Naufragée Cosmique        Chapitre 2       

Chapitre 2

Brigitte et l’Univers

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Voici Brigitte en route vers sa grand-mère.

Elle n’a pas beaucoup de bagages (Les papiers d’orientation scolaires sont soigneusement restés à jaunir sur son bureau) et le coeur léger, dans le taxi qui la conduit de la petite gare à la maisonnette de sa grand-mère. Que de doux souvenirs de son enfance! Sa famille venait là presque tous les ans, quand elle était encore fillette, mais plus tard la maison s’avéra trop petite pour deux adolescents, qui furent envoyés en colonie de vacances ou aux éclaireurs.

Brigitte retrouve, émue, le petit village aux maisons de briques rouges avec de fausses pierres blanches, les fenêtres pleines de géraniums, les granges à foin aux ombres mystérieuses. Sans doute a-t-il changé, décor à la fois familier et lointain, plein d’émouvants souvenirs, qui lui semble avoir curieusement rapetissé. Cette maison autrefois en ruines a été retapée et peinte en blanc en pur style boîte à chaussure, d’autres qui étaient habitées sont maintenant envahies d’orties...

Son coeur bat quand la voiture s’engage sur le chemin de gravier qui traverse un bosquet ombreux. Enfin elle débouche dans la cour de la maisonnette, déclenchant un bruit de pas précipité dans l’escalier de bois.

«Brigitte! Mais tu es une demoiselle, maintenant!» S’exclame la grand-mère. Les grand-mères ont toujours l’air étonnée de voir leurs petits enfants grandir. Entre les exclamations et les baisers sur les joues, Brigitte regarde sa Mère Grand, une vraie qui roule les rrrr. Elle aussi lui paraît toute petite, comme la maison. Elle a maintenant les joues ridées, mais toujours comme dans le souvenir de Brigitte, son oeil pétille de gaieté et de gentillesse. Elle parle, parle, toute contente de revoir sa petite fille qu’elle a connu encore enfant.

En entrant, Brigitte retrouve le cher parfum de tartes qui a toujours embaumé cette maison, plus l’odeur du poêle à bois, qui, malgré la saison, est allumé le matin pour se laver. Elle retrouve la chambrette mansardée où elle dormait, avec, ô surprise, un de ses premiers dessins d’enfant encore punaisé au mur, tout fané par le temps. La maison est toute petite, et l’étage ne comprend que deux pièces à demi-mansardées, la chambre de la Mère Grand, l’ancienne chambre de Brigitte et une autre minuscule pièce. Le rez de chaussée comprend la salle de séjour qui fait aussi cuisine, une salle d’eau sommaire, et une réserve.

La Grand-mère est seule depuis la mort de son mari il y a bien longtemps. Elle n’est pas riche, mais l’argent ne lui fait pas défaut: elle a des propriétés dans une petite ville voisine, qui lui viennent de son époux. Mais l’ennui lui pèse, aussi elle est volubile. Elle offre à manger, car c’est le soir. Elles parlent des souvenirs, des projets d’avenir de Brigitte (qui se garde bien de toute allusion à «ses problèmes»)

«Et Joseph, celui qui venait pour le bois, il est toujours au village?

- Oui, ma petite. Il y est même pour définitif!

- Pourtant sa maison a l’air abandonnée!

- Ah c’est qu’il habite au cimetière, maintenant, répond t-elle en riant comme d’une chose anodine. Tu vois que c’est pour du définitif.

- Oh! Et la mère Jeanne, l’épicière?

- Au cimetière aussi. Il ne reste que l’autre épicerie, et le boucher. Je suis bien obligée d’y aller, maintenant, à l’autre épicerie, même que c’est plus loin. L’épicerie de Jeanne, ils en ont fait un chose communal, là, pour la mairie. Mais ceusses qui y sont toujours, c’est le bar, avec la licence. Ah ceux là ils ont bien milité pour le repeuplement des cimetières de la campagne, dame! Tous, le Joseph, le Jean, le René, tous c’est la cirrhose qui les a emportés! Le René, c’est lui qui avait la belle maison, au pont. Maintenant c’est les parisiens qui y sont. Ils l’ont bien arrangée, c’est moderne, tout blanc, mais ce n’est plus comme dans le temps. Quand je suis arrivée au village, c’était avant la guerre: il n’y avait pas du goudron sur les routes, comme maintenant, mais des cailloux et du crottin des chevaux.»

Plus tard, Brigitte retrouve avec joie le haut lit de bois aux vastes couvertures, qui est resté tel qu’elle l’avait connu. Quelle étrange sensation que de confier à ce souvenir d’enfance son nouveau corps de femme dont au fond elle ne sait trop que faire...

Le pas de Mère Grand fait craquer le plancher de l’étage, puis la porte de sa chambrette se ferme dans un léger grincement. Suit le petit toc de l’interrupteur, et un grand, vaste, énorme silence s’abat sur Brigitte.

Cela lui semble d’abord étrange, comme un immense vide, une panne de son. Puis elle prend conscience d’un bourdonnement puissant, accompagné d’un chuintement, comme un alternateur ou quelque machine aussi invraisemblable qu’incongrue dans cette maison en plein bois. Elle avait déjà entendu cela, de la même façon, étant enfant, à son arrivée ici. Intriguée, elle cherche, pour s’apercevoir que cela vient de ses propres oreilles, totalement désaccoutumées du silence dans sa ville où perpétuellement ronflent, assourdis ou hurlants, des voitures, des camions, des tuyaux, des télévisions...

