NAUFRAGEE COSMIQUE

Roman par Richard Trigaux

PRESENTATION DU ROMAN (retour)

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Le but des romans «Les Jardins d'Aéoliah» et «Naufragée Cosmique» est de donner au lecteur l'envie de partager le bonheur des personnages, et l'envie d'oeuvrer pour que ce bonheur soit un jour partagés par les autres humains sur la Terre.

A cette fin le premier roman «Les Jardins d'Aéoliah» décrit une vision d'une société idéale, afin d'en partager l'ambiance, la poésie, l'harmonie, la Paix, et de montrer comment cela peut fonctionner dans la réalité. Ceci nécessite bien sûr de présenter et d'illustrer un certain nombre d'idées sociales, économiques ou philosophiques, mais surtout de ressentir les vibrations et l'aspiration qui les sous-tendent. Ceci passe bien mieux dans une belle histoire que dans un exposé purement analytique.

Les idées et désirs ainsi générés pourront ensuite être appliquées dans notre vie personnelle ou dans la société. Cet aspect est plus développée dans le second roman «Naufragée Cosmique», où un personnage du monde idyllique des éolis est confronté à celui (améliorable) de notre société terrienne.

Le monde des éolis est lumineux et simple, paisible et joyeux, poétique et drôle, plein des mille plaisirs de la nature et de la vie. Il a une signification profonde de par l'émouvante destinée spirituelle des éolis. Il diffère par certains points de celui de la Terre (absence de technologie, longue vie, éolis ailés...) mais les lois profondes qui le régissent sont les mêmes que pour le nôtre. En cela il nous est parfaitement possible de l'imiter, et nous en tirerions un immense bénéfice. Ce qui ne nous empêcherait nullement de conserver le trésor de richesses culturelles originales que nous avons déjà su créer sur notre propre monde.

Ces romans peuvent donc inspirer un changement de vie personnelle ou une action sociale, mais aussi, au delà de notre mort, le désir de renaître dans un tel monde paradisiaque, ou encore le désir d'acquérir une élévation spirituelle suffisante pour à notre tour aider nos frères humains à sortir de leurs conditionnements limitatifs et accéder au bonheur authentique et stable auquel tout le monde a droit.

Le plan du roman classique (mise en place du mystère, développement, chute) a été volontairement abandonné pour une suite de scènes variées susceptible d'inspirer une large variété de gens, dans une trame qui, comme la vie, est une suite de situations s'enchaînant sans fin.

L'auteur ne pourra assumer l'ensemble des initiatives inspirées par le roman pour en concrétiser la vision. Ceci représente un vaste travail qui de toute façon s'insère dans tout ce qui va déjà dans le sens d'un monde meilleur. Toutefois je suis ouvert aux propositions qui pourraient correspondre avec des projets personnels. Egalement je souhaite être informé de toute activité directement inspirée du roman ou du monde des éolis, ou de toute inspiration ou réussite, qu'elle soit personnelle ou collective.

COPYRIGHT (retour)

Il est possible de télécharger gratuitement ces textes et illustrations et d'en imprimer un exemplaire sur papier dans le cas d'un usage personnel, familial ou de personnes vivant ensemble en communauté au sens strict. (Ménages à plusieurs familles, monastères.)

© Copyright Richard Trigaux 1998. Dépôt légal Mai 1998. Les textes ont été écrits pour l'essentiel en 1990.

L'intégralité des textes et des illustrations, le vocabulaire et les noms propres du roman sont déposés légalement et propriété de l'auteur Richard Trigaux ou de ses ayants droits. Toutefois, malgré la similitude, il ne faut pas confondre le nom de planète Aéoliah avec le nom propre Aeoliah qui appartient au compositeur et peintre Californien.

Pour tout autre usage collectif ou public demander l'autorisation de l'auteur Richard Trigaux. Même si cette autorisation est formellement accordée, elle ne pourra être effectivement accordée que si cet usage est bienveillant et en relation avec les bases philosophiques de l'oeuvre. Tout usage commercial ou onéreux sans l'autorisation de l'auteur ou de ses ayant droit est interdit et passible de poursuites judiciaires. Concernant les courtes citations à des fins d'exemple ou d'illustration, ainsi que le pastiche, la caricature et l'allusion, leur utilisation à des fins malveillantes, ou en désaccord avec les principes philosophiques de l'oeuvre, ou en désaccord avec les valeurs morales généralement reconnues ou avec les droits de l'homme, sont susceptibles d'être poursuivies en justice.

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Sauf preuve du contraire l'auteur revendique la paternité des idées originales (philosophiques, épistémologiques ou logiques, métaphysiques, biologiques ou physiques) contenues dans le roman, et leur antériorité depuis 1990.

SOMMAIRE (retour)

N° du chapitre Titre du chapitre. Thème du chapitre.
Principale vibration évoquée: *** très belle * agréable $ moche $$$ choquante. (présentées à fin d'illustration ou de réflexion. Ces passages sont indiqués dans le texte par le signe $. Ils peuvent être sautés sans nuire à la compréhension de l'ensemble)
Thèmes philosophiques ou sociaux traités.
Chapitre 1 Brigitte. Une jeune fille s'éveille à la conscience dans les tréfonds d'un HLM...
0,1
Chapitre 2 Brigitte et l'univers. Chez sa grand-mère elle découvre la nature, le ciel...
*
Ouverture à la Conscience Universelle, la Communion avec la nature. Bribes dispersées d'écologie, d'économie, d'exobiologie, végétarisme, vie en groupe...
Chapitre 3 Recherches et illusions. Brigitte tente de vivre son idéal dans ses études. Des copains gauchistes parlent aussi de conscience, mais ce n'est pas ce qu'elle croit...
* passant petit à petit à $
Bribes de Economie, écologie, alimentation bio, communautés, conscience dans l'instant, éducation, musique cosmique.
Chapitre 4 Brigitte vire au vert... Une dernière expérience avec ses copains gauchistes achève de dissiper toute illusions. Brigitte découvre l'écologie à travers un groupe local et des fermiers bio.
$ puis * nature, sur la fin.
Insertion: Pas de manichéisme entre «conscients parfaits» et «la société». Amour universel facile pour débutants. Présentation de l'écologie militante et antinucléaire vers 1980 et de ses apports. Quelques bases intéressantes et simples concernant l'alimentation bio, l'éducation, les communautés, l'instinct.
Chapitre 5 ...Puis au violet Brigitte s'investit dans les réflexions et les activités du groupe écologiste. Elle découvre la relaxation...
* passages nature, passages $.
Ecologie, nature. Quelque remarques sur: groupement d'achat, écologie sans prédateurs, Communion avec la nature. Quelques remarques sur le scepticisme ouvert, le libre arbitre (deux passages rapprochés) et la conscience. Puis relaxation et méditation pour débutants, jusqu'à la fin
Chapitre 6 Lutte intérieure Même dans le groupe écologiste tout n'est pas si beau... Son exigence de perfection fait souffrir Brigitte, qui déprime au point de tenter le suicide...
De plus en plus $ avec à la fin une de ces fleurs qui ne poussent que dans le $$$...
Première victoire intérieure: Rester sur notre voie malgré les manipulations comme la fausse tolérance ou la distorsion du langage. Communiquer des notions non-intellectuelles comme la non-dualité ou la non-action.
Chapitre 7 Une nouvelle Etape Cette fois Brigitte découvre les NDE de Raymond Moody. Ceci l'ouvre à toute la vie spirituelle. Elle comprend ainsi beaucoup de chose concernant le fonctionnement frustrant de son esprit et aussi de celui des autres. Enfin elle décolle de la ville pour aller au stage de Marc.
encore $, mais s'améliore vers le *.
Vie après la vie et NDE, accès de super-conscience. Bases de spiritualité. Angoisse de la mort. Fonctionnement frustrant de l'esprit, concentration et bruit. Un manipulateur sabote le travail du groupe écolo. Une expérience de voyage astral. Végétarien, deux endroits.
Chapitre 8 Les Gardiens Cosmiques Sur la merveilleuse planète Aéoliah arrive un étrange Gardien Cosmique. Il révèle aux éolis que leur compagne perdue Aurora est en voie de revenir chez eux, à condition de l'aider.
*** nature vierge et souveraine, un passage sur l'étrange technique des Gardiens.
Communion et savoir-vivre universel
Chapitre 9 Au pied du mur Brigitte est devenue la compagne du séduisant Frédérique. De chez lui elle rend facilement visite à ses amis de Peyreblanque, dont le travail spirituel l'intéresse prodigieusement. Mais il y a encore des histoires qu'elle ne comprend pas...
De moins en moins *
Le travail méditatif de Peyreblanque, inspiré du Hatha Yoga, puis élever nos vibrations, (différent de l'information) plus les rituels de vie poétique, les musiques... Education, deux endroits. Alimentation, sédentarité et endurance, ou comment on a bâti les pyramides d'Egypte. Déséducation et novlangue
Chapitre 10 Réflexions Brigitte habite chez Frédérique. Elle se livre à des réflexions philosophiques et à un état des lieux des mouvements pour un monde meilleur de son époque.
Encore de moins en moins *
Les maîtres version spiritualiste, discussion sur la difficulté à établir des systèmes de morale (y compris spirituelles) ou juridiques avec des règles Aristotéliciennes. Il vaut mieux utiliser l'intuition ou la dialectique Yin-Yang. Une première expérience de voyage astral, similaire à celle que l'auteur a vécue. Etat des lieux des mouvements pour un monde meilleur vers 1984: (hippies, communautés marginales) écologie, Paix, végétariens (réflexion sur les rapaces) spiritualistes.
Chapitre 11 Les éolis s'y mettent Cette fois ce sont trois Gardiens Cosmiques qui demandent aux éolis de l'aide pour aider Aurora à revenir tout en accomplissant une merveilleuse mission d'aide à la Terre.
*** nature vierge et souveraine, vibrations du monde des anges, fête, aide spirituelle.
Un exemple de vibration élevée, groupes de prière, évolution de la Terre et aide spirituelle.
Chapitre 12 Décrochez le wagon-frein! Brigitte réfléchit à de la métaphysique... ce qui lui vaut d'être enfin virée de chez Frédérique!
Encore de moins en moins *
Au début, vivre la Vraie Vie n'est pas toujours facile. Comment tirer meilleur parti des épreuves: trois endroits, le troisième concernant l'évolution de la Terre. La notion de réalité face à des distorsions comme de la faire dépendre de rapports de force, ou rejeter ce qui est «subjectif», et d'autres manipulations mentales (deux endroits) Une théorie originale sur la relation esprit/matière. Les instants de super-conscience. La fidélité amoureuse
Chapitre 13 Doux préparatifs Les Gardiens Cosmiques apprennent aux éolis à diriger leurs étranges vaisseaux cosmiques immatériels.
*** nature vierge et souveraine, amitié, espace beau ou terrible.
Relation esprit/matière. Trou noir. Fidélité amoureuse. Fonctionnement des vaisseaux cosmiques.
Chapitre 14 La Providence Grand bouleversement pour Brigitte, qui reçoit en héritage une partie de la fortune de sa Mère Grand. Elle est autonome et à l'abri du besoin, ce qui lui permet de se consacrer à la méditation à plein temps. D'étranges phénomènes l'entourent...
Kundalini et génial système auto-organisateur du cerveau.
Chapitre 15 Rencontre Les Gardiens Cosmiques organisent une visite de la Terre à bord de leur vaisseau cosmique. Sur Terre Brigitte fait une étrange et belle rencontre.
*** nature et espace puis * sur la Terre
Fonctionnement des vaisseaux cosmiques, géométrie. Sahel.
Chapitre 16 Retour à Peyreblanque Les Gardiens Cosmiques laissent Brigitte à Peyreblanque où elle retrouve ses amis, qui lui expliquent leur méthodes pour éliminer nos défauts psychologiques
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Travailler en conscience. Travail sur soi d'élimination des défauts psychologiques, sans se faire avoir par l'intellectualisme (deux endroits) en sachant utiliser l'énergie et la reconnaissance de chacun, lors d'un travail en groupe .
Chapitre 17 La vie à Peyreblanque La vie à Peyreblanque, entre stages, travail en conscience, travaux et grandes discussions philosophiques.
* sur Terre chez les pionniers d'un monde meilleur.
Bases de méditation: relaxation. Travail spirituel sur soi. Activités quotidiennes en conscience. Une façon de voir une vraie économie basée sur l'Entraide et les lois universelles. Comment étendre l'épistémologie rigoureuse de la science physique dans les domaines éthiques, spirituels, etc... Le travail spirituel avec l'énergie de la Kundalini.
Chapitre 18 La cité des étoiles Les Gardiens Cosmiques font découvrir aux éolis le vaisseau cosmique où aura lieu l'extraordinaire expérience de la réintégration de Brigitte.
***
Energie et fidélité en couple, garants du Bonheur. Egrégores et fonctionnement des vaisseaux cosmiques.
Chapitre 19 L'envol Brigitte voit arriver chez elle, sur Terre, les merveilleux éolis, qui lui font une surprise...
*** avec quelques passages $
Manipulations mentales et sectes. Energie spirituelle de la Kundalini. Fausse intuition. Ovnis, deux endroits. Epistémologie spirituelle
Chapitre 20 Réparation Brigitte monte dans le vaisseau des Gardiens Cosmiques où ils vont lui proposer de revenir sur Aéoliah. Pendant trois jours Brigitte et ses amis éolis contemplent des visions de l'avenir de la Terre, scientifiques, poétiques, économiques, écologiques... Ainsi elle remplit sa mission: résonner à ces visions et les communiquer aux archétypes de l'humanité.
*** voyage dans l'espace... *** les éolis avec quelques passages $
Voyage spatial. Une théorie originale sur les ovnis. Déchets nucléaires. Prédateurs. Ecologie et spiritualité, deux endroits, puis cohérence des mouvements sociaux entre eux. Travail en Harmonie. Droit et économie: Preuves matérielles et propriété naturelle. Vraie économie, deux endroits. Relation entre économie et écologie. Economie et oligo-éléments. Voir dans le temps: le passé et l'avenir.
Chapitre 21 Boddhisattva Brigitte doit maintenant choisir: retrouver ses amis éolis ou rester encore sur Terre. Yanathor l'emmène au coeur de la crypte sur la lune d'Uhluhlorah. Brigitte fond devant son merveilleux corps éoli, mais sa motivation de Boddhisattva est plus forte.
*** et bizarre dans l'espace.
Chapitre 22 Epilogue Ce que sont devenus le frère de Brigitte, Arnaud et Gunniverre (du premier roman Les jardins d'Aéoliah) Frédérique et Martine, Brigitte une fois redescendue du vaisseau de Yanathor et enfin Peyreblanque.
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Economie

CHAPITRE 1

BRIGITTE

(sommaire)

Que penser quand on est une jeune fille incarcérée depuis sa naissance dans un HLM de banlieue?

Inutile de préciser où: de Dunkerque à Tamanrasset, de San Francisco à Hongkong, les immeubles se ressemblent tous. Il suffit de savoir que Brigitte vient de passer son baccalauréat quelque part dans une grande ville de France, vers 1980. Après ces années passées dans l'effort studieux, et avant d'autres années à passer dans l'effort laborieux, elle tente de faire un bilan de sa courte vie.

Elle est issue d'une de ces innombrables familles tout à fait ordinaires, le père employé de bureau, la mère à la maison, installés pour les nécessités du travail dans une de ces innombrables tours alignées comme des machines dans un atelier, sur un terrain artificiel peint en vert, lisse et rationnel comme le carreau d'une usine.

Brigitte est fluette, blonde en longues mèches éparses, les yeux bleus foncés, les traits un peu saillants mais doux, l'air réservée. Elle s'habille couramment d'un pantalon bleu clair et d'un pull de même.

Ses parents avaient commencé leur vie dans l'idylle, et l'avaient continuée devant la télévision. Alors que la mère de Brigitte, enceinte de sa fille, voyait son ventre s'arrondir, elle eut un rêve: c'était un ciel d'aurore émouvant, mauve et rose, avec en silhouette de grands oiseaux étrangement silencieux. Sa fille en venait et descendait vers elle avec un curieux sourire à la fois charmant et navré. Mais Brigitte n'eut jamais connaissance de ce rêve, car le matin tôt sa mère devait uriner dans un petit bocal: rendez-vous chez le gynécologue. Toute à ces préoccupations sérieuses, la mère oublia le rêve, au point qu'elle fut surprise de voir naître une fille quand le gynécologue et les voisines avaient tous prédit un garçon. Elle l'appela Brigitte, car elle était une fan de Brigitte Bardot.

Brigitte avait vécu une vie tout à fait ordinaire, entre ses parents et son grand frère Robert, de six ans son aîné. Elle fut une petite fille à la fois joueuse et sérieuse, à la fois calme et vivante. Une petite fille modèle, ravissante, disaient les voisins à ses parents.

Bien que cette enfance fut calme, il y avait eu quelques ombres au tableau. Brigitte, malgré une intelligence certaine et un goût pour l'étude assez prononcé, n'avait jamais eu que des résultats scolaires acceptables, sans plus. Malgré une attirance pour les jeux collectifs, elle n'avait jamais pu non plus véritablement s'intégrer dans un groupe de camarades, ni à l'école, ni à la colonie de vacances, pas même aux éclaireurs. Ni le Grrand Prrêtre Psychosociopédagoorientatoprofessionallogiste ni la concierge n'avaient su expliquer pourquoi à ses parents. Ces choses avaient été portées jusqu'au Baccalauréat, car il lui fallait bien faire abstraction de sa vie personnelle pour réussir cet examen, très important car il donne accès à l'examen suivant.

Tout cela, c'est le point de vue du psycho... etc. Mais Brigitte est maintenant en train de se livrer à un bien étrange exercice: voir son point de vue à elle. Il lui faut choisir une orientation pour ses études, et c'est sans doute la première fois qu'on lui demande son avis sur sa future vie d'adulte. Les options qu'on lui propose ont toutes un curieux air de ressemblance: A, des emplois, B, des emplois, C, des emplois, D, E, F... des emplois. Vexation supplémentaire, certains de ces emplois sont «bien» et rapportent beaucoup d'argent, et d'autres sont «minables» et miséreux, selon des critères dont la justification ne transparaît que malaisément, puisque, contrairement à toute justice, les emplois pénibles sont les moins bien payés.

Onze heures du soir. Brigitte est dans son lit, lumière éteinte. Dans sa tête tournent en une folle sarabande les différentes filières de formation professionnelle, complexe jungle où guettent d'inquiétants indiens qui réduisent les têtes de tous ceux qui n'ont pas le diplôme. Les perdants tombent dans le marigot pour y être dévorés par les piranhas intérimaires ou les crocos smicards. Voici les terribles diagrammes de Wien (les «patates» de la théorie des ensembles) qui dansent avec les involutions affines, puis se transforment en mythiques mitochondries (science nat) sur un fond de chants révolutionnaires (histoire). Revient la tête du prof d'histoire, vraiment le prof lamentable, alors que celui de français est très sympa. Perdu dans le vaste lycée, face à toutes ces portes de classe aux numéros complexes et changeants, ce brave prof parcourt indéfiniment le couloir à l'interminable rangée de portemanteaux, aux murs couleur urine standard de l'administration, où résonnent d'étranges cris dans une odeur de bouillon au glutamate.

Soudain jaillit une vision de cauchemar: en prenant l'escalier, on aboutit, l'étage de dessous, à un autre couloir identique, puis à un autre, indéfiniment... L'univers n'est plus qu'un immense lycée, dont on recherche désespérément la sortie sans même plus se rappeler ce que c'est... Les camarades à qui elle demande la sortie la regardent comme une folle, disent que ces choses-là n'existent pas, que c'est «utopique». Et la voilà elle-même qui s'entend parler de choses socioprofessionnelles ou de talons-aiguilles. Elle n'a plus aucune prise sur ce qu'elle dit et fait, plus aucun moyen de communiquer sa souffrance. Le coeur achève de se déchirer, c'est l'horreur absolue...

Brigitte doit choisir une orientation. Le psycho machin le lui a dit. Ses parents le lui ont dit. C'est marqué sur les papiers qu'on lui a donné. Oh non, elle n'est pas indécise, elle sait même très bien ce qu'elle voudrait, mais oh drame, elle a beau fouiller toutes les descriptions de carrières et de formations professionnelles, de filières courtes ou longues: nib de nib, il n'y a pas ce qu'elle cherche.

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d'eau, le bruit de l'urine dans la cuvette. Ce soir ils reviennent d'un film policier: «Eh eh quand il a sorti cet énorme flingue... Moi j'aime les films noirs etc.»

Le lendemain, Brigitte, après avoir tant travaillé, a droit à des vacances. Elle se sent libre et légère. Pourtant les questions et sentiments que l'activité scolaire avait refoulés ressortent. Sur les dépliants d'information, toutes les filières aboutissent à la même porte: vie professionnelle. Bien, mais vie professionnelle, cela signifie toujours que l'on fait certaines choses que d'autres ont décidées. Pourquoi pas? Si c'est utile. Mais il n'y a apparemment personne pour décider de faire ce que Brigitte voudrait faire.

Cette année, les dépliants d'information sont illustrés de bandes dessinées, pour faire jeune. Elles montrent des jeunes tous identiques (encore heureux, à cette époque on ne les montrait pas encore tous en punks) pour qui la vie se résume à gérer les études, l'emploi, etc... sans jamais se demander ce qu'ils vont faire de tout cela, ce qu'ils vont faire de leur vie, de leur argent, sans se demander ce pour quoi ils vont travailler. Brigitte ne se reconnaît pas du tout dans ces dessins dont l'enthousiasme factice sonne plutôt triste... Il manque quelque chose d'essentiel, une sensation, une idée, que Brigitte pressent, mais elle n'arrive pas à la saisir, et elle serait bien en peine de l'expliquer.

Le frère de Brigitte rentre et allume la télé. C'est une de ces interminables séances de jeux, entrecoupée de toujours le même chanteur, dont seule la forme du nez ou la couleur des cheveux varient. Robert adore ça, il a même atteint un certain niveau et compte bien s'y présenter quand l'émission passera dans leur ville.

Brigitte est dans ses filières professionnelles, comme fil de fer en tréfilerie, dans des trous de plus en plus étroits pour finalement se faire embobiner. Elle s'irrite: Bon sang! Il doit bien y avoir quelque chose! Comment pourrait-elle être la seule à avoir compris ce qu'elle a compris? Pourquoi n'y a-t-il pas moyen de l'expliquer aux autres? Pourquoi ne consacrerait-elle pas sa vie à le transmet... «OUUUAIIIS Je l'avais trouvé! Brigitte regarde je l'avais trouvé!» Et il colle sous le nez de Brigitte ahurie un papier où s'étalent ces lettres: «KROUMIR»

«C'est une pantoufle des pays arabes! Tu te rends compte j'aurais gagné les mille francs!»

Brigitte contemple son frère, cet inconnu qui habite la chambre à côté de la sienne. Lui n'a pas compris, malgré toutes les explications. Il a toujours eu l'air de ne pas les entendre, où il répondait «Oui, oui, tu as raison» mais jamais rien n'avait changé dans ses préoccupations ni dans ses discutions avec ses camarades. C'était un chef d'oeuvre de non-communication. Brigitte avait tenu (mentalement) un carnet de ses tentatives:

«Ai sonné l'alarme

Réponse: néant.

Ai sonné le tocsin

Réponse: néant.

Lancé un SOS

Réponse: néant

Lancé un SOS pathétique et désespéré

Réponse: néant

Mise en demeure de répondre sous menace d'huissier

Réponse: je vais au tennis»

Présentement, Robert était absorbé dans l'écran, les mains en suspens, le souffle contenu, le visage légèrement penché, avec dessus le reflet verdâtre de l'image. Où avait-elle déjà vu cette attitude d'intense adoration? Dans quelque film, sur une secte?

Brigitte sort, avant de faire mauvais usage de son kroumir.

Elle se rend au club de tennis. Son frère le lui a conseillé. Curieusement il semble être tout à fait au courant de ses difficultés, mais il n'a jamais rien proposé pour les résoudre, sauf un soir où, lors d'une discussion, elle l'avait coincé en pleine contradiction. Il lui avait alors répondu que d'aller au tennis lui ferait du bien.

«Comment ça?

- Ben je sais pas, pour tes problèmes.

- Ah? J'ai des problèmes? Quels problèmes?

- Tu rencontrerais des gens, des copains.

- Mais comment en rencontrer qui...

- Oh ça, je sais pas, tu rencontres, quoi. Moi j'ai des tas de copains au club, on joue, on va à la buvette, on s'invite, c'est chouette.»

Donc Brigitte va au club, joue, s'assoit à la buvette.

«Les smashs, plus nerveux, comme cela.

- Le jeu des jambes, c'est pas mal pour une débutante.

- Brigitte! Vite, il faut dégager ce court pour l'entraînement à la compétition!

- Un jus de fruits pour Brigitte!

- Tu es à la diète? Mais il faut bien s'amuser!

- C'est une nouvelle raquette, dont le centre de gravité a été déplacé: cela annule les vibrations du choc»

Malgré cette apparente gentillesse, Brigitte se sent mal à l'aise. Face à ces gens, il lui semble qu'elle ne peut pas plus influencer le cours de la discussion que si elle parlait avec l'écran de la télévision. Bien sûr, on lui répond, mais... d'une certaine façon, toujours la même, automatique. Tout est prévisible, comme dans un théâtre, où les personnages rejouent chaque soir la même pièce, aux variantes combinatoires près. Elle aurait voulu... Comment expliquer cela? Elle ne trouvait pas ses mots.

On ne demande par contre jamais à son frère de dégager le court pour la compétition. Brigitte devait d'ailleurs réaliser, bien des années après, qu'il ne restait en fait que peu de temps au tennis, passant le plus gros de ses soirées ailleurs. Heureusement qu'elle n'a pas su à l'époque...

Un soir, au vestiaire, elle entend, derrière une cloison:

«C'est la Brigitte dont je t'ai parlé. Elle est sympa, mais tu as vu, elle a quelque chose... on n'arrive pas à la comprendre.

- En effet, on peut difficilement communiquer avec elle.»

Décidément, toute la ville est au courant de cette histoire! Un comble, prétendre qu'on ne la comprend pas, elle qui se tue à expliquer ce qui lui paraît si simple! Il y a là un mystère inquiétant.

Il fait nuit noire quand elle rentre. Son frère est toujours devant la télé, et on pourrait croire qu'il n'en a pas bougé, si ce n'étaient les boîtes de pâté et de sardines vides apparues sur le guéridon. Le film est une scène paisible, dans un jardin, avec des oiseaux, et deux religieuses qui discutent tricot. Juste dommage que la religieuse paisible ait exactement la même voix dure que l'amante assassine d'hier ou que la baronne affairiste d'avant-hier. Enfin passons, la scène bucolique est assez bien rendue. Soudain dans un fracas de mitraillette l'espion surgit. Non, pardon, c'est le monstre, ce soir. Il y a presque toujours, dans les films de la télé, un agent secret américain, sauf quand il y a un monstre. Même si le film n'est pas du tout un film d'espionnage et que l'agent ne semble pas en mission. Allez savoir pourquoi.

Brigitte essaie de remettre de l'ordre dans ses pensées. Comment est-ce venu? Etait-ce depuis toujours, quand elle restait dans son coin, dans la cour de l'école primaire? Ou bien cela avait-il commencé au camp éclaireur, lorsque... «monsieur le ministre dément toute participation à cette affaire». Ah, ce sont les informations. La politique intérieure. Est-ce de sa faute, si elle ne comprend jamais où tous ces discours veulent en venir? Se pourrait-il qu'ils ne signifient rien? Pourquoi passeraient-ils à la télévision, alors?

C'est cela: elle désire quelque chose, mais cette chose n'arrive jamais. C'est pourtant simple. Cela coule de source, lui semble t-il. Pourtant tout se passe comme si elle seule voyait cela. Se pourrait-il qu'elle soit différente des autres? NON! OH NON! Bien qu'une telle hypothèse ait souvent trotté dans sa tête, elle l'avait toujours catégoriquement, viscéralement rejetée. Ce serait une incohérence de l'univers. Pourquoi les lois du monde seraient-elles identiques pour l'immensité des étoiles, et différentes pour elle seule, petite poussière insignifiante? Ce n'est pas possible. La raison de son problème doit être... $$ «AAAAH je brûle! AAAAH!!» Horreur, sur l'écran, un type essaie de s'extraire d'une voiture en flammes. Déjà de telles scènes sont insupportables pour Brigitte, en plus il s'agit d'une BANDE D'ACTUALITE, tournée sans trucage: ce type a vraiment hurlé ainsi, il y a moins d'une heure, pendant qu'un caméramane le filmait, froidement absorbé par son scoop et son effet, sans s'occuper de secourir le malheureux! On passe aux résultats des sports, et le visage du frère de Brigitte n'a pas accusé le moindre sourcillement; le rythme de son lent mâchonnement n'a pas même varié. L'odeur familière et habituelle de la cigarette se consumant dans le cendrier semble soudain à Brigitte l'atroce odeur de carcannerie du drame que le petit écran vient d'étaler dans tous les foyers. Non, elle n'est pas différente des autres! Ce sont les autres qui ne sont pas comme elle!

On passe au dessin animé. Ce merveilleux de pacotille est si incongru, en un tel moment. Brigitte sort de la pièce, le coeur encore battant. Elle ne dit rien à son frère, elle sait la réponse qu'elle s'attirerait, pour la millième fois: il faut être «réaliste», «fort», «s'informer», etc... A travers la cloison de sa chambre, les paroles du dessin animé lui parviennent, incompréhensibles, sur un rythme accéléré, comme un disque passé à la mauvaise vitesse: oinksziongrooinkpataiïnnkrzionniooïnk ponctué de boums, clong, etc. Il faut un bon moment à Brigitte pour que se dissipe en son ventre la morsure de l'adrénaline. Sans doute aurait-elle préféré être réellement sur le lieu de ce terrible accident: le pire, avec la télévision, c'est qu'on y est totalement impuissant.

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d'eau, le bruit de l'urine dans la cuvette. Ce soir c'est un film de bagarre: «Tu as vu, le cri qu'il a poussé? Terrible! Moi j'aime bien ces scènes de combat, c'est entraînant, dynamique, surtout avec la musique.»

Le lendemain, la terrible vision hante encore Brigitte une bonne partie de la journée. Quelle catastrophe, cette souffrance amplifiée des millions de fois, autant que de téléspectateurs! Plus de la moitié des gens qu'elle rencontre l'ont vue, et pourtant personne n'en semble spécialement affecté, ni au marché, ni au parc.

L'après-midi, Brigitte reste à la maison, ayant envie de faire quelque chose, mais sans trop savoir quoi. Son frère sort, comme parfois, sans dire où il va. Brigitte en profite pour aller vers la télévision, mettre sa chaîne préférée: pas la Une, ni la Deux, ni la Trois, ni la Dix... Ne cherchez pas sur le clavier: la meilleure chaîne pour Brigitte, c'est la Zéro, qu'on obtient en appuyant sur le bouton marqué arrêt. Profitez-en: il paraît qu'elle sera bientôt supprimée, ou payante. Avant de stopper, Brigitte regarde l'écran: un matche de foute. Elle hésite, car elle a trop l'habitude des scènes de son frère quand elle éteint la télé, pour, comme elle dit, mettre la vie. Donc elle appuie sur le bouton. L'image disparaît de l'écran, elle y voit bien la série de petit phénomènes colorés habituels quand on coupe le courant, mais le commentaire continue. Bizarre? Elle est bien arrêtée, pourtant. Mais le grommellement nasillard est toujours là. Même avec le fil débranché, l'antenne, tout. Est-ce un phénomène parapsychologique? Non: cela vient de chez les voisins, qui ont leur récepteur juste de l'autre côté du mur, le volume perpétuellement à fond.

Dans la chambre, c'est un peu plus calme. Brigitte arrive à rassembler ses esprits. Il suffirait de... laisser tomber tout ce qui est laid, tout ce qui ne va pas. Ces informations déplorent sans arrêt guerres, coups d'états, crises économiques. Mais jamais n'est évoquée la solution pourtant évidente, pour Brigitte: il suffirait de ne pas faire tout cela. C'est bien sûr, puisque par exemple, pour une guerre, il faut avoir tracé une frontière, avoir aussi nommé des gouvernements, avoir encore fabriqué ces armes si coûteuses en ressources et en temps de vie, s'être entraîné au combat, oser donner des ordres, accepter d'y obéir, et toute cette improbable série de choix délibérément dis-orientés serait encore inutile, car une fois sur le champ de bataille, il faudrait encore pouvoir vaincre la peur panique et la puissante répulsion du mal pour arriver à viser sans trembler la tendre chair d'un autre être sensible, en évitant soigneusement de penser aux pleurs insupportables de sa compagne et de ses enfants, et, les joues en feu, le coeur battant la chamade, presser la détente fatidique. Cela fut-il arrivé une seule fois, par un tragique et incroyable enchaînement d'erreurs et de malentendus, que, au vu d'une telle horreur, dès le premières gouttes de sang versé, tous les participants terriblement navrés se seraient empressés de sauver les blessés et de tout mettre en oeuvre, par l'éducation, l'école, les journaux, la science, les lois, faire en sorte qu'une telle tragédie ne se reproduise jamais, jamais, jamais. Voilà ce que serait un comportement humain normal, pour Brigitte, dans de telles circonstances; elle ne serait, pense t-elle, même PAS CAPABLE d'agir autrement. Il en va évidemment de même pour tous les autres problèmes artificiels que ressassent les actualités télévisées, sans jamais en tirer la plus évidente leçon: faim dans le monde, crises économiques, etc...

Quand elle avait tenté de dire cela, à ses parents et camarades, ce fut comme si elle avait parlé de choses extravagantes, impossibles. Elle eut beau argumenter, démonter tout le caractère artificiel et totalement inconsistant de ces problèmes, que l'on pouvait résoudre instantanément simplement en stoppant le travail considérable et les sacrifices constants qu'ils exigent pour se maintenir, on lui avait toujours répondu que cela était dans l'ordre des choses, qu'on n'y peut rien, que c'était la «réalité», la «vie», la «société», la fatalité... Plus elle montrait que c'est une illusion, un théâtre totalement artificiel, plus on tentait de le rendre consistant, «réel»! Même ceux (nombreux) qui ressassent ce qui ne va pas et s'en plaignent semblent, dès qu'on leur propose d'en sortir, s'y accrocher comme si seul ce mal pouvait combler leur vie! Et surtout il fallait savoir réprimer sa Sensibilité quand «c'est nécessaire»:

«Mais qui décide que «c'est nécessaire»?

- Le gouvernement, les citoyens doivent lui obéir.

- Mais qui nous a sorti un gouvernement?

- Ce sont les citoyens qui ont voté pour.» On nageait en plein raisonnement tautologique, qui se mord la queue et part de ce qu'on voulait montrer pour ainsi «prouver» n'importe quoi.

D'autres fois, au contraire, on lui répondait que c'était très bien, qu'elle avait tout a fait raison, etc. Mais ces personnes n'allaient pas plus loin: elles reprenaient ensuite leurs discutions habituelles, et finissaient par prendre l'air vaguement étonnées quand Brigitte les pressait de trouver «ce qu'on pourrait faire»

Une fois, ce fut la grève au lycée. Brigitte eut une discussion un peu plus profonde avec un des délégués de classe, à propos des crises économiques:

«Rien de plus facile, puisque tout, l'argent, les cours de changes, tout cela n'est que convention.

- Ah non, on ne peut pas.

- Pourquoi?

- Ce sont les patrons qui tiennent le pouvoir».

Brigitte se sentit un peu ennuyée: pour ce qu'elle voudrait faire plus tard, il lui faudrait sans doute être sa propre patronne, puisque rien n'était déjà prévu dans ce sens.

«Comment peuvent-ils avoir le pouvoir? Les grands des affaires ne sont que quelques centaines! Les élections, la police, l'armée, tout ça, à quoi ça sert? Il suffit de voter pour des députés qui feront des lois pour que...

- Tu oublies juste une chose: Pourquoi les gens ne votent-ils pas pour de tels députés?

- Ah oui, pourquoi?

- Parce qu'ils sont aliénés.

- Ah!»

Ce mot «aliéné» parut ambigu à Brigitte, à cause de son sens habituel psychiatrique. Il ne faut pas confondre avec le problème qui la préoccupe, ce n'est tout de même pas la même chose. Les gens ne sont pas fous. Brigitte ne connaît que trop bien la folie: un de ses cousins du côté de sa mère est débile. (C'était une bien étrange histoire, d'ailleurs: c'était arrivé juste quelques jours après une douloureuse séance de vaccination. Mais toutes ses demandes d'explications à ce sujet s'étaient heurtées à un silence obstiné, et le cousin en question est aujourd'hui décédé) Si le sens habituel du mot aliéné ne convient pas, par contre son étymologie lui parut tout à fait parlante: étranger à soi-même.

Etranger à soi-même! Absent à soi-même! Comment mieux décrire cet étrange comportement de personnes en pleine conscience, qui ont tout ce qu'il faut, intelligence, lucidité, Sensibilité, connaissances, éducation, qui ont tout pour comprendre ce qui leur arrive, leurs problèmes, trouver d'où ils viennent, surtout que ces problèmes sont à la base si simples... Qu'il n'y a qu'à «couper le courant», «débrancher la bêtise» pour qu'ils disparaissent instantanément, et ces personnes ne le font pas! Et pour s'économiser ce geste si simple elles supportent sans piper mot des décennies d'ennui et de grisaille, elles acceptent sans aucune hésitation les horreurs de la guerre ou les affres de la famine! Il y a bien là, présente, une forme humaine vivante, consciente, capable, mais privée de direction, privée du recul nécessaire pour considérer et appréhender sa vie...

La porte s'ouvre: «Brigitte c'est toi qui a encore éteint la télé?» Sans attendre de réponse son étrange frère, qui rentre à l'improviste, se précipite sur le poste, l'allume, et... ressort.

Brigitte reste un moment sans penser. C'est la publicité: le commentateur, une voix d'iguane, grommelle comme un disque à l'extrême ralenti, suivi d'un piaillement suraigu d'écervelée censé représenter madame tout le monde, et pour finir la musiquette lobotomisante des publicités de la télé. Brigitte arrive à sortir de sa torpeur pour aller juguler la chose.

«Pourquoi tu fermes la télé, ma Biche? Interpelle sa mère depuis la cuisine.

- ...

- Moi ça ne me dérange pas. Je trouve que ça met de l'animation, un peu de joie de vivre.

- !!!!

- Enfin, tu es peut-être occupée.

- Oui, c'est ça, Maman, je réfléchis à mon orientation professionnelle.» Ce n'est pas un mensonge: les papiers sont étalés sur son bureau, vierges de toute réponse. Elle essaie de savoir ce qu'elle va faire de sa vie. Ce n'est déjà pas évident comme cela, mais il lui sera assurément encore beaucoup plus difficile d'arriver à se couler dans le choix si limité de cadres socioprofessionnels qu'on lui propose...

Bien qu'elle lui semble aussi «absente d'elle-même» que tous les autres, Brigitte aime bien sa mère, sa douceur, sa gentillesse. Bien sûr, elle ne semble pas la comprendre, mais au moins elle ne vient pas lui chercher des histoires sans raison. Quant à son père, c'est Monsieur Silence. Absence totale de toute parole autre que strictement utilitaire. Quand Brigitte était plus petite, il était déjà ainsi, avec parfois une certaine rudesse, qui s'était heureusement dissipée avec les années. Pour l'éducation, il s'était contenté de superviser, n'intervenant que rarement lui-même, quand sa femme était débordée. Sans doute n'avait-il pas désiré d'enfants, et ne s'y était-il pas vraiment intéressé, mais il avait quand même pris le minimum de responsabilités, tout comme pour sa profession. Avec le frère de Brigitte, il a parfois de longues discutions sur son bureau, qui semble être toute sa vie.

Il avait juste demandé à Brigitte ce qu'elle comptait faire plus tard, mais elle avait éludé la question. Cela agaçait le père: il n'avait aucune idée préconçue, mais il voulait une réponse, pour pouvoir prendre ses dispositions.

L'éducation que Brigitte reçut de ses parents n'avait rien de révolutionnaire ni de novatrice; mais sa mère sut d'instinct laisser s'exprimer sa fillette suffisamment, tout en étant ferme sur certaines limites à ne pas dépasser. Malgré quelques souvenirs de fessées, Brigitte ne se plaint pas: le résultat lui semble bon, en comparaison avec beaucoup de ses camarades qui, soit sont incapables de s'amuser sans virer au chahut ou à la violence, soit, à l'inverse, s'esquivent dès que des choses intéressantes menacent de les sortir de leur morne apathie. Egalement, mais sur proposition du père cette fois, la mère de Brigitte, bien plus tôt que ne le préconisaient les pédiatres, l'incita à découvrir toutes sortes de choses: des images, le musée, le dessin, la pâte à modeler, etc...

Ces préceptes éducatifs simples mais efficaces avaient fait de Brigitte une fille assez équilibrée, l'esprit vif, débrouillarde, active et persévérante à la fois, avec de l'esprit d'initiative et un sens des responsabilités déjà éveillé. L'adolescence s'était passée sans problèmes apparents, si ce n'est, comme pour beaucoup de filles, le désir bien naturel de trouver le Prince Charmant. Mais pour Brigitte, son Prince Charmant devrait comprendre comme elle cette chose si simple et si inexplicable... Inutile de préciser qu'aucun garçon de sa connaissance n'avait, et de loin, réussi cet examen-là!

Toutefois Brigitte ne devait sa Sensibilité et sa quête de l'Absolu qu'à elle-même, car ses parents étaient depuis le début unanimement matérialistes et «réalistes». La vie professionnelle, les études, la villa qu'ils auront un jour sont leur seul horizon. Pour cela, ils s'entendent parfaitement avec le frère de Brigitte. Toutefois, à la différence de ce dernier, ils ne sont pas bornés. Des matérialistes éclairés, en sorte: pour eux les sentiments sont des accessoires, mais des accessoires utiles, indispensables à l'équilibre psychologique, à l'intégration sociale, donc à la réussite professionnelle! Il faut s'assurer de leur bon fonctionnement, tout comme on vérifie l'état de la batterie ou des pneus de la voiture.

Malgré leur vue privée de hauteur, Brigitte avait donc assez bien choisi ses parents, compte tenu des possibilités très limitées disponibles à l'époque de sa naissance. Eux sont assez content du résultat obtenu avec leur fille, quoiqu'ils sentent bien le malaise depuis un certain temps. Brigitte leur échappe, ils ne la suivent plus. L'âge critique des parents...

Minuit. Les voisins du dessus rentrent du cinéma. Depuis son lit Brigitte entend distinctement la chasse d'eau, le bruit de l'urine dans la cuvette. Ce soir ils reviennent d'un film pornographique, dont le lecteur appréciera de ne pas entendre les commentaires.

Le lendemain vers cinq heures, le père, justement, rentre de son travail, comme à son habitude. Brigitte entend ses pas calmes dans le couloir, mais, au lieu d'aller directement à la télévision, selon le Saint Rituel canonique, ils se rendent à la cuisine. Elle n'y prête bien sûr aucune attention, mais, un peu plus tard, sortant par hasard de sa chambre, elle capte leur conversation.

Curieusement, Brigitte a remarqué que beaucoup de gens semblent un peu sourds, n'entendant pas des sons qu'elle même capte distinctement. Pourtant une expérience sonore chez son oncle électronicien lui avait montré que son ouïe était tout à fait ordinaire, tant en sensibilité qu'en étendue. Donc, il s'agirait, là aussi, d'un problème d'attention. En tout cas ses camarades continuent à la complimenter pour son audition particulièrement fine: aux éclaireurs on l'avait même surnommée l'indienne. Le plus curieux c'est que la plupart des gens ne semblent pas se rendre compte de cette anomalie, et il arrive souvent à Brigitte de capter des conversations instructives qui ne lui sont manifestement pas destinées, comme on l'a vu au tennis, mais prononcées à voix suffisamment forte ou assez près pour qu'elle les comprenne distinctement.

Présentement celle de ses parents la concerne:

«Mère: ...ne sais pas: comment lui en parler?

- Père: Tu as bien dû discuter avec elle, comment t'en es-tu rendu compte?

- C'est bizarre: elle parle de Paix, de Justice.

- Bof, ça c'est normal. Les jeunes sont tous pareils.

- Mais elle voudrait tout tout de suite! Elle dit que c'est possible, comme ça, sans rien.

- Ouais. C'est souvent comme cela, à cet âge.

(Brigitte, en son for intérieur: comme si cela était une question d'âge! Ses camarades de classe ne semblent pas mieux la comprendre)

- J'ai essayé de la raisonner, de lui faire prendre conscience des obstacles, des vrais problèmes...

(«Prendre conscience», quelle curieuse expression pour signifier: partager un renoncement de l'intelligence, une ignorance volontaire!)

- Elle n'a pas rencontré un gourou, au moins?

(Un gourou? Quelle étrange idée? Pourquoi pas un fakir ou un derviche?)

- Je ne crois pas. Ca se voit, en général. Ils en parlent. D'ailleurs les...»

Après un solo de Moulinex hurleur, le père termine:

« ...pensé que ce serait une solution. De toute façon elle est sûrement fatiguée de son Bac: tu as vu comment elle a bûché?

- Oui, elle a même eu une mention, personne ne s'y attendait. Elle a révisé tout son programme, et la veille elle a encore étudié des maths qu'elle n'avait pas compris. Et figure-toi qu'elle est tombé pile dessus et qu'elle a eu seize! Elle qui était toujours faible en maths!

- Bon, je vais lui proposer tout à l'heure en mangeant, gentiment. Robert est au tennis, je lui ai demandé de ne pas rentrer trop tôt.»

Discrètement Brigitte réintègre sa chambre. Elle attend la révélation, mi-figue, mi-raisin. Que prépare son père? Un stage de formation aux contacts humains? Une cure-choc de déconditionnement anti-secte aux Etats-Unis? Une psychanalyse? Cela lui fait penser à ces romans nuls qui mettent en scène toute une psychologie complexe et artificielle dans une société superficielle de riches.

Brigitte a de quoi être inquiète. Le mot de «psychologue» avait été prononcé à son sujet au lycée, au conseil de classe, sans doute par quelque professeur excité ou peu conscient des conséquences possibles. Elle l'avait su par des bavardages fort indiscrets du représentant des élèves, devant d'autres de ses camarades, qui s'étaient empressé de le lui répéter. Brigitte ne s'est jamais sentie «malade», mais alors là pas du tout! Bien qu'à cette époque elle ignorait tout de certains procédés de manipulation mentale, elle avait ressenti là, d'instinct, un grave danger...

Arrive le repas, où sa mère a mitonné son plat préféré: du lapin en sauce, dont l'odeur épaisse se répand dans tout l'appartement.

Le père, l'air préoccupé: «Ça a dû te fatiguer, tout ce travail!

- Brigitte: Mouais, assez. (Le voilà qui s'y met)

- Et là tu es tranquille pour toutes les vacances, si tu veux.

- Oui, ça dépend. Pour la fac ça ne commence qu'en Octobre. (Il tourne autour du pot, à moins qu'il ne soit en train de «la préparer psychologiquement». Que c'est agaçant, ces gens qui essaient toujours de vous tripatouiller la cervelle!)

- Peut-être souhaiterais-tu te changer les idées, sortir de ton cadre habituel, prendre un peu d'autonomie... Tu devra savoir te débrouiller de toute façon, pour la fac.

- Ben...

- Il me venais une idée, comme ça...

- Ah? (Que cette discussion conventionnelle, à l'issue douteuse, lui semble futile par rapport à ses préoccupations!)

- Tu te plaisais, quand nous allions en vacances chez ta grand-mère?

- Ah ça oui, mais...!!

- Elle te propose de venir chez elle, pendant deux ou trois semaines, ça t'intéresserait?»

C'était donc ça! Brigitte reste un moment bouche bée, sa fourchette en l'air... Elle garde un très agréable souvenir de la maisonnette soigneusement tenue de sa grand-mère paternelle, son jardin, ses fleurs et ses tartes aux pommes, à l'écart d'un village plein de petits vieux souriants, dans ne campagne verdoyante. Là au moins on ne lui demanderait jamais de libérer le jardin pour la compétition; sans compter qu'elle serait plus tranquille pour réfléchir.

«Excellente idée!» Répondit-elle spontanément, avec juste une appréhension de trouver sa grand mère également au courant de «ses problèmes».

CHAPITRE 2

BRIGITTE ET L'UNIVERS

(sommaire)

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Voici Brigitte en route vers sa grand-mère.

Elle n'a pas beaucoup de bagages (Les papiers d'orientation scolaires sont soigneusement restés à jaunir sur son bureau) et le coeur léger, dans le taxi qui la conduit de la petite gare à la maisonnette de sa grand-mère. Que de doux souvenirs de son enfance! Sa famille venait là presque tous les ans, quand elle était encore fillette, mais plus tard la maison s'avéra trop petite pour deux adolescents, qui furent envoyés en colonie de vacances ou aux éclaireurs.

Brigitte retrouve, émue, le petit village aux maisons de briques rouges avec de fausses pierres blanches, les fenêtres pleines de géraniums, les granges à foin aux ombres mystérieuses. Sans doute a-t-il changé, décor à la fois familier et lointain, plein d'émouvants souvenirs, qui lui semble avoir curieusement rapetissé. Cette maison autrefois en ruines a été retapée et peinte en blanc en pur style boîte à chaussure, d'autres qui étaient habitées sont maintenant envahies d'orties...

Son coeur bat quand la voiture s'engage sur le chemin de gravier qui traverse un bosquet ombreux. Enfin elle débouche dans la cour de la maisonnette, déclenchant un bruit de pas précipité dans l'escalier de bois.

«Brigitte! Mais tu es une demoiselle, maintenant!» S'exclame la grand-mère. Les grand-mères ont toujours l'air étonnée de voir leurs petits enfants grandir. Entre les exclamations et les baisers sur les joues, Brigitte regarde sa Mère Grand, une vraie qui roule les rrrr. Elle aussi lui paraît toute petite, comme la maison. Elle a maintenant les joues ridées, mais toujours comme dans le souvenir de Brigitte, son oeil pétille de gaieté et de gentillesse. Elle parle, parle, toute contente de revoir sa petite fille qu'elle a connu encore enfant.

En entrant, Brigitte retrouve le cher parfum de tartes qui a toujours embaumé cette maison, plus l'odeur du poêle à bois, qui, malgré la saison, est allumé le matin pour se laver. Elle retrouve la chambrette mansardée où elle dormait, avec, ô surprise, un de ses premiers dessins d'enfant encore punaisé au mur, tout fané par le temps. La maison est toute petite, et il n'y a à l'étage, sous le toit, que la chambre de la Mère Grand, l'ancienne chambre de Brigitte et une autre minuscule mansarde. Le rez de chaussée comprend la salle de séjour qui fait aussi cuisine, une salle d'eau sommaire et une réserve.

La Grand-mère est seule depuis la mort de son mari il y a bien longtemps. Elle n'est pas riche, mais l'argent ne lui fait pas défaut: elle a des propriétés dans une petite ville voisine, qui lui viennent de son époux. Mais l'ennui lui pèse, aussi elle est volubile. Elle offre à manger, car c'est le soir. Elles parlent des souvenirs, des projets d'avenir de Brigitte (qui se garde bien de toute allusion à «ses problèmes»)

«Et Joseph, celui qui venait pour le bois, il est toujours au village?

- Oui, ma petite. Il y est même pour définitif!

- Pourtant sa maison a l'air abandonnée!

- Ah c'est qu'il habite au cimetière, maintenant, répondit elle en riant comme d'une chose anodine. Tu vois que c'est pour du définitif.

- Oh! Et la mère Jeanne, l'épicière?

- Au cimetière aussi. Il ne reste que l'autre épicerie, et le boucher. Je suis bien obligée d'y aller, maintenant, à l'autre épicerie, même que c'est plus loin. L'épicerie de Jeanne, ils en ont fait un chose communal, là, pour la mairie. Mais ceusses qui y sont toujours, c'est le bar, avec la licence. Ah ceux là ils ont bien milité pour le repeuplement des cimetières de la campagne, dame! Tous, le Joseph, le Jean, le René, tous c'est la cirrhose qui les a emportés! Le René, c'est lui qui avait la belle maison, au pont. Maintenant c'est les parisiens qui y sont. Ils l'ont bien arrangée, c'est moderne, tout blanc, mais ce n'est plus comme dans le temps. Quand je suis arrivée au village, c'était avant la guerre: il n'y avait pas du goudron sur les routes, comme maintenant, mais des cailloux et du crottin des chevaux.»

Plus tard, Brigitte retrouve avec joie le haut lit de bois aux vastes ouvertures, qui est resté tel qu'elle l'avait connu. Quelle étrange sensation que de confier à ce souvenir d'enfance son nouveau corps de femme dont au fond elle ne sait trop que faire...

Le pas de Mère Grand fait craquer le plancher de l'étage, puis la porte de sa chambrette se ferme dans un léger grincement. Suit le petit toc de l'interrupteur, et un grand, vaste, énorme silence s'abat sur Brigitte.

Cela lui semble d'abord étrange, comme un immense vide, une panne de son. Puis elle prend conscience d'un bourdonnement puissant, accompagné d'un chuintement, comme un alternateur ou quelque machine aussi invraisemblable qu'incongrue dans cette maison en plein bois. Elle avait déjà entendu cela, de la même façon, étant enfant, à son arrivée ici. Intriguée, elle cherche, pour s'apercevoir que cela vient de ses propres oreilles, totalement désaccoutumées du silence dans sa ville où perpétuellement ronflent, assourdis ou hurlants, des voitures, des camions, des tuyaux, des télévisions...

.

Le lendemain, elle fait une grasse matinée, bien méritée pense t-elle. Mais quand elle se lève il est encore assez tôt. Mère Grand (Elle se plaît à l'appeler ainsi, en souvenir d'histoires de Petit Chaperon Rouge) lui dit simplement bonjour, souriante, affairée silencieusement. Comme autrefois, les tartes embaument dans le four, et le vrai lait n'attend qu'à être chauffé. Brigitte se délecte de tendres souvenirs autant que du bon pain de campagne. Ah, comme les odeurs ont le don, voire le privilège, de raviver les souvenirs! Pas seulement les images mais surtout les sentiments, l'ambiance vécue, le Bonheur passé qu'elles exhument et ramènent à l'instant présent, intact, paré de toute son intensité évocatrice.

Après le petit déjeuner, Mère Grand fait visiter à Brigitte les alentours de la maisonnette, déjà ruisselants de Soleil, toujours fidèles à eux mêmes. Le vieux puits est encore là, avec la pompe à bras gesticulante dont elle se sert encore parfois, bien que la maisonnette soit depuis longtemps raccordée à l'«eau de la ville». Le jardin est toujours entre ses clôtures couvertes de vrionne, avec ses plantations: courgettes, oignons pour l'hiver, des salades, et d'autres choses encore. Au bout de l'allée, c'est le clapier. Brigitte adorait, enfant, à caresser les lapins, leur donner la pâtée. Mais à son désappointement il semble vide. Si, il y a encore deux occupants, au fond, blancs comme neige. C'est toujours à la porte le même crochet, qui avait exercé sa sagacité de bambine. Elle saisit un lapin.

«Non, je t'en prie, prend le pas par les oreilles, ma Biche!

- Ah bon, pourquoi?

- Y parait qu'ça leur fait mal.

- Oooh je ne savais pas, Mère Grand. J'ai toujours vu faire comme ça.

- Ben oui. Les gens y savent pas.

- Il est mignon, regarde.

- Les gens y sont comme ça. Y font les choses sans savoir.

- Excuse moi, gentil petit lapin.

- Remarqu' pour moi c'est pareil. Il a fallu qu'on me le dise.

- Dis Mère Grand, c'était super, quand tu nous faisais de ces grandes plâtrées de lapin en sauce! Waowww!

- Ah non, ceux là je les garde, répond-elle d'un ton toujours amical mais sans réplique.

- Ah pardon, je ne savais pas.

- Je n'aurais pas le coeur de les tuer.

- ...

- Je les aime ben, ils sont mignons et tranquilles comme tout. Et ils n'embêtent pas les oiseaux, eux, au moins. Quand t'étais gamine, c'était le Joseph qui faisait la besogne. Maintenant qu'il est parti, personne n'a prit la suite pour ça.»

A Brigitte songeuse, il semble soudain étrange de penser à jeter dans la friture brûlante cette tendre chair au regard si candide, au doux museau frémissant, qui se laisse prendre sans la moindre défiance. Et personne ne s'en serait jamais aperçu? Pas même elle...

Les jours suivants, Brigitte passe une bonne partie du temps dans les bois environnants. Il ne s'agit pas de promenade, mais plutôt de pèlerinage, de retour aux sources!

Quittant la pelouse juste au pied de la maison, elle s'engage sous la ramure. Elle l'avait fait étant petite, à la main de sa mère, et en gardait un agréable souvenir. Mais là... Elle va de découverte en découverte, émerveillée... Les jeux de lumière, sous les feuilles, le frissonnement de cette impressionnante masse vivante... Elle savait que c'est beau, poétique, elle en avait fait l'éloge dans ses dissertations d'école, mais comment se serait-elle douté que cela la prenne ainsi dans tout son être? Elle se sent revigorée, rafraîchie, avec envie de courir et de sauter comme un cabri! Ce qu'elle fait, d'ailleurs. La voilà tellement légère qu'elle se serait sûrement envolée!

Elle se prend à étendre les bras et à faire quelques inspirations comme à la gym. Mais là aussi elle sursaute: alors que les respirations forcées du sport sont purement techniques, voici qu'elle se sent libre, aérée, purifiée, légère, joyeuse: elle peut suivre le délicieux passage de l'air frais et vivifiant depuis son nez jusque dans la poitrine, puis un soulagement, une libération à la sortie de l'air chaud et alourdi. Curieusement la plénitude est quand elle relâche et laisse aller son souffle, non pas quand elle se gonfle. Tant pis pour l'idéologie de la possession!

Ainsi elle parcours de petites clairières où le Soleil joue avec les ombres, puis des champs et des prairies d'un vert délicieux. le Soleil même semble complice, déversant son flot de lumière dorée comme le Bonheur. franchissant une clôture, elle retrouve un bois avec un creux au fond duquel court un petit ruisseau, parfaitement propre et limpide, avec du sable et du gravier. Pourquoi ne pas y tremper les pieds? Ces chaussures serrent un peu. Allez vous-en les chaussures. Quelle fraîcheur délicieuse! Comme on se sent soudain vif et dispos! Mais on ne peut remettre tout de suite les pieds mouillés dans les chaussures. Heureusement il y a de la mousse. Brigitte s'avance ainsi pieds nus jusqu'à un arbre au tronc énorme, sur un sol tout recouvert de mousse des bois fleurie de taches de soleil. Elle s'assoit.

Le subtil parfum et la douceur de la mousse, la tiédeur de l'air... Brigitte a envie de goûter ces sensations avec tout son corps, pas seulement du bout des doigts. Allez vous-en les vêtements... pense-t-elle, mais si elle était surprise ainsi? Elle n'ose tout de même pas. On se méprendrait sur son attitude, puisque pour la plupart des gens nudité égale sexe. Et sexe égale... Dommage. Elle contemple le gros arbre, en fait le tour, escalade du regard les puissantes branches tortueuses qui se perdent dans l'immense masse de feuilles. Elle n'en avait jamais vu de si gros. Quel âge a t-il? Témoin silencieux de tant de temps, de tant de scènes, il lui paraît tout auréolé de mystère et de magie.

Un petit oiseau passe à deux mètres d'elle. Un quoi? Un rouge-gorge, ou un chardonneret? Elle n'en sait rien, elle est seulement à peu près sûre qu'il ne s'agit pas d'une autruche ni d'un pingouin. Tout à coup elle prend conscience de la symphonie qui se joue sous les frondaisons: elle qui ne connaît que les piaillements des moineaux dans les vieux quartiers, voici le chant émouvant des merles, les joyeuses trilles des mésanges...

.

Longuement, elle erre dans les sous-bois, traverse des prés, des haies, suit des chemins de terre, puis revient vers le grand arbre avec sa place moussue. Timidement elle retrousse une jambe de son pantalon. Si on la voyait! Mais qu'importe. Une conviction se fait jour dans son esprit. Non, le Soleil ne peut pas se remplacer par un tube à ultraviolets. Non, de l'air en tuyau, ou même de l'oxygène pur, ne peut avoir l'effet de la brise parfumée d'humus ni de la fraîcheur des sous-bois. Un faux arbre en béton, même parfaitement imité, ne pourra jamais avoir l'auréole de puissance bienveillante du véritable arbre. L'auréole de puissance, la lumière du Bonheur, la fraîcheur vivifiante du souffle de la brise, la Douceur de la mousse sur la peau, tout cela c'est la VRAIE VIE, car cela donne le BONHEUR.

C'est tout à coup évident à Brigitte. Tout est simple, clair, lumineux. Le Bonheur. Rien n'a de signification qui ne mène pas au Bonheur. Et le Bonheur c'est de jouir par tout son corps, par tout son être de ces belles sensations au contact des êtres vivants, des éléments, de la nature. Mais attention: pas un bonheur égoïste: un partage. Brigitte se fait discrète dans le bois, pour ne pas déranger. N'étant rien venu prendre, elle reçoit tout en cadeau. Elle est la visiteuse, l'invitée. Mieux: elle fait partie de cette fraîcheur candide, de cet hymne à la joie. Elle se donne elle-même: Toute la Beauté de l'univers trouve son sens grâce à la conscience qui s'en laisse enivrer!

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Elle aussi, elle est la vie. Une vie qui a en plus l'incomparable privilège de se rendre compte, de sentir, de s'émerveiller.

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Tout se met en place, tout est limpide dans sa tête. Laisser tomber tout ce qui ne va pas, laisser tomber, laisser tomber, débrancher ce qui entrave, ce qui se met en travers, ce qui dévie et fait oublier cette précieuse communion. Pourquoi courir après des choses compliquées, qui font du bruit, qui détruisent, qui coûtent tant et tant de ces précieux instants de vie qui nous sont si chichement comptés? Pourquoi disperser sa pensée, gaspiller la précieuse conscience à de futiles occupations, à des dérivatifs? (Elle pense à ce que le philosophe Pascal, qu'elle a étudié en première, appelle se divertir: oublier l'essentiel, ne plus être conscient). La vie, c'est de vivre. Il faut entrer dedans, ne pas rester à côté. Pas observateur: participant. La vie n'a pas besoin de justification, ni de définition. La vie est elle-même son propre but: le Bonheur, la Conscience, l'Emerveillement, la création de Beauté, de vie nouvelle. Elle est sa propre justification, elle n'a aucun but rationnel. Elle est une vaste plaisanterie de l'univers pour se faire rire lui même, un jeu grandiose et émouvant pour s'attendrir comme une maman de son bébé! Elle trouve en elle-même sa propre morale: pas besoin d'en inventer aucune, ni surtout de rajouter de ces terribles règles arbitraires qui coûtent tant et tant de souffrance.

Juste écouter, voir, respirer ce qui est beau et irremplaçable, comme le chant des oiseaux ou la caresse de la mousse.

Mais ce n'est pas tout.

La voilà qui repense à son camp éclaireur, dont elle garde un souvenir agréable, mais teinté d'amertume. Oh oui, elle avait aimé cette folle équipée, planter la tente dans l'herbe chaude du Soleil de Juillet, apprendre les mi-bois et les brêlages et les chants de veillée. Déjà la nature lui avait plu, mais aussi (et surtout) la chaleur de la camaraderie et la complicité de l'aventure vécue ensemble. (Ben, pour tous ces citadins, faire chauffer une casserole sur le feu de bois ou écoper la tente sous l'orage, c'est déjà l'aventure!) Malheureusement l'amertume était aussi au rendez-vous: Alors que elle s'enthousiasmait, jouait le jeu, ses camarades se défilaient. Elles étaient là, physiquement, mais parlaient de choses futiles, de sport, de mode, des chanteurs plats de la télé; au lieu de s'enthousiasmer, elles riaient et se moquaient. Par exemple Brigitte, se mit à la veillée à chanter à coeur perdu de ces naïves chansons de scouts, mais, débutante, elle eut quelques fausses notes bien posées en toute franchise! Elle n'y prêta pas attention, c'était pour elle un incident, et elle partagea de bon coeur les rires de ses camarades. Mais au lieu de se dissiper, ces rires continuaient, devenaient hoquets, grimaces... Ce n'était plus la joie du chant ensemble, mais la laideur de la moquerie: tout était faussé, perdu, sur une voie de garage. Pourquoi s'être donné du mal, avoir voyagé si loin, brûlé des dizaines de litres d'essence, marché des kilomètres, s'être rassemblés dans la tiédeur parfumée d'herbe de cette belle soirée d'été? On se retrouvait à la case départ, devant la télévision. Brigitte eut beau reprendre le chant, appeler au calme, les tristes rires continuaient comme des automates, des mécaniques emballées, toute communication coupée d'avec le monde extérieur. Les animateurs eux-mêmes durent intervenir autoritairement pour y mettre fin! Quel piteux échec!

Tout le camp s'écoula ainsi, entre la joie de la vie ensemble dans la nature parfumée et ses camarades qui s'en échappaient sans cesse, comme des savonnettes, pour retomber dans leurs minuscules histoires de télé ou de mode, que dérision suprême, elles appelaient... «leur vie»!

Vous l'avez sans doute compris, ami lecteur: c'est depuis ce temps là que Brigitte «a un problème»... Qu'elle n'est «pas comme les autres»... Que «on ne la comprend pas».

Maintenant, en tout cas, à la lumière de cette ancienne expérience, même si elle avait été un échec, tout lui paraît simple et limpide sur ce chapitre là aussi. Vivre... ensemble. Chacun est dans sa communion avec la vie, la Beauté. Mais cette communion se partage entre tous. C'est même là l'essentiel: chacun est encore plus heureux du Bonheur et de la Joie des autres que des siens propres. Le Bonheur se nourrit du Bonheur, le Bonheur des uns fait le Bonheur des autres, en un merveilleux mouvement perpétuel. C'est une formidable complicité, une communion de chacun au coeur de l'autre, un joyeux coup monté, une farce rocambolesque. Attention! Nous partons pour les uns les autres dans une minute! Non! Tout de suite! Nous sommes les uns les autres! Nous allons nous aimer et faire des tas de choses formidables ensemble! Nous allons chanter ensemble en rond! Nous allons construire une table en rondins! Attention! Nous allons nous rouler tous ensemble dans la mousse!

Brigitte est joyeuse, mais d'une joie discrète. Qui pourrait penser, au village, que cette jeune fille calme qui passe discrètement là bas dans l'airiale, derrière la grange, vient de percer les secrets de l'univers que seuls connaissent les grands Sages et les Rois Mages?

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Le soir, elle rentre, pour trouver le bon sourire de sa grand-mère. La table mise l'attend avec le délicieux fumet de la soupe qui mijote sur la cuisinière. Brigitte reproche gentiment à sa grand-mère de se donner tant de mal pour elle, et, après le repas, se propose pour lui faire la vaisselle. Elle ne peut laisser sa grand-mère la dorloter comme une enfant. Elle insiste mais toutes ses supplications restent vaines: Niet. Brigitte est l'invitée, et Mère Grand défend âprement les abords de l'évier et du fourneau, classés zone stratégique.

Brigitte, toute à la joie de sa découverte, voudrait la partager avec sa gentille Mère Grand. Elle ouvre la bouche, mais... Quels mots employer? Elle a beau chercher, elle n'en trouve pas. Et elle pourrait chercher encore longtemps: il n'y en a pas. Car voyez-vous, amis lecteurs, ce que j'ai décrit en tant de mots, est fort mal décrit; un grand écrivain même n'aurait pas fait mieux. Les Sages et les Prophètes ne sont pas arrivés non plus à l'exprimer ni à être compris de tous, sinon nous serions tous devenus des Sages à notre tour... Ce qui est si long, si aléatoire à expliquer avec des mots est apparu dans la conscience de Brigitte en un temps infiniment court, complet et achevé. Elle n'a fait ensuite que l'explorer, l'admirer, se laisser guider parmi toutes les facettes. Cela ne peut se réduire à un ensemble de connaissances, de raisonnements, de concepts. C'est une connaissance directe, une logique autre et bien plus vaste que celle du brave Descartes. N'allez pas croire que c'est forcément ce que la mode appelle un «phénomène parapsychologique»: C'est tout simplement le jaillissement de la vie elle même dans la conscience ouverte et réceptive. Cela peut marcher chez tout le monde, si on accepte l'ouverture nécessaire, si l'on fait table rase de toute conception, de tout préjugé. C'est naturel, mais notre civilisation de l'artificiel, du semblant, de l'image collée dessus, est en fait incapable d'appréhender le naturel en toute simplicité. Le naturel ne s'appréhende pas, il se vit. Il ne peut se réduire à un ensemble de faits psychologiques, biologiques, sociaux. Ce serait d'ailleurs dommage, reconnaissez-le!

Brigitte est embêtée. Elle pensait trouver un moyen de se rapprocher de ses semblables, de jeter un pont. Et voilà qu'elle s'en éloigne radicalement, comme emportée vers le large par un puissant courant. Elle pourrait certes renoncer, oublier ce qu'elle a vu, mais cette simple suggestion lui est maintenant encore plus insupportable que l'évocation de la mort. Absolument pas question! Plus qu'une seule solution: que les autres la suivent. Mais comment leur expliquer? Brigitte, faute de solution apparente, préfère reporter cette question à plus tard, et commencer à explorer elle même son nouveau pays, tant pis si elle y est seule.

A propos de «ses problèmes», Brigitte tâte discrètement le terrain: elle brûle de savoir exactement ce que ses parents ont dit à la grand-mère. Elle s'attire cette réponse à la fois limpide et mystérieuse: «Oh tu sais, ma Biche, tes parents ils se font bien du mauvais sang pour toi, ils pensent à des choses, mais moi je sais que tu es une brave fille, bien vivante et bien gentille, dans un monde qui est souvent méchant. Et moi je dis, ma fille, que tu iras loin, plus loin que tu penses, en tout cas plus loin que ceusses qui ne vivent que pour les sous!»

Impressionnée par cette véhémente tirade, Brigitte n'ose plus questionner Mère Grand sur ce sujet. Ce serait sans doute inutile d'ailleurs: Pourquoi Mère Grand irait-elle répéter des propos si inutiles, dont le seul effet serait de faire de la peine?

