Naufragée Cosmique        Chapitre 1       

Chapitre 1

Brigitte

Que penser quand on est une jeune fille incarcérée depuis sa naissance dans un HLM de banlieue?

Inutile de préciser où: de Dunkerque à Tamanrasset, de San Francisco à Hongkong, les immeubles se ressemblent tous. Il suffit de savoir que Brigitte vient de passer son baccalauréat quelque part dans une grande ville de France, en 1979. Après ces années passées dans l’effort studieux, et avant d’autres années à passer dans l’effort laborieux, elle tente de faire un bilan de sa courte vie.

Elle est issue d’une de ces innombrables familles tout à fait ordinaires, le père employé de bureau, la mère à la maison, installés pour les nécessités du travail dans une de ces innombrables tours alignées comme des machines dans un atelier, sur un terrain artificiel peint en vert, lisse et rationnel comme le carreau d’une usine.

Brigitte est fluette, blonde en longues mèches éparses, les yeux bleus foncés, les traits un peu saillants mais doux, l’air réservée. Elle s’habille couramment d’un pantalon bleu clair et d’un pull de même.

Ses parents avaient commencé leur vie dans l’idylle, et l’avaient continuée devant la télévision. Alors que la mère de Brigitte, enceinte de sa fille, voyait son ventre s’arrondir, elle eut un rêve: c’était un ciel d’aurore émouvant, mauve et rose, avec en silhouette de grands oiseaux étrangement silencieux. Sa fille en venait, et descendait vers elle avec un curieux sourire à la fois charmant et navré. Mais Brigitte n’eut jamais connaissance de ce rêve, car le matin tôt sa mère devait uriner dans un petit bocal: rendez-vous chez le gynécologue. Toute à ces préoccupations sérieuses, la mère oublia le rêve, au point qu’elle fut surprise de voir naître une fille quand le gynécologue et les voisines avaient tous prédit un garçon. Elle l’appela Brigitte, car elle était une fan de Brigitte Bardot.

Brigitte avait vécu une vie tout à fait ordinaire, entre ses parents et son grand frère Robert, de six ans son aîné. Elle fut une petite fille à la fois joueuse et sérieuse, à la fois calme et vivante. Une petite fille modèle, ravissante, disaient les voisins à ses parents.

Bien que cette enfance fut calme, il y avait eu quelques ombres au tableau. Brigitte, malgré une intelligence certaine et un goût pour l’étude assez prononcé, n’avait jamais eu que des résultats scolaires acceptables, sans plus. Malgré une attirance pour les jeux collectifs, elle n’avait jamais pu non plus véritablement s’intégrer dans un groupe de camarades, ni à l’école, ni à la colonie de vacances, pas même aux éclaireurs. Ni le Grrand Prrêtre Psychosociopédagoorientatoprofessionallogiste ni la concierge n’avaient su expliquer pourquoi à ses parents. Ces choses avaient été portées jusqu’au Baccalauréat, car il lui fallait bien faire abstraction de sa vie personnelle pour réussir cet examen, très important car il donne accès à l’examen suivant.

Tout cela, c’est le point de vue du psycho... etc. Mais Brigitte est maintenant en train de se livrer à un bien étrange exercice: voir son point de vue à elle. Il lui faut choisir une orientation pour ses études, et c’est sans doute la première fois qu’on lui demande son avis sur sa future vie d’adulte. Les options qu’on lui propose ont toutes un curieux air de ressemblance: A, des emplois, B, des emplois, C, des emplois, D, E, F... des emplois. Vexation supplémentaire, certains de ces emplois sont «bien» et rapportent beaucoup d’argent, et d’autres sont «minables» et miséreux, selon des critères dont la justification ne transparaît que malaisément, puisque, contrairement à toute justice, les emplois pénibles sont les moins bien payés.

Onze heures du soir. Brigitte est dans son lit, lumière éteinte. Dans sa tête tournent en une folle sarabande les différentes filières de formation professionnelle, complexe jungle où guettent d’inquiétants indiens qui réduisent les têtes de tous ceux qui n’ont pas le diplôme. Les perdants tombent dans le marigot pour y être dévorés par les piranhas intérimaires ou les crocos smicards. Voici les terribles diagrammes de Wien (les «patates» de la théorie des ensembles) qui dansent avec les involutions affines, puis se transforment en mythiques mitochondries (science nat) sur un fond de chants révolutionnaires (histoire). Revient la tête du prof d’histoire, vraiment le prof lamentable, alors que celui de français est très sympa. Perdu dans le vaste lycée, face à toutes ces portes de classe aux numéros complexes et changeants, ce brave prof parcourt indéfiniment le couloir à l’interminable rangée de portemanteaux, aux murs couleur urine standard de l’administration, où résonnent d’étranges cris dans une odeur de bouillon au glutamate.