 

Le lendemain, Brigitte fait une grasse matinée. Bien méritée pense t-elle. Mais quand elle se lève il est encore assez tôt. Mère Grand (Elle se plaît à l’appeler ainsi, en souvenir d’histoires de Petit Chaperon Rouge) lui dit simplement bonjour, souriante, affairée silencieusement. Comme autrefois, les tartes embaument dans le four, et le vrai lait n’attend que d’être chauffé. Brigitte se délecte de tendres souvenirs autant que du bon pain de campagne. Ah, comme les odeurs ont le don, voire le privilège, de raviver les souvenirs! Pas seulement les images mais surtout les sentiments, l’ambiance vécue, le Bonheur passé qu’elles exhument et ramènent à l’instant présent, intact, paré de toute son intensité évocatrice.

Après le petit déjeuner, Mère Grand fait visiter à Brigitte les alentours de la maisonnette, déjà ruisselants de soleil, toujours fidèles à eux mêmes. Le vieux puits est encore là, avec la pompe à bras gesticulante dont Mère Grand se sert encore parfois, bien que la maisonnette soit depuis longtemps raccordée à l’«eau de la ville». Le jardin est toujours entre ses clôtures couvertes de bryone, avec ses plantations: courgettes, oignons pour l’hiver, des salades, et d’autres choses encore. Au bout de l’allée, c’est le clapier. Brigitte adorait, enfant, à caresser les lapins, leur donner la pâtée. Mais à son désappointement il semble vide. Si, il y a encore deux occupants, au fond, blancs comme neige. C’est toujours à la porte le même crochet, qui avait exercé sa sagacité de bambine. Elle saisit un lapin.

«Non, je t’en prie, prend le pas par les oreilles, ma Biche!

- Ah bon, pourquoi?

- Y parait qu’ça leur fait mal.

- Oooh je ne savais pas, Mère Grand. J’ai toujours vu faire comme ça.

- Ben oui. Les gens y savent pas.

- Il est mignon, regarde.

- Les gens y sont comme ça. Y font les choses sans savoir.

- Excuse moi, gentil petit lapin.

- Remarqu’ pour moi c’est pareil. Il a fallu qu’on me le dise.

- Dis Mère Grand, c’était super, quand tu nous faisais de ces grandes plâtrées de lapin en sauce! Waowww!

- Ah non, ceux là je les garde, répond-elle d’un ton toujours amical mais sans réplique.

- Ah pardon, je ne savais pas.

- Je n’aurais pas le coeur de les tuer.

- ...

- Je les aime ben, ils sont mignons et tranquilles comme tout. Et ils n’embêtent pas les oiseaux, eux, au moins. Quand t’étais gamine, c’était le Joseph qui faisait la besogne. Maintenant qu’il est parti, personne n’a pris la suite pour ça.»

A Brigitte songeuse, il semble soudain étrange de penser à jeter dans la friture brûlante cette tendre chair au regard si candide, au doux museau frémissant, qui se laisse prendre sans la moindre défiance. Et personne ne s’en serait jamais aperçu? Pas même elle...

Les jours suivants, Brigitte passe une bonne partie du temps dans les bois environnants. Il ne s’agit pas de promenade, mais plutôt de pèlerinage, de retour aux sources!

Quittant la pelouse qui entoure la maison, elle s’engage sous la ramure. Elle l’avait fait étant petite, à la main de sa mère, et en gardait un agréable souvenir. Mais là... Elle va de découverte en découverte, émerveillée... Les jeux de lumière, sous les feuilles, le frissonnement de cette impressionnante masse vivante... Elle savait que c’est beau, poétique, elle en avait fait l’éloge dans ses dissertations d’école, mais comment se serait-elle douté que cela la prenne ainsi dans tout son être? Elle se sent revigorée, rafraîchie, avec envie de courir et de sauter comme un cabri! Ce qu’elle fait, d’ailleurs. La voilà tellement légère qu’elle se serait sûrement envolée!

Elle se prend à étendre les bras et à faire quelques inspirations comme à la gym. Mais là aussi elle sursaute: alors que les respirations forcées du sport sont purement techniques, voici qu’elle se sent libre, aérée, purifiée, légère, joyeuse: elle peut suivre le délicieux passage de l’air frais et vivifiant depuis son nez jusque dans la poitrine, puis un soulagement, une libération à la sortie de l’air chaud et alourdi. Curieusement la plénitude est quand elle relâche et laisse aller son souffle, et non pas quand elle se gonfle. Tant pis pour l’idéologie de la possession!

Elle parcours de petites clairières où le Soleil joue avec les ombres, puis des champs et des prairies d’un vert délicieux. Le Soleil même semble complice, déversant son flot de lumière dorée comme le Bonheur. franchissant une clôture, elle retrouve un bois avec un creux au fond duquel court un petit ruisseau, parfaitement propre et limpide, avec du sable et du gravier. Pourquoi ne pas y tremper les pieds? Ces chaussures serrent un peu. Allez vous-en les chaussures. Quelle fraîcheur délicieuse! Comme on se sent soudain vif et dispos! Mais on ne peut remettre tout de suite les pieds mouillés dans les chaussures. Heureusement il y a de la mousse. Brigitte s’avance ainsi pieds nus jusqu’à un arbre au tronc énorme, sur un sol tout recouvert de mousse des bois fleurie de taches de soleil. Elle s’assoit.

Le subtil parfum et la douceur de la mousse, la tiédeur de l’air... Brigitte a envie de goûter ces sensations avec tout son corps, pas seulement du bout des doigts. Allez vous-en les vêtements... pense-t-elle, mais si elle était surprise ainsi? Elle n’ose tout de même pas. On se méprendrait sur son attitude, puisque pour la plupart des gens nudité égale sexe. Et sexe égale trop souvent vulgarité. Dommage. Elle contemple le gros arbre, en fait le tour, escalade du regard les puissantes branches tortueuses qui se perdent dans l’immense masse de feuilles. Elle n’en avait jamais vu de si gros. Quel âge a t-il? Témoin silencieux de tant de temps, de tant de scènes, il lui paraît tout auréolé de mystère et de magie.