Les jours qui suivent, Brigitte approfondit encore ce qu'elle appelle son éveil, sa prise de conscience, faute de mieux, car ces mots sont tellement galvaudés ou employés à contresens... Au bout de quelques jours passés à la campagne, elle est de meilleure humeur, disponible, et surtout plus lucide. Elle comprend bien plus facilement ces choses au delà de la logique, au delà des concepts. Ce qui, de son HLM, lui paraissait confus, insaisissable, est maintenant solide, limpide, et la simplicité même! Elle joue à passer de l'une à l'autre de ses trouvailles. Pourquoi cette subite facilité?

Quelque temps avant de venir, pendant la grève au lycée (moment privilégié où elle avait appris beaucoup plus de choses importantes que pendant les longues périodes d'études) elle avait lu un article expliquant que l'air de la ville est empoisonné d'oxyde de carbone provenant de toutes les combustions qui en dégagent, surtout les moteurs de voiture. Cet oxyde de carbone se fixe dans le sang et prive le cerveau d'une partie de son oxygène. Peu, certes, mais ce peu correspond aux fonctions les plus nobles, celles que manifestement Brigitte a utilisées pour sa prise de conscience. L'oxyde de carbone étant très avide de sang, il ne peut le libérer qu'après plusieurs jours passés dans un air très pur qui en est totalement exempt, air d'ailleurs de plus en plus rare même en pleine nature.

Cette explication semble intéressante à Brigitte, mais insuffisante. C'est par dix ou par cent que sa lucidité a été multipliée, et ce dès le lendemain de son arrivée.

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Le travail du jardin plaît également beaucoup à Brigitte, même si nous n'en parlons pas tant que de ses sorties dans le bois. Brigitte aurait eu honte de ne pas donner un coup de main à sa grand-mère, tout de même seule et plus toute jeune. Elle en met même un coup, que Mère Grand ne refuse pas. Elle consacre une bonne partie de son séjour à du bêchage, l'indispensable réparation de la clôture, repeindre une pièce et d'autres bricoles. Elle n'est pas une touriste!

Elle s'aperçoit aussi, à cette occasion, que la vie n'est pas que contemplation, mais aussi activité. Cette communion, cette union profonde des êtres avec la nature que Brigitte a découverte, vaut aussi pour les moments de travail utile à la vie, pourvu qu'ils soient offerts gratuitement et de bon coeur. Quel plaisir! Quelle douce complicité que la création et l'aventure vécues ensemble! Le Bonheur contemplatif seul serait incomplet sans celui de créer, de participer, de s'activer pour davantage de vie. Elle n'ose rien dire à Mère Grand, mais la complicité semble fonctionner à merveille avec elle, comme d'une chose naturelle, sans qu'on ait besoin d'essayer de la saisir avec des mots. Brigitte a l'impression que si sa grand-mère n'a pas fait une véritable prise de conscience comme elle-même, en fait elle le vit naïvement, sans savoir que c'est extraordinaire.

Un jour Brigitte sort sous la pluie. Mère Grand lui a prêté des bottes et un vaste imperméable d'avant la guerre. Ainsi affublée, elle pourrait passer pour une des paysannes du village, sauf les juvéniles mèches blondes qui s'échappent du capuchon.

La campagne sous la pluie lui paraît d'abord un peu triste, mais elle s'aperçoit vite que sous l'apparente grisaille la vie continue; mieux, quantité de petits animaux se font une fête du retour de l'eau. Elle retrouve le grand arbre qui, plus que jamais, rayonne son mystère et sa majesté. Les oiseaux chantent toujours, mais leur chant offre sous la pluie une douceur, une intimité plus émouvante que leur éclat des jours d'azur. Sous la caresse magique de la pluie, les feuilles semblent respirer, soulagées, se délecter de fraîcheur. Le vert est plus vif, plus ample, plus profond. A l'ombre des frondaisons la pluie réveille d'étranges magiciens...

Rentrant à la maison plus tôt que prévu, elle trouve Mère Grand... devant la télé.

«Oh excuse moi, ma Biche, je sais que tu n'aimes pas ça. Mais vois-tu, moi, la télé, je prend le programme, et je regarde que les émissions sensées. Y en a pas lerche, tu sais bien, j'risque pas d'm'encroûter à voir que ça. Mais chut: quand je la regarde pas, je ferme la porte du placard à clef, et hop personne ne sait qu'elle y est. Y a que ton oncle Albert qui sait, c'est lui qui l'a montée, dans le placard, avec l'antenne intérieure. Parce que sinon quand il vient avec tes cousins, ils seraient écroulés devant toute la journée, et c'est malsain pour des enfants: ça leur suce la vie et ça leur donne des drôles d'idées. Alors tintin pas de télé. C'est bien mieux de jardiner ou d'aller gambader dans les prés: sinon, c'est pas la peine d'venir à la campagne! Sûrement qu'j'ai raison, d'ailleurs ils sont ben plus contents comme ça. Moi, c'est différent, je la regarde un peu pour pas m'ennuir car vois-tu depuis qu'le Père il est plus là je suis ben seule. Regarde: c'est sur les animaux... Oh mais ils peuvent pas faire une émission sur les animaux sans les y faire se bouffer entre eux. C'est du propre! Y s'ont vraiment les idées mal placées ces gens là. Allez, puni, au placard, ça leur apprendra.» Et, joignant le geste à la parole, elle rabat la lourde porte de chêne et tourne la grosse clé de fer noir.

Brigitte n'en peut plus de se retenir de rire!

«Quand j'ai vu la télé au début, j'ai dit c'est le progrès, c'est quelque chose, on voit rien, on comprend rien, et les images elles viennent. T'es trop jeune, toi, t'a pas connu l'début. Un jour, l'oncle Albert, il est réparateur, il l'a ouvert pour régler un bouton, alors j'ai vu dedans tous les fils et les loupiotes et les bigoudis qu'on n'y comprend rien. J'ai dit que les gens qui font ça c'étaient des gens intelligents, qui avaient fait des études, quand nous on est que des gens d'la campagne avec le certificat d'étude, juste. Mais quand on voit les émissions j'ai dit ben c'était pas la peine d'faire si compliqué juste pour nous montrer ça.»

Mère Grand trouvant des bigoudis dans la télé de l'oncle Albert, ce dut être désopilant!

«Sais-tu, Grand-mère, j'ai souvent pensé... (Un moment de silence) Ça pourrait être très chouette la télé, un super moyen de communication, si ça parlait des choses importantes... Ca aiderait beaucoup les gens, au lieu de les abrutir.

- Oooh ça ma fille, c'est ben vrai, mais j's'rai morte avant, et toi aussi sans doute.»

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Un soir de Soleil, il fait tellement doux que Brigitte a envie de rester dehors jusqu'à la nuit.

«Bonsoir, Mère Grand. Je rentrerai tard, j'ai envie de voir le coucher du Soleil.

- Oui, Bichette, mais va pas trop loin dans les bois la nuit, pour pas te perdre.

- Ne t'inquiète pas, j'ai pris la lampe, la boussole, la bouée, les rations de survie et les fusées de détresse. Je ne risque rien, le méchant loup ne m'attrapera pas.

- Ah bon ça va alors» conclut la grand-mère qui part d'un rire sonore: «Ah cette jeunesse! On s'ennuie pas!»

Brigitte s'en va de l'autre côté du village vers un pré d'où la vue est assez dégagée vers l'Ouest. Lentement le jour s'abîme dans un crépuscule bleu. Le ciel est tellement pur ce jour-là que l'horizon est tout juste violet, sans rouge. L'air embaume de la puissante senteur des herbes chaudes. Les grillons et autres sauterelles, encore timides en Juillet, préparent leurs sarabandes d'Août. Quelle merveille, le chant des merles! Elle sait le reconnaître, maintenant que Mère Grand le lui a fait entendre. Elle dit que c'est leur prière et Brigitte pense que ça doit être ben vrai, car il en émane une Poésie à la fois puissante et tranquille: l'or du soir. Quelle Douceur! Quelle gentillesse! Les merles ont vraiment l'air de communier avec des anges... Brigitte ne croit pas aux anges ni à Dieu, mais elle se prend à penser que, si Dieu existait, alors tout irait bien entre Lui et les merles, et que, malgré son absence de foi, sans doute Il lui accorderait quand même à elle une petite place en Son Paradis pour avoir su comprendre et tant aimer Sa Création, pour avoir su découvrir et apprécier cette ineffable Conscience de la vie.

Plus tard, les étoiles s'allument dans le ciel outremer. Brigitte ne connais pas les constellations; comment admirer les étoiles dans la nuit blafarde de sa cité? Elle découvre la Voie Lactée, et se perd dans le poudroiement des petites étoiles à peine visibles à l'oeil nu.

Le grand silence de la nuit descend. Elle s'aperçoit que ce qu'elle avait d'abord pris pour un silence total est en fait peuplé de toute une vie furtive, de petits bruits: légers souffles sur les arbres, craquements et grincements de branches, froissement de l'herbe, innombrables tics et gratouillis d'insectes, et même le fouissement des taupes que l'on distingue parfaitement en plaquant l'oreille au sol. Plus loin, des chouettes, dont le cri n'a strictement rien de sinistre, alors que les aboiements de chiens, qui résonnent presque toujours au loin dans la campagne, évoquent quelque tristesse mystérieuse et lugubre. Même le ruisseau chantonne à plus de cent mètres, alors que le jour de son arrivée elle l'avait vu avant de l'entendre. Une voiture sinue sur la route départementale: cela s'entend donc de si loin? Etrangement émouvante, la cloche d'un village voisin sonne on ne sait quelle heure, et la répète deux minutes plus tard. Dans cette direction brillent quelques lampes, évocatrices de Douceur au foyer.

La brise est encore tiède, toute chargée des effluves de la journée: foin coupé, humus, fleurs sèches...

Plus tard encore, le ciel est noir; soudain une étoile bouge! Mais ce n'est qu'un satellite. Brigitte, comme tout le monde, n'a pas pu ne pas entendre parler d'exploration interplanétaire, d'extraterrestres, d'astronomie, d'ovnis. Concernant ces derniers, elle est quelque peu circonspecte, comme tout citoyen moyen qui n'en a entendu parler qu'en mal; ce qui ne l'a pas empêché de fantasmer sur leur compte, comme tout le monde là aussi. Elle rêve aux autres planètes et à la vie qu'elles recèlent peut être... Sa conscience lui dit: pas peut-être, mais sûrement. Ce petit point de lumière, là-haut, à peine visible, vacillant, est peut-être le messager d'un monde, avec ses habitants, qui eux aussi vivent, pensent, aiment. Peut-être que eux la regardent aussi, en ce moment. Que penseraient-ils d'elle, s'ils la voyaient? Qu'est la vie pour eux? Brigitte pense à tous ces romans de science fiction superficiels, qui ne font seulement qu'extrapoler sur le progrès technique, en nous montrant des êtres en vérité très semblable à nous, avec bien entendu nos mêmes très chers défauts. Se pourrait-il qu'ils soient en fait différents de nous dans leur vie intérieure, dans leur essence même? Se pourrait-il... que ce que Brigitte appelle sa «prise de conscience» essentielle de la vie, soit chez eux toute naturelle? Il faut tant et tant de stratagèmes et de détours aux Terriens pour y échapper que ce serait vraiment une malchance incroyablement improbable que la même invraisemblable mésaventure soit arrivée sur une seule autre planète! C'est bien sûr: ce que Brigitte a découvert ne peut être qu'identique en tout point de l'univers. La conscience, la morale supérieure de la vie, ne peuvent dépendre des conceptions d'une époque, d'une civilisation, bien au contraire elles sont essentiellement identiques pour tout l'univers!

Brigitte se prend même à rêver ce que pourrait être une planète où tous les êtres auraient cette conscience. Ce serait bien sûr très beau, la nature en fleurs, tout arrangée comme un jardin anglais, non, japonais. Les maisons seraient des joyaux dans la nature, couvertes de fleurs grimpantes. Les usines seraient propres, fleuries, non polluantes, discrètes et silencieuses. Pas d'emploi ni de patron: On viendrait y travailler de sa propre initiative, pour y faire de belles choses, des denrées utiles, dans l'Entraide, pour le donner de grand coeur à ceux qui en auront l'utilité: Ainsi on serait heureux en travaillant. Et tout le monde serait ami, bien entendu. On chanterait en travaillant, dans les jardins et dans les champs, et aussi le soir autour du feu. On irait aussi tout nus dans les jardins et dans les forêts, et dans les rivières bien sûr.

Il n'y aurait pas de lois, ni de morale, ni de règlements. La morale-vie suffit, puisque chacun peut aisément RESSENTIR ce qu'il y a à faire, où à ne pas faire selon que cela aide ou fait souffrir d'autres êtres. Ou plutôt si, il en faudrait pour... Comment éviter des situations insolubles comme par exemple les ménages à trois? Il faudrait bien une base, mais au fond cela est aisé si au départ tout le monde est complice. Bon, sa prise de conscience ne résout pas tous les problèmes, comme les accidents, les tremblements de terre et les cyclones, mais de toute façon le nouvel état d'esprit élimine radicalement toute souffrance artificielle et pourrait, par plus de prudence, de discipline et d'organisation, réduire beaucoup celle d'origine naturelle. Seule la mort reste souveraine, mais au moins que le peu que l'on ait à vivre se passe bien...

Ah que ces projets sont beaux! Qu'est-ce qui empêche tout le monde de les réaliser sur Terre? Est-il pensable qu'elle soit la première à y penser, voire la seule, sur cinq milliards d'humains? Serait-elle la victime de quelque douce illusion? Comme ces gens qui croient avoir inventé l'antigravitation ou le moteur à eau, mais qui ont «juste» mal interprété quelque loi physique de base? Partagée entre le doute, que rien ne vient étayer, et la simplicité, l'évidence de sa vision solitaire, que tout approuve, Brigitte ne sait que penser... Sans doute gardera t-elle cela pour elle, et n'osera t-elle en parler à personne. Mais soudain elle se dresse: «Non, rien ne me montre que je suis dans l'erreur. Je suis la seule à avoir compris? Et alors? Que dût penser le premier humain qui sut allumer du feu? Où en serions-nous s'il s'était tût face aux moqueries de ses congénères? Si rien dans la nature ne me prouve le contraire, J'AI RAISON. Point. Quant à partager ma découverte, je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrait, mais J'Y ARRIVERAI. Dussais-je y consacrer ma vie. Au fond vu la mouise que c'est sur la Terre actuellement, je n'ai pas grand-chose à perdre, en donnant le temps que j'ai à y vivre. C'est bien ce que je pensais: aider les autres à comprendre. Et s'il n'y a pas de filière socioprofessionelle-machin-truc pour ça, on en créera une. Quant à la formation, pas besoin: personne n'y connaît rien de toute façon. Même en tant que débutante dans ce domaine, j'y ai déjà plus autorité que tous ces ignorants réunis.»

Cette ferme résolution prise, Brigitte ne voit rien à faire de précis dans l'immédiat. Rester chez Mère grand? C'est agréable, mais limité dans le temps. Le mieux c'est de mettre à profit cette douce tranquillité pour assimiler au mieux cette nouvelle connaissance, car, après, elle le sent, cela sera beaucoup plus difficile: l'oxyde de carbone, le bruit, la précipitation, les contrariétés, les préoccupations artificielles, tout se liguera pour émousser cette précieuse lucidité, pour y introduire des éléments douteux. En fait Brigitte réalise que son problème d'avenir reste entier: comment rester elle-même? Par où commencer? Avec quels moyens? Ah ces papiers d'orientation socioprofessionnelle qui s'emmêlent dans les pieds du destin de l'univers! Oh, système économique diabolique et immoral, où rien ne peut se faire qui ne rapporte pas DE L'ARGENT TOUT DE SUITE! Elle mesure maintenant la colossale difficulté du travail qui l'attend, la somme d'efforts, de désillusions, de sacrifices, peut-être le sacrifice suprême. Elle a beau se dire que de toute façon, elle perdrait encore plus en renonçant à son projet, la voici maintenant aussi pessimiste qu'elle était déterminée il y a deux minutes.

Contemplant le délicat signal des étoiles, elle se prend à rêver que, de l'une d'elles, dans une formidable symphonie de grondements répercutés à l'Infini, s'envole un puissant vaisseau galactique au galbe mystérieux... Oui, il vient la chercher pour l'emmener sur une plus belle planète. Ce bruit dans l'herbe... Sont-ce des pas? Adieu, faux problèmes insolubles, adieu difficultés artificielles! Bonjour, gentil village amical et fleuri, avec une petite maison de lierre et d'Amour où l'attend l'homme qui saura l'aimer en partageant sa conscience! Brigitte joue un moment à se faire voir des points lumineux qui apparaissent et grossissent... Peut-être, après tout, que la Terre est une pépinière, où tous ceux qui mûrissent en prenant conscience sont immédiatement emmenés ailleurs, ce qui expliquerait qu'on n'en rencontre jamais? Dans les histoires d'ovni, il y en a avec des enlèvements, des disparitions mystérieuses, des traces de pas qui s'arrêtent net en plein champ... Pourquoi pas? Cela cadre bien. Trouvera t-on demain ses traces sans suite dans cette prairie? Mais aucun point lumineux n'accepte de grossir suffisamment pour devenir une soucoupe valable et le ciel reste désespérément désert, avec juste l'amical mais si lointain signal des étoiles.

Pourtant, malgré l'absence totale de preuves, Brigitte est maintenant convaincue que les planètes de l'Infini sont peuplées pour leur immense majorité d'êtres conscients, libres, heureux; que certains ont dépassé de plusieurs milliards d'années le niveau de civilisation terrien, tant en technique qu'en Sagesse, avec de puissants moyens pour intervenir sur Terre si ils le veulent. Si ils n'apparaissent pas maintenant à Brigitte, ce ne peut être parce qu'ils ne peuvent pas. Alors, c'est sans doute parce que... elle n'est pas encore prête.

Brigitte se lève donc, à la fois résignée et déterminée... Résignée à son sort, et déterminer à faire ce qu'il faut pour en changer.

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Le lendemain, la bruine est revenue sur le village. Pas de jardin ni de sortie dans les bois.

«Tiens, Biche, voici des revues, que ton oncle Albert m'a apportées; elles te plairont sans doute. Il y en a une sur les planètes, toi qui aimes ça. Moi je vais voir chez Rose, elle m'a invitée, c'est pas si souvent alors faut qu'j'y aille. N'oublie pas de penser de donner la pâtée aux deux mignons, à cinq heures.»

Brigitte est un peu interloquée: Qui a dit à Mère Grand qu'elle s'intéresse aux planètes? Elle n'en a jamais parlé à personne. Elle a du nez, la Mère Grand. Brigitte lit pensivement. Des revues de patronage, d'autres de nature. Des articles insipides, d'autres qui parlent de choses importantes. Il semble parfois à Brigitte que les auteurs ont capté une part de la vérité qu'elle a pressenti, un éclair de bonté, une escarbille d'Amour, un éclat de Poésie, mais deux lignes plus loin, une grosse bourde vient tout contredire. Comme s'ils écrivaient des phrases au hasard. Les articles sur la nature, ou sur les moeurs des pays exotiques, elle en admire les photos, mais ne lit les commentaires que prudemment, prête à passer plus loin si elle tombe sur ces interprétations grotesques dont on affuble souvent les êtres que l'on n'a pas réellement cherché à comprendre.

Après de belles photos sur les merveilles d'Angkor, pour elle à la fois étranges et curieusement familières, voici une série d'images sur les éléphants, puis sur Venise. Tiens voici l'article sur Jupiter dont Mère Grand a parlé. Elle regarde, repensant à ses rêveries de la veille. Ce sont les photos que les deux sondes Voyager viennent d'envoyer, montrant, Ô fantastique révélation, des astres nouveaux que l'oeil humain n'avait jamais contemplé auparavant! Ô époque privilégiée qui a vu nos premiers regards sur d'autres mondes! Brigitte tombe en admiration, même si, elle le sait, ces astres sont privés de vie. Voici Io, avec ses volcans débridés, Europe, à la vaste banquise étrangement lisse et bariolée, Callisto, gris-vert et couvert de cratères comme la Lune, et Ganymède, avec ses étranges réseaux de canaux qui font penser à quelque écheveau de gare de triage échevelée, couvrant une bonne partie de l'astre. A cette époque ces mystérieux réseaux semblaient bien inexplicables, mais on les doit sans doute à une forte augmentation de volume du satellite, quand son formidable océan interne a gelé de plus en plus profond au fur et à mesure que déclinait la trop faible chaleur radioactive de son petit noyau rocheux. La surface originelle se retrouva éclatée en blocs séparés; l'attraction gravitationnelle du satellite maintint toutefois une forme sphérique malgré ce colossal écartèlement, en une sorte d'écoulement par écailles de la glace, laissant sur la surface claire nouvellement apparue ces écheveaux entrecroisés de failles, que l'on retrouve également sur nos calottes glaciaires, quand elles s'écoulent dans un passage étroit. Il est même possible que ce vaste océan interne, resté en surfusion, ait pris en masse en quelques minutes: quelle formidable catastrophe! Quel éclatement colossal! Témoin possible de ce cataclysme: autour du point de départ du gel, une portion de l'ancienne croûte grise est restée circulaire, entourée d'autres éclats en rosace...

Mais ce n'est pas ce qui intrigue le plus Brigitte: cette image totalement nouvelle pour tous les humains, lui est familière, à elle.

Ce que, deux ou trois ans plus tôt, aucun oeil humain n'avait jamais vu, qu'aucun esprit humain n'aurait pu imaginer, elle l'avait rêvé bien avant.

Le souvenir oublié émerge, intact: petite enfant, elle avait fait ce rêve pour elle alors incompréhensible, à plusieurs reprises, alors qu'elle n'avait jamais entendu parler de planètes: une vaste sphère grise, toute boutonneuse, sur un ciel noir d'encre, avec, sur une partie de sa surface, un tel réseau de sillons comme un triskèle des cromlechs bretons. Plus loin, une autre sphère, mais celle-là totalement lisse, mate et bleue. En fait les astres dont Brigitte avait rêvé ressemblent respectivement à Miranda et Neptune, mais à l'époque où se passe cette histoire, les sondes Voyager sont quelque part entre Jupiter et Saturne, à plusieurs années encore d'Uranus et de son satellite. Ce dernier a dû, lui aussi mais plus tôt dans son histoire, pareillement éclater sous l'effet de changements de volume de la glace, mais avec des effets différents sur son étrange surface.

Brigitte est plus qu'intriguée par cette impossible prémonition. Il y a de quoi. Et cela tombait curieusement au moment précis où elle s'était promise de faire une chose.

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Elle se jurait maintenant solennellement fidélité totale à sa prise de conscience; elle se jurait également de tout faire pour la transmettre à d'autres; elle se jurait enfin de tout faire pour maintenir en elle cette conscience, quoi qu'il arrive et, dans ses relations avec les autres, de toujours agir selon cette conscience, de tendre la main, pour au cas où l'autre souhaiterait la saisir et vivre aussi avec elle selon cette conscience.

Elle se jure cela sur la photo des sillons de Ganymède. Elle ignore certes tout de la signification exacte de son curieux rêve d'enfance, mais se doute bien que, vu son origine de toute évidence physiquement inexplicable, il est de la plus haute importance.

CHAPITRE 3.

RECHERCHE ET ILLUSIONS.

(sommaire)

Le campus d'une grande université. Parmi la foule sympathique et anonyme qui se presse dans la grande caisse où l'on distribue leur pitance aux étudiants, qui retrouvons nous? Brigitte. Non, les gentilles soucoupes volantes extra-terrestres ne sont pas venues la chercher, et il lui a bien fallu continuer à faire semblant de vivre cette vie en porte-à-faux. Rentrant de chez sa gentille grand-mère, elle avait retrouvé ses papiers d'orientation comme elle les avait laissé, convenablement jaunis par le soleil de ce bel été, mais posant toujours la même question sans réponse. Plus le père, toujours silencieux mais qui attendait aussi une solution à ce problème qui n'existait pas. Comme elle ne voyait pas du tout comment commencer son grand travail de sauvetage de l'humanité, le moins pire était de faire «comme si» elle jouait le jeu de ce monde étrange, en retardant le plus possible le moment où tomberait le couperet qui ferait d'elle un médecin, une employée, une secrétaire, ou, à défaut de choisir, une mendiante. A tout prendre, il valait mieux n'importe laquelle des premières solutions que la dernière.

Brigitte n'est pas du tout une fainéante, comme on l'a vu; pourquoi redoute t-elle alors tant cette «vie active»? Parce qu'elle sait qu'à partir de ce moment, elle n'aura plus de temps pour son travail d'aide à l'humanité; trop de soucis pour être consciente, plus assez de liberté de mouvement, plus de choix pour orienter sa vie. Un carcan inamovible une fois qu'on y est entré. Elle n'avait qu'à regarder son père, toujours à regretter de n'avoir pas le temps. Quant à vivre dans la misère, ce serait pire encore. Des études, cela a une fin; cela peut toujours servir. Le milieu étudiant est ouvert, vaste, varié, quand celui d'une entreprise est forcément limité et vite exploré. Alors Brigitte temporise, et choisit une branche qui, pense t-elle, peut l'aider: un DEUG de sciences humaines. Deux ans, trois si elle redouble. D'ici là, bien des choses peuvent se passer.

Avant de commencer, histoire de se mettre dans le bain, elle a bouquiné des livres de psychologie. Freud et les autres. Eveiller les humains, cela ne peut être qu'essentiellement une question de psychologie. Elle dût vite se forcer pour lire ne serait-ce qu'une fois cette littérature. Quant à la relire pour en tirer un plan, des idées-forces, mettre en ordre les données qui y gisent en vrac, elle ne le fera jamais. Les premiers feuillets de notes pleins de sa large écriture juvénile et généreuse sont toujours dans les bouquins, page trente, page quarante-deux. Pourquoi cet abandon? Ces auteurs étaient-ils stupides? Nuls? Que non point, leurs idées sont même souvent pertinentes, mais elles restent toujours confinées à un certain niveau. Jamais de synthèse lumineuse, jamais de lien entre les différents domaines, jamais cette intuition unificatrice simple qui pour Brigitte a tout fait basculer. Enfin, elle se forme tout de même l'esprit à cela.

Pour les études... Même impression mitigée. Certaines matières semblent pertinentes, d'autres absconses. Certains profs sont vivants, s'intéressant à ce qu'ils enseignent, à leurs élèves. D'autres ne sont que de mornes automates aux cours pesants et embrouillés. Parfois même, des fondements du cours sont donnés rapidement, ou sans en souligner l'importance, et par la suite on ne revient jamais dessus, ce qui constitue vite un obstacle insurmontable si jamais on n'a pas assimilé ce point de départ. Ainsi pour deux minutes d'inattention c'est l'année entière qui peut être compromise. Brigitte, qui s'y fait prendre deux ou trois fois, fulmine et cours de notes de camarades en TP en passant par les livres pour retrouver une breloque, un détail qu'elle avait négligé de noter, mais qui se révèle par la suite indispensable pour comprendre d'autres thèmes. Le temps perdu à de telles recherches lui interdit souvent d'approfondir ailleurs, mais ce traître procédé semble assez courant. Certains profs en fait agissent comme s'ils parlaient à des ordinateurs capables d'ingurgiter et de restituer mot pour mot des heures de discours sans prendre un verre d'eau. Alors que Brigitte se rend vite compte que les concepts nouveaux, pour être bien assimilés, demandent à être expliqués, expérimentés, re-expliqués de manières différentes, au lieu d'être énoncés en quelque mots. Cela fait certes une construction intellectuelle esthétique, mais rend la compréhension difficile. L'esprit humain n'est pas infaillible! Avec la meilleure bonne volonté du monde, la mémoire, l'attention ont des creux, des préoccupations étrangères interfèrent. Faut-il se vider la tête de toute personnalité, de toute vie humaine élémentaire, pour être étudiant?

Parfois au contraire, le rythme du cours lui parait d'une lenteur exténuante, pinaillant sur des détails accessoires, des anecdotes, l'historique de la pensée... La tentation est alors grande de s'occuper d'autre chose, de mettre ses notes en ordre, voire carrément de sécher le cours. Mais comment savoir à l'avance si ce dont on va parler est important ou non? Brigitte regrette qu'il n'y ait pas un plan précis des cours, plus que ces polycops sommaires, ou ces livres qui n'y sont pas coordonnés.

Enfin cela n'empêche pas une personne décidée, disponible et en bonne santé d'avancer et d'obtenir des résultats satisfaisants, et, même, pour Brigitte, assez bons. D'autant plus que si certaines matières semblent totalement inutiles, à charge, d'autres l'intéressent assez vivement. Non pas qu'elles rejoignent son intuition, on en est loin, mais elles fournissent des concepts qui permettent à cette intuition de jouer plus large, de mieux s'exprimer en mots, bien que Brigitte ne s'y risque pas encore. Donc ce début en fac, malgré les tracasseries, est une période assez heureuse.

Le problème numéro un avait été l'hébergement. Pas question, pour rentrer chez ses parents, de passer chaque jour deux heures en transports! La solution évidente fut la cité universitaire. Mais cela s'avéra vite un enfer: les occupantes de la chambre voisine (une dizaine, sans doute) faisaient un bruit terrible toutes les nuits jusqu'à une heure avancée. Aucun effort d'insonorisation dans cette construction sommaire, sans doute prévue à l'origine pour l'aide au tiers-monde. Pas moyen d'y rien faire, ni du côté de ces sans-gêne, ni de celui de l'administration: la LLLiberté! Brigitte essaya les boules Quiès, le chantage au suicide, les scènes, le contre brouillage, le père chez le directeur, et même le somnifère, mais là elle se sentit tellement mal qu'elle se jura de ne plus jamais recommencer. Il fallut supporter cela pendant un mois, en attendant de trouver une mansarde dans un vieil immeuble à une demi-heure de marche des cours, et à trois fois le prix de la cité. Mais Brigitte a maintenant un petit chez elle, calme la plupart du temps, sauf le Samedi soir. Ses voisins travaillent à l'usine, ils ne peuvent se permettre une vie dissolue. Ce lieu est assez joli, donnant sur une cour tranquille avec des arbres. Le plafond mansardé et les murs sont plâtrés en arrondi sur les poutres, peints en mauve pâle, avec des placards intégrés, une douche et même un coin cuisine dont elle ne voit pas l'utilité pour le moment, mais nous verrons qu'elle changera vite d'avis!

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Les vacances de Noël sans le frère télémane, absent, permettent à Brigitte de faire un peu le point. Non, répond-elle, agacée, à sa mère, elle n'a pas eu «ses problèmes». Ses parents doivent être contents, car effectivement elle n'en a pas du tout parlé. Mais pour Brigitte c'est plutôt inquiétant. Où sont passées les belles résolutions de cet été? Tout absorbée qu'elle était par sa nouvelle existence et par ses cours, elle s'aperçoit qu'elle n'a en vérité strictement rien fait pour vivre et exprimer cette conscience, se contentant de se tenir aimable et disponible à une éventuelle rencontre. Quant à la faire partager... Il faut dire qu'en ville, jouir par tous les pores des caresses des éléments naturels n'a guère de sens... Et que la puissante lucidité de chez sa grand-mère, ce curieux état de grâce, n'est plus qu'un souvenir. Malgré ces excuses elle s'en veut. Alors elle tente de vivre pleinement l'activité.

Justement elle a amené des notes en retard à mettre au propre. Poser soigneusement les crayons toujours au même endroit pour ne pas s'énerver à les chercher. Prendre les feuilles une à une, dans l'ordre. Ce n'est pas facile, car ce prof est brouillon et pataud, il faut farfouiller dans tout ce fourbi verbal. Mais quand il s'agit d'écrire, Brigitte est soudain joyeuse: inspirée, elle rajoute des fleurs, fait de la calligraphie, et, même, dans un instant de joyeux délire, essaie de mettre un petit peu de parfum sur une des fleurs. Plouf! Quelle maladroite! Ses cahiers sentiront le maquillage de camelote pendant tout le trimestre...

Tout cela est tout de même assez peu cosmique. Justement la mère de Brigitte est en panne (non, pardon, elle est malade, mais que cet esprit mécaniste est donc contagieux!) et il faut faire la cuisine à sa place, pendant deux ou trois jours. Brigitte applique sa manière d'être à l'épluchage des patates, à la préparation des plats. Pas cosmique? Eeeeh... Ça marche bien mieux qu'avec le baratin psycho-philosophico-historique. Faire à manger, au moins, on sait où ça mène. Ça ne risque pas de se démoder. Valeur sûre. Les légumes sont des êtres vivants qui, en matière de caresses, ont des goûts assez particuliers. Brigitte commence par préparer sa place; elle amène le nécessaire, prend le temps de humer le parfum du légume, d'admirer sa couleur, de tâter sa consistance, voire d'en croquer un morceau, tout cru. Le goût, la senteur, la couleur... En être conscient, y prêter attention, tout cela c'est du Bonheur. Il y a beaucoup plus de choses à voir dans un simple légume qu'elle n'aurait jamais pensé: formes curieuses, textures, effets de transparence... Elle essaye même de goûter les patates crues, mais là, ça ne prend pas! Ensuite elle travaille posément, dans l'ordre, en inspirant et expirant, sentant la fraîcheur de l'air dans ses poumons. Le travail est une création, une expression, un plaisir. Quand elle a fini un préparatif, elle ramasse tout et passe une éponge avant de préparer l'étape suivante. Cela marche bien avec les légumes frais, elle sent facilement la note de fraîcheur ou de vivacité qui convient, ça marche aussi pour les haricots secs, quoique plus discrètement, mais plus du tout pour le biftèque ni pour la purée en sachet. Pourquoi ces différences? Elle verra l'explication plus tard.

Brigitte, intéressée, prépare des crudités en arrangeant joliment les plats, cherchant de nouvelles combinaisons, essayant ce qu'elle voit sur les étals mais qu'elle n'a jamais goûté: les avocats, le céleri, les choux raves. Elle prend un petit bout de feuille, qu'elle hume, puis, après s'être assurée qu'elle ne fait pas attendre d'autres clients, demande à la marchande comment cela se prépare, ce à quoi il lui est toujours répondu gentiment. Brigitte en vient à ressentir les couleurs et la variété des étals du marché comme une joyeuse richesse, alors qu'elle n'avait jamais prêté attention au luxe tapageur des bijouteries.

Le seul problème que rencontre Brigitte, c'est qu'en pleine séance d'attention, de présence, le ronflement de la rocade proche s'impose brusquement dans sa conscience. Elle n'avait pourtant jamais prêté attention à ce bruit continuel qui avait accompagné son enfance. D'abord discret, il était devenu de plus en plus intense au fil des années. Soudain, le voilà qui tente frénétiquement de s'imposer à la place des sensations agréables qu'elle aimerait cultiver en elle. Idem pour les bruits qui traversent si aisément les murs pas chers des HLM, les chasses d'eau, talons aiguilles, disputes, etc... sans compter le bien sûr le grognement obligatoire des télévisions. Brigitte ne manque pas de s'étonner de ce phénomène, qui se produit toujours au moment précis où elle tente de sentir le monde poétiquement. Elle finit par penser que ces bruits sont une forme de saleté, dans le domaine du son, tout comme il y a des matières malpropres dans le domaine matériel, et qu'il faut en quelque sorte s'en laver pour être bien moralement. Mais dans cette société pourtant si maniaque d'hygiène physique, il n'y a strictement rien de prévu pour la propreté sonore...

Décidément, beaucoup de choses de cette étrange vie sont absolument incompatibles avec cette conscience qu'elle veut atteindre, incompatibles avec la Poésie.

Elle était bien mieux chez sa Mère Grand, malgré l'odeur de vieille maison et les toiles d'araignées.

Mais aussi, Brigitte a la sensation de n'avoir été jusqu'ici qu'un pantin, un robot exécutant des gestes pré-programmés, ressentant les sentiments indiqués, un être nul, sans épaisseur ni poids ni chaleur, dont la disparition n'aurait strictement rien coûté à l'univers. Maintenant elle est un être conscient, un être qui compte... Un être à qui les étoiles ont parlé.

La voici qui retourne dans sa chambre d'étudiante avec un camping-gaz, une râpe à carottes et quelques autres ustensiles pour continuer ce plaisir, tant de dégustation que de préparation.

Depuis l'épisode de Ganymède, Brigitte se pose des questions sur les rêves. Elle avait toujours pensé qu'il étaient uniquement le produit de mécanismes psychologiques, que leur contenu n'a pas plus de valeur que de défouloir, selon cette détestable théorie pseudo-scientifique à la mode. Elle ne doit pas avoir grand-chose à défouler car ses rêves lui semblent aussi plats que dépourvus de sens: des mélanges baroques de scènes de la vie quotidienne, de films, etc. Un détail curieux, toutefois, avait déjà attiré son attention depuis des années: elle a toujours rêvé en couleurs, alors que toutes les personnes qu'elle a rencontrées disent que l'on rêve toujours en noir et blanc comme dans un ancien film. Là encore de se penser si radicalement différente des autres tourmente Brigitte. Quel mystère! En tout cas, le rêve des sillons de Ganymède, lui, apporte une preuve incontournable que le contenu des rêves n'est pas qu'imaginaire! C'est une révélation pour Brigitte, mais où cela la mène t-elle?

Parmi ses rêves, certains, tout de même particuliers, reviennent plus ou moins régulièrement. Ainsi depuis ses onze ans elle rêve qu'elle vole, comme un oiseau, avec ses bras, ou avec des ailes de papillon. Ces rêves ensoleillés et assez jolis avaient fini par se faire rare, mais voilà que depuis la fac ils reviennent en force, mais sous une forme différente: elle s'envole, mais difficilement, le ciel est maintenant gris, brumeux. Inutile de chercher à comprendre, pense t-elle. Néanmoins elle décide de tenir un cahier de rêves, où elle couchera ceux qui lui paraîtront significatifs ou représentatifs. Pour cela, elle choisit un beau cahier de TP qu'elle avait prévu pour ses cours, mais qui ne lui avait pas servi. Il alterne une page à carreaux pour écrire, et une en papier à dessin. Elle se munit également de crayons de couleurs. Comme elle ne sait guère dessiner, il lui faut s'entraîner... sur ses cahiers de cours.

A peine a t-elle pris cette initiative, qu'elle se rêve elle-même se donnant des leçons. Elle épluche les choux de Bruxelles et commente, sur le ton enjoué d'un prof vivant et passionné:

«L'important vois-tu c'est l'Ordre. Bien ranger les ustensiles, toujours au même endroit, logiquement pour qu'on les retrouve sans s'énerver, par réflexe, sans couper l'attention. Ici les choux à nettoyer, dans le plat ceux qui sont faits, et là les déchets. Quand c'est fini, un coup d'éponge, et hop, tout est enlevé et va à la poubelle instantanément. La propreté c'est important: sans propreté il ne peut y avoir de Poésie, la conscience ne peut être nette et pure. Il y a d'autres Vertus importantes pour l'épluchage des légumes: la Bonne Humeur, l'Enthousiasme. Sans eux on n'est pas heureux et si l'on n'est pas heureux ça ne sers à rien d'éplucher des légumes car alors la vie n'a plus aucun sens»

Le rêve insiste sur ce mot «Vertu», comme d'une chose capitale. Elle ne l'aime pas tellement, ce mot, tout chargé qu'il est de relents malodorants de pudibonderie. Mais passons sur ces connotations qui ne sont après tout pas obligatoires: les mots appartiennent à tout le monde et ceux qui les salissent ne font ainsi qu'exhiber leur propre crasse intérieure.

Un problème important turlupine maintenant Brigitte. Est-elle vraiment la seule? Cela lui paraît a priori bien trop improbable, mais le fait est qu'elle n'a rencontré personne qui semble partager sa façon d'être, ne serait-ce qu'un peu. Il faut dire qu'elle n'a pas fréquenté grand-monde! Même à la fac elle n'a eu que des relations purement scolaires avec ses camarades, comme de prêter des livres ou de recopier des notes. Relations souriantes, certes, mais sans profondeur... Brigitte réalise avec horreur qu'elle-même ne se serait sans doute pas fait remarquer d'une autre personne consciente!

Comment trouver des compagnons dans toute cette masse? A seulement trois ou quatre ils seraient tellement plus forts... et plus sûrs d'eux. Brigitte a alors une intuition qui lui semble géniale: les êtres conscients doivent fréquenter préférentiellement certains endroits plus intéressants.

Comment connaître ces endroits?

Tout en reprenant ses cours, elle réfléchit. Heureusement, elle peut dormir, maintenant, dans son nouveau logis; elle arrive même à trouver un peu de temps de reste le Dimanche..

Dans les endroits où on s'amuse, où on fait la fête? Pendant quelques Samedis soirs, elle fréquente les fameuses boumes du campus, l'oeil aux aguets, observant discrètement dans la semi-obscurité les groupes, voir s'il s'en trouve qui vivent vraiment. Mais paradoxalement, elle reste comme pétrifiée, incapable de bouger ou de prendre contact. Des impressions mitigées, incompréhensibles, l'assaillent. Cela ressemble par des côtés à ce qu'elle cherche, mais par d'autres c'est complètement contradictoire, et elle ne sait pas interpréter ce qu'elle voit. Elle apprécie la musique antillaise colorée, joyeuse et entraînante, mais le spectacle grotesque des ivrognes et des violents vient tout gâcher... Autour d'elle, des groupes de copains et copines se forment, discutent, dansent. Les sourires et les rires fleurissent, des mains se prennent et se promènent dans l'obscurité propice. Tiens, ceux-là sont beaux, chaleureux, avec leurs habits colorés... Elle s'approche, frémissante, sans oser se manifester. Avec la sono, elle n'entend pas la conversation, mais soudain entre deux morceaux de musique: : «...le diplôme, a moi la belle vie: mon père me prend dans sa boîte comme agent commercial, relax, avec LA rémunération, plus les dividendes de ma...» Pauvre Brigitte! Ce n'est pas ce qu'elle cherche.

Quand elle revient dans sa chambrette, si tard, lasse et sentant le tabac, elle est frustrée et triste, puis en colère contre elle même. Le lendemain, fatiguée, il lui faut déjà se laver et changer ses vêtements malodorants, mais en plus elle se sent aussi sale à l'intérieur... Ah mais qu'il est loin l'état de grâce de chez sa grand-mère chérie! Pourquoi l'a t-il quitté? L'oxyde de carbone n'est assurément pas le seul responsable. Mais pourquoi la laisse t-on se dépatouiller dans ce bazar?

Une nuit, sortant d'une des boumes, elle est suivie dans la rue déserte et glaciale. Les types sont sur le point de la rattraper juste quand elle arrive devant la porte de son immeuble, qu'elle referme frénétiquement à double tours, le coeur prêt à éclater. On ne l'y verra plus, aux boumes du campus.

Le Dimanche, dans la cour, en bas de chez elle, les voisins sortent un peu, ouvrent les fenêtres. Malheureusement ils mettent aussi la télévision, que Brigitte surnomme depuis longtemps la «police de la pensée» car avec un tel fond sonore de voix agressives et surfaites, spécialement étudiées pour s'imposer à l'attention, on est certain de ne jamais arriver à se mettre en état de Poésie, ni même simplement d'étudier. «Monsieur le président directeur... il a marqué, oui!... nouveaux bombardements, cinq morts... super déodorant... voiture éventrée... zouzou les petits enfants, c'est moi le clown... les valeurs françaises en légère hausse... La voiture de l'année... vous avez gagné les cinquante francs... Tatatata! Pan!... Il a marqué, oui!... Si tu ne me reviens pas mon amour» etc etc!

Soudain Brigitte tombe en arrêt: quelle étrange et belle sonorité, dont la réverbération semble tomber des étoiles... Mais ce n'est que l'introduction d'une chanson à la mode: une voix efféminée se met à bêler, accompagnée d'un battement mécanique totalement inexpressif.

L'espace d'un instant, malgré toutes leurs précautions, les sondeurs d'opinions mesquines, les programmateurs spécialistes ès-platitudes, les animateurs experts en relations humaines superficielles, les musiciens surgelés, les batteurs que l'on remplace par un boîte à rythme sans que personne ne s'en aperçoive, les arrangeurs des années cinquante et les impresarios signeurs de contrats ont laissé passer une beauté vibrante et vraie qui va droit au coeur de Brigitte (où plus exactement à l'âme, mais pour le moment, l'âme connais pas) De quel instrument s'agit-il? Seul l'orgue de cathédrale est assez céleste, mais ce n'en est pas. Aucun instrument matériel ne peut rendre ce son un peu chuintant comme le vent de la Liberté dans les nébuleuses, ample et profond comme la présence d'un merveilleux vaisseau extraterrestre. Ce doit être du synthétiseur. Peut-être, car pour le moment ce que Brigitte en a entendu, de synthétiseur, à la télé où à la radio, était plutôt mécanique et conventionnel, voire franchement laid.

Brigitte, dans sa chambrette, se met à rêver d'une musique qui exprime quelque chose. Il y a bien le classique, mais il lui paraît froid. Aussi beau qu'il soit, c'est le passé, pas sa nouvelle conscience. Une musique qui éveille en son coeur (même remarque) l'envie de s'envoler dans les espaces intersidéraux, qui lui parle d'une vie merveilleuse et grandiose comme les étoiles ont su le faire pour elle il y a quelques mois.

Elle imagine, dans son for intérieur, des sons... Elle les passerait, par exemple avec un Minicassette, sur la pelouse devant le restaurant universitaire (quand il fait beau il y a toujours du monde assis là) et... Un être conscient comme elle, qui se trouverait à passer par là, serait ému lui aussi par les sons cosmiques et saurait qu'elle est elle aussi consciente, comme lui. Peut-être même qu'une telle musique pourrait éveiller ceux qui ne le sont pas? Quelle merveilleuse découverte ce serait! Quel précieux cadeau pour l'humanité!

Mais elle ne connaît pas grand-chose, ni en musique, ni en musiciens. Il lui faudrait apprendre. Ce n'est pas sciences humaines qu'elle aurait dû faire, tiens. Mais pour trouver un synthétiseur, il faut de l'argent. Donc un emploi. Et là non plus ce n'est pas avec des sciences humaines que... N'empêche qu'elle a tout de même appris des choses intéressantes en psychologie et éthologie. N'empêche que... Brigitte commence à expérimenter le doute.

Les cours, les contrôles de connaissances, les obligations... Malgré ses réflexions Brigitte est bien prise par sa vie d'étudiante. Elle est à la fois absorbée dans ses cours et l'oeil aux aguets.

Viens le mois de Mars. Brigitte sort, à une heure, du resto 2 (le restaurant universitaire près de ses cours, au nom original de numéro 2) quand soudain, sur la pelouse... Un gars, avec un Minicassette... Brigitte se retrouve soudain pétrifiée de timidité: La musique éveillée! C'est bien cela: Des sonorités cosmiques, vibrantes, un développement qui fait fi des plates normes. C'est tout simplement Oxygène, de Jean Michel Jarre. Bien sûr, me direz-vous, Ce n'est pas lui qui sauvera l'humanité à lui tout seul, mais il y aura contribué... Avec particulièrement un vent de liberté en Chine, quelques années plus tard.

Le gars est un métis. Léger recul: dans la famille de Brigitte, on n'est pas raciste, non non non bien sûr, mais on trouve tout de même que les noirs ont certains défauts, qu'ils sont ci et encore ça, plus ça que nous ne répéterons évidemment pas. Brigitte s'est toujours, de naissance, sentie antiraciste, mais le poids du conditionnement familial la freine.

Une chance: elle l'a déjà vu, il va souvent manger en même temps qu'elle, parfois avec d'autres métis ou blancs.

Il a la peau couleur café au lait, le cheveu brun non pas crépu mais bouclé en mèches éparses, une barbiche rare qui n'a jamais vu de rasoir, les traits doux et le regard aimable. Elle l'a toujours vu vêtu d'une sorte de veste de treillis kaki pleine de poches. Brigitte est blonde et mince, les cheveux en longues mèches ondulées, le nez fin et pointu, le visage également fin avec les traits un peu saillants, vêtue assez conventionnellement d'une robe mi-longue et d'un pull gris-bleu. Le monde des étudiants est contrasté!

Pendant trois jours, à chaque fois qu'elle va pour prendre sa place dans l'immense réfectoire, elle cherche des yeux la veste kaki. Elle finit par la trouver, vers le fond qui est un peu plus tranquille, et va comme sans y penser s'asseoir à côté. Vu de près, il a l'air sympathique. Et propre, détail dont Brigitte se serait assurée de la même façon pour un blanc. Pas de propreté, donc pas de Poésie, partant pas de conscience.

Comment prendre contact? Le trac la paralyse. Soudain cela sort:

«S'il te plaît, qu'est-ce que c'était, la musique?»

L'autre la regarde de ses grands yeux francs, ébahi: c'était il y a trois jours! Voilà notre sauveuse de l'humanité qui bafouille pour s'expliquer, et lui finit par éclater d'un bon rire haut perché à l'inénarrable accent ensoleillé de la Guadeloupe!

Dix minutes plus tard, ils discutent comme des camarades de toujours. Après quelques généralités sur la musique, Brigitte tâte très prudemment le terrain.

«J'ai trouvé cela plus que beau: ça fait penser à l'Univers, à l'espace, aux autres planètes...

- Aaah c'est la musique planante...

(Tiens donc: planante. Il a du vocabulaire pour parler de ces choses. Avec qui?)

- Comment dire? On se sent l'esprit plus libre, moins limité...

- Ces musiques sont pour l'éveil de la conscience».

(Oh les délicieuses aiguilles de joie qui percent son coeur en cet instant! Mais elle n'ose pas encore l'exprimer, elle n'a pas oublié les boumes du Samedi soir)

A ce moment un autre étudiant, blanc celui-là, s'assoit à côté de Roger (c'est le nom du guadeloupéen) et les voilà partis dans une conversation à bâton rompu, sur des problèmes divers mais avec un dénominateur commun: les riches exploitent les gens qui ne s'en rendent pas compte car ils sont «aliénés», conditionnés par le système. Vient le problème de la sélection dans les études:

«C'est moche, vois tu, Brigitte, parce que des étudiants comme nous, qui essayons d'avoir une vie chouette, d'écouter de la musique, de faire des soirées ensemble, on a beaucoup plus de difficultés à étudier que les autres qui sont des mécaniques, parce que les cours ils sont trop tassés, il faut un rythme de travail qu'on ne peut plus avoir des relations chouettes entre copains. Même les chambres des cités u elles sont tellement petites qu'on ne peut pas y entrer à plusieurs, et puis comme lieu de réunion il y a rien sur le campus, en dehors des boumes où il y a que de la misère sexuelle...»

Le blanc est mexicain, il s'appelle Fabriz. Grand, très mince, la voix ample et bien timbrée, presque sans accent, il porte une moustache, et est vêtu d'un pantalon et une veste en jeans. Il ne lui manque que le grand sombrero!

D'abord indifférent à Brigitte, il se penche maintenant pour la voir.

«C'est Brigitte, une copine.

Avec soudain un large sourire: Ah bonjour Brigitte. Tu es Française?

- Oui, mais ce n'est pas très important...

- Tu as raison, les pays c'est juste pour diviser les travailleurs. Qu'est-ce que tu fais comme études?

- La fac de lettres, la psycho, tout ça.

- La psycho? Mais c'est vachement réac! Juste bon pour manipuler les gens!» Elle se sent coincée: elle n'avait pas du tout vu les choses sous cet angle. Il est vrai que, par certains côtés...

«Ben je cherche plutôt à trouver le moyen de les éveiller, de les rendre conscients. La psycho ça explique comment fonctionne l'esprit humain...

- ...dans le système du fric

- ...pour leur donner l'envie d'être plus heureux et de sortir du système, justement.

- Ça c'est pas par la psycho que tu y arriveras, c'est en vivant la vie chouette à fond la caisse, que tu leur donnera une putain d'envie, quand ils te verront!

- Allez c'est l'heure! On termine de manger! On ferme!» Cette exclamation peu amène pour signifier aux derniers étudiants attardés que le resto u va fermer. (Ces étudiants ont le sens des abréviations: u pour universitaire...)

Le soir Brigitte rêve dans son lit, lumière éteinte: «Ça doit sûrement en être! Il faudrait que je les voie plus souvent pour être sûre. Fabriz à l'air de connaître plein de choses, et Roger est sûrement très gentil». Elle s'attendait à être très heureuse d'une telle rencontre, mais curieusement elle n'éprouve en fait pas grand-chose. Un détail la gêne: les mots grossiers, que Fabriz emploie systématiquement, trois à quatre par phrases, pour tout et pour rien. Inconnus dans sa famille, ces mots-là. Mais n'est-ce pas là aussi une convention artificielle que de déclarer que tel mot est grossier et pas tel autre? Pourquoi des mots du corps seraient-ils associés à la saleté? Pourquoi ne déclarerait-on pas grossiers des mots néfastes comme «argent» «revolver» «guerre» «action boursière» etc...?

Pendant tout le mois suivant, dès qu'elle entre dans le resto u, elle commence par scruter les occupants pour trouver Roger, puis Fabriz, puis Paco, puis des Français tout de même: Antoine, Michèle, Ferdinand... Toute une joyeuse bande de copains se réunissant au hasard des horaires. Les conversations sont souvent centrées sur le même thème:

«Ouais les gens y sont cons, ils se laissent exploiter. Les étudiants y se préparent tous à devenir des patrons ou à aller au chômage.

- Ça ne peut plus durer comme ça, il faut vraiment une prise de conscience de tout le monde sinon avec la pollution et tout ça, ça va tout péter.

- C'est ça qu'il leur faudrait, aux gens, qu'il y ait une centrale nucléaire qui pète, au moins ils comprendraient!

- Non quand même ça serait pas chouette, on s'en prendrait tous plein la gueule de toute façon, qu'on soit conscients ou pas.»

Un soir, elle est tellement partie à discuter avec Roger que la fermeture du resto u les trouve encore ensemble, en pleine réfection du monde. Ou aller? Il pleut!

«Tu n'a qu'à venir dans ma chambre, à la cité u.» Roger a l'innocence des gens qui prennent la vie simplement, sans arrière-pensées.

Les voici tous les deux dans la chambrette. Roger a le Minicassette et une étagère de musique, plus une autre de revues. Il a tamisé la lumière, et cela sent le café bien qu'il n'en prenne pas. Au mur un merveilleux poster de la Guadeloupe, un vrai avec des palmiers et la plage à l'eau cristalline, plus des petites photos de dépliants touristiques: Antilles, Guadeloupe, Martinique, négresses souriantes, plages, montagnes sensuelles, oiseaux, fruits. Roger a également disposé de la toile de jute brune en une sorte de dais au-dessus du lit, et en couvre-lit. Il a même des petits tambours genre tablas, dont il joue un peu, pour commencer la soirée.

Brigitte, après avoir contemplé en silence les photos, sous le regard souriant de Roger, revient à la musique.

«Tu peut regarder, toutes mes musiques sont là. On peut en écouter, mais pas trop tard à cause des voisins qui dorment. Tu sais les murs ici sont en papier.

- Ce sont toutes des musiques planantes?

- Oh pas toutes, mais pas mal: regarde, ici il y a les Jean Michel Jarre, et Vangelis. Dommage que ce soit exploité par les médias. Il y a le rock planant, comme Yes. Mais moi ce que j'écoute en ce moment c'est le reggae. (Chantant:) Rastaman vibrations, positiv! C'est pas du planant mais on décolle pareil! C'est super!

- Mais alors si c'est pas...

- Ouais tu sais les rastas, ils ont leurs coopératives de manger bio, et tout ça. Il y a plein de mouvements différents qui font des prises de conscience. C'est la leur, mieux que nous qui mangeons des saletés au resto u. Tiens je te prête le casque, tu peut écouter, moi je vais bûcher un peu.»

Le Reggae, malgré sa chaleur colorée, n'enchante pas Brigitte, mais si c'est la musique de Roger... Yes lui paraît très attirant mais souvent indéfinissablement triste. Les autres, c'est pour Brigitte la révélation d'un monde musical nouveau, ce qu'elle cherchait: une musique qui réveille la conscience et évoque la beauté d'un monde meilleur, ou le fantastique de l'espace intersidéral, de la musique qui résonne, de la musique debout qui écrase de toute sa hauteur le mesquin et le superficiel. Jusqu'à une heure avancée elle se délecte; et Roger l'interroge tout le temps du regard, hochant la tête, souriant comme pour dire «c'est beau»: il n'a sûrement pas étudié plus de dix minutes au total.

De plus en plus souvent, Brigitte se retrouve dans la chambrette de Roger, ou dans celle de Michèle, à écouter des superbes musiques. Elle passe moins de temps à ses cours, et son niveau commence à s'en ressentir (Fabriz et sa sélection) mais qu'importe: c'est plus fort qu'elle, elle est persuadée d'avoir rencontré enfin des gens conscients. Mieux, ils ne sont pas seulement un petit groupe, mais les représentants de toute une société alternative avec sa culture, sa musique et ses idées. Même, selon Paco, il faut y inclure les indiens d'Amazonie, très conscients à en croire un de ses amis qui a vécu chez eux, mais le drame c'est qu'ils sont évincés et massacrés à coups de machettes ou de vaccins par les colons qui détruisent la forêt et ne laissent qu'une brousse incultivable. Selon Fabriz il faut y inclure également les mouvements d'extrême gauche, et les guérilleros, tous conscients de la nécessité d'un changement radical de société qu'il arriveront certainement à imposer de force si on les soutient. Roger y rajoute bien sûr ses rastas et affirme que les naturels des Antilles sont très libres et amicaux tant qu'ils ne sont pas pollués par les touristes. Ferdinand y inclus aussi ceux qui ont su «dépasser la morale judéo-chrétienne» sur les tabous sexuels, et met les homosexuels au premier rang de la lutte pour la LLLiiibeeeerté. Paco, lui, ce sont les amateurs de haschich et autres petits champignons psychédéliques.

Brigitte accepte tout ça d'un trait, en bloc, toute à son contentement. La société, comme elle a déjà eu l'occasion de le constater, a tellement l'habitude de mentir, de déformer, d'inculquer des idées fausses ou édulcorées, qu'elle ne voit aucun inconvénient à abandonner ses opinions toutes faites au profit de celles de ses amis conscients. Elle leur fait confiance à tous, du moment qu'ils parlent de conscience. Ils sont éveillés, ils ne manquent pas une occasion de le dire et de se différentier ainsi de ceux qui ne le sont pas.

Cela fait tout de même une ambiance chaleureuse et Brigitte commence à aller visiter Ferdinand ou Michèle les dimanches, quand arrive avec le printemps et le mois de Mai la célébration d'une innocente tradition étudiante: la grève.

Pour Brigitte et ses amis, c'est l'occasion d'exprimer leurs idées en A.G. (assemblée générale) dans les amphithéâtres et autres jeux de paume où l'on fait le difficile apprentissage de la démocratie et de la communication de groupe. Cela se passe très démocratiquement en effet, puisqu'il suffit de se joindre à la queue au pied de la tribune et d'attendre son tour pour y parler, tant pis si c'est totalement hors sujet par rapport à l'intervention précédente. On peut aussi héler celui qui parle, le temps qu'on arrive à s'imposer. Faute de consensus, il faut veiller sans arrêt à ne pas laisser seuls les rapports de force diriger les débats, aussi des houles se soulèvent souvent et un observateur non averti (ou non objectif) n'y verrait qu'une belle pagaille.

L'enjeu est vite cerné pour les vieux de la vieille comme Ferdinand: l'unique et lamentable syndicat étudiant (ne le nommons pas) veut récupérer le mouvement et lui imposer ses revendications corporatistes et bassement matérialistes. Etrange de voir un jeune, un peu chevelu, l'air apparemment décontracté, en jean et col roulé, parler de statut socioprofessionnel, de conventions salariales et autres grisailles, comme s'il n'attendait rien d'autre de la vie, sérieux comme un patron de banque. Brigitte a un haut le coeur de dégoût pour cet être qui représente exactement le contraire de ce qu'elle recherche. Elle voit dans son action le sabotage délibéré et organisé de la conscience, par un digne rejeton de Big Brother, semblable à ce personnage du roman qui s'appelle O'Brien, qui fait semblant d'être du côté de la liberté afin de pouvoir mieux déceler et trahir ceux qui n'acceptent pas le système.

Brigitte et ses amis répliquent à l'apprenti fonctionnaire:

«En vérité ce qu'il y a c'est qu'on en a marre de bûcher comme des cons alors que la vie ce pourrait être bien plus chouette! On s'en fout de la reconnaissance du diplôme! C'est la reconnaissance du Bonheur qu'on veut!»

Cette tirade est peut-être la seule à recueillir des applaudissements, mais paradoxalement elle contribue plus à faire avancer la reprise des cours qu'à renforcer le mouvement! «Si la Vérité est à ce prix...» Remarque quelqu'un.

Pour Brigitte cette période est un temps heureux, un temps fort, consacré à de nombreuses discutions et aussi à des soirées de fête et de musique chez ses amis, où, quand on ne fait pas la musique soi-même, l'on écoute en fait bien plus souvent le reggae, la Salsa et le rock que la planante. Quand, bien des années plus tard, elle se rappellera de ces moments, tout cela lui semblera bien puéril, mais pour le moment elle a l'impression de faire partie d'une élite intellectuelle qui se prépare à changer le monde. Elle prend de l'aplomb et se sent plus à l'aise pour parler en groupe, et même en public, elle qui avait toujours été timide et réservée.

Roger lui prête des revues, de toutes sortes, que vous seriez bien en peine de trouver aujourd'hui. Brigitte découvre beaucoup de choses. Elle apprend qui sont ces écologistes dont elle a entendu parler à la télé (toujours par allusions malveillantes, en se gardant bien de dire ce dont il s'agit en réalité, comme de tout ce dont parle la télé) Elle découvre ce qu'est la pollution, la diabolique machination du nucléaire, dont le but est de réduire l'humanité en esclavage pour dix millions d'années (temps de surveillance des déchets) et d'autres agressions contre la planète (que les écologistes et les scientifiques spécialistes connaissaient déjà depuis plus de dix ans, mais dont les médias ne se feront l'écho que dix autres années plus tard:) le dramatique problème de l'ozone, celui inquiétant de l'effet de serre, la destruction des grandes forêts, les crimes contre l'humanité comme certaines manipulations génétiques, l'empoisonnement et la dévitalisation systématiques de l'alimentation.

Egalement, Roger lui parle des communautés, bien qu'il n'en ait pas connues. Pour lui, c'est le rêve: une portion d'avenir, un groupe d'amis vivant ensemble, dans la nature, à des activités essentielles, dont le produit est distribué à tous. Il compte en fonder une à son retour à la Guadeloupe, où la mentalité y est, dit-il, plus propice. Brigitte avait déjà entendu parler de communautés dans son milieu familial, mais c'était toujours pour les dénigrer, ou les considérer comme un échec de l'adaptation à la société. Tel que Roger présente la chose, Brigitte n'avait pas encore osé en rêver! C'est déjà la vie des autres planètes! Mais Roger serait bien en peine de citer une seule communauté encore en vie, car «des difficultés» on fait qu'elles n'ont pas tenu, sauf celles qui «trichaient» parce qu'elles avaient «une base spirituelle».

«Une base spirituelle? Tu veux dire religieuse?

- Pas seulement, ils croient à un sens de la vie transcendant, à la survie de l'âme, mais cela détourne des vrais problèmes.

- Quels problèmes?

- Oooh je sais pas moi, des problèmes de communication, de couples, au niveau du fric...

- Mais, entre gens conscients, il ne peut pas y avoir de difficultés sur de tels sujets!»

Mais Roger se montre évasif; ces difficultés sont comme une mystérieuse fatalité: «On est encore trop conditionnés, plus tard peut-être.» Dommage, car cette description des communautés ressemble beaucoup à la vie qu'elle avait imaginé entre personnes conscientes. Il lui faut d'ailleurs bien y penser car ses études auront forcément une fin et elle ne se voit pas du tout devenir fonctionnaire... Osera t-elle proposer à tous ses amis de fonder ensemble une communauté? Ou au moins une sorte d'activité d'entraide qui leur épargnerait d'avoir à vendre presque tout leur temps de vie? Pour le consacrer à des activités utiles et enrichissantes? Mais ce qu'elle avait entendu dire dans son ancien milieu à propos des communautés rode dans sa mémoire: saleté, disputes, parasitisme... Le mot même en a été affublé de connotations négatives. Ces troubles grossiers ont-il vraiment existé? Si oui ils ne pouvaient absolument pas être le fait de personnes conscientes. Alors?

Quelques jours plus tard Brigitte est avec l'équipe chez Ferdinand. Ce dernier lui semble l'ange de l'apocalypse: a chaque fois qu'ils le voient, le voici parti dans la description de l'une ou l'autre des inéluctables catastrophes qui menacent l'humanité, par ses erreurs. Sombres discutions qui découragent plutôt Brigitte! Elle aimerait plutôt entendre comment amener l'humanité sur une voie de progrès plutôt que de disserter sur sa destruction. Ce soir c'est après les manipulations biologiques qu'il en a: «Vous verrez qu'avec leurs tortures et leur vivisection sur les animaux qu'un de ces jours ils nous sortiront une maladie nouvelle, inguérissable, qui se répandra partout avec les vaccinations et toutes leurs saloperies...»

Brigitte fait remarquer à Ferdinand qu'elle est plus branchée par la défense de la nature que par celle des homosexuels. Que n'a t-elle pas dit là! Ferdinand est atteint dans sa virilité, si on peut l'appeler ainsi dans son cas. Mais pour le moment il semble ne pas avoir entendu. C'est un sournois, ce Ferdinand. Brigitte sort de chez lui avec l'impression d'être sale, et de fait elle sent le tabac, et les idées noires tournent dans sa tête. L'état de grâce de chez sa grand-mère est bien loin... Trop loin, maintenant, elle ne s'en rend même plus compte.

Chez Roger, Brigitte continue une autre discussion commencée avec Ferdinand: la pollution et la dévitalisation des aliments, par les pesticides cancérigènes ou toxiques, par les méthodes d'agriculture qui brûlent la terre, détruisant ses subtils équilibres de bactéries et d'oligo-éléments, par les conservations qui détruisent les vitamines, par les colorants inutiles et souvent nuisibles...

On ne sort jamais de chez Roger avec les idées noires! Comme quoi la couleur de la peau n'a rien à voir avec celle de l'esprit. Roger explique gentiment à Brigitte ce qu'est la «bouffe bio»: des produits cultivés sans engrais ni pesticides dangereux, mais en respectant la vitalité et la vie biologique du sol, ce qui donne avec un rendement tout à fait acceptable des aliments sains, équilibrés, riches de leurs vitamines et précieux oligo-éléments indispensables à la santé. Des aliments complets, non dénaturés par des raffinages ni par des chauffages ou traitements détruisant les vitamines. Un régime plus équilibré, sans excès de graisses ni de protéines, à base de céréales complètes et de légumineuses, de légumes, de fruits frais et secs.

Brigitte découvre émerveillée une vie saine, ensoleillée, naturelle, pleine de santé et de vitalité. Ce régime permet de vivre plus longtemps, en meilleure santé, avec plus de conscience.

Roger fait goûter à Brigitte du pain complet. Pour elle c'est une révélation, comme pour tous ceux qui ont fait cette première expérience avec l'esprit ouvert à une vie naturelle et belle. Ce goût, cet arôme délicieux arrivent comme la promesse d'une vie plus heureuse, plus ensoleillée. Encore!

«Mais alors le resto u, on est en train de s'empoisonner, alors? C'est vraiment la pire qualité!

- Ben oui, mais que veux-tu, moi je n'ai pas de fric, juste ce que mes parents m'envoient pour mes études, et on n'est pas riches! Mais c'est vrai ce que tu dis, j'ai des copains africains qui avaient l'habitude chez eux d'une nourriture saine, naturelle, presque sans viande, et quand ils viennent à la fac ils sont malades, et même Zacharie a dû rentrer chez lui sans terminer sa licence. Lui qui voulait faire de la recherche sur les maladies tropicales, il s'est fait avoir par celles de l'Europe!

«Regarde Brigitte, ce que je fais: je cultive du basilic et de l'estragon sur le bord de la fenêtre. Goûte un peu ça! De temps en temps le Dimanche je fais la popote ici, et j'assaisonne avec! Même que... Hihihi! la femme de ménage croyait que c'était de la marijuana! Hoho!

- Ooooh c'est chouette! Ça donne super envie d'en faire autant! Où trouve t-on des graines?

- Quoi, des graines de marijuana? Ooooo Ooo OOOOh!

- Mais non, gros rastapignouf! De basilic!» Et les voilà partis à rire pour un bon moment!

Si l'ambiance est agréable entre Brigitte et Roger, elle ne l'est pas tant pour tout le monde. Au rez-de-chaussée de l'immeuble où vit Brigitte, une petite femme ronde fait office de concierge à l'occasion. Leurs relations avaient toujours été aimables, si bien que quand elle voit Brigitte passer avec ses pots à fleurs et un sac de terre, la conversation se lie spontanément: universelle fraternité des jardiniers... Toutefois la télévision qui braille par sa porte ouverte commence à indisposer Brigitte, et quand la petite femme commence à lui conseiller de ne pas faire venir chez elle des «types bizarres», elle l'envoie vertement se mêler de ce qui la regarde. Elle manque de lui dire que elle, elle est consciente et que les gens conscients n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ne le sont pas. Heureusement une sorte d'hésitation «inexplicable» la retient de dire une telle énormité... La petite concierge lui ferme tout de même poliment la porte au nez.

Vient la fin de l'année. Heureusement pour les études de Brigitte, les membres de l'équipe retournent presque tous chez eux, et elle peut commencer à rattraper le retard. Car Fabriz avait bien raison: les résultats de Brigitte ont nettement baissé; elle passe en seconde année, mais avec quelques points seulement au dessus du minimum. C'est encore très bien pour Brigitte, si on considère que, contrairement à la grande majorité des étudiants, elle n'a jamais utilisé aucune drogue, que ce soit produits pharmaceutiques, café ou coca. Une telle attitude est un handicap qui, dans ce milieu hyper-compétitif, fait échouer beaucoup d'étudiants, mais sauve aussi les plus fines qualités de leur intelligence. Que penser alors de ceux qui réussissent avec de tels procédés, à qui l'on confiera plus tard les postes de responsabilité dans la société?