Soudain jaillit une vision de cauchemar: en prenant l’escalier, on aboutit, l’étage de dessous, à un autre couloir identique, puis à un autre, indéfiniment... L’univers n’est plus qu’un immense lycée, dont on recherche désespérément la sortie sans même plus se rappeler ce que c’est... Les camarades à qui elle demande la sortie regardent Brigitte comme une folle, disent que ces choses-là n’existent pas, que c’est «utopique». Et la voilà elle-même qui s’entend parler de choses socioprofessionnelles ou de talons-aiguilles. Elle n’a plus aucune prise sur ce qu’elle dit et fait, plus aucun moyen de communiquer sa souffrance. Le coeur achève de se déchirer, c’est l’horreur absolue...

 

Brigitte doit choisir une orientation. Le psycho machin le lui a dit. Ses parents le lui ont dit. C’est marqué sur les papiers qu’on lui a donné. Oh non, elle n’est pas indécise, elle sait même très bien ce qu’elle voudrait, mais oh drame, elle a beau fouiller toutes les descriptions de carrières et de formations professionnelles, de filières courtes ou longues: nib de nib, il n’y a pas ce qu’elle cherche.

 

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d’eau, le bruit de l’urine dans la cuvette. Ce soir ils reviennent d’un film policier: «Eh eh quand il a sorti cet énorme flingue... Moi j’aime les films noirs etc.»

Le lendemain, Brigitte, après avoir tant travaillé, a droit à des vacances. Elle se sent libre et légère. Pourtant les questions et sentiments que l’activité scolaire avait refoulés ressortent. Sur les dépliants d’information, toutes les filières aboutissent à la même porte: vie professionnelle. Bien, mais vie professionnelle, cela signifie toujours que l’on fait certaines choses que d’autres ont décidées. Pourquoi pas? Si c’est utile. Mais il n’y a apparemment personne pour décider de faire ce que Brigitte voudrait faire.

Cette année, les dépliants d’information sont illustrés de bandes dessinées, pour faire jeune. Elles montrent des jeunes tous identiques (encore heureux, à cette époque on ne les montrait pas encore tous en punks) pour qui la vie se résume à gérer les études, l’emploi, etc... sans jamais se demander ce qu’ils vont faire de tout cela, ce qu’ils vont faire de leur vie, de leur argent, sans se demander ce pour quoi ils vont travailler. Brigitte ne se reconnaît pas du tout dans ces dessins dont l’enthousiasme factice sonne plutôt triste... Il manque quelque chose d’essentiel, une sensation, une idée, que Brigitte pressent, mais elle n’arrive pas à la saisir, et elle serait bien en peine de l’expliquer.

Le frère de Brigitte rentre et allume la télé. C’est une de ces interminables séances de jeux, entrecoupée de toujours le même chanteur, dont seule la forme du nez ou la couleur des cheveux varient. Robert adore ça, il a même atteint un certain niveau et compte bien s’y présenter quand l’émission passera dans leur ville.

Brigitte est dans ses filières professionnelles, comme fil de fer en tréfilerie, dans des trous de plus en plus étroits pour finalement se faire embobiner. Elle s’irrite: Bon sang! Il doit bien y avoir quelque chose! Comment pourrait-elle être la seule à avoir compris ce qu’elle a compris? Pourquoi n’y a-t-il pas moyen de l’expliquer aux autres? Pourquoi ne consacrerait-elle pas sa vie à le transmet... «OUUUAIIIS Je l’avais trouvé! Brigitte regarde je l’avais trouvé!» Et le frère colle sous le nez de Brigitte ahurie un papier où s’étalent ces lettres: «KROUMIR»

«C’est une pantoufle des pays arabes! Tu te rends compte j’aurais gagné les mille francs!»

Brigitte contemple son frère, cet inconnu qui habite la chambre à côté de la sienne. Lui n’a pas compris, malgré toutes les explications. Il a toujours eu l’air de ne pas les entendre, où il répondait «Oui, oui, tu as raison» mais jamais rien n’avait changé dans ses préoccupations ni dans ses discutions avec ses camarades. C’était un chef d’oeuvre de non-communication. Brigitte avait tenu (mentalement) un carnet de ses tentatives:

«Ai sonné l’alarme

Réponse: néant.