Un petit oiseau passe à deux mètres d’elle. Un quoi? Un rouge-gorge, ou un chardonneret? Elle n’en sait rien, elle est seulement à peu près sûre qu’il ne s’agit pas d’une autruche ni d’un pingouin. Tout à coup elle prend conscience de la symphonie qui se joue sous les frondaisons: elle qui ne connaît que les piaillements des moineaux dans les vieux quartiers, voici le chant émouvant des merles, les joyeuses trilles des mésanges...

 

Longuement, elle erre dans les sous-bois, traverse des prés, des haies, suit des chemins de terre, puis revient vers le grand arbre avec sa place moussue. Timidement elle retrousse une jambe de son pantalon. Si on la voyait! Mais qu’importe. Une conviction se fait jour dans son esprit. Non, le Soleil ne peut pas se remplacer par un tube à ultraviolets. Non, de l’air en tuyau, ou même de l’oxygène pur, ne peut avoir l’effet de la brise parfumée d’humus ni de la fraîcheur des sous-bois. Un faux arbre en béton, même parfaitement imité, ne pourra jamais avoir l’auréole de puissance bienveillante du véritable arbre. L’auréole de puissance, la lumière du Bonheur, la fraîcheur vivifiante du souffle de la brise, la Douceur de la mousse sur la peau, tout cela c’est la VRAIE VIE, car cela donne le BONHEUR.

C’est tout à coup évident à Brigitte. Tout est simple, clair, lumineux. Le Bonheur. Rien n’a de signification qui ne mène pas au Bonheur. Et le Bonheur c’est de jouir par tout son corps, par tout son être de ces belles sensations au contact des êtres vivants, des éléments, de la nature. Mais attention, pas un bonheur égoïste: un partage. Brigitte se fait discrète dans le bois, pour ne pas déranger. N’étant rien venu prendre, elle reçoit tout en cadeau. Elle est la visiteuse, l’invitée. Mieux: elle-même fait aussi partie de cette fraîcheur candide, de cet hymne à la joie. Elle se donne elle-même à la scène: Toute la Beauté de l’univers trouve son sens grâce à la conscience qui s’en laisse enivrer!

 

Elle aussi, elle est la vie. Une vie qui a en plus l’incomparable privilège de se rendre compte, de sentir, de s’émerveiller.

 

Tout se met en place, tout est limpide dans sa tête. Laisser tomber tout ce qui ne va pas, laisser tomber, laisser tomber, débrancher ce qui entrave, ce qui se met en travers, ce qui dévie et fait oublier cette précieuse communion. Pourquoi courir après des choses compliquées, qui font du bruit, qui détruisent, qui coûtent tant et tant de ces précieux instants de vie qui nous sont si chichement comptés? Pourquoi disperser sa pensée, gaspiller la précieuse conscience à de futiles occupations, à des dérivatifs? (Elle pense à ce que le philosophe Pascal, qu’elle a étudié en première, appelle se divertir: oublier l’essentiel, ne plus être conscient). La vie, c’est de vivre. Il faut entrer dedans, pas rester à côté. Pas observateur: participant. La vie n’a pas besoin de justification, ni de définition. La vie est elle-même son propre but: le Bonheur, la Conscience, l’Emerveillement, la création de Beauté, de vie nouvelle. Elle est sa propre justification, elle n’a aucun but rationnel. Elle est une vaste plaisanterie de l’univers pour se faire rire lui même, un jeu grandiose et émouvant pour s’attendrir comme une maman de son bébé! Elle trouve en elle-même sa propre morale: pas besoin d’en inventer aucune, ni surtout de rajouter de ces terribles règles arbitraires qui coûtent tant et tant de souffrance.

Juste écouter, voir, respirer ce qui est beau et irremplaçable, comme le chant des oiseaux ou la caresse de la mousse.

 

Mais ce n’est pas tout.

La voilà qui repense à son camp éclaireur, dont elle garde un souvenir agréable, mais teinté d’amertume. Oh oui, elle avait aimé cette folle équipée, planter la tente dans l’herbe chaude du Soleil de Juillet, apprendre les mi-bois et les brêlages et les chants de veillée. Déjà la nature lui avait plu, mais aussi (et surtout) la chaleur de la camaraderie et la complicité de l’aventure vécue ensemble. (Ben, pour tous ces citadins, faire chauffer une casserole sur le feu de bois ou écoper la tente sous l’orage, c’est déjà l’aventure!) Malheureusement l’amertume était aussi au rendez-vous: Alors que elle s’enthousiasmait, jouait le jeu, ses camarades se défilaient. Elles étaient là, physiquement, mais parlaient de choses futiles, de sport, de mode, des chanteurs plats de la télé; au lieu de s’enthousiasmer, elles riaient et se moquaient. Par exemple Brigitte, se mit à la veillée à chanter à coeur perdu de ces naïves chansons de scouts, mais, débutante, elle eut quelques fausses notes bien posées en toute franchise! Elle n’y prêta pas attention, c’était pour elle un incident, et elle partagea de bon coeur les rires de ses camarades. Mais au lieu de se dissiper, ces rires continuaient, devenaient hoquets, grimaces... Ce n’était plus la joie du chant ensemble, mais la laideur de la moquerie: tout était faussé, perdu, sur une voie de garage. Pourquoi s’être donné du mal, avoir voyagé si loin, brûlé des dizaines de litres d’essence, marché des kilomètres, s’être rassemblés dans la tiédeur parfumée d’herbe de cette belle soirée d’été? On se retrouvait à la case départ, devant la télévision. Brigitte eut beau reprendre le chant, appeler au calme, les tristes rires continuaient comme des automates, des mécaniques emballées, toute communication coupée d’avec le monde extérieur. Les animateurs eux-mêmes durent intervenir autoritairement pour y mettre fin! Quel piteux échec!

