Naufragée Cosmique        Chapitre 6       

Chapitre 6

Lutte intérieure.

Une nouvelle année de faculté, la troisième... Brigitte, qui était partie si sérieusement dans ses études de sciences humaines, est maintenant nettement refroidie, surtout que redoubler n’est jamais passionnant. Et puis, même si elle ne suit pas Marc dans son histoire de clé mystique de la philosophie, elle est tout de même forcée d’admettre que ce qu’elle apprend n’a pas de fil conducteur, que ça tourne autour du pot sans jamais le trouver. On dirait que chaque philosophe a entamé la quête à sa manière, souvent pertinente et intelligente, chacun partant d’une façon différente de voir le monde, pour se rapprocher les uns des autres au fur et à mesure de leur cheminement. Puis, s’approchant de la solution (la prise de conscience, la Beauté de l’univers) chacun s’esquive alors et invente de toute pièce des trucs pour rester dans le conventionnel, par exemple Freud avec son instinct de mort.

En plus les programmes ont été modifiés, ce qui lui fait presque tout à réapprendre! Mais il y a autre chose dont Brigitte ne se rend pas compte: Ses nerfs sont maintenant fatigués. Rien d’irréversible encore, mais insensiblement l’effort intellectuel lui coûte de plus en plus, le réveil est devenu pâteux, son humeur plus maussade et irritable. Brigitte, sans trop se le dire encore, est lasse de ses décevantes études, des soirées tardives, de la nourriture carencée et dévitalisée qui est encore son ordinaire au restaurant universitaire... Et surtout de vivre en porte-à-faux avec cette société anormale, sans l’approbation de ses semblables, entre une froide indifférence et une sourde hostilité.

Elle retrouve Roger, pour sa dernière année. Lui aussi est fatigué, il espère tenir encore. Il a dû passer l’été seul en ville à réviser. Il n’a pas eu cette fois autant de chance que Brigitte. Heureusement sa chambre d’étudiant est maintenant mieux placée, question bruit. Brigitte va le voir de temps à autres, pour de longues discutions, à propos d’écologie et autres recettes pour refaire le monde. Mais il ne souhaite toujours pas participer au groupe de Brigitte. Dans sa situation, finalement, elle le comprend.

Brigitte, elle, est bien décidée à s’y investir. Seule limite: pas plus de dix heures le soir. Trop c’est trop! Cela laisse tout de même pas mal de possibilités. Tenir les permanences, par exemple, et c’est passionnant car elle reçoit plein d’inconnus qui cherchent à comprendre ce qu’est l’écologie. Mais ce qui lui plaît le plus ce sont les visites et les stages.

Elle n’ose pas aborder trop franchement Marc, à cause de ses choses spirituelles, mais en même temps elle attend beaucoup de lui, pour la relaxation. Elle se rend bien compte que son expérience avec la fleur va plus loin que la simple décontraction musculaire, que cela touche à la conscience. Il y a là quelque chose d’important à creuser.

Aussi elle garde un oeil sur ce que Marc propose, et ne manque pas une occasion de se rapprocher de ses activités. Une fois, elle sèche même un cours de français. Voici Brigitte qui fait du Taï Tchi, l’inévitable et d’ailleurs très recommandable gymnastique chinoise. La voici qui fait du do-in, qu’on lui avait d’abord présenté comme un massage érotique, mais qui est en réalité une technique de guérison dérivée de l’acupuncture. Marc ne manque jamais de l’inviter. Heureusement, il n’impose pas un prix minimum aux stages payants. En effet Brigitte n’a qu’un budget strictement calculé, et de telles dépenses ne passeraient pas inaperçues de ses parents.

Voici Brigitte qui fait du Hatha Yoga, et trouve cela très agréable. Cette belle discipline va elle aussi plus loin que le simple plaisir de la détente et du travail du corps. Sans doute, se dit Brigitte, ceux qui, il y a tant de siècles, ont inventés ces exercices, étaient conscients. Dans une posture de Yoga, tout le corps est détendu; seuls travaillent les muscles chargés de maintenir la posture. Il y a à la fois relaxation et activité. Ces deux qui semblent si antagonistes à la mentalité occidentale sont ici fraternellement unis. Avec d’ailleurs une étonnante facilité: il suffit de ne plus chercher à les opposer. Laisser aller... Faire, laisser aller, laisser faire... Marc parle du concept bouddhiste de Non-Action, que l’on a vite fait de prendre à contresens si on n’a pas expérimenté cet état intérieur propre aux postures de Yoga. La non-action est en fait l’action juste, dépouillée de toute fébrilité, de tout accaparement, de tout sentimentalité inutile ou déplacée. Action qui sert uniquement à ce à quoi elle doit servir, qui n’est plus un prétexte, ni un paravent, ni un divertissement. Faire juste ce qu’il y a à faire.

Comment communiquer, expliquer de telles notions inaccessibles à l’analyse intellectuelle, autrement qu’en les donnant à expérimenter, à vivre? Le langage ordinaire paraît bien pauvre pour exprimer ces réalités d’un autre ordre. Seules ces pratiques millénaires ont ce pouvoir. Il faut le vivre, ou sinon se taire. Ça ne marche pas si on cherche à analyser, à appréhender, pas plus d’ailleurs que si l’on attend que se déroule quelque phénomène parapsychologique ou religieux.

 

Toutes les expériences de Brigitte ne sont pas agréables, loin de là. Lors d’une nouvelle visite à une ferme biologique, où les fermiers parlent aussi d’élever leurs enfants selon une méthode nouvelle, elle s’attend naturellement à retrouver une maison fleurie et de gentils gamins aux merveilleux cahiers. En fait toute cette visite, malgré un radieux Soleil, se révèle une caricature de la première. La cour est sale, la maison sans aucune recherche, les enfants de véritables voyous de six et huit ans. Leurs cahiers ne montrent que de moroses gribouillages nerveusement tracés à grands traits hâtifs. Les brebis bêlent tristement en retrouvant leurs agneaux, comme pour dire «Ouf ils ne sont pas encore partis à l’abattoir aujourd’hui». Ces pauvres bêtes sont logées dans un hangar en tôle, mi-zone industrielle, mi-bidonville, dont les fermiers semblent très fiers: ils l’ont bâti eux même, à grand renfort de «Nous on s’assume», «Nous on est réalistes».

Elle hésite à se faire une idée: ce sont des écologistes. Ils ont sans doute leurs raisons. Il faut être «tolérant», voir en chacun le bon côté. Brigitte sait depuis longtemps que les idées préconçues sont souvent à revoir à la lumière de ses prises de consciences successives. Mais ce jour-là la couleuvre est un peu grosse à avaler: Faut-il renoncer à la Poésie pour bâtir une société écologique? Faut-il abandonner la gentillesse et accepter les moqueries de ces gamins brutaux que l’on doit séparer d’avec une petite visiteuse de leur âge?

Autour d’un goûter copieusement arrosé de gros vin rouge «biologique», dans la grande salle de ferme aux poutres noires de fumée, elle cherche à comprendre et pose quelques petites questions. Marc et Yolande observent sans piper mot.