Un soir chez Ferdinand, elle est à lire dans une des pièces, tandis que Roger et Ferdinand discutent dans une autre. Elle aurait pensé que des gens conscients prêteraient autant qu'elle attention à leur ouïe et sauraient eux aussi entendre tout ce que leur oreille perçoit. Mais, vu la teneur de la conversation, visiblement Ferdinand est persuadé que Brigitte est hors de portée, bien qu'elle soit juste derrière la porte entrouverte.

Ferdinand, le défenseur des homosexuels que nous avons déjà vu, est encore à critiquer «les gens» et «les imbéciles» sans oublier bien sûr les patrons ni le gouvernement. Encore à l'entendre l'humanité est en train de s'enfoncer inéluctablement dans les ténèbres, le niveau intellectuel baisse, l'ozone commence à fuir, le temps à se détraquer (et on sait maintenant qu'il avait malheureusement raison au moins sur ces deux derniers points...) Mais Ferdinand à beau arroser Roger de son goudron et de sa suie, ce dernier reste super décontracté et visiblement amusé. «Ecoute Roger, les gens y sont bloqués. Les bourgeois, n'en parlons pas. Mais même les étudiants, ils sont bloqués.

- (Chantant:) Positiv Vibrations lààà la...

- Ouais! Espèce de babacoule, tu ne me crois pas?

- Oooh si si si! (L'accent guadeloupéen chantonne et rit)

- Regarde. Regarde par exemple... (Sur le ton d'une grande révélation) regarde... Brigitte. (Stupéfaite, cette dernière tend l'oreille et n'en perd pas une)

- Qui? Brigitte, bloquée? (Feignant un immense étonnement:) Aaaaaaaaaaaaaaah!

- Ouiiii! Brigitte.

- Aaah ça par exemple, je ne l'aurais jamais cru. (Comment savoir si l'accent guadeloupéen est sérieux ou se retient de pouffer?)

- C'est une bas bleu.

- (Théâtral) Une quoi?

- Ah tu ne sais pas ce que c'est qu'une bas bleu? En langage étudiant traditionnel c'est une fille qui ne veut pas baiser. D'ailleurs tu as remarqué, elle a toujours des chaussettes bleues.

- C'est plutôt crado comme expression. Pour un monde meilleur il vaudrait mieux oublier ce genre de langage, plutôt que de continuer à se le colporter. (L'accent guadeloupéen est toujours égal, mais pas de doute, il ne rigole plus, cette fois)

- Mais il faut être réaliste! Ça existe! Il faut être informé! De toute façon je te dis qu'elle l'est.

- Comment veux-tu que je le sache? Je n'essaie pas toutes les femmes que je rencontre, moi. Je ne pense qu'à Rita qui m'attend en Guadeloupe. (Emerveillé, sur l'air des Beatles:) Lovely Rita meter maid tut tulut!.

- Mais je discute sérieusement! D'ailleurs je te dis qu'elle doit être pleine de fantasmes refoulés. Je suis sûr qu'elle aimerais...»

............ OUARK! Non, je ne pouvais pas répéter cela, amis lecteurs. Vous ne m'en voudrez pas.

Roger siffle d'étonnement. Les oreilles de Brigitte aussi.

«Où vas tu chercher des trucs pareils! Tu as vraiment de drôles de fantasmes qui refoulent, mon vieux.

- C'est la libération!

- Tu confonds. On ne parle pas de la même libération. Moi je te dis qu'entre hommes et femmes c'est de s'aimer.

- Mais que tu es ringard!»

Roger prend un ton dithyrambique et commence à chambrer ouvertement Ferdinand qui marche à fond: «Je ne connais que Rita, elle m'attend, je brûle de la revoir, et quand on sera ensemble on fera des petits métis de toutes les couleurs.

- Comment, faire des enfants! Mais c'est le comble de l'égoïsme!

- Quant à Brigitte, je l'aime aussi, mais comme une copine.

- C'est abstrait!

- C'est Beau!

- La beauté est un concept bourgeois!»

Roger clôt enfin cette pénible séance de son impayable accent toujours aimable et joyeux:

«T'es un peu tordu, comme mec. Allez salut, je me tire. Flippe pas trop, quand même.»

Quand, une minute plus tard, Ferdinand, renfrogné, rentre dans la pièce où se trouve Brigitte, il n'a pas le moins du monde l'air de penser qu'elle ait pu tout entendre. Il tourne un moment, en silence, cherchant comment la harponner. Puis, du ton des grandes catastrophes:

«Je viens d'avoir une conversation avec Roger.

- ...

- C'est grave, il faut que tu saches.

- ...Mmh?

- Ce type n'est pas du tout dans notre camp.

- Qui? Roger? Moi je le trouve très bien! Chevaleresque je dirais!

- Chevaleresque! Pff! Chevaleresque! Il est très négatif et plein de concepts bourgeois.

- !

- Je n'ai pas pu lui faire entendre raison. D'ailleurs il était très agressif.»

Cette fois, Brigitte, incapable de l'humour détaché de Roger, éclate, furibonde. Peut-être pour la première fois de sa vie! Tout y passe: il devrait avoir honte, pour un type conscient, de dire des choses pareilles, qu'elle en a marre de toutes ses histoires dégoûtantes, ses mensonges, etc. Le Ferdinand reste comme pétrifié sous l'avalanche. Précisons que Brigitte n'a pas condamné l'homosexualité elle-même, mais plutôt la culture crasseuse qui s'y est collé après. Mais comment faire saisir cette nuance à un être aussi obtus que ce Ferdinand?

Quand, plus tard, Brigitte se retrouve seule dans sa chambrette, elle se sent encore dix fois plus sale et honteuse. Se laisser ainsi aller à une telle colère! Tout lui semble maintenant absurde, vide, obscur. Elle voulait se maintenir dans un bonheur égal, dans la joie, la Poésie, la contemplation. La voilà dans la fange, l'illusoire, le grotesque. Ses habits empestent le tabac de Ferdinand. Comme elle commence à avoir en horreur le tabac et tous ceux qui en fument! Cet état de Bonheur lucide qu'elle voulait maintenir en elle, et qui lui avait d'abord paru facile, semble maintenant la fuir systématiquement, multipliant les obstacles. Pourquoi?

Soudain son regard tombe sur ses pots, où un brin de basilic pointe le bout de son nez hors de terre. C'est, pour Brigitte, un baume. Ce bout de vie végétale, humble, simple et droit jamais ne la trahira.

Comme il faut bien vivre, voici à nouveau quelques jours plus tard Brigitte dans la petite chambre de cité universitaire de Fabriz, avec Roger, Paco et d'autres. Sonnent les guitares et les tablas! La soirée est bien partie! La Cucaracha roule et fume fort! Fabriz imite à merveille le rythme entraînant d'un train à vapeur.

La Cucaracha, explique Fabriz, était une locomotive dont les révolutionnaires mexicains s'emparèrent. Leur prise de la Bastille à eux. Mais ils étaient mexicains... et la chanson dit (en espagnol, heureusement) que, faute de charbon, ils chargèrent sa chaudière avec de la marijuana. Aie Aïïïe Aïïïille! Qué Polloutionne, commente Paco.

Entre deux chants, on discute. Fabriz vient de finir ses études. Paco, lui, vient de finir d'étudier... C'est pas pareil! Mais c'est la fête quand même pour tous les deux. Roger, lui, normalement condamné à passer les vacances d'été en ville, faute d'argent pour l'avion, est si heureux: la famille de Rita lui offre le voyage! Demain matin départ pour le Soleil, l'eau cristalline et les grands yeux sombres de Rita! Seul reste Paco. Brigitte, elle aussi, vient de recevoir une lettre de sa grand-mère, qui l'invite à nouveau!

«Paco, puisqu'il n'y a que toi qui restes, pourrais-tu m'arroser mes plantes?

- Oh oui, bien sûr!

- Bon je te laisse une clef de ma chambre, alors, mais bien sûr tu ne laisses entrer personne d'autre. D'ailleurs il y a aussi les affaires de Roger, pour les vacances.

- Aaaah tout à fait d'accord»

Soudain, Michèle, qui a vu les informations du soir, entre en catastrophe et annonce qu'un homme politique d'Amérique du Sud vient d'être assassiné. Brigitte a un haut le coeur: cet homme travaillait pour la Paix. Oh ce n'était certes pas un saint, mais son travail aurait pu aboutir à une réconciliation entre son pays et ses voisins. Fauché l'homme, disparue la Paix, piétinés la vie, le rire des enfants, le regard confiant des mères. Brigitte sent s'abattre sur elle une chape de tristesse et de pessimisme... que la voix de Fabriz vient rompre:

«C'est bien fait pour sa gueule. Il faisait le jeu des Américains, en désarmant les guérilleros.»

Brigitte est interloquée. Elle a l'habitude de considérer Fabriz comme une sorte de sage très versé en politique, très à cheval sur les droits des peuples et sur la justice sociale. Elle n'ose l'interroger directement. Roger le prend, sans accent guadeloupéen cette fois, l'oeil perçant:

«Oui, bien sûr, il faisait le jeu des Américains...

- Je te le dis.

- Mais il voulait la Paix.

- Et que le peuple la ferme.

- Et que le peuple puisse vivre sans larmes.

- Sans larmes! Et le droit des peuples alors!

- Le droit des peuples... Quel droit des peuples? Le droit de souffrir pour des idéologies, ou, comme le chantaient les chiliens Angel et Isabel Para, au lendemain du coup d'état fachiste de 1973 où nombre de leurs amis furent aussi assassinés: El derecho de vivir en Paz, le droit des peuples à vivre en Paix!.

- L'ordre bourgeois!

- La Paix, vieux. La Paix. C'est le principal. Si après il reste des problèmes d'exploitation, des magouilles, des injustices, on peut toujours voir pour y remédier. Tes guérilleros ont tous servis de prétextes aux juntes pour réprimer: ils font le jeu des dictatures. Sans eux il n'y en aurait pas tant.

- Comment! La violence seule peut...»

Cette fois Brigitte explose, comme chez Ferdinand: «Mais c'est atroce toujours ces histoires de guerres et de terroristes! Tu crois, Fabriz, que sur les autres planètes, ils passent ainsi leur temps à se battre?

- Les autres planètes? Mais qué...

- Quelqu'un de conscient devrait se rendre compte qu'il suffit d'arrêter toutes ces histoires! D'accord, les problèmes ne disparaîtront pas d'un coup, comme ça, mais au moins on se sera mis sur la voie! Je suis sûre que sur les autres planètes...

- La conscience! Les autres planètes! Mais de quoi tu parles? Moi je ne connais qu'une seule conscience: la conscience prolétarienne!.

- (Roger:) Brigitte!

- Le prolétariat doit s'unir pour défendre ses intérêts matériels! Jusqu'à ce que la bourgeoisie soit vaincue! Si il y avait des civilisations sur les autres planètes, c'est qu'elles auraient su organiser leur production économique selon les intérêts du prolétariat, sinon elles n'ont pas survécu!»

Roger appelle encore, de sa petite voix: «Brigitte! Tirons-nous de là!» Elle est tellement abasourdie que Roger doit la prendre par la manche.

Un peu plus tard, dans une allée obscure du campus triste et désert, Le chaleureux accent guadeloupéen parle doucement à Brigitte tremblante et abattue.

«Je suis désolé, Brigitte. Je n'ai pas fait assez attention.

- ...

- Vois-tu, la conscience, ce n'est pas si facile.

- ...

- Il y a des illusions.

- J'ai vu. Quel taré ce type!

- Ça ne sers à rien de dire ça. Il est trop sûr de lui, de ses idées, voilà tout. Ferdinand, lui, il est pas comme ça, mais il est dans les vibrations sales, il est attiré par les trucs dégoûtants. Sais-tu, l'autre soir...

- Je sais, j'ai tout entendu.

- Je m'en doutais. Tu as dû en penser de drôles.

- Déçue, surtout. Il n'y a pas beaucoup de gens qui sont vraiment conscients. Ferdinand et Fabriz sont comme les gens de la société, au fond, et même pires.

- Ouais... Mais ça ne sers à rien de leur en vouloir. Un jour ils sentiront le mal en eux. Ils comprendront. Moi je pense, tu es d'accord ou tu ne l'es pas, que tous les humains peuvent comprendre un jour... Et qu'un jour toute l'humanité sera consciente. Mais il faudra du temps et beaucoup de travail.

- Et de sacrifices.

- Sans doute, malheureusement. Le Bonheur n'est pas pour nous. Pour moi, vois-tu, j'ai fait une croix dessus depuis longtemps. Que valent mes quelques années de vie, si par mon travail d'aide à l'humanité, je peut avancer le bonheur de cinq milliards de personnes de seulement un an? Tu te rends compte: cinq milliards d'années de bonheur! Ça vaut n'importe quel sacrifice personnel.

- De toute façon, on n'a rien à perdre. Comment être heureux dans cette société? Toi au moins tu as Rita, et ta famille qui respecte tes idées. Moi je suis toute seule.

- Tu ne seras sans doute pas seule toujours.

- Bien sûr, mais comment savoir?

- J'ai fait un rêve... Un type super qui t'attend... Ce qui est marrant, c'est qu'il était tout petit, grand comme la main. Il attendait que tu sois complètement consciente.

- Comment, je n'y suis pas encore complètement?

- Je sais pas, cela va peut-être plus loin, mais je sais pas. Tu en sais autant que moi, maintenant. Moi ça fait plus longtemps, et j'ai des fois l'impression de tourner en rond...

- Il y aurait...

- Peut être qu'il y a d'autres choses à comprendre pour être vraiment complètement conscient. Mais...»

Un silence. En marchant, ils sont arrivés au bâtiment 4 où loge Roger.

- Brigitte...

- Oui?

- Je suis désolé mais si je veux prendre mon avion... J'ai juste le temps de boucler mes bagages. Voici Amédée qui doit me prendre en voiture pour l'aéroport. L'avion est très tôt.

- Roger, après ces histoires, tu es le seul à qui je fais encore confiance. J'espère qu'on se reverra l'an prochain...

- Moi aussi. En principe ça devrait. Ne sois pas triste! Au revoir...

- Au revoir...»

CHAPITRE 4

BRIGITTE VIRE AU VERT...

(sommaire)

Revoilà Brigitte chez sa Mère Grand. Bien sûr elle est heureuse, elle qui éprouvait depuis le retour des beaux jours une sensuelle envie d'herbe tendre et de chants d'oiseaux. Mais l'herbe, cette année, est déjà jaune: l'effet de serre? L'eau a un goût un peu salé: les nitrates...

Comme prévu, elle a amené ses cours, pour rattraper. Enfin, ce n'est pas très facile de rester le nez dans les papiers, quand dehors la vie explose en gerbes joyeuses.

Entre deux séances d'étude, elle tente de faire le point. Cette impression de saleté intérieure qui l'avait envahie suite aux disputes récentes se dissipe petit à petit. Mais l'état de grâce, la fraîche lucidité de l'an passé ne revient pas. Bien sûr, elle se retrouve, elle réfléchit, elle se rend compte, mais doit pour cela faire un effort...

La voilà bien sûre d'elle avec la grand-mère. C'est qu'elle a pris de l'assurance, et même du toupet, dans ses A.G. d'étudiants. Elle reproche même à la mémé de suivre son feuilleton sur sa télé, un quart d'heure par jour. Elle lui fait la tête parce qu'elle reçoit une voisine. Mère Grand ne dit rien. Elle en a vu d'autres. Mais ce n'est pas la seule raison. Juste avant le départ, elle lui fera tout de même la remarque: «Tu as changé, Brigitte» mais n'en dira pas plus, en dépit des questions de l'intéressée.

Malgré cela, cette période a du bon. Brigitte reprend son travail intérieur avec l'activité au jardin. D'abord, ne pas se précipiter. Commencer par regarder l'endroit où elle doit travailler. Voir comment s'y prendre, simplement, sans s'embrouiller. Ensuite chercher les outils. Les poser comme il faut. Prendre une inspiration. Goûter la fraîcheur de l'air dans le nez, la gorge et jusque dans les poumons. Goûter les parfums des plantes, regarder les fleurs, les insectes, les nuances d'ombres sur les feuilles. C'est fou: tout un petit monde vit dans un rang de poireaux... Ensuite, on commence à travailler: que ce soit précision ou effort, le corps est heureux de s'activer, de s'exprimer, et il sait le dire à sa façon, si on y fait attention.

Par ce travail, qu'elle poursuit assidûment, Brigitte arrive à complètement transformer ce qui pour certains est une corvée en un doux Bonheur. C'est ça, la vie! Elle est bien consciente de l'importance de cet état. Elle est consciente, elle est heureuse!

Tout n'est pas parfait. Par moment, elle doit se forcer pour rester dans cet état, et elle se rend vite compte que plus elle force, plus elle s'en éloigne. Quelle est donc l'explication de cet étrange phénomène? Est-ce que pour cela qu'elle n'est plus si lucide? En plus un rien l'énerve: un plastique qui traîne dans la terre, une moto bruyante sur la route, un chien qui aboie... Tout ce qui fait tache dans la Poésie agreste de ce coin de campagne. Elle le dit à Mère Grand: «Mais enfin! Achèterais-tu une musique qui serait pleine de parasites? Où se superposeraient des aboiements, des gamelles, des bla bla? Non, bien sûr! Alors pourquoi les gens supportent-ils d'avoir plein de parasites dans leur champ sonore, des parasites dans la vie?»

- Ben oui, tu as raison, Biche.» Mère grand reste silencieuse et souriante. Elle passe, avec à la main une boite de peintures à l'eau pour écoliers.

«Oh tu peins, Mère grand? Tu me montreras?

- Oui, Biche, mais plus tard». Et toujours avec son calme sourire rassurant, elle monte vers sa chambre, vers son sanctuaire, où Brigitte n'a jamais mis les pieds, ni personne d'autre semble t-il. Jamais elle n'oserait. Cela représente tant de choses pour elle: Sa petite enfance... Le havre de Douceur du coeur de sa Mère Grand...

Pour la nourriture aussi, Brigitte essaie de changer. Mère Grand suit patiemment ses desideratas, et fait pareil pour elle-même. Elle refuse toujours de la laisser faire la cuisine, puis change brusquement d'avis, non sans lorgner avec inquiétude ses fonds de casserole!

Moins de viande, moins de graisse. Des flocons de céréales au petit déjeuner. Davantage de crudités et de fruits. Au fond c'est très simple, elle se porte très bien et c'est bien plus agréable. Les deux lapins de Mère Grand peuvent dormir sur leurs quatre oreilles!

Les rêves reviennent, plus agités. Ne rêvait donc t-elle pas en ville? Revoilà qu'elle vole. C'est ensoleillé, une invite à l'ivresse de l'espace, mais dès qu'elle essaie de s'élever, le ciel redevient une purée de pois, à quelques mètres du sol, gris sombre, et dur comme un couvercle. Ou bien le ciel est normal, mais quand elle veut s'élever elle s'aperçoit qu'elle est sous une ligne à haute tension! Et il y en a d'autres au-dessus, une vraie toile d'araignée...

La rentrée... Retour en ville. Dur. Enfin, elle va revoir Roger! Un soir de Septembre, donc, elle remonte dans sa chambrette d'étudiante, introduit la clef dans la serrure, ouvre...

Non! Elle s'est trompée d'étage. Ce n'est pas possible. Pourtant c'est bien la mansarde aux murs mauves et aux angles arrondis, son poster, son lit. $! Mais ces quatre types qui la regardent d'un air ahuri? Une seringue par terre? Quel capharnaüm! Toutes ses affaires ont été poussées en vrac dans un coin, la table est couverte de vaisselle sale, la moquette souillée, pleine de trous de cigarettes...

«Mais... Mais enfin... Qui êtes-vous? Comment êtes-vous entrés?»

$ Elle n'obtient pour toute réponse que de vagues grognements. Interdite, elle reste immobile, puis se rend soudain compte que la petite concierge est là, derrière elle, sur le palier, visiblement mécontente.

«Mademoiselle, vous avez pris une chambre pour une seule personne, pas pour tous vos copains qui viennent à toute heure et empêchent les autres locataires de dormir!

- Co... Comment, mes copains! Mais je ne les connais pas!

- Mais comment sont-ils chez vous alors!

- Mais... Mais je n'en sais rien! Regardez ils ont tout sali!

- Ah ça ils ont fait du propre! Mais pour qu'ils soient rentrés il faut bien que vous leur ayez donné une clef!

- Mais jamais...

- Mais alors comment...

- Mais je n'en sais rien! Ah si: je l'ai prêtée à un copain qui devait m'arroser mes plantes!

- Aaah c'est du propre! C'est sûrement ça qui vous a attiré ces individus!»

$ La concierge est de plus en plus échauffée, et voilà qu'elle se tourne vers l'intérieur de la chambre: «Messieurs! Comment êtes-vous entrés?

-

- Etes-vous invités de Mademoiselle Brigitte?

-

- Non? Mais qu'est-ce que vous fichez ici, alors!» $ Elle va pour entrer, mais l'un des quatre prend un air vaguement menaçant. Elle recule alors et redescend vers sa loge, non sans avoir jeté à Brigitte: «Eh après tout c'est vos oignons pas les miens.»

$ Passons sur la demi-heure qui suit, où Brigitte oscille entre la rage, l'abasourdissement et le désespoir pour ses affaires détruites. Ses tentatives pour parlementer se heurtent au même silence méprisant, et même à des menaces grossières! Ne sachant que faire, elle s'apprête à redescendre quand un grand bruit de pas se fait dans l'escalier en colimaçon. Apparaît un homme mince en costume beige, suivi d'un autre et de la concierge.

«Inspecteur Lajoignie. Bonsoir. Alors, mademoiselle, On a des problèmes avec ses sous-locataires?»

Non! La police! La petite concierge n'y est pas allée par quatre chemins. Brigitte se rend compte que sa situation est très délicate: comment ne pas être considérée comme complice? Ça y est, elle va être tabassée, fichée, emprisonnée, lobotomisée... Son coeur bat à tout rompre!

$ L'inspecteur pénètre dans la chambre, totalement décontracté malgré la bordée d'injures: «Fachiste! SS!» Son collègue commente, du ton de celui qui en a vu d'autres, mais qui n'a pas pour autant perdu toute Sensibilité: «Ben les gonzes, y z'ont la dose!

- Emmenez-les au fourgon.»

$ Les agents qui suivaient dans l'escalier exécutent cet ordre. Les quatre, curieusement se laissent faire. Ils sont tirés, sans brutalité, mais sans condescendance. Seul le quatrième se met à hurler, ce qui n'impressionne pas du tout les agents: «Ferme ta gueule il est onze heures! Tu vas réveiller tout le quartier!

- Mademoiselle, veuillez me suivre, s'il vous plaît.»

$ Brigitte s'exécute, angoissée. En bas dans la rue un fourgon et une voiture attendent, gyrophares allumés. L'autre énergumène hurle toujours, ce qui a attiré tous les habitants de la rue aux fenêtres, plus un attroupement de passants. Quel tintouin à cause d'elle!

Mais Brigitte ne sera pas arrêtée. L'inspecteur lui demande seulement des explications, délicates on s'en doute. Il fait mine de s'énerver: «Enfin c'est incroyable votre histoire! Ça n'arrive pas à tout le monde! Vous n'avez vraiment pas trempé dans ces soirées?»

Brigitte se voit déjà accusée de complicité quand la petite concierge intervient: «C'est vrai, monsieur l'agent! C'est une brave fille, sérieuse et tout! Mais seulement elle avait des drôles de fréquentations! Je lui ai dit, mais vous savez comment c'est! Les jeunes, ça écoute pas!» Elle continue: «Ne les chargez pas trop, quand même, ces pauvres jeunes, la drogue, vous savez ce que c'est... C'est pas eux qu'il faut faire trinquer, c'est les gros bonnets! Qui exploitent la jeunesse...

- Ne vous en faites pas, M'dame, on connaît l'boulot.»

$ Une fois le remue-ménage passé, Brigitte, seule dans sa chambrette, évalue les dégâts. Le beau couvre-lit mauve de ses dix ans et ses meilleurs vêtements ont été volés, pour acheter la drogue. Le Minicassette de Roger aussi, ce qui est bien pire! Heureusement les cassettes avaient été empilées dans un carton, sous des notes de cours, les types n'ont pas été chercher là. Quelle honte, quelle humiliation si tout l'univers sonore de Roger avait ainsi été détruit à cause d'elle! Plus de cent vingt cassettes, certaines introuvables ou uniques, patiemment rassemblées au fil des années en rognant sur l'indispensable avec un budget dérisoire! C'est que ça coûte cher, à la fin. Plus le linge et les affaires éparses et sales, le lit dégoûtant, la moquette à changer... La nourriture, évidemment, il n'en reste rien. Sauf un paquet marqué «riz complet», ostensiblement délaissé: la drogue ne rend pas idéaliste. Et bien sûr, sur le bord de la fenêtre, ses plants de basilic et d'estragon, secs comme du foin. Ces quelques brins de verdure étaient sa communion avec la vie, ses premières plantations, qu'elle avait particulièrement chéries. De les voir si lamentablement abandonnées la vexe plus que tout le reste, l'atteint dans sa personne même...

Elle pense à Paco... Encore un qui n'est pas conscient plus loin que le bout de sa langue! Brigitte n'aurait jamais imaginé que l'on puisse se comporter de semblable façon. Sans doute, si on lui avait confié le logement de quelqu'un d'autre, en aurait-elle pris plus soin que du sien propre. Ces gens, elle se rappelait vaguement les avoir vus en compagnie de Paco ou d'autres. Sans doute avait-elle passé des soirées avec eux, à danser et à rigoler. Il lui fallait bien admettre maintenant qu'ils n'étaient pas vraiment normaux.

Brigitte, ne sachant guère où aller ni que faire à cette heure avancée de la nuit, reste un bon moment la tête dans les mains: Quelle peut bien être la signification de cette aventure insensée? Quelle noirceur! Quelle honte! Quelle... odeur infecte de tabac, ici, dans sa chambre!

Comme elle n'est pas du tout autonome financièrement, elle est bien obligée de chercher aide chez ses parents. Oh ils ne lui font pas des compliments, mais contrairement à son attente, ce n'est pas non plus la crise de rage, ni le grand mélodrame. Le frère n'est même pas mis au courant, ça lui aurait fait une trop belle occasion de persifler! Brigitte a assez honte comme cela. Ses parents ont le tact de ne pas l'enfoncer davantage, juste son père lui fait remarquer d'un ton sévère que «tu n'avais qu'à pas faire confiance à ces zigotos...» Ils offrent même de remplacer le Minicassette de Roger, qui lui n'est pour rien dans l'affaire.

Au retour des étudiants, par de vagues relations, Brigitte apprend que Paco, quelques jours après la fin de ses études ratées, avait reçu une lettre de ses parents, et un billet d'avion pour revenir immédiatement dans son pays, sûrement pas pour y recevoir des compliments. Pris de court, Paco ne sut que faire pour les plantes de Brigitte. Il aurait mieux fait de jeter la clef, tampis pour les plantes, plutôt que de la confier à un copain, qui en fit part à une connaissance... etc. Ah! Paco et son haschich!

Quelques jours plus tard, il ne reste aucune trace matérielle de l'incident. Mais Brigitte est encore très mortifiée, même en se confiant à Roger.

«Tes parents ont été sympas, au fond.

- ...

- Tu vois, tu disais qu'ils étaient complètement dans le système et pas du tout conscients. Ça ne les a pas empêchés d'être gentils. Ils auraient pu te faire une scène épouvantable, dire que tout était de ta faute...

- C'est vrai qu'ils sont dans le système. Mon père ne pense qu'à l'argent, pour moi il ne voit que les études, et après le boulot.

- Et ta mère, tu lui as parlé du Bonheur, de la conscience?

- !... ...Non. Je... Non, elle n'est sûrement pas consciente.

- Peut-être que si tu lui parlais, elle comprendrait.

- ...

- Peut-être pas tout, mais comment savoir, si tu n'essaies pas? Tu sais, moi, ma famille, c'est pareil. Au début quand je leur ai parlé, ils ont dit que je déraillais. Mais maintenant ils m'écoutent, et font même un peu comme moi.

- Mais les conflits de génération...

- Non ça, tu sais très bien que c'est des histoires de sociologues réactionnaires qui essaient de détourner l'attention des vrais problèmes. Partout il faut voir des êtres humains, et leur donner envie de vivre eux aussi en leur envoyant des bonnes vibrations. L'âge n'y est pour rien. Regarde ta concierge: c'est elle qui t'a tiré d'affaire, au fond. Elle a parlé à ce flic qui allait t'embarquer comme droguée toi aussi. Ooooh bien sûr, elle ne va pas partir demain fonder une communauté écologique, mais elle aussi a été gentille avec toi...

- Alors que je l'avais remballée avant de partir!

- Tu vois! Elle n'est pas rancunière, au moins.

- !

- Moi, je pense qu'il n'y a pas les conscients parfaits d'un côté, et les tarés irrécupérables de l'autre. On a chacun quelque chose, chaque humain a ses défauts et ses bons côtés. C'est à chacun de choisir, de faire les bons choix.

- Oui, mais quand même, on est plus conscients que les autres...

- Bon, si tu veux, disons qu'on a su faire des meilleurs choix, mais il ne faut pas pour autant rejeter les autres comme des vieilles chaussettes. Ils peuvent évoluer. Ils évoluent.

- Ni faire aveuglément confiance à tous ceux qui se disent conscients.

- Aaah ça tu l'as compris! Tu t'en souviens, des deux...

- Mais il y a tout de même quelque chose! Cette intuition: à moi, tout me paraît évident, simple, et les autres ne voient rien! Ou si peu!»

- ...Oui, oui, en effet... Mais n'oublie pas que les Lois de l'Univers sont les mêmes pour toi que pour tous les autres. Même un extraterrestre d'une planète complètement libérée, dans ta situation, élevé comme tu l'as été, n'aurait peut-être pas fait mieux.

«Toi, Brigitte, tu es trop sincère, tu as le don de naissance, en quelque sorte. Pour nous, c'est plus dur, vois-tu. On s'est tous auto-illusionnés avec des tas de trucs et de machins, qu'il nous faut maintenant arracher un à un...»

Sur ces profondes considérations, ils se séparent, laissant Brigitte perplexe et l'esprit embrouillé. Pendant plusieurs jours elle change de restaurant universitaire, pour éviter de rencontrer son ami. Bien sûr, «les tarés d'un côté et les conscients de l'autre» ça a au moins le mérite d'être simple. Ainsi raisonnèrent Danton, Robespierre, Staline, Hitler, Mao... L'ennui, c'est la concierge, pour qui elle n'était rien, sinon pire, et qui l'aide à se sortir d'un mauvais pas. Gratuitement. Elle a même eu un geste pour les quatre malheureux.

Inutile de préciser que pendant ces jours, les lignes à haute tension s'enchevêtrent indéfiniment dans le ciel de ses rêves. Quant au couvercle de nuage, il prend un peu de hauteur, mais reste compact et sombre comme du plomb. Cette vision n'est pas vraiment terrifiante, mais elle n'est sûrement pas un bon signe. Le Dimanche, elle se réveille tôt et dans son lit retourne encore ses pensées. Plus ou moins conscients? Qu'est-ce que cela signifie? C'est contradictoire, décousu. Cette concierge... Quelle honte, pour elle, consciente, d'être sortie d'une situation délicate par une personne qui regarde la télé! Pour un peu elle lui en voudrait de l'avoir aidé. Comment a-t-elle pu? Si elle n'est pas consciente, elle ne pouvait pas savoir où est le Bien, la Vérité.

Elle essaie encore de rentrer dans la pensée de Roger. Plus ou moins conscients... Mais oui, mais c'est très simple! Il suffit d'accepter cela, et tout à nouveau devient clair et limpide! Moins simple, mais cohérent et logique. Brigitte, soulagée, essaie à nouveau, pour voir: Chaque être humain est un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout conscient... de différentes choses: le Bonheur, la nature, les sentiments, les relations... De plus, et indépendamment de cette part de conscience, chacun a plus ou moins de défauts de caractère, de personnalité. Cette vision à deux dimensions (conscience et personnalité) correspond bien mieux à la réalité, et rend compte de toute la variété de situations qu'on y rencontre: les braves gens (la majorité, en fait... tant mieux) dont la conscience est certes faible, ce qui les rend manipulables, mais qui maintiennent tout de même dans la société un minimum de valeur humaine, comme la petite concierge; ceux qui ont fait vraiment le mauvais choix, et qui s'enlisent dans le mal; ceux qui sont un peu conscients, mais accablés de défauts de personnalité qu'ils ne peuvent aisément rectifier (comme ces drogués...); ceux qui auraient pu faire une prise de conscience partielle, mais qui a été déviée par des idées fausses (Fabriz, Ferdinand); ceux qui ont fait une prise de conscience partielle et se contentent d'y vivoter; et enfin ceux comme elle et Roger, dont la conscience s'est épanouie et qui maintenant essaient d'éliminer leurs défauts de caractère et d'accorder leur personnalité et leur vie à ses exigences... ce qui n'est pas si facile qu'il y paraît à première vue.

Pour la plupart, semble t-il, l'ouverture de la conscience est très lente, bien trop lente pour pouvoir aboutir avant la mort, hélas. Pour d'autres elle est plus rapide, mais partielle. Chez elle, pour quelque raison mystérieuse, ça a été très rapide, sans pour autant qu'elle ne dispose d'aucune qualité supérieure, sans qu'elle ait reçu en partage quelque extraordinaire don parapsychologique ou autre. Tout le mérite ne lui en revient même pas, puisque qu'elle en doit maintenant un bon bout à Roger. Est-il plus conscient qu'elle, ou sa conscience est-elle portée sur d'autres aspects de la vie? Les humains prennent conscience par paliers. Ce que Brigitte a réalisé d'un seul coup, d'autres le comprennent graduellement, ou par étapes. Puisqu'elle-même en est à sa seconde étape, peut-être... y en a t-il d'autres? Vertigineuse perspective sur laquelle Brigitte ne se hasarde pas à supputer...

Tout sentiment d'embrouille ou de saleté a disparu de son esprit, mais une légère honte subsiste: la concierge... Cette brave femme, qu'elle a enguirlandé pour un motif au fond futile, et même à tort comme l'expérience l'a cruellement démontré. «Bien sûr que cette concierge n'a pas la même intuition que moi! Bien sûr que si je lui parlais de se déshabiller pour goûter à la caresse du vent elle me croirait folle ou je sais pas quoi. Mais elle est une personne, pas essentiellement différente de moi sur le fond. Que faire d'elle? La rejeter? Non, bien sûr. Lui faire des cadeaux? Pas des choses trop essentielles qu'elle ne saurait apprécier. Je ne pourrais habiter et vivre avec elle, mais le mieux, ce serait... de lui donner de la gentillesse, de la bonne humeur. L'aimer, quoi.»

Il est bien évident que depuis belle lurette, pour Brigitte aimer signifie essentiellement DONNER et non pas prendre. Mais elle ne l'avait jusqu'ici envisagé que pour son futur prince charmant qui viendrait un jour l'enlever en soucoupe volante. Pour la concierge, pour ses parents, ses camarades, il en faudra donc aussi. Ce ne sera évidemment pas le même amour, sans le côté sexuel, bien sûr, et plus prudent, moins engagé. Mais ce sera aussi essentiellement une forme de don, de rayonnement. Jusqu'à présent, Brigitte avait essayé de communier avec la vie, mais de manière en quelque sorte neutre. Maintenant il s'agit d'aimer, de s'engager, de donner de soi. Sur ce Brigitte émerge de ses couvertures, consciente d'une étape nouvelle... Et de beaucoup de boulot, car rester l'esprit plein de Poésie et de joie face au triste spectacle des défauts humains, ce sera sûrement bien plus difficile que devant un gentil rang de poireaux...

Le lendemain, elle retrouve Roger. Ce sujet ne reviendra pas dans leurs discutions. Mais Brigitte comprend mieux la façon d'être de Roger, qui reste gentil quand d'autres seraient enragés, ou qui préfère quitter les lieux plutôt que de continuer un dialogue de sourds avec un esprit tourné vers le mal, et de s'exposer ainsi à de douloureuses et bien inutiles blessures de coeur... Ce qu'elle prenait pour un peu de démission de sa part est en fait une forme de Sagesse. Maintenant qu'elle l'a compris, déjà elle ne l'analyse plus, mais le vit.

Le soir, les revoilà dans la nouvelle chambrette de Roger. Il l'a aménagé un peu différemment: La toile de jute a disparu avec d'autres affaires lors du saccage de la chambre de Brigitte. A la place il a tressé des feuilles de palmier sèches, arrivées ici on ne sait comment.

«A propos, Brigitte, dis à tes parents de ne pas se déranger pour me racheter un Minicassette: Amédée m'a passé celui à Paco, qui l'avait laissé en partant, avec pas mal de cassettes. Il est même mieux que l'ancien. Tu les remerciera de ma part, quand même, il y en a pas beaucoup qui auraient agi ainsi.»

Pendant un long moment, ils restent silencieux. Ils ne mettent même pas de musique. Roger veut sa licence de sciences, et c'est presque sa dernière année. Pour lui ce n'est pas facile, et il ne veut pas échouer si près du but.

Brigitte lit les revues. Soudain:

«Regarde: il y a un groupe écolo dans le quartier! Ils font une soirée débat à la salle des sports! Je voudrais... J'irai les voir!» Roger lève le nez de ses écritures, le visage seulement éclairé d'un chaleureux sourire silencieux: Brigitte suit sa voie, tout est bien.

Le Vendredi, la salle des sports est presque pleine, et l'ambiance animée! «Ce n'est pas compliqué: si on continue comme ça on va tous y passer!» Le débat, initialement prévu sur le nucléaire, déborde largement sur d'autres horreurs: la pollution de l'air, les pluies acides, l'ozone, le terrifiant effet de serre... Tous problèmes que les écologistes, à l'époque de ce récit, (début des années 1980) ressassaient déjà depuis dix ans, à la suite des scientifiques spécialistes, qui eux avaient tiré la sonnette d'alarme vingt ou trente ans plus tôt... Sans grands résultats.

Brigitte constate avec surprise que ce personnage qui pinaille et met en doute l'orateur, en intervenant plus qu'à son tour, n'est autre que l'apprenti-fonctionnaire qui semait déjà la zizanie dans le mouvement de grève des étudiants! Il aurait été un financier, un patron de grande entreprise complice du nucléaire, cela aurait été compréhensible, mais de quoi ce gars (de son âge) se mêle t-il en défendant ainsi les brûleurs d'avenir?!!!

«Il faut voir les réalités économiques! Si on appliquait vos mesures, ce serait le chômage, sûrement même une crise boursière!

- Monsieur, vous ne croyez pas qu'il y aura une crise boursière, le jour où l'Europe sera aussi sèche que le Sahel, par l'effet de serre?»

Un second orateur intervient: «Non, il n'y aura pas de crise, car même après notre mort les ordinateurs financiers continueront à spéculer et à coter les actions automatiquement!» Fou-rire général! N'empêche que, comme chaque lecteur a pu le constater un certain Lundi Noir d'Octobre 1987, où les ordinateurs des compagnies financières et des spéculateurs firent une crise boursière la nuit, tout seuls, pendant que tout le monde dormait, personne n'a ri. Je crois même que ces messieurs la trouvèrent plutôt saumâtre. Et qu'ils feront attention à leurs ordinateurs, dorénavant.

Le premier orateur reprend: «Le chômage... Le chômage... Vous n'avez que ce mot à la bouche! Nous on refuse d'être ainsi pris en otages par un système économique qui nous accule à la mort!

- C'est une réalité, le chômage.

- Raccourcir la durée du travail! Mieux le répartir! Même les patrons ne sont pas contre! Nous sommes dans une société où l'automatisation des moyens de production augmente énormément la capacité de production par personne: forcément il y a de moins en moins de travail, et il y en aura toujours de moins en moins! Qui s'en plaindra? Il vaut mieux en profiter pour mettre en place des activités protectrices de la vie, de la nature, des activités créatrices, d'expression, d'art...»

D'autres auditeurs posent des questions ou contribuent au débat de manière heureusement plus constructive. Un des importants sujets est la participation électorale des écologistes. Il faut rappeler, à l'époque de ce récit, que le mouvement écologique, en France, est dans un creux de vague. L'antinucléaire a buté sur la violence de la répression. La participation aux élections a divisé le mouvement, entre ceux qui ne voulaient pas se mêler de cela, ceux qui s'en sont mêlé, et ceux qui ont tout de suite vu où étaient les meilleures places... Heureusement cela devait se clarifier quelques années plus tard. Sous la pression des événements...

«Pourquoi ne pas avoir continué les grandes manifestations antinucléaires du genre de celle de Creys-Malville?»

«... Bon. Pourquoi? Eh bien... Je crois... Beaucoup de gens se sont découragés. Devant la violence de la répression. Le pouvoir était prêt (à plus haut niveau) à aller jusqu'à la guerre civile. (Silence dans la salle) Sur le site il y avait des soldats parachutistes, armés. On a utilisé des armes de guerre contre des citoyens non-violents cherchant à protéger l'intérêt du pays. Les villages à l'entour ont été complètement recouverts de gaz lacrymogène, les jardins saccagés, les habitants terrorisés, terrés dans leurs maisons... Personne ne pense à eux. Moi-même j'ai vu un garde mobile me dire qu'il aimerait bien me voir les tripes à l'air... A quoi ça lui a servi de dire un truc pareil? De nôtre côté, nous avons été jusqu'à nous faire tuer. Que pouvions nous faire de plus? Maintenant les choses sont entre les mains de l'opinion publique. Ou des événements. Si une centrale pète...

- Mais cette violence, ne l'avez-vous pas cherchée?»

$ «Certainement pas! Toutes les grandes manifs, et celle de Malville en particulier, avaient clairement été annoncées comme non-violentes. J'ai vu aussi, toujours au même endroit, des provocateurs bien chevelus FAIRE SEMBLANT de taper sur deux CRS qui ne se défendaient même pas, pendant plus d'une minute, et comme par hasard, juste à cette seconde ont surgi pleins de photographes et de caméramanes... La non-violence dérange trop de monde! La violence aurait permis trop facilement de nous dénigrer. C'est aussi pour cela que les organisateurs de telles manifestations ont toujours choisi la non-violence. Il y avait même des anciens résistants qui, pour lutter contre une centrale, voulaient ressortir les armes qu'ils avaient planquées à la fin de la guerre. Heureusement les écolos du coin les en ont dissuadés.»

De remuer ces choses terrifiantes met Brigitte mal à l'aise. Etant enfant, elle avait longtemps pensé qu'une rassurante épaisseur de temps passé séparait maintenant l'humanité de ces terribles guerres et persécutions où la souffrance humaine compte si peu. Mais cette épaisseur est par endroits bien mince...

Elle pose une question, et se surprend à être à nouveau tout intimidée. «Est-ce que quand vous êtes dans la nature, vous êtes conscients de communiquer, d'éprouver une joie, du Bonheur?» (un léger brouhaha, des rires dans la salle)

Les orateurs se regardent en souriant, et l'un d'eux répond: «Mais bien sûr! Sans ça on ne serait pas écologistes! Nous ce qu'on veut c'est que les gens prennent conscience de toute cette beauté de la nature, de toute cette vie, des régulations subtiles des écosystèmes, tout cela qui est menacé et qu'il s'agit de sauver tant qu'il en est encore temps! D'ailleurs, si on n'était pas contraints par des priorités comme le nucléaire, sans doute on essaierait de mieux faire connaître la nature, d'apprendre aux gens à la respecter, et ce dès l'école! Il y aurait tant à faire, tant de travail de protection, de reconstruction, d'instruction! Il y a toujours plus de boulot pour construire que pour détruire! Et dire qu'on nous opposait le chômage tout à l'heure!»

Plus tard, la conférence débat est finie, mais la salle est encore joyeusement bruissante de monde autour des stands de documentation et de dégustation de produits biologiques. Brigitte s'y sent plus à l'aise que dans le débat agité. Ici se prépare un nouveau mode de vie, une nouvelle sensibilité, par des informations, des actions, par... cette nouvelle nourriture, elle... le sent!

De fait un délicieux parfum de bon pain émane du stand, où elle voit pour la première fois ces fameux produits biologiques, qu'elle goûte en se délectant de pâté végétal et de jus de raisin délicieux! (Rien à voir avec la vague rouille trop sucrée que l'on trouve parfois sous ce nom dans le commerce «classique»).

Les conférenciers, animateurs de stands et autres membres de l'association sont là, parmi les visiteurs dont rien ne les différencie. Vu de près ils ont l'air sympathiques, de présentations et d'âges assez variés. Rien à voir, en général, avec l'image «hippie» que certains leur collent volontiers sur le dos. Tel qui tout à l'heure tonnait contre la mauvaise volonté des médias, est maintenant un petit gars mince vêtu en beige, un peu timide. Rien de plus facile que de les aborder.

«Pour la nature, en général, faites vous quelque chose?

- Hélas non, pas grand-chose: ici on est en ville! Mais parfois on fait des sorties le Dimanche chez des agriculteurs biologiques on en montagne. Si cela t'intéresses, tu téléphones à ce numéro et vous vous arrangez pour le transport, la nourriture, les dates et tout.

- Moi je trouve qu'on est bien dans la nature, on se sent mieux, plus lucide, plus enthousiaste...

- Bien sûr... C'est pour nous pareil!

- Bien sûr les grosses pollutions c'est mauvais, mais je trouve que simplement des bouts de plastique, des bruits de voiture, des maisons en forme de caisse... Comment dire? Ça gâche tout, on n'est plus dans un état de Poésie...

- Tu as une sensibilité poétique! Une perception poétique de la nature! Ecoute, tu en parleras avec la femme à qui tu téléphoneras, qui s'appelle Monique! Ça l'intéressera sûrement.»

Quelques jours plus tard, Brigitte a rendez-vous à six heures du matin, devant l'entrée du campus, pour aller chez un agriculteur biologique! Elle manque de repartir, car la voiture est en retard. Finalement la voilà: une petite R4 blanchâtre, pleine de visages souriants, où il reste juste un bout de banquette pour elle.

Tout le long du trajet, elle peut dévisager à loisir les occupants: Monique, qui conduit, une petite femme curieusement rousse, volubile et animée, une belle quarantaine d'années; Marc, aux imposants cheveux et barbes noirs, aux subtiles réflexions politiques et sociales, sa compagne Yolande, avec un bandeau violet sur ses grands cheveux noirs, assez réservée, et enfin un autre gars d'une cinquantaine d'années, vêtu d'un costume gris, dont elle ne se rappelle plus le nom. Derrière deux autres voitures suivent.

La conversation est animée et roule sur les mérites comparés de la nourriture biologique par rapport à l'ancienne, puis sur l'agriculture. Brigitte entend pour la première fois des mots qu'elle demande à se faire expliquer: biodynamie, compost, assolements, faux semis... Justement l'agriculteur que l'on va voir est orienté biodynamie. Monique et Marc ont l'air de tout savoir sur ces sujets, et l'autre personnage en gris, qui n'est pas débutant, pose aussi des questions, plus techniques. Brigitte comprend qu'il fait partie d'une administration qui s'occupe d'agriculture.

Ainsi dans la petite voiture qui chemine sur une départementale déserte, la société évolue, devient plus consciente et responsable, jusque dans son fonctionnement intime et ses rouages officiels. Brigitte le remarque au passage: ce responsable administratif est en train de prendre UN PEU conscience d'un aspect PARTICULIER de la vie, comme sans doute au même moment beaucoup d'autres. Et petit à petit, toute l'humanité commence à se réveiller. Y arrivera t-elle à temps pour éviter les catastrophes que son inconscience a mises en branle? Dangereuse course de vitesse entre la vie et la mort, entre le Bonheur et le rien, qui gardera sans doute son suspense jusqu'au bout...

Brigitte confie son impression à propos de l'évolution progressive de la société. Contrairement à ses ex-amis de l'an dernier, trop élitistes, les écologistes semblent plus ouverts à l'ensemble de la société.

«Mais c'est sûr qu'il y a une évolution des mentalités! Ça se sent, aujourd'hui il y a de plus en plus de gens qui s'y intéressent, de plus en plus qui changent leur façon de vivre, de manger...

- Comment changer de façon de vivre? Intérieurement?

- Oui, bien sûr, intérieurement, en étant plus conscients de la nécessité de protéger la nature, mais aussi extérieurement, par une vie plus écologique.

- Comment cela?

- Il y a beaucoup de choses, par exemple ne pas acheter des produits qui se jettent, ou qui s'usent facilement, refuser les emballages en plastique, qui souillent l'air ou la nature, manger biologique et végétarien, bien sûr, pas d'alcool, de tabac, ni tout ça, éviter d'utiliser trop d'énergie, pour le chauffage, pour la voiture... C'est pour ça que j'ai une petite voiture! Ça, c'est pour ce qu'il est possible de faire individuellement, mais il y en aurait bien d'autres à faire à l'échelle collective: revoir les transports, privilégier ceux qui ne consomment pas trop d'énergie, revoir la distribution de l'alimentation biologique, qui est chaotique, revoir l'éducation, revoir... Tiens, même un détail tout bête: les ordures. Comment les recycler? C'est difficile et cher si tout est mélangé! Il suffirait que les gens sélectionnent eux même les différentes catégories: métaux, papiers, plastiques, verre, et ce qui est biodégradable! Des ramassages spécialisés seraient à organiser, ou des décharges avec des bacs pour chaque chose. Je suis sûre que les gens le feraient comme il faut! (Note de l'auteur: à l'heure où j'écris, on commence à installer sur ce principe les déchetteries. Et... Ça marche!) Avec chaque catégorie de déchets, on pourrait refaire des matériaux neufs, et même de l'excellent compost qui remplacerait avantageusement les saletés d'engrais chimiques qui empoisonnent les sources...

- Eh ben sacré programme! Y a du boulot! On est loin du compte avec la société actuelle...

- Aaah oui, pourtant il faudra bien y passer! Ça coûtera de toute façon infiniment moins cher que de réparer les catastrophes qu'on aura si on ne le fait pas.

- Plus on avance dans la conscience, plus on doit changer notre vie! Comment l'imposer aux gens?

- Je ne crois pas qu'il faille l'imposer aux gens... Il faut que les choses soient comprises et alors les gens le feront d'eux-mêmes. Mais je vois qu'on arrive!» Voici nos visiteurs sur une minuscule route qui serpente dans les collines vers une ferme. A première vue, rien ne la différentie des autres fermes, si ce n'est que les abords de la maison sont bien tenus et fleuris. Mais les connaisseurs remarquent déjà les composts biodynamiques, en tas soigneusement dressés.

La ferme est habitée par deux familles assez jeunes, avec des petits enfants.

La visite dure toute la journée. En fait les installations proprement dites n'ont pas l'air très différentes de celles d'une ferme classique: des champs de céréales, des prairies, un grand jardin de légumes, un garage atelier, une grange avec des vaches et une réserve de fourrage. Plus originaux sont les fameux composts biodynamiques. Un des fermiers invite les visiteurs à y regarder de près: cela sent l'humus, pour les plus vieux; un tas est en cours de construction, on y distingue la cheminée de branchages pour l'aération et les couches alternées de broussailles ou de fumier. Un autre tas se révèle habité par une quantité incroyable d'énormes vers de terre que le fermier ramasse par pleines poignées: «Voilà la vie du sol! Ce sont les plus précieux auxiliaires de l'agriculture! Ce tas de compost produit le meilleur engrais imaginable! Pas besoin de polluer ni de consommer des quantités d'énergie! Pas besoin d'usines! Voici la santé pour l'Occident et l'Abondance pour le Tiers-monde! Tout est là, dans cet humble tas de terreau, à portée de main, il suffit d'en être conscients et de vouloir!»

Enfin ils visitent l'étable. Les vaches sont sorties, mais présentement s'y trouvent plusieurs veaux.

«Ça vous pouvez y aller, ce sont des veaux nourris sous la mère, qui ont gambadé dans le pré.

- Oh ils sont mignons!

- Qu'est-ce que ça a l'air doux, une petite bête comme ça! Et qu'est-ce que ses yeux sont expressifs!»

La visite se termine par la fromagerie, avec dégustation. On se délecte de pénétrer dans l'étrange athanor humide et frais, où mystérieusement les fromages s'affinent et prennent du goût.

Enfin, comme il est Midi, on se rend à la maison où attend un délicieux repas bio: crudités en abondance, soupe, tarte aux poireaux, le tout arrosé du plus délicieux jus de raisins... Les langues s'activent encore plus que les fourchettes, sur tous ces sujets passionnants. Heureusement les discutions restent dans le constructif et le positif: c'est une agréable après-midi qui commence, consacrée à une sorte de séminaire pour ceux que cela intéresse. Les autres peuvent se promener, ou assister au jardinage, ou discuter encore. Brigitte en profite pour poser des questions à Monique.

«C'était drôlement bon!

- Ah tu vois que c'est bon, un repas végétarien!

- Quelle est la différence entre végétarien et biologique?

- Oh c'est presque pareil, il y a juste la définition qui change: Bio c'est que c'est naturel, sans saletés chimiques; végétarien c'est qu'il n'y a pas de viande, ou très peu. C'est la même démarche: comme la viande est pleine de toxines qui empoisonnent et intoxiquent le corps, on la supprime. On n'a pas besoin de tant de protéines, et de toutes façons on en trouve d'excellentes dans les céréales, les légumineuses et les fruits secs. Moi je n'en mange jamais, mais bon, dans notre association il y en a qui en mangent un peu. Il ne faut tomber dans le sectarisme !» Brigitte, toute à son heureuse découverte de ce nouveau monde, s'intéresse à tout, depuis les fleurs devant la maison jusqu'aux détails techniques de l'agriculture biologique. Toute une société nouvelle, une vie différente, plus simple, plus en contact avec la nature! Un réseau d'amitiés, de relations, d'échange d'informations!

Comme Monique l'avait expliqué, les habitants de la ferme ne jettent pas les ordures: tout ce qui peut se dégrader va au compost, seuls les inévitables plastiques d'emballage vont à la décharge municipale. Même les classiques toilettes à eau et leur fosse septique, dangereux pollueurs des nappes d'eau souterraines, ont été remplacés par une toilette à humus: les déjections, recouvertes à chaque usage d'une pelletée de copeaux ou de paille hachée, fermentent en quelques jours pour donner un très bon humus, d'odeur agréable. Eric, un petit gamin de trois ans, fait même une démonstration! Le cabinet lui-même est net, hygiénique, avec la propreté sympathique de la paille et du foin. Quelques herbes odorantes finissent d'assainir l'atmosphère.

Dans l'atelier sont en cours de construction des capteurs solaires pour l'eau chaude. «C'est notre façon à nous de protéger l'environnement!»

Enfin on visite la salle de classe. Les enfants sont éduqués à la maison, selon la méthode Steiner. Mais aujourd'hui c'est Dimanche, ils se contentent de montrer leurs cahiers. «Oh que c'est joli!» Les ooh et les aaah encouragent ces oeuvres ingénues: foin de la froide raideur rationaliste! Les cours sur les lettres (on apprend encore à écrire) sont tout ornés de dégradés, d'arcs en ciel, d'auras aux pures couleurs! Comment ont-ils pu obtenir de ces tout jeunes enfants tant de patience et de précision? Gwendoline, six ans, explique: «Les autres enfants ils appuient très fort sur le crayon et ça fait gribouille. Il ne faut pas appuyer sur le crayon! Il faut repasser beaucoup de fois, tout doucement. La main est légère comme un petit oiseau. Il faut voir ce que ça dit, si c'est beau.» Pour finir elle prend sa flûte et interprète «Ma petite est comme l'eau» sans maestria, mais rouge d'une délicieuse timidité!

Les visiteurs sont enchantés de cette candide beauté. Tous, sauf une, visiblement mal à l'aise devant ces enfants sereins, actifs et épanouis.

«C'est bien de leur montrer la Beauté, mais il y a le mal, dans notre société. Ces enfants ne risquent-ils pas, plus tard, d'être inadaptés?»

Brigitte est stupéfaite d'une si inepte spéculation, en plus juste devant les intéressés! Le grand Marc répond:

«Oh sans doute oui, ils ne sauront pas faire des bombes atomiques, ni fabriquer des HLM cubiques, ni s'ennuyer dans un bureau...» Eclats de rire général! Mais la triste personne insiste:

«C'est un problème sérieux: il leur faudra bien plus tard trouver un emploi, savoir se servir d'un compte chèque, ou...» On entend Brigitte: «J'espère bien que ça n'existera plus toutes ces conneries là quand ils seront grands»

Un des fermiers s'explique plus philosophiquement:

«L'éducation que nous proposons aux enfants ne vise pas tant à leur faire ingurgiter des connaissances. Il y a des magnétophones pour ça. La pédagogie Steiner, et aussi celle de Maria Montessori, cherchent à développer l'humain entier, avec toutes ses qualités: Sensibilité aux choses subtiles, Sensibilité artistique, Intuition, faculté de raisonnement et de jugement. Si un jour ils se trouvent dans une situation nouvelle et inconnue, quel qu'elle soit, ils seront capables de la comprendre et de réagir en conséquence, sans pour autant perdre l'essence de leur personne, et de l'assumer bien mieux qu'avec des connaissances pré-programmées qui seront certainement caduques d'ici là...

«Si cela peut répondre à ta question, sache qu'en Allemagne, où on est un peu plus dans la réalité que par chez nous, un demandeur d'emploi a plus de chance d'être pris si le patron sait qu'il est passé par une école Steiner...»

La femme, ne pouvant rien répondre à un argument aussi «réaliste», ne l'entend tout simplement pas et repart à la charge dans un autre domaine:

«Mais il faut leur laisser la spontanéité , les laisser suivre leur instinct! Est-ce que votre poésie ça ne risque pas de fausser le...

- Si l'évolution avait donné tout ce qu'il fallait aux enfants qui n'auraient qu'à suivre leur instinct, elle ne leur aurait pas prévu de parents. Nous on est pas des crocodiles pour laisser nos enfants sans éducation.» Puis il change ostensiblement de sujet avant que la conversation ne tourne à l'aigre. Brigitte est outragée, d'entendre en un tel lieu et en un tel moment ces propos négatifs semeurs de confusion! Elle regarde en coin la triste femme, qui se donne des airs de grande incomprise.

Brigitte, enchantée de ce nouveau mode de vie, est devenue en deux heures une écologiste passionnée. La saveur des légumes, les fleurs magiques des cahiers, les sourires qui se donnent à tout moment, l'ont convaincue bien mieux que tous les discours et arguments techniques chiffrés.

Toutefois, au lieu d'aller au séminaire, assez technique, qui va commencer dans la maison, Brigitte reste au jardin avec une des deux mères et quelques autres visiteurs. Des éclats de voix passionnés et des rires joyeux arrivent de la maison. Alors que la matinée était plutôt grise, un discret soleil d'Automne est maintenant de la partie. Un coq chante clair dans une autre ferme alentour.

Les arbres commencent juste à roussir. C'est le plus beau moment, chaque essence a sa couleur: carmin pour les merisiers, vert mordoré ou jaune citron pour les bouleaux aux troncs blancs, vert passé pour les chênes. Des hirondelles attardées piaillent et foncent au-dessus du jardin en froissant d'air de leur vol rapide. Une légère brume adoucit les lumières et estompe les lointains en doux pastel, apportant un brin d'humidité, d'odeur de sous bois.

Les enfants les plus âgés sont au jardin et prennent plaisir à faire quelques travaux à leur portée, comme étaler des feuilles mortes pour couvrir le sol en prévision de l'hiver.

Brigitte demande à aider elle aussi. Une des mères lui dit que venant de la ville, elle devrait avoir besoin de se reposer. «Mais justement, pour se reposer des paperasses et de la grisaille rien ne vaut le jardin!»

Plus tard, le séminaire terminé, tout le monde se rassemble, et la conversation roule à nouveau sur plusieurs sujets pêle-mêle.

«Les photopiles ça marche, mais c'est encore très cher: il n'y a pas encore d'études faites sur ce sujet, ils préfèrent que ça ne se répande pas trop»

Le grand Marc commente: «Maria Montessori s'est aperçue que les enfants ont besoin, pour épanouir leur personnalité, de vivre certaines expériences, notamment au cours des «périodes sensibles».

- C'est scientifique?

- Elle l'a observé, et c'est parfaitement expliqué par la neurologie moderne, qui a même recoupé les âges donnés par Maria Montessori. Normalement les expériences dont ont besoin les enfants sont naturellement présentes dans un environnement familial sain, équilibré et ouvert, aussi il n'y a pas en fait à s'en occuper.

- C'est rare une famille comme ça de nos jours.

- Ben oui, et c'est pour ça qu'il y a tant de gens qui ont des problèmes. Si la période sensible ne trouve pas ce dont elle a besoin, l'énergie vitale ne s'arrête pas, mais elle est déviée, soit extérieurement, par des chahuts, de l'agressivité, ou pire intérieurement par des déviations, qui sont encore plus destructrices. Les dégâts sont parfois difficiles à rattraper, car ils sont inscrits dans les cellules nerveuses!

- Ah justement ma petite Juanita a deux ans et quelques, elle était toute mignonne et en l'espace de quelques jours elle s'est mise à crier tout le temps et à faire des caprices.

- Début de vie sociale: peut-être tout simplement elle a besoin de savoir jusqu'où elle peut aller. C'est indispensable pour l'équilibre de ses relations sociales! Ce dont elle a besoin, ce peut être tout simplement que tu sois ferme sur certaines choses, que tu ne la laisse pas envahir ta propre vie abusivement. Ce n'est plus un bébé, c'est une fillette, maintenant! Elle n'est plus dans la poussette, elle marche avec les autres!

- Aaah je comprend alors pourquoi les gamins des communautés tournaient souvent très asociaux!

- Eh oui, la notion de liberté, en soi c'est bien, mais il ne faut pas être manichéen ni simpliste. Est-ce que ce serait respecter la liberté de l'enfant que de le lâcher quand il s'essaie à ses premiers pas? Non, ce serait même un crime. Pour la vie sociale, c'est pareil: l'enfant a besoin de balises, de repères. C'est même un drame terrible pour lui s'il ne les trouve pas! Surtout qu'il ne sait pas dire ce qu'il ressent!

- Eh oui, tu as raison, Juanita a l'air plutôt malheureuse, mais on n'a pas pu savoir de quoi. La nourriture, les vêtements, le lit, tout va et rien ne va.

- C'est qu'elle commence à se préoccuper d'autres choses que les trucs de bébés, sans encore savoir l'exprimer.

- Mais ses histoires, c'est après des détails qu'elle en a.

- Bien sûr c'est des détails. Mais il est primordial qu'elle les vive correctement. Les types qui sont allés sur l'Everest, ceux qui ont marché sur la Lune, ils ont fait eux aussi leurs premiers pas dans un bête parc à bébé! Pour la vie sociale c'est pareil: ça commence par des trucs enfantins: des histoires de manger proprement, de ne pas jeter la cuillère par terre, de ranger ses jouets, de...

- Comment, ranger ses jouets à deux ans et demi! Comment veux-tu qu'elle comprenne...

(Marc se fait comiquement grandiloquent) Mais il ne s'agit pas de comprendre à notre sens intellectuel d'adultes! Les enfants comprennent très bien à leur façon à eux. Regarde ici chez Philippe et Myriam: Leurs enfants l'ont fait très bien. Gwendoline rangeait déjà ses ours à deux ans, le matin au lever. C'est même rapidement devenu un jeu, un plaisir, elle le faisait à chaque fois qu'on le lui demandait...

- Si on ne lui demande pas...

- Il faut persévérer, sinon si on ne l'éduque pas, elle sera juste bonne à regarder la télé. Au bout de quelques temps, elle demandait à le faire et même se mettait en colère si on l'oubliait.

- Mais de lui apprendre une certaine façon de ranger, de manger, ça ne risque pas d'être arbitraire?

- Bien sûr que ça l'est. Mais ce n'est pas important. Avec de bonnes bases, l'enfant sera plus libre de choisir son propre chemin plus tard que si au départ il n'a pas de bases. Savoir ranger ses affaires, c'est une nécessité pour tout le monde, quel que soit la conception de l'ordre. Je ne conçois pas une culture, et une société écologique encore moins, où chacun laisserait tout traîner!

- Ouais. Je comprend mieux les problèmes qu'ont eu les communautés d'après Mai 68 avec les enfants. Il fallait les laisser totalement libres de tout, ne leur donner aucun repère, aucune limite... Résultat: pratiquement tous se sont opposés aux idées de leurs parents, et même sont fâchés avec. En plus, la plupart sont incapables d'une activité suivie, ni de relations affectives stables, exactement comme les enfants des orphelinats qui n'ont pas eu droit à l'éducation...»

Brigitte se mêle à la conversation: «C'est d'un niveau plus élevé que tout à l'heure!

- Tout à l'heure? Ah oui! Evidement... Mais je te fais remarquer que c'est quand même compréhensible pour tout le monde.

- Bien sûr... Mais ces histoires d'instinct, c'est quoi?

Ooooh c'est des bêtises. D'un côté il y a des soi-disant scientifiques qui pondent ce genre de théories, que l'on répète parce qu'ils ont un statut de scientifiques, mais en fait ces histoires n'ont aucunes bases scientifiques réelles: ce sont des hypothèses, des opinions. D'autre part les communautés, tout ça, ça parlait de liberté: mais de quelle liberté? Celle de vivre ensemble une vie chouette, ou celle de se laisser-aller à n'importe quoi? Normalement, le mouvement communautaire, c'était pour vivre ensemble une vie chouette, donc positif. Mais faute de vue en profondeur, les partisans du n'importe quoi ont pu s'introduire dans le mouvement, sans être repérés, et ce sont eux en fait qui ont tout fait rater. Ce sont eux qui ont inventé ces histoires d'instinct, et d'autres, pour justifier leurs penchants pervers et s'éviter d'avoir à les remettre en cause, comme cela était exigé par leur engagement. En fait je trouve que cette attitude a été profondément fachiste.

- C'est sûr qu'elle l'était, puisqu'ils ont fait rater ce mouvement. C'est dégoûtant! Sans cela les idéalistes sincères seraient sans doute arrivés à quelque chose, à finir, avec le temps, et l'expérience, à surmonter les problèmes. Au lieu de cela ils ont été évincés et découragés.

- C'est râlant tout de même.

- C'est pour ça qu'actuellement il n'y a plus beaucoup de communautés. La plupart des gens essaient de vivre une vie plus chouette en famille ou comme ici par deux familles. C'est déjà assez compliqué comme cela!»

.

- L'heure du retour approche. D'autres agriculteurs bios du voisinage arrivent avec de joyeux saluts et des fruits, des légumes, et même du vin biologique. Brigitte est intriguée par ce dernier ingrédient. Depuis aussi petite qu'elle ait été, elle avait toujours instinctivement refusé de boire du vin ou d'autres alcools. (Eh oui, l'instinct existe! Mais il sert à nous protéger, pas à revendiquer des penchants morbides et sales!) Elle sait, comme tout un chacun, que l'alcool est nocif, qu'il dégrade la santé et la comprenette, tout à fait à l'opposé de ce que devrait être un produit biologique digne de ce nom. Bon, il faut être un peu tolérant, elle n'y goûtera pas, c'est tout. Elle n'est d'ailleurs pas la seule, loin de là.

Les nouveaux venus font des affaires, en tout cas! Ils contemplent leurs cageots vides en mimant des airs désolés! «Beuaaah yen a plus!» Même Brigitte leur achète des légumes, non sans remarquer: «Bah, un jour il n'y aura plus d'argent!

- Aaaaaaaaaaaah ça, J'espère bien qu'il y en aura plus d'argent!» Point de vue assez original pour quelqu'un qui vend sa production...

De nouveau en voiture, Brigitte sent une nostalgie l'envahir, qui s'amplifie quand, la nuit tombée, on retrouve les lumières factices de la ville. «Tous ces gens qui ne mangent pas bio!» Eh oui, cette cafétéria où elle se plaisait à aller, ce restaurant, tout cela n'a plus de sens! Ces lieux où elle avait éprouvés des plaisirs lui semblent maintenant morts, tristes. Chaque pas sur le chemin de l'éveil la séparerais donc un peu plus du reste de l'humanité... Ou la rapprocherais de l'humain?

Plus tard, au lit, les images tournent dans sa tête: la mine comiquement désolée du producteur de légumes hilare et hilarant, les petits z'enfants jardinant avec de vrais outils à leur taille, les prairies, la senteur des sous-bois, l'air pur et propre qui rafraîchit délicieusement ses poumons...

C'EST LA VRAIE VIE! Elle a enfin trouvé des gens qui font quelque chose pour créer sur Terre un monde meilleur! Et pas un vague projet, mais un plan précis où tout est prévu! Des joyeux compagnons, des sages, des ouvriers habiles bâtissent la société de demain. Finalement sa joyeuse équipe de l'an passé était certes douée pour discuter d'un monde meilleur et pour la fête, la musique ensemble, mais ne faisait en fait rien de constructif. Il faudra qu'elle parle de tout cela avec Roger.

Brigitte, en tous cas, est heureuse, contente... Et écologiste. Fourbue par cette journée fertile, elle s'endort bien tard. Le lendemain la trouvera bien distraite aux cours... Mais est-ce bien seulement à cause de la fatigue?

CHAPITRE 5

...PUIS AU VIOLET...

(sommaire)

L'année scolaire passe tout entière pour Brigitte a explorer les arcanes de l'écologie et à participer aux diverses activités du groupe. Un temps fort pour eux a été les élections, et ils se demandent si ils soutiendront le candidat national aux prochaines élections présidentielles. Après moultes palabres, il est convenu finalement qu'une telle participation ne demanderait pas tant de travail que pour une élection locale: on pourrait faire autre chose par ailleurs.

Brigitte se rend compte à cette occasion que chez les écolos tout n'est pas parfait non plus, et les discutions sont parfois difficiles. Mais il semble bien que cet état de fait soit très général sur la Terre... Toute heureuse de trouver enfin des gens vivants, elle préfère ne pas attendre d'eux qu'ils soient en plus parfaits. Heureusement. Elle se souvient de sa (dure) acquisition: les gens sont plus ou moins conscients, et pour ceux qui le sont il est parfois difficile d'y accorder leur personnalité. A défaut, un bon groupe a l'avantage d'incarner un modèle plus proche de l'idéal que n'importe lequel de ses participants.