Tout le camp s’écoula ainsi, entre la joie de la vie ensemble dans la nature parfumée et ses camarades qui s’en échappaient sans cesse, comme des savonnettes, pour retomber dans leurs minuscules histoires de télé ou de mode, que dérision suprême, elles appelaient... «leur vie»!

Vous l’avez sans doute compris, ami lecteur: c’est depuis ce temps là que Brigitte «a un problème»... Qu’elle n’est «pas comme les autres»... Que «on ne la comprend pas».

Maintenant, en tout cas, à la lumière de cette ancienne expérience, même si elle avait été un échec, tout lui paraît simple et limpide sur ce chapitre là aussi. Vivre... ensemble. Chacun est dans sa communion avec la vie, la Beauté. Mais cette communion se partage entre tous. C’est même là l’essentiel: chacun est encore plus heureux du Bonheur et de la Joie des autres que des siens propres. Le Bonheur se nourrit du Bonheur, le Bonheur des uns fait le Bonheur des autres, en un merveilleux mouvement perpétuel. C’est une formidable complicité, une communion de chacun au coeur de l’autre, un joyeux coup monté, une farce rocambolesque. Attention! Nous partons pour les uns les autres dans une minute! Non! Tout de suite! Nous sommes les uns les autres! Nous allons nous aimer et faire des tas de choses formidables ensemble! Nous allons chanter ensemble en rond! Nous allons construire une table en rondins! Attention! Nous allons nous rouler tous ensemble dans la mousse!

Brigitte est joyeuse, mais d’une joie discrète. Qui pourrait penser, au village, que cette jeune fille calme qui passe discrètement là bas dans l’airiale, derrière la grange, vient de percer les secrets de l’univers que seuls connaissent les grands Sages et les Rois Mages?

 

 

Le soir, elle rentre, pour trouver le bon sourire de sa grand-mère. La table mise l’attend avec le délicieux fumet de la soupe qui mijote sur la cuisinière. Brigitte reproche gentiment à sa grand-mère de se donner tant de mal pour elle, et, après le repas, se propose pour lui faire la vaisselle. Elle ne peut laisser sa grand-mère la dorloter comme une enfant. Elle insiste mais toutes ses supplications restent vaines: Niet. Brigitte est l’invitée, et Mère Grand défend âprement les abords de l’évier et du fourneau, classés zone stratégique.

Brigitte, toute à la joie de sa découverte, voudrait la partager avec sa gentille Mère Grand. Elle ouvre la bouche, mais... Quels mots employer? Elle a beau chercher, elle n’en trouve pas. Et elle pourrait chercher encore longtemps: il n’y en a pas. Car voyez-vous, amis lecteurs, ce que j’ai décrit en tant de mots, est fort mal décrit; un grand écrivain même n’aurait pas fait mieux. Les Sages et les Prophètes ne sont pas arrivés non plus à l’exprimer ni à être compris de tous, sinon nous serions tous devenus des Sages à notre tour... Ce qui est si long, si aléatoire à expliquer avec des mots est apparu dans la conscience de Brigitte en un temps infiniment court, complet et achevé. Elle n’a fait ensuite que l’explorer, l’admirer, se laisser guider parmi toutes les facettes. Cela ne peut se réduire à un ensemble de connaissances, de raisonnements, de concepts. C’est une connaissance directe, une logique autre et bien plus vaste que celle du brave Descartes. N’allez pas croire que c’est forcément ce que la mode appelle un «phénomène parapsychologique»: C’est tout simplement le jaillissement de la vie elle même dans la conscience ouverte et réceptive. Cela peut marcher chez tout le monde, si on accepte l’ouverture nécessaire, si l’on fait table rase de toute conception, de tout préjugé. C’est naturel, mais notre civilisation de l’artificiel, du semblant, de l’image collée dessus, est en fait incapable d’appréhender le naturel en toute simplicité. Le naturel ne s’appréhende pas, il se vit. Il ne peut se réduire à un ensemble de faits psychologiques, biologiques, sociaux. Ce serait d’ailleurs dommage, reconnaissez-le!

Brigitte est embêtée. Elle pensait trouver un moyen de se rapprocher de ses semblables, de jeter un pont. Et voilà qu’elle s’en éloigne radicalement, comme emportée vers le large par un puissant courant. Elle pourrait certes renoncer, oublier ce qu’elle a vu, mais cette simple suggestion lui est maintenant encore plus insupportable que l’évocation de la mort. Absolument pas question! Plus qu’une seule solution: que les autres la suivent. Mais comment leur expliquer? Brigitte, faute de solution apparente, préfère reporter cette question à plus tard, et commencer à explorer elle même son nouveau pays, tant pis si elle y est seule.

 

A propos de «ses problèmes», Brigitte tâte discrètement le terrain: elle brûle de savoir exactement ce que ses parents ont dit à la grand-mère. Elle s’attire cette réponse à la fois limpide et mystérieuse: «Oh tu sais, ma Biche, tes parents ils se font bien du mauvais sang pour toi, ils pensent à des choses, mais moi je sais que tu es une brave fille, bien vivante et bien gentille, dans un monde qui est souvent méchant. Et moi je dis, ma fille, que tu iras loin, plus loin que tu penses, en tout cas plus loin que ceusses qui ne vivent que pour les sous!»

Impressionnée par cette véhémente tirade, Brigitte n’ose plus questionner Mère Grand sur ce sujet. Ce serait sans doute inutile d’ailleurs: Pourquoi Mère Grand irait-elle répéter des propos si inutiles, dont le seul effet serait de faire de la peine?