«Moi ce que j’aimerais c’est une société de confiance, surtout pour les petits enfants. Ça m’a fait une drôle d’impression tout à l’heure de voir la fillette pleurer, elle qui était si contente de trouver des copains!

- Oui, bien sûr! Mais c’est la vie! Il faut bien qu’elle apprenne à se défendre! Qu’elle affirme sa personnalité!» (La petite fille regarde le fermier de ses grands yeux... Que de tels propos peuvent-ils bien signifier pour elle?)

«Comment cela? L’autre fois on critiquait l’école de dans le temps qui marchait à la trique, en disant que ça faisait des névrosés et des pervers, et maintenant les coups de ces gamins lui font du bien!

- Il faut bien qu’il exprime sa vitalité, mon gamin!

- Ah bon? Pourquoi le ferait-il de cette façon? Il n’y en a pas de plus harmonieuses?

- Ecoute mon gamin en dehors de l’heure de classe il est libre de s’exprimer et de faire comme il veut! D’ailleurs je n’ai pas le temps de le chouchouter, avec les bêtes, les cultures, le marché... Alors il faut bien qu’il s’assume!

- C’est vrai, Brigitte, il ne faut pas chercher la petite bête. Moi je les trouve très vivants ces enfants» reprend Eric, du groupe écolo. Brigitte réalise soudain que plusieurs membres du groupe lui lancent des regards désapprobateurs, ou font des ouiouioui serviles en direction du fermier.

Brigitte, les joues brûlantes, n’ose plus élever la voix... Evidemment, si ces enfants sont livrés à eux-même toute la journée, rien d’étonnant à ce qu’ils soient intenables... La boue des cours de ferme, pour «naturelle» qu’elle soit, ne réussit pas mieux aux enfants à la dérive que le goudron des villes. L’éducation laxiste ne vaut pas plus que l’autoritariste. Peut-être même est-elle pire encore.

Un peu plus tard la discussion repart sur le vin. Un peu, cela avait passé, malgré le viscéral dégoût de Brigitte pour cette drogue. Mais là, à ce goûter, ce n’est pas qu’un peu! En plus ce type est insupportablement prosélyte, il sert tout le monde, sans demander avis, et devant le refus de Brigitte, il insiste avec colère: «Mais gouttez, mademoiselle, ce vin ne vous fera pas de mal, il est biologique.

- Mais il contient de l’alcool tout de même!

- Oui, mais de l’alcool naturel, qui n’est pas toxique.»

Comment ne pas être sidéré de telles énormités? Brigitte ose encore bredouiller:

«Aah? Quelle est la différence entre l’alcool naturel et l’artificiel?

- Brigitte! Laisse un peu! Coupe Monique.

- Il faut être réaliste, les gens ils ne sont pas prêts à vivre comme des moines, aussi nous on fait ce que les gens demandent, si on veut gagner notre vie.

- Brigitte! Coupe encore Eric, sans raison, car Brigitte n’a rien dit.

- Alors on fait du vin biologique, ce qui permet de le vendre bien plus cher. Et on fait aussi de la viande biologique, c’est très demandé.

- Mais...

- Brigitte! Ecoutes, c’est très intéressant de voir ces réalités économiques!

- Tu devrais en goûter, il est très bon»

Brigitte se sent maintenant très mal à l’aise de cette subite et incompréhensible agressivité, elle préférerait être ailleurs, se retirer de cette discussion biaisée dont elle ne comprend pas du tout le but, qu’elle n’a pas cherchée. Mais l’autre la presse et continue:

«Moi, vois-tu, ça m’énerve de voir des gens comme ça qui savent tout, qui jugent tout, qui veulent faire de l’écologie un truc chiant, un nouveau catéchisme!

- Mais je...

- Ecoute le, Brigitte, c’est très intéressant de connaître ainsi son expérience humaine d’agriculteur!» (L’agriculteur, ou plutôt l’exploitant agricole, commence à s’énerver pour du bon, devient hargneux:)

⚠ «Nous on se casse le cul pour que vous à la ville vous ayez des bons produits impeccables et en retour on se fait critiquer, agresser! Vous les végétariens vous êtes toujours agressifs, ça vous réussit pas vos régimes étriqués pleins de privations et de désirs refoulés de vin ou de tabac! Des curés que vous êtes! Moi si tu veux savoir, des fois je les tue moi-même les agneaux, j’ai du sang plein les mains, c’est ça l’écologie!» (La petite fille fait une moue écoeurée... que bien sûr personne ne remarque, pas même ses parents)

Cette fois Brigitte abandonne, bien trop abasourdie pour être fâchée... Ce type est fou? Se demande t-elle. Pourquoi cette tirade contre les végétariens? Qu’ont-ils fait? En quoi cela la concerne t-elle? Elle ne l’est pas, et n’a jamais prétendu l’être. Pourquoi se vanter ainsi de tuer des agneaux? Brigitte sent bien que, même s’il faut en passer par là pour manger de la viande, il n’y a vraiment pas de quoi étaler comme un exploit cet acte tout de même sinistre...

«Brigitte, il ne faut pas te fâcher comme ça, les relations humaines c’est pas toujours facile, et il faut comprendre les producteurs, il font un travail ingrat, quand nous on ne fait rien en ville...

- Rien? Et mes études, alors? Fait-elle d’une voix éteinte.

- Ecoute Brigitte, ne recommence pas!»

Brigitte n’a plus le courage de rien dire, maintenant. Même son amie Monique est entrée dans cet incompréhensible jeu de massacre. D’ailleurs son rire est devenu vulgaire, sous l’effet d’un verre de vin dont elle n’a pas l’habitude, et aussi faux, forcé: elle sait bien quelque part en elle même qu’elle a tort. Paradoxe de cette drogue qui obscurcit la volonté tout en laissant la conscience parler... En vain.

Sur le chemin du retour, dans la petite voiture, Brigitte sent sa bouche se tordre, comme quand petite enfant elle avait envie de pleurer. Elle ne répond pas à Monique qui prend les autres à témoin: «Oui, Brigitte elle s’est un peu disputée avec Noël. Mais ce n’est rien, c’est pour des choses pas importantes. Il ne faut pas trop s’attacher à des détails. Noël c’est un brave type très sympa, qui sait bien jouer de la guitare, c’est un antinucléaire convaincu: il tient à sauver sa peau, lui.» Et les autres regardent Brigitte en compatissant. Eric sort: «Il ne faut quand même pas te laisser submerger par tes problèmes de relations! Vois comme nous nous amusons bien ensemble! Vois comme nous formons un groupe uni!»

«Mes problèmes, pense Brigitte, revoilà cette histoire! Mais c’est une conspiration mondiale!» En réalité Brigitte est terrassée à nouveau par cette pesante sensation de poignante solitude, d’incommunicabilité totale, de dialogue de sourds. «C’est maintenant avec ces écolos comme autrefois au tennis club!» Pense t-elle. Ce qui la gêne le plus, ce n’est pas tant l’opinion qu’on lui a opposée, mais la façon dont ses «amis» s’y sont pris, en présentant son désaccord comme une agression de sa part, voire comme un trouble psychologique... Inexcusable torsion de la pensée, violation de la plus intime dignité humaine, malhonnêteté délibérée... Preuve incontournable de leur mépris total de la conscience.

