, l'autre.

«Une fois seule, les enfants partis, que veux-tu, quoi faire de tout cet argent? J'ai tout confié au notaire, et tu sais comment ils sont ces gens-là, ils savent y faire avec l'argent. Petit à petit il y a eu les autres immeubles.

«J'ai tout de même trouvé ça drôle, ce Jésus qui me faisait faire des affaires comme un fégnant de riche. Souvent j'étais pas d'accord, mais Il me disait que plus tard le monde il serait plus réceptif à la Bonté et alors que des belles âmes viendraient, qui auraient autre chose à faire que de trimer à des bêtises qui polluent, et qu'elles sauraient quoi faire de Bien avec ces richesses. Et puis pour faire à ma façon, Il m'indiquait lui-même des locataires, pas des familles avec des enfants, mais des gens à argent, endormis, sans sentiments. Et ça marchait toujours! Le notaire il en est resté comme deux ronds de flan.

«Tout de même j'ai tenu à loger un ou deux retraités sans le sou, pour pas cher. Bon, c'est Bien, qu'Il a dit le Jésus.

«Il m'avait prévenu, le Jésus. Quand tu est née, Il m'a dit que tu étais une belle âme. Mais Il a aussitôt ajouté de ne le dire à personne, même pas à ta mère, surtout pas à toi. Maintenant, je peut te le dire, Il ne s'est pas trompé: tu est bien une belle âme.»

Tremblante, Brigitte repose la troisième lettre posthume de cette noble âme meurtrie, née trop tôt dans l'histoire, engluée dans un corps trop lourd, avec un pauvre lopin d'intelligence en friche. Sa vibrante sincérité lui a tiré une larme qui descend doucement sur sa joue. Quelle ingrate a t-elle été! Ah comme elle regrette de l'avoir prise de haut! Mais la Mère Grand ne semble absolument pas lui avoir tenu rigueur de ces maladresses.

 

La pluie chuinte toujours doucement sur le toit de la mansarde mauve. De temps à autres l'oncle remue des outils dans la salle de bains en-dessous. Il a allumé la grosse cuisinière, et de l'air chaud arrive aux pieds de Brigitte par un de ses ingénieux systèmes de récupérateur et de gaines. Sans doute, toujours serviable, a t-il profité du déplacement pour fignoler ses installations. Sait-il que son travail a une finalité cosmique?

La quatrième lettre montre une écriture plus brouillée, irrégulière.

«Ah Brigitte, comme le temps qui passe me coûte maintenant! Tu es partie depuis si longtemps, et si le Jésus ne me donnait pas régulièrement de tes nouvelles, je te croirais perdue avec ce Frédérique de malheur. Comment comprendre cela? Mais je l'ai vécu aussi, de mon côté. On croit à un homme, on le prend sincère. On rentre dedans le jeu de l'amour, jusque par dessus la tête. On rêve que notre homme nous fera vivre une plus belle vie, plus près de Dieu, plus près de l'Avenir... Et puis ouiche. Du flan.

«Hier, j'ai failli faire une gaffe. J'ai juste évité de dire le nom de Frédérique à ton père, alors qu'il ne m'en avait jamais parlé. Qu'ai-je donc fait, moi pauvre femme, pour porter de tels secrets? Le Jésus m'a tout dit, que tu avais en somme un compte à régler avec lui. Qu'il fallait que tu en passes par là, tant pis pour la casse, ce compte à régler était bien trop important. Qu'après ça irait mieux, que tu serais bien plus toi-même qu'avant. Mais l'ennui c'est que personne ne peut savoir quand ça sera fini. Tu es une âme, libre...

«Il m'a dit des choses sur toi que je n'ai pas très bien comprises. Tu sais, moi, en astronomie et toutes les choses scientifiques je n'y connais rien, moi. Pour une fille, à mon époque, c'était déjà bien d'avoir le certificat d'études.»

Brigitte sent poindre en elle un trouble étrange. Qu'a t-elle à voir avec l'astronomie? Et puis QUI A PARLE DE FREDERIQUE à la Mère Grand? Comment pouvait-elle être au courant, si ses parents ne lui ont rien dit? Surtout pas par elle-même, qui n'avait jamais seulement pensé écrire à sa grand-mère, depuis qu'elle était avec ce Frédérique qui lui prenait toute sa vie. Alors, c'était donc bien «le Jésus»?

Elle continue:

«Il m'a dit que tu n'es pas de la Terre. Comment comprendre cela, puisque tu y es bien, comme nous, sur la Terre? Il m'a expliqué que les âmes sont éternelles, mais que le corps change, meurt et renaît. Ah c'est pas ce qu'on nous avait dit au catéchisme!»

Que peut bien ressentir Brigitte à une telle lecture? Incrédulité? Stupeur? Pas de la Terre? Pourquoi elle? Qu'a t-elle de spécial?

«Alors comme ça, tu n'es pas de chez nous. Au fond je n'en suis pas surprise, ça se voit que tu n'es pas d'ici. Tu es sensible, sincère, idéaliste. Les filouteries du monde n'ont aucune prise sur toi. Tu as beau patauger et tomber dans la boue, tu te relèves, et tu restes toujours propre. Tu passes, et un jour tu partiras comme un oiseau à l'Automne, vers ton vrai monde de Soleil et de Bonheur, et comme pour Saint Exupery on ne retrouvera même pas ton corps.

«En tout cas je comprend ce que représentent les peintures qu'Il m'avait fait faire, quand tu étais là. Il m'a dit qu'elles sont très importantes pour toi, qu'elles t'ouvriraient les yeux.»

Brigitte se souvient avoir vu la Mère Grand peindre, effectivement. Mais, rappelons-nous, elle ne devait montrer son travail que plus tard...

 

Le cinquième feuillet est couvert d'une écriture encore noble, mais comme griffonnée, les lignes se promènent et s'enchevêtrent même par moments.