 

Les jours qui suivent, Brigitte approfondit encore ce qu’elle appelle son éveil, sa prise de conscience, faute de mieux, car ces mots sont tellement galvaudés ou employés à contresens... Au bout de quelques jours passés à la campagne, elle est de meilleure humeur, disponible, et surtout plus lucide. Elle comprend bien plus facilement ces choses au delà de la logique, au delà des concepts. Ce qui, de son HLM, lui paraissait confus, insaisissable, est maintenant solide, limpide, et la simplicité même! Elle joue à passer de l’une à l’autre de ses trouvailles. Pourquoi cette subite facilité?

Quelque temps avant de venir, pendant la grève au lycée (moment privilégié où elle avait appris beaucoup plus de choses importantes que pendant les longues périodes d’études) elle avait lu un article expliquant que l’air de la ville est empoisonné d’oxyde de carbone provenant de toutes les combustions qui en dégagent, surtout les moteurs de voiture. Cet oxyde de carbone se fixe dans le sang et prive le cerveau d’une partie de son oxygène. Peu, certes, mais ce peu correspond aux fonctions les plus nobles, celles que manifestement Brigitte a utilisées pour sa prise de conscience. L’oxyde de carbone étant très avide de sang, il ne peut le libérer qu’après plusieurs jours passés dans un air très pur qui en est totalement exempt, air d’ailleurs de plus en plus rare même en pleine nature.

Cette explication semble intéressante à Brigitte, mais insuffisante. C’est par dix ou par cent que sa lucidité a été multipliée, et ce dès le lendemain de son arrivée.

 

 

Le travail du jardin plaît également beaucoup à Brigitte, même si nous n’en parlons pas tant que de ses sorties dans le bois. Brigitte aurait eu honte de ne pas donner un coup de main à sa grand-mère, tout de même seule et plus toute jeune. Elle en met même un coup, que Mère Grand ne refuse pas. Elle consacre une bonne partie de son séjour à du bêchage, l’indispensable réparation de la clôture, repeindre une pièce et d’autres bricoles. Elle n’est pas une touriste!

Elle s’aperçoit aussi, à cette occasion, que la vie n’est pas que contemplation, mais aussi activité. Cette communion, cette union profonde des êtres avec la nature que Brigitte a découverte, vaut aussi pour les moments de travail utile à la vie, pourvu qu’ils soient offerts gratuitement et de bon coeur. Quel plaisir! Quelle douce complicité que la création et l’aventure vécues ensemble! Le Bonheur contemplatif seul serait incomplet sans celui de créer, de participer, de s’activer pour davantage de vie. Elle n’ose rien dire à Mère Grand, mais l'universelle complicité des jardiniers semble fonctionner à merveille avec elle, comme d’une chose naturelle, sans qu’on ait besoin d’essayer de la saisir avec des mots. Brigitte a l’impression que, même si sa grand-mère n’a pas fait une véritable prise de conscience comme elle-même, en fait elle le vit naïvement, sans savoir que c’est extraordinaire.

Un jour Brigitte sort sous la pluie. Mère Grand lui a prêté des bottes et un vaste imperméable d’avant la guerre. Ainsi affublée, elle pourrait passer pour une des paysannes du village, sauf les juvéniles mèches blondes qui s’échappent du capuchon.

La campagne sous la pluie lui paraît d’abord un peu triste, mais elle s’aperçoit vite que sous l’apparente grisaille la vie continue. Mieux, quantité de petits animaux se font une fête du retour de l’eau. Elle retrouve le grand arbre qui, plus que jamais, rayonne son mystère et sa majesté. Les oiseaux chantent toujours, mais leur chant offre sous la pluie une douceur, une intimité plus émouvante que leur éclat des jours d’azur. Sous la caresse magique de la pluie, les feuilles semblent respirer, soulagées, se délecter de fraîcheur. Le vert est plus vif, plus ample, plus profond. A l’ombre des frondaisons la pluie réveille d’étranges magiciens...

 

Rentrant à la maison plus tôt que prévu, elle trouve Mère Grand... devant la télé.

«Oh excuse moi, ma Biche, je sais que tu n’aimes pas ça. Mais vois-tu, moi, la télé, je prend le programme, et je regarde que les émissions sensées. Y en a pas lerche, tu sais bien, j’risque pas d’m’encroûter à voir que ça. Mais chut: quand je la regarde pas, je ferme la porte du placard à clef, et hop personne ne sait qu’elle y est. Y a que ton oncle Albert qui sait, c’est lui qui l’a montée, dans le placard, avec l’antenne intérieure. Parce que sinon quand il vient avec tes cousins, ils seraient écroulés devant toute la journée, et c’est malsain pour des enfants: ça leur suce la vie et ça leur donne des drôles d’idées. Alors tintin pas de télé. C’est bien mieux de jardiner ou d’aller gambader dans les prés: sinon, c’est pas la peine d’venir à la campagne! Sûrement qu’j’ai raison, d’ailleurs ils sont ben plus contents comme ça. Moi, c’est différent, je la regarde un peu pour pas m’ennuir car vois-tu depuis qu’le Père il est plus là je suis ben seule. Regarde: c’est sur les animaux... Oh mais ils peuvent pas faire une émission sur les animaux sans les y faire se bouffer entre eux. C’est du propre! Y s’ont vraiment les idées mal placées ces gens là. Allez, puni, au placard, ça leur apprendra.» Et, joignant le geste à la parole, elle rabat la lourde porte de chêne et tourne la grosse clé de fer noir.

Brigitte n’en peut plus de se retenir de rire!