Egalement cette organisation fait fonctionner un groupement d'achat de produits biologiques. Cela intéresse beaucoup Brigitte, mais malheureusement elle assistera en fait seulement à la fin et à la dissolution de ce groupement, pour des raisons qu'elle ne peut approfondir, car les réunions de fonctionnement ne sont pas dans ses horaires. Tout au plus entend t-elle dire «Qu'il y avait beaucoup de parasites». Voici encore un endroit où il y a «des problèmes» qui font tout rater, sans que l'on puisse savoir au juste d'où viennent ces problèmes.

En fait Brigitte se jette à corps perdu dans la vie du groupe: Elle a enfin trouvé un moyen d'agir pour la sauvegarde de l'humanité! Aussi elle fait abstraction de ce qui cloche, des fausses notes, elle ne les voit même pas.

Elle ne va même plus si souvent voir Roger. Elle le plaint, car sa nouvelle chambre de cité universitaire est assez bruyante, surtout le Samedi soir où il lui faut en plus supporter les «boumes» qui se déroulent dans un bruit d'enfer juste en face de sa fenêtre! Lui n'a pas le choix, il lui faut supporter... Ou, de temps à autres, trouver une nuit de sommeil réparateur chez Brigitte ou chez d'autres amis.

Roger approuve Brigitte sur ses activités, et il a même de longues discutions avec elle sur l'écologie, qu'il découvre en convaincu d'avance. «Tu vois Roger il n'y a pas que les rastas qui mangent bio!» Mais contrairement à l'attente de Brigitte, Roger ne viendra pas dans le groupe. Il argue de sa licence à préparer, mais elle a l'impression que son refus est plus profond. Il ne lui en dira rien, malgré ses demandes.

Brigitte regrette également que les écolos n'aient pas le sens de la fête des anciens amis de Brigitte, qui d'un tabla et d'une gratte faisaient un orchestre joyeux et entraînant!

Il n'y a pas que des producteurs biologiques à voir dans la nature et Brigitte accompagne Monique, qui organise plusieurs fois dans l'année des sorties vers les forêts avoisinantes et même jusque dans les montagnes!

La première vision de la montagne printanière restera gravée dans la mémoire de Brigitte comme un des grands moments de sa vie. De la nature, elle n'avait en fait vu que des champs, somme toute encore artificiels. Voici enfin la véritable nature, libre et fière! La beauté des fleurs, des arbres altiers, des cimes enneigées! O comme la nature vierge est spontanément harmonieuse, propre et joliment arrangée, comme un jardin où quelque jardinier facétieux aurait donné ici où là de petits coups de pouce au hasard... Partout de petites trouvailles ou de charmants tableaux ou fleurs, herbes et roches s'harmonisent en vibrations apaisantes et vitalisantes...

Là est le don le plus précieux, et aussi le plus fragile, de la nature: Chacun s'y sent bien, paisible, revitalisé, plus ouvert à la Poésie, à l'amitié, à la conscience. La nature nourrit en l'homme tout ce qu'il a de plus profondément humain. Sans elle il serait orphelin et irait en tâtonnant dans les ténèbres. Et ce don miraculeux est si fragile, qu'un rien suffit à le faire s'évaporer: un bout de plastique dans l'herbe, le bruit d'une voiture, quelques fils électriques, un champ carré, des touristes qui parlent de télé...

Brigitte le fait remarquer à Monique: «Ah ça tu devrais en parler à Marc, il en connais un rayon, il te parlerait des Dévas et tout ça. Moi je préfère dire que la nature est belle, de son naturel! Ou bien que notre évolution dans la nature nous a appris à la trouver belle telle qu'elle est! Il y a une sorte d'Harmonie entre la nature et nous, un échange subtil, et cela ne peut marcher qu'avec la nature que nous avons toujours connue, depuis des millions d'années, et pas avec la nature aménagée, planifiée et domptée. En tout cas l'homme est fait pour être en contact avec sa mère nature, et il en retire un plaisir évident!»

Une merveilleuse journée se passe à parcourir les forêts en pente, puis les alpages aux galbes subtils, parsemés de rochers et de fleurettes... Arrivé au sommet, un des participants sort une flûte de bois. Cette douce mélodie s'harmonise parfaitement avec le paysage simple et beau d'herbes et de roches.

Ils ne sont montés que sur un petit perchoir, en fait: l'excursion se devait d'être facile, aussi d'autres sommets les surplombent en un splendide panorama, et loin en dessous la vallée se dilue dans les bleus: la route et les maisons ne semblent être que des maquettes, bien inoffensives vues d'ici.

Malheureusement ils touchent également du doigt la fragilité de cette nature. En montant ils ont traversé un chantier de bûcherons, une coupe à blanc, des chemins tracés au bulldozer, plaies béantes, arbres enchevêtrés, massacre, bombardement. Renversées les roches aux fées, arrachée la fragile peau de tendre mousse, comblés les poétiques creux. Pendant deux kilomètres ils ont traversé ce poéticide dans un morne silence ponctué d'exclamations désolées.

Plus haut vers les sommets, une étrange balafre blanche zigzague sur l'alpage: une route nouvelle qui mène à une station de ski. Marc explique que l'écosystème de l'alpage est très fragile: seule une mince couche d'humus et de racines protège de l'érosion le sol meuble sous-jacent. Une seule petite égratignure peut s'élargir et donner une plaie béante qui demandera des siècles à se résorber... Si le ravinement n'a pas, auparavant, emporté toute la terre pour ne laisser qu'un désert de roches stériles. Une richesse irremplaçable sauvagement détruite pour des jeux futiles... Et de conclure: «Les civilisations antiques ont toutes laissé des vestiges archéologiques, des traces émouvantes de leur passage. Nous, nous laisserons des ordures et des destructions.» Il ne croit pas si bien dire, car, par moments, le vent leur apporte la fumée écoeurante d'une décharge municipale située un peu en contrebas, en pleine beauté... «Comment se fait-il que ce sont ceux-là même qui vivent dans la merveille qui sont le plus empressés à la détruire?»

Ils se préparent à redescendre, quand Monique s'exclame: «Un rapace!» Et les voilà tous se faisant passer les jumelles, cherchant à identifier la bête, qui ne daigne d'ailleurs pas s'approcher. Brigitte est un peu étonnée: ils ont vu au cours de cette journée bien des oiseaux plus sympathiques qui n'ont pas tant déclenché d'excitation. Sa Mère Grand n'en parlait guère, des rapaces, jetant sur eux le silence des choses affreuses dont on ne parle pas aux enfants. A Brigitte adulte, elle n'eut guère l'occasion d'en reparler: ils avaient disparu.

Brigitte ne cherche pas à approfondir, mais elle classe le fait dans sa mémoire: à voir plus tard... Elle se met elle aussi à observer dans les jumelles la bête qui s'éloigne. Etait-ce une impression, où l'alpage était-il réellement plus silencieux pendant sa présence? Allez savoir, avec tout le potin que font cette équipe de bavards:

«Ce sont eux les régulateurs de cet écosystème!

- Sans eux c'est la survie même de la montagne qui est compromise.

- C'est beau, quelle fière allure!»

Monique est intarissable sur les rapaces. Marc, lui, reste réservé.

Lors d'une autre sortie, ils visitent une zone marécageuse, un des derniers écosystèmes humides à préserver. C'est une beauté toute différente, calme, discrète, toute en verts profonds et variés, sur fond de brume pastel. Imaginez des bancs de canards et d'autres oiseaux par milliers. Nos amis ne tenteront pas de les approcher trop près, d'ailleurs les oiseaux se méfient et restent à l'écart des chemins praticables. En plus c'est la saison des nids. Là aussi c'est menacé: un projet d'assèchement, les sempiternelles rumeurs d'autoroutes, et les chasseurs qui tentent toujours d'étendre leurs odieux privilèges...

Un certain jour de Septembre, Brigitte n'y était pas mais tout le groupe était mort de rire en écoutant l'histoire, certains des membres, qui avaient remarqué que dès les premiers coups de fusil de l'ouverture de la chasse les canards s'envolaient massivement vers la réserve voisine, ces membres s'en étaient allés dès potron minet jeter... de bon vieux pétards, dans le marais, quelques minutes avant que les chasseurs n'aient le droit de tirer. Comme prévu, les canards s'en étaient allés immédiatement à l'abri, sous le nez des chasseurs furieux et impuissants. Et nos amis de vite décamper, on ne sait jamais, un accident de chasse est si vite arrivé...

Brigitte et les autres participants de ces aimables sorties s'enivrent de beauté sauvage, mais surtout prennent sérieusement conscience de la grave menace qui pèse sur la nature oppressée et opprimée de toute parts, exploitée et massacrée, niée puis montrée en caricature folklorique aux touristes. Un peu plus loin se profile la destruction de l'humanité elle-même, une terrible échéance, une lourde barre sur l'horizon de l'avenir: 1990, 2000? Si l'humanité ne prend pas conscience de ses aberrations d'ici ces dates, si rien n'est fait pour endiguer le flot de haine et d'incohérence, alors une bien triste fin l'attend, et avec elle ses innocents compagnons de route sur cette Terre...

Le Soleil brûlant la peau (plus d'ozone) l'Europe aussi sèche que le Sahel (l'effet de serre) la terre et l'eau empoisonnés (le nucléaire, les poisons agricoles...) Voilà ce qui attend l'humanité si la conscience ne l'emporte pas sur l'égoïsme et l'indifférence...

Brigitte, toute à son bonheur d'aider un groupe utile réalise soudain que ces échéances ne sont pas dans un avenir lointain et hypothétique, mais que ça la concerne directement: tout sera joué avant qu'elle ait quarante ans, tout juste le tiers de la vie... Ces terribles perspectives désormais rongent sournoisement sa bonne humeur et son enthousiasme, comme elles ont déjà dû entamer sérieusement ceux des autres membres du groupe, car la conversation y roule plus souvent sur ces noires prédictions que sur la joie et le positif. Il faut bien préciser que à cette époque du récit Brigitte conçoit (et ses études pseudo-philosophiques n'ont rien arrangé) le fonctionnement du psychisme humain essentiellement comme un ensemble de mécanismes psychologiques, eux mêmes sous l'empire absolu de la matière: Désespérante conception d'une Liberté illusoire, de sentiments inutiles, d'une quête du Bonheur futile, d'une vie totalement dénuée de sens, auxquels la mort met de toute façon une fin absolue et irrévocable...

Brigitte est en fait profondément déçue de ses études universitaires. Malgré de nombreux points certes utiles et pertinents, elle n'a en fait strictement rien trouvé dans toutes ces théories qui indiquerait en quoi consisterait une prise de conscience comme la sienne, ni ce qui l'aurait provoquée, ni comment l'aider à se faire jour chez les autres. Rien n'indique non plus comment accélérer suffisamment l'évolution de la conscience humaine, pour parer à temps aux mortels défis qui l'attendent. Au rythme actuel, il faudrait encore des millénaires... Et il ne reste que vingt ans. Si seulement l'humanité n'était constituée que de financiers et de technocrates, personne au fond ne regretterait de la voir disparaître; mais il y a des braves gens, des enfants, des innocents, et bien sûr la nature, les herbes, les fleurs, les arbres, et tous les animaux...

La fin de la Terre ternirait un peu les étoiles...

Au cours des réunions du groupe, les discutions sur le travail militant en cours sont souvent prétexte à de vastes digressions plus générales et plus philosophiques, où alternent l'enthousiasme des projets d'avenir généreux et le pessimisme de ceux qui se sentent coincés et impuissants. Brigitte, qui n'a pas du tout, mais alors pas du tout envie de rejoindre le néant avant l'âge, ni jamais d'ailleurs, tente de brancher la discussion sur le problème de l'urgente prise de conscience de l'humanité:

«Comment provoquer une prise de conscience générale? Il n'y a que comme ça que l'on puisse s'en sortir! Sinon on va militer pour sauver un truc et pendant ce temps il y en aura mille autres de bousillés!

- Oui, mais, c'est bien ce que nous faisons, quand nous distribuons des tracts! On informe les gens!

- Informer! Informer! Je parle de prise de conscience! Nous avons bien une conscience écologique, non?

- C'est parce que nous sommes informés.

- Mais non! Les criminels nucléaires, pollueurs et tout ça, ils sont aussi bien informés que nous, et mieux encore, ils savent pertinemment eux aussi qu'on va tous crever, et pourtant ils continuent! C'est une différence de mentalité!

- C'est parce qu'ils sont égoïstes ou asociaux, voilà tout.

- Bien sûr, mais justement on peut CHOISIR d'être égoïste ou ne pas être égoïste, de rentrer dans le courant de la vie ou pas! C'est cela être conscient! Au lieu de n'être qu'une mécanique psychologique! Comment aider tout le monde à devenir conscient?

- Eh bien si tu trouves un moyen...

- ...Non, je n'en vois pas. Mais on pourrait chercher ensemble, essayer d'y comprendre quelque chose.

- Avec tes cours à la fac, tu ne vois aucune explication?

- Eh bien figures toi, je suis assez déçue: on parle uniquement de mécanismes psychologiques. Ces mécanismes existent, bien sûr, mais justement... Quand on n'est pas conscient. Etre conscient c'est en sortir, de la psychologie et de ses mécanismes, être libre de ses sentiments et de ses pensées. Dans tous les cours et les bouquins que j'ai lu il n'y a pas un mot sur ce que pourrait être l'esprit humain libre de tout mécanisme psychologique, ni comment s'en libérer. Si l'humanité entière doit faire sa psychanalyse, il y en a pour cent mille ans. Il faut aller plus vite.

- Ah pour ça il faudrait avoir accès aux médias, aux journaux, pouvoir s'exprimer publiquement...

- Ça serait bien, mais il vaut mieux ne pas trop compter là-dessus. Ils sont bien trop occupés avec leur foutbole. Pour y avoir accès, il faudrait des moyens financiers considérables. Quelque chose me dit qu'il doit être possible de communiquer avec l'humanité entière avec peu de moyens financiers et techniques, mais je n'arrive pas à trouver les mots pour l'expliquer!

- Ben essaie de chercher, tu nous diras quand tu auras trouvé. En attendant il faudrait tout de même arriver à se mettre d'accord sur la date du collage des affiches».

Vers la fin de l'année, Brigitte finit bien par se rendre compte que ces discutions ne mènent pas à grand-chose. Elle n'est pas heureuse, même si parmi le groupe quelques-uns l'approuvent. De toute façon eux non plus ne voient pas de solution miracle.

Cet engagement sur le front écologique se fait au détriment des études et Brigitte rate son DEUG et doit redoubler. Elle commence à comprendre pourquoi la plupart du temps ceux qui tiennent des postes élevés, administratifs, techniques, financiers, semblent être particulièrement dépourvus de sentiments humains: ils ont dû les oublier, ou n'en avoir jamais eu, pour avoir été capables de sacrifier ainsi à leurs études les plus belles années de leur vie, celles de la générosité et de l'idéal, celles où l'on découvre l'amour!

En tout cas ce redoublement ne l'enchante pas du tout. Sans cela elle aurait été débarrassée de ces études qui lui semblent maintenant oiseuses, tout en étant libre de choisir une meilleure voie à un niveau déjà conséquent. Mais il lui faut passer encore un an à refaire la même chose!

Peu de temps avant la fermeture annuelle du groupe écolo, la conversation vient sur le groupement d'achat et les regrets de l'avoir abandonné. Brigitte en profite pour essayer de comprendre comment on en est arrivé là: «Mais enfin quelles difficultés? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de difficile à commander des colis chez des producteurs et à se les répartir?

- Ah on voit que tu n'y as pas été, toi! Tu te rends compte, tous ces calculs!

- Un peu de compta. Ben alors? Aligner des chiffres, pas passionnant, d'accord, mais si il faut le faire... C'est accessoire, au fond.

- Et le temps que ça prend! Pour remplir tous ces colis!

- Là non plus je ne vois pas. Il faut les faire de toute façon, ces colis. Ça ne peut pas prendre plus de temps que chacun pour soi, dans les magasins, bien au contraire.

- Tu n'a pas des enfants à t'occuper!

- Mais... Comment? J'ai bien mes cours! De toute façon, maintenant que c'est fini, tu dois être encore plus embêtée, d'aller faire tes courses en ville, ça prend plus de temps, courir d'un magasin à l'autre, faire la queue, peser des petits machins... Et puis, entre écolos, on est SOLIDAIRES, oui, ou non? Si certains ont moins de temps, les autres peuvent compenser. Je ne vois pas...

- Justement! Il y avait plein de parasitisme!

- Pourquoi ne pas les avoir virés? Les parasites, ça se gratte, ça se secoue, ça s'élimine, quoi.

- On ne voulait pas faire comme des flics!

- Quel mal y a t-il à se faire respecter?»

- Et puis c'était tout le temps dégoûtant, les gens ils ne balayaient jamais, et puis...

- Comment? Quels gens? Mais c'était vous, «les gens», non? Vous n'aviez qu'à prendre le balai et le faire! Je ne vois vraiment pas...

- Ecoute, Brigitte, tu dis plein de yak'à et des yfaut mais tu n'y étais pas, tu ne l'as pas vécu, alors tu ne peut pas en parler!»

Brigitte sort de cette discussion, vexée et mécontente. Elle se rend dans l'arrière salle où se trouve le grand Marc. Elle éclate:

«Comment veux-tu qu'on arrive à se comprendre les uns les autres si tout le temps on répond par des échappatoires aux problèmes, au lieu de chercher à les résoudre? On ne peut jamais communiquer, ça vire toujours à la polémique! Et on voudrait donner nos idées à l'humanité!

- Je sais. Ils n'ont pas ton niveau de conscience.

- Ben... Ils devraient, non?

- Ne leur en demande pas tant: sauf deux ou trois, ils n'ont jamais fait de méditation. Toi, tu as l'habitude.

- De la... Quoi? Mais non, jamais! Je n'ai jamais fait de méditation! Je ne suis pas du tout branchée dans ces trucs mystiques, moi!»

Il faut bien le dire: Brigitte a, comme tout le monde, entendu parler de Dieu, de spiritualité et de mysticisme, mais tout cela lui semble inventé de toute pièce, fruit d'élucubrations. Pour elle, la pensée humaine et la sensation de percevoir le monde, de se rendre compte, s'expliquent par les seules propriétés de la matière dont le cerveau est constitué. La destruction de ce cerveau mène au néant pour la conscience qu'il a porté. La seule idée de lire un livre spirituel semble pour Brigitte un terrible pensum. Certes dans ses études, des questions comme l'existence de Dieu, la destinée de l'homme, le libre-arbitre sont débattues, mais uniquement d'un point de vue intellectuel: on étudie le cheminement de la pensée de tel ou tel philosophe, avec entre autres ses arguments pour se libérer ou pour s'encombrer de la transcendance. A aucun moment on ne tente de seulement définir cette dernière, et de toute façon tout cela reste purement spéculatif et arbitraire, faute du moindre moyen de vérification, faute de connaissance objective et accessible à tous sur un éventuel «au-delà». Brigitte a donc adopté une attitude de scepticisme prudent: elle ne «croit» pas, tout en admettant qu'en fait elle ne sait pas. Bien qu'elle soit assez échaudée contre «les curés» et autres «cathos», elle n'a pas, contrairement à la plupart des sceptiques, refermé la porte de l'Esprit. Simplement elle ne s'en préoccupe pas, puisque, jusqu'à plus ample informée, rien ne semble venir de ce côté-là. De toute façon, de vivre dans le Bien et l'honnêteté paraît très suffisant pour la mettre en règle avec Dieu, au cas où Il existerait réellement. Que nous demanderais t-Il de plus? Et même, pense t-elle, de la voir vivre en conscience Lui ferait sûrement bien plus plaisir que si elle allait faire des salamalecs à l'église tout en médisant de ses voisins.

Pour elle la seule question intéressante à propos de la spiritualité est comment se débarrasser des raseurs qui veulent à toute force vous faire adhérer à telle ou telle religion bizarroïde. Aussi est-elle fort étonnée de se voir reconnaître des compétences dans un domaine aussi éloigné de ses préoccupations.

«Qu'est-ce qui te fait dire une chose pareille?»

C'est au tour de Marc d'être surpris. Il bredouille: «Eh ben je ne sais pas, moi. Ça se sent. On ne peut l'expliquer. Tu donnes par moment l'impression d'être en méditation, sauf bien sûr quand tu t'énerves. C'est une impression, tu sais, moi je ne suis pas un grand maître. Tu crois en Dieu?

- Oui, et au Petit Chaperon Rouge, aussi.

- Et à la survie de l'âme non plus?

- Pourquoi voudrais-tu que je croie à toutes ces histoires de curés qu'ils ont inventées? Croire, c'est se tromper, non? On croit une chose qui est fausse. Pour ce qui est vrai, on n'a pas besoin de dire qu'on croit: on sait. Si Dieu existait, il serait assez grand pour nous le dire lui-même, directement, personnellement, sans aucune ambiguïté.

- Mmmmmh... Excellente remarque. Et s'il nous le disais... Pas de la façon que tu attends?

- Comment cela?

- D'une manière plus subtile, pas de l'intellect, mais des sentiments, ou plus subtile encore?

- Pauvres philosophes intellos, alors, ils ne risquent pas de trouver. Je ne demande qu'à savoir, mais j'aimerais tout de même une preuve objective avant de chambouler ma vie pour ces histoires. Simple précaution, il y a tant d'illusions sur Terre.

- On dit que parfois on a une preuve, si on sait la mériter.

- C'est bien ce que je dis: je suis nulle, je n'en ai jamais eu.

- Aimerais-tu par exemple, que la Terre ait pour destin un état d'Harmonie et de Bonheur pour tous les êtres qu'elle porte?

- Ah bien sûr! Il faudrait être cinglé pour ne pas désirer cela.

- Penses-tu que les humains peuvent y arriver?

- AAAh ça rien de plus facile! Il suffit de tous le vouloir. Dix minutes suffisent. Le temps que retombent les derniers obus et plus de guerre. Le temps de répartir les stocks, quelque jours, et plus de faim dans le monde. Fermer les usines qui puent et qui polluent, les bourses et toutes les banques, dix minutes. Après, l'autoroute vers le Bonheur.

- Dix minutes! Tu n'y vas pas avec le dos de la cuillère, toi. Crois-tu vraiment que tout cela soit possible?

- Mais bien sûr! Il n'y a qu'une décision à prendre! Même ceux qui ont trop de problèmes psychologiques pour arriver tout de suite à le vivre eux-mêmes peuvent au moins être d'accord! C'est aussi facile que d'appuyer sur le bouton rouge de la guerre nucléaire, mais c'est surtout beaucoup plus intéressant!

- Toi, oui, tu le veux! Mais les autres?

- Ben regarde on est deux: si moi je veux, tu es totalement libre de vouloir toi aussi, même si les autres ne sont pas encore d'accord. Donc on est deux. Après pareil pour chacun de nos amis: on est quatre, puis huit, seize, jusqu'à toute l'humanité. Chacun est totalement libre de ses choix dans son for intérieur, même si on est opprimé ou emprisonné. Rien ne peut empêcher tout le monde de se mettre d'accord.

- Et les régimes fachistes? Et les bandits? Et les financiers? Ils peuvent mettre des bâtons dans les roues.

- Rien ne les empêche non plus de se mettre d'accord eux aussi. Ils ont tout à y gagner! De toute façon ils sont une infime minorité, il serait facile de les museler si toute la population ne se conduit plus selon leurs lois. Si par exemple on fait des coopératives, des ateliers autogérés, une économie gratuite, que restera t-il du pouvoir de l'argent? Que dalle! Le pouvoir aussi n'est qu'une convention. Un chef d'état auquel personne n'obéirait plus n'aurait pas plus de pouvoir que le fou qui se prend pour Napoléon et... Mais pourquoi tu te marres?

- Ah ah! Je t'ai tendu un petit piège: depuis cinq minutes tu es en train de faire l'éloge du libre-arbitre!

- Ben oui, quoi?...

- Tu as pris position sans aucune hésitation, carrément, passionnément même. Et c'est très rigolo parce que le libre arbitre est justement l'expression la plus indélébile de la Divinité dans l'homme!

- Comment...

- Bien sûr! Que dit le matérialisme du libre arbitre? Que le cerveau est un ensemble de particules matérielles, soumises aux lois physiques, donc que le comportement de ces particules est entièrement déterminé d'avance. Ainsi nous serions complètement conditionnés, et notre futur parfaitement déterminé par nos conditions présentes, et toutes nos décisions, des plus banales aux plus profondes, pur résultat du jeu des particules et des champs électromagnétiques dans les tréfonds de nos neurones.

- Tous conditionnés... C'est idiot.

- C'est une conséquence des conceptions réductionnistes de la matière. Pourtant des types comme Einstein ont potassé la question du libre arbitre et l'ont défendue jusqu'à la fin de leur vie. Si le libre-arbitre existe, il passe forcément outre les limitations matérielles.

- Tiens à la fac on parle du libre arbitre, mais pas sous cet angle.

- Forcément, tes cours sont censurés: il y manque la clef qui permettrait de vraiment comprendre l'évolution de la philosophie dans son ensemble.

- L'enseignement de l'université censuré? Mais qui aurait pu organiser une aussi énorme magouille?

- Personne. Ceux qui ont véritablement trouvé la clef de la philosophie ont cessé d'être des philosophes pour devenir des mystiques. Et on n'étudie pas le mysticisme en faculté...

- Ah ça non! Ça ne risque pas! Enfin pour être juste, on parle un peu de gens comme Gandhi ou certains saints qui ont philosophé, mais surtout pas en tant que mystiques.

- ...Mais pour s'y retrouver dans la philosophie sans l'éclairage spirituel, c'est comme si on essayait de comprendre la relativité générale en analysant une rédaction d'école primaire d'Einstein. Peut-être l'oeil averti pourrait-il en discerner les germes, mais pour le non-connaisseur ce serait partir dans des spéculations complètement arbitraires. C'est ce qui arrive avec la philo officielle. Des spéculations, des hypothèses, des extrapolations, des systèmes contradictoires, avec strictement aucune compréhension d'ensemble ni aucune base solide.

- Arrête tu me scies complètement la baraque! Déjà que ça m'enquiquine un max de repiquer ma seconde année...

- Il faut quand même reconnaître que tu n'a pas du tout perdu ton temps à la fac. Certaines choses te seront utiles. Tout n'est pas nul: il y a pas mal de bons philosophes, ou de bonnes idées. Mais aucun ne décolle. Si l'un d'eux a décollé, il a automatiquement passé hors de vue, au-dessus du plafond de visibilité de l'enseignement officiel. Regarde: on parle de gens par exemple comme Victor Hugo, en tant qu'écrivain. Mais jamais en tant que Mystique. As-tu appris au lycée que Victor Hugo avait eu des communications spirites avec son fils décédé? Qu'il s'intéressait au voyage astral? Qu'il était contre la guerre et les armées? Que ses intuitions spirituelles et son humanisme ont sous-tendu toute son oeuvre d'écrivain?

«Mais revenons au libre arbitre. D'après la physique de la télévision, donc, pas de libre arbitre possible pour la matière dont nous serions uniquement constitués. Tu comprends bien que dans ces conditions, pour que le libre arbitre puisse exister, il faut sortir du déterminisme matériel? Et donc que la pensée doit être extérieure à la matière, et qu'en plus elle doit avoir une influence sur elle?

- La parapsychologie?

- Je me méfie de la parapsychologie telle qu'on en parle aujourd'hui, mais si tu veux l'influence de la pensée sur la matière doit être observable, parfois. Même si elle ne l'est pas au sens scientifique du terme (pas de lévitation, par exemple) le simple fait que le libre arbitre existe implique nécessairement que notre pensée existe aussi en dehors de la matière, puisque cette dernière est incapable de fournir un libre arbitre valable.

- C'est un coup du Bon Dieu, donc. Damned! Je suis cernée. C'est intéressant ce que tu dis, j'y réfléchirai, mais vois-tu ce n'est pas ça qui m'empêchera de dormir cette nuit, d'autant plus qu'il est tard, monsieur le gourou. Bonne nuit, donc.

- Bonne nuit», répond gentiment Marc, souriant mystérieusement.

Cette discussion, si elle n'a pas mis Brigitte en colère, ne l'a pas non plus bouleversée. Elle l'aurait même rapidement oubliée, comme une de ces mille conversations inutiles qui meublent notre temps, si ce n'était la suite. On ne change pas d'orientation fondamentale pour quelques arguments échangés autour d'une table pleine de piles d'affiches, le dos contre une Ronéo. Mais pourquoi faut-il que justement cette nuit-là son rêve d'enfance de la planète de glace aux mystérieux sillons revienne?

Brigitte, ébahie, s'est redressée vivement sur son lit dans sa chambre obscure, et elle contemple encore l'image qui vient de s'imprimer si fortement dans son cerveau. Il ne ressemble pas à Ganymède, en fait, mais plutôt à Miranda, le satellite d'Uranus, avec les sillons plus irréguliers. De toute façon à l'époque de ce récit, aucun humain ne pouvait avoir seulement imaginé Miranda.

Comme souvent dans les rêves, diverses impressions souvent ineffables (non descriptibles avec des mots, inconnues de l'expérience courante, mais pourtant bien vivantes, bien réelles) viennent colorer les images et les scènes. Comment expliquer cela? Cet astéroïde la concerne? Des présences vivent autour? Qui sont-elles? Quel étrange mélange de joie et de tristesse... Que tout cela est confus, incompréhensible, en comparaison avec la netteté cristalline de l'image. Tellement précise que trois jours après elle sera encore capable d'en dessiner une carte sur son cahier de rêves, avec les dix principaux cratères, la zone aux sillons curieusement enchevêtrés, grosso-modo en un triangle équilatéral, juste en dessous de l'équateur, plus une fissure qui s'étend vers le sud-ouest et disparaît derrière le limbe.

Le retour de ce rêve est perçu par Brigitte comme une sorte de signal. Oui, mais un signal de quoi? Quelle peut bien être le sens d'une telle vision? En quoi son destin de petite Terrienne anonyme peut-il bien être concerné par ce lointain monde de glace?

Faute de pouvoir répondre à une seule de ces questions, Brigitte se résout à continuer sa vie de militante écologiste comme si de rien n'était. Les discutions pas toujours agréables n'empêchent d'ailleurs pas du tout le groupe de fonctionner et de faire du bon travail... Malheureusement, ce travail n'a effet que dans le plan des idées car pour le moment le mouvement écologique ne peut pas faire grand-chose d'autre que de militer, distribuer des tracts, organiser débats et conférences.

Deux doutes subsistent dans l'esprit de Brigitte. Le premier: l'écologie représente t-elle l'idéal en tant que façon de voir le monde, ou d'imaginer un monde meilleur? Quoi qu'il en soit elle ne trouve rien ailleurs qui puisse seulement s'en rapprocher. L'écologie, c'est beau. L'écologie, c'est propre. L'écologie, c'est la vie. L'écologie, en tant que philosophie, est d'une aide puissante pour résoudre les problèmes du monde.

Le second doute: Sont-ils vraiment efficaces à aider les autres Terriens à prendre conscience? Certes, les discutions autour des stands ou au local montrent clairement que de plus en plus de gens s'intéressent à l'écologie où à un monde meilleur. Ils font de l'excellent travail, mais c'est une goutte d'eau dans un océan! N'oublions pas qu'à l'époque de ce récit, l'écologie en France est dans un creux de vague. Quant à trouver des groupes écologistes dans les immenses masses de misère et d'ignorance du tiers-monde, ou dans les vastes blockhaus du monde communiste, inutile d'espérer...

Brigitte, consciente de ce fait, est inquiète. Jamais à un tel rythme, aussi méritoire soit-il, la conscience ne pourra gagner la course contre la mort. Quant à trouver un moyen d'aller plus vite, elle en est toujours à zéro. Elle s'ouvre de cela à Monique, qui tente de la rassurer:

«Mais si, nous faisons de l'excellent travail. L'écologie se redressera. Les soi-disant journaux écolos qui la dénigrent se cassent la gueule. Les sorties que nous faisons sont très chouettes et attirent de plus en plus de gens.» Brigitte se sent un peu mal à l'aise: les arguments de Monique pour la rassurer ne sont que des arguments pour se rassurer; ils n'apportent aucune solution, ils ne changent rien à la réalité.

Pour Brigitte, Monique est bien plus l'écologiste type que Marc. Marc est un savant plein de connaissances et d'analyses pour faire comprendre les choses; mais avec Monique pas besoin de tant de discours: son sourire entraînant suffit. Elle a souri tant et tant que les premières rides sont «à la bonne place», donnant l'impression d'un contentement perpétuel. Elle est dans le vrai, Monique, quand elle chantonne en trottinant dans le local, ses petites lunettes de travers sur son nez, à la recherche d'une documentation; elle est dans le vrai quand, vous voyant arriver, son visage s'éclaire soudain, puis elle vous sort toujours quelque charmante attention ou aimable plaisanterie; elle est dans le vrai, et en plus elle est belle quand, dans les débats publics, de sa voix haut perchée elle glapit des anathèmes contre les pollueurs et les administrations complices: «Tous des fééégnants! Tous des irrrresponsables!» Elle est vraie au cours de ses sorties quand d'un geste du bras elle découvre devant vous un superbe panorama en commentant: «Mirez ça si c'est beau!» ou encore quand, silencieuse et immobile derrière une butte herbue, les jumelles sur le nez, elle frémit soudain et chuchote: «Ça c'est un pic épeiche» ou encore «Ce doit être des sarcelles».

Pourtant les propos lénifiants de Monique augmentent encore l'angoisse de Brigitte. Ni elle, ni Monique n'entrevoient de solution au drame qui se noue sur la Terre. Brigitte en arrive à comprendre ces idéalistes qui virent au terrorisme. Mais cela n'apporterait rien: pour un chef d'état pervers éliminé, dix autres candidats pervers se représentent aussitôt. Alors que faire? Continuer le travail militant. Point. Final?

La fin de l'année est une période active pour le groupe, où Brigitte rencontre souvent Marc. Elle se garde bien de continuer la discussion sur les trucs mystiques, mais Marc prend des initiatives dans le groupe. Lors d'une réunion, la discussion roule sur le Bonheur:

«C'est très important pour être bien dans sa peau d'être relaxé, détendu. C'est une façon de reprendre le contact avec son corps, de déconnecter du stress, de se réharmoniser avec la nature.

- C'est pas des trucs mystiques, au moins? S'inquiète Monique.

- Non, non, pas du tout. C'est tout à fait explicable scientifiquement, répond t-il avec une curieuse lumière dans le regard. Lors de la relaxation, le cerveau émet des ondes alpha, dans l'électroencéphalogramme, qui tendent à le reposer. On se sent bien, on est plus réceptif aux choses harmonieuses de la vie, moins conflictuel. Quand on est stressé, ou même simplement préoccupé, on est tendu, les muscles bloqués, et les toxines s'accumulent. Le cerveau émet des ondes bêta, plus rapides.

- En somme, l'alpha c'est bien et le bêta c'est mauvais?

- Non, n'exagérons pas, je n'ai pas dit que le bêta c'est mauvais, mais enfin pour que le cerveau reste en bon état il faut de temps à autres prendre le temps de se mettre en rythme alpha.»

Brigitte observe cette discussion sans s'en mêler.

«Le mieux pour s'en rendre compte c'est d'essayer, non? Moi je propose qu'on se retrouve au Foyer Rural, là où on a fait l'A.G. de l'association, et que ceux que ça intéresse viennent pour un stage de relaxation. Michel tu pourrais aussi venir montrer ton Taï Tchi et d'autres trucs de médecines douces!

- Ah ça c'est une bonne idée! Au moins on le vivrait au lieu de seulement en parler!

- Ça sera chouette, parce qu'au Foyer on est drôlement bien! Dans la nature et tout! Vous vous rappelez la soirée après l'A.G.?

- On peut prendre deux jours, ou plus...»

Voici donc, au début d'un Juillet soleilleux, toute l'équipe au Foyer, ancienne écurie de château dans un vaste parc d'arbres et de verdure, astucieusement et joliment aménagée par un groupe qui le loue pour des stages, séminaires et autres réunions.

Dans la grande salle, les joyeux éclats de voix se croisent sur fond de chants d'oiseaux et de brise dans les arbres; par les grandes fenêtres en arcades et petits carreaux entrent un soleil matinal encore doux et de l'air délicieusement frais: Marc a fait lever tout le monde à six heures, et l'on commence la première séance avant le petit déjeuner. Quelle agréable sensation de légèreté!

Le grand moment arrive enfin. Le silence se fait peu à peu. Première surprise, c'est Yolande, la compagne de Marc, qui va guider la relaxation. Eh oui, la discrète Yolande, toujours silencieuse, qui accompagne quelquefois Marc dans les sorties, se révèle une experte en relaxation et autres do-in, parfaitement à l'aise et sûre d'elle, avec sa voix douce, grave et bien timbrée. Dix minutes plus tard les premiers ronflements témoignent de sa maîtrise!

Ceux qui ne roupillent pas se sentent bien, légers, heureux. Yolande et Marc passent parmi les corps allongés pour, en soulevant une jambe, puis la laissant retomber, tâter le degré de relaxation. Certains n'y arrivent pas. Elle chuchote aimablement: «La première fois c'est normal! Regarde: il faut que la jambe soit molle comme une poupée de chiffon.»

Pour Brigitte: «Toi tu te débrouilles bien, juste un peu de raideur dans les épaules.» Pour voir, elle lui tire le bras verticalement, et le laisse redescendre un peu: «Tu vois! Juste un peu à l'épaule!

- Mais je n'en ai jamais fait!

- Ça arrive que certains sachent de leur naturel.

- Mes parents disaient toujours que j'étais contractée!

- La preuve que non.» Elle lui sourit et passe au voisin.

Pour les dormeurs, ce n'est pas forcément un échec: Suzanne et Jean se rappelleront un étrange et beau rêve, le même pour tous les deux! Alors qu'ils se rencontrent pour la première fois. Pas pour la dernière, sans doute...

Au cours des trois jours du stage alternent relaxation, massages de guérison, do-in, Taï Tchi, jeux et petites soirées musicales joyeuses. Quelle bonne ambiance! Malgré une dispute entre Eric et Monique tout est bien, la vie coule. On est loin des arides discutions militantes, et pourtant cette vie qu'ils apprennent à goûter d'une façon nouvelle, ils auront plus encore envie de la défendre...

A plusieurs reprises Monique ou d'autres provoquent un peu Marc: «Et alors quand est-ce qu'ils arrivent les recruteurs de ta secte?»

Il répond sur le même ton amusé:

«Ne vous inquiétez pas, ils sont déjà là, planqués dans les faux-plafonds avec des bazookas. Vous n'avez aucune chance de leur échapper.»

Lors de la dernière séance, Yolande, au lieu de passer dans les rangs pour conseiller, termine son guidage par une phrase: «Maintenant essayez, sans forcer, en pleine relaxation, de ne penser à rien d'autre qu'à une rose et à son parfum. Je vous laisse essayer un moment.»

Brigitte tente l'exercice... Petite surprise de se sentir soudain plus lucide, parfaitement consciente non seulement de la fleur et de sa Beauté, mais aussi... C'est cela, la vie: goûter pleinement à la Beauté, la laisser s'exprimer pour l'admirer... Etre une admireuse, n'être que admiration. Tout l'univers n'existe que pour être conscient de sa propre Beauté.

Cela l'excite tellement que la voilà qui s'agite, dissipant ce merveilleux état de conscience.

Peu après la fin, Brigitte essaie d'interpeller Marc, ou Yolande, qui restent introuvables. C'est que tout le monde s'apprête à repartir: ranger le local, les affaires personnelles, signer des chèques... Juste un moment Brigitte aperçoit Marc, et l'appelle: «Marc! Maaarc!

- Oui?

- Je...» Brigitte soudain ne sait plus quoi dire!

«Ça a été, la relaxation?

- Oh oui, surtout l'exercice avec la fleur! C'était super chouette! J'avais l'impression... Comment dire? Que tout l'univers...

- C'est bien. C'est un très bon exercice. Tu peut le refaire seule, si tu veux. Fais juste attention que ce ne soit pas une simple rêverie, que ce soit bien une relaxation, que ce soit bien quelque chose avec tout l'univers, comme tu viens de dire. Il lui sourit chaleureusement, puis: excuse moi, mais il faut que je parte maintenant.» Et il plante là une Brigitte un peu décontenancée...

Pour la troisième et dernière fois, Brigitte se retrouve chez sa Mère Grand.

Elle y reprend ses exercices sur une base nouvelle, on s'en doute! Elle fait beaucoup de relaxation. D'abord, comme Yolande le lui a appris, elle relâche un à un tous ses muscles, y compris ceux du visage et du crâne. Puis elle relâche son mental: ne penser à rien, ne pas avoir de sentiment particulier. C'est bien plus difficile seule, car les pensées parasites viennent vous narguer ou vous séduire. A rien ne sert de lutter, on ne se laisse simplement pas accrocher, on assiste en spectateur. Enfin, comme pour la rose, elle choisit un sujet d'admiration, mais dans son environnement immédiat: le jardin, les oiseaux, les arbres, l'eau. A chaque fois de nouvelles révélations jaillissent!

C'est une très belle période pour Brigitte. Malgré ses longues relaxations, elle s'active plus que jamais à la maison, à la cuisine, au jardin, quelque peu délaissé cette année: Mère Grand n'est plus toute jeune. On lui a même fait mettre le téléphone, par prudence. C'est que la vie de Mère Grand n'a pas toujours été facile, et avec l'âge elle s'en ressent... Mais jamais elle ne se plaint ni n'en pipe un mot.

Mère Grand ne pose aucune question quand Brigitte s'allonge sur une couverture à l'ombre du chêne, ou quand, imitant Yolande, elle reste assise en tailleur une demi-heure durant, avant de commencer à jardiner. Une fois, Mère Grand cherche Brigitte et l'appelle pour lui demander une broutille, mais, arrivant au coin de la maison elle la découvre ainsi: «Oh excuse moi, Biche. Je ne savais pas que tu étais là. Je te laisse.» Simple respect ou complicité?

Comme l'an dernier, Mère Grand la laisse faire un peu ce qu'elle veut, se contentant d'indiquer les travaux les plus urgents. Heureusement Brigitte se souvient de certaine histoire avec sa concierge et se montre cette fois plus prévenante avec sa Mère Grand. Quand la télévision bougonne, il suffit d'aller dans les bois ou dans la chambre.

Brigitte a de quoi remplir son cahier de rêves: à plusieurs reprises de magnifiques paysages de fleurs lui apparaissent. Une fois même, c'est fort étrange: une sorte de maison, entièrement faite de fleurs violettes et indigo, jusque dans l'épaisseur des murs, un somptueux écrin parfumé, qui flotte dans un ciel uniformément bleu, loin au dessus d'un morne et gris paysage urbain. Seul problème: le plancher est très fragile, elle manque de passer au travers et de tomber.

Le ciel chape de plomb lui revient également une fois. Elle s'envole, heurte cet étrange couvercle de nuages et... Une trappe s'ouvre dedans, vers un haut obscur et mystérieux. Mais elle la referme aussitôt, ne se sentant pas encore prête à affronter cet inconnu. Ce rêve très particulier et méticuleux jusque dans les détails a très certainement une signification précise, mais laquelle?

A un moment Brigitte demande à Mère Grand: «Je dois avoir eu un début d'insolation, ou un truc comme ça.» Rien de tel pour faire bondir le coeur d'une grand-mère: «Comment cela, ma Bichette? Comment te sens-tu?

- Pas grand-chose, en fait, mais c'est revenu plusieurs fois. C'est bizarre: C'est comme si quelqu'un me touchait du doigt au milieu du front.

- Aaah ça, Biche, rien à voir avec une insolation. Du tout du tout.» Elle arbore son plus beau sourire, pour déclarer très posément: «C'est le doigt du Bon Dieu.

- De quoi?

- Parfaitement, Biche. C'est le doigt de Dieu. Il t'a choisie, et il est temps maintenant que tu L'écoutes et que tu Le suives sur le chemin qu'Il t'a montré.

- Mais...

- Oui, parfaitement.

- Tu sais bien que je suis athée comme un banquier.

- Ah ah! Eh ben pas Lui.

- Et qui t'a sorti un truc comme ça?

- Oh c'était mon curé, quand j'étais au catéchisme! Il y a un bon bout de temps, tu te doutes, mais je m'rappelle bien. C'était un brave curé, qui avait même été dans les ordres, un Franciscain, un vrai curé qui avait la Foi, et qui savait la donner aux loupiots comme nous, pas un de ces curés dégénérés qui ne marchent qu'à la baguette! Une fois je m'rappelle il nous avait parlé des saints, et les saints, autrefois, c'était dans le Moyen Age, il leur arrivait ça. Et dans les couvents aussi, c'était signe qu'on était sur la voie de la sainteté.

- Ah ben zut alors me voilà devenir sainte. Je vais me faire canonifier.

- Canoniser, Biche. On dit canoniser. Mais tu n'en es pas encore là, y s'en faut d'un bout! Faut pas que ça te monte à la tête, ma petite, ces histoires. D'ailleurs je n'aurais pas dû t'en parler. J'ten dirais ben plus, mais on m'dit que j'dois pas, qu'y faut attendre encore. En tout cas pour arriver, il faut être modeste, ma Bichette, MODESTE et humble. Si la tête est trop grosse, l'auréole elle y tient pas dessus. Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Il faut faire pas mal de prière, ben plus encore que toi.

- Mais je ne prie pas!

- Ben si, quand tu es assise en loto dans le jardin ou sous l'arbre.

- Mais ce n'est pas de la prière, c'est de la relaxation! J'ai appris ça avec les écolos!

- C'est de la même famille, reconnais.

- Ah bon. C'est nouveau. Ah! Mais dis-moi, Mère Grand, est-ce que pour devenir sainte on a encore le droit de manger de tes excellentes tartes?

- Hmmm je sais pas. On va voir ça.»

Malgré cet apparent humour, Brigitte est en fait nettement intriguée. Ces coïncidences ne peuvent être entièrement dues au hasard. Déjà Marc la voyait méditer. Qui a dit à Mère Grand qu'elle s'assoit «en loto»? Et qui donc conseille Mère Grand sur ce qu'il est opportun ou non de dire à Brigitte? Marc? Elle ne l'a jamais rencontré. Alors qui? En tout cas ce «on» semble bien informé sur les pensées intimes de Brigitte... Troublant.

En tout cas elle refuse de vivre sous la dépendance d'un être suprême sorti de l'imagination des curés, et qui aurait tout pouvoir sur elle. Que les religieux d'autrefois, par des exercices semblables à la relaxation, aient mis le doigt sur certaines réalités de la conscience, cela est admissible, mais n'autorise en rien aucune forme de soumission ni de dogmatisme.

CHAPITRE 6

LUTTE INTERIEURE

(sommaire)

Une nouvelle année de faculté, la troisième... Brigitte, qui était partie si sérieusement dans ses études de sciences humaines, est maintenant nettement refroidie, surtout que redoubler n'est jamais passionnant. Et puis, même si elle ne suit pas Marc dans son histoire de clé mystique de la philosophie, elle est tout de même forcée d'admettre que ce qu'elle apprend n'a pas de fil conducteur, que ça tourne autour du pot sans jamais le trouver. On dirait que chaque philosophe a entamé la quête à sa manière, souvent pertinente et intelligente, chacun partant d'une façon différente de voir le monde, pour se rapprocher les uns des autres au fur et à mesure de leur cheminement. Puis, s'approchant de la solution (la prise de conscience, la Beauté de l'univers) chacun s'esquive alors et invente de toute pièce des trucs pour rester dans le conventionnel, par exemple Freud et son instinct de mort.

En plus les programmes ont été modifiés, ce qui lui fait presque tout à réapprendre! Mais il y a autre chose dont Brigitte ne se rend pas compte: Ses nerfs sont maintenant fatigués. Rien d'irréversible encore, mais insensiblement l'effort intellectuel lui coûte de plus en plus, le réveil est devenu pâteux, son humeur plus maussade et irritable. Brigitte, sans trop se le dire encore, est lasse de ses décevantes études, des soirées tardives, de la nourriture carencée et dévitalisée qui est encore son ordinaire au restaurant universitaire... Et surtout de vivre en porte-à-faux, sans l'approbation de ses semblables, entre une froide indifférence et une sourde hostilité.

Elle retrouve Roger, pour sa dernière année. Lui aussi est fatigué, il espère tenir encore. Il a dû passer l'été seul en ville à réviser. Il n'a pas eu cette fois autant de chance que Brigitte. Heureusement sa chambre d'étudiant est maintenant mieux placée, question bruit. Brigitte va le voir de temps à autres, pour de longues discutions, à propos d'écologie et autres recettes pour refaire le monde. Mais il ne souhaite toujours pas participer au groupe de Brigitte. Dans sa situation, finalement, elle le comprend.

Brigitte, elle, est bien décidée à s'y investir. Seule limite: pas plus de dix heures le soir. Trop c'est trop! Cela laisse tout de même pas mal de possibilités. Tenir les permanences, par exemple, et c'est passionnant car elle reçoit plein d'inconnus qui cherchent à comprendre ce qu'est l'écologie. Mais ce qui lui plaît le plus ce sont les visites et les stages.

Elle n'ose pas aborder trop franchement Marc, à cause de ses choses spirituelles, mais en même temps elle attend beaucoup de lui, pour la relaxation. Elle se rend bien compte que son expérience avec la fleur va plus loin que la simple décontraction musculaire, que cela touche à la conscience. Il y a là quelque chose d'important à creuser.

Aussi elle garde un oeil sur ce que Marc propose, et ne manque pas une occasion de se rapprocher de ses activités. Une fois, elle sèche même un cours de français. Voici Brigitte qui fait du Taï Tchi, l'inévitable et d'ailleurs très recommandable gymnastique chinoise. La voici qui fait du do-in, qu'on lui avait d'abord présenté comme un massage érotique, mais qui est en réalité une technique de guérison dérivée de l'acuponcture. Marc ne manque jamais de l'inviter. Heureusement, il n'impose pas un prix minimum aux stages payants. En effet Brigitte n'a qu'un budget strictement calculé, et de telles dépenses ne passeraient pas inaperçues de ses parents.

Voici Brigitte qui fait du Hatha Yoga, et trouve cela très agréable. Cette belle discipline va elle aussi plus loin que le simple plaisir de la détente et du travail du corps. Sans doute, se dit Brigitte, ceux qui, il y a tant de siècles, ont inventés ces exercices, étaient conscients. Dans une posture de yoga, tout le corps est détendu; seuls travaillent les muscles chargés de maintenir la posture. Il y a à la fois relaxation et activité. Ces deux qui semblent si antagonistes à la mentalité occidentale sont ici fraternellement unis, avec d'ailleurs une étonnante facilité: il suffit de ne plus chercher à les opposer. Laisser aller... Faire, laisser aller, laisser faire... Marc parle du concept bouddhiste de non-action, que l'on a vite fait de prendre à contresens si on n'a pas expérimenté cet état intérieur propre aux postures de yoga. La non-action est en fait l'action juste, dépouillée de toute fébrilité, de tout accaparement, de tout sentiment inutile ou déplacé. Action qui sert uniquement à ce à quoi elle doit servir, qui n'est plus un prétexte, ni un paravent, ni un divertissement. Faire juste ce qu'il y a à faire.

Comment communiquer, expliquer de telles notions inaccessibles à l'analyse intellectuelle, autrement qu'en les donnant à expérimenter, à vivre? Le langage ordinaire paraît bien pauvre pour exprimer ces réalités d'un autre ordre. Seules ces pratiques millénaires ont ce pouvoir. Il faut le vivre, ou sinon se taire. Ça ne marche pas si on cherche à analyser, à appréhender, pas plus d'ailleurs que si l'on attend que se déroule quelque phénomène parapsychologique ou religieux.

Toutes les expériences de Brigitte ne sont pas agréables, loin de là. Lors d'une nouvelle visite à une ferme biologique, où les fermiers parlent aussi d'élever leurs enfants selon une méthode nouvelle, elle s'attend naturellement à retrouver une maison fleurie et de gentils gamins aux merveilleux cahiers. En fait toute cette visite, malgré un radieux Soleil, se révèle une caricature de la première. La cour est sale, la maison sans aucune recherche, les enfants de véritables voyous de six et huit ans. Leurs cahiers ne montrent que de moroses gribouillages nerveusement tracés à grands traits hâtifs. Les brebis bêlent tristement en retrouvant leurs agneaux, comme pour dire «Ouf ils ne sont pas encore partis à l'abattoir aujourd'hui». Ces pauvres bêtes sont logées dans un hangar en tôle, mi-zone industrielle, mi-bidonville, dont les fermiers semblent très fiers: ils l'ont bâti eux même, à grand renfort de «Nous on s'assume», «Nous on est réalistes».

Elle hésite à se faire une idée: ce sont des écologistes. Ils ont sans doute leurs raisons. Il faut être «tolérant», voir en chacun le bon côté. Brigitte sait depuis longtemps que les idées préconçues sont souvent à revoir à la lumière de ses prises de consciences successives. Mais ce jour-là la couleuvre est un peu grosse à avaler: Faut-il renoncer à la Poésie pour bâtir une société écologique? Faut-il abandonner la gentillesse et accepter les moqueries de ces gamins brutaux que l'on doit séparer d'avec une petite visiteuse de leur âge?

Autour d'un goûter copieusement arrosé de gros rouge biologique, dans la grande salle de ferme aux poutres noires de fumée, elle cherche à comprendre et pose quelques petites questions. Marc et Yolande observent sans piper mot.

«Moi ce que j'aimerais c'est une société de confiance, surtout pour les petits enfants. Ça m'a fait une drôle d'impression tout à l'heure de voir la fillette pleurer, elle qui était si contente de trouver des copains!

- Oui, bien sûr! Mais c'est la vie! Il faut bien qu'elle apprenne à se défendre! Qu'elle affirme sa personnalité!» (La petite fille regarde le fermier de ses grands yeux... Que de tels propos peuvent-ils bien signifier pour elle?)

«Comment cela? L'autre fois on critiquait l'école de dans le temps qui marchait à la trique, en disant que ça faisait des névrosés et des pervers, et maintenant les coups de ces gamins lui font du bien!

- Il faut bien qu'il exprime sa vitalité, mon gamin!

- Ah bon? Pourquoi le ferait-il de cette façon? Il n'y en a pas de plus harmonieuses?

- Ecoute mon gamin en dehors de l'heure de classe il est libre de s'exprimer et de faire comme il veut! D'ailleurs je n'ai pas le temps de le chouchouter, avec les bêtes, les cultures, le marché... Alors il faut bien qu'il s'assume!

- C'est vrai, Brigitte, il ne faut pas chercher la petite bête. Moi je les trouve très vivants ces enfants» reprend Eric, du groupe écolo. Brigitte réalise soudain que plusieurs membres du groupe lui lancent des regards désapprobateurs, ou font des ouiouioui serviles en direction du fermier.

Brigitte, les joues brûlantes, n'ose plus élever la voix... Evidemment, si ces enfants sont livrés à eux-même toute la journée, rien d'étonnant à ce qu'ils soient intenables... La boue des cours de ferme, pour «naturelle» qu'elle soit, ne réussit pas mieux aux enfants à la dérive que le goudron des villes. L'éducation laxiste ne vaut pas plus que l'autoritariste. Peut-être même est-elle bien pire encore.

Un peu plus tard la discussion repart sur le vin. Un peu, cela avait passé, malgré le viscéral dégoût de Brigitte pour cette drogue. Mais là, à ce goûter, ce n'est pas qu'un peu! En plus ce type est insupportablement prosélyte, il sert tout le monde, sans demander avis, et devant le refus de Brigitte, il insiste lourdement: «Mais gouttez, mademoiselle, ce vin ne vous fera pas de mal, il est biologique.

- Mais il contient de l'alcool tout de même!

- Oui, mais de l'alcool naturel, qui n'est pas toxique.»

Comment ne pas être sidéré de telles énormités? Brigitte ose encore bredouiller:

«Aah? Quelle est la différence entre l'alcool naturel et l'artificiel?

- Brigitte! Laisse un peu! Coupe Monique.

- Il faut être réaliste, les gens ils ne sont pas prêts à vivre comme des moines, aussi nous on fait ce que les gens demandent, si on veut gagner notre vie.

- Brigitte! Coupe encore Eric, sans raison, car elle n'a rien dit.

- Alors on fait du vin biologique, ce qui permet de le vendre bien plus cher. Et on fait aussi de la viande biologique, c'est très demandé.

- Mais...

- Brigitte! Ecoute, c'est très intéressant de voir ces réalités économiques!

- Tu devrais en goûter, il est très bon»

Brigitte se sent maintenant très mal à l'aise de cette subite et incompréhensible agressivité, elle préférerait être ailleurs, se retirer de cette discussion biaisée dont elle ne comprend pas du tout le but, qu'elle n'a pas cherchée. Mais l'autre la presse et continue:

«Moi, vois-tu, ça m'énerve de voir des gens comme ça qui savent tout, qui jugent tout, qui veulent faire de l'écologie un truc chiant, un nouveau catéchisme!

- Mais je...

- Ecoute le, Brigitte, c'est très intéressant de connaître ainsi son expérience humaine d'agriculteur!» (L'agriculteur, ou plutôt l'exploitant agricole, commence à s'énerver pour du bon, devient hargneux:)

$ «Nous on se casse le cul pour que vous à la ville vous ayez des bons produits impeccables et en retour on se fait critiquer, agresser! Vous les végétariens vous êtes toujours agressifs, ça vous réussit pas vos régimes étriqués pleins de privations et de désirs refoulés de vin ou de tabac! Des curés que vous êtes! Moi si tu veux savoir, des fois je les tue moi-même les agneaux, j'ai du sang plein les mains, c'est ça l'écologie!» (La petite fille fait une moue écoeurée... que bien sûr personne ne remarque, pas même ses parents)

Cette fois Brigitte abandonne, bien trop abasourdie pour être fâchée... Ce type est fou? Se demande t-elle. Pourquoi cette tirade contre les végétariens? Qu'ont-ils fait? En quoi cela la concerne t-elle? Elle ne l'est pas, et n'a jamais prétendu l'être. Pourquoi se vanter ainsi de tuer des agneaux? Brigitte sent bien que, même s'il faut en passer par là pour manger de la viande, il n'y a vraiment pas de quoi étaler comme un exploit cet acte tout de même sinistre...

«Brigitte, il ne faut pas te fâcher comme ça, les relations humaines c'est pas toujours facile, et il faut comprendre les producteurs, il font un travail ingrat, quand nous on ne fait rien en ville...

- Rien? Et mes études, alors? Fait-elle d'une voix éteinte.

- Ecoute Brigitte, ne recommence pas!»

Brigitte n'a plus le courage de rien dire, maintenant. Même son amie Monique est entrée dans cet incompréhensible jeu de massacre. D'ailleurs son rire est devenu vulgaire, sous l'effet d'un demi-verre de vin dont elle n'a pas l'habitude, et aussi faux, forcé: elle sait bien quelque part en elle même qu'elle a tort. Paradoxe de cette drogue qui obscurcit le jugement et la volonté tout en laissant la conscience parler... En vain.

Sur le chemin du retour, dans la petite voiture, Brigitte sent sa bouche se tordre, comme quand petite enfant elle avait envie de pleurer. Elle ne répond pas à Monique qui prend les autres à témoin: «Oui, Brigitte elle s'est un peu disputée avec Philippe. Mais ce n'est rien, c'est pour des choses pas importantes. Il ne faut pas trop s'attacher à des détails. Philippe c'est un brave type très sympa, qui sait bien jouer de la guitare, c'est un antinucléaire convaincu: il tient à sauver sa peau, lui.» Et les autres regardent Brigitte en compatissant. Eric sort: «Il ne faut quand même pas te laisser submerger par tes problèmes de relations! Vois comme nous nous amusons bien ensemble! Vois comme nous formons un groupe uni!»

«Mes problèmes, pense Brigitte, revoilà cette histoire! Mais c'est une conspiration mondiale!» En réalité Brigitte est terrassée à nouveau par cette pesante sensation de poignante solitude, d'incommunicabilité totale, de dialogue de sourds. «C'est maintenant avec ces écolos comme autrefois au tennis club!» Pense t-elle. Ce qui la gêne le plus, ce n'est pas tant l'opinion qu'on lui a opposée (Qu'elle aurait pu tolérer, à la limite) mais la façon dont ses «amis» s'y sont pris, en présentant son désaccord comme une agression de sa part, voire comme un trouble psychologique... Inexcusable torsion de la pensée, violation de la plus intime dignité humaine, malhonnêteté délibérée... Preuve incontournable de leur mépris total de la conscience.

Ah, faut-il donc que chacun de ses progrès sur la voie de la compréhension de la vie se paie par la perte de ses amis, par un éloignement croissant d'avec ses semblables? Que les lumières de la ville lui apparaissent ce soir fausses et tristes... Que ces néons et ces plaisirs factices cachent mal les ténèbres de la conscience humaine...

Malgré l'évidence, seule contre tous ses «amis», Brigitte connût ce soir-là les affres d'un doute insupportable: et si c'était elle qui s'était complètement trompée? Pendant plusieurs jours, elle se tortura les méninges avec cet intolérable soupçon. Ceux qui n'ont jamais cherché la vérité ne peuvent comprendre par quelle souffrance Brigitte a pu passer, après tant d'autres. Et si son «sens de la vérité» était faussé? Voire même si ce sens n'était qu'une illusion? Et si ses «amis» avaient raison? Mais alors pourquoi ne lui expliqueraient-ils pas clairement où et comment elle se serait trompée, au lieu de partir dans le vague et le général, dans «ses problèmes» sans jamais préciser lesquels? Ce fut finalement cette incapacité de ses «amis» de justifier clairement leur attitude qui aida Brigitte à se remettre un peu d'aplomb, à retrouver un peu confiance dans son jugement.

Brigitte devait rester longtemps mortifiée de ce pénible et incompréhensible incident. Mais elle devait aussi se rendre compte, bien plus tard, qu'elle avait en fait remporté une belle victoire ce soir-là. Une victoire intérieure, discrète mais sûre, malgré son humiliation apparente. Elle a réussi à se tenir dans la voie, dans la vérité, malgré le refus du groupe de la suivre, de l'accepter debout dans la vérité. Elle n'a pas cédé à la tentation de se ranger à l'avis du groupe pour être reconnue et acceptée. Philippe, seul avec son alcool non toxique, n'aurait paru que pour ce qu'il était, c'est-à-dire un imbécile arrogant, un poivrot vert (aujourd'hui atteint d'une cirrhose biologiii-hic-queuu). Mais avec tous les «amis» de Brigitte derrière lui, c'est lui qui paraissait «normal». Et il devenait ainsi l'instrument d'une redoutable force de répression, car nous avons tous un besoin vital de l'approbation des autres pour être nous-mêmes, pour être heureux. Vivre sans l'appui de nos semblables produit un sentiment de solitude qui pèse à tous et prend parfois toute l'horreur d'une torture, le nombre effarant des suicides est là pour nous le rappeler. Et c'est pire encore si nous sommes «acceptés» pour ce que nous refusons d'être, et refusés pour ce que nous sommes vraiment, avec notre âme! Comme chez ces gens qui nous parlent tout le temps d'«insertion» seulement au niveau de l'emploi, sans accepter ce que nous sommes en tant qu'être humain. Ah, qu'il est alors tentant d'abdiquer, de se soumettre! Ah, qu'il est dur d'apprendre à suivre son chemin malgré le vent contraire! Brigitte, en ce temps-là, a bien souffert, mais c'est souvent le prix à payer pour trouver la seule véritable Liberté: Celle d'être ce que notre âme a choisi d'être. La Liberté de l'esprit.

Pour ne rien arranger aux doutes existentiels de Brigitte, voilà qu'à la faculté elle a un professeur infect qui, pour on ne sait quelle obscure et inavouable raison, l'a prise en grippe dès les premières séances de travaux pratiques. C'est très grave pour elle: inutile de compter sur cet énergumène pour lui expliquer clairement une chose qu'elle n'aurait pas comprise, comme cela est censé se faire en TP. Pire, il lui met systématiquement des mauvaises notes, souvent très injustifiées. Quand c'est justifié, il sourit comme un gamin! Brigitte réalise avec horreur qu'elle n'a en fait aucun moyen de se défendre contre ces ignobles pratiques, qui semblent assez courantes au lycée comme en faculté. Roger a eu le même problème l'an passé. A qui se plaindre? Ses parents ne peuvent juger. L'administration se retranche derrière le professeur véreux. Et comment les autres professeurs pourraient-ils critiquer un collègue sans risquer de l'être à leur tour? A voir ses camarades qui se plaignent aussi, une bonne partie des moyennes doivent être ainsi biaisées, quelquefois de plusieurs points en moins, ou... en plus, aussi, sans doute.

Le professeur véreux est un petit sec hautain toujours en cravate et costume noir, très pénétré de l'importance de sa fonction. Les étudiants, francs comme toujours, l'ont surnommé l'adjudant. Une fois, quelque jours après l'incident des ivrognes biologiques, le petit professeur arrive à la hauteur de la table de Brigitte et lui remet sa copie, sabrée comme d'habitude de grands traits rouges et de commentaires vengeurs: «charabia» «verbiage» «irréaliste». Brigitte n'a pourtant que fort discrètement fait allusion à ses idées sur la vie. Cette affaire commence à l'agacer, car elle aimerait être notée et corrigée sur son travail scolaire et non pas sur sa personnalité!

«Mademoiselle, vous employez souvent les mots «idéaliste» ou «idéalisme». Pouvez-vous m'en donner la définition exacte?

- Mais bien sûr, c'est quand on souhaite le monde et les gens meilleurs, qu'on aspire à des grandes valeurs comme la Paix, l'entente entre les peuples, la Beauté, le Bonheur... Par exemple à propos de la guerre, on souhaite sa disparition, à propos d'argent, que le respect des gens passe avant les affaires, à...

- Utopies! C'est tout les idioties que vous trouvez à me dire, à votre troisième année de faculté? C'est la définition de votre concierge que vous me donnez là. Vous n'avez jamais entendu parler de l'idéalisme philosophique? Que dit Hegel à ce sujet?

- Ben, il emploie ce mot dans un sens très particulier, lui. Faut pas confondre. Pour lui, rien n'existe en soi, tout ce que l'on voit dans l'univers est l'émanation de notre pensée. Et pour que tout le monde voie la même chose au même endroit, il doit y falloir une sacrée dose de télépathie, à mon avis.

- Non, mademoiselle, la télépathie est une croyance. Ne parlons pas de ces choses. C'est cela l'idéalisme: l'univers n'existe pas en soi. C'est nous qui le projetons par notre pensée. Cela n'a rien à voir avec le fait qu'il soit bon ou pas. Qu'on ne vienne plus me parler de jeunesse idéaliste! Le mot idéalisme doit être utilisé dans son sens correct et...»

Brigitte est abasourdie d'une telle pédanterie. Nier ainsi toutes les aspirations de l'humanité sous prétexte que le mot que tout le monde comprend désigne aussi, fort inopportunément, une théorie absconse et manifestement idiote, connue seulement des spécialistes en pinaillage philosophicard! Cela lui rappelle la novlangue du roman «1984», tiens.

Le soir, rentrée chez elle, Brigitte vérifie sur son dictionnaire de poche et trouve... La même bourde! Pire: «Idéal: qui n'existe que dans l'imagination. Beauté idéale. Perfection suprême qui n'existe que dans l'imagination» Que dans l'imagination! Mais que ces gens tiennent donc à leur crasse! Pour voir elle regarde à réalisme: «tendance à représenter la nature avec son aspect réel, avec ce qu'elle peut avoir de laid et de vulgaire» Voilà: le beau est imaginaire, et le laid réel. Encore plus grotesque: «réaliser sa fortune, la convertir en espèces» Echanger un bien concret, utilisable, (maison, denrées) contre une convention! (l'argent). Quant au sens courant, si important, ... il n'en est pas même fait mention. (Il faut dire que c'est un vieux dictionnaire, il y en a de plus justes aujourd'hui)

Après ça, allez chercher à comprendre pourquoi le langage est si souvent source d'illusions, qu'il se prête si mal à la description des réalités subtiles, quand les gens emploient les mêmes mots avec des sens totalement différents, se déformant mutuellement leur pensée en toute bonne foi...

Brigitte bout intérieurement et tourne dans sa chambrette comme un lion en cage. Il faudrait... Il faudrait... Envoyer tous ces pédants faire un séjour au pair dans un pays en guerre, tiens. Ou dans une favela du tiers-monde. Histoire de devenir idéalistes, rien qu'un peu. Si les significations ont été embrouillées, c'est bien par vice: il fallait absolument que la Beauté et le Bien soient relégués dans l'imaginaire, pour laisser le champ libre au laid et au mauvais! Pour éviter de tomber dans ces pièges, il vaut mieux s'en tenir au sens que lui donne le peuple, le plus courant, qui qualifie d'idéaliste un partisan du Bien, de la Perfection. La concierge de Brigitte n'est sans doute pas intelligente, entre sa friture malodorante et sa télé qui braille, mais les petites gens comme elle ont finalement plus de valeur humaine que ceux qui emploient leur intelligence à semer la confusion.

En tout cas, dorénavant Brigitte emploiera des mots que tout le monde comprend. Elle parlera français. Il y aura toujours bien plus de gens simples que de profs pédants.

Le Dimanche suivant, elle raconte cet épisode ridicule à sa concierge, justement. C'est d'ailleurs une excellente et très bienvenue façon de se réconcilier, d'effacer le passé, sans qu'aucune des deux n'ait besoin d'y faire allusion.

«La définition de la concierge! Pour qui il se prend ce type! Si c'est pour nous sortir ça qu'il a fait des études, il a perdu son temps! Si les gens vont à Paris, tous ils voient la Tour Eiffel, même ceux qui la connaîtraient pas! C'est bien qu'elle existe! Dans la réalité, pas dans sa tête à ce type! C'est des théories, ces histoires, justes bonnes à embrouiller la jeunesse. Feraient mieux d'apprendre aux jeunes les moyens d'enlever la guerre et la pollution, tiens.

- Ah vous vous êtes idéaliste, au moins, c'est bien!» Et elles rient toutes les deux de bon coeur.