«Excuse moi, ma Biche, pour cette écriture, mais je n'y vois plus guère. Ah que j'ai hâte maintenant d'en finir! Le Jésus m'a montré la place qui m'attend de l'autre côté... C'est trop beau, je ne peux guère te le décrire... Comme une lumière blanche qui inonde tout... Je suis heureuse, heureuse déjà!

«Ah si il n'y avait pas le Frédérique, je serais bien déjà partie. Mais il faut attendre encore... Ce serait terrible, si lui récoltait l'héritage... Qu'en ferait-il? Et toi pauvrette, que deviendrais-tu?

«En tout cas tout est prêt. La maison est en ordre, avec une belle salle de bains tout à fait moderne, et tout est arrangé avec ton oncle et ton père, pour après, pour toi. Ils ne me comprennent pas trop, mais au moins je suis sûre qu'ils feront ce que je leur ai demandé. Le Jésus me l'a dit. Il ne manque que toi.

«Je ne te demanderai que deux choses.

«La première, c'est surtout de rester toi-même. Je t'en prie, Bichette, reste la petite Brigitte qui rêve d'un monde meilleur! Reste la petite Brigitte qui cherche la Vérité, qui fait du jardin biologique, qui fait du yoga, comme je t'ai vu faire. Tu ne m'en parlais pas, mais le Jésus, lui, m'a dit ce que ça signifiait, alors je te laissais faire. Ce que tu as au fond de toi c'est l'essentiel, le reste c'est du vent. De l'autre côté seul l'idéal et l'honnêteté comptent. Ce sont les seuls biens que nous emportons, mais ô combien précieux! Le reste pourrit dans la tombe. La vie humaine est si courte qu'il faut aller droit à l'essentiel. Surtout que tu vas avoir de l'argent, et crois-moi l'argent ça attire les filous comme la crotte les mouches. Les plus dangereux ce ne sont pas les voleurs ni les escrocs, ce sont ceux qui vont s'amener la bouche en coeur, pour te susurrer: «un peu plus comme ceci, un peu moins comme cela, pour être plus crédible, plus réaliste...» Comme ils disent dans leurs médias-techno-bidules. Oh! Que le Diable les emporte!

«Tu comprendras évidemment que mon cadeau, ce n'est pas l'argent. C'est la liberté pour toi de vivre ta vie sans subir l'immorale loi de l'argent, sans perdre toute ta vie à en gagner. C'est le moyen qui te permettra d'accomplir sereinement la mission que tu as choisie étant petite fille. Il m'a un peu expliqué, je n'ai pas très bien compris mais c'est beau, et je suis heureuse de pouvoir y aider.

«La seconde chose que je te demande, c'est pour ton frère. Tu sauras sans doute qu'il s'est mis dans un drôle de pétrin.

«Le Jésus m'a parlé de ton frère. Le Jésus m'a dit que toi tu saurais y faire. Dis lui tout. Montre lui ces lettres, dis tout ce que tu sais et que tu ne m'as jamais dit, les états de la conscience, le mental libre et tous ces trucs qui pour moi sont du charabia. C'est étrange, vois-tu. La drogue, ça en a écrasé tant d'autres, ou rendu mabouls. Mais lui, ça lui a brisé sa coquille, mouché sa morgue, et maintenant il comprend. Il le paye cher, mais pour la Vérité aucun sacrifice n'est de trop, n'est-ce pas? Alors va, j'ai eu tant de peine à le voir ainsi.»

 

Fiévreusement, Brigitte saisit le dernier feuillet, à l'écriture énorme, tracée à grand-peine. Elle n'entend plus la pluie, ne voit plus les murs mauves, ne sent même pas ses jambes ankylosées.

«LE JESUS EST VENU A DIT CA Y EST TU ES LIBEREE. JE PEUX PARTIR EN PAIX VERS PARADIS LUMIERE. REGRETTE DE NE PAS T'AVOIR REVUE ICI BAS. SOIS TOI MEME ACCOMPLIS TA MISSION. A LA VIE ETERNELLE, A DIEU, TA MERE GRAND»

 

Brigitte se sent un peu stupide devant l'enveloppe vide. Cette bouleversante correspondance posthume s'arrête là. Cette fin est comme une seconde mort. Quelle étrangeté profondément émouvante de découvrir ainsi cette face totalement inconnue de sa grand-mère! Quel regret poignant de ne pas l'avoir connue ainsi de son vivant... Sans doute cela n'était-il pas possible, pour quelque raison qu'elle ignorera toujours. Ah! Comme ce petit monde quotidien n'est qu'une petite part d'une véritable existence bien plus vaste, bien plus riche de sens, au delà de toute mesquinerie!

Mais une chose commence à inquiéter Brigitte: De quelle mission peut donc bien parler la Mère Grand? Que lui a dit son Jésus à ce sujet? Et les tableaux? De quoi s'agit-il?

 

Non sans s'être étirée, Brigitte redescend l'escalier, avec la sensation d'être restée dix heures dans la chambre.

En bas elle retrouve l'oncle, affairé à ranger ses outils. C'est un oncle tout à fait typique, bricoleur et affable, avec des moustaches et des chenapans de neveux.

«Voilà, Brigitte. Grand-mère tenait à ce que la baignoire soit finie à temps. Je n'ai pas pu, à cause du boulot, tu connais la musique. Mais voilà, c'est fait. Il y avait des lettres pour toi sur la table, je suppose qu'elle t'a fait des confidences. Elle nous en parlait tout le temps, de ces lettres, et elle tenait beaucoup à ce que tu les trouves.

- Oui, c'était... Très bien, mais très personnel.

- Bon, je n'insiste pas.

- Il y a des tableaux, aussi, j'aimerais les voir.

- Ils sont dans le tiroir de la table.»

L'oncle suit Brigitte, mais elle est trop absorbée pour se sentir dérangée par cette présence. Et puis sans doute il les a vus.