«Quand j’ai vu la télé au début, j’ai dit c’est le progrès, c’est quelque chose, on voit rien, on comprend rien, et les images elles viennent. T’es trop jeune, toi, t’a pas connu l’début. Un jour, l’oncle Albert, il est réparateur, il l’a ouvert pour régler un bouton, alors j’ai vu dedans tous les fils et les loupiotes et les bigoudis qu’on n’y comprend rien. J’ai dit que les gens qui font ça c’étaient des gens intelligents, qui avaient fait des études, quand nous on est que des gens d’la campagne avec le certificat d’étude, juste. Mais quand on voit les émissions j’ai dit ben c’était pas la peine d’faire si compliqué juste pour nous montrer ça.»

Mère Grand trouvant des bigoudis dans la télé de l’oncle Albert, ce dut être désopilant!

«Sais-tu, Grand-mère, j’ai souvent pensé... (Un moment de silence) Ça pourrait être très chouette la télé, un super moyen de communication, si ça parlait des choses importantes... Ca aiderait beaucoup les gens, au lieu de les abrutir.

- Oooh ça ma fille, c’est ben vrai, mais j’s’rai morte avant, et toi aussi sans doute.»

 

 

Un soir de Soleil, il fait tellement doux que Brigitte a envie de rester dehors jusqu’à la nuit.

«Bonsoir, Mère Grand. Je rentrerai tard, j’ai envie de voir le coucher du Soleil.

- Oui, Bichette, mais va pas trop loin dans les bois la nuit, pour pas te perdre.

- Ne t’inquiète pas, j’ai pris la lampe, la boussole, la bouée, les rations de survie et les fusées de détresse. Je ne risque rien, le méchant loup ne m’attrapera pas.

- Ah bon ça va alors» conclut la grand-mère qui part d’un rire sonore: «Ah cette jeunesse! On s’ennuie pas!»

Brigitte s’en va de l’autre côté du village vers un pré d’où la vue est assez dégagée vers l’Ouest. Lentement le jour s’abîme dans un crépuscule bleu. Le ciel est tellement pur ce jour-là que l’horizon est tout juste violet, sans rouge. L’air embaume de la puissante senteur des herbes chaudes. Les grillons et autres sauterelles, encore timides en Juillet, préparent leurs sarabandes d’Août. Quelle merveille, le chant des merles! Elle sait le reconnaître, maintenant que Mère Grand le lui a fait entendre. Elle dit que c’est leur prière et Brigitte pense que ça doit être ben vrai, car il en émane une Poésie à la fois puissante et tranquille: l’or du soir. Quelle Douceur! Quelle gentillesse! Les merles ont vraiment l’air de communier avec des anges... Brigitte ne croit pas aux anges ni à Dieu, mais elle se prend à penser que, si Dieu existait, alors tout irait bien entre Lui et les merles, et que, malgré son absence de foi, sans doute Il lui accorderait quand même à elle une petite place en Son Paradis pour avoir su comprendre et tant aimer Sa Création, pour avoir su découvrir et apprécier cette ineffable Conscience de la vie.

Plus tard, les étoiles s’allument dans le ciel outremer. Brigitte ne connais pas les constellations; comment admirer les étoiles dans la nuit obscure de sa cité? Elle découvre la Voie Lactée, et se perd dans le poudroiement des petites étoiles à peine visibles à l’oeil nu.

Le grand silence de la nuit descend. Elle s’aperçoit que ce qu’elle avait d’abord pris pour un silence total est en fait peuplé de toute une vie furtive, de petits bruits: légers souffles sur les arbres, craquements et grincements de branches, froissement de l’herbe, innombrables tics et gratouillis d’insectes, et même le fouissement des taupes que l’on distingue parfaitement, en plaquant l’oreille au sol. Plus loin, des chouettes, dont le cri n’a strictement rien de sinistre, alors que les aboiements de chiens, qui résonnent presque toujours au loin dans la campagne, évoquent quelque tristesse mystérieuse et lugubre. Même le ruisseau chantonne à plus de cent mètres, alors que le jour de son arrivée elle l’avait vu avant de l’entendre. Une voiture sinue sur la route départementale: cela s’entend donc de si loin? Etrangement émouvante, la cloche d’un village voisin sonne on ne sait quelle heure, et la répète deux minutes plus tard. Dans cette direction brillent quelques lampes, évocatrices de Douceur au foyer.

La brise est encore tiède, toute chargée des effluves de la journée: foin coupé, humus, fleurs sèches...

Plus tard encore, le ciel est noir. Soudain une étoile bouge! Mais ce n’est qu’un satellite. Brigitte, comme tout le monde, n’a pas pu ne pas entendre parler d’exploration interplanétaire, d’extraterrestres, d’astronomie, d’ovnis. Concernant ces derniers, elle est quelque peu circonspecte, comme tout citoyen moyen qui n’en a entendu parler qu’en mal; ce qui ne l’a pas empêché de fantasmer sur leur compte, comme tout le monde là aussi. Elle rêve aux autres planètes et à la vie qu’elles recèlent peut être... Sa conscience le lui dit: pas peut-être, mais sûrement. Ce petit point de lumière, là-haut, à peine visible, vacillant, est peut-être le messager d’un monde, avec ses habitants, qui eux aussi vivent, pensent, aiment. Peut-être que eux la regardent aussi, en ce moment. Que penseraient-ils d’elle, s’ils la voyaient? Comment est la vie pour eux? Brigitte pense à tous ces romans de science fiction superficiels, qui ne font seulement qu’extrapoler sur le progrès technique, en nous montrant des êtres aux formes les plus bizarre ou étrangères, mais avec en fait exactement la même psychologie que nous, avec tous bien entendu tous nos très chers défauts psychologiques et troubles sociaux. Se pourrait-il qu’ils soient en fait différents de nous dans leur vie intérieure, dans leur essence même? Se pourrait-il... que ce que Brigitte appelle sa «prise de conscience» essentielle de la vie, soit chez eux toute naturelle? Il faut tant et tant de stratagèmes et de détours aux Terriens pour y échapper que ce serait vraiment une malchance incroyablement improbable que la même invraisemblable mésaventure soit arrivée sur une seule autre planète! C’est bien sûr: ce que Brigitte a découvert ne peut être qu’identique en tout point de l’univers. La conscience, la morale supérieure de la vie, ne peuvent dépendre des conceptions d’une époque, d’une civilisation, bien au contraire elles sont essentiellement identiques pour tout l’univers!