Les jours suivants, Brigitte, encore vivement indignée, se renseigne un peu. De n'importe quelle façon qu'elle examine cette histoire, il y a eu tricherie sur le sens du mot. Et elle trouve bien d'autres cas... Presque tous les concepts importants, en fait, n'ont pour s'exprimer que des mots minés, gauchis, dont il faut interminablement préciser avec quelle signification exacte on les emploie, car la personne à qui l'on s'adresse peut les prendre dans un sens différent, ou avec des connotations que vous n'y avez pas du tout mises, des sous-entendus que vous n'aurez même pas imaginés. Ainsi si vous parlez d'un «idéal» en tant que but à atteindre, même un but tout à fait possible et réalisable, il n'en faut pas plus pour que certains vous rétorquent, réflexe conditionné mécanique et inévitable, que vous courrez après un rêve, et en prennent prétexte pour vous combattre... Il faudrait une langue unifiée, valable pour tous. Mais les mauvais esprits s'empresseraient d'en pervertir ou d'en souiller les mots. Là encore, la véritable communication est le privilège de la seule conscience.

Pendant un temps, quelque peu mortifiée, Brigitte ne va plus à son groupe. Elle est seule dans son petit logement, ou insidieusement elle se sent mal à l'aise. Elle ne voit plus si souvent Roger, qui est cette année dans un secteur éloigné du campus. Un soir, avide d'un peu de chaleur, d'une touche de complicité, elle retourne voir son ami. A propos de sa mésaventure avec les ivrognes biologiques, il lui dit: «Je m'y attendais un peu. Ces écologistes sont très bien, très utiles à l'humanité, mais eux aussi sont un mouvement spécialisé. Ils sont très fort pour la nature, l'économie, mais pour d'autres domaines ils trouvent eux aussi leurs limites. Prend les comme ils sont si tu veux faire du travail avec eux. Mis à part l'écologie, n'attend rien de plus d'eux que tu n'attendrais de n'importe qui d'autre.

«J'ai un copain qui a dû adhérer à une ligue antialcoolique, pour arriver à se sortir de l'alcoolisme. Comme il y était le seul de race noire, il m'a demandé de l'accompagner à quelques réunions, pour y être plus à l'aise. Ah ces types de la ligue, tu leur aurais jamais fait boire une goutte de vin! Des purs, des incorruptibles, encore plus inflexibles que les antinucléaires. Tu leur aurais sorti cette histoire de vin biologique, ils auraient hurlé. Ils faisaient du très bon travail, d'ailleurs, pour aider les alcooliques. Beaucoup s'en sortaient, et le copain, s'il ne boit plus, c'est grâce à eux. C'était vraiment une merveilleuse entraide. Mais hors des problèmes de l'alcool, c'était inutile de leur parler de quoi que ce soit d'autre. Pas de musique, ni de conscience, ni d'écologie! Ils regardaient n'importe quoi à la télé dans leur local et il y en avait même qui fumaient dans leurs réunions! Ton groupe écolo c'est pareil: l'écologie est tout leur univers, ils s'y investissent à fond et très sincèrement, mais le reste, connais pas.

- Ils ne sont pas tous comme ça, quand même. Certains s'intéressent à l'éducation, à la conscience, à la santé...

- Bon, c'est sûr que l'écologie est de tous les mouvements actuels celui qui est le plus ouvert à des tas de choses. Mais il n'est pas COMPLETEMENT ouvert A TOUT. Ils ne sont pas essentiellement ouverts à la conscience, ils ne sont pas d'office sensibles à l'Harmonie ou à la Poésie. J'avais un peu cette intuition, qu'ils ne vibrent pas avec certaines choses.

- Ah! C'est pour ça que tu n'avais pas envie d'y venir...

- Oui, c'est pour ça. Mais comment te le dire?

«Peut être qu'un jour ils seront ouverts à plus de choses. Ce serait chouette, en tout cas. Peut être il viendra un jour un autre mouvement plus vaste qui englobera l'écologie, la conscience, et d'autres choses dont on n'a pas encore idée.

- J'aimerais bien savoir quoi.

- Je sais pas, mais ça n'aura sans doute pas de nom, ni de parti. Si les consciences se réveillent vraiment, complètement, retirent toutes les bornes au lieu de seulement les repeindre ou de les transporter un peu plus loin, alors bien des choses qui nous paraissent impossibles aujourd'hui deviendront naturelles et simples. Il n'y aura plus des mouvements spécialisés, mais des groupes, qui bien sûr continueront chacun à faire un travail particulier, et les gens dans chaque groupe seront ouverts et favorables au travail des autres groupes, au lieu d'être chacun dans son clan comme maintenant. Si par exemple dans un groupe ils s'aperçoivent comme ça que l'alcool c'est mauvais, alors les autres groupes supprimeront tous l'alcool, sans même qu'on ait à le leur demander. Pareil pour le nucléaire, pour tout».

Comme il faut bien vivre, Brigitte, traquée jusque dans sa chambrette par le vide glacé de la solitude, revient à son groupe où elle semble très gentiment accueillie, avec de grandes démonstrations de camaraderie. Monique a retrouvé son rire chaleureux, Eric est silencieusement occupé à trier des papiers. Personne, ni ses agresseurs, ni leurs complices, ne font aucune allusion à ce qui s'est passé l'autre jour. Elle voudrait en reparler, tirer cela au clair, mais n'ose pas. Jouent-ils un jeu, ou ont-ils vraiment oublié cet incident? A moins qu'ils n'y aient simplement attaché aucune importance, comme d'une chose normale de leur vie, dont ils n'imagineraient même pas que Brigitte ait pu être troublée. Mais le coeur de Brigitte, lui, en a bien gardé une blessure. Si elle revient au groupe, c'est plus par sens civique, ou par un besoin effréné de chaleur, que par réel désir.

Marc est là, qui lui non plus ne dit rien. Curieusement Brigitte est incapable de se rappeler si, lors de l'incident, il était resté silencieux ou si lui aussi l'avait regardée d'un air moqueur ou condescendant. Sans doute n'y avait-elle pas prêté attention, toute à son malheur. Ah que ces sordides discutions se prêtent mal à la conscience! Ça va, elle laisse tomber, elle ne parlera plus ici de LA conscience, mais d'une certaine conscience. Qui est tout de même bien plus large que rien du tout!

Ce soir, comme d'habitude, on parle de différents actions militantes en cours. Comme Brigitte, occupée, ne pourra participer à toutes, elle quitte la discussion avant la fin et passe dans la pièce à côté, pour y lire les nouvelles revues.

«Tu as été courageuse, mais ton sacrifice a été vain». Que veut dire Marc avec cette phrase plaisamment théâtrale?

«En tout cas tu peux venir a mes stages sans crainte, tout est végétarien, bio, sans alcool et sans tabac.» Ah! Il parlait de l'autre soir. Enfin tout de même un qui la comprend! Il n'est pas le seul non plus, car dans la pièce, d'autres, occupés à préparer des affiches, lui sortent des plaisanteries: «Nous on refuse de payer la TVA.

- TVA?

- Tabac, Viande, Alcool, ou Taxe sur la Vie Authentique. Si l'une de ces trois drogues dures légales est là, plus de vie authentique.

- La TVA: les trois quarts du budget de la Sécurité Sociale. Si ils manquent d'argent, il n'y a pas à chercher loin pour le trouver: ils n'ont qu'à taxer ces trois drogues pour payer leurs dégâts! Ou, mieux, les interdire, comme toutes les autres.

- Je ne comprend pas très bien Monique, car à la fondation du groupement d'achat, tout le monde était d'accord pour qu'il n'y ait ni viande ni vin; maintenant voilà Philippe qui se ramène avec son vin bio et sa viande bio, et tout le monde l'approuve! C'est la nouvelle arnaque à la mode!»

Brigitte est soulagée de voir que tous les écologistes ne se sont pas laissés prendre à ces pièges grossiers!

«Il faudra que je laisse tomber le restaurant universitaire, car là il y a de la viande à tous les repas!

Marc répond: C'est ce que tu as de mieux a faire, car de toute façon si tu veux continuer ton travail spirituel, il te faudra te débarrasser de tout ce qui t'intoxique le corps et l'esprit!

- Mon travail spirituel? Quel travail spirituel?

- Tu viens bien faire du yoga, non?

- Le yoga, c'est une sorte de gymnastique douce, non? Où y a t-il du spirituel? Je n'ai pas vu d'anges ni d'ectoplasmes.

- On peut faire du yoga ou de la relaxation comme une sorte d'exercice physique, et c'est très bien d'ailleurs. Les gens qui viennent à nos séances viennent surtout dans cet esprit. Mais on peut aller plus loin, et c'est pour cela que de temps à autres, nous proposons des exercices comme la relaxation avec la fleur...

- Oh! C'était suuuper choueeette, cette relaxation! Je l'ai refaite plein de fois pendant les vacances à la campagne!

- Tu y es arrivée facilement?

- Oui, très facile, sauf par moments où les pensées parasites envahissent tout, quand on est fâché par exemple.

- Ah! C'est bien ce que je pensais. Tu devrais venir aux séances de méditation. Tu y arrives de ton naturel. C'est une chance, car beaucoup de gens mettent des années.

- De la méditation! Mais je ne...

- La méditation, c'est CE QUE TU FAIS, par exemple avec la fleur, sans savoir que c'en est. C'est ce que tu appelles la conscience.

- ... ! ! ! !

- Il ne faut pas voir dans la spiritualité des histoires de religion ou de sectes: la méditation c'est cet état de conscience très ouvert auquel la relaxation du corps et de l'esprit peut te mener. Si tu le veux.

- Mais comment expliques-tu que j'y arrive alors que je ne me suis jamais intéressée aux choses spirituelles?

- Habituellement au mot «spirituel» on se figure des choses religieuses, des rituels, des croyances, des phénomènes extraordinaires. Je comprend que croire à des choses que tu ne connais pas, que tu ne vois pas...

- Qui n'existent pas

- ...je comprend que cela te gêne. Mais lui, l'état de conscience, il existe, comme tu l'as constaté, et tu peut y entrer quand tu veux...

- Pas toujours!

- ...ou presque. Que tu aies ce don ne vient pas de tes croyances, d'ailleurs les croyants superficiels des religions officielles ont souvent plus de mal à y arriver. Cela dépend de tes vies antérieures, de ton karma.

- Et allez, les vies antérieures! Pourquoi pas les vies postérieures?

- Ah ah! D'accord, tu as raison, les vies postérieures c'est plus important encore, mais c'est encore plus dur de s'en rappeler, plaisante Marc, de son bon rire franc.

- Et le karma, c'est quoi, ce truc?

- C'est l'ensemble de tes possibilités ou de tes handicaps dont tu disposes pour tes expériences dans cette vie.

- Les gènes?

- Non, rien à voir. Le karma est au-dessus des gènes, il les détermine, même.

- Mais c'est matériellement impossible de...

- Ah je t'expliquerai ça une autre fois, mademoiselle l'adepte, il se fait tard, je vais aller me coucher.» Il rit gentiment, laissant Brigitte perplexe. Après la Mère Grand et son doigt de Dieu, c'est Marc avec la méditation. C'est un peu déroutant de voir un Dieu qui n'existe pas lui jouer des tours à tout bout de champ. Tout de même Brigitte ne peut accepter cet arbitraire d'un être suprême à la volonté capricieuse et impénétrable. Pour elle, surtout, seule existe la matière: les esprits, les autres univers de l'astral, l'âme même lui semblent de pures inventions. Elle ne peut accepter tout ce fatras de croyances contradictoires des religions: si il y a contradiction, c'est bien qu'il y a erreur quelque part, non? Pour elle, tout est simple: la conscience lui permet de se rendre compte de la Beauté de l'Univers, d'être heureuse des moments harmonieux passés dans la nature ou en compagnie d'amis, ou en partageant une activité utile. Les seuls problèmes, ce sont le mal qui vient tout gâcher et la mort qui y met une fin intolérable.

* * *

Il serait assez oiseux de raconter ainsi toute l'année de Brigitte. Elle fait des choses importantes avec son groupe, et en retire un grand plaisir malgré les algarades qui reviennent plusieurs fois. Elle continue à fréquenter également les soirées et fins de semaines qu'organisent Marc et Yolande, et en tire aussi un plaisir certain, tout en évitant les discutions sur la spiritualité. Ce travail petit à petit réveille en elle les richesses intérieures qui dormaient.

Question études, Brigitte perd pied de plus en plus, mais elle n'en a cure maintenant. Elle n'est sans doute pas la première étudiante sérieuse et sincère à être écoeurée par un petit prof qui falsifie les notes. Il faut bien dire aussi que ces études lui paraissent maintenant inutiles: tout ce qu'elle apprend avec les écologistes et avec Marc est du niveau au dessus... Même si ce n'est pas encore un corps de connaissance organisé. Alors Brigitte ne met plus ses notes à jour, se contentant d'assister aux cours. Elle se permet même de sécher ceux qui l'intéressent le moins. Le seul cours auquel elle participe sérieusement est celui de Daniel, un prof lui aussi toujours en cravate et costume noir, mais tout à fait sympathique et entraînant. Chance pour Brigitte, qui lui sera bien utile plus tard, Daniel est un fan de Popper, le fameux épistémologiste des sciences, dont il ne manque jamais d'expliquer les principes. Brigitte se surprend à souhaiter que Daniel lui mette de meilleures notes, pour compenser celles de l'autre, mais il ne confond pas camaraderie et copinage. Il tient, lui, à sa dignité de professeur.

La santé de Brigitte se dégrade aussi. Malgré les conseils de Marc et de Monique, elle ne trouve rien de mieux que de continuer à manger au restaurant universitaire, n'ayant plus guère le courage de se faire la cuisine. Ce lieu lui paraît maintenant sinistre et triste, surtout les noires soirées d'hiver, mais elle se raccroche à l'illusion de chaleur humaine, de lumière, qui règne à l'intérieur de ce bâtiment brillamment éclairé dans la nuit du campus. Toutes ces discutions, toutes ces soirées entre camarades, dont maintenant il ne reste rien! Toute cette agitation, toutes ces paroles qui n'ont rien construit! Sa dépression se répercute sur l'humeur de Brigitte, qui devient susceptible et désagréable, au point qu'elle prend mauvaise réputation dans le groupe écolo.

Que ne suit-elle le conseil de Roger! Au lieu de prendre ses amis comme ils sont (d'ailleurs les écologistes n'ont jamais prétendu être parfaits ni représenter une pensée achevée, idéale) la voilà qui devient exigeante, cherchant partout les contradictions et les défauts. Inutile de préciser qu'elle en trouve toujours! Mais si elle se fait remballer, ce n'est pas toujours parce qu'elle a trouvé du vin bio sous les tracts. Elle est prise entre son poignant désir de relations chaleureuses, de lumière, et son horreur de tout ce qui cloche. En toute situation, Brigitte, dans sa maladroite quête de perfection, bute toujours sur les détails qui ne vont pas... Quand ce ne sont pas des détails, mais des problèmes réels et graves, comme pour le vin bio et quelques autres du même acabit, alors Brigitte vit de véritables drames qui la minent encore davantage: Mais que ce monde est pourri! Mais que tous ces gens sont laids! Même ici, même avec ces personnes qui représentent pourtant l'élite de l'humanité, tout va de travers.

A force, même Monique est fâchée contre Brigitte. Pire encore, Marc se montre maintenant un peu distant. Mais quel est le sens de cette vie absurde qui nous montre le meilleur et sans arrêt nous en frustre?

Brigitte a tant soif de lumière qu'elle n'ose plus éteindre la lampe de sa chambrette, le soir... Même les néons factices de la ville lui semblent moins désagréables que l'intolérable obscurité où elle se débat... Brigitte se reprend à penser aux autres planètes, aux extra-terrestres, et à espérer beaucoup d'eux: qu'ils viennent la chercher, ou au moins la contacter, la conforter d'une façon où d'une autre, mais que cesse cette intolérable angoisse de se dépatouiller seule, sans savoir pourquoi, dans ce monde obscur, douloureux et déroutant!

Il faut dire que Brigitte a mis à jour ses connaissances sur le sujet: elle a lu tous les livres de Roger sur les extraterrestres et sur les OVNI. Elle a été voir «Rencontres du Troisième type» qui a été pour elle une rencontre du premier ordre. Que les extraterrestres viennent visiter la Terre à bord de vaisseaux prodigieux lui paraît maintenant une évidence, également qu'ils sont bons et bienveillants, même si les preuves en sont bien rares! Une si éblouissante beauté rend encore plus sombre et décevant le monde dans lequel elle se débat.

Elle rêve souvent de lignes électriques, de ciel de plomb et autres symboles désagréables: des feux d'où émanent de ténébreuses fumées de caoutchouc ou de kérosène. Curieusement ces rêves alternent avec d'autres très beaux, de charmants paysages ou des maisons de fleurs. Mais on y accède par un escalier fragile et instable, où menace la chute mortelle. Si ces rêves deviennent plus fréquents, en même temps ils se banalisent, perdent de leur impact, de leur fraîcheur. De même pour le rêve de la planète de glace, qui revient deux ou trois fois. Il est moins précis, moins surprenant, mais les présences s'affermissent, en restant toutefois insaisissables. Une fois elle entend clairement une étrange et fort belle voix, très haut perchée, mais bien virile, chaude et profonde comme une voix de basse. Cette voix lui parle, lui tient de fort beaux propos, qui sont comme un baume sur son coeur. Tout est simple et parfait, très puissant, et, curieusement, très personnel, comme l'amour... Malheureusement quand elle se réveille... Elle est totalement incapable de s'en rappeler un seul mot!

La fin de l'année scolaire voit s'accentuer la débâcle. Inutile de préciser qu'elle n'a pas son D.E.U.G. Beaucoup par la faute du petit prof véreux, mais aussi pour ne pas s'y être vraiment mise. C'est fort gênant, car ainsi elle n'a plus la possibilité de continuer à la faculté.

Inutile de préciser non plus que son père n'apprécie pas. Il sait bien que Brigitte passait, surtout vers la fin, plus de temps au local écolo qu'aux cours. Il met sur le compte de cela l'échec de sa fille. Il ne dit rien, mais à la maison Brigitte sent l'ambiance tendue, orageuse. Elle surprend même de violents échanges entre ses parents, dont elle ne perce pas la teneur, si ce n'est bien sûr que ça la concerne. Pire: cette année elle ne reçoit pas l'invitation à aller chez sa grand-mère! Dur pour elle! Rester en ville tout l'été! Certainement l'intervention de son père...

Elle aurait au moins pu trouver le réconfort de Roger: mais voilà, il a sa licence et aussitôt le voici parti, sans demander son reste, pour son île natale, le Soleil, les ananas et sa tendre Rita. Que peut donc bien faire un licencié es-sciences en Guadeloupe? Roger n'en avait jamais parlé, mais apparemment cela ne lui posait pas de problème.

Même les écologistes se dispersent pendant les mois d'été. Il y a bien les grands stages de Marc et Yolande, mais elle ne peut tout de même pas leur demander de lui faire cadeau de l'hébergement pendant quinze jours! Car pour Brigitte le drame est là: plus d'études, plus d'argent. Tout au plus, son père accepte de régler le loyer de sa chambrette, le temps qu'elle trouve du travail.

Brigitte quitte le monde étudiant et entre dans celui du travail dans les pires conditions, elle qui avait tant redouté ce moment... Petits boulots, chômage, misère... Et solitude. Ce radieux été est pour elle une noire période, où elle traîne sa tristesse d'un emploi de conditionnement de légumes (Quinze jours, ou plutôt quinze nuits) à un de distribution de prospectus idiots à des gens qui s'en fichent (trois semaines) sans compter une journée par ci, une par là, où elle se fait virer tout de suite, incapable de soutenir le rythme inhumain qui lui est demandé. Quelle vexation, quelle étrangeté surtout! Que la conscience et la méditation lui semblent loin! Son esprit encore imprégné du marxisme tranchant de ses anciens amis de faculté découvre l'«horreur de la condition ouvrière», qui est en fait le lot quotidien de la masse des gens. «C'est pas écolo, travailler ainsi dans une usine» se dit-elle, dans un atelier où on lui demande de nettoyer des bidons suspects. Elle est plutôt soulagée d'apprendre qu'elle n'est pas retenue pour ce poste.

Curieusement le «négrier», comme on appelle en termes prolétariens l'agent intérimaire, semble prendre Brigitte en sympathie et lui déniche finalement un poste d'emballeuse à la chaîne, qu'il qualifie de «peinard». Toute la journée, dans le rythme métallique lancinant des machines, Brigitte enfile des bouteilles dans des cartons. Encore heureux, ce n'est pas du vin! Au moins elle est assise, et le travail ne commence pas trop tôt. (Elle a du mal à se lever!) Malgré toutes les avanies, Brigitte consacre son reste de vitalité à s'accrocher désespérément à ce poste. Elle n'a pas le choix de toute façon.

Elle est bien obligée d'arrêter le restaurant universitaire: elle ne peut plus acheter de tickets, seul le restaurant le plus lointain reste ouvert, et de toute façon le campus vide de sa joyeuse (et superficielle) animation lui paraît maintenant intolérablement triste.

Aussi elle se fait à manger. Heureusement elle a un livre de recettes végétariennes et se met à préparer ses repas, quoique difficilement, car le travail la fatigue beaucoup. Pour le midi, elle se garde des plats froids dans une musette, afin de s'éviter la cantine. Elle s'accroche désespérément aux exercices de relaxation, mais cela devient très difficile, car le moindre bruit inopportun la dérange, voire la met en colère. Inutile de préciser que les moments de silence total sont rares en ville...

Elle a échappé à la misère, à la mendicité, et se retrouve avec suffisamment d'argent pour se permettre quelques fantaisies, comme de goûter à des fruits exotiques. Il est vrai qu'un salaire, même minimum, permet largement à une personne seule de vivre! Mais sa situation n'est pas reluisante: elle ne pourra pas tenir le coup longtemps, et de toute façon c'est un travail précaire: la titulaire normale du poste est malade et reviendra vraisemblablement dans trois mois, quatre au plus.

Revoici Septembre, et le retour des membres du groupe écologiste. Brigitte se sent paralysée à l'idée d'y retourner. Elle ressent sa situation comme un échec philosophique. Elle qui avait tant critiqué «les idiots qui ne pensent qu'au boulot», la voici à son tour rivée à une chaîne. Elle qui critiquait les producteurs d'aliments biologiques de vouloir faire du commerce, d'en tirer une rémunération, au lien de participer à un réseau d'entraides économique hors du système de l'argent, la voilà qu'elle est dans ce système de l'argent jusqu'au cou. Ce n'est pas une figure de style: souvent les piles de cartons la cachent complètement dans son coin. Brigitte est mortifiée, vexée, humiliée. Elle est devenue... comme tout le monde! Il ne pouvait assurément rien lui arriver de plus désagréable.

Surprise: comme elle n'apparaît pas au groupe, Monique vient lui rendre visite dans sa chambrette! Une Monique toute gentille, qui semble avoir totalement oublié que deux mois plus tôt elle traitait Brigitte d'hystérique. La conversation ne démarre pas vraiment: Brigitte ne joue pas le jeu. Elle est, comme on l'a vu, humiliée. Tout de même elle lui explique sa situation: Monique compatis, mais aussi tente de dédramatiser: «Mais on en est tous là! Le monde actuellement est comme cela, c'est ainsi, inutile de se taper la tête aux murs. Moi je travaille bien à la banque, et José fait de l'informatique, et Pierre vend des vêtements. Tout le monde est passé par là! Bien sûr pour une idéaliste, c'est dur, mais il faut bien travailler dans le monde tel qu'il est! C'est juste dommage que tu n'aies pas un travail en rapport avec tes études!» Ces tentatives pour consoler Brigitte sans vraiment partager avec elle la Sensibilité ne font effet que bien superficiellement. C'est même pour elle une vexation de plus, que de se sentir ainsi tiraillée par les sentiments, tout en voyant bien qu'une fois de plus on élude les véritables questions. Pour finir elle dit au revoir à Monique, mais sans penser retourner au groupe.

Brigitte n'ose extrapoler, à partir du groupe écolo, ce que ça doit être ailleurs. Elle en a quelques échantillons, à son travail, qui ne la rassurent guère: remarques grotesques voire obscènes, peste tabagique omniprésente, conversations sans but ni direction, d'une stupidité affligeante...

Le seul avantage dans sa situation est qu'elle a de l'argent. Piètre consolation! Elle n'ose le dépenser et épargne pour voir venir. La personne qu'elle remplace est toujours malade et a même des complications, ce qui retarde l'échéance. Etrange de spéculer ainsi sur la santé d'autrui! Quel monde distordu! Brigitte vivote jusqu'à l'orée de l'Hiver, sans aucune raison d'espérer. Au contraire, par la fatigue de son travail, elle appauvri encore sa santé. Sa nourriture est maintenant en grande partie biologique et pratiquement végétarienne, mais maladroitement équilibrée: trop de céréales et de fromages, peu de fruits. Elle n'en tire donc pas tant qu'elle pourrait l'espérer, sans compter que les toxines de toutes ces années de viandisme se bousculent maintenant au portillon.

Ses rêves se font souvent sinistres, pleins de fumées. Elle n'ose toujours pas retourner au groupe écolo, avec qui elle pense avoir définitivement rompu. Mais elle ne voit rien d'autre pour le remplacer. Elle se torture à nouveau avec ses faux espoirs de beaux vaisseaux galactiques qui viennent la libérer de cette incohérente suite de jours inutiles. Elle en arrive au moment où l'idée d'en finir point dans sa tête. D'abord doucement, comme un fantasme discret, puis ouvertement. Elle s'en défend, mais après tout, si personne ne vient la chercher, c'est sans doute qu'il n'y a personne. Pourquoi alors se torturer à attendre? Elle se sent être le jouet d'une monstrueuse machination que la matière joue à la conscience. Refusons donc d'en être victime inutilement: de toute façon la matière gagnera toujours, puisque la conscience dépend totalement de son bon vouloir pour le maintient des subtils et ô combien délicats arrangements nerveux qui lui sont indispensables.

Brigitte a beau se battre, ces funestes pensées en arrivent à devenir tentantes: la dépression nerveuse ne lâche pas si facilement sa proie. A Brigitte tout paraît froid et noir, où qu'elle aille, surtout qu'à cette saison, elle arrive à son travail bien avant le jour, et en ressort à la nuit tombée. A quoi sert-il de vivre sans voir le Soleil? La tristesse est poignante quand, au sortir de l'atelier, elle aperçoit juste une vague lueur violacée, comme un dernier espoir qui s'évanouit, sur ce fond de ciel qui paraît si noir, si sinistre, quand on est ébloui par les lumières de la ville...

En rentrant de son travail, elle évite les avenues bruyantes et passe par une petite rue qui surplombe la voie ferrée, derrière la gare. Il n'y a personne, et juste quelques petits réverbères peinent à dissiper l'obscurité. Seule une barrière la sépare des installations électriques haute tension. Juchés sur des poutrelles de fer, d'étranges engins aux noires silhouettes semblent l'attendre... Enjamber, juste sauter et attraper la grosse tresse de cuivre verdâtre, et tout est terminé, proprement. Plus de petits profs vaniteux, plus de faux écolos pinardiers, et surtout plus de cette obscurité crasseuse qui semble coller partout... Elle hésite, en proie à un furieux combat entre le désir d'en finir et celui de vivre, d'espérer malgré tout. En se disant «juste pour voir si c'est possible», elle lève une jambe, pose le pied sur la balustrade, reste ainsi un moment, prend appui sur les mains pour lever l'autre pied...

«Mademoiselle!»

Stupéfaite, elle se retourne, reposant prestement ses pieds au sol, affreusement confuse d'avoir été surprise dans cette posture, dont le sens n'est que trop évident...

L'inconnu qui la dévisage semble aussi embarrassé qu'elle. Sans doute observait-il son manège depuis un moment, car elle ne l'a pas entendu s'approcher. A la lumière pâlotte d'un réverbère un peu lointain, il lui semble un homme tout à fait ordinaire, la cinquantaine, assez grand, vêtu d'un pardessus mastic, avec une épaisse sacoche brune de fonctionnaire ou de comptable. Son visage est dans l'ombre, et elle ne le verra même pas, car il tourne le dos à la lampe. Sans doute rentrait-il de son travail, comme elle, par ce raccourcis. Tout à fait le genre dont elle aurait vite diagnostiqué: «C'est un type complètement dans l'ancienne société!»

Les lames en faucille des sectionneurs, rongées par le feu électrique, lui semblent soudain des cornes de démons... Qui ricanent impitoyablement de son indécision: «Alors tu ne veux plus venir avec nous?!» Ces appareils inquiétants, monstrueuses productions de la névrose rationaliste, ce faible bruissement électrique... Qu'ils sont soudain sinistres et lugubres! L'espace d'un instant, dans son esprit, se dessine avec une intensité surnaturelle l'entrée d'un tunnel de ténèbres absolue, un gouffre abominable: la mort... Sans l'inconnu, elle serait... Quel geste irréparable allait-elle accomplir, à quel piège a t-elle échappé...

«Je... Mademoiselle, bégaie l'inconnu, tremblant d'émotion, je ne pense pas que cela aurait résolu votre problème, savez-vous...»

Ils restent un moment ainsi, sans savoir quoi se dire. Face à la mort, tout le monde est à égalité, personne ne triche, il faut bien parler des vraies choses. Les rôles superficiels, l'âge, le sexe, la nationalité sont abolis. Ils se regardent comme deux humains conscients et totalement ouverts, et se comprennent. La chaleur de son âme. Est-il croyant ou matérialiste? Cela même importe peu.

Puis, comme Brigitte, muette de trac, tente deux pas pour s'éclipser, l'inconnu, soudain inspiré, ouvre sa sacoche, cherche un peu et en sort un livre à la couverture noire, et le tend à Brigitte, qui ne peut pas ne pas le saisir. «Voici, vous y verrez peut-être une solution. En tout cas je vous le dit, rien ne vaut la Vie, quelles qu'en soient les difficultés.» Puis soudain il s'éloigne, encore tremblant.

Fort étrangement à cette saison, un grillon bruisse dans les touffes d'herbe, au faîte du talus de briques encore tièdes du soleil de la journée. De l'autre côté de la petite rue, une rangée de jardins, une petite maison avec une fenêtre toute dorée d'où arrivent des rires d'enfants et des bouffées d'un voluptueux parfum de vanille. Les étoiles semblent apparaître soudain et faire signe, amicales comme pour dire: «Tu nous avais oubliées?»

Brigitte reprend son chemin vers la vie, puisque la mort n'a pas voulu d'elle.

CHAPITRE 7

UNE NOUVELLE ETAPE

(sommaire)

Encore pâle, Brigitte arrive à son immeuble et... tombe pile sur Monique et Yolande, qui redescendaient juste l'escalier, ne l'ayant pas trouvée chez elle.

«Briigiiite! On ne te vois plus! On se demandait si tu n'avais pas été ensevelie sous tes cartons! Clame l'exubérante Monique.

- A la maison on fait une petite fête ce soir, ajoute Yolande de sa voix éternellement douce, et on a pensé que ce serait bien de t'inviter!»

Brigitte, qui marche dans du coton, et assiste à ses mouvements comme une étrangère, sait juste bafouiller des bonjours. Quoi faire d'autre que d'accepter? Nerveusement elle enfouit le livre à la couverture noire au plus profond de sa musette, comme s'il avait le pouvoir de révéler les inavouables moments qu'elle vient de vivre. Le temps de trouver la petite voiture blanche de Monique, et les voilà parties, Brigitte assise derrière, parmi des monceaux de légumes.

Etrange, Monique et Yolande, que beaucoup de choses séparent en fait, semblent s'entendre parfaitement.

«Eh bien, Brigitte, tu es toute pâle! On dirait que tu viens de rencontrer la mort en face! S'inquiète Monique, qui ne pense pas si bien dire.

- Non, je n'ai pas... Je... Je suis un peu fatiguée» Manque de gaffer Brigitte.

«Ton boulot ne te réussit pas. Tu as l'air comme éteinte. Tu n'es pas faite pour trimer dans un atelier plein de ferrailles hurlantes, toi.

- Oh non, pas du tout!»

Marc et Yolande habitent une assez grande villa, dans un coin de banlieue calme où l'on peut même dormir la nuit. En plus du local en ville où Brigitte avait coutume de venir au yoga, ils ont ici une assez grande salle réservée à la méditation. C'est un sous-sol, il fallait bien ça pour se soustraire aux tondeuses à gazon, chiens et autres radios qui ici accaparent l'espace sonore le jour.

Tout dans cette maison est calme et reposant. Dans les pièces sobrement meublées, aux murs pastel, seul un instrument musical hindou ou une petite étagère à encens évoquent la spiritualité des habitants. La cuisine et le bureau sont très ordonnés, sans aucun objet inutile. La salle commune s'orne d'une vaste bibliothèque, bien entendu entièrement consacrée à la spiritualité et sujets voisins, ainsi qu'un large choix de cassettes de musiques classiques, hindoues, de relaxation, de musicothérapie...

Marc accueille chaleureusement Brigitte de sa voix grave et bien timbrée. En sa présence, tout est simple et vrai. Il lui fait les honneurs de la maison. D'autres invités sont là aussi, que Brigitte ne connaît pas.

C'est une agréable soirée qui commence avec un excellent repas végétarien, mais alors vraiment pas «étriqué»! Qu'on en juge: après les crudités arrosées d'une excellente sauce à base de persil mixé avec de l'huile, du citron et un peu d'ail, voici des choux farcis, du pâté végétal, plus du seïtan qu'a amené Monique avec une sauce à la tomate, et enfin des gâteaux aux raisins secs, de la tarte, de la crème de tofou aux fruits... Le tout généreusement arrosé d'un excellent muscat, du jus, pas du vin naturellement!

Heureusement on n'est pas obligé de goûter à tout!

Brigitte est habitée par d'étranges sentiments. Elle assiste comme une étrangère, comme si cela ne la concernait pas. Mais en même temps une douce tentation naît en son coeur: tout effacer, tout oublier le noir et le désespérant, et renouer avec cette camaraderie chaleureuse... Elle sent le piège: oublier ses doutes... Et son idéal avec, comme si c'était lui qui était la cause de ses souffrances! Non, un tel renoncement serait pire encore que la mort.

Toute la soirée la conversation animée roule sur tous les sujets chers aux écologistes: actualités, nouvelles des uns et des autres, réunions de relaxation, qui ont l'air d'enchanter Monique.

Brigitte reste à peu près silencieuse, mais vers dix heures, Marc l'aperçoit soudain qui bâille et somnole. «Brigitte, ça va te faire un trajet pour revenir chez toi, et Monique a encore envie de rester un moment: elle pourrais te ramener, mais...

- Ben, je me débrouillerai. Je peut rentrer maintenant à pied.

- Oh écoute tu as l'air tellement fatiguée! On ne t'entend même pas, toi qui étais toujours la langue la mieux pendue! En plus je voulais te montrer des trucs, mais à tête reposée, demain par exemple. C'est Samedi, tu ne travailles pas.

- Non, mais...

- Tu n'as qu'à aller dormir dans la chambre d'invités. Il y a tout ce qu'il faut.

- Mais non, je...

- Ecoute, viens voir, tu as des couvertures et ici le bouton du radiateur, pour ne pas avoir froid.»

Bon gré mal gré, voici Brigitte couchée comme une enfant dans la petite chambre où plane une légère et indéfinissable senteur. Un joyeux brouhaha lui parvient encore de la salle commune et... Elle avait bien besoin de repos!

° ° °

Le lendemain... Brigitte se sent bien. A son réveil il est déjà neuf heures. Quel calme ici... Forcément: les vitrages sont doubles. Il suffit d'ouvrir la fenêtre pour en constater les avantages! Le silence est une denrée précieuse pour laquelle Marc et Yolande n'ont pas hésité à mettre le prix.

Elle ne sait trop que faire, ne voulant pas abuser de ses hôtes. Marc est invisible, Yolande fort discrète, et Anita, une autre invitée, occupée au bureau, sans doute à recopier des listes d'adresses pour trouver des stagiaires.

Aucune trace n'est resté du festin d'hier, juste le sol encore humide de la serpillière. Soudain Brigitte réalise qu'elle a oublié sa musette dans la salle commune! Rien de grave: elle la retrouve soigneusement posée dans un coin. Dedans il y a... Elle a presque envie de le mettre au feu, sans même regarder de quoi il s'agit. Quelle horrible scène hier! Si l'inconnu n'avait pas surgi si opportunément, elle ne serait maintenant qu'un pitoyable tas de cendres... Et Marc, et Yolande, et Monique, au lieu de vaquer à leurs occupations un sourire serein aux lèvres, seraient maintenant en proie aux affres du chagrin...

Marc paraît enfin.

«Bonjour, Brigitte! Bien dormi?

- Bonjour! Très bien, quel calme ici!

- Tu as l'air mieux, tout de même.

- Ah!...

- J'ai su par Monique que tu t'intéressais aux musiques de relaxation, veux-tu en écouter quelques-unes? Je viens d'en recevoir de nouvelles de Californie.»

Brigitte parcours les titres, les noms: Deuter, Kitaro, Iasos, Aeoliah, et d'autres dont elle n'a jamais entendu parler. Sans le savoir, elle a la chance d'avoir sous les yeux, encore réservé aux initiés, ce qui sera plus tard le classique, le meilleur du vingtième siècle finissant, ou les émouvants balbutiements des merveilles du vingt et unième. Curieux pourtant, Aeoliah lui semble un nom familier, tout chargé d'émotion comme un indéfinissable souvenir d'enfance. Pour finir elle tombe en arrêt sur un titre dont Roger lui avait dit grand bien.

Marc la laisse gentiment s'installer, puis repart dans sa chambre, où il a sans doute à faire. Anita et Yolande échangent de temps à autres des paroles d'activité, ou quelques rires, de la cuisine au bureau. Des taches de soleil explorent lentement les motifs du tapis. Une petite image naïve de Christ souriant, toute en pastels, semble faire un clin d'oeil amical à notre amie.

La musette est là, sur le divan, à côté de Brigitte. Et si... Comme les premiers arpèges aériens commencent à résonner dans les écouteurs, Brigitte, prise d'une irrésistible impulsion, tire un peu le livre... Quel titre étrange? Comment peut-il y avoir... Elle lit l'exergue, et...

Imaginez Brigitte, encore toute secouée de sa triste mésaventure, au son du puissant «Timewind» du compositeur Klaus Schultze, musique grandiose dont les lentes et irrésistibles pulsations pulvérisent méthodiquement toute mesquinerie pour vous porter tout pantelant jusqu'aux étoiles, Brigitte découvrant «La vie après la vie» de Raymond Moody, sujet d'actualité brûlante pour elle!

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce livre important, sachez que Raymond Moody est un psychiatre américain, frappé par une étrange histoire à lui confiée par un de ses professeurs de faculté. Rencontrant d'autres personnes ayant vécu des aventures similaires, il en a fait ce livre, un succès, aux USA du moins, où il est même à la base d'un mouvement. Ce sont des gens qui ont frôlé de très près la mort, voire qui se sont trouvé en mort apparente et sont revenus à la vie par des soins appropriés, ou même parfois miraculeusement, quand tout espoir semblait perdu. Et tous racontent à peu près la même aventure, à des variantes près, qui semble décrire ce qui serait les premières étapes d'une autre vie après la vie, c'est-à-dire de la survie de l'âme après la mort. Il est d'usage depuis d'appeler ces expériences près de la mort des «N.D.E.» (Near Death Experiments) et si vous voulez en savoir plus, lisez le livre, je ne vais pas le déflorer davantage!

Au fur et à mesure que Brigitte, transportée par les pulsations de la musique cosmique, s'avance et découvre les différents témoignages, elle passe de la curiosité à l'étonnement, puis de l'étonnement à la stupéfaction, et pour finir à l'exultation. Enfin elle découvre que l'univers ne se limite pas à la matière des physiciens! Enfin elle admet que la conscience peut exister en dehors de son support matériel habituel: le cerveau! C'est comme si devant elle un mur gris s'abattait soudain pour dévoiler un merveilleux paysage aux lumineuses couleurs, dont elle avait souvent entendu parler sans y croire... La musique s'arrête? Vite elle la remet!

Le livre de Moody prêtait le flanc à plusieurs critiques sur le plan scientifique, ce qui lui retirait beaucoup de sa valeur de preuve. Mais plusieurs autres auteurs ont depuis écrit sur le même sujet et publié des études qui contredisent pratiquement tous les arguments anti-NDE. On peut donc admettre aujourd'hui que les NDE sont un fait scientifique, donc un fait établi en lequel on peut avoir confiance. D'où provient alors le silence de la science officielle sur ce sujet (et bien d'autres)? Il est à craindre qu'il ne provienne pas d'un manque de méthode, mais plutôt d'un tabou à propos de l'esprit humain, voire d'un refus masochiste de la survie de la conscience!

Le livre emporte tout de même facilement l'adhésion de Brigitte, comme il l'a fait pour des centaines de milliers d'autres personnes de par le monde, par la sincérité des témoignages, par leur homogénéité indépendante des convictions religieuses des témoins, et cela même avec l'incroyable histoire de l'être de lumière. En plus l'exemplaire que détient Brigitte a dû certainement servir de livre de chevet à l'inconnu qui le lui a retransmis: il est élimé, un peu corné, et il y a les annotations... En face d'un des témoignages d'accidenté, cette remarque: «Comme à Oran» et un peu plus loin, concernant l'être de lumière: «Bien se rappeler ce qu'il a dit à propos de M...» (Un prénom féminin, suivi de sages conseils de conduite de vie) Encore plus loin, une coupure de journal en polonais, avec, griffonnés dessus, des numéros de pages renvoyant tous à l'être de lumière. Cela signifie t-il que l'inconnu a lui aussi vécu la même incroyable aventure que les témoins du livre? Quel homme était-il donc, sous ses apparences de banal gratte-papier? Quel message a t-il reçu des envoyés de l'Infini? Qu'a t-il donc choisi de faire de sa vie, après cette formidable expérience? Combien sont-ils parmi tous ces gens en apparence ordinaires, dans la rue, au travail, a être revenus de là d'où l'on ne revient pas, rien que pour aider les autres à progresser?

Mais il y a d'autres choses encore. Le tunnel. L'ouverture infiniment ténébreuse où s'engouffrent les mourants. Justement la veille, qu'a vu Brigitte, quelques fractions de secondes après que l'inconnu ait interrompu son geste fatal? L'entrée d'un gouffre, d'un tunnel! D'une noirceur inimaginable! Elle aurait pu penser que cette vision était simplement une image mentale, induite dans son esprit par la présence de la mort et de ses hideux instruments, mais voilà que les témoins du livre évoquent exactement cette même image, toute fraîche encore dans la mémoire de Brigitte!

Dans un des témoignages, également, le personnage ne s'est pas trouvé en mort apparente, mais seulement face à une mort imminente, $ prisonnier dans une cuve qui commençait à se remplir d'acide. Alors qu'il se préparait à mourir, sans espoir, une «voix intérieure» lui a indiqué très exactement la sortie, en un temps extrêmement bref, comme si était intervenu un autre lui-même super conscient, parfaitement maître de la situation et de son corps. Brigitte ne peut en aucun cas refuser d'admettre cette nouvelle péripétie, pour invraisemblable qu'elle soit: Il lui est un jour arrivé exactement la même chose à elle! Un accident bête, qu'elle avait ainsi évité étant adolescente. Elle marchait tranquillement dans une rue, sans se douter de rien, quand soudain, une voix intérieure cria «STOP» et son corps se figea net, comme plaqué par une puissante poigne: une lourde casserole de fonte éclata à ses pieds, tombant du douzième étage, juste là où elle se serait trouvée sans la providentielle intervention. Tout se passa si vite qu'elle n'eut pas le temps d'esquisser une pensée, et encore moins un réflexe! Elle n'avait jamais confié cette étrange histoire à personne, même pas à ses parents. Comment parler de telles exceptions aux lois ordinaires de la vie? Comment les intégrer dans une conception matérialiste de l'univers? Brigitte, comme beaucoup d'autres, avait laissé ce trésor dans un coin sombre et poussiéreux de sa mémoire, faute d'en connaître l'exacte valeur... Elle aura l'occasion d'y réfléchir encore, comme nous le verrons.

Après la mort, la parole est alors à l'âme seule, qui, indestructible par quoi que ce soit de matériel, continue d'exister même quand on ne la voit plus s'exprimer à travers le corps. Elle est alors immergée dans un nouveau monde ou seul compte l'esprit et ses productions, qu'elle perçoit comme dans un miroir. Quel Bonheur bien mérité pour les idéalistes! Quelle honte pour la moindre erreur! Quelle tragédie atroce pour ceux qui ont consacré leur vie au rien ou au mal! Car face à la mort, aucun rôle ne tient plus, aucun mensonge. On ne peut même plus se mentir à soi-même, ni s'auto-justifier, pas même se mettre des oeillères. Tout le monde est à égalité face à la Vérité, le bon et le criminel, le puissant et le misérable, le simplet et le grand Sage. Les personnages de Moody culpabilisent beaucoup pour des peccadilles. Imaginez le sort d'un tyran qui ressent toutes les souffrances qu'il a infligées, sans échappatoire possible, sans même la consolation d'être innocent...

Quand Brigitte arrive au chapitre consacré au suicide, elle frissonne rétrospectivement! L'inconnu qui l'a sauvée ne risquait guère de se tromper en affirmant: «Je ne crois pas que cela soit une solution à votre problème». Non, ce n'était pas une solution, et qu'est-ce qu'elle aurait raté! Rien que la lecture de ce livre et cette formidable musique valaient tous les sacrifices! Comme les musiques criardes que les radios vomissent à longueur de journée lui paraissent maintenant loin dessous!

Enfin quand elle re-émerge dans la maison de Marc et Yolande, l'après-midi est bien avancé. Ses yeux la piquent, comme après avoir pleuré. Elle a même sauté le repas et Marc a soigneusement évité de perturber sa lecture, la voyant si prise. Il lui sourit maintenant, tandis qu'elle passe sa main dans ses cheveux en désordre, et étire ses membres ankylosés.

«Tu avais tellement l'air absorbée dans ta lecture que tu ne nous a même pas rejoints à table! Qu'est-ce que c'était? Ah! Le bouquin de Moody! Je l'ai aussi, même en deux exemplaires, ici. Justement j'avais comme envie de te le montrer. C'est un livre qui a fait beaucoup de Bien, qui a confirmé beaucoup de choses dont nous nous doutions déjà.»

Comment, il savait, et il ne lui avait rien dit? Brigitte, un instant, en veut à Marc, mais elle réalise vite que c'est de sa faute: aurait-elle accepté, si Marc lui en avait parlé six mois plus tôt? Sûrement pas. Si elle n'avait pas été aussi fière de son matérialisme, elle aurait compris plus tôt, et ne serait pas passée par de tels moments. Elle était donc complètement bouchée! Marc lui parlait de preuves, et elle n'en a pas eu une, mais dix! Le rêve des sillons de Ganymède, qu'elle a vus à un moment où aucun humain n'aurait pu les imaginer, la sur-conscience qui lui évite un accident, le doigt de Dieu de sa Mère Grand, l'inconnu surgissant si à point, et, comme si cela ne suffisait pas, en plus maintenant sa vision du tunnel! Tout s'éclaire maintenant dans son esprit, comme les pièces d'un puzzle, qu'à force de chercher on avait fini par penser qu'il ne représentait rien, et tout à coup elles se mettent en place et révèlent la Vérité!

Comment avait-elle pu rester si longtemps attachée à ces conceptions étroitement matérialistes? C'est qu'elle avait fait naïvement confiance aux scientifiques, ou du moins à cette catégorie très particulière de scientifiques qui régulièrement accaparent les médias, pour refaire le monde avec leurs catastrophiques bricolages: nucléaire, armes à laser, terrifiantes manipulations génétiques... Ou pour brailler en coeur contre la parapsychologie, les ovnis, les médecines douces, en maintenant soigneusement l'amalgame entre les plus lamentables supercheries et les démarches authentiques. L'attitude de ces pseudo-scientifiques là, elle le comprend maintenant, est une attitude de croyance, une croyance dans le pouvoir absolu de la science, une religion de la matière déifiée, appelée scientisme, une psychologie irrationnelle tout à fait similaire à celle des prélats d'autrefois qui condamnèrent Galilée, et se mêlèrent de décréter la vérité physique au nom du dogme religieux. Aujourd'hui les scientistes légifèrent au nom de la physique en matière spirituelle, et même en morale! Quelle naïveté!

Brigitte, qui a fait un peu d'épistémologie en faculté (la science de la connaissance) n'a en fait pas perdu son temps: Elle comprend mieux les fantastiques possibilités de la science dans le domaine matériel, et ses étroites limites dans le monde de l'esprit, où elle est inopérante, du moins sous sa forme actuelle. Quant à la biologie, où matière et esprit sont si inextricablement liés, cette science matérialiste arrive certes à des connaissances, à des résultats, mais si caricaturalement déséquilibrées qu'elles se révèlent souvent plus calamiteuses que l'ignorance...

Inutile de préciser qu'après cette révélation éblouie de la survie de l'âme, Brigitte revient souvent chez Marc et Yolande, où elle a une invitation permanente. Elle se familiarise très vite avec les conceptions spiritualistes de l'univers, et discute avec Marc, de tout ce qui concerne la spiritualité. Marc conçoit, assez classiquement, l'univers comme une création dont le but est d'être heureuse par elle-même, par une infinité d'expériences de vie différentes et harmonieuses, dans une infinité de plans d'existence, avec chacun des conditions différentes. Certains de ces plans sont purs sentiments, pures vibrations de l'âme. D'autres ressemblent aux plans matériels, mais d'une matière qui obéit docilement à la pensée, comme dans les rêves ou l'imagination. D'autres enfin sont matériels, comme le nôtre, mais avec des propriétés variées. Tous ont en commun l'Harmonie, la Beauté, le Bien, sauf quelques exceptions, comme sur Terre, où les choses ont (provisoirement) dévié de leur cours normal, entraînant l'apparition du mal. Le mal est essentiellement un manque, l'absence de Beauté, de Bonté, d'élan vers la Merveille. Pour s'en sortir, il faut éveiller la Conscience et ses Vertus, par une suite d'exercices et d'expériences de vie appelée chemin spirituel, qui conduit à la réalisation de soi, à l'intégration dans l'Harmonie universelle et, en passant, à se libérer des désagréables conditions terrestres actuelles. Classiquement encore, Marc explique à Brigitte l'immortalité de l'âme qui s'incarne dans un corps à la naissance et le quitte à la mort, pour en reprendre un autre approprié et renaître, et poursuivre ses expériences, son évolution vers la perfection qu'elle gravit étape par étape.

Brigitte découvre des merveilles, dont elle avait en fait déjà entendu parler, mais qu'elle avait rejetées comme «matériellement impossible»: le voyage astral, où la conscience se détache du corps physique et peut aller voir ce qui se passe ailleurs, jusque sur d'autres planètes. Les histoires de médiums. Tout de même elle a du mal encore à accepter de telles choses. Mais voilà que Yolande, d'ordinaire si discrète, se confie.

«Cela m'est arrivé, parfois, de ressentir les gens, de voir ce qu'il y avait à faire pour eux. Ce n'est pas toujours facile à vivre, par exemple quand on les voit faire des bêtises mais que l'on ne peut pas intervenir. Mais c'est vraiment une joie quand on peut aider quelqu'un à s'éveiller, à évoluer. Dans ton cas j'ai toujours eu cette impression très vive, que tu étais quelqu'un de très spirituel, au fond, malgré les apparences. Marc s'en est rendu compte aussi, mais les derniers temps, il faut bien dire qu'au local écolo ce n'était pas très agréable! On s'est dit que ce ne serait qu'un mauvais passage, que tu t'en sortirais, qu'il valait mieux te laisser seule un moment. Et puis l'autre soir, quand on préparait la fête, en plein magasin avec Monique j'ai eu un flash. Ça va peut-être te paraître bizarre, même choquant, mais je te voyais en train de tomber vers des appareils électriques, et tu appelais au secours... Alors, je n'ai rien dit à Monique, qui est trop matérialiste, mais je lui ai proposé de t'inviter. Comme elle est au fond très gentille, elle n'a pas pensé du tout aux histoires du passé: elle a accepté joyeusement et voilà, on est allées te chercher. Je ne sais pas trop ce que représentaient ces choses électriques, mais de toute façon ça a été une bonne idée, non?»

Brigitte, les yeux dans le vague, le coeur battant, ne risque pas de répondre: Ainsi Yolande a eu clairvoyance de l'affreuse scène de l'autre soir! Comment oser le lui confirmer? Non, elle se taira, elle a trop honte. Plus tard peut-être. Mais tout cela qui a convergé ce soir-là pour la sauver et l'amener à cette révélation... Monique avec sa voiture, l'inconnu tombant si à propos, avec dans sa sacoche le livre et ses annotations, Yolande qui la voit à distance et la croise juste devant chez elle, la vision du tunnel, les musiques, la fête... Quel plan minutieusement organisé! Quelle admirable synchronisation! Rien n'a été laissé au hasard, tout a été fait en sorte d'arriver en son temps, à la seconde près... Qui tire donc les ficelles de ce merveilleux théâtre? Qui donc prend tant soin d'elle?

Brigitte ne vient pas chez eux rien que pour discuter. Elle les rejoint dans la belle salle en sous-sol, pour les séances de méditation. Comme on s'en sera douté, ceci maintenant l'intéresse prodigieusement! Autour de Marc et Yolande gravite tout un petit groupe de spiritualistes qui suivent les cours de yoga, de méditation, ou viennent à des séances spéciales de travail spirituel, pour leur évolution personnelle, ou pour celle de l'humanité, notamment les soirs de pleine Lune.

De temps à autres, ils reçoivent aussi la visite d'amis très sympathiques qui habitent à la montagne: Hélène et Gérard, et leurs enfants. Ils sont dans un grand mas aménagé en lieu d'hébergement où ils reçoivent des stages à la campagne, pour les médecines douces, le yoga, le Taï Tchi, ou pour de l'artisanat.

Mais surtout tous les quatre font des stages de méditation et de travail spirituel... Brigitte, dès qu'elle entend ce mot, lève une oreille attentive...

Cette fois, sans être riche, elle a de l'argent pour se payer le voyage et le stage. Elle ira chez Hélène et Gérard, à Pâques ou cet été...

En attendant, il faut bien continuer à survivre matériellement. A son emploi, la titulaire habituelle du poste qu'elle occupe est revenue à l'improviste. Brigitte ne perd pas son emploi temporaire pour autant: l'entreprise a une charge inhabituelle, aussi, comme elle est débrouillarde, on l'a gardée, à peu près à la même activité, mais dans une pièce voisine où elle n'entend plus le lancinant halètement des vérins pneumatiques. Elle est seule en fait, dans cet atelier. Tant mieux, elle est ainsi libérée des fumées de tabac, des images pornographiques aux murs et des minables discutions. Seul le contremaître vient la voir de temps en temps, ou le cariste sur son puissant chariot élévateur pour charger ou décharger les cartons. Etrange bonhomme, costaud, blond, qui semble dépourvu de tous les petits vices des autres ouvriers: il ne fume pas, ne dit jamais de grossièretés, sourit tout le temps, travaille consciencieusement mais sans jamais se stresser. Elle aimerais discuter avec lui, sans doute serait-il réceptif. Il semble cacher quelque mystère. Malheureusement tout ce qu'elle apprend de lui est qu'il est arrivé un jour du Canada et qu'après son contrat il s'en ira sans doute en extrême orient, ou au Brésil.

C'est un fait qu'elle se sent mieux. Sa vitalité revient. Est-ce d'avoir une vision plus large de la vie? De voir un horizon lumineux, et non plus un mur gris? De savoir que ses épreuves, aussi longues et pénibles soient elles, ne lui barrent pas définitivement l'accès à une vie véritable? Qu'elle pourra, quoi qu'il arrive, rejoindre tôt ou tard cette vie authentique un jour, par ses efforts? Même si c'est «ailleurs» que dans le monde matériel? Qu'elle n'est plus le jouet de quelque jeu absurde? Elle a «accepté» ses épreuves. Attention: Accepter ses épreuves ne signifie pas du tout, comme certains dangereux masochistes voudraient le faire croire, qu'il faut les justifier, leur accorder une place dans l'ordre de l'univers. Ce n'est qu'une tactique, un truc, pas un choix philosophique. Cela signifie simplement que, face à une épreuve inévitable, se débattre ou se taper la tête aux murs n'arrange rien, au contraire. Par contre accepter d'accomplir le travail, les changements de mentalités que suggère cette épreuve, relever le défi, en diminue beaucoup l'intensité et permet de continuer son chemin debout, voire de transformer l'épreuve en enseignement, de s'enrichir grâce à elle. Et cela est d'une terrible efficacité.

Elle finit par le reconnaître, d'abord comme une sensation diffuse, puis comme un nouvel état. Elle est soulagée. Elle n'a plus cette angoisse de la mort. Cette atroce angoisse de n'avoir qu'une infime portion de temps à vivre, qui peut à chaque seconde être irrémédiablement gâchée par une peccadille contre laquelle elle ne peut rien. Ce désespoir sournois et hideux, qui nous fait nous accrocher à notre petite existence personnelle, comme si rien d'autre ne comptait dans l'univers, et qui justifie «pour se défendre» tous les terrorismes, toutes les haines contre les injustices du monde. Brigitte sait maintenant que la vie continue, que la mort n'est pas une fin, mais une porte vers une autre vie, vers une vie meilleure, une porte au-delà de laquelle le mal du monde ne pourra jamais la suivre. Quelque part des forces bienveillante veillent, veillent sur la vie en général, veillent sur sa vie à elle. Jamais aucune magouille financière ou politique ne pourra mettre de bâtons dans les roues aux êtres de lumière! Jamais aucun technocrate délirant n'ira dépoétiser leurs jardins idylliques avec ses autoroutes!

Quant à la vie actuelle, bien sûr ces belles certitudes ne changent rien aux problèmes concrets de Brigitte, ni aux problèmes psychologiques de l'humanité. Mais au moins, si ici ça ne va pas, cela ne peut être dû qu'a une anomalie limitée dans le temps et dans l'espace. Ailleurs existe l'univers normal, lumineux et simple, où la vie se déroule sans aucun accident ni hiatus, sans conflit ni souffrance, selon ces lois ineffables, simples et parfaites dont précisément Brigitte pressentait l'existence depuis son adolescence, et dont ses lectures spirituelles lui confirment largement l'existence.

Et si les problèmes d'ici ne peuvent se résoudre plus vite, c'est qu'il doit y avoir quelque raison. Fort probablement, la nécessité d'un certain mûrissement, et donc de temps et de patience. Cette perspective d'un bonheur à bâtir ensemble pour quelque échéance même lointaine est tout de même plus acceptable que celle de l'atroce néant. Brigitte, bien qu'elle soit toujours dans la même poisse concrète, est soulagée, elle se sent renaître, comme un arbre qui voit revenir la pluie.

Elle mange plus équilibré, mieux préparé. La cuisine redevient une joie. Elle a cessé de se gaver de confitures, a banni les huiles raffinées et évite la viande, bien qu'elle s'offre encore de temps à autres quelques morceaux choisis. Il faut dire qu'au prix où c'est, la viande est un luxe! Tant qu'à se payer une folie, vaut mieux une mangue, c'est bien meilleur, tiens. Quant au poisson, elle s'en fait une fois... Pour en être définitivement écoeurée! Quelle peste, quand il faut laver les gamelles, après. En pensant qu'on a la même chose dans l'estomac... Il n'y a que le citron qui est bon, dans l'affaire. Alors autant se délecter de bon citron sans le salir!

Elle commence aussi à se rendre compte, et Marc le lui confirme, que ses souffrances passées viennent en fait surtout d'elle même. De son esprit qui se torture lui-même avec des attentes, des désirs. Un tel fonctionnement ne peut mener qu'à des frustrations, parfois épouvantables, toujours complètement disproportionnées. C'est facile à comprendre, une fois qu'on a mis le doigt dessus: On désire que les choses soient d'une certaine façon, ce qui est normal. Mais il y a souvent une différence, une faille, entre notre désir et ce que la vie nous donne, d'où une certaine frustration, d'origine extérieure à notre esprit. Mais si on tente de se masquer la faille, ou que l'on génère de la haine contre elle, alors son existence même devient problème, frustration. elle devient une plaie hypersensible, un objet de colère, qui se rappelle constamment à notre esprit comme une torture. La souffrance grandit totalement hors de proportion d'avec sa cause, jusqu'à l'intolérable. On en veut aux personnes de ne pas être selon notre désir, on en veut au monde, à la vie... Ce cercle est d'autant plus vicieux que l'on trouve toujours des tas d'arguments tout à fait valables et logiques pour voir que ce sont les autres ou la société qui ne font pas leur travail, ou pour se disculper soi-même, sans penser que c'est notre propre esprit qui transforme une peccadille en tragédie. Bien sûr il est juste de tenter d'éliminer les causes de frustration ou de déception quand c'est possible; le problème vient quand on se bloque sur une exigence, qu'on en fait une affaire vitale, et que notre esprit génère une souffrance tout à fait hors de proportion avec sa cause.

Brigitte se rend compte qu'elle avait naïvement imaginé ses premiers amis de faculté comme étant parfaits, d'où un énorme désappointement lorsqu'elle avait vu se manifester leurs grossiers défauts. Si elle ne les avait pas ainsi idéalisés, elle aurait été plus prudente, ne se serait pas exposée inutilement, et surtout aurait été bien moins déçue. Même chose avec le groupe écolo: si elle avait suivi le conseil de Roger, si elle n'avait pas attendu d'eux plus qu'ils ne pouvaient donner, elle aurais pu participer utilement aux activités du groupe sans en faire une souffrance de chaque instant. Elle réalise son énorme déception avec le faux écolo pinardier, alors qu'elle remarque à peine ses camarades de travail qui viennent au boulot avec une bouteille de gros rouge dépassant de leur musette. C'est qu'elle n'attend rien de ses camarades, qu'elle les ignore, alors qu'elle avait une énorme exigence de perfection envers ce fermier soi-disant écologiste. La déception ne pouvait être qu'en proportion de cette exigence, alors qu'il n'y a pas plus de raisons d'en vouloir à l'un plus qu'à l'autre. (Sauf tout de même que le fermier souillait l'image de l'écologie et manipulait ses amis, alors que ses camarades de travail sans prétentions sont en quelque sorte innocents dans leur vice)

Elle comprend enfin pourquoi ses séances de «relaxation», comme elle disait avant de dire méditation, étaient devenues très difficiles, ainsi que tout son travail de conscience à l'instant (vibrations, poésie, beauté de la nature...). Bien entendu, toutes ces activités de l'esprit demandent de la concentration, et sont donc facilement perturbées par tous les bruits inutiles ou anti-poétiques, par les plastiques qui traînent par terre, etc... Tous les gens qui font un travail de conscience (quel qu'il soit) sont gênés (parfois jusqu'à souffrir) par des bruits ou par des visions qui n'émergent même pas dans la conscience de ceux qui ne font rien de leur esprit. Mais là encore, de par la frustration d'avoir à supporter cela, Brigitte avait généré une véritable haine contre ces perturbations extérieures, et cette haine et cette colère en fait perturbaient bien plus son travail que les dérangements extérieurs eux-mêmes! Là encore, «accepter» (tactiquement, pas philosophiquement!) ces perturbations extérieures est le seul moyen d'obtenir un état de méditation un tant soit peu digne de ce nom, sans générer de frustration inutile. Brigitte essaie et obtient des résultats spectaculaires dès les premières séances!

Elle s'aperçoit même que son travail, s'il n'est pas enthousiasmant, n'est pas non plus si fatigant que cela. A tout prendre, elle éprouve un certain plaisir à ne plus le vivre comme une oppression, une exploitation. Bien sûr c'en est toujours, dans ce détestable système du salariat, elle ne l'oublie pas. Mais au lieu de se polariser là-dessus et de s'en faire un enfer, elle prend son travail comme une simple nécessité, voire un exercice de présence! Au moins elle n'y perd plus de temps. Elle en dispose même bien plus que ce qu'elle est capable de rester concentrée! Elle trouve même moyen de lier conversation avec son contremaître, qui se trouve avoir une sensibilité écologique ne demandant qu'à s'éveiller.

Elle retourne au local écolo. Mais elle essaiera dorénavant de ne plus repartir dans le système de la frustration auto-entretenue. Elle se donne une règle impérative: ne plus rentrer dans des discutions conflictuelles. Elle a compris le truc: si elle offre des conseils ou des critiques utiles à quelqu'un, et que cette personne les accepte, tout va bien. Mais c'est rarement le cas! Alors la personne s'irrite, et plus Brigitte insiste, plus la personne cherche à se justifier, se trouve des arguments, et par là s'enferre encore davantage dans son erreur, devient de plus en plus inaccessible, et se met à trouver que Brigitte «a des problèmes», qu'elle est intolérante, etc...

Tout de même Brigitte a un doute, aussi elle tente une expérience. $ Dans une première étape elle se remémore les débats qui ont ponctué la vie du groupe, à propos de décisions importantes: participer aux élections, collaborer à la lutte contre la vivisection, prendre position pour la non-violence... Elle regarde chaque fois qui a protesté ou critiqué. Pas toujours les mêmes, bien sûr. Mais ces interventions étaient toujours soutenues par des remarques, tendant à décourager, semer le doute, discréditer les personnes. Toujours les mêmes ceux-là: E... et quelques autres. Pourtant, E..., à son accoutumée, semble sympathique, adhérant à tous les enthousiasmes du groupe. Il est de tous les coups, la nuit, toujours partant pour une action pas malhonnête mais pas légale non plus... Mais dès que l'ombre d'un désaccord surgit, même amical, le voilà qui pose des questions, doute, ne comprend plus de quoi on parle, veut faire respecter la démocratie. Il ne prend jamais position lui-même, mais est de tous les brouhahas, de toutes les remarques «au fond de la classe». Au lieu de rentrer dans la discussion en cours, ses arguments complémentaires et facettes techniques, il préfère y voir des antagonismes de personnes, des manoeuvres... S'il en veut après quelqu'un, il dit que «nous» ne sommes pas d'accord avec «tes» idées. Il doute de tout, mais cela n'éveille aucun soupçon, car il est «tolérant».

$ Et sa technique se révèle diaboliquement efficace: il a presque toujours réussi, sans que personne ne s'en soit jamais douté, à faire avorter des projets, brouiller des amis, dont certains ont quitté le groupe, désidéalisés. Son attitude n'a jamais paru anormale à tous ces démocrates simplistes, incapables de refuser que l'on soulève un problème... même imaginaire. Il leur fallait avant tout «respecter» «sa vérité»... même au prix de la destruction de leur travail commun!

$ Vu comme il parle des difficultés du groupe aux candidats adhérents, comment s'étonner qu'il s'étiole, faute de nouveaux membres... Un jour une affreuse discussion s'était vue tranchée par un vote... unanime! Pourquoi donc s'être tant déchirés? Aaah, il ne comprenait pas pour quoi on allait voter, et puis la non-violence, c'est un concept catho... Pour le groupement d'achat, péremptoire, il concluait «NOUS avons vu qu'il y avait trop de problèmes». N'est-ce pas ainsi qu'il a manoeuvré également chez cet écolo pinardier, qui avait vilement agressé Brigitte. E... avait complètement escamoté la signification de cette situation, pour en faire un problème de relation à Brigitte. Monique, trop ras de terre, avait vaillamment mordu à l'hameçon d'E..., qui jetait discrètement mais habilement de l'huile sur le feu...

Et encore ne s'agissait-il là que d'un exemple grossier, il y en avait eu d'autres plus discrets, beaucoup trop d'autres...

$ Certes il aurait pu arriver qu'E... ait pour défaut le pessimisme, le doute, ou une exigence maladroite, sans que sa bonne foi soit en cause. Mais trop c'est trop! D'autant plus qu'il semble souriant, amical, libre et dégagé, le cheveu au vent, typiquement écolo. Il n'a aucune excuse, car il réserve son «art» exclusivement aux idées généreuses, aux amis sincères, aux personnes efficaces et utiles. Parlez lui de foot, de bagnole, parlez lui de flics et de manifs, il rit, il est «avec» vous. Mais exprimez quelque idée constructive, et le voilà qui enfume et embrouille. S'il est avec des copains de bistrot, il sort avec eux, parle et crie avec eux. Mais qu'une ambiance ou une amitié prenne quelque valeur humaine, et le voilà qui «trouve des problèmes». Et si vous lui demandez un peu de participation au travail, il commencera à discuter votre organisation...

$ Quant à Monique et d'autres membres du groupe, malgré toute sa bonne volonté, comment pourrait-elle sérieusement se maintenir dans la Vérité tant qu'elle laissera n'importe qui bricoler impunément dans sa cervelle? Un jour Yolande confie à Brigitte: «Nous ne cherchons pas à attirer Monique vers la méditation, car avec un subconscient ainsi grand ouvert à tout vent, elle récolterait toutes les fausses pensées à la mode et pourrait rapidement devenir folle». Cette lucidité n'empêche d'ailleurs nullement Yolande de traiter Monique en amie.

$ Dans une seconde étape, Brigitte, l'air de rien, entreprend seule E... à propos de l'Amour, du partage dans le couple, de l'Entraide... Surtout ne reproduisons pas la lamentable argumentation qui en résulta. E..., très à l'aise, cherche d'abord la TôôléRANceee et Sainte LLLLiberté, puis, voyant que ça n'impressionne plus du tout Brigitte, il se met à tout dénigrer, à vomir sa noirceur intérieure: Les plus sales pulsions sont reines, l'Amour n'est qu'un partage d'égoïsme, la Beauté un conditionnement bourgeois, l'Entraide un calcul, l'avenir une illusion... Pour finir par traiter Brigitte de catholique, de fachiste... Il est furieux de s'être laissé démasquer pour ce qu'il est: un pauvre type incapable d'aimer, de vibrer pour du positif, bourré d'orgueil et d'idéologie corrosive, qui s'est introduit chez des gens sincères pour détruire leur travail... Sans même être payé pour ça!

E... avait eu un idéal sincère en son temps, quelque part dans un petit groupe de pré-soixantehuitards fleuris, du côté du Boulevard Saint Michel à Paris. Mais il n'avait pas été capable d'accepter l'incontournable travail de reconstruction intérieure que cela implique. De cet inavouable échec, il avait conçu cette sorte de rancune contre ceux qui avancent, qui font quelque chose.