Ah, faut-il donc que chacun de ses progrès sur la voie de la compréhension de la vie se paie par la perte de ses amis, par un éloignement croissant d’avec ses semblables? Que les lumières de la ville lui apparaissent ce soir fausses et tristes... Que ces néons et ces plaisirs factices cachent mal les ténèbres de la conscience humaine...

Malgré l’évidence, seule contre tous ses «amis», Brigitte connût ce soir-là les affres d’un doute insupportable: et si c’était elle qui s’était complètement trompée? Pendant plusieurs jours, elle se tortura les méninges avec cet intolérable soupçon. Ceux qui n’ont jamais cherché la vérité ne peuvent comprendre par quelle souffrance Brigitte a pu passer, après tant d’autres. Et si son «sens de la vérité» était faussé? Voire même si ce sens n’était qu’une illusion? Et si ses «amis» avaient raison? Mais alors pourquoi ne lui expliqueraient-ils pas clairement où et comment elle se serait trompée, au lieu de partir dans le vague et le général, dans «ses problèmes» sans jamais préciser lesquels?

Cette attitude, pour agressive qu’elle fut, ne datait pourtant pas de ce jour, et Brigitte se rappelait maintenant les nombreux silences évasifs de leurs discussions au local, qu’elle avait «évité de remarquer», ou mis sur le compte de leur emploi du temps chargé. Ce fut finalement, bien au-delà de toutes les analyses, l’incapacité de ses «amis» de justifier clairement leur attitude, leurs constants échappatoires et défaussements, qui aida Brigitte à se remettre un peu d’aplomb, à retrouver confiance dans son jugement.

Brigitte devait rester longtemps mortifiée de ce pénible et incompréhensible incident. Mais elle devait aussi se rendre compte, bien plus tard, qu’elle avait en fait remporté une belle victoire ce soir-là. Une victoire intérieure, discrète, mais sûre, malgré son humiliation apparente. Elle avait réussi à se tenir dans la voie, dans la vérité, malgré le refus du groupe de la suivre, de l’accepter debout dans la vérité. Elle n’avait pas cédé à la tentation de se ranger à l’avis du groupe pour être reconnue et acceptée. Noël, seul avec son alcool non toxique, n’aurait paru que pour ce qu’il était, c’est-à-dire un imbécile arrogant, un poivrot vert (aujourd’hui atteint d’une cirrhose biologiii-hic-queuu). Mais avec tous les «amis» de Brigitte derrière lui, c’est lui qui paraissait «normal», «partie de la société». Et il devenait ainsi l’instrument d’une redoutable force de répression, car nous avons tous un besoin vital de l’approbation des autres pour être nous-mêmes, pour être heureux. Vivre sans l’appui de nos semblables produit un sentiment de solitude, qui pèse à tous, et qui prend parfois toute l’horreur d’une torture, le nombre effarant des suicides est là pour nous le rappeler. Et c’est pire encore si nous sommes «acceptés» pour ce que nous refusons d’être, et refusés pour ce que nous sommes vraiment, avec notre âme! Comme chez ces gens qui nous parlent tout le temps d’«insertion», mais seulement au niveau de l’emploi, sans accepter ce que nous sommes en tant qu’être humain. Ah, qu’il est alors tentant d’abdiquer, de se soumettre, afin de retrouver des sourires, des sourires hypocrites certes, mais dont nous avons tant besoin! Ah, qu’il est dur d’apprendre à suivre son chemin malgré le vent contraire! Brigitte, en ce temps-là, a bien souffert, mais c’est souvent le prix à payer pour trouver la seule véritable Liberté: celle d’être ce que notre âme a choisi d’être. La Liberté de l’esprit.

 

Pour ne rien arranger aux doutes existentiels de Brigitte, voilà qu’à la faculté elle a un professeur infect qui, pour on ne sait quelle obscure et inavouable raison, l’a prise en grippe dès les premières séances de travaux pratiques. C’est très grave pour elle: inutile de compter sur cet énergumène pour lui expliquer clairement une chose qu’elle n’aurait pas comprise, comme cela est censé se faire en TP. Pire, il lui met systématiquement des mauvaises notes, souvent très injustifiées. Quand c’est justifié, il sourit comme un gamin! Brigitte réalise avec horreur qu’elle n’a en fait aucun moyen de se défendre contre ces ignobles pratiques, qui semblent assez courantes au lycée comme en faculté. Roger a eu le même problème l’an passé. A qui se plaindre? Ses parents ne peuvent juger. L’administration se retranche derrière le professeur véreux. Et comment les autres professeurs pourraient-ils critiquer un collègue sans risquer de l’être à leur tour? A voir ses camarades qui se plaignent aussi, une bonne partie des moyennes doivent être ainsi biaisées, quelquefois de plusieurs points en moins, ou... en plus.

Le professeur véreux est un petit sec hautain toujours en cravate et costume noir, très pénétré de l’importance de sa fonction. Les étudiants, francs comme toujours, l’ont surnommé l’adjudant. Une fois, quelque jours après l’incident des ivrognes biologiques, le petit professeur arrive à la hauteur de la table de Brigitte et lui remet sa copie, sabrée comme d’habitude de grands traits rouges et de commentaires vengeurs: «charabia» «verbiage» «irréaliste». Brigitte n’a pourtant que fort discrètement fait allusion à ses idées sur la vie. Cette affaire commence à l’agacer, car elle aimerait être notée et corrigée sur son travail scolaire, et non pas sur sa personnalité!

«Mademoiselle, vous employez souvent les mots «idéaliste» ou «idéalisme». Pouvez-vous m’en donner la définition exacte?

- Mais bien sûr, c’est quand on souhaite le monde et les gens meilleurs, qu’on aspire à des grandes valeurs comme la Paix, l’entente entre les peuples, la Beauté, le Bonheur... Par exemple à propos de la guerre, on souhaite sa disparition, à propos d’argent, que le respect des gens passe avant les affaires, à...

- Utopies! C’est tout les idioties que vous trouvez à me dire, à votre troisième année de faculté? C’est la définition de votre concierge que vous me donnez là. Vous n’avez jamais entendu parler de l’idéalisme philosophique? Que dit Hegel à ce sujet?

- Ben, il emploie ce mot dans un sens très particulier, lui. Faut pas confondre. Pour lui, rien n’existe en soi, tout ce que l’on voit dans l’univers est l’émanation de notre pensée. Et pour que tout le monde voie la même chose au même endroit, il doit y falloir une sacrée dose de télépathie, à mon avis.

- Non, mademoiselle, la télépathie est une croyance. Ne parlons pas de ces choses. C’est cela l’idéalisme: l’univers n’existe pas en soi. C’est nous qui le projetons par notre pensée. Cela n’a rien à voir avec le fait qu’il soit bon ou pas. Qu’on ne vienne plus me parler de jeunesse idéaliste! Le mot idéalisme doit être utilisé dans son sens correct et...»