Brigitte se prend même à rêver ce que pourrait être une planète où tous les êtres auraient cette conscience. Ce serait bien sûr très beau, la nature en fleurs, tout arrangée comme un jardin anglais, non, japonais. Les maisons seraient des joyaux dans la nature, couvertes de fleurs grimpantes. Les usines seraient propres, fleuries, non polluantes, discrètes et silencieuses. Pas d’emploi ni de patron: On viendrait y travailler de sa propre initiative, pour y faire de belles choses, des denrées utiles, dans l’Entraide, pour le donner de grand coeur à ceux qui en auront l’utilité: Ainsi on serait heureux en travaillant. Et tout le monde serait ami, bien entendu. On chanterait en travaillant, dans les jardins et dans les champs, et aussi le soir autour du feu. On irait aussi tout nus dans les jardins et dans les forêts, et dans les rivières bien sûr.

Il n’y aurait pas de lois, ni de morale, ni de règlements. La morale-vie suffit, puisque chacun peut aisément RESSENTIR ce qu’il y a à faire, où à ne pas faire selon que cela aide ou fait souffrir d’autres êtres. Ou plutôt si, il en faudrait pour... Comment éviter des situations insolubles comme par exemple les ménages à trois? Il faudrait bien une base, mais au fond cela est aisé si au départ tout le monde est complice. Bon, sa prise de conscience ne résout pas tous les problèmes, comme les accidents, les tremblements de terre et les cyclones, mais de toute façon le nouvel état d’esprit élimine radicalement toute souffrance artificielle et pourrait, par plus de prudence, de discipline et d’organisation, réduire beaucoup celle d’origine naturelle. Seule la mort reste souveraine, mais au moins que le peu que l’on ait à vivre se passe bien...

Ah que ces projets sont beaux! Mais qu’est-ce donc qui empêche tout le monde de les réaliser sur Terre? Est-il pensable qu’elle soit la première à y penser, voire la seule, sur cinq milliards d’humains? Serait-elle la victime de quelque douce illusion? Comme ces gens qui croient avoir inventé l’antigravitation ou le moteur à eau, mais qui ont «juste» mal interprété quelque loi physique de base? Partagée entre le doute, que rien ne vient étayer, et la simplicité, l’évidence de sa vision, que tout approuve, Brigitte ne sait que penser... Sans doute gardera t-elle cela pour elle, et n’osera t-elle en parler à personne. Mais soudain elle se dresse: «Non, rien ne me montre que je suis dans l’erreur. Je suis la seule à avoir compris? Et alors? Que dût penser le premier humain qui sut allumer du feu? Où en serions-nous s’il s’était tut face aux moqueries de ses congénères? Si rien dans la nature ne me prouve le contraire, J’AI RAISON. Point. Quant à partager ma découverte, je ne sais pas trop encore comment je m’y prendrait, mais J’Y ARRIVERAI. Dussé-je y consacrer ma vie. Au fond vu la mouise que c’est sur la Terre actuellement, je n’ai pas grand-chose à perdre, en donnant le temps que j’ai à y vivre. C’est bien ce que je pensais: aider les autres à comprendre. Et s’il n’y a pas de filière socioprofessionelle-machin-truc pour ça, on en créera une. Quant à la formation, pas besoin: personne n’y connaît rien de toute façon. Même en tant que débutante dans ce domaine, j’y ai déjà plus autorité que tous ces ignorants réunis.»

Cette ferme résolution prise, Brigitte ne voit rien à faire de précis dans l’immédiat. Rester chez Mère grand? C’est agréable, mais limité dans le temps. Le mieux dans l'immédiat est de mettre à profit cette douce tranquillité pour assimiler cette nouvelle connaissance, car, après, elle le sent, cela sera beaucoup plus difficile: l’oxyde de carbone, le bruit, la précipitation, les contrariétés, les préoccupations artificielles, tout se liguera pour émousser cette précieuse lucidité, pour y introduire des éléments douteux. En fait Brigitte réalise que son problème d’avenir reste entier: comment rester elle-même? Par où commencer? Avec quels moyens? Ah ces papiers d’orientation socioprofessionnelle qui s’emmêlent dans les pieds du destin de l’univers! Oh, système économique diabolique et immoral, où rien ne peut se faire qui ne rapporte pas DE L’ARGENT TOUT DE SUITE! Elle mesure maintenant la colossale difficulté du travail qui l’attend, la somme d’efforts, de désillusions, de sacrifices, peut-être le sacrifice suprême. Elle a beau se dire que de toute façon, elle perdrait encore plus en renonçant à son projet, la voici maintenant aussi pessimiste qu’elle était déterminée il y a deux minutes.