Dans le tiroir de la table, se trouvent deux aquarelles de débutante, un peu barbouilles. Qu'est-ce donc, ce rond gris sur fond noir?

 

OH NON! CE N'EST PAS POSSIBLE!

 

Et pourtant cela est.

La planète des rêves de Brigitte.

Tout y est, les sortes de rainures, à leur place, les cratères, aussi à leur place, bien que leur perspective soit fausse. Et surtout... L'étoile jaune à quatre branches, le coeur rose, exagérément grossis. Incroyable! Sa grand-mère a peint la même planète, et jusqu'au même symbole! Alors que Brigitte n'en a jamais, mais alors vraiment jamais parlé à quiconque! Sur le fond du ciel, la grand-mère a aussi collé des gommettes d'écolier, en papier argenté, pour faire des étoiles. Rappelons qu'à l'époque où la Grand-mère avait peint ces images, Voyager 2 était quelque part entre Saturne et Uranus, donc que Miranda, la Lune d'Uranus à la surface parcourue d'étranges chevrons, était encore inconnue, et ne pouvait matériellement pas avoir inspiré ni les rêves de Brigitte, ni le pinceau de la Grand-mère.

Le second tableau est identiquement cadré, mais sur un fond outremer. Il représente cette fois une planète bleue, avec six continents verts régulièrement disposés. «Comme les coins d'un écrou» commente prosaïquement l'oncle Albert. Il se rend compte que Brigitte est terriblement émue, sidérée.

«Ça va?

- Euh oui, mais...

- C'est... bien, au moins?

- Tout à fait, mais tellement bizarre. Regarde.»

Soudain inspirée, Brigitte cours chercher son cahier de rêves, cherche fébrilement la bonne page, la met sous le nez de cet oncle qu'au fond elle ne connaît guère.

«C'est la même planète, apparemment.

- Oui, mais ça c'est mon cahier de rêves. Je ne l'ai JAMAIS montré à PERSONNE. Comment ma grand-mère a t-elle pu peindre un de mes rêves?»

L'oncle ne répond pas, mais se recule, réalisant soudain qu'il est face à un de ces phénomènes inexplicables, irréductibles à quoi que ce soit que la science physique connaisse. Brigitte pense que pour lui, qui ne vit que pour la technique, que pour l'entreprise qu'il dirige, c'est une révélation, un coup de tonnerre dans un ciel serein... Mais en fait c'est la confirmation d'un soupçon qu'il entretenait déjà, la confirmation concrète de choses qu'il avait entendues sans trop y croire. Et encore, qu'est-ce que ça sera, quand il verra les photos de Miranda, la Lune d'Uranus...

«Sais tu, Brigitte, que ma mère disait des choses fort curieuses, sur la fin?

- Comment cela?

- Par moment, elle n'était plus tout à fait elle-même, à cause de la maladie. Elle délirait un peu. Alors elle parlait de Jésus qui venait la voir, de la planète de Brigitte, du paradis qui l'attendait... Elle disait que tu avais une mission importante à remplir pour l'humanité, et d'autres choses auxquelles on ne comprenait rien. Mais quand elle était consciente, pas un mot sur tout cela. La famille et moi on s'est dit bof, c'est la fin qui approche, son imagination qui travaille, pas de quoi retenir l'attention. Si quand même, quand elle a parlé de Frédérique, ou de ce qui était arrivé à ton frère. On ne voulait pas gâcher ses derniers moments avec ces histoires, alors on ne lui en avait rien dit. Déjà on s'est demandé... Tu ne lui en as vraiment jamais parlé?

- Non, jamais!

- Ah ouais. C'est déjà curieux. Mais là avec cette histoire qu'elle a peint ton rêve, ça m'en bouche un coin! Il y a quelque chose là-dessous. Tu dois en savoir plus que nous, de toutes façons, sur ces choses parapsychologiques.

- Ben, de toutes façons, elle me parle aussi de ça. Mais elle n'en donne pas la clef. Je ne comprend pas du tout ce que c'est que cette histoire de mission.»

Curieusement ce personnage qu'elle croyait passionné uniquement d'électronique et de commerce dévoile maintenant un côté chaleureux et humain qu'elle ne lui soupçonnait pas, que sans doute lui-même cachait soigneusement. Lui s'épanche sur sa mère:

«C'est tout de même incroyable! Elle est restée debout jusqu'à la fin! Sa maison était toujours impeccable. Comme on ne pouvait tout de même pas venir tous les jours, on lui avait fait mettre le téléphone, pour qu'elle puisse appeler si elle se sentait mal. Mais elle s'en est bien gardée! Pourtant, elle a dû souffrir, sur la fin. On se disait, bon Dieu, pourquoi qu'elle traîne comme ça. Et puis un matin, je l'ai appelée, pas de réponse. Je suis monté dare-dare et je l'ai trouvée, dans son lit. Elle avait tout nettoyé, tout briqué. Juste elle avait dû laisser la serpillière à côté du lit quand ses jambes n'ont plus su la porter. Alors elle s'est couchée. Et figure toi: elle souriait. Mais tu aurais vu ce sourire! On aurait dit un ange. Même ses rides avaient disparu. Elle avait les mains croisées sur la poitrine, et semblait tout à fait heureuse, même extasiée. Je te dis que ça nous en a jeté un coup. Pauvres de nous, si là haut c'est si agréable, qu'est-ce qu'on fout donc ici.

«Et alors toi tu te ramènes avec ton histoire de rêve. Il y a quelque chose par là-dessous.

- Moi aussi je suis très étonnée. Mais pas surprise.

- Dis moi, Brigitte, fait l'oncle en baissant la voix comme si quelqu'un allait les écouter. Cette histoire de mission. Je ne sais pas de quoi il retourne, et sans doute ça ne me regarde pas. Mais en tout cas, n'en parle jamais à personne.

- Sûrement pas.