Brigitte est abasourdie d’une telle pédanterie. Nier ainsi toutes les aspirations de l’humanité sous prétexte que le mot que tout le monde comprend désigne aussi, fort inopportunément, une théorie absconse et manifestement idiote, connue seulement des spécialistes en pinaillage philosophicard! Cela lui rappelle la novlangue du roman «1984», tiens.

 

Le soir, rentrée chez elle, Brigitte vérifie sur son dictionnaire de poche et trouve... exactement la même bourde! Pire: «Idéal: qui n’existe que dans l’imagination. Beauté idéale. Perfection suprême qui n’existe que dans l’imagination» Que dans l’imagination! Mais que ces gens tiennent donc à leur crasse! Pour voir elle regarde à réalisme: «tendance à représenter la nature avec son aspect réel, avec ce qu’elle peut avoir de laid et de vulgaire» Voilà: le beau est imaginaire, et le laid réel. Encore plus grotesque: «réaliser sa fortune, la convertir en espèces» Echanger un bien concret, utilisable, (maison, denrées) contre une convention! (l’argent). Quant au sens courant, si important... il n’en est pas même fait mention.

Après ça, demandez-vous pourquoi le langage est si souvent source d’illusions, qu’il se prête si mal à la description des réalités subtiles, quand les gens emploient les mêmes mots avec des sens totalement différents, se déformant mutuellement leur pensée en toute bonne foi...

Brigitte bout intérieurement et tourne dans sa chambrette comme un lion en cage. Il faudrait... Il faudrait... Envoyer tous ces pédants faire un séjour au pair dans un pays en guerre, tiens. Ou dans une favela du tiers-monde. Histoire de devenir idéalistes, rien qu’un peu. Si les significations ont été embrouillées, c’est bien par vice: il fallait absolument que la Beauté et le Bien soient relégués dans l’imaginaire, pour laisser ici-bas le champ libre au laid et au mauvais! Pour éviter de tomber dans ces pièges, il vaut mieux s’en tenir au sens que lui donne le peuple, le plus courant, qui qualifie d’idéaliste un partisan du Bien, de la Perfection. La concierge de Brigitte n’est sans doute pas intelligente, entre sa friture malodorante et sa télé qui braille, mais les petites gens comme elle ont finalement plus de valeur humaine que ces intellos desséchés qui emploient leur intelligence à semer la confusion.

En tout cas, dorénavant Brigitte emploiera des mots que tout le monde comprend. Elle parlera français. Il y aura toujours bien plus de gens simples que de profs pédants.

Le Dimanche suivant, elle raconte cet épisode ridicule à sa concierge, justement. C’est d’ailleurs une excellente et très bienvenue façon de se réconcilier, d’effacer le passé, sans qu’aucune des deux n’ait besoin d’y faire allusion.

«La définition de la concierge! Pour qui il se prend ce type! Si c’est pour nous sortir ça qu’il a fait des études, il a perdu son temps! Si les gens vont à Paris, tous ils voient la Tour Eiffel, même ceux qui la connaîtraient pas! C’est bien qu’elle existe! Dans la réalité, pas dans sa tête à ce type! C’est des théories, ces histoires, justes bonnes à embrouiller la jeunesse. Feraient mieux d’apprendre aux jeunes les moyens d’enlever la guerre et la pollution, tiens.

- Ah vous vous êtes idéaliste, au moins, c’est bien!» Et elles rient toutes les deux de bon coeur.

Les jours suivants, Brigitte, encore vivement indignée, se renseigne un peu. De n’importe quelle façon qu’elle examine cette histoire, il y a eu tricherie sur le sens du mot. Et elle trouve bien d’autres cas... Presque tous les concepts importants, en fait, n’ont pour s’exprimer que des mots minés, gauchis, dont il faut interminablement préciser avec quelle signification exacte on les emploie, car la personne à qui l’on s’adresse peut les prendre dans un sens différent, ou avec des connotations que vous n’y avez pas du tout mises, des sous-entendus que vous n’aurez même pas imaginés. Ainsi si vous parlez d’un «idéal» en tant que but à atteindre, même un but tout à fait possible et réalisable, il n’en faut pas plus pour que certains vous rétorquent, réflexe conditionné mécanique et inévitable, que vous courrez après un rêve, et en prennent prétexte pour vous combattre... Il faudrait une langue unifiée, valable pour tous. Mais les mauvais esprits s’empresseraient d’en pervertir ou d’en souiller les mots. Là encore, la véritable communication est le privilège de la seule conscience.

 

 

 

Pendant un temps, quelque peu mortifiée, Brigitte ne va plus à son groupe écolo. Elle est seule dans son petit logement, où insidieusement elle se sent mal à l’aise. Elle ne voit plus si souvent Roger, qui est cette année dans un secteur éloigné du campus. Un soir, avide d’un peu de chaleur, d’une touche de complicité, elle retourne voir son ami. A propos de sa mésaventure avec les ivrognes biologiques, il lui dit: «Je m’y attendais un peu. Ces écologistes sont très bien, très utiles à l’humanité, mais eux aussi sont un mouvement spécialisé. Ils sont très fort pour la nature, l’économie, mais pour d’autres domaines ils trouvent eux aussi leurs limites. Prend les comme ils sont si tu veux faire du bon travail avec eux. Mais, mis à part l’écologie, n’attend rien de plus d’eux que tu n’attendrais de n’importe qui d’autre.

«J’ai un copain qui a dû adhérer à une ligue antialcoolique, pour arriver à se sortir de l’alcoolisme. Comme il était le seul Noir, il m’a demandé de l’accompagner à quelques réunions, pour se sentir plus à l’aise, plus accepté. Ah ces types de la ligue, tu leur aurais jamais fait boire une goutte de vin! Des purs, des incorruptibles, encore plus inflexibles que les antinucléaires. Tu leur aurais sorti cette histoire de vin biologique, ils auraient hurlé. Ils faisaient du très bon travail, d’ailleurs, pour aider les alcooliques. Beaucoup s’en sortaient, et mon copain, si il ne boit plus, c’est grâce à eux. C’était vraiment une merveilleuse entraide. Mais hors des problèmes de l’alcool, c’était inutile de leur parler de quoi que ce soit d’autre. Pas de musique, ni de conscience, ni d’écologie! Ils regardaient n’importe quoi à la télé dans leur local, et il y en avait même qui fumaient dans leurs réunions! Ton groupe écolo c’est pareil: l’écologie est tout leur univers, ils s’y investissent à fond et très sincèrement, mais le reste, connais pas.

- Ils ne sont pas tous comme ça, quand même. Certains s’intéressent à l’éducation, à la conscience, à la santé...

- Bon, c’est sûr que l’écologie est de tous les mouvements actuels celui qui est le plus ouvert à des tas de choses. Mais il n’est pas COMPLETEMENT ouvert A TOUT. Ils ne sont pas essentiellement ouverts à la conscience, ils ne sont pas d’office sensibles à l’Harmonie ou à la Poésie. J’avais un peu cette intuition, qu’ils ne vibrent pas avec certaines choses.