Ai sonné le tocsin

Réponse: néant.

Lancé un SOS

Réponse: néant

Lancé un SOS pathétique et désespéré

Réponse: néant

Mise en demeure de répondre sous menace d’huissier

Réponse: je vais au tennis»

Présentement, Robert était absorbé dans l’écran, les mains en suspens, le souffle contenu, le visage légèrement penché, avec dessus le reflet verdâtre de l’image. Où avait-elle déjà vu cette attitude d’intense adoration? Dans quelque film, sur une secte?

Brigitte sort, avant de faire mauvais usage de son kroumir.

Elle se rend au club de tennis. Son frère le lui a conseillé. Curieusement il semble être tout à fait au courant de ses difficultés, mais il n’a jamais rien proposé pour les résoudre, sauf un soir où, lors d’une discussion, elle l’avait coincé en pleine contradiction. Il lui avait alors répondu que d’aller au tennis lui ferait du bien.

«Comment ça?

- Ben je sais pas, pour tes problèmes.

- Ah? J’ai des problèmes? Quels problèmes?

- Tu rencontrerais des gens, des copains.

- Mais comment en rencontrer qui...

- Oh ça, je sais pas, tu rencontres, quoi. Moi j’ai des tas de copains au club, on joue, on va à la buvette, on s’invite, c’est chouette.»

Donc Brigitte va au club, joue, s’assoit à la buvette.

«Les smashs, plus nerveux, comme cela.

- Le jeu des jambes, c’est pas mal pour une débutante.

- Brigitte! Vite, il faut dégager ce court pour l’entraînement à la compétition!

- Un jus de fruits pour Brigitte!

- Tu es à la diète? Mais il faut bien s’amuser!

- C’est une nouvelle raquette, dont le centre de gravité a été déplacé: cela annule les vibrations du choc»

Malgré cette apparente gentillesse, Brigitte se sent mal à l’aise. Face à ces gens, il lui semble qu’elle ne peut pas plus influencer le cours de la discussion que si elle parlait avec l’écran de la télévision. Bien sûr, on lui répond, mais... d’une certaine façon, toujours la même, automatique. Tout est prévisible, comme dans un théâtre, où les personnages rejouent chaque soir la même pièce, aux variantes combinatoires près. Elle aurait voulu... Comment expliquer cela? Elle ne trouvait pas ses mots.

On ne demande par contre jamais à son frère de dégager le court pour la compétition. Brigitte devait d’ailleurs réaliser, bien des années après, qu’il ne restait en fait que peu de temps au tennis, passant le plus gros de ses soirées ailleurs. Heureusement qu’elle n’avait pas su à l’époque...

Un soir, au vestiaire, elle entend, derrière une cloison:

«C’est la Brigitte dont je t’ai parlé. Elle est sympa, mais tu as vu, elle a quelque chose... on n’arrive pas à la comprendre.

- En effet, on peut difficilement communiquer avec elle.»

Décidément, toute la ville est au courant de cette histoire! Un comble, prétendre qu’on ne la comprend pas, elle qui se tue à expliquer ce qui lui paraît si simple! Il y a là un mystère inquiétant.

 

Il fait nuit noire quand elle rentre. Son frère est toujours devant la télé, et on pourrait croire qu’il n’en a pas bougé, si ce n’étaient les boîtes de pâté et de sardines vides apparues sur le guéridon. Le film est une scène paisible, dans un jardin, avec des oiseaux, et deux religieuses qui discutent tricot. Juste dommage que la religieuse paisible ait exactement la même voix dure que l’amante assassine d’hier ou que la baronne affairiste d’avant-hier. Enfin passons, la scène bucolique est assez bien rendue. Soudain dans un fracas de mitraillette l’espion surgit. Non, pardon, c’est le monstre, ce soir. Il y a presque toujours, dans les films de la télé, un agent secret américain, sauf quand il y a un monstre. Même si le film n’est pas du tout un film d’espionnage et que l’agent ne semble pas en mission. Allez savoir pourquoi.