Contemplant le délicat signal des étoiles, elle se prend à rêver que, de l’une d’elles, dans une formidable symphonie de grondements répercutés à l’Infini, s’envole un puissant vaisseau galactique au galbe mystérieux... Oui, il vient la chercher pour l’emmener sur une plus belle planète. Ce bruit dans l’herbe... Sont-ce des pas? Adieu, faux problèmes insolubles, adieu difficultés artificielles! Bonjour, gentil village amical et fleuri, avec une petite maison de lierre et d’Amour où l’attend l’homme qui saura l’aimer en partageant sa conscience! Brigitte joue un moment à se faire voir des points lumineux qui apparaissent et grossissent... Peut-être, après tout, que la Terre est une pépinière, où tous ceux qui mûrissent en prenant conscience sont immédiatement emmenés ailleurs... Ce qui expliquerait qu’on n’en rencontre jamais! Dans les histoires d’ovni, il y en a avec des enlèvements, des disparitions mystérieuses, des traces de pas qui s’arrêtent net en plein champ... Pourquoi pas? Cela cadre bien. Trouvera t-on demain ses traces sans suite dans cette prairie? Mais aucun point lumineux n’accepte de grossir suffisamment pour devenir une soucoupe valable et le ciel reste désespérément désert, avec juste l’amical mais si lointain signal des étoiles.

Pourtant, malgré l’absence totale de preuves, Brigitte est maintenant convaincue que les planètes de l’Infini sont peuplées pour leur immense majorité d’êtres conscients, libres, heureux; que certains ont dépassé de plusieurs milliards d’années le niveau de civilisation terrien, tant en technique qu’en Sagesse, avec de puissants moyens pour intervenir sur Terre si ils le veulent. Si ils n’apparaissent pas maintenant à Brigitte, ce ne peut être parce qu’ils ne peuvent pas. Alors, c’est sans doute parce que... elle n’est pas encore prête.

Brigitte se lève donc, à la fois résignée et déterminée... Résignée à son sort, et déterminer à faire ce qu’il faut pour en changer.

 

 

Le lendemain, la bruine est revenue sur le village. Pas de jardin ni de sortie dans les bois.

«Tiens, Biche, voici des revues, que ton oncle Albert m’a apportées; elles te plairont sans doute. Il y en a une sur les planètes, toi qui aimes ça. Moi je vais voir chez Rose, elle m’a invitée, c’est pas si souvent alors faut qu’j’y aille. N’oublie pas de penser de donner la pâtée aux deux mignons, à cinq heures.»

Brigitte est un peu interloquée: Qui a dit à Mère Grand qu’elle s’intéresse aux planètes? Elle n’en a jamais parlé à personne. Elle a du nez, la Mère Grand. Brigitte lit pensivement. Des revues de patronage, d’autres de nature. Beaucoup d'articles insipides, quelques-uns qui parlent de choses importantes. Il semble parfois à Brigitte que les auteurs ont capté une part de la vérité qu’elle a pressenti, un éclair de bonté, une escarbille d’Amour, un éclat de Poésie, mais deux lignes plus loin, une grosse bourde vient tout contredire. Comme si ils écrivaient des phrases au hasard. Les articles sur la nature, ou sur les moeurs des pays exotiques, elle en admire les photos, mais ne lit les commentaires que prudemment, prête à passer plus loin si elle tombe sur ces interprétations grotesques dont on affuble souvent les êtres que l’on n’a pas réellement cherché à comprendre.

Après de belles photos sur les merveilles d’Angkor, pour elle à la fois étranges et curieusement familières, voici une série d’images sur les éléphants, puis sur Venise. Tiens voici l’article sur Jupiter dont Mère Grand a parlé. Elle regarde, repensant à ses rêveries de la veille. Ce sont les photos que les deux sondes Voyager viennent d’envoyer, montrant, Ô fantastique révélation, des astres nouveaux que l’oeil humain n’avait jamais contemplé auparavant! Ô époque privilégiée qui a vu nos premiers regards sur d’autres mondes! Brigitte tombe en admiration, même si, elle le sait, ces astres sont privés de vie. Voici Io, avec ses volcans débridés, Europe, à la vaste banquise étrangement lisse et bariolée, Callisto, gris-vert et couvert de cratères comme la Lune, et Ganymède, avec ses étranges réseaux de canaux qui font penser à quelque écheveau de gare de triage échevelée, couvrant une bonne partie de l’astre.

Mais ce n’est pas ce qui intrigue le plus Brigitte: cette image totalement nouvelle pour tous les humains, lui est familière, à elle.

Ce que, deux ou trois ans plus tôt, aucun oeil humain n’avait jamais vu, qu’aucun esprit humain n’aurait pu imaginer, elle l’avait rêvé bien avant.

Le souvenir oublié émerge, intact: petite enfant, elle avait fait ce rêve pour elle alors incompréhensible, à plusieurs reprises, alors qu’elle n’avait jamais entendu parler de planètes: une vaste sphère grise, toute boutonneuse, sur un ciel noir d’encre, avec, sur une partie de sa surface, un tel réseau de sillons comme un triskèle des cromlechs bretons. Plus loin, une autre sphère, mais celle-là totalement lisse, mate et bleue. En fait les astres dont Brigitte avait rêvé ressemblent respectivement à Miranda et Neptune, mais à l’époque où se passe cette histoire, les sondes Voyager sont quelque part entre Jupiter et Saturne, à plusieurs années encore de Neptune et de son satellite.

Brigitte est plus qu’intriguée par cette impossible prémonition. Il y a de quoi. Et cela tombait curieusement au moment précis où elle s’était promise de faire une chose.

 

Elle se jurait maintenant solennellement fidélité totale à sa prise de conscience; elle se jurait également de tout faire pour la transmettre à d’autres; elle se jurait enfin de tout faire pour maintenir en elle cette conscience, quoi qu’il arrive et, dans ses relations avec les autres, de toujours agir selon cette conscience; et finalement de tendre la main, au cas où d’autres souhaiteraient la saisir et vivre aussi avec elle selon cette conscience.

Elle se jure cela sur la photo des sillons de Ganymède. Elle ignore certes tout de la signification exacte de son curieux rêve d’enfance, mais se doute bien que, vu son origine de toute évidence physiquement inexplicable, il est de la plus haute importance.

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 2       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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