- Ah! C’est pour ça que tu n’avais pas envie d’y venir...

- Oui, c’est pour ça. Mais comment te le dire?

«Peut être qu’un jour ils seront ouverts à plus de choses. Ce serait chouette, en tout cas. Peut être il viendra un jour un autre mouvement plus vaste qui englobera l’écologie, la conscience, et d’autres choses dont on n’a pas encore idée.

- J’aimerais bien savoir quoi.

- Je sais pas, mais ça n’aura sans doute pas de nom, ni de parti. Si les consciences se réveillent vraiment, complètement, retirent toutes les bornes au lieu de seulement les repeindre ou de les transporter un peu plus loin, alors bien des choses qui nous paraissent impossibles aujourd’hui deviendront naturelles et simples. Il n’y aura plus des mouvements spécialisés, mais des groupes, qui bien sûr continueront chacun à faire un travail particulier, mais les gens dans chaque groupe seront ouverts et favorables au travail des autres groupes, au lieu d’être chacun dans son clan comme maintenant. Si par exemple dans un groupe ils s’aperçoivent comme ça que l’alcool c’est mauvais, alors les autres groupes supprimeront tous l’alcool, sans même qu’on ait à le leur demander. Pareil pour le nucléaire, pour tout».

 

 

Comme il faut bien vivre, Brigitte, traquée jusque dans sa chambrette par le vide glacé de la solitude, revient au groupe écolo. Contre toute attente, elle semble très gentiment accueillie, avec de grandes démonstrations de camaraderie. Monique a retrouvé son rire chaleureux, Eric est silencieusement occupé à trier des papiers. Personne, ni ses agresseurs, ni leurs complices, ne font aucune allusion à ce qui s’est passé l’autre jour. Elle voudrait en reparler, tirer cela au clair, mais elle n’ose pas. Jouent-ils un jeu, ou ont-ils vraiment oublié cet incident? A moins qu’ils n’y aient tout simplement attaché aucune importance, comme d’une chose normale de leur vie, dont ils n’imagineraient même pas que Brigitte ait pu être troublée. Mais le coeur de Brigitte, lui, en a bien gardé une blessure. Si elle revient au groupe, c’est plus par sens civique, ou par un besoin effréné de chaleur humaine, que par réelle attraction.

Marc est là, qui lui non plus ne dit rien. Curieusement Brigitte est incapable de se rappeler si, lors de l’incident, il était resté silencieux ou si lui aussi l’avait regardée d’un air moqueur ou condescendant. Sans doute n’y avait-elle pas prêté attention, toute à son malheur. Ah que ces sordides discutions se prêtent mal à la conscience! Ça va, elle laisse tomber, elle ne parlera plus ici de LA conscience, mais d’une certaine conscience. Qui est tout de même bien plus intéressant que rien du tout!

Ce soir, comme d’habitude, on parle de différents actions militantes en cours. Comme Brigitte, occupée, ne pourra participer à toutes, elle quitte la discussion avant la fin et passe dans la pièce à côté, pour y lire les nouvelles revues.

«Tu as été courageuse, mais ton sacrifice a été vain». Que veut dire Marc avec cette phrase plaisamment théâtrale?

«En tout cas tu peux venir a mes stages sans crainte, tout est végétarien, bio, sans alcool et sans tabac.» Ah! Il parlait de l’autre soir. Enfin tout de même un qui la comprend! Il n’est pas le seul non plus, car dans la pièce, d’autres, occupés à préparer des affiches, lui sortent des plaisanteries: «Nous on refuse de payer la TVA.

- TVA?

- Tabac, Viande, Alcool, ou Taxe sur la Vie Authentique. Si l’une de ces trois drogues dures légales est là, plus de vie authentique.

- La TVA: les trois quarts du budget de la Sécurité Sociale. Si ils manquent d’argent, il n’y a pas à chercher loin pour le trouver: ils n’ont qu’à taxer ces trois drogues pour payer leurs dégâts! Ou, mieux, les interdire, comme toutes les autres.

- Je ne comprend pas très bien Monique, car à la fondation du groupement d’achat, tout le monde était d’accord pour qu’il n’y ait ni viande ni vin; maintenant voilà Noël qui se ramène avec son vin bio et sa viande bio, et tout le monde l’approuve! C’est la nouvelle arnaque à la mode!»

Brigitte est soulagée de voir que tous les écologistes ne se sont pas laissés prendre à ces pièges grossiers!

«Il faudra que je laisse tomber le restaurant universitaire, car là il y a de la viande à tous les repas!

Marc répond: C’est ce que tu as de mieux a faire, car de toute façon si tu veux continuer ton travail spirituel, il te faudra te débarrasser de tout ce qui t’intoxique le corps et l’esprit!

- Mon travail spirituel? Quel travail spirituel?

- Tu viens bien faire du Yoga, non?

- Le Yoga, c’est une sorte de gymnastique douce, non? Où y a t-il du spirituel? Je n’ai pas vu d’anges ni d’ectoplasmes.

- On peut faire du Yoga ou de la relaxation comme une sorte d’exercice physique, et c’est très bien d’ailleurs. Les gens qui viennent à nos séances viennent surtout dans cet esprit. Mais on peut aller plus loin, et c’est pour cela que de temps à autres, nous proposons des exercices comme la relaxation avec la fleur...

- Oh! C’était suuuper choueeette, cette relaxation! Je l’ai refaite plein de fois pendant les vacances à la campagne!

- Tu y es arrivée facilement?

- Oui, très facile, sauf par moments où les pensées parasites envahissent tout, quand on est fâché par exemple.

- Ah! C’est bien ce que je pensais. Tu devrais venir aux séances de méditation. Tu y arrives de ton naturel. C’est une chance, car beaucoup de gens mettent des années.

- De la méditation! Mais je ne...

- La méditation, C’EST CE QUE TU FAIS, par exemple avec la fleur, sans savoir que c’en est. C’est ce que tu appelles la conscience.

- ... ! ! ! !

- Il ne faut pas voir dans la spiritualité des histoires de religion ou de sectes: la méditation c’est cet état de conscience très ouvert auquel la relaxation du corps et de l’esprit peut te mener. Si tu le veux.

- Mais comment expliques-tu que j’y arrive alors que je ne me suis jamais intéressée aux choses spirituelles?

- Habituellement au mot «spirituel» on se figure des choses religieuses, des rituels, des croyances, des phénomènes extraordinaires. Je comprend que croire à des choses que tu ne connais pas, que tu ne vois pas...

- Qui n’existent pas

- ...je comprend que cela te gêne. Mais lui, l’état de conscience, il existe, comme tu l’as constaté, et tu peut y entrer quand tu veux...

- Pas toujours!

- ...ou presque. Que tu aies ou non ce don ne vient pas de tes croyances. D’ailleurs les croyants superficiels des religions officielles ont souvent plus de mal à y arriver. Cela dépend de tes vies antérieures, de ton karma.