Mais il se garde bien de laisser paraître quoi que ce soit de ses aveux révélateurs aux autres membres du groupe. Il s'abstiendra de toucher à Brigitte, et se montre même ostensiblement amical avec elle. Pourquoi une telle assurance? C'est qu'il sait très bien que Brigitte ne peut rien pour le dénoncer. Les autres membres du groupe ne la comprendraient pas. Ils sont trop pris dans leurs mécanismes psychologiques, pas assez spectateurs d'eux-mêmes, et ça ne risque pas de s'améliorer car la plupart sont hostiles à la spiritualité. Bien sûr, Brigitte peut en parler à Marc, qui s'en doutait aussi, et à Yolande, qui avait été immédiatement incommodée par l'aura souillée d'E... Mais à Monique, Jean et Patrice, pourtant tous braves, sincères et gentils, elle ne pourra rien dire...

Pourquoi, ami lecteur, me demanderez-vous, parler de ce pitoyable personnage? Il eut certes mieux valu l'oublier, ne pas même le mentionner. C'est qu'il s'en trouve jouant ce rôle dans quantité de groupes, spirituels, écolos, politiques... où il n'y a pas de travail spirituel sur soi, ou au moins un minimum de sérieux. (Conditions rarement remplies dans les mouvances écologistes, spiritualistes ou Nouvel Age... et jamais chez les populistes) Si vous rencontrez de tels personnages, sachez bien qu'ils n'en veulent pas à votre argent, mais à votre idéal, à ce que vous avez de plus précieux en vous. Ils peuvent, par de perfides insinuations ou par leurs fausses indignations (comme l'écolo pinardier que l'on a vu) vous faire culpabiliser dans vos aspirations, vous en détourner, vous faire louper les grandes occasions de votre existence, ou détruire votre vie amoureuse. L'auteur en a rencontré plusieurs, aussi caricaturaux que ceux qui sont présentés dans ce livre, et des dizaines d'autres moins typés, dans toutes sortes de milieux. Ne faites confiance qu'aux gens qui vous encouragent vers le Bien, vous donnent de l'énergie, ou, au moins, s'ils vous critiquent, ils vous proposent des solutions...

Et il n'y a pas de raccourci: chacun, pour échapper à ces manipulations, doit accomplir les premières étapes du sentier de l'éveil: rechercher sincèrement la vérité pour elle-même, et observer ses sentiments et ses pensées, pour en comprendre leur enchaînement et leurs mécanismes. Comment les pensées ou les émotions incontrôlées peuvent nous entraîner dans les méandres de la passion, de la manipulation, de l'illusion, ou autres aberrations. Ce n'est qu'à ce prix que l'on peut acquérir notre autonomie individuelle: la maîtrise de notre pensée et de nos sentiments, face aux manipulations.

Connaissant les limites de la chose, Brigitte passe de bons moments dans le groupe écolo, bien qu'elle n'arrive pas toujours à suivre sa règle! Souvent il lui est difficile de ne pas s'indigner, et pas seulement à cause de E... Qu'il est dur de supporter le spectacle des défauts humains! Combien faut-il d'amour aux Sages et aux Saints pour rester si bons dans les pires moments! Parfois aussi c'est avec les amis de Marc que ça ne va pas. Histoire de faire comprendre à Brigitte que si elle a franchi une étape, elle n'en est pas pour autant au bout du chemin! Certains spiritualistes qu'elle rencontre ne sont eux aussi que bien superficiellement spirituels!

Quant aux rêves de Brigitte... C'est une période extrêmement féconde. Tous les symbolismes sinistres de la période précédente ont disparus, sauf une fois le ciel de plomb: à cette occasion, elle ouvre la trappe, pour trouver... une autre plus haut, qu'elle entrouvre et... referme, car elle n'est pas encore prête. Ce symbolisme à étages n'a pas fini de lui parler.

Par contre un nouveau sujet désagréable arrive: à plusieurs reprises elle rêve de cadavres en décomposition, avec tous les détails... $$... Ces têtes de lapin cuites, dont elle se délectait il y a encore quelques années, sont maintenant une horreur sans nom sortie d'un conte d'épouvante. Pourquoi cet écoeurant spectacle vient-il la troubler?

Conformément à ses nouvelles aspirations spiritualistes, elle rêve à nouveau de maisons fleuries et de merveilleux paysages, dans lesquelles elle rencontre souvent Marc, Yolande, et des maîtres spirituels.

Mais l'étrange surgit à nouveau. «Cela» lui était arrivé déjà dans sa petite enfance, et «cela» revient, au moment où elle est pour se réveiller. Un curieux mélange des deux états de conscience: elle rêve, mais elle voit sa chambre, son lit, elle sait qu'elle rêve et qu'elle va se réveiller! Mais elle est incapable de faire un geste. Si elle force, elle peut déplacer sa main, mais... à travers les couvertures. Cela dure quelques secondes, et soudain elle se réveille vraiment et peut bouger normalement. Une fois, elle perçoit distinctement un personnage à côté d'elle, un homme blond, chevelu et barbu, vêtu d'une longue robe bleu ciel. Il se penche et son sourire parfait, ses douces paroles sont un baume de vérité qu'elle reçoit avidement! Mais bien entendu elle ne se rappelle pas du tout ce qu'il a pu dire quand elle est réveillée!

Tout cela n'est qu'un hors-d'oeuvre. Voici à nouveau la planète de glace. Mais cette fois elle est beaucoup plus près, et remplit toute sa vision. Le limbe devient horizon, les taches collines et vallées. C'est extraordinaire: il y a là, à peu près à une position qui serait celle de la Norvège sur la Terre, une figure géométrique, tracée dans une plaine. D'abord elle n'entrevoit qu'une tache jaune, puis cela se précise: une étoile dorée à quatre branches, avec un coeur rose au centre. Quel bonheur étrange et quelle inexprimable nostalgie mêlés... Quant à comprendre le sens de tout cela... Elle n'y est pas encore. C'est sans doute une révélation, précise, mais ô combien progressive...

Cette période de la vie de Brigitte est incontestablement heureuse et riche de découvertes... Une lumière réjouissante qui fait oublier le noir passé pourtant si proche.

Arrive l'été. Juste à ce moment, Brigitte apprend qu'elle perd son emploi, sans crier gare. L'entreprise a résorbé son excédent de charge, et applique le bon vieux principe: dernier embauché, premier débauché... La voilà à nouveau au chômage, en même temps qu'un jeune père de famille qui tourne la tête pour qu'on ne le voie pas essuyer une larme de désespoir. Malgré les exercices de pensée positive, comment oublier ce qu'est vraiment le «monde du travail»?

Brigitte pourrait aller redemander tout de suite un autre poste à l'agent intérimaire, mais elle a un peu d'argent d'avance et bougrement envie de sortir du béton.

Alors le stage d'Hélène et Gérard est le bienvenu...

Elle ne s'occupe même pas de quoi il s'agit, et prend le premier.

* * *

Des roches claires brûlées de soleil, des arbres tortueux défilent devant les vitres du train, sous un ciel immensément bleu, ivre de lumière, radieux, complice. En dépit de tous les Epericoloso sporghersi, Brigitte passe sa tête par la fenêtre ouverte, au grand vent de la liberté qui fait voler ses belles mèches blondes. Tou-toum, tou-toum, tou-toum, chantent les roues! On arrive bientôt! Toum toum, toum toum, toum, toum... Toum.... Toum... Dans un doux balancement impatient, le wagon file sur son erre, caracole sur les aiguillages, reconnaît parfaitement son chemin dans cet écheveau de rails luisants, puis s'immobilise dans le crissement des freins!

Brigitte descend les raides marches, empêtrée sous son sac à dos bleu trop lourd. C'est la première fois qu'elle voyage seule et entièrement de sa propre initiative. Une émotion l'étreint, comme dans tous les grands moments de la vie.

Cela sent l'huile et la gare. Les bonjours joyeux et les bisous s'empressent autour d'elle. Problème: Quelqu'un doit venir la chercher, mais elle n'a pas du tout eu idée de demander à quoi il ressemble, et il ne la connaît pas non plus! En plus, avec le vent, elle est frisée, maintenant. Comment se retrouver parmi les touristes bigarrés, les jeunes suédois en kaki, les Américains en chemises, les V.R.P. pas bigarrés, les permissionnaires braillards, les vieux paysans tranquilles?

«Brigitte?

- Euh oui, c'est moi!

- Bonjour, je m'appelle Frédérique!» Répond l'inconnu d'une voix au timbre chaud. Comment pouvait-il l'attendre juste devant son wagon et la dénicher dans cette foule sans jamais l'avoir vue? C'est vraiment qu'ils devaient se rencontrer...

Leurs regards se croisent.

Oui, ils devaient se rencontrer.

Frédérique est assez grand, élégant, la barbe bien taillée et les cheveux juste un peu longs, vêtu d'une chemise ouverte sur son torse brun. Il est élégant sans être compassé et pourrait passer partout, depuis le groupe écolo jusqu'au séminaire de cadres dynamiques.

Il porte le sac de Brigitte jusque dans la rue écrasée de soleil et l'invite à monter dans sa petite voiture rouge.

En route, il ouvre sa vitre et pose sur le rebord son bras velu, geste décontracté des habitués du volant. Tandis qu'un troupeau de montagnes bleues, vertes et ocre s'empresse autour de la voiture et s'apprêtent à la submerger, il lie conversation. Il s'intéresse à la spiritualité depuis longtemps, fait de l'astrologie, de la radiesthésie, de la graphologie, des psychothérapies, et même de la sexologie. Il a revécu des vies antérieures en Egypte, au Tibet, en Inde, jusqu'à la préhistoire. C'est trop beau pour être vrai! Il a fait tant de choses qui sont si difficiles au commun des mortels! Il en parle si à l'aise! Brigitte a un doute, comme une sonnette d'alarme, mais c'est vite balayé par tout cet étalage d'expériences, ces paroles qui coulent... Tout est si tentant, le sourire aisé, le Soleil envoûtant, la lumière et la chaleur, le paysage magnifique, les roches bronzées, une cigale de temps à autres, et des mas roses et ocre perchés sur les pentes. Brigitte sent battre son coeur: Dans l'un d'eux...

Pour finir, Frédérique la dépose au Mas de Peyreblanque où a lieu le stage, et la laisse, car il habite un peu plus loin et n'y assiste pas. Dommage, pense Brigitte, qui commençait à trouver cette compagnie agréable.

Ça ne fait rien, la voilà qui retrouve ses amis, Yolande, qu'elle n'avait jamais vu si bien habillée d'une grande robe d'un bleu profond et chatoyant, Marc, Anita, Hellène, Gérard, leurs enfants, plus deux stagiaires qui viennent aussi d'arriver. Les autres sont pour demain. Yolande, d'habitude si discrète, a en ce lieu une prestance, un rayonnement ample et beau que Brigitte ne lui avait jamais vu: C'est la reine du mas! La magicienne! Elle est ici chez elle, dans son élément!

Comme il reste un bout d'après-midi, on visite les environs: un jardin dans un creux, plein de légumes, une source dans un vallon ombragé, délicieusement frais après la chaleur polluée de la ville, une prairie en pente où des voisins laissent paître leurs chevaux... Marc se montre à cette occasion un bon cavalier. Ah Brigitte croyait le connaître...

La source est un endroit féerique, tout couvert de mousse sous un surplomb de rocher. Une lumière verdâtre tombe des frondaisons, loin au dessus. Le mur du fond est bâti en pierres tellement moussues qu'on en distingue à peine les joints. Il en monte de mystérieux et frais glouglous. Hélène commente: les Dévas... Les fées... Les ondines... En ce lieu sacré, ces noms ne sont plus des entités de contes, mais des personnages réels, à la présence intensément tangible par de délicieux frissons, par une puissante vibration de Paix, une féerique sensation de vitalité...

Dans ce pays sec, la source est la richesse... Souvent convoitée. Comme ils s'éloignent, Marc commente: «Au début Hélène était seule, quand Gérard travaillait, et elle était harcelée par un promoteur, qui l'a même menacée! Ça s'est fini qu'un jour, il a été surpris par un gamin du village à allumer un incendie dans la garrigue, pour que ça passe en zone constructible. Deux hectares ont brûlé, tout de même, avant que l'orage ne l'éteigne. Le gamin n'a pas osé trouver les gendarmes, mais les gens du village l'ont su et n'ont plus voulu du projet du promoteur qui a dû partir ailleurs.

- C'est incroyable une histoire pareille!

- Ces gens sont pires que des bandits!

- Il voulait faire un truc touristique, ça aurait tout gâché!

- Des parasites qui vivent de vol et de destruction. Ils feraient mieux de travailler!

- C'est tout de même incroyable qu'en de si magnifiques lieux viennent encore de tels personnages!

- Mais les pires ce sont les chasseurs. Il y en a qui nous ont menacés avec leurs fusils dans le verger et jusque dans le jardin! Alors quand c'est la saison de la chasse il nous faut toujours sortir à plusieurs! A un moment on avait des poules en liberté, on a dû y renoncer parce qu'elles disparaissaient toutes dans les quinze jours suivant l'ouverture. A cause d'eux on a dû clôturer le jardin: ils lâchent des lapins, des sangliers, pour le plaisir de les tuer!

- Ces gens sont des malades, des pervers.

- Et ils osent se dire protecteurs de la nature!

- Mais il n'y en a plus pour très longtemps. Il faudra bien qu'ils baissent pavillon car les gens commencent à se rendre compte. Bientôt la chasse et tous ces vices sadiques seront abolis. Par la loi, tout bêtement.»

Heureusement ces discutions n'arrivent pas à troubler la sérénité du groupe qui revient vers le mas après un périple dans les roches fantasques et les chênes tout bruissant de cigales et d'oiseaux. Gérard a aménagé là un chemin de méditation, facile et peu pentu, que l'on parcours en admirant les beautés de la nature ou plongé dans ses pensées. Il mène jusqu'à un épaulement d'où s'étale un vaste panorama vers le haut de la vallée et les grandes montagnes, bleues l'été ou blanches l'hiver. Au-dessus du mas, plus haut que la prairie, s'étagent des forêts de hêtres pentues et des pans de roches ocres. Dans le fond plat de la vallée chuinte le torrent, seul son audible ici dans le silence de la nuit.

Gérard montre aussi ses travaux d'aménagements, dans une grange en ruine près de la maison. Il compte faire là une vaste salle de réunion, mais seule l'ébauche en est visible. Les hourdis et les truelles se mêlent sans complexe de spiritualité. «La spiritualité ne doit pas être une fuite de la vie terrestre!» Commente t-il, souriant.

Le repas dans la grande salle voûtée peinte en blanc est superbe. Et simple: des légumes du jardin, du pain maison. Là a lieu un incident cocasse. Brigitte sort du sac le reste de son casse-croûte de voyage, quand soudain Gérard la foudroie du regard, mimant la surprise la plus horrifiée. Tous les regards convergent sur elle: Quelle gaffe a t-elle commise? Gérard reprend, plus embarrassé que véritablement autoritaire: «Ici nous sommes strictement végétariens»

Dans le silence, Brigitte, stupéfiée, contemple son malheureux reste de saucisson qu'elle vient de poser sur la table.

«Nous demandons aux visiteurs qui apportent des morceaux de cadavres d'aller les enterrer, comme pour tout cadavre»

Face à cette exigence si simple mais si inattendue, les idées tournoient dans la tête de Brigitte. Est-elle tombée dans une secte loufoque? Ou chez ces «végétariens sectaires» agressifs et intransigeants que décrivaient si complaisamment ces écologistes dévoyés comme E... et P... ? Non, elle a toujours devant elle ses amis Marc et Yolande, en méditation, Gérard et Hélène effrayés de leur audace ou appréhendant quelque réaction de colère, Anita et les enfants souriant comme d'un bon tour, à côté des deux stagiaires eux aussi bouches bées. Des humains, simplement.

«Mais... Pourquoi?»

Marc répond, doucement, posément. «Nous souhaitons un monde de Douceur pour tous les êtres. Nous ne voulons pas contribuer à la souffrance animale par le meurtre pour leur voler leur chair ni...»

La suite reste en suspens, comme inutile. Brigitte se mord les lèvres: Comment n'y avait elle pas pensé plus tôt? Ce n'était pourtant pas faute d'en avoir parlé, ni de l'avoir lu! Elle avait beaucoup ralenti la viande, mais seulement par souci pour sa santé, sans véritablement l'arrêter, alors que le respect pour les animaux demandait de l'arrêter totalement. Tous les grands instructeurs de l'humanité le répètent et le ressassent depuis vingt-cinq siècles. Tout de même elle doit lutter: quelque chose se rebiffe encore et réclame son saucisson. Mais comment rester logique avec elle-même, avec son idéal, si elle ignore l'incontournable précepte de ses compagnons?

«Bon. Je... Vous avez raison.» Les sourires et les naïfs applaudissements des enfants rassurent Brigitte qui sentait poindre une certaine vexation. Toute tension tombe, tous unis dans cette nouvelle et brûlante complicité, et, laissant là le repas, ils s'acheminent vers le coin du jardin spécialement réservé, sous le figuier frais, dans le soir bleu et les grillons. On tend une pioche à Brigitte, qui accomplit le petit rituel en prononçant «Je renonce pour toujours à me nourrir de la mort de nos frères...» d'un ton si théâtral que tout le monde éclate de rire!

Puis on chante.

De retour dans la salle de repas, ça y va les commentaires. C'est qu'il faut oser, tout de même! Quelle émotion! Quelle force émane de cet acte, de cet engagement pris ensemble! Quelle joie d'avoir réussi! Une petite «prise de la Bastille» qui ne fera pas date sur les calendriers, mais qui restera gravée dans les coeurs. Brigitte, les doigts un peu terreux, est la reine de la soirée. Comiquement elle fait la frustrée: «Mon sauciflard! Ouiiin!» Les deux stagiaires, éberlués et joyeux, questionnent: «Vous le faites à chaque fois?

- Oui!

- Et ça marche toujours?

- Oui, on en est les premiers étonnés, mais ça a toujours porté ses fruits, même quand ce n'était pas tout de suite. Une fois c'est une famille entière, de gens tout à fait ordinaires, et ils nous écrivent encore pour nous remercier.

- Il y en a pas qui le prennent mal?

- Des fois, on a l'impression que le ciel va nous tomber sur la tête, mais en fait tout s'est toujours bien arrangé. On chante, on rit: il ne faut pas que le faux amour-propre vienne bloquer la prise de conscience avec des réactions de colère, de vexation.

- On ne vous traite jamais de sectaires et d'intolérants?

- Ah bien sûr, on nous l'a dit et redit, justement des gens très sectaires et très intolérants... Contre les végétariens. C'est ce que l'on appelle une projection psychologique. En fait on fait ici du bon travail et beaucoup de monde est devenu végétarien grâce à nous, et aussi écologiste, spiritualiste.»

Une fois seule, le soir, au lit, Brigitte repense à cette décision qui l'engage pour toute sa vie, qu'elle a prise en quelques secondes. Incroyable! Et si c'était une erreur? Puis elle réalise, comme une évidence, que ces affreux rêves de cadavres pourris la tourmentaient précisément... chaque fois qu'elle avait mangé de la viande! Très exactement! Son corps lui-même protestait! Ah ces rêves! Comme parfois ils nous enseignent!

Comme le sommeil vient, elle a finalement la sensation d'être, par son choix, entrée dans le monde de ses amis bien plus sûrement par ce geste que par les longues discutions. Elle a donné, elle a accepté de sacrifier un petit désir personnel par Amour pour ses frères «inférieurs». Petit désir qu'elle ne regrette même pas, d'ailleurs... Qu'aurait-elle perdu en refusant! A côté de quoi elle serait passée si elle ne les avait pas écoutés...

Ah, si l'inconnu au livre n'avais pas...

Elle se dit qu'elle commence seulement à vivre, en fait. Elle est entrée dans la grande famille des justes. Les choses sérieuses vont débuter maintenant.

Le lendemain, les autres stagiaires arrivent, et l'ambiance devient plus chaleureuse encore, quoique sans le contact privilégié avec les amis de Brigitte. Ça ne fait rien, car le travail de méditation la passionne, en débutante qu'elle est. Ils font aussi des chants et des jeux, mais des jeux particuliers, destinés à faire expérimenter certains sentiments, certaines situations.

Le stage de yoga et méditation se déroule merveilleusement. Il le faut, aussi Anita veille au grain pour l'organisation et la propreté de la salle à manger. Bien sûr on demande aux stagiaires de ranger la table et de laver la vaisselle, ce qu'ils font joyeusement, mais il y a bien des détails à surveiller! Marc et Gérard sont les boute-en-train, et quand tout le monde porte les plats, Gérard raconte comment il avait fait pour se faire réformer à l'armée: «Ils m'avaient mis à la plonge. Un jour comme ça, je passais dans le couloir avec une grande pile d'assiettes, quand j'ai croisé un gradé. Alors j'ai suivi le règlement: j'ai salué! La tête du type quand il a vu toutes les assiettes se casser la gueule par terre!» Tous rient à cette facétie aux dépends de ces malheureux qui ont choisi le métier des larmes. «Eh! Oh! Patrice! Ne salue pas!»

Il est difficile de parler des jeux, car il s'agit plus là de vie intérieure que de situations comme dans les jeux classiques. Il n'est nulle part question de gagner sur un quelconque concurrent, mais au contraire de s'entraider. On y gagne tous ensemble une meilleure compréhension de la vie ou de certains de ses aspects particuliers.

L'avant-dernier jour il n'y a pas de méditation ni de chant, mais la journée entière est consacrée à un grand jeu de rôle, avec tous les stagiaires et même les enfants qui font de poétiques lutins, dans le mas et les bois environnants, consacré à la recherche de... Chut! Allez-y voir vous-mêmes, amis lecteurs. Je ne veux pas tout déflorer.

Pour finir, dans un brouhaha de sacs et de voitures, les stagiaires se séparent. Avant de démarrer les moteurs, tout le monde se réunit en ronde, pour chanter le célèbre «chant des au-revoir» qui a toujours su nouer les gorges d'émotion... Car ils ont vécus ici ensemble un temps fort de leur vie, un moment privilégié où les problèmes, la routine, l'ordinaire ont laissé la place à une douce et fraternelle communion, une lumineuse harmonie. Désormais il devront s'efforcer, contre vents et marées, et surtout contre routine et lassitude, de maintenir allumée cette flamme qu'ils viennent de recevoir, dans leur vie quotidienne où ils vont retourner, bureaux où HLM, ou, pour les plus chanceux, vers un autre mas où ils défrichent déjà la route d'un avenir meilleur, malgré les pièges de cette condition humaine encore bien limitée.

Tous, sauf Brigitte! Quand le bruit des dernières voitures s'estompe au bas du chemin, elle est encore ici, parmi les animateurs du stage. Marc et Yolande la regardent en riant.

«Zut! J'aurais dû profiter de leurs voitures pour redescendre!

- Ce n'est pas grave! Tu n'a qu'à dormir ici encore cette nuit, tu trouveras bien une occasion de redescendre jusqu'à la gare!»

Toute à son bonheur de communier encore un peu avec ses amis, Brigitte reste en fait cinq jours de plus, d'occasions ratées en voyages reportés... Sans que personne ne s'en plaigne. Et surtout pas elle.

Pendant ce temps, elle partage les activités du petit groupe: le rangement de toutes ces chambres, le jardin, plus un petit béton à couler à la grange, où elle tient vaillamment sa place à la bétonnière, fière de travailler enfin de ses mains, d'agir concrètement pour un monde meilleur. Ils discutent peu, tout à leur travail, mais l'ambiance est agréable, simple et calme. Oh pas idéale, et dans l'intimité retrouvée quelques petits orages éclatent, notamment entre Hélène et Gérard. C'est ainsi: la perfection n'est pas encore de ce monde.

Quoi qu'il en soit, après tant d'années de grisaille et de béton, Brigitte n'avait jamais été si heureuse. Elle respire dans la verdure, se déploie comme une plante étiolée qui reçoit enfin le soleil. Non, elle n'est pas de la ville. Qui l'est, d'ailleurs?

Elle vibre avec Gérard pour le projet de salle de méditation. Elle lui donne même des idées: pourquoi ne pas arrondir ces fenêtres? Gérard, enthousiasmé, revoit ses plans. «Heureusement, lui dit-il, que tu m'a donné ces idées maintenant, car encore un peu et il aurait été trop tard! C'est bien plus chouette comme ça!»

La voici avec un vrai jardin, arrosé à l'eau de source et couvert de feuilles de la forêt. Même le jardin de sa Mère Grand lui paraît petit et conventionnel! Il pousse ici plein de légumes qu'elle ne connaissait pas: des potimarrons, des patissons, du maïs sucré, des haricots pas possibles grimpant voluptueusement après de longues perches. Il n'est pas très grand, car seulement deux personnes s'en occupent, mais voici que Brigitte se surprend à imaginer l'agrandissement des clôtures et les emplacements pour de nouvelles cultures. Sans oser se le dire, elle est déjà chez elle.

Un autre enthousiasme l'attend. Dans une des pièces réservée à un stage de tissage, qui loue le mas pendant deux semaines chaque année, attend un métier à tisser, plus un stock de laines colorées. Quelle merveille, cette mécanique simple et astucieuse! Elle en parcours tous les détails, dont elle comprend l'utilité comme si elle n'avait jamais fait que cela. Elle se prend à rêver de trôner sur ce bel appareil et d'y tisser de beaux vêtements harmonieux, hors des modes tristes et étriquées, pour y vivre déjà une parcelle de cet avenir lumineux qu'elle entrevoit...

De temps à autres, elle va sur le chemin de méditation. Ce n'est pas une promenade, mais une communion avec cette si belle nature... Le matin, elle est réveillée par la merveilleuse prière des merles, et Hélène lui confie que c'est encore plus beau au mois de Mai. Hélène est la poétesse du mas!

Toute à cette nouvelle vie, Brigitte a l'impression d'être sortie de prison. Pour elle c'est sa «permission», car elle n'ose pas encore penser qu'elle est définitivement libre si elle le veut. Quelle lumière! Quelle joie! Tout le groupe, Marc, Gérard, Yolande, Hélène, Anita, sont prêts à l'accepter pour rester ici. Ils savent bien que c'est sa place, son Bonheur, sa raison de vivre. Aucun obstacle, financier, psychologique ou autre ne semble interférer. Mais, rendus prudents par de désagréables précédents, ils n'osent encore rien dire à Brigitte. Et perdent ainsi une belle occasion.

Brigitte, modeste comme tous les vraies âmes spirituelles, ne s'imagine pas digne d'un tel lieu, et croit qu'il lui faut partir et libérer la place pour le prochain stage... Bien que le coeur n'y soit pas, mais alors pas du tout. L'occasion de redescendre finit donc par se présenter: le séduisant Frédérique. Il passe, comme ça, pour des affaires de commande groupée de produits biologiques. Il ira à la ville demain. Brigitte n'a qu'à venir chez lui pour cette nuit... Elle accepte, toute à la joie de faire d'autres découvertes, attirée par sa prestance, son assurance. Brigitte est toute nouvelle, naïve et superficielle, dans le petit monde spiritualiste. Elle n'en connaît ni les pièges ni les mirages, n'en soupçonne même pas l'existence. Yolande tire une tête comme ça. Forcément, elle le connaît déjà, le Frédérique, pas besoin d'être clairvoyant pour savoir ce qui va se passer. Mais ce qu'elle perçoit aussi est que tout ce qu'elle dira ne pourrait rien y changer. Dur, dür, dur...

A nouveau le chant des au-revoir s'élève dans la cour de gravier, à l'ombre des grands acacias, entre le claustra et la tonnelle des roses. Tout le monde est triste (sauf Frédérique, bien sûr) mais pas du tout pour les mêmes raisons.

Frédérique habite seul une petite maison, un peu plus bas que Peyreblanque, dans la même vallée, juste au bout du beau village tel qu'autrefois, plein de vieux très gentils. Le soir même, Brigitte et Frédérique couchent ensemble, scellant ainsi leur union. Elle restera chez Frédérique, comme sa compagne. Elle pense avoir trouvé le Bonheur auprès de lui. Adieu les rues sales, adieu les fiches de paie, adieu le tintamarre. En plus elle est voisine de ses amis, et peut même y aller à pied en deux heures. Elle est définitivement sortie de sa prison en ville qu'elle abandonne sans regrets, comme une vieille mue grise et racornie. Mais elle ne sait pas encore qu'elle n'a fait que la troquer contre une autre.

CHAPITRE 8

* LE GARDIEN COSMIQUE *

(sommaire)

Oyooh! Oyo-oooh!

Qu'est-ce qui rend si joyeux les éolis d'Aéoliah qu'ils en oublient de chanter le lever du Soleil?

Oyoooh! Oyo-oooh! Youpiiii!

Qu'on se le dise: Dans le ciel mauve de l'aurore brille une perle d'or. Les Gardiens Cosmiques sont revenus! Sûrement que c'est pour Nellio. Depuis douze siècles qu'ils attendent ce moment!

Une légère brume violette estompe les arbres voisins, le ciel rosit, vire au doré, puis au bleu. Le merveilleux vaisseau cosmique n'est plus qu'une petite nacre, qui finit par disparaître devant la splendeur de l'astre du jour. Il doit être très haut, bien au-dessus de l'air. Et immense.

Aéoliah et ses éolis sont toujours restés pareils à eux-mêmes. Toujours les oiseaux font leur pure et miraculeuse prière au lever du Soleil, et leur chant résonne toujours dans l'air cristallin, merveilleusement vivifiant à cette heure. Que tout cela est beau! Que les éolis sont joyeux! Les voilà qui sortent leurs grands pinceaux à rosée, une touffe de cheveux emmanchés sur une longue tige d'herbe. Toujours actifs, toujours joyeux, toujours bondissant subtilement, ils s'affairent en chantant, répondent aux oiseaux, se saluent d'une maison à l'autre. Quelle fraîcheur de sentiments!

Maintenant ils mangent, ou vont visiter le compost, à plusieurs, sans aucun complexe. A cette heure on parle doucement, car l'herbe est encore humide. Chuut! Met ton grand chapeau-fleur, gentille éoline, et trottine vers le jardin joli. Voici compère chenille, qui se déroule et tâte la tiédeur naissante du Soleil. Là, à côté du grand cactus, sans épines bien sûr, poussent les gentils pomminis, et près de la maison-courge d'Ellonorée fleurissent les boudzinias roses (C'est qu'ils sont timides). Vite, étale ces feuilles mortes au pied du gros Miélorhodon: il est plein de fruits bientôt mûrs, miam miam, qu'est-ce qu'on va se mettre! Et surtout n'oublie pas: embrasse éperdument ton gentil compagnon, toutes les cinq minutes au minimum. Non, toutes les trois minutes.

Aéoliah est toujours la Pure, la grandiosement Belle, la superbement Libre et Vierge, la Vivifiante, la complice, inviolée et mystérieuse, fantasque et rigolote, féerique et poétique, elle l'est depuis sa création et le restera jusqu'à la fin des temps.

La source peut chanter fièrement dans la verdure exubérante, et les fées y boire sans l'ombre d'une crainte: ici un promoteur ça n'existe pas. Les éolis ne voient pas le gris. Leur Bonheur est toujours intégral et inaltérable. Vu d'ici, aucun mal, même minime, aucune peine, aucune grisaille, pas même la routine ni l'habitude, ne viennent jamais voiler la flamme de leur regard. Impossible. «Utopique». Des croyances, comme disent les messieurs sur Terre. Les éolis en ignorent l'existence même, ne sont pas seulement capables d'imaginer que l'on puisse être malade au point de vouloir détruire tant de splendeur. Eux, ils ne savent qu'aimer, être heureux et joyeux, et ils y arrivent très bien. Seuls les dévoués secouristes des âmes ont une idée des choses mauvaises, mais ils n'en parlent guère aux autres. Même chez les âmes Terriennes qu'ils ont recueillies, les dernières traces de mal, de gris achèvent de se dissoudre au chaud Soleil de l'Amour, de la Joie, de l'époustouflante Beauté de leur merveilleuse planète.

Sur Terre, il y a aussi bien des beautés, autant que sur Aéoliah en fait. Mais les âmes frustes ont le terrible pouvoir de passer devant sans s'émouvoir, sans sortir de leurs pensées larvaires de profit ou de puissance. Sur Aéoliah cela même n'est pas pensable. La Beauté vous envoûte, vous saisit et vous transporte: aucune échappatoire au Bonheur, le coeur s'affole, de joie coulent les larmes. Dans notre vie actuelle, sur la Terre, le Bonheur est parfois si furtif qu'on le remarque seulement quand il nous a quitté; sur Aéoliah c'est une émotion éclatante qui à tout moment de la journée peut vous chavirer pour votre plus grande joie!

Pourquoi tant de privilèges pour les naturels de cette merveilleuse planète? Injuste facétie d'un Créateur arbitraire? Héroïque conquête psychologique? Que non point. Tout simplement Aéoliah est dans l'univers normal. Là où naissent et habitent tous ceux qui ne veulent vraiment pas du mal. Là où la Terre les rejoindra quand nous n'en voudrons plus non plus.

Le village de Nellio a changé. Avec le temps, il s'est déplacé, un peu plus haut dans les rochers, un peu plus près de la plate-forme de Nellio, à côté de sa pyramide où il habite toujours. Pour un peu ce lieu pourrait maintenant servir pour les repas communs. Mais ils mangent toujours sur l'autre plate forme, en haut de la colline, près des tonnelles de cistes roses.

La pyramide de Nellio est maintenant encadrée par deux superbes arbres qui projettent leur ombre sur sa pelouse, l'après-midi. D'ailleurs tout le voisinage est aujourd'hui boisé, et même des anciens champs. Si c'est beau, ces grandes roches claires et lisses, sur fond de mousse bien nette, avec ces arbres simples, grands troncs et boules de feuilles.

La plate-forme est restée disponible, selon les instructions données à Nellio douze siècles plus tôt. Pour entretenir un endroit sans trop avoir à y travailler, les éolis ne s'embêtent pas: ils y mettent de la mousse Alflor. Elle pousse tellement que rien ne peut plus y aller, et elle sait garder sa propre humidité dans ses ramifications compactes. C'est tellement épais qu'on y enfonce complètement: il faut s'envoler pour en ressortir. Par contre, pour inviter un Gardien Cosmique à s'asseoir, c'est l'idéal.

Les Gardiens Cosmiques ne sont pas des gens pressés, on l'a vu. Ils travaillent avec le temps. Le vaisseau ne revient pas le lendemain, ni les jours suivants. Qu'importe: son apparition est déjà un message. Et agréable, sinon il ne se serait pas montré à l'aube.

Attendons donc.

Les habitants du village sont pour la plupart restés les mêmes, sauf les secouristes des âmes, égayés un peu partout dans les autres villages sur le plateau. La place laissée par leur départ n'a jamais été vraiment remplie, aussi le village est resté assez petit. Et tranquille.

Les amis de Nellio sont toujours là, formant en fait, avec quelques autres, le noyau du nouveau village. C'est que tout tourne autour de Nellio, sans qu'on le dise.

Adénankar et Liouna ont préféré faire naître un peu plus loin sur le plateau les âmes Terriennes qu'ils ont prises en charge: plus d'une cinquantaine maintenant. Pas plus de deux ou trois par village: ils savent, et les anciens Terriens s'en sont vite rendu compte aussi, qu'un regroupement excessif tend à faire resurgir les séquelles du passé. Effaçons-les d'abord! Mais il leur faut tout de même quelques contacts les uns avec les autres, car ainsi ils peuvent se soutenir mutuellement. Le plateau avec ses deux centaines de villages est l'endroit idéal pour une telle organisation.

Algénio et Liouna se sont installés près de la place des repas, où les tonnelles de cistes roses sont maintenant enserrées de grands arbres. Liouna préside à l'entretien de cette place, avec l'aide des autres au village.

Anthelme et Elnadjine n'ont plus vraiment de maison à eux, car souvent ils voyagent pendant de longs mois. Anthelme a entrepris l'étude de la grande Sagesse Aéolienne... Quand, après un long séjour dans un lointain centre ou école de l'esprit, ils réapparaissent, sur le dos de quelque grand oiseau exotique, avec l'immense chevelure d'Elnadjine, clair signal qui se remarque de loin, c'est toujours une joie pour le village!

Adénankar et son éthérée compagne Milarêva ont toujours leur base dans les arbres derrière le village. Cette construction étonnamment solide a su résister tout ce temps, bien que le tronc qui la supporte ait grossi de plus du double. C'est que c'est prévu pour! Les pièces de bois sont montées de manière à adapter leurs angles. Ce coin de forêt a peu changé: la cathédrale de verdure et de lumière est toujours aussi belle, avec ses impressionnants piliers, ses lianes couvertes de fleurs, ses oiseaux merveilleux, son tapis de feuilles. Quelques arbres sont tombés, dégageant autant de petites clairières pleines de fourrés et de lumière. De sous la sylve ombrée, on y voit une brume d'insectes danser en rondes d'étoiles lumineuses...

Milarêva a pris l'habitude de fréquenter le village, du moins par périodes. Elle est toujours discrète, mais va et vient, parle aux uns et aux autres, chante avec les oiseaux, les prend sur ses genoux, reste parfois sur une des placettes à trier du coton ou préparer les repas, sans jamais toutefois rester pour manger. Par moments, elle redevient le fantôme, comme autrefois, et pendant vingt ou trente ans on n'aperçoit que de temps à autres sa blanche silhouette, la nuit.

Sa principale activité est de s'occuper des anciens Terriens, avec qui sa présence féminine est souvent irremplaçable. Elle se fait leur maman des âmes. Il faut toujours vérifier, écouter, consoler, avec ces âmes qui ont souffert et dont les mauvais plis peuvent ressortir encore longtemps après. Il faut beaucoup de Bonheur et de lumière pour tout effacer! Malgré cela tout se passe finalement mieux qu'ils l'avaient espéré: s'ils ont eu des difficultés, aucun véritable échec n'est à déplorer jusqu'à présent. Le mérite en est surtout à la puissance d'Aéoliah, à la force de son plan, (de son égrégore, dirait-on) de son énergie, à la joie de vivre inaltérable de ses habitants, à leur Enthousiasme, à leur Activité incessante...

Qu'ils sont heureux, ces anciens Terriens parmi les éolis! Ils n'ont pas qu'un corps d'éoli, mais aussi un coeur, un Enthousiasme, une gentillesse, une vitalité d'éolis... En fait, après seulement quelques années de vie Aéolienne, on ne les distingue plus qu'à grand-peine des autres éolis. Les plus anciens, comme Algénio, sont des éolis à part entière, qui vivent leur vie sans plus du tout s'en référer ni à Adénankar, ni à Milarêva. Algénio est maintenant maître flûtiste et il tient sa place parmi tous les autres dans la fanfare et les fêtes du village. Se rappelle t-il seulement? En tout cas il n'en parle jamais plus.

Ceux que nous avons vu naître au début du premier livre «Les Jardins d'Aéoliah», ne sont plus des jeunes éolis! Nous les avions connus timides, allant en cachette voir Adénankar, nous les retrouvons épanouis et fièrement campés parmi les anciens du village. Il y a eu des naissances, et même, Liouna et Algénio ont eu un enfant, au nom un peu bizarre de Aron. Il ne parle guère de lui et s'habille toujours de bleu foncé comme sa mère, avec un très petit chapeau de la même couleur. Il n'a pas de barbe, ce qui est assez rare chez les éolis aux cheveux bruns. Il n'a apparemment aucun souvenir de vie antérieure, sans doute même n'avait-il jamais vécu dans un monde matériel avant Aéoliah. Bien qu'il soit un éoli tout à fait régulier, un sentiment de mystère plane autour de lui. Il ne sourit pas, comme s'il était toujours plongé dans une très profonde méditation. Il s'est fait une flûte dans un mode inconnu dont il joue seul d'étranges mélodies. Cela a t-il un rapport avec le secourisme des âmes? Est-il un Sage? Même Adénankar ne saurait le dire. Si vous voulez savoir, amis lecteurs, rendez-vous dans quatre ou cinq cent ans. Aron a sans doute envie de vivre son Bonheur comme tous les autres enfants éolis avant de révéler son secret. Qu'est-ce que le temps?

Et Nellio? Il est toujours Nellio. Discret, parlant peu, cultivant son jardin. Il est toujours affectueusement entouré de ses amis, et dorloté par Milarêva. Il a réussi à soustraire de sa pensée toute référence à son amour perdu si loin, et ne souffre pas. Il est même heureux. Pas tant que les autres, mais un peu.

Curieusement il est le seul à ne pas avoir vu le grand vaisseau cosmique. C'est qu'il se lève tard. Il se couche tôt, aussi, et passe la nuit d'un trait. Que fait-il pendant tout ce temps? Rêve t-il? Rejoint-il son Aurora dans quelque limbe? Prie t-il pour elle? Ou est-il tout simplement inconscient?

Précisons qu'à cette époque Adénankar et les sages d'Irizdar n'ont aucune nouvelle fraîche d'Aurora. Tout juste savent-ils que l'âme qui l'avait blessée refuse depuis longtemps de retourner en incarnation pour régler ce problème avec elle, et lui permettre ainsi de se libérer. Ils savent qu'entre temps Aurora a eu plusieurs existences sur la Terre où elle a beaucoup appris.

Enfin, plus d'un mois après l'arrivée du grand vaisseau, revoici le Gardien Cosmique. Les éolis normalement ne voient jamais les Gardiens Cosmiques, ce sont pour eux des êtres un peu mythologiques, avec qui ils n'ont jamais à faire de toute façon. Alors sa venue est un bien étrange événement, comme si chez nous apparaissait soudain quelque Messie, dont on parlerait parfois sans penser jamais le voir. Et puis, c'est pour Nellio: Quelle joie! Quel Enthousiasme! Quel Espoir naît dans le bon petit coeur des éolis!

Le Gardien Cosmique est apparu à l'aube, comme le vaisseau, ou comme font quelquefois les voyageurs de la nuit et les éolis de la montagne. Ils l'ont trouvé assis en lotus sur la pelouse de Nellio. Tout comme les éolis, dans sa méditation il a écouté le merveilleux chant des oiseaux et admiré le lever du soleil, silhouette hiératique dans la brume dorée, la narine frémissante, les yeux perdus dans le merveilleux paysage, ou souriant aux éolis qui s'asseyaient un à un à ses pieds. Nul ne l'a vu venir et les premiers arrivés disent qu'il est ainsi depuis les heures fraîches, avant toute lueur au levant.

Nellio s'est éveillé bien avant son habitude. Il est dans la main du Gardien. Car rappelez vous, le Gardien Cosmique est de notre taille, alors que les éolis, eux, sont des lutins ailés grands comme notre main. Quel contraste! Il est comme une de ces immenses statues du Bouddha adorées en Inde, avec le même ineffable sourire, mais vivante. Quel merveilleux spectacle, que cet homme aux traits si doux, dont le regard palpitant semble tourné vers l'Infini! Assis sur sa banquette de mousse délicieuse, il est tout entouré de la foule gaiement colorée des éolis et des éolines recueillis et silencieux. Le Soleil a dissipé la fine brume du matin et rayonne maintenant sa joie dans un air cristallin, merveilleusement transparent, où l'herbe et les arbres ont mis leurs verts les plus frais et les plus pimpants.

L'heure d'aller au jardin dans la rosée trouve le Gardien Cosmique toujours assis sur sa pelouse de mousse, Nellio dans sa main, entouré d'un cercle de plus en plus large d'éolis, retenant silencieusement leur joie et leur curiosité: cet être imposant et si important leur inspire une sorte de déférence et un silence intimidé. Il en arrive encore, des fins fonds du village et des bois environnants, où se nichent des maisons solitaires.

Le Gardien Cosmique a la peau bleu ciel, comme certains éolis des continents lointains. Bien qu'incontestablement masculin, il ne porte pas de barbe, et pas non plus de cheveux: son crâne est lisse et régulier, à peine plus gros que les nôtres. Seuls ses yeux sont plus grands. Il est sans âge, mariant subtilement l'Enthousiasme, la spontanéité de la jeunesse avec la profondeur, le rayonnement tranquille de l'âge mûr. Il est vêtu d'une simple tunique à courtes manches qui lui descend jusqu'aux mollets, en un tissu un peu rêche, d'un bleu plus soutenu que sa peau, dépourvue de tout insigne ou marque distinctive de son rang.

Il sourit maintenant aux éolis, passant de temps en temps Nellio d'une main à l'autre. Ce dernier le regarde fixement sans rien dire, mais on devine la tempête en lui...

Pas de formules de politesse, aucune salutation, rien pour entamer la discussion, ni d'un côté ni de l'autre. C'est la suprême délicatesse: ces deux univers si différents s'admirent, prennent le temps de se ressentir, de se pénétrer des vibrations l'un de l'autre, comme quand on sent un bon fruit avant de l'entamer.

Car ce sont bien deux mondes que presque tout oppose. Les éolis vivent de jardin et de fruits parmi les oiseaux et les fleurs; les Gardiens chevauchent des vaisseaux fulgurants dans le Silence infini des immensités sidérales. Les éolis sont plutôt sédentaires, tandis que les Gardiens n'ont pas de base fixe. Les éolis et les éolines vivent dans la nature, avec ce qu'elle leur donne; les Gardiens dans des nefs-citadelles du cosmos, artificielles, bien que d'une technique autrement plus belle que la nôtre. Les éolis, petits êtres modestes et discrets, n'ont pour seule ambition que d'enchanter une petite planète perdue dans un coin du vaste univers, alors que les Gardiens sont de prestigieux paladins aux formidables pouvoirs, au service exclusif de la plus noble cause qui puisse exister: la vie. Les éolis, enfin, ne ressentent que les émotions positives et agréables, alors que les Gardiens savent pleurer devant l'injustice et la laideur, et ressentir pleinement la Compassion pour les êtres qui souffrent. Dans leur immense Bonté, ils ont accepté cette servitude, ce noble et beau sacrifice, afin de mieux remplir leur rôle de Justice. Car ils savent que la Compassion indique précisément là où se trouve l'Innocence, le besoin de Réparation. Ah, amis lecteurs si un jour vous devenez Gardien Cosmique, sachez que cela n'est pas toujours de tout repos!

Pourtant, malgré cette inconcevable distance entre leurs univers respectifs, la communication est immédiatement établie entre le Gardien et les éolis, avant qu'une seule parole ne soit prononcée, avec la plus grande facilité. Le Gardien parcours l'assistance de ses grands yeux violets, et porte lentement Nellio assis dans sa main, au niveau de son immense visage. La minuscule assemblée frémit d'une houle impatiente. Quelques murmures commencent à fleurir le silence.

Comment ces êtres si différents, qui se connaissent si peu, se sentent-ils en confiance, amis, et même en communion intime dès la première minute? C'est que tous Aiment et vivent les mêmes Lois Universelles, l'Amour, la Beauté, l'Entraide. Leur Silence à tous vise également à goûter à la même Poésie dans ce si chaleureux paysage. Ils sont là par le même Amour pour Nellio et sa compagne disparue, prêts à tout pour les réunir. Ce même Amour des Lois Universelles leur garanti à tous la même Harmonie avec la Création et tous ses occupants, la même Paix, conditions d'une même absolue Confiance: Alors quelles que soient les différences de couleur, de taille, de culture, et même d'esprit, ils savent qu'ils sont tous Frères, et tous Fils du même Univers. Alors tout est simple. Et tout est possible!

Enfin arrivent ceux qu'on attendait: Adénankar, Milarêva et deux érudits d'Irizdar qui se trouvaient chez eux. Ils prennent place juste devant le Gardien, où on leur avait laissé un peu d'espace.

Encore une dizaine de minutes de Silence délicieux... Quelqu'un dans l'assemblée, n'y tenant plus, crie «Aurora!» Et c'est le signal d'un mythologique brouhaha chez les éolis! Le Gardien rit gentiment, puis annonce, sans préambule, d'une voix harmonieuse de tessiture un peu basse: «De bonnes nouvelles pour Aurora.»

Comme il ne continue pas, c'est Adénankar qui demande: «Nous étions sans savoir depuis si longtemps. Cette âme qui l'a blessée a t-elle enfin accepté de se réincarner pour réparer ce qu'elle a brisé?» Même le Jardinier des âmes parle avec un grand respect à cette auguste créature!

«Oui, elle a accepté. (Frisson de joie)

- Encore faut-il qu'elle et Aurora grandissent et se rencontrent.

- Tout cela est prêt, amis éolis. Ils viennent de se retrouver sur la planète Terre dans de très bonnes conditions. Aurora s'est parfaitement comportée, et a progressé bien plus vite que nous le pensions. Elle veut s'en sortir et elle a tout pour réussir. Tout n'est donc plus qu'une question de quelques années.»

A ces nouvelles la joie explose enfin chez les éolis! Eux qui n'espéraient rien avant des siècles voire des millénaires... Seuls quelques-uns se doutaient d'une échéance plus proche, mais n'avaient rien dit, surtout pas à Nellio, pour ne pas risquer de lui donner de faux espoirs. Si le Gardien est maintenant si affirmatif, c'est que certainement la situation est presque gagnée.

Les éolis dansent, s'embrassent, chantent, s'envolent et papillonnent en farandole autour du Gardien toujours assis, presque à le toucher. Si Adénankar veut continuer la conversation, le voilà qui doit se réfugier... sur un genou du Gardien, aussitôt imité par Milarêva à côté de lui. De là à voir le Gardien submergé par tout le village en liesse, il n'y a plus très loin.

A ce moment, Nellio, sortant soudain de sa réserve, pose au Gardien quelques questions émouvantes et bien trop intimes pour que nous les rapportions, mais ce dernier y répond gentiment. Le village approuve joyeusement, tandis que Nellio reprend, dans la grande et douce main, sa posture d'adoration silencieuse.

Il faut comprendre les éolis: après tant de siècles de cette condition boiteuses, de ce noeud contre-nature, quel soulagement quand les choses reviennent à leur place! Quelle joie de revoir bientôt leur amie, dont un drame du secourisme des âmes les avait privés depuis tant de temps! Les Lois Universelles, apparemment prises en défaut dans les étranges replis du lointain monde Terrien, auront finalement triomphé!

«Amis éolis, il faut tout de même vous dire que tout n'est pas encore gagné. J'aurais préféré attendre qu'Aurora soit effectivement revenue, plutôt que de risquer de vous décevoir. Mais la planète Terre elle-même est en grave danger en ce moment, au point que toute vie pourrait même y être détruite. Aussi, en cas d'échec maintenant, il serait bien plus difficile de sauver Aurora plus tard. Il faut absolument qu'elle le soit maintenant. Et pour cela nous avons besoin de votre aide.»

Les éolis, malgré leur absence de sentiments tels que la colère ou la tristesse, sont tout de même profondément touchés de savoir la Terre en danger. Et encore n'imaginent-ils pas qu'elle l'est à cause des humains eux-mêmes, sans doute pensent-ils à quelque catastrophe naturelle. Vite! Il faut tout faire pour la sauver! Quelle émouvante Compassion, venant de ces êtres pourtant si éloignés de nous! Eux qui, sur leur planète idéale, ne vivent que les émotions positives et les beaux sentiments, n'en sont pas pour autant insensibles ni indifférents à la détresse des autres; simplement à la vue de l'injustice ou du mal, la colère ni la peur ne viennent obscurcir leur jugement ni paralyser leur main. Ils peuvent ainsi mettre toute leur énergie et leur esprit à défendre le Bien, à protéger la vie. Et ils ne s'en privent pas, puisqu'ils ont organisé le secourisme des âmes, afin d'aider les êtres des planètes où sévit le mal, comme la Terre. Chez les éolis il n'y a jamais d'accident, aussi le drame qui avait privé Nellio de sa compagne n'avait pu se produire que pendant une séance de secourisme des âmes sur la lointaine Terre...

Le Gardien explique aux villageois en quoi consiste l'aide dont il a besoin. Ce sont des formes de méditation particulière, qu'il serait malaisé de décrire. Ceux parmi les lecteurs qui ont pratiqué l'aide spirituelle en auront une idée, mais petite seulement car, vous vous en doutez, la science des Gardiens est infiniment plus raffinée et précise que la nôtre, encore balbutiante. Là où nous nous contentons d'une louable mais vague émission d'Amour, eux savent exactement les nuances précises du travail qui doit être fait, et profitent pour l'expliquer de la simple et subtile langue des éolis, si riche en variations et vibrations, et qui peut se comprendre sur plus de douze modes différents. Bien qu'elle n'ait pas été prévue pour la médecine de l'âme, elle s'y prête tout à fait bien, alors qu'aucune langue terrienne actuelle ne le permet aisément.

Petit à petit, la timidité des éolis s'est envolée et en voici plus de vingt sur les genoux et même sur les épaules du Gardien toujours souriant. Heureusement son corps parfait ne connaît ni ankyloses ni démangeaisons: ce ne serait pas le moment d'éternuer! Afin d'éviter de mettre en danger l'un ou l'autre des éolis qui lui courent partout et volettent autour de lui, il tourne seulement la tête, quand il répond à l'un ou à l'autre, toujours avec bonne grâce.

Les indications sur l'aide à Aurora se terminent par une bien étrange allusion: «Pour l'instant ces méditations suffiront. Mais au moment critique il nous faudra peut-être intervenir plus directement. Et là aussi votre aide sera nécessaire» Mais le Gardien ne veut pas donner plus de précisions. «Intervenir directement»... Aller sur la Terre, en astral, comme font les secouristes des âmes? «Chuut» répond le Gardien en souriant. Ah! Mais que veut-il donc dire? Il change un peu de sujet:

«La Terre est actuellement dans une situation exceptionnelle où tout peut arriver, le meilleur comme le plus non-bon. Il pourra être nécessaire d'employer des moyens en conséquence, pour aider les Terriens à découvrir le bon choix, ou pour éliminer certaines forces anti-bien. La Terre arrive au stade où elle pourrait se doter d'un gouvernement planétaire de Sages, et un de nos rôles sera de le favoriser, peut-être de l'imposer. Notre groupe de la galaxie d'Aéoliah est loin de la Terre mais pourtant nous y serons. De votre côté, il serait utile de vous préparer à recevoir des âmes animales en quantité, au cas où les choses tourneraient trop mal sur la Terre. Votre aide peut être précieuse.»

Ces graves sujets épuisés, voilà la joyeuse bonne humeur des éolis qui prend le dessus:

«Il faut lui faire visiter le village!

- Il faut lui faire goûter les murlines!

- Non, les choupas d'abord!

- Dis Gardien, regarde ma maison-potiron à deux étages!»

Et voici le grave et important personnage parcourant le village, avec moulte précautions comme on l'imagine, sur la pointe des pieds, car rien n'a été prévu ici pour supporter un si imposant individu. Chaque pas est une aventure compliquée pour poser le pied entre les plantes à ne pas écraser tout en conservant un minimum d'équilibre. Quelle rigolade! Quelle espièglerie! Voici Antonnafachto, c'est lui bien sûr, assis en lotus sur... le sommet de son crâne! Mais le chevalier cosmique n'a que faire d'un tel panache, et il envoie balader le plaisantin d'un hochement de tête amical mais sans réplique. Il lui faudra quand même accepter le chapeau-fleur, minuscule sur cette vaste tête lisse!

Autour de lui volettent les éolis et les éolines, comme des petits oiseaux ou des papillons. Il lui faut se baisser pour sentir les fleurs, écouter les chants, la musique, et prendre tout le monde dans ses mains, chacun son tour. Non mais quels gamins, ces éolis.

Pour finir, il chante. Quelle merveilleuse voix de baryton, douce et ample, puissante et chaude! Tous sont figés sur place par la perfection, la maîtrise absolue, la suave et émouvante mélodie...

Puis, le paladin signifie que l'heure du jeu est passée, à sa manière: son rayonnement redevient grave et digne, et tous les éolis, à nouveau intimidés, reprennent du champ. Un sourire, une pirouette, et, avec une légèreté de ballerine, sans froisser une seule feuille, il reprend prestement en sens inverse le chemin si laborieusement parcouru, suivi à distance par les éolis étonnés...

Le Soleil donne maintenant toute sa bonne chaleur et sa lumière aux frais feuillages; la rosée a fini de sécher; les parfums capiteux des fleurs ont supplanté celui de l'aurore; les oiseaux volettent et s'interpellent joyeusement; les éolis, tout enivrés d'une merveilleuse joie de vivre, ont à cette heure une sensuelle envie de jardinage et de mouvement: seuls quelques uns suivent le Gardien.

Avec la simplicité d'un lycéen qui répare son vélo, celui-ci s'assied à nouveau sur la pelouse, Nellio debout à ses pieds, devant la petite pyramide orangée qui lui sert d'habitation depuis l'accident. Et il... ouvre la pyramide, comme un couvercle, qu'il pose dans l'herbe à côté de lui.

Les quelques éolis curieux aperçoivent pour la première fois l'intérieur de l'étrange engin. De l'entrée, un court tube mène à un récipient ovoïde, qui n'est autre que la chambre de Nellio. Mais le reste est occupé par une série de tubules et de sphères imbriquées, pulsant doucement d'une superbe lumière irisée. Rien à voir avec quoi que soit que vous connaissiez, amis lecteurs: c'est une machine vivante, immatérielle... Certaines parties même changent de forme, animées d'une inconcevable respiration.

Le Gardien, décontracté, sans plus prêter attention aux éolis, se plonge dans cette étrange métamécanique, sans doute pour y modifier quelque réglage. Il reste un moment en méditation, demande à Nellio de rentrer dans sa chambre, d'en ressortir. Comme il travaille, la machine, privée de son pare-rayonnement, a de bien curieux effets sur les environs. Les fleurs s'ouvrent ou se ferment. Les oiseaux s'assemblent dans les deux arbres, pépiant soudain tous en choeur. Les chenilles s'arrêtent de manger, étonnées. Les éolis sont envahis de frissons délicieux, de sentiments voluptueux, mais totalement inconnus. Flashes de lumière à l'intérieur de la tête! Des sons étranges et merveilleux, comme si la musique des sphères accordait ses instruments, le paysage chavire soudain, fantastique accélération dans un vertigineux toboggan cosmique! C'est vraiment un drôle de truc qu'ils nous ont inventé là, ces Gardiens.

Enfin il remet l'enveloppe en place, et tout rentre dans l'ordre. Les éolis retournent à leurs jardins et à leurs amours, leurs voix cristallines et leurs rires-clochette se répandent dans les environs.

Le gardien reprend Nellio dans une main, se lève, fait un salut amical de l'autre main aux éolis qui sont encore là, puis soudain cours, s'envole presque, avec une incroyable vitalité, vers la forêt jolie, toujours Nellio dans sa main, et on ne les reverra plus de toute la journée.

Quand le lendemain, Nellio se réveille à nouveau, il est plus en forme, et, enfin, après si longtemps, il sourit. Mais il ne dit pas grand-chose de ce qu'il a été faire avec le Gardien. Tout juste apprend t-on qu'il a reçu des soins par imposition des mains, qu'ils ont parlé d'Aurora, bien sûr, et aussi qu'ils ont discuté un moment chez Adénankar.

Progressivement, c'est un nouveau Nellio que découvriront les éolis, qu'ils n'avaient pas imaginé: plus sûr de lui, entreprenant et responsable, membre actif et indispensable de leur petite communauté. Mais... attendons la suite.

CHAPITRE 9

AU PIED DU MUR.

(sommaire)

Dire que Brigitte est heureuse de sa nouvelle vie serait un euphémisme. Elle croît rêver. Elle est au paradis. Enfin elle a trouvé des gens qui travaillent pour être conscients, comme elle, et qui en savent même bien plus qu'elle!

Comme toutes les lunes de miel, celle avec Frédérique est très agréable. Ah! Elle ne pensait même plus à trouver un amoureux. En voici un! Et quel amoureux! Ardent et passionné!

Le jour, elle s'active au jardin et dans la maison: cette dernière est un peu décrépite, aussi il y a quelques replâtrages à faire. Brigitte se révèle vite une bricoleuse douée. Frédérique, lui, n'a pas le temps, tout à son abondant courrier de gens qui lui demandent conseil pour leur santé, leur karma, leur sexualité. Il est un peu connu dans le milieu spiritualiste; une annonce permanente dans certains journaux lui vaut une clientèle petite mais constante.

Elle lit les livres de Frédérique, ou part avec lui dans de longues discutions passionnées sur les ovnis, les atlantes, et compagnie. Frédérique raconte par le détail ses vies antérieures chez les atlantes et même il aurait rencontré Jésus, qui d'ailleurs ne lui a pas fait si forte impression que cela.

Frédérique également raconte les histoires de ses clients (il dit demandeurs de conseils mais on aura compris) qui souvent semblent tourner autour de la sexualité à laquelle il attache grande importance: N'est-ce pas l'Energie Primordiale? La Force Créatrice? A l'en croire Dieu lui-même y est enrôlé! Il met partout des lingams et des yonis, des priapes et des mandorles. Et c'est que le bougre ne se contente pas de la théorie! Soir et matin il fait ses travaux pratiques, ce qui n'est pas pour déplaire à Brigitte, assez réceptive, vous en seriez-vous doutés?

Tout de même le courrier de Frédérique ne suffit pas à faire un revenu et de temps à autres il s'absente, pour travailler dans une agence de voyage, comme guide ou animateur dans des croisières privées. Brigitte aimerait le suivre, mais il répond que cela n'est pas possible. Caraïbes, Grèce, Egypte résonnent à ses oreilles comme les noms d'autant de merveilles à découvrir...

Au village, les gens sont souriants et distants à la fois. Bien sûr ils sont de l'ancien monde, et Brigitte met cette distance sur le compte des préjugés, de la méfiance, du fait que Frédérique et elle ne sont pas mariés. En fait les habitants de ce village s'y sont faits à l'idée de ces gens qui vivent en couple sans être passés par la mairie. Pour Frédérique surtout ils y sont habitués... Depuis longtemps. D'où la distance. Petit à petit, d'ailleurs, voyant que Brigitte est une brave fille, ils s'en rapprocheront.

Quant à Peyreblanque... Brigitte ne manque pas une occasion d'y aller. Frédérique la laisse faire, au début du moins. Parfois même il l'y amène. Heureusement, car à pied c'est tout de même long, et aléatoire avec les pluies de l'automne. Elle s'y sent bien, et aide à diverses activités. C'est qu'il y a bien un jardin, chez Frédérique, mais il est petit, et bordé de hideuses cabanes où un voisin entasse de malheureux lapins qui y croupissent dans la saleté, en attendant le couteau qui mettra fin à leur tragique existence. Ah! Les anciens ne sont pas tous des sages comme sa Mère-Grand!

Le jardin de Peyreblanque est au contraire vaste, en partie vierge et plein de possibilités. Avec l'argent des stages, Gérard a pu acquérir des matériaux pour la salle de méditation, où les échafaudages commencent à monter. Pas vite, car il y a tant à faire! Cette année encore Marc et Yolande doivent redescendre en ville pour donner des cours, sans quoi il n'y aurait pas à manger pour tout le monde à Peyreblanque. Marc aussi doit retourner à son emploi: il faut finir de payer la belle villa en location-vente. Encore deux ans à y être liés. Anita reste un peu, mais il lui faudra aussi s'absenter pour des parents malades.

Marc et Yolande partis, l'ambiance change. Hélène ni surtout Gérard n'ont autant de patience. Ils sont tous les deux parfaitement sincères avec un coeur grand comme ça, mais... A sa grande surprise, Brigitte comprend vite que, sans le dire ouvertement, ils n'aiment pas du tout Frédérique. Quand il arrive, l'accueil est silencieux, froid. Ce n'est que quand il redescend, laissant Brigitte seule avec eux, que la foncière bonne humeur de Gérard reprend le dessus. Même les enfants s'en vont dans leur petite école communautaire ou à leur maisonnette au fond du jardin quand il est là. Surtout la petite Simone, dix ans, file vite dès qu'il arrive, sans un mot, les yeux ailleurs, les lèvres serrées. Brigitte se perd en conjectures sur les causes de cette défiance, qui, par moments, frise la guerre froide. Que peuvent-ils bien reprocher à Frédérique, qui semble si sympathique et si savant? Pourquoi le dédaigner ainsi? Et surtout pourquoi ne pas en parler franchement avec elle?

Heureusement les longues absences de Frédérique (souvent trois semaines) laissent à Brigitte autant d'occasions d'être elle-même et de rester à Peyreblanque où tout se passe alors aussi bien qu'il est possible, malgré l'impatience de Gérard et le désordre d'Hélène qui font parfois des étincelles. Mais entre gens de bonne volonté on ne se brouille pas pour si peu. C'est qu'à Peyreblanque, tous partagent sincèrement le même idéal d'Harmonie, et chacun peut constater, au fil des ans, que les autres font de réels efforts pour améliorer ce qui ne va pas dans leur comportement. Ces deux conditions réunies excluent tout véritable motif de mésentente. Les progrès ne sont jamais aussi rapides qu'on le souhaiterait, mais ils sont là, visibles, en actes et pas seulement en déclarations.

Brigitte elle-même se sent obligée de faire des efforts. N'a t-elle pas failli se fâcher avec tous ses amis écologistes, à force de leur demander plus qu'ils n'étaient prêts à progresser? Elle se sent même soudain l'élan de leur écrire une lettre. Elle leur doit bien ça, car son départ soudain a dû les étonner! Sans doute ne les reverra t-elle jamais.

Elle reçoit une réponse de Monique, un peu déconcertante. «Chère Brigitte, petite soeur, nous avons tous été très contents d'avoir de tes nouvelles de ta main. Marc nous avait appris que tu étais avec Frédérique et cela est une bonne chose, car Frédérique est un type extraordinaire, très versé dans toutes les choses psychologiques, et très réaliste à la fois. Nos chemins s'éloignent sans doute, mais c'est sans regrets car il est bien que tu aies trouvé ta voie. Nous ici malheureusement il faut dire que tu avais bien raison de soulever tous ces problèmes! Tu es partie au Soleil mais eux, les problèmes, sont restés, et avec le temps ils enflent et deviennent de plus en plus durs, de plus en plus difficiles à appréhender. J'en arrive même à craindre pour l'avenir de notre petit groupe! Ah! Petite Cassandre, que n'avons nous écouté tes remarques, pas toujours agréables mais si justes! Heureusement il y a les soirées de relaxation avec Marc et surtout Yolande, qui est une véritable fée si douce! Elle si discrète que nous ne faisions même pas attention à elle. Pour ma part, je ne me sens pas du tout prête à vous suivre dans vos histoires spirituelles, mais comme tu le sais je suis très tolérante (Ah ça oui, pense Brigitte) et je suis contente que tu vives ta vie. Reçois nos amitiés à tous, ta Monique.» A cette lecture, un peu de tristesse passe dans le coeur de Brigitte. Monique, si gentille, dans un instant d'émouvante lucidité qui refuse encore de devenir conscience... Tous ces bons moments passés ensemble, cette amitié... Du passé maintenant. Et cet infect E... qui doit être en train de faire son sale travail! Ah oui, les problèmes «enflent»... Ben tiens donc. Un moment, Brigitte a envie de répondre à Monique, de tout lui dire. Mais cela servirait-il à quelque chose? Ne se contenterait-on pas de la traiter de paranoïaque? Elle a écrit la lettre, mais ne l'a jamais envoyée. Comme si elle avait honte de dire la vérité.

Brigitte partage le travail méditatif de Peyreblanque, et, chez Frédérique, continue ses méditations aux mêmes heures. Ils font classiquement des relaxations. Relaxer le corps physique, plein de livres expliquent comment faire. Relaxer le mental, c'est moins connu. Les débutants, pour s'y exercer, peuvent visualiser un lac, très joli, tout bleu, dans un paysage merveilleux, inondé de Soleil. Les émotions, les pensées parasites sont des vagues qui agitent la surface. Les vagues se calment, se dissipent... ne laissant que la transparence de l'eau qui révèle alors dans ses profondeurs des trésors insoupçonnés...

La méditation est un état de conscience supérieure, où les Vérités éternelles et les choses de l'Esprit sont plus aisément compréhensibles. La méditation est un état tout à fait naturel; s'il n'est pas encore le lot commun, c'est que l'évolution de l'humanité n'a pas encore réussi à la maîtriser. Il faut en général apprendre à méditer par des exercices spéciaux.

Un des premiers exercices enseignés dans le yoga est connu sous le nom de vide mental. En fait il ne s'agit pas de faire le vide complet dans son esprit (cela est possible, mais difficile) mais plutôt de couper tout attachement d'avec les pensées qui passent sans arrêt dans notre tête. Les considérer comme des phénomènes, des choses qui se produisent, auxquelles il ne faut pas attacher d'importance, pas même à leur disparition. Un des buts de cet entraînement est de ne pas se laisser accaparer par des pensées attirantes, ou entraîner par des pensées qui provoquent par exemple de la colère. Quand on y arrive, on est alors, et seulement alors, libres d'être nous-mêmes, en dedans comme en dehors.

Les gens de Peyreblanque font aussi des visualisations. Ça c'est facile: se représenter intérieurement un monde meilleur, un monde en Harmonie avec l'univers, un monde de Douceur et de Poésie. Ils font des séances de méditation, l'un d'eux décrivant un tel paysage de paradis. Certains soirs, ils parlent ensemble à bâtons rompus de ce monde meilleur, chacun sortant son idée, renchérissant sur celle de l'autre! Quels merveilleux moments de complicité!

Gérard voudrait faire un annuaire de toutes les activités utiles à un monde meilleur. Certes il existe déjà de tels annuaires, mais ils sont fourre-tout, mélangeant le sérieux et le sans idéal. Gérard souhaiterait une base d'accord sur un ensemble de valeurs: la pratique végétarienne, se débarrasser du tabac et compagnie, le travail spirituel, la non-violence, la communauté, l'écologie, l'Harmonie et la Poésie, une économie où l'entraide remplacerait l'argent...

Hélène peint ses visions, en débutante. Yolande aussi, mais peu: les vacances coupées de stages ne lui en laissent pas le temps. Hélène utilise des pastels, des teintes pures de l'arc-en-ciel, sans jamais y mélanger de gris ni de noir, juste parfois un peu de bruns chaleureux. Elle compte bien s'y mettre plus sérieusement quand le plus jeune enfant lui en laissera le temps. Yolande a, surprise, un style énergique et le coup de crayon très juste, tandis qu'Hélène fait dans un impressionnisme tout en Douceur et en lumières.