Brigitte essaie de remettre de l’ordre dans ses pensées. Comment est-ce venu? Etait-ce depuis toujours, quand elle restait dans son coin, dans la cour de l’école primaire? Ou bien cela avait-il commencé au camp éclaireur, lorsque... «monsieur le ministre dément toute participation à cette affaire». Ah, ce sont les informations. La politique intérieure. Est-ce de sa faute, si elle ne comprend jamais où tous ces discours veulent en venir? Se pourrait-il qu’ils ne signifient rien? Pourquoi passeraient-ils à la télévision, alors?

C’est cela: elle désire quelque chose, mais cette chose n’arrive jamais. C’est pourtant simple. Cela coule de source, lui semble t-il. Pourtant tout se passe comme si elle seule voyait cela. Se pourrait-il qu’elle soit différente des autres? NON! OH NON! Bien qu’une telle hypothèse ait souvent trotté dans sa tête, elle l’avait toujours catégoriquement, viscéralement rejetée. Ce serait une incohérence de l’univers. Pourquoi les lois du monde seraient-elles identiques pour l’immensité des étoiles, et différentes pour elle seule, petite poussière insignifiante? Ce n’est pas possible. La raison de son problème doit être... ⚠⚠ «AAAAH je brûle! AAAAH!!» Horreur, sur l’écran de la télé, un type essaie de s’extraire d’une voiture en flammes. Déjà de telles scènes sont insupportables pour Brigitte, en plus il s’agit d’une BANDE D’ACTUALITE, tournée sans trucage: ce type a vraiment hurlé ainsi, il y a moins d’une heure, pendant qu’un caméramane le filmait, froidement absorbé par son scoop et son effet, sans s’occuper de secourir le malheureux! On passe aux résultats des sports, et le visage du frère de Brigitte n’a pas accusé le moindre sourcillement, le rythme de son lent mâchonnement n’a pas même varié. L’odeur familière et habituelle de la cigarette se consumant dans le cendrier semble soudain à Brigitte l’atroce odeur de carcannerie du drame que le petit écran vient d’étaler dans tous les foyers. Non, elle n’est pas différente des autres! Ce sont les autres qui ne sont pas comme elle!

On passe au dessin animé. Ce merveilleux de pacotille est si incongru, en un tel moment. Brigitte sort de la pièce, le coeur encore battant. Elle ne dit rien à son frère, elle sait la réponse qu’elle s’attirerait, pour la millième fois: il faut être «réaliste», «fort», «s’informer», etc... A travers la cloison de sa chambre, les paroles du dessin animé lui parviennent, incompréhensibles, sur un rythme accéléré, comme un disque passé à la mauvaise vitesse: oinksziongrooinkpataiïnnkrzionniooïnk ponctué de boums, clong, etc. Il faut un bon moment à Brigitte pour que se dissipe en son ventre la morsure de l’adrénaline. Sans doute aurait-elle préféré être réellement sur le lieu de ce terrible accident: le pire, avec la télévision, c’est qu’on y est totalement impuissant.

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d’eau, le bruit de l’urine dans la cuvette. Ce soir c’est un film de bagarre: «Tu as vu, le cri qu’il a poussé? Terrible! Moi j’aime bien ces scènes de combat, c’est entraînant, dynamique, surtout avec la musique.»

 

Le lendemain, la terrible vision hante encore Brigitte une bonne partie de la journée. Quelle catastrophe, cette souffrance amplifiée des millions de fois, autant que de téléspectateurs! Plus de la moitié des gens qu’elle rencontre l’ont vue, et pourtant personne n’en semble spécialement affecté, ni au marché, ni au parc.

L’après-midi, Brigitte reste à la maison, ayant envie de faire quelque chose, mais sans trop savoir quoi. Son frère sort, comme parfois, sans dire où il va. Brigitte en profite pour aller vers la télévision, mettre sa chaîne préférée: pas la Une, ni la Deux, ni la Trois, ni la Dix... Ne cherchez pas sur le clavier: la meilleure chaîne pour Brigitte, c’est la Zéro, qu’on obtient en appuyant sur le bouton marqué «arrêt». Profitez-en: il paraît qu’elle sera bientôt supprimée, ou payante. Avant de stopper, Brigitte regarde l’écran: un matche de foute. Elle hésite, car elle a trop l’habitude des scènes de son frère quand elle éteint la télé, pour, comme elle dit, mettre la vie. Donc elle appuie sur le bouton. L’image disparaît de l’écran, elle y voit bien la série de petit phénomènes colorés habituels quand on coupe le courant, mais le commentaire continue. Bizarre? Elle est bien arrêtée, pourtant. Mais le grommellement nasillard est toujours là. Même avec le fil débranché, l’antenne, tout. Est-ce un phénomène parapsychologique? Non: cela vient de chez les voisins, qui ont leur récepteur juste de l’autre côté du mur, le volume perpétuellement à fond.