- Et allez, les vies antérieures! Pourquoi pas les vies postérieures?

- Ah ah! D’accord, tu as raison, les vies postérieures c’est plus important encore, mais c’est encore plus dur de s’en rappeler, plaisante Marc, de son bon rire franc.

- Et le karma, c’est quoi, ce truc?

- C’est l’ensemble de tes possibilités ou de tes handicaps dont tu disposes pour tes expériences dans cette vie.

- Les gènes?

- Non, rien à voir. Le karma est au-dessus des gènes, il les détermine, même.

- Mais c’est matériellement impossible de...

- Ah je t’expliquerai ça une autre fois, mademoiselle l’adepte, il se fait tard, je vais aller me coucher.» Il rit gentiment, laissant Brigitte perplexe. Après la Mère Grand et son doigt de Dieu, c’est Marc avec la méditation. C’est un peu déroutant de voir un Dieu qui n’existe pas lui jouer des tours à tout bout de champ. Tout de même Brigitte ne peut accepter cet arbitraire d’un être suprême à la volonté capricieuse et impénétrable. Pour elle, surtout, seule existe la matière: les esprits, les autres univers de l’astral, l’âme même lui semblent de pures inventions. Elle ne peut accepter tout ce fatras de croyances contradictoires des religions: si il y a contradiction, c’est bien qu’il y a erreur quelque part, non? Pour elle, tout est simple: la conscience lui permet de se rendre compte de la Beauté de l’Univers, d’être heureuse des moments harmonieux passés dans la nature ou en compagnie d’amis, ou en partageant une activité utile. Les seuls problèmes, ce sont le mal qui vient tout gâcher et la mort qui y met une fin intolérable.

 

 

 

* * *

 

 

Il serait assez oiseux de raconter ainsi toute l’année de Brigitte. Elle fait des choses importantes avec son groupe, et en retire un grand plaisir malgré les algarades qui reviennent plusieurs fois. Elle continue à fréquenter également les soirées et fins de semaines qu’organisent Marc et Yolande, et en tire aussi de grand bénéfices, même si elle évite les discutions sur la spiritualité. Ce travail petit à petit réveille en elle les richesses intérieures qui dormaient.

Question études, Brigitte perd pied de plus en plus, mais elle n’en a cure maintenant. Elle n’est sans doute pas la première étudiante sérieuse et sincère à être écoeurée par un petit prof qui falsifie les notes. Il faut bien dire aussi que ces études lui paraissent maintenant inutiles: tout ce qu’elle apprend avec les écologistes et avec Marc est du niveau au dessus... Même si ce n’est pas encore un corps de connaissance organisé. Alors Brigitte ne met plus ses notes à jour, se contentant d’assister aux cours. Elle se permet même de sécher ceux qui l’intéressent le moins. Le seul cours auquel elle participe sérieusement est celui de Daniel, un prof lui aussi toujours en cravate et costume noir, mais tout à fait sympathique et entraînant. Chance pour Brigitte, qui lui sera bien utile plus tard, Daniel est un fan de Popper, le fameux épistémologiste des sciences, dont il ne manque jamais d’expliquer les principes. Brigitte se surprend à souhaiter que Daniel lui mette de meilleures notes, pour compenser celles de l’autre, mais il ne confond pas camaraderie et copinage. Il tient, lui, à sa dignité de professeur.

 

La santé de Brigitte se dégrade aussi. Malgré les conseils de Marc et de Monique, elle ne trouve rien de mieux que de continuer à manger au restaurant universitaire, n’ayant plus guère le courage de se faire la cuisine elle-même. Ce lieu lui paraît maintenant sinistre et triste, surtout les noires soirées d’hiver, mais elle se raccroche à l’illusion de chaleur humaine, de lumière, qui règne à l’intérieur de ce bâtiment brillamment éclairé dans la nuit du campus. Toutes ces discutions, toutes ces soirées entre camarades, dont maintenant il ne reste rien! Toute cette agitation, toutes ces paroles qui n’ont rien construit! Sa dépression se répercute sur l’humeur de Brigitte, qui devient susceptible et désagréable, au point qu’elle prend mauvaise réputation dans le groupe écolo.

Que ne suit-elle le conseil de Roger! Au lieu de prendre ses amis comme ils sont (d’ailleurs les écologistes n’ont jamais prétendu être parfaits ni représenter une pensée achevée, idéale) la voilà qui devient exigeante, cherchant partout les contradictions et les défauts. Inutile de préciser qu’elle en trouve toujours! Mais si elle se fait remballer, ce n’est pas toujours parce qu’elle a trouvé du vin bio sous les tracts. Elle est prise entre son poignant désir de relations chaleureuses, de lumière, et son horreur de tout ce qui cloche. En toute situation, Brigitte, dans sa maladroite quête de perfection, bute toujours sur les détails qui ne vont pas... Quand ce ne sont pas des détails, mais des problèmes réels et graves, comme pour le vin bio et quelques autres du même acabit, alors Brigitte vit de véritables drames qui la minent encore davantage: Mais que ce monde est pourri! Mais que tous ces gens sont laids! Même ici, même avec ces personnes qui représentent pourtant l’élite de l’humanité, tout va de travers!

A force, même Monique est fâchée contre Brigitte. Pire encore, Marc se montre maintenant un peu distant. Mais quel est le sens de cette vie absurde qui nous montre le meilleur et sans arrêt nous en frustre?

Brigitte a tant soif de lumière qu’elle n’ose plus éteindre la lampe de sa chambrette, le soir... Même les néons factices de la ville lui semblent moins désagréables que l’intolérable obscurité où elle se débat... Brigitte se reprend à penser aux autres planètes, aux extra-terrestres, et à espérer beaucoup d’eux: qu’ils viennent la chercher, ou au moins la contacter, la conforter d’une façon où d’une autre, mais que cesse cette intolérable angoisse de se dépatouiller seule, sans savoir pourquoi, dans ce monde obscur, douloureux et déroutant!

Il faut dire que Brigitte a mis à jour ses connaissances sur le sujet: elle a lu tous les livres de Roger sur les extraterrestres et sur les OVNI. Elle a été voir «Rencontres du Troisième type» qui a été pour elle une rencontre du premier ordre. Que les extraterrestres viennent visiter la Terre à bord de vaisseaux prodigieux lui paraît maintenant une évidence, et aussi qu’ils sont bons et bienveillants, même si les preuves en sont bien rares! Une si éblouissante beauté rend encore plus sombre et décevant le monde dans lequel elle se débat.