- Il y en a qui se sont retrouvés chez les dingues pour avoir dit des trucs comme ça. C'est un critère de test des psychiatres, tu comprends. Fait très attention, ma petite nièce. Je voudrais pas qu'il t'arrive un truc pareil. Car, (il baisse encore la voix, comme on le ferait d'une chose honteuse) il ne me viendrait jamais à l'idée de penser que tu sois folle.»

 

La conversation avec l'oncle s'est achevée fort tard, avec tous les détails et les références des livres à lire. L'oncle en fait s'était, dans sa jeunesse, intéressé au spiritisme. Mais, passionné par son travail, séparé de ses copains d'adolescence, pris par sa famille, il ne s'en préoccupait plus guère. Mais voilà que cela resurgissait soudain, comme un feu que l'on croyait éteint mais qui se ravive imprévisiblement. Les questions essentielles sont écrites dans le coeur de l'humain, et notre regard se pose automatiquement dessus dès que nous le détachons un tant soit peu du tourbillon futile de la fausse vie. Quant aux réponses, elles sont visibles juste un peu plus haut. Il suffit d'élever un peu ce même regard...

L'oncle dort sur le divan de la salle à manger, comme à son habitude. Brigitte est montée dans la son ancienne chambre. Elle n'arrive pas à y croire... Tout s'est passé tellement vite, et de manière si étrange, si inattendue... Elle n'avait rien décidé, tout est tombé pile, comme un plan parfaitement arrangé et magistralement exécuté. Et elle n'a rien à ajouter... Qui aurait cru que la petite lettre bordée de noir qui l'attendait chez Frédérique préludait à un tel chambardement!

La pluie a cessé. Seule de temps à autres une goutte tombe encore dans la gouttière en zinc, et les arbres à l'entour s'égouttent doucement. Comme d'habitude quand elle arrive ici, sa tête bourdonne dans le grand silence de la nuit. Mais cette fois elle n'entend pas le grincement familier de la porte que tire Mère Grand... Elle ne l'entendra jamais plus.

 

Le lendemain, Brigitte fait une grasse matinée. Pas par paresse: elle est vraiment abasourdie par tout ce qui lui arrive. Mais elle a une autre raison aussi.

Elle profite de la douceur du lit pour se mettre en méditation. Elle doit tout refaire, la relaxation corporelle, les respirations, la relaxation mentale. Elle s'est beaucoup rouillée chez Frédérique, qui bouleversait en permanence ses horaires et ses résolutions.

Sur quoi médite t-elle? Sur la Mère Grand, bien sûr.

«Mère Grand! Mère Grand!»

Elle refait à nouveau le vide mental, car elle le sait, se mettre dans un état de demande, d'attente fébrile, est le meilleur moyen de ne rien recevoir. Paix, et ce qui doit venir viendra. Fichtre, ce n'est pas facile de se tenir dans cet état. Non-attente, réceptivité. Ce qui doit venir viendra. Si rien ne vient c'est qu'il n'y a rien à voir. On n'en est pas affecté. Des images parasites passent, le passé, des histoires triviales. Quelle bagarre dans la tête de Brigitte! Mais tout au contraire d'attaquer ces parasites, il s'agit de s'en détacher, de n'y attacher aucun intérêt, de les laisser passer sans s'y accrocher, comme si leur disparition même n'avait aucune importance. Mais cela est beaucoup plus difficile que de les attaquer.

...

...

 

...

...

Un paysage de vapeurs laiteuses et de nacres irisées, avec un soupçon de rose, une splendeur baignée de lumière de toutes parts, sans aucune ombre...

La Mère Grand est là, debout au milieu d'un jardin de perles avec des fleurs de porcelaine. Elle est vêtue d'une longue robe blanche vaporeuse, très romantique, pleine de dentelles. Ses cheveux à peine roses, tout tissés de rangs de perles, ondulent autour de sa silhouette. Elle a une démarche rêveuse, flottante, que Brigitte ne lui avait jamais vue, mais qui est pourtant tellement d'elle... Son visage est très clair, fin, noble et lisse, sans une seule ride, comme quand elle était jeune fille, délicieusement auréolé de flou à la mode de ces anciennes photos des années 1910. Elle semble sourire à Brigitte, tente de parler, puis se ravise: l'essentiel ne peut s'enfermer dans des mots. Elle penche tendrement la tête, tend le bras, et les plis de sa robe, sans poids, l'accompagnent rêveusement. Elle montre quelque chose d'important, l'oeil noyé de subtile lumière, puis la douce vision s'estompe...

      Brigitte bondit de son lit!

   Ouuuaaaah!

      Quelle Beauté fantastique! Quelle féerie!

   Quelle vision inimaginable!

         Quelle puissance d'Amour en rayonne!

   Elle... Elle a vu sa Mère Grand!

      Elle a fait ça!

Même sans aucune preuve concrète, elle est parfaitement certaine que la vision est réelle. Il s'agissait d'une image mentale identique à toutes les autres, mais qui s'est imposée à elle avec bien plus de force et de netteté que ces images que l'imagination crée en surabondance pour peu qu'on la laisse divaguer. Surtout elle vibrait sur des octaves bien plus élevés. Et elle ne correspondait pas à ce que justement elle aurait imaginé. Et au-delà de tous les arguments, elle le sent... Elle est émue, toute remuée.

Ce qui la surprend surtout, c'est finalement la facilité avec laquelle elle est parvenue à capter. Est-ce dû à la fraîcheur de la mort? Ou à son lien très personnel avec sa grand-mère?

En parlera t-elle à son oncle? Non, elle en a déjà bien assez dit. C'est trop personnel, trop intime. Comment dévoiler cette merveille ineffable à cet homme aux vibrations tout de même grossières, malgré son honnêteté?

 

Toujours dans son lit, Brigitte fait le point.

Elle qui redoutait de se retrouver sans ressources ni lieu, en tout cas ce mesquin et injuste problème est résolu. Le Jésus... Les anges... Sûrement qu'ils ont arrangé ça pour elle. Mais c'est bien sûr: la Mère Grand l'a dit!