Dans la chambre, c’est un peu plus calme. Brigitte arrive à rassembler ses esprits. Il suffirait de... laisser tomber tout ce qui est laid, tout ce qui ne va pas. Ces informations déplorent sans arrêt guerres, coups d’états, crises économiques. Mais jamais n’est évoquée la solution pourtant évidente: il suffirait de ne pas faire tout cela. C’est bien sûr, puisque par exemple, pour une guerre, il faut avoir tracé une de ces frontières inutiles, avoir nommé des gouvernements, avoir encore fabriqué ces armes si coûteuses en ressources et en temps de vie, s’être entraîné au combat, oser donner des ordres, accepter d’y obéir sans s'évanouir de honte, et toute cette improbable série de choix délibérément dis-orientés serait encore inutile, car une fois sur le champ de bataille, il faudrait encore pouvoir vaincre la peur panique et la puissante répulsion du mal pour arriver à viser sans trembler la tendre chair d’un autre être sensible, en évitant soigneusement de penser aux pleurs insupportables de sa compagne et de ses enfants, et, les joues en feu, le coeur battant la chamade, presser la détente fatidique. Cela fut-il arrivé une seule fois, par un tragique et incroyable enchaînement d’erreurs et de malentendus, que, au vu d’une telle horreur, dès le premières gouttes de sang versé, tous les participants, terriblement navrés, se seraient empressés de sauver les blessés et de tout mettre en oeuvre, par l’éducation, l’école, les journaux, la science, les lois, faire en sorte qu’une telle tragédie ne se reproduise jamais, jamais, jamais. Voilà ce que serait un comportement humain normal, pense Brigitte, dans de telles circonstances; elle ne serait même PAS CAPABLE d’agir autrement. Il en va évidemment de même pour tous les autres problèmes artificiels que ressassent les actualités télévisées, sans jamais en tirer la plus évidente leçon: faim dans le monde, crises économiques, etc...

Quand elle avait tenté de dire cela, à ses parents et camarades, ce fut comme si elle avait parlé de choses extravagantes, impossibles. Elle eut beau argumenter, démonter tout le caractère artificiel et totalement inconsistant de ces problèmes, que l’on pouvait résoudre instantanément, simplement en stoppant le travail considérable et les sacrifices constants qu’ils exigent pour se maintenir. Mais on lui répondait toujours que cela était dans l’ordre des choses, qu’on n’y peut rien, que c’était la «réalité», la «vie», la «société», la «fatalité»... Plus elle montrait que c’est une illusion, un théâtre totalement artificiel, plus on tentait de le rendre consistant, «réel»! Même ceux (nombreux) qui ressassent ce qui ne va pas et s’en plaignent semblent, dès qu’on leur propose d’en sortir, s’y accrocher comme si seul ce mal pouvait combler leur vie! Et surtout il fallait savoir réprimer sa Sensibilité quand «c’est nécessaire»:

«Mais qui décide que «c’est nécessaire»?

- Le gouvernement, les citoyens doivent lui obéir.

- Mais qui nous a sorti un gouvernement?

- Ce sont les citoyens qui ont voté pour.» On nageait en pleine tautologie, raisonnement qui se mord la queue et part de ce qu’on voulait montrer pour ainsi «prouver» n’importe quoi.

D’autres fois, au contraire, on lui répondait que c’était très bien, qu’elle avait tout a fait raison, etc. Mais ces personnes n’allaient pas plus loin: elles reprenaient ensuite leurs discutions habituelles, et finissaient par prendre l’air vaguement étonnées quand Brigitte les pressait de trouver «ce qu’on pourrait faire»

Une fois, ce fut la grève au lycée. Brigitte eut une discussion un peu plus profonde avec un des délégués de classe, à propos des crises économiques:

«Rien de plus facile, puisque tout, l’argent, les cours de changes, tout cela n’est que convention.

- Ah non, on ne peut pas.

- Pourquoi?

- Ce sont les patrons qui tiennent le pouvoir».

Brigitte se sentit un peu ennuyée: pour ce qu’elle voudrait faire plus tard, il lui faudrait sans doute être sa propre patronne, puisque rien n’était déjà prévu dans ce sens.