Ces visualisations merveilleuses débouchent sur un autre travail, qu'ils commencent tout juste. Elever leurs vibrations! Rappelons nous, amis lecteurs, que ce terme de «vibration» ne désigne pas quelque phénomène parapsychologique abscons, mais tout simplement une ambiance, une qualité d'être, juste au delà des sentiments et sensations, ou ce qui en reste quand leur intensité en est passée. Les vibrations sont d'une grande importance dans le monde de l'âme, elles en sont en quelque sorte les paysages, et dans les plans de l'esprit nos corps sont fait de vibrations et non de matière. Certaines personnes ont galvaudé et ridiculisé ce mot, comme toujours quand une mode s'empare de quelque chose sans savoir ce que c'est, et c'est bien triste pour elles car elles se privent ainsi de quelque chose d'essentiel à la compréhension du monde. En réalité, si ce mot a été popularisé par les hippies, il était déjà employé au début du siècle par certains artistes et spiritualistes. Malgré le discrédit dont on l'a affublé, je le garde, car mis à part le trop vague «ambiance», il n'y a pas de véritable synonyme pour désigner une réalité de la plus haute importance... Peut-être qu'un jour quelqu'un créera un vocable plus précis et plus évocateur, a moins qu'une autorité du langage arrive à protéger efficacement notre si essentiel patrimoine de communication contre ceux qui le salissent ou le détruisent.

Les mauvaises vibrations sont les couleurs sales, les odeurs nauséabondes, la violence, les caricatures, les vices, la pornographie, le puritanisme, le bruit... Les bonnes vibrations sont les parfums et les couleurs pures, les fleurs, la Poésie, l'Harmonie, la Paix, l'Amour et tous les bons sentiments... Les odeurs de l'humus ou du pain, les couleurs du bois ou de la peau, sans être angéliques, sont aussi belles à leur manière, mais sur un ton plus grave que les précédentes.

Il existe d'autres vibrations trop élevées pour que nous puissions les percevoir, et d'autres différentes, hors de notre compréhension, ailleurs, à l'infini... Nos sensations elles-mêmes ne sont peut-être aussi qu'une catégorie plus dense de vibrations: Un humain qui voit la couleur rouge est ainsi fondamentalement différent d'un robot qui capte avec une caméra l'information comme quoi un objet est rouge, mais qui n'aura jamais la sensation de rouge. La perception des vibrations comme des sensations est le strict apanage de la conscience, qu'elle soit incarnée dans un monde physique ou libre dans celui de l'esprit.

Une image évocatrice à propos des vibrations est qu'il en va de cela comme de la radio: on entre en communication quand on est accordé sur la même fréquence... C'est d'ailleurs là une loi fondamentale de l'Esprit! Si quelqu'un nous offre de la joie, on s'ouvrira plus aisément aux pensées positives et constructives. Si on est en colère, on s'ouvrira aux pensées de haine ou de pessimisme. On obtient aussi le même désagréable résultat, sans être en colère, mais simplement en mimant la colère... Eh oui. C'est la raison pour laquelle autrefois l'Eglise Catholique interdisait le théâtre profane, tout en favorisant les «Mystères» mettant en scène la vie de Jésus ou des Saints... Ceci était d'un grand bénéfice pour ceux qui s'assimilaient à eux le temps d'une représentation. Si on est sur une vibration élevée, alors la vie sera pour nous élevée, les gens que nous rencontrerons, les livres que nous découvrirons... Après la mort, on se trouve attiré par le genre d'univers qui est à notre longueur d'onde. D'où l'intérêt d'être sur une bonne, car autrement la rétribution est automatique et absolument imparable.

Les visualisations sont un excellent exercice pour hausser son taux vibratoire, mais pas le seul. Propreté corporelle, ordre, exercices dans la vie quotidienne pour déceler les mauvais sentiments et les remplacer par des bons, exercices pour faire de la vie une création artistique... Régulièrement Hélène aère les pièces de leur grande maison, même non utilisées, même s'il fait froid, et laisse un tampon imbibé d'essences de fleurs: fruit de la passion, rose, violette... Au fil des années, les murs mêmes du vieux mas s'en sont imprégnés d'une indéfinissable et douce senteur.

Ils se réunissent aussi parfois pour des sortes de danses, jouant les gestes de la vie quotidienne, de façon à les rendre poétiques, à les vivre comme un jeu, une joie, un partage d'Amour. Bien que ces séances soient toujours un régal, ils ne les font que... de temps à autres, car, il faut bien le dire, mille prétextes s'immiscent sans arrêt pour le leur faire oublier. Sans compter qu'une seule colère peut leur en couper l'élan pour plus d'un mois. Ah qu'il est difficile de ramer contre le courant général, dans la lourdeur de l'égrégore Terrien...

Et qu'ils ont de mérite, ceux qui réussissent.

Ou au moins qui persévèrent.

Heureusement, il y a les musiques, avec leur force, leur puissance d'évocation. Brigitte découvre enfin tous ces titres inconnus qu'elle avait vus chez Marc et Yolande. Privilégiée! A cette époque guère plus de quelques centaines de personnes ne devaient connaître ces musiques qu'il fallait commander directement en Californie ou repiquer chez le copain. A l'époque où j'écris, elles commencent à être distribuées en France, avec le retard habituel, au compte-gouttes, ou dans des circuits soigneusement tenus en marge du commerce courant.

Quelles merveilles! Que à côté tout le reste paraît terne, plat! Il y a Aeoliah, dont le nom résonne curieusement dans l'outre-mémoire de Brigitte, et surtout Iasos, dont le merveilleux synthétiseur nous emmène dans d'étranges espaces aux couleurs inconnues, peuplés d'anges et d'êtres ineffables... Pendant des heures, Brigitte médite et rêve, sur fond de musique des anges...

Les musiques ont le pouvoir de nous faire communier chacune avec sa vibration, et ce pouvoir peut être très grand, à condition de vraiment écouter, sans bavarder. (Mettre un disque et bavarder par dessus est une véritable injure à l'artiste, et un grave préjudice pour l'auditeur. En effet les musiques ainsi maltraitées perdent tout leur pouvoir magique, ne laissant que des sons. Inutile de les payer si cher si ce n'est que pour en faire cela...). Une musique bien choisie peut être une puissante source d'inspiration, d'éveil, et nous donner accès à des vibrations supérieures, angéliques, comme les musiques de Iasos. A l'inverse les horribles anti-musiques qui nous sont imposées dans certains magasins sont extrêmement dangereuses... Surtout pour les personnes qui ne se rendent pas compte qu'elles sont mauvaises et laissent ces répugnantes vibrations de désespoir et de ténèbres s'insinuer dans leur psychisme. Et se demandent ensuite pourquoi les suicides augmentent depuis 1980...

La nourriture est également d'une très grande importance. Fleurs et fruits (frais ou en jus) apportent une vibration ensoleillée, céleste, tandis que céréales et légumes sont plus terrestres. Certains fromages, les huiles raffinées, et surtout la viande, le poisson et le vin nous apparaissent d'une vibration dégoûtante, quand on s'en est purifié. Ceci est dû aux toxines qu'ils contiennent, et que notre corps rejette instinctivement. Et si l'Islam a interdit le porc (sans toutefois réussir à être végétarien comme le souhaitait le Prophète) c'est bien à cause de la vibration particulièrement sale de cette viande qui empestait déjà les rues de Rome, du temps de la décadence.

Ce qui surprend énormément Brigitte à Peyreblanque, c'est le plus grand sérieux apporté aux réunions. Du moins pendant la présence de Marc et Yolande, car Gérard et Hélène doivent composer avec les enfants, et souvent seul l'un d'eux participe. Parfois Simone les rejoint. Anita est toujours de la partie, à chaque fois qu'elle est présente au mas. La réunion quotidienne a lieu juste après le repas du soir, qu'on a soigneusement rangé. Ainsi tout le monde participe au ménage! Joyeusement, même les enfants qui sont débrouillards et déjà éveillés à l'esprit d'entraide. Jamais le travail ménager ne leur a été présenté comme une corvée ni comme une punition, aussi ils l'accomplissent comme un jeu!

Ensuite, une fois tout le monde prêt, on se change, on met de beaux vêtements. On se réunit tous ensemble dans la salle commune, en silence. Puis on se dirige en file indienne, marchant posément et silencieusement, vers la chambre qui sert de temple, en attendant mieux. Celui qui ouvre la marche pousse la porte de l'antichambre peinte en bleu indigo. Tout le monde y entre, dans le plus grand silence, et on referme alors la première porte. Ouvrant la seconde, on entre alors dans le temple, également peint en indigo. Ici, contrairement à toutes les traditions, il n'y a pas de choeur, l'autel est au centre, formé d'une simple table basse, avec une nappe blanche, sur un tapis de paille rond. Une bougie veilleuse rouge y brûle en permanence. Toujours dans le plus grand silence, la file s'enroule en cercle autour de la table, et chacun prend place sur les tapis de méditation, malheureusement assez serrés. On allume une bougie parfumée, on chante ensemble le mantra OM, ou parfois un autre, et après un silence la personne qui dirigera la méditation prend la parole, très doucement. A la fin, c'est également en silence que l'on mouche la bougie (sans souffler dessus), que l'on ressort et que chacun retourne à ses activités. Car la sortie du temple ne doit pas signifier que l'on retombe dans la routine: l'état de conscience doit pouvoir se prolonger après, sans se dissiper immédiatement à des pensées plates.

Ce rituel soigneusement respecté impressionna vivement Brigitte la première fois qu'elle y fut conviée. Le coeur battant, elle se sentait entrer dans un monde nouveau, indigo, être initiée (c'est le mot qui traversa son esprit) à la véritable vie de l'Esprit profondément vécue. Et aussi à la magie qui se dégage de ces cérémonies, de leur puissance de cohésion...

Il n'est pas obligatoire pour séjourner à Peyreblanque de participer aux réunions. Certaines personnes ne sont pas prêtes, et il est inutile de les y forcer. Mais la magie a sa puissance: les visiteurs hostiles ou inopportuns ne traînent pas longtemps leurs guêtres à Peyreblanque.

Cela marche très bien tant que Yolande et Marc sont là. Ils ont très certainement déjà eu un entraînement dans de précédentes vies. Yolande sent les choses. Gérard et Hélène, seuls, peinent quelque peu. Ils ont les enfants, qu'il faut coucher avant. Quand c'est fait, c'est à leur tour d'avoir sommeil. Ils sont des gens tout à fait ordinaires, soutenus seulement par la flamme de leur idéal. Gérard est très chaud partisan du travail de méditation, souvent un peu trop avec certaines personnes. Hélène, au contraire, est la Douceur incarnée. Mais elle serait plutôt effacée avec les visiteurs. Que voulez-vous, à force de toujours entendre que la Douceur c'est de la faiblesse, on en arrive à s'y laisser aller...

Gérard demande à Brigitte de faire l'école à ses enfants. Etonnée de ne pas les voir aller à l'école du village, elle lui demande d'abord si cela est bien légal, quand l'école est obligatoire. A sa surprise, il lui répond: «Parfaitement, que c'est légal. C'est l'instruction qui est obligatoire, pas l'école! Et tu te rends compte, si ils devaient faire tous les jours dix kilomètres aller et retour, plus la cantine non-végétarienne, tous les problèmes! Non, ils sont bien mieux ici. On fait comme on veut. Oh, bien sûr, on est contrôlés par des inspecteur de l'éducation nationale, pour voir si ils travaillent vraiment, si ils ont des résultats. C'est normal, sinon il y aurait des abus. En fait les inspecteurs qu'on a ici sont ouverts, ils ne cherchent pas à critiquer nos méthodes et nous laissent libres pour notre pédagogie, du moment que les enfants progressent.

- Ah! Mais je ne savais pas toutes ces choses.

- On ne veut pas les bourrer, ni en faire des intellectuels pas fichus de planter un clou. On veut en faire des êtres sains et équilibrés, heureux de vivre et positifs pour l'humanité.

- Ah! Et vous leur faites la pédagogie Steiner?

- Tu connais?

- Oui, on en a vu au groupe écolo.

- Oui, mais on ne veut pas se limiter à un système, aussi bon qu'il soit. Il y a beaucoup de valable chez Montessori, Aurobindo, et aussi beaucoup à prendre ou à laisser chez Freinet, Summerhill... Et aussi dans notre propre intuition. Souvent avec nos enfants il s'est passé des trucs qui n'étaient décrits dans aucun bouquin. Il a fallu improviser, se rendre sensible. Un jour, sans doute, je ferai aussi un bouquin. Ce que j'aimerais, ce n'est pas de créer un système de plus, c'est une science de l'éducation qui soit ouverte à la nouveauté, tout en restant sur une base spirituelle et pratique bien solide.

- Oui, ce serait intéressant.»

Soudain les enfants arrivent, emplissant la pièce de leur joyeuse présence.

«Papa! Brigitte! Venez voir comme on a arrangé notre maison!

- Allons-y les enfants, le Soleil est revenu maintenant.»

Les enfants sont aussi allés chercher Hélène et Anita, et voici le joyeux cortège trottinant au rythme de Joël, cinq ans. Le troisième enfant est Fabien, sept ans.

Ils contournent le jardin (qui est un ancien courtal, en partie entouré d'un mur de pierres sèches) et arrivent dans le petit creux, près des grands chênes, sur le chemin de la source.

Brigitte, en arrivant à Peyreblanque la première fois, avait eu une appréhension au nom de cabane. Elle se rappelait l'affreuse cahute couverte de vieilles tôles rouillées et gondolées ainsi nommée chez P., cet écolo marron qui l'avait agressée parce qu'elle ne buvait pas de vin. Mais ici rien de tel. C'est une sorte d'igloo en argile, couvert d'une couche de ciment pour ne pas que la pluie le dissolve. Mais quel ciment! Pas du gris béton, ni du raide coffrage! Gérard l'avait lissé grossièrement avec une taloche courbe construite exprès. Mais par dessus Simone avait, sans tarder, terminé en peignant avec un lait de ciment blanc, teinté en bleu par du colorant spécial (oxyde métallique, dans les magasins de matériaux de construction) et le résultat est un bijou, un petit oeuf bleu avec des taches plus foncées, d'un charme fou, posé dans l'herbe comme un champignon des petits nains. Les enfants avaient patiemment brouetté du gravier pour l'entrée, et semé des fleurs devant. Ils avait soigneusement enlevé tout déchet de ciment autour, aussi les hautes herbes avaient vite repoussé, intégrant parfaitement la poétique construction dans la nature immédiatement alentour. Oh il est très petit, Simone y rentre à peine, et maladroit (une fissure malencontreuse avait dû être colmatée au mastic souple) mais c'est d'une beauté époustouflante, avec bien peu de moyens. Brigitte, à cette vue, avait eu comme un flash d'émotion... Ce sont là les maisons de l'avenir! Une certitude qui avait beaucoup contribué à la rendre amoureuse de Peyreblanque et de son vaste idéal...

Présentement les enfants, tout seuls, ont désherbé un petit coin devant et repiqué des fleurs rouges tout au long du petit chemin d'enfant, quelques mètres, qui mène ostensiblement à leur maison depuis le sentier de la source. Qu'ils sont fiers de leur travail! C'est une surprise à leurs parents, qui à leur tour débordent de joie!

Ce qu'on fait les enfants est vraiment joli, et Brigitte, songeuse, goûte avec délice à leur enthousiasme simple et naïf...

Puis elle réalise qu'elle à été témoin d'une scène pour elle naturelle, mais qui pour d'autres semblerait un miracle: des enfants qui ont eux-mêmes une initiative, et qui la prennent en charge complètement, jusqu'à sa réalisation, dans la bonne humeur, en en assumant correctement tous les côtés techniques... Ces enfants-là iront loin!

Les douces effusions passées, Gérard reprend ses explications: «En ce moment il fait beau, ils jouent dans la nature ou jardinent. Ils ne vont dans leur école que quand il pleut, c'est bien assez. Les enfants sont faits pour jouer dans la nature, pour courir et s'activer!

- Bien sûr! Ils sont plus heureux comme cela.

- Mais il y a une autre raison plus importante.

- Laquelle?

- C'est un truc peu connu. Quand je suis arrivé ici, je me suis mêlé de réparer un coin du mas qui était écroulé. Quel boulot! Incroyable! J'y ai passé des semaines, et encore avec la bétonnière et tout, pour un malheureux petit bout de mur. Et après j'ai regardé: la masse énorme du mas entier! Toutes ces pierres lourdes comme tout, qu'ils ont dû trimballer avec des mules, monter à la main, et tout ça! Plus tailler les pierres, calciner des tonnes de chaux au feu de bois, et tout! Un boulot incroyable!

- Ils avaient le temps.

- Ooooh pas sûr: il fallait qu'ils cultivent, s'occupent des bêtes et tout. Les bêtes aussi, c'est un esclavage, des heures chaque jour, fériés compris, qu'il n'est pas question de repousser. Et une construction commencée, il fallait la finir. Mais il y a mieux, en Amérique, le canyon Chaco, ou ce que faisaient les romains, et tout ça!

- Où veux-tu en venir?

- Eh bien que nos ancêtres avaient une résistance physique, une endurance bien plus grande que la nôtre. Aujourd'hui, la plupart des gens ne savent guère courir plus d'un kilomètre, ou porter quelques petites briques.

- C'est que la race a dégénéré, avec tous les trucs modernes.

- Les gènes ne peuvent se perdre en deux générations seulement. Il y a une autre explication.

- Laquelle?

- J'ai cherché un moment, et j'en ai trouvé une convaincante. Le plus curieux c'est que tous les éléments sont dans les livres de médecine les plus classiques, et même dans les revues de vulgarisation accessibles au grand public. Mais personne ne semble avoir fait le rapprochement. C'est que tout simplement le corps humain développe ses capacités en les faisant fonctionner. Pour la force physique, l'endurance, c'est dans l'enfance. A dix ou douze ans tout est joué. Un gamin qui court, travaille de ses mains, de ses muscles, fera un adulte fort, endurant, capable de mener à bien des tâches épuisantes. Mais les gamins qui auront passé leur enfance assis feront des encroûtés, des assistés, voire des fainéants, des parasites. C'est arrivé à un point tel que même l'armée a des problèmes maintenant, avec les appelés.

- C'est incroyable!

- Regarde les légionnaires romains étaient presque végétariens, avec leur nourriture à base de blé fraîchement moulu. (Fraîchement moulu, je dis bien: ce détail est capital) Ils avaient une force et une endurance incroyables. Les gens qui ont bâti ce mas mangeaient surtout des céréales, mais aussi du cochon, du vin. Malgré ces deux vices, ils étaient plus forts et plus résistants que nous, qui serions bien incapables de les imiter. Ce qui a fait chuter beaucoup les gens, c'est bien sûr le pain blanc et le sucre, la viande et les conserves, mais c'est surtout de passer presque toute leur enfance à l'école à rester assis toute la journée! Et comme si cela ne suffisait pas, la télé est venue par là-dessus dévorer les quelques heures de vie qui restaient! Passifs, spectateurs d'une vie qu'ils n'ont même pas pensée eux-mêmes! Bourrés de pop-corns et de boites de sardines! Alors faute d'exercice, les tendons des muscles, les apophyses osseuses ne se forment pas, le squelette reste faible, le métabolisme et la digestion paresseux, peu efficaces, gaspilleurs. Les muscles sont faibles, l'endurance insuffisante, il faut manger beaucoup... Et à l'âge adulte, il est bien trop tard pour y remédier.

- Mais on peut faire de la musculation...

- Oui, mais cela donne des faux athlètes qui ont des problèmes de dos, de claquages de muscles, voire d'arrachages de tendons. Va voir dans un club de gym, de quoi ils parlent!

- Oui...

- C'est que les muscles enflent, mais le reste ne suit pas, ne pourra plus jamais suivre. Leur squelette, leurs tendons ne supportent pas leur force artificielle! Leur métabolisme les trahit. Des pointes de puissance, mais pas des semaines de gros travail. Et à quarante ans ils sont cuits. Les vrais champions d'endurance, comme par exemple les grands cyclistes, ou les types qui ont bâti ce mas, ce sont ceux qui depuis leur enfance font du sport ou des activités de plein air, courent, remuent, roulent en vélo, bêchent leur jardin... Et surtout qui aiment ça!

- Mais la nourriture y fait quand même: tu disais l'autre jour que les champions cyclistes, les Zatopek, Faustocopi et compagnie, ce sont tous des végétariens.

- Oui, bien sûr, toutes choses égales par ailleurs, ce sont les végétariens qui ont plus d'endurance. Mais il faut aussi voir qu'il n'y a pas de comptables ou de mathématiciens dans les champions sportifs. Même si les gens qui ont bâti ce mas mangeaient de la viande et buvaient du vin, ils avaient dès l'enfance une vie bien plus active que nous, ce qui leur valait d'être bien plus efficaces. Imagine ceux qui étaient végétariens! Comme dans l'antiquité, les égyptiens, et d'autres, les travaux colossaux qu'ils ont accompli! Eh oui, on s'est toujours demandé comment ils abattaient tant et tant de boulot, construire ces gigantesques pyramides, trimballer des millions de dalles de trente tonnes sur des dizaines de kilomètres, et compagnie. C'est pourtant simple: Imagine un peuple d'agriculteurs, qui bosse six mois dans ses champs, et pendant les crues du Nil, les six autres mois, ils sont des centaines de mille, avec pour seuls besoins un peu de grain et une tente, tous entièrement disponibles pour les plus énormes travaux, sans jamais arriver à se fatiguer!

- !

- Et ce n'est pas un peu de sport à l'école qui changera grand-chose à la situation actuelle. Leur sport, ce n'est rien d'autre que ce qu'ils attendent à la télé. Seulement de l'image, aucune vibration, aucun contact avec les forces vives de la nature. Leur corps même leur est extérieur! Comment faire des respirations dans des salles chauffées où il n'y a aucun prana? Ce qu'il faut, c'est ce pour quoi notre corps est prévu depuis des millions d'années: de l'air, du Soleil, de l'eau, de l'activité utile à la vie, se frotter avec l'humus, sentir les feuilles mouillées, s'allonger dans l'herbe sauvage, soulever des troncs, des pierres, ne pas avoir peur de la poussière sur la peau ni de la terre aux fesses, empoigner des outils, prendre le matériau à pleine mains, se débrouiller pour en faire quelque chose qui tienne...

- Mais jamais ils n'auront le temps, dans leur école de l'ancien monde!

- C'est ça le drame, actuellement: on est obligé, dès l'enfance, de faire des choix irréversibles et des sacrifices. Sacrifier le corps à l'intellect, ou le contraire, sacrifier la science au travail manuel etc...

- Sacrifier le coeur aux études intellectuelles, j'en sais quelque chose! J'aurais mieux fait de faire de l'agriculture ou de la musique, ça aurait été plus utile, tiens.

- Oui, tu l'as vu! Moi ce que j'aimerais c'est que mes enfants puissent se développer harmonieusement, dans tous les domaines. Qu'ils soient capables de travailler de leurs mains, de vivre agréablement dans leur corps, de sentir la Poésie, de calculer et concevoir aussi, bien sûr... Pour le calcul, par exemple, ils semblent en retard par rapport aux autres enfants, mais en fait, quand ils s'y mettent, quand ils veulent vraiment apprendre un truc, ils y passent infiniment moins de temps. Il semble que ce soit bien plus efficace de faire des tas d'autres activités physiques entre temps, que de rester à ânonner toujours sur la même chose pendant des heures chaque jour.

- Ils ne pourront jamais être les premiers dans tous les domaines à la fois.

- Les premiers? Qu'est ce qu'on en a à braire. Ce que je veux c'est qu'ils soient libres de choisir par eux même, et qu'ils aient les moyens de vivre leurs choix, quels qu'ils soient, sans devenir des spécialistes incapables de rien faire en dehors d'un étroit domaine. On n'est pas des termites, que diable! Alors ce qu'on fait, c'est simple: quand il fait beau, les enfants vont dehors, ils travaillent au jardin, ou jouent, ou font des visites de la nature, surtout avec Hélène qui leur apprend la Poésie des fleurs et des oiseaux.

- Ça marche?

- Très bien. Fabien à trois ans parlait déjà de poétic' ou pas poétic'.

- Pas de son naturel quand même!

- Pas vraiment, bien sûr, mais il ne s'y trompait pas. Tout montre qu'il le ressentait effectivement, mais sans notre intervention, il n'y aurait sans doute pas prêté attention et serait passé à côté. Pour Joël ça a été plus dur, il était turbulent et pleurnichard. Mais Hélène est une fée et elle a su y faire...

- Ah!

- Elle l'emmène dans la nature, et lui montre les fleurs. Souvent il les arrachait, chose qu'on ne lui avait pourtant jamais montrée. Maintenant il a appris à les respecter. On les lui fait sentir, il est tout content de savoir leur nom. Il a dû avoir un passé terrible car étant bébé il faisait des grimaces affreuses et encore maintenant il fait des colères ou veut avoir tous les jouets pour lui.

- On a beau dire, les vies antérieures, ça y fait.

- Oui, mais on peut sortir de leurs mauvaises influences, à condition de ne pas se contenter de suivre la pente! L'éducation est un patient travail de construction, parfois même de reconstruction de ce qui a été brisé autrefois...

«Quand le temps est à la pluie, où à la neige, et qu'on ne peut sortir, alors on reste à l'intérieur, à l'école. Tu as vu leur école...

- Elle est belle...

- Oui, il y a un coin pour le travail scolaire, et d'autres pour la peinture, les jeux, le modelage.... Tu as vu comme déjà Simone peint bien!

- Oui, c'est vraiment pour un monde meilleur!

- C'est à partir du dôme que ça l'a inspirée. Le dôme, au départ, c'était une idée d'Hélène, mais Simone ça l'a tout de suite branchée et depuis elle ne voit plus que du rond pour les maisons!

- Des belles vies antérieures!

- Ou une volonté de progresser, de créer, qui sait? Du neuf qui se crée, pas forcément de l'ancien qui ressort. Souvent Yolande a eu des intuitions au sujet des enfants, mais toujours des choses immédiates et pratiques, pour leur éducation. Elle n'a jamais rien reçu pour leurs vies antérieures ou des trucs comme ça.

- Frédérique s'en rappelle, lui, pourtant, et facilement.

- Frédérique? Fait-il avec une moue. Frédérique, c'est un cas particulier, lui. Je vais retourner au jardin, il y a encore les grands choux à désherber. Veux-tu rester avec les petits, à leur cabane? Ils sont si contents avec toi!» Fait Gérard, qui s'éloigne sans lui laisser le temps de répondre.

Ça, c'est ce qui s'appelle se faire envoyer promener. Encore cette distance avec Frédérique! Malgré toutes ses belles discutions, Gérard commence à agacer Brigitte. Que reproche t-il donc a Frédérique? Pourquoi ne veut-il rien dire? Parce qu'il n'a pas vraiment la conscience tranquille?

Pour Brigitte, Frédérique incarne un idéal: plus qu'un amoureux, une sorte de maître. Revivre ses vies antérieures, lui au moins il sait le faire. Ce n'est pas à la portée de n'importe qui. Il connaît beaucoup de monde, a des amis hauts placés dans l'administration. Il a reçu des initiations, il en a donné. Il a voyagé, en Inde, au Népal, terres où l'Esprit souffle librement. Il sait beaucoup de choses. Il... a sur Brigitte un ascendant certain.

Brigitte conçoit de cette situation une amertume contre ceux de Peyreblanque. Après tout, ils ne sont pas si évolués que Frédérique. Ils ont une certaine méfiance à propos des questions sexuelles alors que Frédérique les a depuis longtemps «transcendées» comme il dit. Elle finit par s'apercevoir que Frédérique ne reste jamais à Peyreblanque plus de quelques minutes, rentrant à peine dans la salle commune. Mais elle aimerait tout de même savoir de quoi il retourne, car lui non plus ne lui a rien expliqué, en définitive.

En réalité ceux de Peyreblanque ne disent rien à Brigitte et ne diront rien. Ils sont fixés depuis longtemps sur la véritable personnalité de Frédérique. Ils l'appellent en privé Tartuffe Ananda, à la mode de ceux qui se donnent des noms hindous pour faire spirituel. Ils ont assisté, impuissants, à la capture de Brigitte dans ses rets. Quoi qu'ils diraient, elle ne les croirait pas et pourrait même se fâcher contre eux. Yolande les a prévenus: c'est un problème karmique entre Brigitte et Frédérique. Suite à une vie antérieure... Elle les perçoit parfaitement, quand c'est utile! Il y a un noeud entre eux deux, un noeud contre-nature que seule Brigitte peut défaire. Ils ne peuvent intervenir dans cette situation, de peur de l'embrouiller davantage, pour n'arriver qu'à en retarder le dénouement. C'est difficile pour ceux de Peyreblanque, surtout pour le bouillant Gérard, qui a une sainte horreur de toutes les magouilles et de toutes les cachotteries. Comme il a envie d'expédier au diable ce Frédérique qui souille et qui embrouille tout! Pour Hélène non plus ce n'est pas facile. Pour elle qui veut vivre dans la Poésie, c'est comme si elle avait une gigantesque boîte de conserve dans son jardin...

Alors l'équipe de Peyreblanque, tous ensemble à la même heure, médite et prie pour Brigitte. Sans le lui dire. Marc et Yolande en ville avec quelques amis du groupe de yoga et même un membre du groupe écologiste. Hélène, Gérard et Anita au mas, et parfois Simone. Ce n'est pas la première fois qu'ils se solidarisent ainsi, afin d'aider une personne à passer un mauvais cap. Mais pour Brigitte, ils constatent une chose curieuse: il leur est bien plus aisé de se concentrer sur la bonne énergie, comme si un important groupe accomplissait le même travail en même temps qu'eux, avec la force parfaitement collimatée de milliers de personnes au moins! Gérard, petit humain assez ordinaire, fut vivement impressionné de se sentir ainsi épaulé par quelque puissance mystique inconnue, mais très efficace...

Bien sûr, Brigitte fait, en quelque sorte, partie de leur famille, et à ce titre ils s'en occupent particulièrement. Mais ils ont aussi l'inexplicable sensation d'un enjeu important autour d'elle. De tout cela ils ne parlent que uniquement en son absence.

Brigitte, toute à son adoration pour Frédérique, ne se rend pas compte que, petit à petit, il lui prend toute sa vie. Comme le temps de cet être supérieur est très précieux, il faut lui faire la cuisine, sans sel, car le sel contient du sodium et du chlore, tous deux dangereux toxiques. (Note de l'auteur: à moi aussi on m'a sorti cette ânerie) Pour Brigitte, le choix est simple: se passer du goût du sel ou avoir le sermon à chaque repas. Il faut lui cultiver le jardin, lui laver tout son linge, à la main car les machines à laver ça pollue (Quoiqu'elles polluent bien moins que l'esclavage!) Il lui faut encore écouter de longs monologues sur le monde qui se trouve caché au centre de la Terre creuse et d'où viennent bien sûr tous les ovnis, ou contre les scientifiques qui sont tous des idiots bornés; il lui faut peindre et réparer la maisonnette, et maintenant, quand il s'absente, il lui laisse de longues listes de travaux à faire au lieu d'aller à Peyreblanque. Et il a l'air si catastrophé si ce n'est pas fait à la date du rendez-vous... Car, de temps à autres, Frédérique reçoit de bizarres visiteurs, qu'il faut traiter avec la plus grande déférence; une fois même il envoie Brigitte se balader au village sous la pluie, pour «ne pas être perturbé» car il donne une «initiation» à un type qui la regarde de très haut, comme si elle était une sorte de servante. Cette «initiation» n'a sans doute pas dû bien marcher, car en revenant Brigitte le trouve toujours aussi plein de morgue. Mais Frédérique précise que son travail a un effet subtil «dans le spirituel». Ah! C'est que c'est un savant, ce Frédérique.

Que pense Brigitte de tout cela? Qu'elle a de la chance d'être amoureuse d'un tel être, si savant, si doué, si... gentil avec elle. Car s'il lui demande tout ça, c'est toujours de son ton le plus doucereux, le plus mielleux. Jamais il ne lui fait de reproche, mais si quelque chose ne va pas, il est si malheureux, le pauvre, ça le gêne dans son travail... Elle est au service d'un sage, elle le décharge des servitudes annexes de la vie. C'est un sacrifice auquel elle consent volontiers: le temps de cet être est si précieux! Brigitte voit en cela son Service à la vie, tout simplement. Lui, il lui déballe toute sa science sexuelle. Si elle ne jouit pas pendant une heure d'affilée, malgré ses exploits, c'est qu'elle doit encore être bloquée quelque part. La voilà qui culpabilise! Elle est bloquée... Où donc avait-elle déjà entendu dire ça?

Un jour, Brigitte était sortie au village, mais surprise par une pluie battante, elle avait dû se réfugier sous le préau de l'école. Précisément, voici la douzaine d'enfants qui sortent en récréation. Brigitte les regarde, car elle aime voir jouer les enfants. Pourtant elle se sent vite mal à l'aise. Pourquoi ces cris discordants seraient-ils la seule façon de s'exprimer? $ Un gamin de sept ans demande avec insistance à jouer aux bandits, un autre fait «Pan! Pan! Tatata!» sans arrêt, un autre est atteint de grotesques contorsions, une mignonne fillette glapit «putaing!» toute fière de faire comme ses parents. La maîtresse n'a d'yeux que pour ceux qui s'agitent et font du bruit, elle explique à Brigitte que ceux là sont «vivants», alors que les autres «ne participent pas», et qu'ils ont des problèmes, etc. Brigitte, stupéfaite, se demande bien comment a pu venir aux enfants cette surexcitation, cette fascination pour les tueurs. Puis elle réalise: la télévision! Les éternelles histoires d'espions, de bandits qui s'entre-tuent à qui mieux mieux, comme d'une chose tout à fait naturelle. Tatata! Cette glorification de personnages cyniques pourfendant indéfiniment les idéalistes, les purs et les innocents de leur morgue et de leurs jugements. Pan! Pan! Les danses de névrosés qui jouent à être libérés, les musiques atroces qui maintenant s'affichent ouvertement sataniques, magma fachiste, désespérant et violemment anti-idéaliste, les ordures punks et d'autres pires encore qu'on a inventé depuis, et qui nous sont imposées partout dans les magasins, à la radio... Même les dessins animés, que l'on pourrait croire innocents, sont déjà un conditionnement à rire de scènes de violence ou de blessures! Sans parler de ces abominables séries japonaises et leur psychologie inversée tellement primaire...

Brigitte est triste bien plus qu'écoeurée: Elle a appris, c'est une loi du monde de l'esprit, que ce que l'on mime ou imite, comportement ou émotion, finit toujours par faire partie de nous-même. C'est la raison pour laquelle les acteurs peuvent avoir certains troubles de caractères, et aussi pourquoi l'Eglise autrefois interdisait, on l'a vu, le théâtre profane et n'admettait que les Mystères, scènes édifiantes tirées des évangiles et de la vie de Jésus, que l'on peut toujours jouer sans crainte... Ce devait être de jolies fêtes, pour ces croyants naïfs et enthousiastes.

$ Que vont-ils devenir, ces enfants s'assimilant inconsciemment aux bandits dont ils voient vanter les exploits chaque jour chez eux, à table, et qui ont préséance même sur leurs parents? Quelle civilisation sortira de cette glorification permanente du mal? Si la société actuelle n'est pas qu'un ramassis de bandits et de pollueurs, il faut bien en conclure qu'une force foncièrement positive veille au coeur de l'humain, et résiste envers et contre ce déluge d'images et de sons délétères...

$ Brigitte pense à ces inversions de langage, comme fait cette maîtresse qui dit «éveillé» pour «violent» ou «agité», ou «inerte» pour «calme». Ceci a un nom: la novlangue, décrite dans le fameux roman de Georges Orwell, «1984» et son monde totalement fachiste, où tout est interdit. Le fonctionnement de la novlangue est expliqué dans un appendice à la fin du livre, que l'on consultera avec profit. La déformation de la langue est scientifiquement étudiée et le sens des mots inversé de façon à perdre le concept originel: «liberté» pour dire conditionnement, «Paix» pour dire guerre, etc... Et quelqu'un qui souhaite la Paix n'a plus de mot pour en parler! Ce livre important a un pendant: «Le meilleur des mondes» d'Aldous Uxley, où au contraire on est «libre» de faire n'importe quoi. Terrible leçon: le laisser-aller général sur les pentes de tous les vices conduit exactement au même résultat que la répression omniprésente et l'embrigadement systématique. Les deux livres ont la même fin: Les êtres sincères ayant quelque valeur humaine y sont dans les deux cas impitoyablement écrasés, que ce soit par la police de la pensée ou par une foule lancée sur eux par des animateurs d'émission pornographique. Brr...

$ Ces deux visions ne sont pas réalisées de nos jours, mais certains de leurs mécanismes fonctionnent sous nos yeux dans notre vie quotidienne. Les messageries pornographiques, les «radios libres» qui nous imposent leurs musiques atroces sur les fréquences réservées aux radios d'expression, l'idéologie comme quoi tout est bon et tout doit être fait, tout cela empeste le «meilleur des mondes» et produit le même avilissement. La novlangue est aussi utilisée. Par exemple le mot «convivialité», très utile, créé par le philosophe Ivan Illich pour qualifier un système (social, économique, technique...) que la vie peut aisément contrôler, a été complètement détourné pour désigner... des messageries pornographiques, des bistrots! Cette bourde est même passée dans les dictionnaires! Le mot «communication» est employé pour publicité, tandis qu'«utopie», qui désigne un projet de société, est régulièrement utilisé pour dire «impossible»: La ficelle est grosse!

$ En novlangue (du roman) une personne ou une chose, qui dans l'idéologie officielle est censée ne pas exister, est un «non-être». Il s'en balade plein, des non-êtres, autour de nous. A l'époque de ce récit, pas question d'entendre parler à la télévision de communautés, de végétariens, de non-fumeurs, de karma, de voyage astral, et, tabou suprême, de Douceur, de Poésie, de gentillesse... Par contre, toute une fausse culture officielle, subventionnée, encensée par les médias, produit un faux art et une fausse esthétique dépourvus de vie; de faux philosophes, des penseurs creux bombardent les masses de concepts dénaturés, de mots vides; même la science fait les frais de cette guerre ouverte à l'intelligence: Messieurs les savants, inventez vos bombes et taisez-vous. Quant aux concepts réellement importants du monde de l'esprit, le peuple n'a pas de langage pour les appréhender, ce qui explique qu'ils paraissent si compliqués alors qu'en réalité ils sont tous très simples.

$ Des personnages cyniques comme le petit prof en noir de Brigitte pratiquent routinièrement la novlangue, avec des mots comme «réaliste» pour désigner non pas ce qui existe, laid ou beau, mais uniquement le sale, le cruel, le méchant.

$ Beaucoup de gens du peuple se font tromper par la novlangue, comme cette maîtresse d'école qui parle d'enfants «éveillés» pour désigner des chenapans agités détruisant indistinctement la nature, la Poésie, les objets. De tels enfants sont le contraire même d'éveillés. Les véritables êtres éveillés se distinguent essentiellement par leur respect des autres et des beaux moments de la vie. Les enfants calmes ne sont pas forcément éveillés, mais là encore en novlangue «calme» signifie soumis, perdant, paresseux... Cette maîtresse d'école, une gentille petite femme au demeurant, s'étonne tout de même que ce ne soient pas les enfants «éveillés» qui aient les meilleures notes. Comme quoi tous les éléments nécessaires à la compréhension de la Vérité sont toujours à portée de main, malgré tous les pièges tendus. Il suffirait d'oser penser...

Soyons en fait rassurés: si le mal a tant besoin de tous ces pièges, c'est bien signe qu'il est aux abois... S'il a besoin de subtilité, c'est que les gens commencent à réfléchir. Le mal est comme la coque d'un noyau, que l'on ne peut entamer de l'extérieur. Mais un jour la graine de Bien qui est au coeur de chaque être se met à germer... et la coque éclate d'elle même, incapable de résister à la vie qui s'éveille en elle!

Bien sûr les rêves de Brigitte ont changé avec sa nouvelle vie. A son arrivée, la maison de fleurs s'est posée sur le sol, au niveau de l'herbe. Mais rapidement les fleurs ont disparu, ou ne sont devenu que des ornements artificiels et surfaits. Et... le plancher de la maison est resté toujours aussi branlant, mais cette fois $ il menace de la précipiter dans une cave obscure, répugnante et effrayante. Des galeries ténébreuses et malodorantes mènent à des profondeurs inconnues où doivent rôder des horreurs qu'elle ne voit heureusement jamais. C'est parfois assez fort pour empoisonner toute la journée d'un sentiment de saleté cachée. Elle en fait beaucoup d'autres qui ont tous en commun une sensation d'incohérence, de trompe l'oeil, d'agitation inutile.

Avec tout ça, amis lecteurs qui avez lu le premier livre «Les Jardins d'Aéoliah», vous avez peut être compris que ce Frédérique n'est autre que la réincarnation du lamentable petit Baron Regnald de Capderoc, qui avait déjà terrorisé Brigitte il y a fort longtemps, dans une vie antérieure où elle était la gente Gunniverre, et qu'en fait il la tenait en son pouvoir depuis bien plus longtemps encore... Ce lien trouble qui les unissait les avait amenés à se retrouver une fois de plus dans le monde formel, mais cette fois il faudrait trancher, quel qu'en soit le prix...

De ces vies antérieures-là, il n'en parle jamais, bien sûr. S'en souvient-il? Certainement pas plus que pour l'immense majorité des humains. Quant aux autres, inutile de préciser qu'elles se sont toutes déroulées dans son imagination. Imagination rebaptisée «intuition» pour la cause... La novlangue version «spiritualiste»!

Ah! Il avait bien préparé son coup! Qui aurait reconnu le grossier soudard bâfreur dans cet homme séduisant, à la voix chaude et aux lignes régulières? Le seul trait frappant qu'il avait conservé du Baron était ce puissant rayonnement sympathique, cette chaleur du regard et de la voix qui tout de suite le pose en maître incontesté autour duquel tout va tourner. Même Yolande s'y était laissée prendre au début, mais elle avait vite ressenti en sa présence un trouble, comme un perfide marécage sous-jacent.

$ Il avait bien compris son époque et s'était rendu compte que les lourdes rapières de fer étaient très démodées. Les armes utilisées maintenant sont bien plus dangereuses: ce sont les sophismes, la rhétorique, les faux arguments, la logomachie, les détournements de sens, la récupération et la distorsion de la pensée, les raisonnements vicieux, les échanges de paradigmes, les procès d'intention, et bien sûr la bonne vieille calomnie, déjà bien éprouvée du temps du Baron. Leur port comme leur usage sont parfaitement légaux, vivement encouragés, et l'impunité totale garantie. Faire le mal autrefois, c'était blesser et détruire les corps; aujourd'hui c'est bien plus cruel: s'en prendre à l'esprit, décourager, briser les amitiés, avilir, désidéaliser, pousser au suicide, détruire les personnalités, briser les familles, torturer les coeurs, trahir la pensée, manipuler, asservir... Pourvu que tout cela se fasse sans aucun geste matériel concret, uniquement avec la langue, avec la psychologie, dans les plans du sentiment, des idées, de l'âme, là où les tribunaux formalistes de notre superficielle civilisation matérialiste sont impuissants, et si faciles à flouer, là où de toute façon personne ne pourra jamais légiférer. Et Frédérique était aussi habile à ce terrible jeu qu'autrefois Regnald avait été redoutable à l'épée...

$ En plus l'ex-baron avait vite réalisé que le véritable enjeu du vingtième siècle, derrière tout le tapage technologique, est l'Esprit. Il s'était donc mis spiritualiste, mais un spiritualiste très spécial. Car il avait bien sûr gardé du Baron son infect fond exploiteur, méprisant et volontiers sadique, son habileté à manipuler, à tromper. Ses apparences de décontraction, de liberté, de maîtrise, de rayonnement, de Sagesse, cachent toujours le même mental retors et mauvais. Le seul point où il s'était amélioré était... le sexe, où, pour séduire ses femmes, il avait acquis une technique consommée! Mais pour l'Amour proprement dit, il n'avait même pas pris la peine de se renseigner, puisque presque tout le monde le confond avec le sexe.

Brigitte s'était amourachée d'un des plus minables personnages qu'il soit possible de rencontrer en cette fin de vingtième siècle: un vulgaire naufrageur des âmes, un Antéchrist de banlieue.

Frédérique aurait volontiers fondé une secte, dont il aurait été le tyran; mais déjà il est un peu tard pour cela: les Terriens ne sont pas idiots et ils commencent à être prudents à ce sujet, instruits par l'expérience

CHAPITRE 10

REFLEXIONS

(sommaire)

Une année passe ainsi dans cette situation ambiguë.

Brigitte vient moins souvent à Peyreblanque, pour tout un tas de raisons. Il y a l'Hiver, le froid, la neige qui l'en dissuade. La montagne est rude, l'Hiver. Mais aussi, insensiblement, Frédérique l'influence. Il suggère que sa présence peut gêner pour les stages et les visiteurs, qu'il vaut mieux ne pas perturber leur intimité. Ce qui est archi-faux: ceux de Peyreblanque apprécient beaucoup la présence discrète et chaleureuse de Brigitte, mais ils ne peuvent chercher trop ouvertement à la faire venir. Il n'est pas à un mensonge près, le Frédérique. Et Brigitte, qui ressent parfaitement les ambiances, supporte mal le désaccord entre Peyreblanque et Frédérique.

Mais lui se garde bien d'en dire l'origine! Laissant ainsi Brigitte aux prises avec les plus folles hypothèses. Au contraire, de temps à autres, il raconte quelques histoires sur leur dos. Souvent vraies, d'ailleurs. Aucun des habitants de Peyreblanque n'est parfait, ni n'a la prétention de l'être. Il leur est arrivé, à chacun, comme à tout le monde, de commettre des gaffes, des bêtises. Dans la bouche de Frédérique, cela devient des magouilles, des symptômes révélateurs, de graves problèmes psychologiques. Habile, il ne dénigre pas ouvertement Peyreblanque, n'invente pas quelque grossière calomnie qui pourrait mettre la puce à l'oreille de Brigitte. Il les montre plutôt comme des enfants, des êtres pas mûrs, qui jouent à des choses qu'ils ne connaissent pas, et font parfois du mal par stupidité.

En dehors des stages, Peyreblanque reçoit des visiteurs, des séjournants. Il arrive que certains d'entre eux soient en désaccord avec les résidants, voire se fâchent. Quand les échos de telles disputes arrivent jusqu'à la maisonnette de Frédérique, ils sont très sélectivement amplifiés: «Tu vois ils n'ont pas su comprendre Ludwig. Ludwig pense que les épreuves et la souffrance sont nécessaires au développement spirituel. Ils n'ont pas été assez tolérants avec lui, ils n'ont pas su comprendre sa vérité.»

En réalité, heureusement, la plupart des visiteurs repartent de Peyreblanque avec plus d'idéal, plus de Sagesse, ou plus de force pour surmonter leurs épreuves. Mais ces visiteurs-là, Frédérique n'en parle pas; ils n'existent pas pour lui, ils ne sont sans doute pas dans «sa vérité».

Une autre raison qui immobilise Brigitte, c'est le travail que lui donne Frédérique. Il lui faut maintenant taper ses lettres à la machine, car il a une écriture brouillonne et toute en barbelés, qui serait sans doute très révélatrice à un véritable graphologue. Mais cela ne suffit pas: il se mêle de littérature et pendant des heures elle doit déchiffrer ses péroraisons embrouillées. Ah, si Brigitte avait vraiment lu, comme elle aurait été horrifiée de la façon dont il brouille les cartes, de son habileté à mêler le Bien et le mal, pour mieux faire accepter ce dernier! Et c'est ce genre de discours tordus et ambigus que les débutants prennent pour de la grande sagesse! Que de temps perdu, que d'énergie gaspillée, que de souffrances inutiles!

Elle déniche tout de même, entre la Terre creuse et les frasques des maîtres version Frédérique, quelques petites phrases sonnant assez désagréablement à ses oreilles. Oh on ne va pas les commenter toutes, il n'y aurait plus de place dans ce livre pour les jolies choses. Prenons juste un exemple:

_________ «Les maîtres spirituels n'ont pas de morale».

Au stade où elle est rendue, Brigitte connaît beaucoup de choses, par ses lectures et ses discutions avec les gens de Peyreblanque. Bien sûr Frédérique lui a fait avaler un bon nombre de fadaises, mais essentiellement anecdotiques (ses vies antérieures, ses théories sexuelles...) car on s'en doute, il est loin de pouvoir maintenir une discussion un tant soit peu profonde sur des sujets véritablement spirituels. C'est une chance, car ainsi il n'a pu polluer que superficiellement le mental de Brigitte, sans pouvoir s'attaquer à sa profonde faculté de jugement.

Les maîtres spirituels, aussi appelés Gourous en Inde, sont des êtres capables de nous guider sur le sentier spirituel, de nous enseigner dans ce domaine, par leurs connaissances ou par leur exemple. Il y en a de tous niveaux, grands avatars ou prophètes, saints, personnes ayant obtenu des réalisations, simples professeurs, amis un peu plus expérimentés que vous. Vous avez peu de chances de rencontrer un avatar ou un Christ, mais vous trouverez facilement de bons enseignants spirituels dans les écoles traditionnelles du Bouddhisme, du Yoga ou du Taoïsme, qui ont maintenant toutes des antennes en Occident. Rares sont les saints doués de pouvoirs magiques, ce sont des humains ordinaires, seulement plus gentils et plus expérimentés. Mais c'est tout à fait suffisant pour répondre à vos besoins. Cela n'était pas encore évident du temps de Brigitte, mais il y a aujourd'hui suffisamment aujourd'hui de sérieux dans les dites écoles traditionnelles pour ne plus laisser la place aux sectes ou aux personnes qui se posent en petits maîtres sans en être.

Voyons maintenant cette histoire de morale des maîtres. On trouve effectivement des textes sérieux d'où l'on pourrait extraire des chaînes de mots telles que «les maîtres n'ont pas de morale», ce qui, ainsi dit, semble signifier que les maîtres sont libres de faire n'importe quoi, bon ou mauvais, comme il leur passe par la tête. Et c'est bien ce qu'a voulu dire Frédérique, suffisamment malin pour ne jamais affirmer qu'il est un maître, mais sans jamais manquer de s'assimiler implicitement à eux. Mais que le véritable texte complet signifie t-il, quelle logique a sous-tendu sa rédaction?

Brigitte a une vue un peu plus aiguë de la chose, depuis son monologue sous les étoiles dans le village de sa Mère Grand, où, l'on s'en rappelle, elle avait d'abord rejeté toute morale formelle, pour reconnaître ensuite que la question n'était pas si simple.

On ne peut faire n'importe quoi dans la vie. Certaines paroles, certains gestes, font du Bien aux gens, les aident à être eux-mêmes, ou au contraire, font souffrir, détruisent des expressions.

Pour s'y retrouver, on a inventé la morale: des règles formelles que l'on doit respecter dans la vie. Une règle de morale est un texte expliquant formellement, c'est à dire clairement, une ligne de conduite, et dont on peut dire sans ambiguïté si oui ou non il s'applique dans la situation où l'on se trouve. Par exemple «ne pas marcher sur la pelouse». Un tel texte est appelé une proposition aristotélicienne (du nom du philosophe grec Aristote, qui l'a décrit) et on peut en combiner plusieurs selon les règles de la logique Aristotélicienne, qui n'est autre que celle dont nous nous servons quotidiennement, dans notre vie, en mathématique, en technique, dans le droit. Les lois ne sont autres que des règles de morale aristotéliciennes, dont le non-respect est puni par la société.

Eviter de la souffrance est vraiment la seule motivation qui vaille pour accepter de supporter des règles de morale et des lois, tout de même voleuses de liberté. Malheureusement cela ne semble pas toujours être la véritable motivation de certains systèmes prétendument moraux qui appellent ouvertement à l'exploitation, à la soumission, au meurtre, comme ce «Travail Famille Patrie» et autres tabous absurdes ou cruels qui de par le monde créent encore tant et tant de souffrance inutile... De telles pseudo-morales n'ont pas de bases dans la vie, ni de bases spirituelles, ou elles ont perdu l'accès à ces bases. Ce ne sont que des systèmes de croyances dogmatiques et arbitraires, dangereuses épaves à la dérive, qui se perpétuent envers et contre les douloureuses absurdités auxquelles ils mènent. En fait tous les systèmes de morale semblaient peu ou prou contaminés par ces abus, ce qui fait que certaines sensibilités, par exemple les mouvements issus de Mai 68, ont eu tendance a rejeter en bloc tous les systèmes de morale. Brigitte leur avait allègrement emboîté le pas, avec ses amis de faculté, avant de se douter qu'il devait tout de même exister quelque référence universelle à ne pas rejeter trop précipitamment avec l'eau sale de ce bain.

En tout cas on ne peut concevoir un maître spirituel quel qu'il soit qui accepterai ou cautionnerai un tel système de morale ainsi perverti.

Mais même si avec une parfaite honnêteté et sincérité nous tentons de bâtir un système de morale aristotélicien idéal, à l'aide de règles parfaitement définies qui s'appliquent toujours sans aucune ambiguïté, comme cela existe au jeu d'échec, alors nous nous heurtons à trois grosses difficultés.

La première est que tous les aspects de la vie humaine ne peuvent être appréhendés par une simple observation matérielle, extérieure. En particulier les plus importants d'entre eux, intentions, sentiments, esprit, âme, ne sont essentiellement pas des faits concrets observables, sur qui se fier pour trouver une ligne de conduite. Un exemple simple est celui du client qui oublie de présenter un article à la caisse. La loi dit qu'il y a vol seulement si il y a intention. Or voilà: une intention est inobservable par aucun moyen matériel! Dans un autre exemple, des parents portent plainte contre un jeune homme juridiquement majeur qui a des relations sexuelles avec leur fille nubile mais juridiquement mineure. Y a t-il détournement répréhensible, ou amour précoce à protéger? Cela dépend de la Sincérité, de la pureté d'intention de la relation. Or on ne peut mesurer ni certifier la Sincérité par aucun procédé matériel! Il faut pourtant y arriver, car selon le degré de sincérité, l'énoncé formel apparemment simple et indiscutable «Relation sexuelles avec un mineur» peut recouvrir des situations extrêmement différentes, nécessitant des actions opposées: protéger l'amour bafoué de Roméo et Juliette, ou réprimer de sordides histoires familiales. Comme les juges sont rarement des médiums extralucides pour deviner les intentions des prévenus, ils sont bien obligés de rentrer dans un domaine humain, sensible, immédiat et non-formel, de se fier à des impressions. C'est ainsi: seul des êtres humains peuvent évaluer les sentiments et l'intégrité d'autres êtres humains, et encore à condition d'être eux-mêmes suffisamment sincères et intègres. (Ce qui semble être le devoir le plus élémentaire de tout magistrat)

La seconde limitation des systèmes de règles aristotéliciennes (lois ou morale) est celle de la gradation. Dans l'exemple donné, entre le détournement brutal au corps défendant et l'amour pur et sain, on peut rencontrer dans la réalité toute une série de cas intermédiaires: menace, influence, illusions, amour malvenu, amour valable mais prématuré... C'est comme en peinture un dégradé où l'on passe continûment d'une couleur à une autre totalement différente. A quel moment mettre la barrière? Où faire tomber le couperet? La gradation joue également sur les idées elles-mêmes. Ainsi, que signifie le mot «amour»? Sentiment? Sexe? Esprit? Fidélité? Ou plusieurs à la fois? Ainsi des textes du genre «relations sexuelles entre majeur et mineur» ne sont pas des propositions aristotéliciennes au sens strict, puisque leur sens peut être interprété différemment selon le contexte ou selon les conceptions de la vie. Pire qu'un dégradé entre deux pôles, c'est un machin flou et informe qui s'étend dans plusieurs directions indéterminées et parfois inattendues. La question est d'importance, et incontournable, car le fait de vouloir faire tenir dans de propositions en tout où rien ce qui ne peut pas y tenir est générateur de bien des souffrances totalement inutiles: injustices judiciaires ou sociales, répression des expressions inhabituelles, tabous absurdes et cruels...

La troisième limitation aux systèmes de règles est plus embêtante encore: Il existe une infinité de situations, et même une infinité de sortes de situations. Or l'Infini est foncièrement inclassable, farfelu et irrationnel: il n'est pas possible de tout prévoir avec un ensemble limité de règles. Tout système de morale formelle prétendant régenter la vie à l'aide de règles aristotéliciennes obéit à une limitation analogue à celle qu'indique le théorème d'incomplétude de Gödel pour la théorie des nombres: il faut un nombre infini de règles pour le décrire en entier. Et ce n'est pas là qu'une vue de l'esprit: Une vie humaine entière ne suffit plus depuis longtemps à seulement lire une fois l'ensemble des textes de lois!

Pour ces trois raisons, immatérialité de l'humain, gradation de la logique et infinitude des situations, il ne peut y avoir de morale aristotélicienne idéale! Il est impossible de faire une loi qui soit toujours juste! Pire, l'application mécanique de textes de loi ou de morale, si généreux soient-ils, aboutit inéluctablement à commettre des injustices! Il ne s'agit d'ailleurs que de la différence bien connue entre l'esprit et la lettre d'un texte. Aucune échappatoire n'est donc permise: Que ce soit pour diriger les autres ou pour se diriger soi-même, il faut tôt ou tard se passer (voire passer outre) de toute convention, qu'elle soit juridique, morale ou religieuse, et consulter notre Sensibilité humaine, l'intuition, le coeur, l'âme, les fleurs, les mésanges ou les étoiles...

Et certaines personnes le font, passant outre les lois de la société humaine. On en fait alors des héros, des précurseurs... Une fois qu'ils sont bien assassinés. Je tiens pour établi, après tous les grands hommes de mon époque, qu'aucune loi conventionnelle, ni morale ni juridique ni religieuse, ni par son contenu ni par les limitations inhérentes aux systèmes de lois, n'est opposable à la défense ou à l'exercice de la Dignité Humaine ou des valeurs cosmiques comme l'Amour, l'Entraide, l'Eveil ou l'Evolution.

Ce qui précède ne doit pas inciter à être «contre» les lois ou la morale. Simplement le seul moyen d'arriver à garantir réellement le Bien et la Liberté est d'aller au-delà des limitations de nos raisonnements, et que le seul moyen connu pour cela passe par l'état de conscience non-duel que l'on obtient lors de la méditation, allié avec la plus totale sincérité avec soi-même. Ainsi les trois limites signalées ci dessus cessent purement et simplement d'exister: tout devient simple, immédiat, clair et convivial, et les cas de conscience les plus épineux peuvent trouver des solutions acceptables, sans recours à de volumineux livres de droit ou de dogmes. Faute d'un tel travail sur soi, il ne semble pas y avoir de meilleure solution que ces systèmes moraux, juridiques et électoraux imparfaits, qui sont tout de même un grand progrès par rapport à l'arbitraire débridé. Seuls ceux qui ont suffisamment mûri et assoupli leur intellect peuvent valablement critiquer ces systèmes et prétendre proposer mieux.

Quant à savoir comment faire mieux que les systèmes aristotéliciens, sans construction arbitraire, comment se donner un moyen simple et immédiat de couper à travers les situations les plus embrouillées, là aussi il y a largement de quoi y méditer ailleurs dans ce livre, et dans bien d'autres. Peut être le lecteur sera frustré que je n'explique pas «comment» en quelques mots, puisque c'est si simple. Il faut admettre qu'il ne s'agit pas d'une information que je pourrais vous donner, mais d'un état de conscience que chacun doit épanouir en lui-même, par son propre travail, ce qui peut prendre plusieurs années. Faute de quoi ce livre même restera incompréhensible. La toute première condition est de le vouloir sincèrement, totalement, d'être prêt à en accepter toutes les conséquences qui peuvent bouleverser nos vies. Je vous garantis alors que le fameux «qui cherche trouve» n'est pas une formule creuse de catéchisme, mais bien une réalité que vous pourriez vérifier plus vite que vous ne le pensez.

Tout cela nous a entraîné apparemment bien loin des idées de Brigitte sur la morale des maîtres. Mais avec ce qui précède, il est maintenant facile de comprendre pourquoi la véritable morale cosmique, et particulièrement celle des maîtres, ne peut pas être décrite dans un livre: Elle ne peut tenir dans des propositions aristotéliciennes. Même notre langue trop rigide ne s'y prête pas. Le mieux pour la faire comprendre, est de la montrer en action, comme dans cette histoire.

Imaginons un maître qui aurait développé un don de clairvoyance: dans chaque situation, il saurait directement ce qui est bon ou pas. Il n'aurait pas besoin, pour rester dans le Bien, de suivre des règles de morale toutes faites, puisqu'à chaque seconde il connaîtrait les conséquences exactes de ses paroles et de ses actions, et pourrait toujours s'en abstenir si elles sont néfastes. Même, comme il se trouve toujours des situations où l'effet d'une règle ou d'une loi formelle quelconque serait maléfique, elles restreindraient notre maître dans son respect du Bien! Il existe des actions en général néfastes, mais qu'il accomplirait dans certains cas justifiés, ou des devoirs dont il s'abstiendrait parfois, sans qu'une personne ordinaire ne puisse savoir exactement quand ni pourquoi. En cela on peut effectivement dire qu'un maître n'a pas besoin d'un système de règles de morale pour rester dans le Bien. Mais il ne tombe pas pour autant dans l'amoralité, et encore moins dans l'immoralité. Même sous prétexte de se libérer de fausses morales perverties. Bien au contraire, les maîtres sont des êtres d'une très haute moralité, recherchant uniquement le Bien de tous, et souvent ils y consacrent toute leur vie. Simplement cette moralité ne s'exprime pas forcément par le respect de règles de morale préétablies. C'est uniquement cela que peut signifier l'affirmation que «les maîtres n'ont pas de morale», proposition d'ailleurs abusive dans son ambiguïté, et qu'il vaut mieux ne pas reprendre telle quelle. Et il y a tout de même des choses qu'aucun maître ne fera jamais, comme de tromper une personne sincère, de nuire à un innocent, d'empêcher une âme de s'épanouir en suivant sa voie, de refuser la lumière à quelqu'un qui la cherche réellement. Car ces Lois de l'Univers existent, qu'on y croie ou non, aristotéliciennes ou non, et elles n'ont pas besoin de tribunaux pour rétribuer comme ils le méritent ceux qui ne les respectent pas...

Les personnes réelles sont rarement clairvoyantes pour connaître les conséquences exactes de toutes leurs actions. Ainsi Brigitte, qui a tout de même acquis une certaine compréhension et surtout une certaine intuition, a adopté une attitude un peu intermédiaire, plus à sa portée, sans tomber dans le piège juridique. Elle suit une morale à base spirituelle, quitte à parfois s'en éloigner si une intuition, ou si l'évidence le lui indique, toujours dans le but de se rapprocher davantage du Bien idéal. Cela lui laisse parfois d'embarrassantes incertitudes, mais il faut bien savoir se mouiller, s'engager, payer de sa personne pour témoigner de nos choix... Il n'y a que celui qui ose chanter qui risque de faire des fausses notes.

Bien qu'une morale à base spirituelle soit fondamentalement soumise aux mêmes limitations que les autres, il ne faudrait pas pour autant en déduire qu'elle serait ambiguë ou inefficace. Pensons au fameux «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse», précepte suffisamment parlant pour rester valable dans les situations les plus inattendues! Il résout en toute simplicité une large majorité des difficultés que nous avons soulevées ci-dessus. En cherchant un peu plus, les enseignements des Evangiles, du Tao ou de Bouddha sont assez difficiles à prendre en défaut, pour peu qu'on en retienne bien l'esprit profond et non la lettre folklorique. Et qu'une dose d'intuition et de Sensibilité vienne l'assouplir. Il ne faut toutefois pas les confondre avec les véritables Lois Cosmiques, qui sont une donnée fondamentale de la vie et de l'univers, que notre compréhension imparfaite ne fait qu'imiter à l'aide de ces morales spirituelles.

On ne peut faire rentrer de force tous les enseignements spirituels dans des propositions logiques cartésiennes. Ils semblent alors des contradictions, des paradoxes, voire des non-sens. On ne peut les appréhender que par la méditation. C'est pourquoi les véritables enseignements sont transmis par des expériences spirituelles que l'adepte doit vivre lui-même. Il faut surtout laisser se développer l'intuition, sinon on risque de faire le mal tout en voulant faire le Bien. Un point important pour ne pas voir des paradoxes ou des contradictions entre les différentes morales et enseignements spirituels, est qu'il ne faut pas s'attacher à un système donné, ne pas avoir «notre» idéologie, ne pas opposer artificiellement de tels systèmes entre eux et accepter qu'ils nous semblent parfois mener à des paradoxes. Ces paradoxes n'existent pas: ils sont seulement une apparence due aux limites de notre pensée aristotélicienne dualiste. Mettons-y par exemple un peu de non-dualité, de dialectique Yin-Yang, une dosette d'intuition, un bon paquet de méditation, arrosons de bon sens pratique, et tout se résout très élégamment!

Quant aux pensées de Brigitte de savoir en quoi consiste la morale des maîtres, ou la morale intuitive, il s'agit là de choses que nous ne nous hasarderons donc pas à mettre en boîte dans quelques mots. Le lecteur qui cherche réellement à savoir trouvera déjà pas mal de points de repères dans l'ensemble de ce livre, pour le début du trajet. Il n'y a rien à rater ni à perdre: tout ce qui est nécessaire à notre pleine croissance spirituelle, à l'éveil complet de tout notre être, est déjà en germe en nous. Tout est simple et immédiat; il n'y a rien de caché à rechercher, seulement à abandonner nos fausses conceptions, nos faux buts, pour laisser croître et s'épanouir ce qui EST.

Après ces explications, on appréciera mieux la subtilité de la pensée de Brigitte, déjà rompue à cette dialectique, à cette pensée non-duelle. (Précisons que nous employons toujours le mot «dialectique» dans le sens de «cheminement de la pensée» et jamais dans son sens perverti de conflit). Là ou la logique aristotélicienne ne nous offre que des propositions qui ne peuvent prendre que deux valeurs extrêmes, totalement oui ou totalement non, Brigitte est capable de jongler avec des propositions non aristotéliciennes, qui peuvent être plus ou moins oui ou plus ou moins non, parce qu'on ne peut pas dire précisément à quel moment précis on passe par exemple de la Confiance à la crédulité. Ce sont là deux choses certes très différentes quand elles sont bien caractérisées, mais on peut imaginer toute une gradation, un passage progressif de l'une à l'autre, une infinité de situations intermédiaires que l'on ne peut absolument pas éluder, car la vie de tous les jours est précisément tissée de ce genre de situations. Autant en tenir compte...

Plutôt que de plus ou moins vrai ou faux, il vaudrait d'ailleurs mieux parler de coloration progressive, ou mieux encore de mélange quantique. En physique, les chercheurs ont été confrontés au comportement étrange de certains objets, qui, au moment d'une interaction, se comportent tantôt comme une sorte de particule, tantôt comme une autre, sans que l'on puisse le prévoir, comme s'il était les deux à la fois. Imaginons qu'un couvert de table reste indéterminé jusqu'à ce qu'on le saisisse, et se révèle alors être une assiette ou un bol, au hasard. C'est le mélange quantique. Ce qui en physique est une curiosité, une rareté, est par contre monnaie courante en morale, psychologie, spiritualité, où des quantités de situations ou de qualités contiennent plusieurs potentialités, jusqu'à ce qu'un événement fasse se concrétiser l'une ou l'autre de ces potentialités. Par exemple la confiance qui devient de la crédulité quand on est pris dans une secte.

Il y a encore un autre problème avec la logique aristotélicienne, mais cette fois Aristote n'y est pour rien. C'est que certaines personnes associent en plus des émotions purement arbitraires à leurs choix en tout ou rien. Par exemple, une personne partisane de l'ordre social, qui serait violemment opposée à tout ce qu'elle croit menacer cet ordre (Liberté, spontanéité, évolution, idées nouvelles...) au point de se livrer aux comportements les plus asociaux. (C'est le fachisme classique, en fait grand désagrégateur des valeurs sociales qu'il prétend pourtant promouvoir) A l'inverse, une personne attachée à la Liberté, qui aurait une haine farouche de toute expression collective, de toute discipline et organisation. (C'est l'anarfachisme, en fait grand saboteur de mouvements et d'idéaux généreux dont il se réclame pourtant) En fait ni l'une ni l'autre de ces deux personnes ne peuvent vraiment goûter aux fruits de la discipline, ni de la Liberté. Car l'ordre social est nécessaire et juste si il est garant de la libre expression de chacun, tandis que la liberté est bonne tant qu'elle ne nuit pas à celle des autres, d'où un minimum de discipline. On ne peut donc séparer ces deux valeurs complémentaires et indissociables, qui ne sont efficaces que si elles s'expriment ensemble sans se combattre. Elles sont comme la main droite et la main gauche d'un même individu, accomplissant chacune un geste différent, mais servant le même dessein.

Brigitte connaît bien cette pensée graduée à deux pôles, avec ce que l'Orient appelle depuis vingt-cinq siècles la dialectique Yin-Yang. Yin et Yang, comme deux personnages de bandes dessinée, sont deux extrêmes opposés mais inséparables, par exemple le froid et le chaud, la contemplation et l'activité, la discipline et la liberté, la prudence et la confiance, le féminin et le masculin, etc. Contrairement à ce que croit voir l'esprit dualiste, ces paires de valeurs, nullement opposées entre elles, sont inséparables et complémentaires, elles dialoguent, s'harmonisent, se synergisent en toute une richesse de relations dans la variété des situations de la vie. Mettre en conflit deux qualités complémentaires est la meilleure méthode pour avoir des problèmes, car si on en supprime une, on se retrouve sans protection face à la puissance de l'autre, et ça fait mal, c'est «le mal», précisément. Le Bien, c'est de les harmoniser selon ce que l'on veut en faire, trouver un équilibre convenable, un dialogue qui fonctionne dans la situation où l'on se trouve. Alors il n'y a plus de problème. L'Harmonie règne, et, partant, la Paix.