Quel effet cela lui fait-il? De la gratitude, bien sûr. Du contentement? Quelle responsabilité! Pourquoi fait-on ça justement pour elle, quand tant d'humains sincères et droits sont laissés dans la panade chronique? Quand la moitié du monde ne mange pas à sa faim? Une seule explication: la mission. Sûrement qu'elle n'a pas intérêt à la rater, cette mission. Ce doit être de la plus haute importance pour que des anges se soient ainsi laissés aller à guider la main d'un notaire. Ce n'est pas du tout de leur niveau habituel!

En quoi peut donc bien consister cette mission? Mystère! Sûrement en rapport avec la sauvegarde de l'Humanité. Elle aspire bien à y participer, mais cela remonte à son adolescence. Pas à son enfance. De cet âge de sa vie, elle n'a aucun souvenir qui puisse évoquer la moindre destinée cosmique. Elle était une petite fille tout à fait ordinaire, juste plus sensible peut-être.

Faute d'en savoir plus, elle se penche sur le dernier problème: que va t-elle faire maintenant? A priori elle n'a aucune idée. Un centre de stages, une sorte d'Ashram? Une ferme d'agriculture biologique? Non, plutôt l'Ashram, il y a plus de gens à rencontrer, plus de coeurs à allumer. Mais l'ennui c'est qu'elle ne se sent pas du tout l'âme d'un gourou pour diriger un centre. Elle souhaiterait plutôt une équipe, sans chef, de gens responsables et idéalistes. Mais pour le moment l'équipe est plutôt maigre...

Bon, c'est comme pour le reste. Faire confiance aux anges, qui ont si bien fait leur travail jusqu'à présent. Si elle ne sait pas, c'est sans doute qu'elle ne doit pas encore savoir, ou que le nécessaire lui sera dévoilé en temps utile.

En attendant, le mieux qu'elle ait à faire est de s'occuper d'elle-même, de méditer et de travailler sur son harmonisation avec l'univers. Elle a deux ans de retard à rattraper. Ce travail sera de toute façon utile, quoi qu'il arrive.

Sur ces revigorantes conclusions, elle saute du lit, s'habille en un tournemain, toute dansante, sans pour autant négliger de soigneusement refaire le lit: c'est signe qu'elle a la pêche.

Arrivant dans la salle à manger, elle y trouve l'oncle qui déjeune. Il prend son temps aujourd'hui.

«Bonjour!

- Bonjour, Brigitte. Ah, On dort bien, ici, un régal. Si tu veux, la salle de bain est impec, tu peut aller l'étrenner.

- Je te remercie. Sais-tu, Tonton, que ton travail a une signification cosmique?

- Oh dis eh tu charries!» Et ils rient tous les deux de bon coeur.

Discrètement elle jette un coup d'oeil sur le menu du tonton: café noir, pain blanc, pâté pas végétal, jambon. Il est vraiment temps qu'elle se mette au boulot.

 

 

 

La première sortie de Brigitte est pour les locataires de son immeuble.

Un magasin de mode d'où émane en permanence un angoissant battement mécanique... (la «musique» de ces années là)

Au-dessus, un conseiller financier avec son cabinet tout tapissé de vieux cuir. Il n'écoute jamais de musique d'aucune sorte. Il appelle Brigitte Madââme, et lui signe ses papiers avec le sérieux d'un banquier. Mais attendez, vous allez voir que c'est lui le moins enquiquinant.

Au second le coiffeur d'en face habite seul, dans un fourbi indescriptible, plein d'hideux modèles de coiffure et de photos pornos. Il accueille Brigitte en l'appelant, goguenard et concupiscent, «Ma proprio hippie!» ce qui d'emblée l'exaspère plus que tout le reste. Tête à gifles, va! Payer son loyer sera sa punition.

Au troisième, la gérante du magasin d'en bas, mince silhouette toute vêtue de noir, toute vite vite investissement créneau à exploiter... Et qui toute la nuit écoute encore la même infernale musique.

Enfin sous la mansarde, le seul luxe: Ce brave coeur de Jeanne du village de Mère-Grand, qui coule ici ses derniers jours heureux pas loin de ses petits enfants. Heureusement, elle est sourde, et n'est pas dérangée par le vacarme d'en-dessous. Son loyer est symbolique: la Mère Grand ne l'a jamais augmentée depuis dix ans qu'elle est là. Et avec Brigitte, elle risque d'attendre encore longtemps. De toute façon cet argent-là ira à l'Abbé Pierre, Brigitte ne saurait le garder pour elle, même avec un ordre de mission dûment signé.

La Mère Grand a bien fait son boulot: Vraiment Brigitte est sûre de n'entuber personne. En tout cas personne d'honnête... Elle peut empocher ses loyers sans honte. Enfin, tout de même, c'est bien parce qu'elle a une mission, sans quoi elle aurait revendu ce vieux bâtiment illico.

Ce problème de conscience réglé (ou au moins apaisé) elle doit s'occuper d'elle. Des vêtements présentables. Il faut retourner à la grande ville de ses parents, car c'est dur à trouver, entre la mode gribouille et la grisaille classique. Heureusement une femme peut maintenant s'habiller à peu près comme elle le veut, ce qui est encore loin d'être le cas pour un homme.

Le seul luxe qu'elle se concède, et encore c'est pour la méditation: un lecteur de cassettes, et de quoi l'alimenter. Kitaro, Vangelis, Jarre, Klaus Schultze. Pour les Deuter, Aura, Iasos, Aeoliah et compagnie, elle a leurs adresses, mais à cette époque il fallait les commander directement en Californie, et c'est plus long. Ah aussi les photos des planètes lointaines, Jupiter et Saturne, les galaxies et nébuleuses, plus quelques livres.