«Comment peuvent-ils avoir le pouvoir? Les grands des affaires ne sont que quelques centaines! Les élections, la police, l’armée, tout ça, à quoi ça sert? Il suffit de voter pour des députés qui feront des lois pour que...

- Tu oublies juste une chose: Pourquoi les gens ne votent-ils pas pour de tels députés?

- Ah oui, pourquoi?

- Parce qu’ils sont aliénés.

- Ah!»

Ce mot «aliéné» parut ambigu à Brigitte, à cause de son sens habituel psychiatrique. Il ne faut pas confondre avec le problème qui la préoccupe, ce n’est tout de même pas la même chose. Les gens ne sont pas fous. Brigitte ne connaît que trop bien la folie: un de ses cousins du côté de sa mère est débile. (C’était une bien étrange histoire, d’ailleurs: c’était arrivé juste quelques jours après une douloureuse séance de vaccination. Mais toutes ses demandes d’explications à ce sujet s’étaient heurtées à un silence obstiné, et le cousin en question est aujourd’hui décédé) Si le sens habituel du mot aliéné ne convient pas, par contre son étymologie lui parut tout à fait parlante: étranger à soi-même.

Etranger à soi-même! Absent à soi-même! Comment mieux décrire cet étrange comportement de personnes en pleine conscience, qui ont tout ce qu’il faut, intelligence, lucidité, Sensibilité, connaissances, éducation, qui ont tout pour comprendre ce qui leur arrive, leurs problèmes, trouver d’où ils viennent, surtout que ces problèmes sont à la base si simples... Qu’il n’y a qu’à «couper le courant», «débrancher la bêtise» pour qu’ils disparaissent instantanément, et ces personnes ne le font pas! Et pour s’économiser ce geste si simple elles supportent sans piper mot des décennies d’ennui et de grisaille, elles acceptent sans aucune hésitation les horreurs de la guerre ou les affres de la famine! Il y a bien là, présente, une forme humaine vivante, consciente, capable, mais privée de toute direction significative, privée du recul nécessaire pour considérer et appréhender sa propre vie...

La porte s’ouvre: «Brigitte c’est toi qui a encore éteint la télé?» Sans attendre de réponse son étrange frère, qui rentre à l’improviste, se précipite sur le poste, l’allume, et... ressort.

Brigitte reste un moment sans penser. C’est la publicité: le commentateur, une voix d’iguane, grommelle comme un disque à l’extrême ralenti, suivi d’un piaillement suraigu d’écervelée censé représenter madame tout le monde, et pour finir la musiquette lobotomisante des publicités de la télé. Brigitte arrive à sortir de sa torpeur pour aller juguler la chose.

«Pourquoi tu fermes la télé, ma Biche? Interpelle sa mère depuis la cuisine.

- ...

- Moi ça ne me dérange pas. Je trouve que ça met de l’animation, un peu de joie de vivre.

- !!!!

- Enfin, tu es peut-être occupée.

- Oui, c’est ça, Maman, je réfléchis à mon orientation professionnelle.» Ce n’est pas un mensonge: les papiers sont étalés sur son bureau, vierges de toute réponse. Elle essaie de savoir ce qu’elle va faire de sa vie. Ce n’est déjà pas évident comme cela, mais il lui sera assurément encore beaucoup plus difficile d’arriver à se couler dans ce choix si limité de cadres socioprofessionnels qu’on lui propose...

Bien qu’elle lui semble aussi «absente d’elle-même» que tous les autres, Brigitte aime bien sa mère, sa douceur, sa gentillesse. Bien sûr, elle ne semble pas davantage la comprendre, mais au moins elle ne vient pas lui chercher des histoires sans raison. Quant à son père, c’est Monsieur Silence. Absence totale de toute parole autre que strictement utilitaire. Quand Brigitte était plus petite, il était déjà ainsi, avec parfois une certaine rudesse, qui s’était heureusement dissipée avec les années. Pour l’éducation, il s’était contenté de superviser, n’intervenant que rarement lui-même, quand sa femme était débordée. Probablement n’avait-il pas désiré d’enfants, et ne s’y était-il pas vraiment intéressé, mais il avait quand même pris le minimum de responsabilités, tout comme pour sa profession. Avec le frère de Brigitte, ils ont parfois de longues discutions sur le bureau, qui semble être toute sa vie.