Elle rêve souvent de lignes électriques, de ciel noirs et autres symboles désagréables: des feux d’où émanent de ténébreuses fumées de caoutchouc ou de kérosène. Curieusement ces rêves alternent avec d’autres très beaux, de charmants paysages ou des maisons de fleurs. Mais on y accède par un escalier fragile et instable, où menace la chute mortelle. Si ces rêves deviennent plus fréquents, en même temps ils se banalisent, et perdent de leur impact. De même pour le rêve de la planète de glace, qui revient deux ou trois fois. Il est moins précis, moins surprenant, mais les présences s’affermissent, tout en restant insaisissables. Une fois elle entend clairement une étrange et fort belle voix, très haut perchée, mais bien virile, chaude et profonde comme une voix de basse. Cette voix lui parle, lui tient de fort beaux propos, qui sont comme un baume sur son coeur. Tout est simple et parfait, très puissant, et, curieusement, très personnel, comme l’amour... Malheureusement quand elle se réveille... Elle est totalement incapable de s’en rappeler un seul mot!

 

 

La fin de l’année scolaire voit s’accentuer la débâcle. Inutile de préciser qu’elle n’a pas son DEUG. Beaucoup par la faute du petit prof véreux, mais aussi pour ne pas s’y être vraiment mise. C’est fort gênant, car ainsi elle n’a plus la possibilité de continuer à la faculté.

Inutile de préciser non plus que son père n’apprécie pas. Il sait bien que Brigitte passait, surtout vers la fin, plus de temps au local écolo qu’aux cours. Il met sur le compte de cela l’échec de sa fille. Il ne dit rien, mais à la maison Brigitte sent l’ambiance tendue, orageuse. Elle surprend même de violents échanges entre ses parents, dont elle ne perce pas la teneur, si ce n’est bien sûr que ça la concerne. Pire: cette année elle ne reçoit pas l’invitation à aller chez sa grand-mère! Dur pour elle! Rester en ville tout l’été! Certainement l’intervention de son père...

Elle aurait au moins pu trouver le réconfort de Roger: mais voilà, il a sa licence et aussitôt le voici parti, sans demander son reste, pour son île natale, le Soleil, les ananas et sa tendre Rita. Que peut donc bien faire un licencié es-sciences en Guadeloupe? Roger n’en avait jamais parlé, mais apparemment cela ne lui posait pas de problème.

Même les écologistes se dispersent pendant les mois d’été. Il y a bien les grands stages de Marc et Yolande, mais elle ne peut tout de même pas leur demander de lui faire cadeau de l’hébergement pendant quinze jours! Car pour Brigitte le drame est là: plus d’études, plus d’argent. Tout au plus, son père accepte de régler le loyer de sa chambrette, le temps qu’elle trouve du travail.

Brigitte quitte le monde étudiant et entre dans celui du travail dans les pires conditions, elle qui avait tant redouté ce moment... Petits boulots, chômage, misère... Et solitude. Ce radieux été est pour elle une noire période, où elle traîne sa tristesse d’un emploi de conditionnement de légumes (Quinze jours, ou plutôt quinze nuits) à un de distribution de prospectus idiots à des gens qui s’en fichent (trois semaines) sans compter une journée par ci, une par là, où elle se fait virer tout de suite, incapable de soutenir le rythme inhumain qui lui est demandé. Quelle vexation, quelle étrangeté surtout! Que la conscience et la méditation lui semblent loin! Son esprit encore imprégné du marxisme tranchant de ses anciens amis de faculté découvre l’«horreur de la condition ouvrière», qui est en fait le lot quotidien de la masse des gens. «C’est pas écolo, travailler ainsi dans une usine» se dit-elle, dans un atelier où on lui demande de nettoyer des bidons suspects. Elle est plutôt soulagée d’apprendre qu’elle n’est pas retenue pour ce poste.

Curieusement le «négrier», comme on appelle en termes prolétariens l’agent intérimaire, semble prendre Brigitte en sympathie et lui déniche finalement un poste d’emballeuse à la chaîne, qu’il qualifie de «pénard». Toute la journée, dans le rythme métallique lancinant des machines, Brigitte enfile des bouteilles dans des cartons. Encore heureux, ce n’est pas du vin! Au moins elle est assise, et le travail ne commence pas trop tôt. (Elle a du mal à se lever!) Malgré toutes les avanies, Brigitte consacre son reste de vitalité à s’accrocher désespérément à ce poste. Elle n’a pas le choix de toute façon.

Elle est bien obligée d’arrêter le restaurant universitaire: elle ne peut plus acheter de tickets, et seul le restaurant le plus lointain reste ouvert. De toute façon le campus vide de sa joyeuse (et superficielle) animation lui paraît maintenant intolérablement triste.

Aussi elle se fait à manger. Heureusement elle a un livre de recettes végétariennes et se met à préparer ses repas, quoique difficilement, car le travail la fatigue beaucoup. Pour le midi, elle se garde des plats froids dans une musette, afin de s’éviter la cantine, pleine de graillon et de drague. Elle s’accroche désespérément aux exercices de relaxation, mais cela devient très difficile, car le moindre bruit inopportun la dérange, voire la met en colère. Inutile de préciser que les moments de silence total sont rares en ville...

Elle a échappé à la misère, à la mendicité, et se retrouve avec suffisamment d’argent pour se permettre quelques fantaisies, comme de goûter à des fruits exotiques. Il est vrai qu’un salaire, même minimum, permet largement à une personne seule de vivre! Mais sa situation n’est pas reluisante: elle ne pourra pas tenir le coup longtemps, et de toute façon c’est un travail précaire: la titulaire normale du poste est malade, et reviendra vraisemblablement dans trois mois, quatre au plus.

 

Revoici Septembre, et le retour des membres du groupe écologiste. Brigitte se sent paralysée à l’idée d’y retourner. Elle ressent sa situation comme un échec philosophique. Elle qui avait tant critiqué «les idiots qui ne pensent qu’au boulot», la voici à son tour rivée à une chaîne. Elle qui critiquait les producteurs d’aliments biologiques de vouloir faire du commerce, d’en tirer une rémunération, au lieu de participer à un réseau d’entraides économique hors du système de l’argent, la voilà qu’elle est dans ce système de l’argent jusqu’au cou. Ce n’est pas une figure de style: souvent les piles de cartons la cachent complètement dans son coin. Brigitte est mortifiée, vexée, humiliée. Elle est devenue... comme tout le monde! Il ne pouvait assurément rien lui arriver de plus désagréable.

Surprise: comme elle n’apparaît pas au groupe, Monique vient lui rendre visite dans sa chambrette! Une Monique toute gentille, qui semble avoir totalement oublié que deux mois plus tôt elle traitait Brigitte d’hystérique. La conversation ne démarre pas vraiment: Brigitte ne joue pas le jeu. Elle est, comme on l’a vu, humiliée. Tout de même elle lui explique sa situation: Monique compatis, mais aussi tente de dédramatiser: «Mais on en est tous là! Le monde actuellement est comme cela, c’est ainsi, inutile de se taper la tête aux murs. Moi je travaille bien à la banque, et José fait de l’informatique, et Pierre vend des vêtements. Tout le monde est passé par là! Bien sûr pour une idéaliste, c’est dur, mais il faut bien travailler dans le monde tel qu’il est! C’est juste dommage que tu n’aies pas un travail en rapport avec tes études!» Ces tentatives pour consoler Brigitte sans vraiment partager avec elle la Sensibilité ne font effet que bien superficiellement. C’est même pour elle une vexation de plus, que de se sentir ainsi tiraillée par les sentiments, tout en voyant bien qu’une fois de plus on élude les véritables questions. Pour finir elle dit au revoir à Monique, mais sans penser retourner au groupe.