Elle n'aura pas à s'occuper des lapins de Mère Grand, Grisou et Patapon. A son arrivée ils n'y étaient plus. Sans doute son père et l'oncle les auront solutionnés à leur façon. Mieux vaut ne pas leur demander ce qu'ils sont devenus...

Le temps de s'installer, de ramasser des feuilles pour couvrir le jardin avant l'Hiver, de repeindre un peu par ci par là, alterné avec des périodes de méditation et de lectures...

 

Les pièces du bas gardent leur destination primitive: cellier, salle de bains, salle à manger-cuisinne... En haut l'ancienne chambre de Brigitte garde cette fonction. Il y a une autre petite pièce, où l'on accède par un couloir bas, où autrefois dormaient ses parents: elle sera la chambre d'amis.

L'ancienne chambre de Mère-Grand reste... un sanctuaire. Il a suffit de mettre des rideaux sur les meubles de bois sombre, de convertir la table en étagère pour la musique et l'encens, plus un grand tapis rond en paille au milieu, et un autre de yoga pour méditer allongé. Tout à fait au centre, une minuscule table basse fait un petit autel, avec une nappe blanche et une bougie, qu'elle allume en entrant et mouche en sortant (On ne souffle pas sur une bougie de méditation)

Les réflexes de rituel appris à Peyreblanque ressortent tout naturellement, et Brigitte s'y met avec le plus grand sérieux.

Il faut dire que pendant cette période, Brigitte médite facilement, avec un Enthousiasme tranquille et puissant. Elle atteint des niveaux assez élevés, qu'elle tient, et se constitue ainsi un petit égrégore personnel.

 

Redoublant d'Enthousiasme pour sa méditation, elle ressent une énergie au niveau des reins... Cela commence curieusement quand l'intestin vient de se libérer: Les énergies vitales fonctionnent sans s'encombrer de nos catégories ni de nos préjugés! Brigitte ne se doute pas encore de quoi il s'agit, et nous sommes malheureusement obligés d'arrêter à ce stade de décrire publiquement certains aspects de son travail intérieur, car il est dangereux de s'aventurer dans ce nouveau domaine sans le connaître.

En effet ce que l'on appelle traditionnellement la montée de la Kundalini va vraiment libérer des énergies considérables agissant sur le corps et surtout sur le cerveau, donnant enfin la possibilité de purifier véritablement, à la base, tous les engrammes nerveux, réflexes conditionnés et névroses de toute sortes... au niveau des neurones mêmes, par le contrôle direct de l'esprit, précisément sur l'énergie nerveuse qui les y avait verrouillés, cette fantastique puissance auto-organisatrice, cet algorithme génial qui d'un amas brut de cellules et d'un peu d'amour fait le cerveau d'Einstein, de Léonard de Vinci ou de Gandhi!

Qu'une si merveilleuse et émouvante force créatrice ne donne habituellement que les médiocres résultats que l'on connaît vient de ce que l'immense majorité d'entre nous vivons sous l'empire quasi absolu de nos névroses. Elles dictent intégralement nos opinions et convictions, que nous croyons pourtant choisir librement: voilà sans doute une des plus grandes illusions de la condition humaine! Tous nos beaux arguments ne font que justifier a posteriori ces choix erratiques, et uniquement à nos propres yeux! Ce que les psychologues appellent «rationaliser». Ces processus malsains privent le mécanisme autoformateur de direction, et le laissent tourner en rond sans utilité, sans pouvoir intégrer de nouvelles informations, malgré toutes les souffrances que cela peut entraîner. Ainsi chaque fait nouveau est classé «bon» ou «ennemi» selon qu'il cautionne ou contredit l'opinion préexistante, selon qu'il produit une émotion gratifiante ou dérangeante. Et cela au lieu d'être utilisé pour bâtir une Sagesse qui ne peut que forcément se situer au-delà de tout intérêt personnel, au-delà de n'importe quel clan ou convention artificielle. Et ainsi, le cerveau de la quasi-totalité des humains est bridé au dixième, au centième, voire au millième de ses fantastiques possibilités... Même Brigitte était ainsi limitée, il y a peu encore. Que cette énergie se mette au service de l'esprit, même indirectement, et les plus vastes horizons s'ouvrent... Toutefois l'esprit seul n'a aucun pouvoir, il lui faut utiliser l'intellect et les émotions, et c'est bien pour cela que tous les véritables exercices spirituels nous apprennent à utiliser ces derniers au service de l'esprit, et non pas à les éliminer. Et quand je dis émotion, ce n'est pas une vague extase éthérée, c'est bien d'émotion intense et physiquement vécue qu'il s'agit! Par contre il faut éliminer soigneusement toute tentative de prise de pouvoir par l'égo, ainsi que toute interférence des dis-réalité extérieures. en effet, leur donner de tels moyens mènerait rapidement à des catastrophes.

Un tel pouvoir est la seule clef d'une réelle et complète libération de toute psychologie et d'une authentique Réalisation intérieure. Avec tous les dangers qu'une aussi grande puissance implique si ce processus perd son contrôle spirituel. Ça ne peut pas être une simple «expérience spirituelle» pour amateurs de sensations étranges, ni un moyen de prendre le pouvoir sur les autres. Le Kundalini Yoga n'est pas beaucoup enseigné, ou réservé aux seuls adeptes qui le méritent. Mais il peut aussi se révéler spontanément à ceux qui sauront en faire bon usage.

Brigitte ne s'en rend pas encore compte, mais elle est guidée, des êtres bienveillants viennent pendant son sommeil lui faire des massages et d'autres soins. Parfois le souvenir lui en reste à son réveil, sous forme d'étranges et délicieux frissons...

Ah, si elle savait que certains de ces êtres sont des amis à elle si chers...

Elle n'est pas au bout de ses surprises.

Dommage que nous ne puissions en dire plus, car elle entre enfin dans un monde merveilleux et passionnant.