Il avait juste demandé à Brigitte ce qu’elle comptait faire plus tard, mais elle avait éludé la question. Cela agaçait le père: il n’avait aucune idée préconçue, mais il voulait une réponse, pour pouvoir prendre ses dispositions.

L’éducation que Brigitte reçut de ses parents n’avait rien de révolutionnaire ni de novatrice; mais sa mère sut d’instinct laisser s’exprimer sa fillette suffisamment, tout en étant ferme sur certaines limites à ne pas dépasser. Malgré quelques souvenirs de fessées, Brigitte ne se plaint pas: le résultat lui semble bon, en comparaison avec beaucoup de ses camarades qui, soit sont incapables de s’amuser sans virer au chahut ou à la violence, soit, à l’inverse, s’esquivent dès que des choses intéressantes menacent de les sortir de leur morne apathie. Egalement, mais sur proposition du père cette fois, la mère de Brigitte, bien plus tôt que ne le préconisaient les pédiatres, l’incita à découvrir toutes sortes de choses: des images, le musée, le dessin, la pâte à modeler, etc...

Ces préceptes éducatifs simples mais efficaces avaient fait de Brigitte une fille assez équilibrée, l’esprit vif, débrouillarde, active et persévérante à la fois, avec de l’esprit d’initiative et un sens des responsabilités déjà éveillé. L’adolescence s’était passée sans problèmes apparents, si ce n’est, comme pour beaucoup de filles, le désir bien naturel de trouver le Prince Charmant. Mais pour Brigitte, son Prince Charmant devrait comprendre comme elle cette chose si simple et si inexplicable... Inutile de préciser qu’aucun garçon de sa connaissance n’avait, et de fort loin, réussi cet examen-là!

Toutefois Brigitte ne devait sa Sensibilité et sa quête de l’Absolu qu’à elle-même, car ses parents étaient depuis le début unanimement matérialistes et «réalistes». La vie professionnelle, les études, la villa qu’ils auront un jour sont leur seul horizon. Pour cela, ils s’entendent parfaitement avec le frère de Brigitte. Toutefois, à la différence de ce dernier, ils ne sont pas bornés. Des matérialistes éclairés, en sorte: pour eux les sentiments sont des accessoires, mais des accessoires utiles, indispensables à l’équilibre psychologique, à l’intégration sociale, et donc à la réussite professionnelle! Il faut s’assurer de leur bon fonctionnement, tout comme on vérifie l’état de la batterie ou des pneus de la voiture.

Malgré leur vue privée de hauteur, Brigitte avait donc assez bien choisi ses parents, compte tenu des possibilités très limitées disponibles à l’époque de sa naissance. Eux sont assez contents du résultat obtenu avec leur fille, quoiqu’ils sentent bien le malaise depuis un certain temps. Brigitte leur échappe, ils ne la suivent plus. L’âge critique des parents...

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d’eau, le bruit de l’urine dans la cuvette. Ce soir ils reviennent d’un film pornographique, dont le lecteur appréciera de ne pas entendre les commentaires.

 

Le lendemain vers cinq heures, le père, justement, rentre de son travail, comme à son habitude. Brigitte entend ses pas calmes dans le couloir, mais, au lieu d’aller directement à la télévision, selon le Saint Rituel canonique, ils se rendent à la cuisine. Elle n’y prête bien sûr aucune attention, mais, un peu plus tard, sortant par hasard de sa chambre, elle capte leur conversation.

Brigitte a remarqué que beaucoup de gens semblent un peu sourds, n’entendant curieusement pas des sons qu’elle-même capte distinctement. Pourtant une expérience sonore chez son oncle électronicien lui avait montré que son ouïe était tout à fait ordinaire, tant en sensibilité qu’en étendue. Donc, il s’agirait, là aussi, d’un problème d’attention. En tout cas ses camarades continuent à la complimenter pour son audition particulièrement fine: aux éclaireurs on l’avait même surnommée l’Indienne. Le plus curieux c’est que la plupart des gens ne semblent pas se rendre compte de cette anomalie, et il arrive souvent à Brigitte de capter des conversations instructives qui ne lui sont manifestement pas destinées, comme on l’a vu au tennis, mais prononcées à voix suffisamment forte ou assez près pour qu’elle les comprenne distinctement.

Présentement celle de ses parents la concerne:

«Mère: ...ne sais pas: comment lui en parler?

- Père: Tu as bien dû discuter avec elle, comment t’en es-tu rendu compte?

- C’est bizarre: elle parle de Paix, de Justice.