Brigitte n’ose extrapoler, à partir du groupe écolo, ce que ça doit être ailleurs. Elle en a quelques échantillons, à son travail, qui ne la rassurent guère: remarques grotesques voire obscènes, peste tabagique omniprésente, conversations sans but ni direction, d’une stupidité affligeante...

Le seul avantage dans sa situation est qu’elle a de l’argent. Piètre consolation! Elle n’ose le dépenser et épargne en vue de son avenir incertain. La personne qu’elle remplace est toujours malade et a même des complications, ce qui retarde l’échéance. Etrange que de spéculer ainsi sur la santé d’autrui! Quel monde distordu! Brigitte vivote jusqu’à l’orée de l’hiver, sans aucune raison d’espérer. Au contraire, par la fatigue de son travail, elle appauvri encore sa santé. Sa nourriture est maintenant en grande partie biologique et pratiquement végétarienne, mais maladroitement équilibrée: trop de céréales et de fromages, peu de fruits. Elle n’en tire donc pas tant qu’elle pourrait l’espérer, sans compter que les toxines de toutes ces années de viandisme se bousculent maintenant au portillon.

Ses rêves se font souvent sinistres, pleins de fumées sombres. Elle n’ose toujours pas retourner au groupe écolo, avec qui elle pense avoir définitivement rompu. Mais elle ne voit rien d’autre pour le remplacer. Elle se torture à nouveau avec ses faux espoirs de beaux vaisseaux galactiques qui viennent la libérer de cette incohérente suite de jours inutiles. Elle en arrive au moment où l’idée d’en finir point dans sa tête. D’abord doucement, comme un fantasme discret, puis ouvertement. Elle s’en défend, mais après tout, si personne ne vient la chercher, c’est sans doute qu’il n’y a personne. Pourquoi alors se torturer à attendre? Elle se sent être le jouet d’une monstrueuse machination que la matière joue à la conscience. Refusons donc d’en être victime inutilement: de toute façon la matière gagnera toujours, puisque la conscience dépend totalement du bon vouloir de la matière, pour le maintient des subtils et ô combien délicats arrangements nerveux qui sont indispensables à cette conscience.

Brigitte a beau se battre, ces funestes pensées en arrivent à devenir tentantes: la dépression nerveuse ne lâche pas si facilement sa proie. A Brigitte tout paraît froid et noir, où qu’elle aille, surtout qu’à cette saison, elle arrive à son travail bien avant le jour, et en ressort à la nuit tombée. A quoi sert-il de vivre sans voir le Soleil? La tristesse est poignante quand, au sortir de l’atelier, elle aperçoit juste une vague lueur violacée, comme un dernier espoir qui s’évanouit, sur ce fond de ciel qui paraît si noir, si sinistre, quand on est ébloui par les lumières de la ville...

En rentrant de son travail, elle évite les avenues bruyantes et passe par une petite rue qui surplombe la voie ferrée, derrière la gare. Il n’y a personne, et juste quelques petits réverbères peinent à dissiper l’obscurité. Seule une barrière la sépare des installations électriques haute tension. Juchés sur des poutrelles de fer, d’étranges engins aux noires silhouettes semblent l’attendre... Enjamber, juste sauter et attraper la grosse tresse de cuivre verdâtre, et tout est terminé, proprement. Plus de petits profs vaniteux, plus de faux écolos pinardiers, et surtout plus de cette obscurité crasseuse qui semble coller partout... Elle hésite, en proie à un furieux combat entre le désir d’en finir et celui de vivre, d’espérer malgré tout. En se disant «juste pour voir si c’est possible», elle lève une jambe, pose le pied sur la balustrade, reste ainsi un moment, prend appui sur les mains pour lever l’autre pied...

«Mademoiselle!»

Stupéfaite, elle se retourne, reposant prestement ses pieds au sol, affreusement confuse d’avoir été surprise dans cette posture, dont le sens n’est que trop évident!

L’inconnu qui la dévisage semble aussi embarrassé qu’elle. Sans doute observait-il son manège depuis un moment, car elle ne l’a pas entendu s’approcher. A la lumière pâlotte d’un réverbère un peu lointain, il lui semble un homme tout à fait ordinaire, la cinquantaine, assez grand, vêtu d’un pardessus mastic, avec une épaisse sacoche brune de fonctionnaire ou de comptable. Son visage est dans l’ombre, et elle ne le verra même pas, car il tourne le dos à la lampe. Sans doute rentrait-il de son travail, comme elle, par ce raccourcis. Tout à fait le genre dont elle aurait vite diagnostiqué: «C’est un type complètement dans l’ancienne société!»

Les lames en faucille des sectionneurs, rongées par le feu électrique, lui semblent soudain des cornes de démons... Qui ricanent impitoyablement de son indécision: «Alors tu ne veux plus venir avec nous?!» Ces appareils inquiétants, monstrueuses productions de la névrose rationaliste, ce faible bourdonnement électrique... Qu’ils sont soudain sinistres et lugubres! L’espace d’un instant, dans son esprit, se dessine avec une intensité surnaturelle l’entrée d’un tunnel de ténèbres absolue, un gouffre abominable: la mort... Sans l’inconnu, elle serait... Quel geste irréparable allait-elle accomplir, à quel piège a t-elle échappé...

«Je... Mademoiselle, bégaie l’inconnu, tremblant d’émotion, je ne pense pas que cela aurait résolu votre problème, savez-vous...»

Ils restent un moment ainsi, sans savoir quoi se dire. Face à la mort, tout le monde est à égalité, personne ne triche, il faut bien parler des vraies choses. Les rôles superficiels, l’âge, le sexe, la nationalité sont abolis. Ils se regardent comme deux humains conscients et totalement ouverts, et se comprennent. La chaleur de son âme. Est-il croyant ou matérialiste? Cela même n'importe plus.

Puis, comme Brigitte, muette de trac, tente deux pas pour s’éclipser, l’inconnu, soudain inspiré, ouvre sa sacoche, cherche un peu et en sort un livre à la couverture noire, et le tend à Brigitte, qui ne peut pas ne pas le saisir. «Voici, vous y verrez peut-être une solution. En tout cas je vous le dit, rien ne vaut la Vie, quelles qu’en soient les difficultés.» Puis il s’éloigne, encore tremblant.

Fort étrangement à cette saison, un grillon bruisse dans les touffes d’herbe, au faîte du talus de briques encore tièdes du soleil de la journée. De l’autre côté de la petite rue, une rangée de jardins et de petites maisons. D'une fenêtre toute dorée arrivent des rires d’enfants et des bouffées d’un voluptueux parfum de vanille. Les étoiles semblent apparaître soudain et faire signe, amicales comme pour dire: «Tu nous avais oubliées?»

Brigitte reprend son chemin vers la vie, puisque la mort n’a pas voulu d’elle.

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 6       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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