 

Dans l'armoire du sanctuaire, elle a trouvé la boîte d'aquarelles de la Mère Grand, plus d'autres dessins. Des esquisses des deux tableaux. Elle avait compensé son manque d'entraînement par une patience à toute épreuve et une délicatesse de gestes exquises. Essayez donc de vous mettre à peindre à soixante-quinze ans, avec des mains qui pendant toute une vie ont dû laver le linge à la main, dans l'eau glaciale de l'hiver...

 

L'une des esquisses de la planète bleue porte cette inscription, en lettres d'écolier de différentes couleurs: «Eolia» mais curieusement elle ne figure pas sur le définitif. Ce dernier arbore également (elle ne s'en était pas aperçue d'emblée) l'étoile à quatre branches et le coeur, mais en tout petit, sur un des continents, comme pour signaler un lieu particulier.

La Mère Grand avait aussi peint, sur sa lancée et probablement de sa propre initiative, une dizaine de paysages en style naïf, joliment coloriés, sans ombres et tout gorgés de Soleil. La plupart sont terriens, mais parfaits, pleins de fleurs et de jolies maisonnettes, et des montagnes, qu'elle n'avait pourtant jamais vues de son vivant. Il y en a même un en style japonais.

Mais l'un de ces tableaux fait exception. La grande feuille blanche est juste effleurée d'un pinceau pastel, rose, pêche, ou mauve. Brigitte reconnaît la vision qu'elle a eu le matin de son arrivée, en méditation. Ainsi cela non plus ce n'est pas un rêve... Ce paysage de lumière, de nacre et de porcelaine n'est pas si bien rendu qu'en réalité, les fleurs ne sont pas si puissamment agencées, mais c'est bien lui...

Pendant le premier mois, Brigitte ressent de temps à autres la douce présence de sa grand-mère, lors de ses méditations dans le sanctuaire. C'est comme si elle était là, assise à côté d'elle, en silence, comme elle le faisait parfois de son vivant, de la couture à la main. Mais bien sûr si Brigitte ouvre les yeux, elle ne voit rien. Une fois elle arrive à stabiliser cette sensation, en ne s'y accrochant pas. Alors à sa grande surprise, une image surgit soudain dans son esprit: la chambre, telle qu'elle est, mais tout autour d'elle, même derrière elle. Ah! Essayez donc de faire une image mentale derrière, vous.

Mais ces présences et autres phénomènes cessèrent tout à coup, et ne se sont plus jamais reproduits depuis. Où Mère Grand est t-elle partie?

Brigitte, après avoir contemplé les feuilles couvertes de merveilles mêlant subtilement les beautés du passé avec les rêves du futur, regarde le pinceau... le saisit.

Elle a du temps. Son premier essai est aussi malhabile que celui de la Mère Grand, mais il lui plaît. Il reflète bien le monde Harmonieux dont elle rêve. Lors de son prochain séjour en ville, il lui faudra acheter du meilleur matériel, des pinceaux, de la gouache.

 

Curieusement, les rêves de Brigitte restent ambigus, quoique moins que chez Frédérique. Le trouble qu'elle ressentait chez lui était très certainement dû à leur relation faussée, en particulier cette angoissante sensation de saleté cachée ou d'horreur pouvant sortir de sous la terre. Cette sensation n'a pas totalement disparue: probablement d'autres problèmes encore dans l'esprit de Brigitte restent à dissiper. Et puis, elle se passerait bien de rêver presque chaque nuit qu'elle retourne vivre avec Frédérique... Pourquoi? Sans doute, ce qu'elle croyait vivre avec cet homme était une image de la véritable vie à laquelle elle aspire. De voir cette image se dérober a été un choc... Et elle rêve de retrouver, non pas Frédérique personnellement, mais la chaleur vibrante de la communion profonde avec un autre être.

Brigitte a disposé les deux tableaux planétaires au mur du sanctuaire. Souvent elle les contemple, tentant en vain de percer le mystère qu'ils recouvrent.

La planète de Brigitte? Eolia? Aeoliah? Elle écoute cette musique, contemple, mais les deux astres restent muets. Une nuit, pourtant...

(Musique: LOGOS, La Lune des Sages: Altaïr) Brigitte rêve. Elle flotte, incorporelle, simple point de conscience observatrice. La petite planète grise est devant elle. Un peu plus loin flotte un vaste globe bleu, uni, impénétrable. Vu d'ici, l'étoile jaune est à peine visible, petite tache ternie par le temps.

Maintenant commence un formidable travelling. L'astre gris grossit, grossit... Déjà vu, mais toujours aussi puissamment émouvant... La vue de l'espace devient paysage, la vaste croix jaune est là, le coeur rose en son centre grossit, la pyramide devient visible... Toujours avec une lenteur théâtrale, elle s'immobilise à proximité de l'impossible construction, qui ne doit pas faire vingt mètres de haut. Tout autour, des traces, comme des déblais... déjà vu?

Soudain un monticule s'agite. La neige jaunâtre s'entrouvre, s'écarte. Une forme gelée émerge, rampe, se dégage...

Un hurlement ultrasonore pulvérise la dernière croûte de givre, qui rejaillit de part et d'autres, retombant en un gracieux ralenti à plusieurs dizaines de mètres, sans faire de volutes de poussière, faute d'air.

L'objet paraît, neuf et simple comme un jouet d'enfant: un cylindre jaune vif, aux bouts arrondis, monté sur des chenillettes rouges carénées. Devant un soc de bulldozer, également rouge. Aucune trace apparente de moteur, de cabine, ni même de caméra ou de détecteur d'aucune sorte sur cet engin qui ne fait pas plus d'un mètre de long.

Le petit buldozer-robot s'est éveillé d'un long sommeil, alerté par quel signal inconnu? A quelle besogne s'attelle t-il? Sans tarder, le voilà qui pousse diligemment devant lui des pelletées de glace, et les rassemble au pied de l'édifice. Sans doute aménage t-il une rampe d'accès à la porte scellée que Brigitte remarque seulement à ce moment, sur le flanc de la pyramide, à quelques mètres du sol.