- Bof, ça c’est normal. Les jeunes sont tous pareils.

- Mais elle voudrait tout tout de suite! Elle dit que c’est possible, comme ça, sans rien.

- Ouais. C’est souvent comme cela, à cet âge.

(Brigitte, en son for intérieur: comme si cela était une question d’âge! Ses camarades de classe ne semblent pas mieux la comprendre)

- J’ai essayé de la raisonner, de lui faire prendre conscience des obstacles, des vrais problèmes...

(«Prendre conscience», quelle curieuse expression pour signifier: partager un renoncement de l’intelligence, une ignorance volontaire!)

- Elle n’a pas rencontré un gourou, au moins?

(Un gourou? Quelle étrange idée? Pourquoi pas un fakir ou un derviche?)

- Je ne crois pas. Ca se voit, en général. Ils en parlent. D’ailleurs les...»

Après un solo de Moulinex hurleur, le père termine:

« ...pensé que ce serait une solution. De toute façon elle est sûrement fatiguée de son Bac: tu as vu comment elle a bûché?

- Oui, elle a même eu une mention, personne ne s’y attendait. Elle a révisé tout son programme, et la veille elle a encore étudié des maths qu’elle n’avait pas compris. Et figure-toi qu’elle est tombé pile dessus et qu’elle a eu seize! Elle qui était toujours faible en maths!

- Bon, je vais lui proposer tout à l’heure en mangeant, gentiment. Robert est au tennis, je lui ai demandé de ne pas rentrer trop tôt.»

Discrètement Brigitte réintègre sa chambre. Elle attend la révélation, mi-figue, mi-raisin. Que prépare son père? Un stage de formation aux contacts humains? Une cure-choc de déconditionnement anti-secte aux Etats-Unis? Une psychanalyse? Cela lui fait penser à ces romans nuls qui mettent en scène toute une psychologie complexe et artificielle dans une société superficielle de riches.

Brigitte a de quoi être inquiète. Le mot de «psychologue» avait été prononcé à son sujet au lycée, au conseil de classe, sans doute par quelque professeur excité ou peu conscient des conséquences possibles. Elle l’avait su par des bavardages fort indiscrets du représentant des élèves, devant d’autres de ses camarades, qui s’étaient empressé de le lui répéter. Brigitte ne s’est jamais sentie «malade», mais alors là pas du tout! Bien qu’à cette époque elle ignorait tout de certains procédés de manipulation mentale, elle avait ressenti là, d’instinct, un grave danger...

 

 

Arrive le repas, où sa mère a mitonné son plat préféré: du lapin en sauce, dont l’odeur épaisse se répand dans tout l’appartement.

Le père, l’air préoccupé: «Ça a dû te fatiguer, tout ce travail!

- Brigitte: Mouais, assez. (Le voilà qui s’y met)

- Et là tu es tranquille pour toutes les vacances, si tu veux.

- Oui, ça dépend. Pour la fac ça ne commence qu’en Octobre. (Il tourne autour du pot, à moins qu’il ne soit en train de «la préparer psychologiquement». Que c’est agaçant, ces gens qui essaient toujours de vous tripatouiller la cervelle!)

- Peut-être souhaiterais-tu te changer les idées, sortir de ton cadre habituel, prendre un peu d’autonomie... Tu devras savoir te débrouiller de toute façon, pour la fac.

- Ben...

- Il me venais une idée, comme ça...

- Ah? (Que cette discussion conventionnelle, à l’issue douteuse, lui semble futile par rapport à ses préoccupations!)

- Tu te plaisais, quand nous allions en vacances chez ta grand-mère?

- Ah ça oui, mais...!!

- Elle te propose de venir chez elle, pendant deux ou trois semaines, ça t’intéresserait?»

C’était donc ça! Brigitte reste un moment bouche bée, sa fourchette en l’air... Elle garde un très agréable souvenir de la maisonnette soigneusement tenue de sa grand-mère paternelle, son jardin, ses fleurs et ses tartes aux pommes, à l’écart d’un village plein de petits vieux souriants, dans ne campagne verdoyante. Là au moins on ne lui demanderait jamais de libérer le jardin pour la compétition; sans compter qu’elle serait plus tranquille pour réfléchir.

«Excellente idée!» Répondit-elle spontanément, avec juste une appréhension de trouver sa grand mère également au courant de «ses problèmes».

 

 

 

 

 

 

Naufragée Cosmique        Chapitre 1       

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

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