Il serait faible de dire que Brigitte se réveille émue, le coeur battant. Il fait plein Soleil, mais un étrange silence règne. Quelle heure est-il donc? Pourquoi s'est elle éveillée si tard? Le réveil marque deux heures quinze. Du matin... Ce qu'elle avait pris pour le Soleil disparaît soudain, et l'obscurité de la nuit reprend ses droits.

 

Curieusement elle se rendort aussitôt, si bien que le matin au lever elle se demande si l'étrange lumière n'était pas qu'un rêve de plus...

 

Brigitte maintenant ne s'étonne plus de rien. La méditation intensive y fait sans doute beaucoup, mais au point où elle en est, ce ne sont pas des appels de phares venus du ciel qui vont rajouter au mystère.

Il faut bien se rendre compte de l'état de conscience où elle se trouve. Elle est de plein pied avec le mystère. Elle est pénétrée de la conscience aiguë d'une réalité subtile, mais essentiellement plus authentique que les apparences de la vie quotidienne. De puissantes forces agissent et voyagent dans l'univers. Quelque part un rôle l'attend. Des éléments qu'elle ne connaît pas se mettent en place. On lui fait signe: est-elle prête?

En quoi consistera son rôle? Quels gestes devra t-elle accomplir? Si on ne lui dit rien, serait-ce parce qu'on n'attend pas d'elle une action particulière, mais simplement d'être elle-même, d'être en Harmonie, quand le moment sera venu?

Par moments elle se sent puissamment épaulée.

Mais à d'autres, humainement, elle doute.

 

Les rêves du petit robot jaune reviennent plusieurs fois, mais sans cette puissante sensation de réalité. Une nuit, Brigitte est sur la rampe, qui s'édifie petit à petit. Le robot arrive... et s'arrête devant elle. Il en émane comme une conscience, une salutation. Ce qu'elle pensait être un robot est-il bien une mécanique comme celles de la Terre? Ce qu'elle pensait être un rêve est-il bien un rêve?

En tout cas elle n'est toujours pas plus avancée sur la signification de tout cela. Qu'y a t-il dans la pyramide? Où sont ces deux astres? Quels rapports ont-ils avec sa destinée? En quoi consiste sa mission? Qui sont les douces et puissantes présences qu'elle ressent parfois autour d'elle?

Un soir c'est particulièrement net. Elle vient de se coucher et pense à tout autre chose. Elle est comme interpellée gentiment. Elle le sent. C'est vraiment une présence, comme si quelqu'un s'était allongé juste à côté d'elle! Surprise d'une telle familiarité pour une entité mystique, Brigitte se met en méditation. Bien sûr elle ne capte rien avec ses sens, mais dans son coeur, dans son âme elle ressent. Elle tente de capter une image. Une lumière d'un violet extrêmement intense l'inonde. L'aura... Elle scintille entre l'indigo et le pourpre les plus profonds, une féerie intense, une pureté, une profondeur sidérale...

Cette puissante et ineffable sensation se maintient en elle tous les jours suivants, ne baissant que progressivement.

Ah qu'elle aimerait se confier! Mais à qui? Suite au fiasco de Frédérique, elle a perdu les liens avec tous ses amis «spiritualistes». Seuls son oncle, et plus rarement ses parents lui rendent visite. Un moment elle avait caressé l'espoir que ces personnes admettent son but, son idéal, même sans partager ses expériences. Au moins, elle n'est pas en conflit avec sa famille, qui semble lui vouer une amitié aimable. Ils ne la contredisent pas, lui rendent volontiers service.

Mais cette amitié se montre vite ambiguë. Insidieusement, son père et parfois même l'oncle parlent de son sanctuaire et de sa pratique végétarienne comme des caprices qu'il sera bientôt temps d'arrêter. De la part de l'oncle, c'est sans doute par effet perroquet, mais son père semble avoir une idée derrière la tête. Il lui rend visite sans prévenir, pour mille prétextes, furète dans les chambres, et toujours recherche précisément ces discutions que Brigitte préférerait éviter. Elle le trouve même une fois dans le sanctuaire, et doit se fâcher pour qu'il promette de ne plus jamais y entrer!

Peut-être l'oncle un peu spirite aurait-il été réceptif à certaines des choses qu'elle lui a dites, mais si son père repasse derrière elle pour démolir ce travail, il vaut sans doute mieux ne pas continuer... Ah quand donc ces humains seront-ils clairs et simples? Quand donc se souviendront-ils le lendemain de ce qu'ils ont décidé la veille?

Comme beaucoup d'autres humains, son oncle s'éveille par sursauts, se rendort pour quelques années, progresse par petites étapes... Quant à son père, ses rares crises de Sensibilité ne lui sont guère profitables: son âme est encore bien trop faible pour pouvoir stabiliser cet état, ou même seulement en comprendre la valeur.

 

 

Que les journées sont longues, quand on n'a pas une occupation précise!

Ses aménagements terminés, le jardin prêt, Brigitte n'arrive pas à remplir son temps avec la peinture. Pas question non plus de rester assis en lotus toute la journée. Le jardin est tout semé. Et les petits chemins alentour n'ont déjà plus rien à lui faire découvrir.

Certes sa vie mystique est intense, en ce moment. Mais, plus concrètement il manque quelque chose. Un but à quoi consacrer les énergies qui bouillonnent en elle.

Elle a la sensation d'être coupée du monde. Personne ne sait ce qui se passe, personne avec qui partager. Le monde continue sans elle, vers le meilleur ou vers le pire. Elle tourne à plein régime, mais elle est débrayée.

Brigitte a tout ce qu'il faut pour être heureuse. Ou presque.

Elle s'ennuie.

Il lui faudrait être utile à quelque chose.

Elle aspire à....

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 14       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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