L'harmonisation Yin-Yang ne doit en aucun cas être confondue avec un compromis, où les deux partenaires voient leurs potentialités parfois gravement diminuées. Au contraire, dans la véritable relation Yin-Yang, les deux vertus gardent toute leur liberté d'expression, et gagnent même en puissance de par l'aide que chacune reçoit de l'autre. Par exemple le conflit homme-femme est nécessairement stérile et insoluble, alors que l'Harmonie entre les deux est porteuse de joies et de possibilités infinies. Personne ne «gagne», mais tous se réalisent et sont heureux. Précisons aussi qu'il serait profondément pervers de concevoir une dialectique Yin-Yang entre le Bien et le mal (même si on est chinois ou japonais) Car le mal apparaît précisément quand on empêche cette dialectique de fonctionner, et le Bien quand elle a abouti. Le Bien, ce sont les valeurs utiles et génératrices de bonheur, le mal est leur absence ou leur caricature. Comme on l'a déjà vu la discipline non harmonisée avec la liberté n'est que de la dictature, tandis que la liberté sans respect des autres n'est que du laxisme. On a donc bien en haut deux valeurs ou qualités, le bien, et en bas leurs deux caricatures, le mal. Traditionnellement le pilier Yang est à gauche, le Yin à droite et l'harmonisation au milieu.

Un exemple? Le froid et le chaud. Préférer l'un mène à craindre l'autre. Si l'on veut survivre, il faut bien sûr éviter les deux extrêmes préjudiciables. Mais si l'on veut en plus vivre, il faut alors savoir apprécier les variations. Quoi de plus délicieux qu'un sauna après les frissons, ou qu'une bonne douche fraîche après une suée? Comme quoi l'équilibre idéal n'est pas forcément une moyenne insipide ou monotone.

Un autre exemple? L'éducation doit-elle être autoritaire ou libre? Il y a beaucoup de façon de se tromper en tentant de répondre à ce genre de questions, et peu de bien réussir l'éducation de ses enfants. Il y a l'autorité, qui interviens à bon escient, et l'autoritarisme, qui brime et opprime. Il y a le respect des aspirations profondes, et le laxisme qui prive d'un guidage face aux tentations. L'autoritarisme étouffe l'enfant, en fait un adulte névrosé, pervers ou inhibé. Le laxisme, lui, empêche carrément de se construire, ce qui est irrémédiable. (On le sait maintenant, inutile de continuer les expériences!) Alors que la juste synergie entre autorité et liberté n'est pas plus compliqué que d'apprendre l'enfant à marcher. Tous les parents y arrivent! Quand l'enfant apprend le Bien et le mal, ou la vie en société, comme pour la marche on le tient par la main (autorité, repousser le mal) sans le forcer (autoritarisme, le pousser dans une fausse direction) puis on le lâche pour s'essayer (liberté, expression de ses aspirations) sans pour autant le laisser tomber par terre (laxisme, aucune protection contre les tentations) Les deux extrêmes, soi-disant incompatibles dans la pensée dualiste, viennent s'entraider, chacune intervenant au bon moment, avec souplesse et précision. Une telle éducation est celle qui favorise le plus chez le futur adulte la véritable Liberté: savoir exprimer le Bien et les aspirations de son âme, tout en étant capable de vivre ses choix en se donnant une règle, une discipline, d'avoir autorité sur lui même! Un tel être est essentiellement ouvert au bonheur. Il est responsable et capable, quelque direction qu'il prenne, de participer utilement à la société, à l'humanité, sans aucun besoin de le surveiller ni de le contrôler, sans qu'il puisse non plus être le jouet d'aucune dictature ou manipulation!

Aristote ne peut nullement soutenir un tel discours avec sa logique à seulement deux réponses exclusives. Il le savait sans doute, d'ailleurs, parce qu'Aristote c'était tout de même quelqu'un. Sa logique nous a donné les sciences, l'électricité, l'avion, l'ordinateur, et bien d'autres merveilles imparfaites mais si utiles. Mais dans la conduite de notre vie, elle est moins efficace, simplement. Et cela devient calamiteux si on se place sous l'empire de puissantes émotions associées à l'une quelconque de ses deux réponses exclusives. La dialectique Yin-Yang des chinois, formulée comme par hasard à la même époque, permet seule d'appréhender aisément ces subtils équilibres.

Il nous en a fallu des mots pour expliquer tout cela! Des phrases et des phrases! Et Brigitte? Alors que nos mots et nos précautions de langage s'amoncellent, tout ce que nous avons si longuement exprimé est venu dans son esprit, instantanément, en un éclair fulgurant de lucidité. Il ne faut pas confondre, comme le font encore certains scientifiques, l'intuition avec le sens commun ni avec la simple faculté de se représenter les choses mentalement (ceci s'appelle visualiser, dans le dictionnaire). L'intuition est connaissance immédiate de la réalité dans tous ses aspects, dans tous ses cheminements. Elle saute toutes les étapes du raisonnement, pour aller droit à la conclusion, comme le faisait Ramanujan, jeune hindou presque inculte qui a laissé des dizaines de théorèmes d'arithmétique, sans que l'on sache comment il les avait démontrés. Et encore ne s'agit-il que de l'intuition au sens faible; l'intuition au sens fort peut découvrir des faits qui ne sont pas contenus, ni implicitement ni explicitement, dans les données dont on dispose. Par exemple connaître ce qui existe en puissance dans l'âme humaine, ce que Brigitte appelle la vraie vie, ou les Lois Universelles, ou d'autres noms selon les philosophies. Mais ce serait encore limiter l'intuition: Quoi dire de matérialiste quand, au jardin, à la douzième pierre que vous allez soulever avec vos mains, et à celle-là seulement, elle vous prévient qu'il y a une vipère dessous, comme cela est arrivé à l'auteur de ces lignes?

Parfois l'existence seule d'un fait suffit à le faire connaître à notre conscience, même en l'absence de tout support matériel pour véhiculer l'information.

Attendez un peu, amis lecteurs, avant de penser à ce qu'éprouve Brigitte dotée d'une si subtile pensée quand elle découvre les grossières approximations, les simplistes certitudes de Frédérique, mêlées dans tout un enrobage apparemment très savant, très spirituel, mais qui ne supporte aucune analyse.

C'est comme si, entrant dans un musée de peinture, elle y trouvait des barbouillages, ou des pouets dans une salle de concert. Alors en toute simplicité Brigitte en conclut que Frédérique ne sait pas tout. C'est étonnant de sa part, mais il est comme les livres spiritualistes: beaucoup de choses justes mêlées à un peu de faux. Il suffira de le lui expliquer. Entre spiritualistes, entre consciences, cela ne peut poser aucun problème. Et puis c'est son intuition qui la guide, aussi il ne peut que l'écouter.

Alors Brigitte entreprend Frédérique. En de longues discutions (encore pour ne pas aller à Peyreblanque) elle lui explique tout. La dialectique Yin Yang, la morale intuitive, l'intuition... Frédérique l'approuve, l'écoute, fait ouioui d'un air studieux, conteste quelques arguments secondaires. Mais bien sûr il n'y pige que couic. Il n'en est encore qu'au stade pré-rationnel, le pauvre. Pour lui Aristote est encore dans vingt-cinq siècles. Il n'apprécie pas d'être pris en défaut. Il ne dit rien, mais insensiblement sa mâchoire se serre... La Lune de miel est finie.

Comme autrefois le Baron, Frédérique se prend de haine pour Brigitte. Il va se venger de son intelligence, de sa Sincérité. Répétition du même scénario, à un niveau différent. Le Baron manoeuvrait dans le terre à terre, dans le grossier. Frédérique utilisera le baratin spiritualisant, la psychologie.

Alors: «Brigitte, tu es une débutante, une chercheuse de vérité. Tu n'a pas encore dépassé le stade du savoir intellectuel. Il ne faut pas confondre l'intuition avec un préjugé: l'intuition c'est très subtil, il faut toute une vie d'ascèse pour la développer. Il faut se garder de tout juger, ces choses nous dépassent, surtout en ce qui concerne les maîtres que nous ne sommes pas assez évolués pour comprendre...»

Brigitte, qui ne s'était pas encore aperçue qu'elle n'était plus heureuse, finit bien par se sentir malheureuse. Surtout que ce bel été passe presque entier dans l'ombre malsaine et froide de Frédérique au lieu du soleil de Peyreblanque.

Que rêve t-elle dans cette période? Comme cela avait commencé. La maison avec le plancher pourri au-dessus de la cave de plus en plus infecte. Et les lignes électriques qui reviennent en force, lançant leur filet infranchissable au travers d'un ciel bleu tentateur!

Et elle est totalement dépendante de Frédérique: ses petites économies, elles les a données de grand coeur pour la machine à écrire. Elle a depuis longtemps arrêté la location de sa chambrette mauve. Il ne reste rien sur son compte en banque. Même ses allocations de chômage, arrivées à terme, sont parties à l'entretient du petit ménage. Sans plus aucun argent personnel, elle ne peut pas même s'acheter une friandise ou une revue sans avoir à en discuter l'opportunité avec lui. Sans voiture, pas même un vélo, où qu'elle veuille aller, il faut toujours qu'elle lui demande de l'emmener... Quand il n'a pas «du travail». Et deux heures pour aller à Peyreblanque à pied, sans bottes pour la neige, ce n'est plus une démarche très spontanée... Même sur leur petite boîte à lettres, il n'y a que le nom de Frédérique («à cause des visites») et il faut écrire à Brigitte «chez Frédérique»...

Il ne faudrait pas qu'elle ait un enfant maintenant! Elle n'y avait guère songé jusqu'ici, mais soudain cette éventualité lui fait peur. Elle l'attribue aux sombres perspectives de misère qui planent sur leur union. Elle tente de réduire les relations aux périodes présumées non-fertiles, mais c'est difficile pour Monsieur d'accepter cette limitation. Il insiste, se fait caressant, envahissant. Elle cède de mauvais gré. A lui qui maîtrise et transcende ses pulsions sexuelles, cela ne devrait pourtant pas lui poser de problème! Mais non, c'est Brigitte qui «a des angoisses», qui «est égoïste», et j'en passe. Frédérique manoeuvre d'instinct la novlangue...

L'union spirituelle se révèle un feuilleton de télévision.

Cette dégradation de la situation fait appréhender à Brigitte des répercutions néfastes sur l'épanouissement de sa conscience. Heureusement il n'en est rien, du moins pas à la phase ou elle en est. Elle a eu à nouveau ses étranges demi-rêves à son réveil, avec les frissons, et d'autres sensations diverses de chocs à travers son corps, des lumières dans les yeux, ou des sons comme si un projectile passait brusquement près de sa tête. Elle va bien être obligée de les reconnaître pour ce qu'ils sont: des débuts de sortie en astral! Car voilà qu'un bon matin... (Heureusement Frédérique n'est pas là) au cours d'un de ces soi-disant rêves, elle arrive à se dédoubler. Sensation d'arrachement, et elle flotte, légère. Comment se déplacer? Il suffit de se visualiser le faisant. Et la voici qui monte vers le plafond, avec toutes les sensations: accélération, déplacement des différentes parties de son nouveau corps (ce que l'on appelle le sens kinesthésique, très développé en astral) C'est très agréable, elle a l'impression de respirer, ou plutôt de s'imprégner par tous les pores d'un air beaucoup plus subtil, plus vivifiant, plus fluide et léger que celui de la Terre! Il est même un peu lumineux, vivant...

Elle contemple la petite chambre d'un point de vue inhabituel: du plafond. Cette chambre est bien ordinaire, tout encombrée de livres et de papiers, car elle sert aussi de bureau à Frédérique. Au-dessus de l'armoire en bois style HLM, traînent des photos ou des cartes postales, embrouillées par sa vision un tantinet confuse.

Soudain elle craint de ne pouvoir retrouver son corps. Mais c'est simple: il suffit de se visualiser à nouveau dedans, et instantanément, sans trajet intermédiaire, elle le réintègre et revient à la vie ordinaire.

Non! Ce n'est pas possible! Elle a vécu ça! Elle est arrivé à se dédoubler! Ah, amis lecteurs, quel moment d'émotion pour tout spiritualiste... Elle qui croyait qu'il lui faudrait des années d'entraînement et une grande maîtrise de... De quoi au juste? Cela commence à l'agacer d'entendre tout le temps Frédérique et ses visiteurs parler de ces maîtres sans jamais s'entendre préciser exactement ce qu'ils sont.

Heureusement, ces états ne se produisent que quand Frédérique est absent. Il ne faudrait pas qu'il les perturbe par ses ronflements ou par ses gestes intempestifs. Quand enfin les brumes du sommeil se dissipent complètement, voici Brigitte qui réfléchit. Cela a t-il été vraiment réel? N'a t-elle pas été le jouet de quelque illusion? N'a t-elle pas seulement rêvé? Comment savoir? Il faudrait quelque chose d'objectif, une preuve. L'armoire!

Brigitte émerge de son lit, toute nue, saisit la chaise qui lui sert de table de nuit et grimpe comme un gamin à la recherche de confitures. Elle n'avait jamais fouiné là-haut. Les voilà! Elles sont là, comme elle les avait vues, des photos avec des personnages sur fond de verdure. Brigitte, ignorant la fraîcheur qui la fait frissonner, perchée sur sa chaise, s'étirant pour mieux voir, est toute à la merveilleuse palpitation des grands moments! Oh oui, elle est bien sortie en astral! Cela existe vraiment! Et elle en est capable! L'esprit peut réellement vivre hors du corps, et cette fois ce n'est pas un livre qui le lui dit, c'est bien son expérience personnelle qui le lui montre!

Il faut la comprendre: pour elle, jusqu'à présent, la spiritualité a consisté à apprendre des choses un peu absconses et à faire son deuil de mauvaises habitudes, comme manger de la viande. Peu gratifiant, en fait, et c'est uniquement sa puissante aspiration idéaliste qui l'avait soutenue et poussée dans cette voie. Maintenant elle savoure les premiers fruits!

Ça serait dur de la décrocher de la voie spirituelle, maintenant.

Juste un regret: sa vision astrale de la chambre de Frédérique est en gris à peine coloré, alors qu'on l'avait prévenue que les couleurs de l'astral sont bien plus belles que celles du monde matériel. Sans doute ce défaut est-il dû à son manque d'habitude. Et puis tiens, pourquoi avoir pensé seulement à savoir revenir, elle aurait pu profiter davantage de cet état.

Enfin elle regarde les clichés. Et nous revoilà en plein dans le feuilleton télévisé. C'est Frédérique, son bras sur les hanches d'une femme inconnue. Sans doute des photos de sa femme précédente, qu'il aura prestement jetées par dessus l'armoire, juste avant d'inviter Brigitte au lit, le premier soir. Il aura ensuite oublié de les brûler.

Brigitte, encore confiante, ne se rend pas bien compte de ce que signifient ces photos. Il est vrai qu'elles ne sont pas très compromettantes. Ce geste pourrait être familier: une amie, une soeur, voire dû à une facétie du photographe. Pourtant ils ont bien l'air... Essayez, amis lecteurs, de différentier intuitivement des photos de couples artificiels et de véritables amoureux: c'est assez facile, vous verrez. Pourquoi donc l'inconnue sourit-elle si tristement? Brigitte, poussée tout de même par une vague intuition, s'empare des photos et les fourre au plus profond de son sac personnel.

De cela, pas plus que de son expérience en astral, elle ne dira pas un mot à Frédérique. Elle se serait bien empressée de tout lui raconter son expérience, mais une sorte de pudeur l'a retenue. Qu'elle ne s'explique pas. Ah...

Brigitte arrive en fait au stade où elle commence à éprouver une impression de déjà vu quand elle ouvre un des livres spiritualistes qui encombrent la bibliothèque de Frédérique. Forcément ces livres sont écrits par autant de petits maîtres superficiels qui ne font que tourner autour du pot, vantent les spectaculaires exploits parapsychologiques de maîtres imaginaires sans que soit données d'autres explications que «ils sont forts», sans autre moyen de vérification que «si nous ne les voyons pas c'est que notre karma ne nous le permet pas». Brigitte, qui maîtrise maintenant sa méditation, aimerais savoir comment faire pour aller un peu plus loin, cesser d'être une «partisane de la spiritualité» pour devenir quelqu'un qui vit sa spiritualité concrètement. Elle se doute qu'elle peut, même difficilement, développer un amour inconditionnel pour tous les êtres, même les plus vils, capable de leur donner l'envie de progresser et de comprendre. Mais elle ne voit toujours pas comment obtenir des pouvoirs magiques ou extrasensoriels...

Tout comme il existe de la science-fiction, on pourrait qualifier cette littérature de spiritualité-fiction. Et la mauvaise spiritualité-fiction est, forcément, aussi muette sur la façon d'obtenir des réalisations spirituelles que la mauvaise science-fiction l'est sur le fonctionnement de ses vaisseaux cosmiques! Aujourd'hui ses auteurs préfèrent situer leurs récits dans un lointain passé invérifiable (au temps de Jésus, ou mieux de l'Atlantide...) plutôt que de se rendre ridicules en racontant d'extraordinaires histoires tibétaines dont on voit bien maintenant qu'aucun Tibétain réel n'en a jamais entendu parler...

En attendant voici Brigitte qui fait le point sur tous les mouvements pour un monde meilleur qu'elle a rencontrés.

Bien avant, quand elle était encore une petite fille, il y avait eu les Hippies. Ah ils étaient beaux, ils étaient purs, avec leurs fleurs, Paix et Amour. Les Hippies n'existent plus depuis longtemps. Ils sont restés un rêve agréable, une référence naïve; et ceux qui croient vous injurier en vous traitant de «Hippie» et autre «baba cool» ne font ainsi qu'exhaler leur aigreur intérieure...

Il est facile de voir ce qui clochait chez les Hippies. Mais bien peu de gens ont repris ce qu'ils avaient de délicieux...

Au fait, vous a t-on un jour dit ce que les Hippies étaient allés chercher à Katmandou? Ils cherchaient la Conscience, tout comme Brigitte. Eh oui, les Hippies étaient un mouvement spirituel. Est-ce pour cacher cela qu'on les a tant dénigrés? Certains crurent trouver cette conscience dans la drogue, mais bien peu d'entre eux ont réellement trouvé. Avoir fait un si long et si dangereux voyage, pour échouer si près du but! En effet, il ne restait que quelques kilomètres à parcourir, juste à la sortie de Katmandou, et ceux qui y sont allés ont vraiment trouvé ce qu'ils cherchaient, et bien plus encore...

Après il y a eu Mai 68. Est-ce par hasard, si d'autres mouvements éclataient aussi au même moment, à Prague, au Brésil, et dans bien d'autres pays. Une explosion de ras-le-bol, une fièvre d'idéal toute brouillée de violence, parfois récupérée par le fachisme, comme dans la «révolution culturelle» de Mao , le plus atroce moment que l'humanité ait jamais vécu.

Mai 68 calmé, juste à temps pour éviter de finir dans un bain de sang, comme la Commune de Paris 98 ans plus tôt, voici les idéalistes se lançant dans les communautés sans chefs. L'idéal était sommaire, pas assez spirituel, les problèmes mal évalués. La plupart se cassèrent les dents sur l'égoïsme, le désir de puissance, le terrible individualisme. Là aussi, il est commode, bien des années après, de prendre excuse de l'échec de ce mouvement pour rester sur une vision timorée de la vie collective. Ne vaudrait-il pas mieux en tirer honnêtement la seule véritable conclusion: Qu'il n'y a pas d'autre chemin que de cultiver le jardin de l'âme pour en extirper toutes les mauvaises herbes? Les rares communautés qui ont réussi, comme l'Arche de Lanza del Vasto, nous montrent que cette voie est tout à fait praticable et à la portée de tous. Il n'y a aucune excuse à l'échec des communautés.

Les communautaires étaient aussi connus sous le nom de Marginaux. Le mouvement Marginal est aujourd'hui entré dans l'histoire, et, malgré ses défauts, les projets de société, l'économie d'entraide et les autres idées positives qu'il a tenté d'incarner appartiennent maintenant au patrimoine collectif de l'Humanité. Il est alors permis de s'étonner que le mot «marginal» soit de nos jours employé pour désigner des inadaptés à toute vie sociale, délinquants, drogués, clochards, dépourvus de tout idéal et de tout projet. Faut-il voir dans cette modification du sens une manipulation mentale délibérée du type novlangue?

Ensuite est venu le mouvement écologiste, un peu en panne d'énergie au moment de ce récit, vers 1984. Il a dû renoncer à son organisation conviviale, chaque membre responsable et Sincère avec lui-même, pour devenir un parti écologiste. C'était la dernière solution après avoir sacrifié un joyeux et puissant égrégore à des querelles intestines de peu de valeur. Une nette influence de l'extrême gauche avait apporté au mouvement un sens politique, une vision de justice sociale, mais aussi la violence et le refus de la spiritualité. L'écologie a su se dégager de cette violence, mais la faiblesse de vue spirituelle conduit déjà à un certain isolement, et pourrait coûter très cher lorsque tomberont certaines échéances...

Malgré cela le mouvement écologiste est le plus positif par ses réalisations. Les choses se sont passées beaucoup plus vite que Brigitte ne l'avait extrapolé! Heureusement, les idées ne se répandent pas que par les journaux et les médias, elles passent aussi par des voies intuitives, elles savent même apparaître spontanément là où et quand elles sont nécessaires. L'Esprit souffle où il veut, vers l'Ouest, vers l'Est, vers le Sud. Les barbelés ne peuvent l'arrêter, pas même la bêtification télévisuelle. Informer un Chilien que l'écologie existe semblait une utopie, disait-on. Et pourtant il y en a, au Chili et ailleurs, des écologistes. Ce qu'il y a de bien, avec les utopies, c'est qu'elles sont souvent les seules à tenir la route là où toutes les théories «réalistes» ont échoué.

Un autre mouvement a avoir écho dans l'opinion publique est celui pour la Paix. A l'époque du récit, il s'essouffle un peu devant les promesses des gouvernants et des négociateurs. Curieusement, à cette époque de guerre froide entre les USA et l'URSS, Brigitte pressent la venue d'un homme de Paix à la tête de l'URSS (Ce qui n'était pas évident à l'époque du récit) C'est la seule solution pour décoincer le blockhaus de l'Est. Mais ce n'est pas la panacée: il aura la tâche rude. Il ne s'agit pas de confondre liberté avec économie de marché: la désillusion serait dure! (Note de l'auteur lors de la relecture de 1998: Elle l'a été! Mais comment s'en sortir tant qu'il y en a qui n'ont pas compris...)

Une action extrêmement importante du mouvement pour la Paix a été la série de méditations mondiales pour la Paix. La plus puissante, qui a sans doute rassemblé plus d'un demi-milliard de personnes, grâce à l'action des grands chefs religieux, n'avait pas encore eu lieu à ce moment du récit. Mais elle a sans doute eu une influence considérable en modifiant les archétypes même de l'humanité, auxquels les chefs d'état sont très sensibles, qu'ils en soient conscients ou non. C'est grâce à de telles actions que l'Humanité évolue beaucoup plus vite que s'il fallait compter sur les seuls moyens individuels.

D'autres mouvements sont aussi apparus, mais sans encore franchir la rampe des grands médias, comme la défense des animaux.

Quelle diversité! Cela va des défenseurs de chien-chiens qui mangent d'autres animaux (incohérence!) jusqu'aux végétariens, en passant par les luttes contre les vices comme la vivisection, la chasse, les corridas. Bien, mais Brigitte commence à prendre conscience d'une incohérence: Elle est végétarienne pour ne pas faire souffrir les animaux, mais les animaux... se mangent entre eux. Il y a les rapaces, les carnassiers, les parasites... Brigitte comprend maintenant pourquoi elle s'était sentie mal à l'aise lors de sa première sortie en montagne avec ses amis écologistes, quand ils étaient soudain tombés tous babas devant un rapace alors qu'il ne manquait pas d'autres oiseaux plus avenants alentour. Comment faire? Ce mal naturel répond t-il à quelque nécessité, ou est-il lui aussi à rejeter? Brigitte ne peut se résoudre à éliminer les prédateurs. Mais qu'au moins on ne les réintroduise pas là où ils ont disparu! Ah si elle allait à Peyreblanque au lieu de s'encroûter avec ce Frédérique aux étroites conceptions, elle apprendrait qu'il existe des solutions harmonieuses même pour ces problème apparemment insolubles!

Quant au fait même d'être végétarien, c'est la concrétisation de la principale valeur spirituelle: l'Amour. Respecter. Maintenant, quand Brigitte rencontre quelqu'un (pas souvent chez Frédérique) elle s'enquiert s'il est végétarien, ou si au moins il admet que la pratique végétarienne est une bonne chose. En cas de réponse négative à ces deux questions, elle ne cherche pas plus loin. Elle proclame haut et fort que d'y être hostile est la marque certaine d'une haine de la vie plus ou moins cachée. Même Frédérique se garde bien de la contredire, oh là là! Il sent bien que là est son point sensible, qu'il perdrait tout crédit à y toucher...

Il n'y a pas vraiment d'organisation végétarienne... Ce qui fait rater bien des occasions. Mais, tant mieux cette fois, on ne peut faire une mode avec une pratique qui demande un engagement personnel concret. Ceci n'empêche pas cet idéal incontournable de se répandre par le jeu des amitiés, qui, tel un rhizome, s'enfonce profondément dans la conscience collective et ressort et fleurit dans les endroits les plus inattendus, après un parcours souterrain énigmatique. Ainsi l'idéal végétarien fleurit chez tout le monde, dans des familles ordinaires dont c'est souvent le seul atout, et qui souvent n'osent pas se singulariser, d'où l'attitude fréquente consistant à être végétarien chez soi et à manger «normalement» en public.

L'enjeu de la pratique végétarienne est de taille: les abattoirs et les exploitations d'animaux (industrielles, artisanales ou «biologiques» confondues) sont de fort loin la plus grande source de souffrance de par le monde! Un seul humain non-végétarien fait massacrer dans sa vie des milliers d'animaux dont les souffrances, entre l'exploitation, le transport et le meurtre, sont bien comparables à celle des déportés vers les camps de la mort. Même au plus noir de la barbarie nazie, le surcroît de douleur humaine n'a pas dû peser lourd devant le tribut habituel des animaux. Il est même probable qu'avec les restrictions alimentaires allégeant la charge des animaux, cette période ait vu globalement moins de souffrance que le «temps de Paix»! Ce révoltant paradoxe ne doit évidemment pas être pris comme excuse aux barbaries de l'époque, mais comme l'impitoyable mesure de nos responsabilités.

A quoi mène toute cette souffrance? A empoisonner l'esprit humain, à le noircir, à l'embrouiller, à attiser les haines, les conflits. A favoriser, voire à créer des maladies terribles, qui trouvent dans nos psychismes affaiblis un allié ouvrant les portes de nos défenses immunitaires normalement infranchissables.

La viande, bien qu'elle ne soit pas une drogue au sens chimique du mot, induit une dépendance par perversion du goût, de l'odorat et de l'appétit. Surtout elle produit une très grave forme d'intoxication mentale: accepter la souffrance et la destruction d'autres êtres comme moyen d'assouvissement de son plaisir personnel. Aucune drogue dure ne fait ça.

Mais le mouvement le plus important par sa signification est sans conteste le mouvement spiritualiste. Car lui va au fond des choses, et recherche le sens profond de la vie sans quoi rien ne mène nulle part.

Etudier et appliquer les lois spirituelles, l'Amour entre les êtres, le respect mutuel, l'Entraide, l'Harmonie, le karma, la réincarnation.

Brigitte, après sa brève mais saisissante expérience en astral, finit par ressentir tout cela non plus comme des belles théories, mais comme une réalité supérieure à l'oeuvre derrière le décors de théâtre de la vie ordinaire. Déjà elle commence à aspirer à une spiritualité plus intérieure, plus profonde que celle livresque qu'elle voit autour d'elle.

Un problème commun à tous ces mouvements, écologie, animaux, Paix, spiritualité, est le cloisonnement, la spécialisation. Brigitte a l'impression d'un morcellement épuisant qui à la longue coûte cher. Tous ces mouvements auraient tant à gagner à se féconder mutuellement! Et ça fait pagaille, avec des théories douteuses en profitent pour se propager. Brigitte à l'impression que tous ces mouvements ont plus ou moins en commun le même défaut: le rejet de la science. Bien sûr la science n'est pas innocente, elle doit être réorientée, mais son esprit de méthode et de rigueur est hors de cause. C'est justement ce qui manque à tous ces mouvements!

Brigitte regrette de ne pas pouvoir parler d'écologie avec Frédérique. (Forcément!) Les efforts de ce dernier pour ramener de ses courses de la nourriture biologique se font de plus en plus distants.

Mais elle réfléchit. Elle à qui on reprochait de vouloir, toute seule, changer le monde, voici que le monde change. Des millions de personnes commencent à s'éveiller. Un peu partout des têtes de pont surgissent. Bien sûr, au lieu d'éliminer les bornes, la plupart de ces gens ne font que les transporter un peu plus loin. Par rapport à un monde où il n'y aurait que des HLM cette situation est tout de même un progrès.

Les têtes de pont vont s'agrandir. La plupart des mouvements progressent. Si un obstacle freine, alors une nouvelle vague bouscule les cadres sclérosés et repousse encore les bornes. Il ne faut pas aller trop vite. Se hâter lentement. Il y a extrême urgence, mais aussi nécessité absolue de donner à la majorité le temps de comprendre. Un mouvement unique qui intégrerait toutes les tendances serait-il accessible à l'ensemble de la population? Brigitte n'a t-elle pas commencé son propre chemin dans un petit groupe de copains gauchistes assez périmé? Ne refusait-elle pas à ses débuts toute spiritualité? N'avait-elle pas été braire avec E... contre les «végétariens sectaires» et les «barjos mystiques»?

Quel progrès depuis ses débuts en fac, si proches sur le calendrier mais déjà si loin dans son esprit! Elle repense à Roger qui lui parlait «d'un autre mouvement» qui irait «plus loin encore que l'écologie». Ah que ça l'avait turlupiné! Ce n'est pas un, mais plusieurs autres mouvements qu'elle a découverts. Et quelle découverte! Les sympathiques fermiers biologiques (les premiers), les cahiers poèmes de leurs enfants, toute cette splendeur spirituelle, le voyage astral, la vie éternelle de l'âme dans les étranges circonstances que nous avons vues, la si importante pratique végétarienne... Ah ces histoires de fac, le méprisable faux syndicat, le prof véreux qui falsifiait les notes, les copains qui fumaient de l'herbe, comme tout cela lui paraît enfantin...

CHAPITRE 11

* LES EOLIS S'Y METTENT *

(sommaire)

Un peu en aval de notre village éoli chéri, plus vers l'Est mais au même niveau sur la pente, alternent des bois et de petites prairies nichées entre des rochers clairs. Plus loin encore, le ruisseau va s'enfonçant de plus en plus profond, et le joli vallon, au bout d'un ou deux kilomètres devient gorge tout ombrée d'arbres gigantesques. Plus loin encore il tourne au Nord et descend vers la grande rivière d'Irizdar.

Entre les rochers tachetés de lichens jaunes et les charmilles, pousse une herbe splendide, dont on peut suivre les variations sur quelques pas, ici un vert gras et frais, là de fines tiges pâles, là des groupes de minuscules fleurs lilas embaumant le romarin, le tout parsemé de pailles, de corolles de toute tailles et de toutes couleurs. L'allure est nette, l'épaisseur régulière comme si elle était entretenue, mais c'est là un pur effet de l'aura de Beauté de la planète! Sous de grands arbres aux feuillages arrondis se cachent de petits plats dégagés, couverts de feuilles sèches d'un vert passé, séparés par des roches fantasques, des buissons impénétrables ou des massifs de fleurs aux fières hampes.

C'est le paradis, c'est la délicieuse et sensuelle joie de vivre dans la nature chaude et accueillante! Entre les grands arbres tutélaires croissent des bananiers et toutes sortes de fruits délicieux dont les seuls noms nous donneraient l'eau à la bouche!

L'ambiance est à la fois vivifiante et reposante, fraîche et douce, et comme partout dans la nature vierge et pure monte au coeur un chaud et enivrant désir d'embrasser la terre, de courir dans les sous bois, de sauter dans l'eau claire, de voler, de chanter, de s'activer... Comment dépeindre une telle Poésie avec nos pauvres mots? En de tels endroits, pourtant fréquents sur Aéoliah, même les éolis ne peuvent retenir une larme de Bonheur. Quand ils y passent, c'est en silence, tout emplis de joie et d'admiration.

Et poussent joyeusement les champignons, et embaument les fleurs menues tapies sous les plus hautes herbes, et crissent les grillons. Même les oiseaux ici sont discrets et chuchotent! Quels doux gazouillis! Ils n'osent donner de la voix que pour la prière du matin.

Si ces parages enchantés sont si beaux, me demanderez-vous, pourquoi les éolis ne s'y installent t-ils pas? C'est que si ils habitaient partout, il n'y aurait plus de merveilleux coins de nature vierge. Pour cette raison Aéoliah n'est guère habitée et cultivée qu'au dixième de ses possibilités. Ils sont pas fous les éolis. Cette discrétion ne les empêche d'ailleurs pas, comme ils sont très petits, d'être à quelque centaines de milliards sur leur planète.

Ces prairies ne font que dix à vingt pas chacune, de formes irrégulières, riches en recoins, placettes et terrasses à méditation reliés entre elles par des tonnelles, des escaliers naturels. L'idéal pour planter la tente, méditer ou s'aimer dans de merveilleux petits écrins de verdures, de roches et de fleurs, au son d'une flûte. On pourrait y mettre aussi bien tout un camp scout qui y resterait presque invisible!

C'est ce qu'ont fait tout naturellement les Gardiens Cosmiques. Ils sont trois, deux hommes et une femme. Ils n'ont pas amené une tente en toile, mais une merveilleuse petite maison volante. Ils l'ont à demi enfouie dans un buisson aux exubérantes grappes de fleurs mauves, sous les larges palmes d'un bananier. C'est un petit dôme d'un beau bleu pur totalement uni, bombé dessus et presque plat dessous, comme un petit pain. Pas beaucoup plus grand qu'une canadienne, et encore plus discret. La porte est un petit creux dans le tour, comme si on avait mordu dans le pain. Elle est fermée par un rideau un peu plus foncé.

C'est une fleur parmi les fleurs!

Elle donne sur une petite terrasse d'herbe rase. Quelques pas mènent au choix sur une autre terrasse rocheuse surélevée, à la vue dégagée, ou vers un petit recoin de mousse sous les arbres, selon que l'on désire méditer ou aller manger. Mais le plus souvent vous ne verrez pas les Gardiens Cosmiques: Ils accomplissent leur travail intérieur tapis sous les bananiers, où les grandes palmes couvrent de merveilleuses petites grottes de verdure lumineuse comme du vitrail et fraîche comme la source.

Quand ils mangent, ils n'ont que quelques ustensiles: une nappe, des paniers pour les fruits (en osier, mais oui) qu'ils rangent dans leur maison. Pour boire, il suffit de tendre les mains en coupe vers le délicieux ruisseau... Ils ne consomment pas que des fruits, aussi ils ont apporté une malle bleue aussi lisse que le dôme, en forme d'oeuf, dont ils tirent des plats tout faits, très compacts, sortes de galettes de céréales, qu'ils assaisonnent d'étranges aromates amenés de quelque lointain souk interstellaire. Ils laissent dans un coin d'ombre un germoir pour des graines, plusieurs plateaux transparents qui s'empilent, exactement comme les nôtres, qui leur permettent de se délecter de délicieuses graines germées. Pas de vaisselle: absolument rien n'attache ni ne colle après leurs bols, retournez-les, tout tombe, même les gouttelettes d'eau, et les voilà impeccablement propres et secs. Le dessus de cette cantine extrêmement pratique et pleine d'astuces s'ouvre comme un oeuf à la coque, et ils font leur popote là, en riant ou dans un silence complice.

En dehors des repas où les récipients sont posés en rond dans la mousse, rien ne traîne dans le petit camp. A moins d'arriver par les airs, il faut vraiment tomber dessus pour le trouver, tant il s'intègre harmonieusement et discrètement dans la nature. Les Gardiens vont jusqu'à ne pas écraser l'herbe, même là où ils marchent continuellement dessus. C'est d'ailleurs, avec la vaisselle autonettoyante et la maison volante, les seules choses pour lesquelles nous ne pourrions pas les imiter. Il faut bien dire qu'ils ont un truc.

Ils sont habillés de sortes de tuniques, comme celui que nous avions déjà vu, avec des fleurs brodées ou des signes de leur belle écriture pour nous totalement indéchiffrable mais si élégante et si poétique.

Ce petit camp tient à la fois du scoutisme et de la science-fiction, étrange mélange de nature immédiate et de l'inimaginable technique des Gardiens. Sous un air d'indolence et de vacances, entre une séance de rires et l'escalade des arbres pour observer les nids d'oiseaux, ils se consacrent à un intense travail dans le monde de l'esprit. Ces êtres puissants, respectés de tout un groupe local de galaxies qu'ils parcourent dans leurs puissants vaisseaux, comblés de dons et de pouvoirs mystiques, se jouant d'une technologie ahurissante, sont immédiatement à l'aise dans un coin de forêt sauvage, sans presque rien nécessiter. Leur présence n'en trouble nullement sa Poésie, ne dérange aucun habitant, et même leur petit vaisseau de camping s'intègre parfaitement, comme une grosse fleur ronde. (Le mot exact qu'ils emploient se traduirait plutôt par «planeting» que par camping!) Ils retrouvent au contact de l'herbe et des feuilles la simplicité immédiate des enfants, l'astuce et la débrouillardise des indiens, ils font sécher des champignons, tressent des colliers de fleurs, rangent leur vaisselle en chantant, et harmonieusement rient, cabriolent et jouent à cache-cache sous leurs arbres complices.

Ils n'avaient pas du tout prévenu de leur présence. C'est Olfio, dans sa tournée des Dévas, qui les a découverts. Intrigué par cette immense courge, bleue comme le cobalt et lisse comme le ciel, il s'approche et ne voit personne. Tout de même cette énorme maison est fréquentée, sans doute depuis plusieurs jours. Elle semble reposer sur les pointes de l'herbe, sans l'écraser. Il en aurait bien tiré le rideau, mais une invitation psychique à la discrétion l'arrête. Soudain un pas de géant fait frémir le sol derrière lui. C'est Yanathor, le Gardien qu'il connaissait déjà. «Hey venez voilà un éoli.» Ellebon et Auranaïa surgissent de sous les bananiers, riants comme d'un bon tour. Tiens, ils ont des cheveux, eux. Tout de même, une Gardienne au crâne lisse, c'est été bizarre!

Tous trois s'assoient souplement dans l'herbe moelleuse, autour de l'éoli, et échangent les présentations.

«Paix et Harmonie à toi, ami éoli. Nous travaillons pour Nellio et Aurora sans arrêt ces temps-ci, alors nous nous sommes dit comme ça, autant le faire ici sur votre si belle planète. C'est si délicieux le planeting ici.

- Joie et Sérénité à toi, ami éoli, continue Ellebon de sa voix douce et chaude. Ta planète est joyeuse et belle, quel délicieux Bonheur!

- Emerveillement dans ton âme, petit éoli au coeur pur et frémissant. Poésie et Auraliah, continue Auranaïa de sa voix sublimement suave et éthérée.

- Ben bonjour, quoi. Vous êtes les Gardiens Cosmiques?»

Ami lecteur, sans doute n'avez-vous jamais entendu parler d'Auraliah: c'est une vibration très poétique et féerique comme un conte, parfumée comme la violette ou le lilas, d'un violet iridescent comme certains volubilis, à la fois douce et intense, très pure, claire et chaude, et surtout extrêmement émouvante, comme un amour que l'on attend. C'est une des nombreuses et merveilleuses vibrations du monde des anges. Auranaïa, comme tous les Gardiens et Gardiennes de la Création, incarne plus particulièrement une ou plusieurs Vertus ou vibrations, qui forment sa personnalité. Elle, c'est l'Auraliah. Ce n'en est d'ailleurs que le nom approximatif, car la langue des Gardiens a plus de cent voyelles et consonnes, correspondant à plus encore de vibrations et de sentiments.

C'est une des charmantes coutumes des habitants des planètes de l'univers que de se saluer en annonçant les vibrations de leur personnalités, voire de les évoquer directement dans le coeur de l'autre! Pour la plupart d'entre nous, humains, nous aurions bonne mine, tiens. L'Auraliah nous paraît bien loin... Mais c'est pourtant vers ce monde de vibrations pures et belles que nous devons progresser chaque jour un peu...

Olfio, debout, redresse un peu son grand chapeau-fleur: il a devant lui des êtres merveilleux, nobles et beaux, d'une Bonté inimaginable et d'une puissance phénoménale. Qu'il se sent petit, et pas seulement par la taille! Pourquoi viennent-ils sur Aéoliah? Pourquoi faut-il que ce soit justement lui qui les rencontre?

Celui-ci, c'est Yanathor, le Justicier, le Réparateur. D'un seul geste, dans son puissant vaisseau cosmique, il pourrait effacer une planète entière, s'il l'estimait nécessaire. Les forces du mal, dont Olfio a vaguement entendu parler, s'enfuient terrorisées quand il se décide à les détruire. Mais il sait aussi consoler, raccommoder, réconcilier... Il a sauvé des civilisations, réuni des amants et des familles, rendu des guerres impossibles... Présentement, Yanathor est à demi allongé dans l'herbe, nonchalamment accoudé, un épi à la bouche, vêtu d'une simple tunique courte, comme l'autre jour. Il sourit, par gentillesse sincère, mais aussi parce qu'ils sont si rigolos, ces éolis! Attendrissants comme des bébés.

Si les messieurs de la Terre voyaient Yanathor en ce moment, ils le trouveraient «pas crédible». Ils feraient bien de faire attention, car il les a dans son collimateur. Si jamais le contrat de non-ingérence était rompu...

Ellebon, lui, c'est l'intendance. Non, pas la popote: Ellebon, comme la vibration de son nom l'indique, s'occupe de rayonner une ambiance de joie, de Bonheur tranquille. Il vit dans le même vaisseau que Yanathor, sans rien y faire de particulier. Il est là, il participe à tous les coups, il rayonne, il apaise. Blond comme un breton, malgré son teint bleu ciel, il porte une tunique également bleue descendant à ses pieds, couverte de symboles en camaïeux.

Auranaïa est assise en lotus, souriante au-delà du regard. Sa robe est devenue d'un violet phosphorescent, immatériel. Elle s'est entourée de voiles transparents qui flottent autour d'elle, sans poids, de colliers d'ambre indigo, de perles de lumière, et sa délicieuse aura se prolonge par un parfum irréel...

Ces merveilleux noms se prononcent attentivement, lentement, en enchaînant suavement les syllabes: Au-ra-na-ï-a... Au-ra-liah... en se branchant légèreté, magie indigo. Le dernier a s'étend, émerveillé... Essayez, vous verrez, c'est superbe. Ces noms, plus que des sons, sont des vibrations. Tout comme Ellebon sa gentillesse, Auranaïa rayonne sa féerie, sa sublime Auraliah. Auraliah peut aussi être une féminité éthérée, délicieusement intense, parfumée, immatérielle, mauve et violette comme le volubilis, au delà même de celle déjà merveilleuse des éolines.

En temps ordinaire, Yanathor, Ellebon, Auranaïa et tous les autres Gardiens sont à égalité dans leur cité des étoiles. Pas de chefs: les Gardiens sont adultes. Quand l'action exige la promptitude, Yanathor commande. Mais au moment suprême où il faut intervenir dans la vie d'un être, alors Yanathor s'aligne sur les Vertus incarnées par ses amis Ellebon, Auranaïa et beaucoup d'autres habitants de leur vaste cité volante, qui méditent dans le grand Temple de Cristal du vaisseau cosmique. Ce Cercle des Vertus reste volontairement à l'écart de l'action: ainsi sa Paix et sa Sérénité restent inviolées, et sa Sagesse inaltérée, toujours disponible pour y puiser l'inspiration la plus pure. D'autres ont pour tâche de veiller à ce que celui qui prend les décisions ait bien toutes les données en main. Peu importe qui commande à l'instant: tous travaillent selon les mêmes critères de toute façon, et le résultat est le même. Le plus souvent c'est Yanathor, car c'est dans son caractère. Mais chacun d'eux pourrait prendre sa place au pied levé, et ils le font au besoin, sans que jamais aucune de leurs décisions ne se révèle discutable après coup. Avec la formidable puissance de Vérité qui émane du Temple de Cristal, aucun mécompte, aucune erreur n'est possible. Il règne parmi les Gardiens la plus totale Confiance, garantie par leur respect absolu des Lois Universelles de la vie. Quelle formidable équipe!

Mais même ainsi, il ne faut pas s'imaginer que les Gardiens interviennent à tout bout de champ dans l'existence des habitants des planètes. C'est un acte bien trop grave qu'ils n'accomplissent que dans certaines circonstances bien précises. Vous pouvez même constater que sur la Terre leur présence est pour le moins discrète! Pourtant elle existe. Nous y reviendrons.

Olfio, intimidé comme tout, passe d'un pied sur l'autre.

«Eh Bien, poursuit le Réparateur, puisque te voilà, il nous faut aller dire à tous tes amis pourquoi nous sommes venus. Allons au village.»

Instantanément il se lève (d'une drôle de façon, sans s'appuyer ni sur les coudes ni sur les genoux) et d'un pas décidé, ouvre la marche, suivi de ses deux compagnons, Olfio voletant à leurs côtés.

C'est qu'ils trottent drôlement, d'un pas aérien, effleurant à peine le sol, ne laissant aucune trace de leur passage dans les hautes herbes. Même un Sioux ne pourrait pas les pister. Sans doute leur corps n'obéit-il à la loi de la pesanteur que quand ça les arrange. Pourtant il n'ont sur eux aucun attirail science-fictionnesque, ceinture anti-grav ou autres. Ils sont plus fins que ça, les Gardiens.

Olfio a du mal à les suivre! Alors Auranaïa, ses cheveux mauves et ses voiles ondulant dans le vent de la course, lui tend son bras gracieux, où il se pose, et le porte au niveau de sa poitrine.

Auranaïa est d'une splendeur stupéfiante, le visage bleu-mauve d'un ovale parfait, juste un peu pointu, ses traits absolument réguliers, ses immenses yeux d'un vert lumineux, étrange contraste-harmonie dans tout ces bleus et ces violets, lumière d'eau dans l'aurore cosmique. Tout comme les éolines, ses formes sont fines sous sa robe brodée. Brodée? Est-ce le mot exact? Ce sont des taches de lumière, des perles floues, des fleurs-étoile. A y voir de près ce tissus n'est pas non plus du tissus... Elle porte aussi autour de ses bras des bracelets et colliers de perles multicolores, qui ondulent avec son pas sans s'entrechoquer. Son parfum est... indescriptible! Et sa présence émane... une merveille, une aura délicieuse, intense, féerique, féminine, mauve... L'Auraliah! Tout ce qu'elle touche en est imprégné et le Sioux de tout à l'heure serait irrésistiblement tiré sur sa trace par ce délicieux effluve ésotérique.

L'arrivée d'un tel trio dans le village fait, on s'en sera douté, sensation.

Trois Gardiens! C'est trop! Yanathor a bien fait les choses.

Bourdonnant comme ruche préparant un essaim, tout le village tourne bientôt autour d'eux. Auranaïa a un franc succès. Mais les plaisantins restent cois: le rire est incompatible avec Auraliah.

Quelle merveilleuse visite! Auranaïa, assise sur la pelouse de Nellio dans une brume de cheveux embaumés et de perles des étoiles, souriant sans rien dire, laisse monter les éolis et les éolines sur ses épaules, par deux ou trois à la fois, pour s'enivrer de son aura ineffable. Ellebon se promène parmi les cultures, attentif aux explications de tous les jardiniers, se baissant volontiers pour goûter une baie ou pour couler son regard dans les potirons ateliers. Yanathor, seul, assis sur un rocher, les jambes ballantes, rit de voir ces éolis contents comme des enfants. Il est heureux, Yanathor, de voir cette planète dans son bonheur parfait, idéal, inviolé. Bien sûr, il y en a d'autres. Beaucoup d'autres. Mais il n'est jamais blasé, et à chaque fois qu'il découvre une nouvelle planète, le voilà qui s'étonne et qui s'émerveille à nouveau de sa Beauté, de son Harmonie originale et unique. En cela il est conscient qu'il accomplit la destinée de tout être sensible dans la Création: s'émerveiller de la vie toujours jaillissante! Chez le Justicier, cet émerveillement gagne une profondeur, une gravité émouvante.

Quand Adénankar et son équipe arrivent, il est temps d'arrêter le jardin et de se préparer pour le repas du soir.

«Et si on mangeait ensemble?»

Aussitôt dit, aussitôt fait.

«Mais comment va t-on leur trouver de quoi manger? Ils doivent engouffrer chacun autant que tout le village?

- Mais non, ils ne mangent pas, les Gardiens.

- Si, ils ont goûté à mes lichous, aux pommes, et même aux champignons.

- Ils n'ont rien amené.»

Faux: Yanathor passe sa main sur sa tunique, apparaît une poche, d'où il sort... une grosse besace pleine de fruits, et un énorme gâteau. Les éolis se frottent les yeux, éberlués... Il aurait aussi bien pu sortir du frêle vêtement une enclume, ou une brouette, que ce n'eut guère été plus invraisemblable. Ces Gardiens cosmiques, il faudra leur demander exactement comment sont taillés leurs habits.

Tous trois s'installent le dos aux tonnelles, face aux éolis du village. Ils mangent délicatement, en silence, prenant le temps de se délecter, tout entiers à cette délicieuse et primordiale occupation.

Le soir descend, avec sa fraîcheur apaisante. Après la prière des merles, les appels lointains des eyerlis, voici les grillons. Les grands visiteurs ne sont plus que des silhouettes hiératiques, et derrière eux se profile la Montagne du Soir avec son éternel phare magique au sommet. La dernière pluie y a laissé quelques pans de neige immaculée, ce qui est plutôt rare.

Vers la fin du repas arrivent encore des éolis des bois environnants et même des villages voisins. C'est la fête! Les fleurs-lumière s'illuminent comme des lampions, on en amène même des modèles extra, pour éclairer aussi les visages des Gardiens, sinon on ne verrait que leurs genoux. (Il ne faut tout de même pas trop en demander à ces braves plantes dont la puissance est tout de même très inférieure à celle d'une lampe de poche!) On rassemble toute une couvée de chenilles lumineuses qui se baladent partout. On en met dans les cheveux d'Ellebon, dans... Pardon sur les épaules de Yanathor. Pour Auranaïa, ce n'est pas la peine: elle irradie toute seule. Une constellation d'étoiles magenta et de phosphorescences violettes encadrent son visage mauve aux mystérieux yeux verts, eux aussi doucement lumineux.

Les éolis, heureux, rient, s'exclament, courent partout. Quelle ambiance survoltée et tranquille à la fois! Leur joie crépite doucement comme un feu de camp, sans déparer le silence de la nuit qui s'installe.

Sans transition, au moment qu'ils ont ressenti, les invités cosmiques se mettent à chanter de leurs belles voix. Yanathor, chaud et profond médium, et Ellebon, un peu plus haut, incroyablement tranquille, solide comme la roche. La sublime mélodie d'Auranaïa leur répond dans la nuit. Les éolis écoutent, médusés. Comment décrire cela? Ils s'arrêtent, le coeur battant, pour l'écouter, et même les grillons en font autant!

Comment voulez-vous que je vous parle du chant d'Auranaïa, même pour les éolis ce serait difficile. Et encore elle baisse sa lumière pour eux. Au son de ses exquises modulations, de sublimes frissons montent le long du dos, un indicible bonheur s'épanche dans le coeur, les fleurs lumières et les étoiles palpitent à l'unisson.

Quand Auranaïa laisse s'éteindre la dernière note, un long silence prolonge cette parfaite communion. Les roses et les dorés des fleurs lumières entourent son aura violette, parsemée d'irisations pourpres entourant le merveilleux vert de ses yeux.

Enfin Yanathor parle.

«Amis éolis, le but de notre venue ici ce soir va vous paraître bien étrange. Aurora est incarnée sur la Terre, et cette planète est actuellement à un stade critique de son évolution. Il faut dire que les terriens sont des êtres très créatifs à leur manière, et qu'ils progressent à une rapidité stupéfiante, dans leur compréhension de l'univers et de leur conscience. (murmures) Même nos confrères de la galaxie Terrienne ont été étonnés, et ils ont dû mettre en place une cellule d'observation permanente et mobiliser une grande puissance, au cas où il leur faudrait intervenir pour protéger cet éveil.

«Rappelez-vous que notre principal rôle, à nous Gardiens, est d'empêcher le mal dans l'univers normal. Si seulement un soupçon de mal pouvait apparaître par exemple sur Aéoliah... (Ah non eh pas possible, brouhahatent les éolis) ...et que vous ne puissiez l'éliminer seuls, malgré votre volonté, alors nous sommes là. Nous sommes intervenus lors de la création d'Aéoliah, pour détourner des comètes qui menaçaient l'île où se préparaient vos merveilleux corps éolis. Nous sommes également intervenus plusieurs fois dans des affaires similaires à celle d'Aurora, ce qui explique que le transmutateur sur Uhluhlorah existait déjà bien avant elle, depuis des temps immémoriaux. Mais sur la Terre, qui est hors la Loi Universelle, nous ne pouvons intervenir sans demande explicite et correctement motivée de ses habitants, car le mal qu'on y trouve est la création de ses habitants eux mêmes, humains et animaux. C'est leur truc, leur affaire, eux seuls peuvent l'éliminer, par l'intervention de leur seul libre arbitre, de leur Liberté essentielle...» A ce moment Yanathor a un sanglot... Oui, le maître galactique tout-puissant, le Gardien des foudres cosmiques pleure doucement sur notre sort, sans aucune nuance de colère ou de vengeance! La Compassion, c'est cela...

Il reprend, une étoile humide sur la joue: «Qu'ils le veuillent réellement: c'est seulement à cette condition que nous pourrons les aider ouvertement et au besoin détruire les forces noires considérables qu'ils ont accumulées sur leur dos, forces qui les empêchent aujourd'hui de penser ou de ressentir justement.

«Or actuellement les terriens se sont mis dans une situation paradoxale: d'un côté leurs consciences s'éveillent plus vite que jamais, mais de l'autre les gigantesques forces psychiques de destruction qu'ils ont entassées depuis des millénaires dépassent maintenant de loin leurs faibles forces morales, tant qu'elles menacent de rendre leur propre planète inhabitable».

Stupéfaction chez les éolis, qui n'auraient jamais pu imaginer une chose pareille: pour la plupart d'entre eux, le mal ne va pas beaucoup plus loin qu'une plaisanterie un peu lourde ou qu'un fruit pourri sur le nez! Il reprend:

«Alors c'est une course entre l'éveil et le néant, et personne ne peut savoir ce qui va se passer dans cinquante ans ou même seulement dans dix. C'est très complexe, les terriens partiellement éveillés tentent de lancer de bonnes énergies de toutes sortes, et n'y réussissent pas toujours, car les illusions et les ruses du mal sont nombreuses; souvent elles arrivent à bloquer ou à retourner ces énergies.

«Aurora est actuellement sur Terre, mais il ne faut pas croire qu'elle s'y trouve en victime dolente. Son passé sur Aéoliah lui permet d'assimiler bien mieux ce qui se passe et elle est rentrée de plein pied dans tout ce réseau d'influences contradictoires, et s'est consacrée corps et âme à sauver cette planète. Et c'est qu'elle y va! Quelle énergie! Quelle fougue! C'est bien une éoline!» (Des murmures d'admiration, de contentement! Oh oui, Aurora est bien une brave éoline!)

«Alors au début de l'affaire, il ne s'agissait que de la sortir au plus vite d'un monde barbare et sans intérêt, dès qu'elle serait suffisamment rétablie pour être transportable. Maintenant ça s'est un peu compliqué. Notre mission interfère avec celle des Gardiens de la galaxie terrienne. Nous ne pouvons pas soustraire comme cela Aurora au rôle qu'elle s'est donné pour aider la Terre. Il nous faudra participer nous aussi à ce sauvetage. Oh, ça ce n'est pas un problème: nous acceptons très volontiers! (Il rit un peu, Ellebon et Auranaïa sourient en sympathie) Oh, ce ne peut guère être plus qu'une partie de vie terrienne, qui est très courte, vous le savez. Si on devait en attendre la fin, rien alors ne s'opposerait, une fois qu'elle aurait abandonné son corps terrestre, à ce qu'elle retrouve son corps d'éoline qui l'attend toujours dans la crypte d'Uhluhlorah. Donc tout va pour le mieux.

«Ceci explique également que nous apparaissions maintenant ouvertement sur Aéoliah. Vous le savez, notre déontologie, qui est très stricte, ne nous permet pas de nous montrer sans motif sur les planètes. Nous avons donc procédé discrètement à la sauvegarde du corps d'Aurora, et aurions pu le ramener de même: un matin elle aurait été là, parmi vous, et vous ne nous auriez jamais vus. Mais il en va tout autrement aujourd'hui, puisqu'Aurora a décidé de participer à l'évolution de la Terre. Elle y est incarnée, tout en étant habitante d'Aéoliah. Son initiative crée donc une situation tout à fait exceptionnelle, et ouvre de très vastes possibilités.

«Nous avons donc décidé de l'aider au mieux.

«Vous aussi, en tant que ses compagnons et compagnes, vous avez le privilège de pouvoir l'épauler particulièrement efficacement, si vous le voulez.

«C'est là que je vous étonne, petits éolis gentils, c'est que vous aussi vous pouvez participer au sauvetage de la Terre!»

Une houle d'étonnement prend alors la petite foule des éolis agglutinée sur deux épaisseurs aux pieds des Gardiens, dans la pénombre rosée des fleurs-lumière et le délicat parfum nocturne des tonnelles de cistes roses.

«Mais nous participons déjà avec le secourisme des âmes!

- Oui, vous y participez déjà, et vous avez fait merveille. Certaines des âmes que vous avez sauvées sont ici parmi nous, ce soir, pour partager le doux bonheur de cette merveilleuse planète. Et même, vous le savez depuis peu, une autre encore, a commencé de se préparer un corps dans le fin ventre d'Illinia. (Une larme, de joie cette fois, coule sur sa joue) Soyez-en remerciés. Mais vous êtes tellement humbles et discrets que vous ne parlez guère de ce que vous faites vraiment sur la Terre. C'est de l'or. Plusieurs âmes par vous aidées (occasionnellement ou à plein temps) se sont éveillées et participent activement à l'éveil d'autres âmes, comme par exemple ce terrien que vous avez appelé Elandunar et qui peint de merveilleux paysages de la Terre régénérée et libre, pour distiller dans le coeur des autres un peu d'envie de voir leur planète guérie! Mais également les énergies que vous avez envoyées à Aurora l'ont bien aidée, il y en avait tellement qu'elles ont rejailli sur d'autres terriens qui méditaient eux aussi pour l'aider! Ils pensaient donner, et ils ont reçu.

- Comment! Ils la connaissent?

- Bien sûr ils ne savent pas qu'elle vient d'Aéoliah, mais ils l'ont rencontrée sous son apparence de terrienne et sont devenus ses amis. Comme ils sont en partie éveillés, ils ont senti qu'elle l'est aussi. Demain nous verrons comment continuer cet excellent travail, avec le groupe qui s'en occupe. Et dorénavant les secourismes des âmes pourront, de temps à autres, aller observer Auro...»

Quels hurlements de joie! Yanathor tente de parler encore un peu, puis y renonce: l'allégresse des éolis est indescriptible, à l'idée de revoir enfin leur compagne disparue depuis si longtemps! Quelle farandole ils font! Mais ils se taisent bien vite, de peur d'avoir mal entendu, suspendus aux lèvres du Réparateur. Ce dernier n'a jamais si bien mérité son nom!

«Euh oui, je me doutais bien que cela vous serait un peu agréable. (Petit rire d'Ellebon: Yanathor n'a pas l'habitude de s'exprimer par litotes) Vous avez bien entendu: dès les prochains jours une équipe de secouristes des âmes pourra aller voir Aurora, puis les autres équipes, mais à la condition impérative de ne point tenter de communiquer avec elle: elle n'est pas encore prête, elle est encore trop faible. L'égocentrisme ou d'autres conditionnements primitifs du cerveau terrien pourraient en profiter et la faire rebasculer dans d'autres sortes de mal, par exemple la frustration de ne pas pouvoir regagner Aéoliah. Ça ne sera pas si facile qu'avec les autres terriens, mais cela est maintenant à votre portée. Il faudra seulement veiller à ne pas prendre de débutants. De toute façon nous serons toujours avec vous dans ces sorties-là.

«Mais il y a mieux. Nous allons vous demander de vous préparer à une sortie inédite: aller sur la Terre non plus en astral, mais avec vos corps d'éolis.»

Cette fois c'est un silence incrédule et stupéfait qui accueille cette étrange proposition. Avec leur corps physique? Pour quoi faire? A quels effroyables et inconcevables dangers s'exposeraient-ils ainsi? Ne violeraient-ils pas la stricte loi de non-ingérence dans les affaires intérieures terriennes?

Puis petit à petit la pensée de Yanathor infuse dans celle des éolis, car ses paroles ne sont en fait qu'un support. Il sait s'exprimer tout aussi bien sans elles. Les éolis s'en servent comme nous, mais chez eux, tout mensonge étant inexistant, la parole a la valeur qu'à pour nous l'écrit d'un contrat. Oui, aller sur la Terre, et apparaître aux yeux d'Aurora-en-terrienne, éberluée, incrédule... Quelle merveilleuse surprise pour elle! Dans leurs petits coeurs chaleureux, les éolis imaginent qu'elle doit se sentir bien seulette et bien tristounette sur ce monde froid et gris! Et cela pourrait se faire discrètement, dans un coin, sans ameuter les autres terriens comme au temps de l'empereur Charles de triste mémoire. Après la divine surprise, Aurora n'aurait plus qu'à abandonner son corps terrien et à endosser celui d'Aéoliah... Et tout rentrerait enfin dans l'Ordre...

Mais une telle démonstration des éolis sur la Terre n'est tout de même pas indispensable, surtout en regard de ses possibles inconvénients. Aurora pourrait aussi bien rentrer directement sur Aéoliah, dès qu'elle serait prête. Les Gardiens doivent avoir une autre raison.

«Oui, bien sûr, amis éolis, il y a des raisons bien précises à cela. La première tient à l'âme profonde d'Aurora: elle-même (son âme) a spécialement demandé qu'il en soit ainsi. Ce sont des choses que l'on ne peut mettre en paroles, nous-mêmes nous nous en référons pour cela à nos maîtres dans le plan supérieur des archanges, au Cénacle chargé de l'évolution des planètes écoles comme la Terre.

«En fait ils suivent cette affaire depuis le début et nous ne faisons qu'exécuter humblement leurs ordres. Ce sont eux qui nous ont expliqué la seconde raison: en découvrant Aéoliah dans son corps physique, en vivant cette expérience avec sa personnalité de terrienne, Aurora-en-terrienne ressentirait des émotions, aurait des idées extrêmement nouvelles pour un humain de la Terre, mais facilement assimilables par eux: ainsi ces émotions et ces idées pourraient passer très facilement dans les archétype de l'humanité terrienne et appartenir désormais à toute l'humanité, inconsciemment mais à son plus grand avantage.

«L'âme d'Aurora, avec la personnalité terrienne qu'elle a développée, se trouvait convenir particulièrement bien à cela; elle était repérée depuis longtemps par le Cénacle et a demandé elle même à le faire. Allez savoir si son «accident» n'a pas été rendu possible pour que justement les choses arrivent de cette façon. Figurez-vous qu'elle a même été convoquée au Grand Cénacle de la galaxie terrienne, votre petite amie! Quel pot elle a eu! Même nous les Gardiens on n'y va jamais.

«Cet extraordinaire événement a eu lieu il y a quinze années terrestres, Aurora-en-terrienne n'était qu'une petite fille. Je m'en souviens très bien: elle dormait dans une des boîtes à dormir empilées des terriens, (Yanathor désigne ainsi les HLM) la tête pleine des choses de la boîte à étourdir (la télévision) et des histoires de France, de géographie, de calcul, de privation de dessert...

«Cette émouvante petite enfant, germe de l'Infini semé dans le pays des taux actuariels bruts, n'a gardé aucun souvenir de cette fantastique rencontre, pendant son sommeil, ni de sa décision, car les sentiments et les vibrations qu'elle y a ressentis sont insaisissables pour le mental terrien. C'est comme si on lisait un rouleau de mathématiques à un plan de patates!

- Et avec une courge, ça marche?

- Eh, une courge, pourquoi? Fait Yanathor, déconcerté par une répartie aussi inattendue.

- Parce que celle d'Anthelme elle doit en savoir un bout, a force qu'il lui en lise depuis mille ans! Maintenant les courges de ce village, elles sont drôlement savantes!»

Cette fois Yanathor et Ellebon ne peuvent faire autrement que de pouffer de rire, avec tout le village! Même Auranaïa se balance et ses cheveux pétillent. Les éclats de rire durent un moment, d'autant plus que Yanathor semble avoir fini. C'est ainsi au village: le rire, la Joie, le Bonheur rejaillissent toujours spontanément dans les plus graves situations.

Mais soudain le silence revient. Nellio est dans la main de Yanathor.

Nellio! Qui n'a rien dit, tout au long de ces révélations. Nellio, à qui il ne fallait parler de rien, Nellio qui avait réussi à conditionner sa pensée pour qu'elle ne vienne plus sur son amour perdu, Nellio pauvre victime anesthésiée, objet de compassion, se tient maintenant debout face à ses amis, les mains sur les hanches, et sa résolution ne fait aucun doute. «Je l'ai complètement libéré» glisse Yanathor à l'oreille d'Ellebon, mais tout le monde entend.

Nellio a un clin d'oeil, il sourit même. Parfaitement décontracté, il irradie une détermination qu'on ne lui avait jamais connue, même avant le drame.

«J'irai avec les secouristes des âmes aider Aurora sur la Terre».

Les éolis, stupéfaits d'une telle assurance, lorgnent en direction d'Adénankar: on se rappelle les précautions draconiennes dont le vieux Jardinier des âmes avait entouré le secourisme, suite justement au drame d'Aurora, et l'interdiction absolue qui avait été faite précisément à Nellio d'y participer. Mais le Jardinier des âmes ne bronche pas. Si Adénankar ne dit rien, c'est que ce temps est révolu, désormais.

Nellio reprend: «Le projet d'Aurora retarde un peu notre réunion, mais ce n'est rien si cela permet aux humains de cette lointaine planète de s'éveiller plus vite. Au contraire c'est une Joie! En travaillant ensemble nous sommes déjà réunis!» Conclut le naïf héros, vite couvert par les ovations de tout le village et des environs rassemblés sur la petite place.

Ah! Les éolis exultants, chantant, trépignants, applaudissants! Dans le battement frénétique du grand tambour d'Artapon! La Joie de cette soirée doit irradier fort loin, et de temps à autres arrivent des éolis des villages voisins, et les chroniques de toute la région signalent cette nuit comme particulièrement galvanisante et joyeuse! Quant à Irizdar, il vaut mieux ne pas rapporter ce qui s'y passa au même moment!

Ces accès de joie un peu calmé, les éolis réfléchissent. Ils s'attendaient à voir simplement un jour Aurora sortir d'un petit vaisseau qui déguerpirait aussitôt sans attendre aucun remerciement, conformément à la mythologique discrétion des Gardiens. Au lieu de cela, ils ont leurs visites assidues, le chant sublime d'Auranaïa, et la promesse d'une étrange, fantastique, excitante aventure. La rencontre se ferait par étapes, par révélations successives, selon un crescendo du plaisir et de la joie, jusqu'aux retrouvailles finales. Au fond ce serait bien plus beau ainsi. Sans compter qu'ils contribueraient à l'émancipation de la Terre, émoustillante perspective à laquelle les éolis ne tiennent plus en place.

Yanathor commente encore: «Pendant tout ce temps, Nellio a évolué, sans que cela ne paraisse. Aussi vous allez connaître un nouveau Nellio, vif et fulgurant, dynamique et responsable! Il lui a fallu développer ces qualités pour pouvoir supporter son état; cela rejaillira sur le reste.»

Comme pour illustrer ces paroles, Nellio bondit soudain de la main de Yanathor, se freinant de ses ailes ouvertes comme font les éolis quand ils sautent d'une grande hauteur, puis disparaît en courant dans l'ombre derrière les Gardiens, vers la forêt.

Nul ne sut jamais où Nellio passa cette nuit-là. Mais une chose est certaine: ce ne fut pas dans sa pyramide. Elle avait disparu, ne laissant qu'un petit carré de terre nue.

CHAPITRE 12

DECROCHEZ LE WAGON-FREIN!

(sommaire)

Cette année 1985 fut pour Brigitte comme pour beaucoup d'autres, une année de dure mise à l'épreuve. Il faut bien avoir présent à l'esprit, qu'à ce point de son parcours, elle n'avait eu aucun contact avec Adénankar, et que Yanathor ne l'observait que fort discrètement. Donc Brigitte, en toute ignorance de sa véritable identité, évoluait seule sur Terre, à l'unique exception du groupe de prière de Liouna, dont les gens de Peyreblanque avaient perçu l'influence. Brigitte a éprouvé les mêmes difficultés que nous et si elle a progressé plus vite, ce ne peut être parce que son parcours aurait été plus facile.

Ne nous étonnons donc pas de trouver Brigitte incorporée comme les autres dans un aussi vaste lot. Trop de scories, trop de paroles inutiles encombrent les mouvements pour un monde meilleur. C'est peut-être pour cela que le sentier de l'éveil est étroit. L'effort constant qu'il faut soutenir pour y progresser décourage les simples curieux, les amateurs de puissance, sélectionnent ceux-là seuls qui cherchent sincèrement la vérité, à l'exclusion de tout autre mobile. Il n'y a rien d'autre à trouver là. Il n'y a pas de pétrole. N'arrivent en ces contrées que ceux qui apprennent à s'orienter vers la Vérité, ceux qui travaillent vraiment sur leur personnalité, éliminant les pesants préjugés et les émotions négatives. Il serait injuste et fort dangereux pour tout le monde que l'on puisse avancer sur le chemin de la réalisation de soi, ou avoir accès à certaines expériences, avec des motivations encore impures.

Pour Brigitte comme pour les autres, le test est des plus simples, et pourrait se résumer par une seule question: «Veux-tu vraiment vivre la véritable vie à chaque instant?» Oui, bien sûr, mais il s'agit de le faire en la présence de Frédérique. C'est un test en situation, et c'est par ses actes et ses sentiments qu'elle doit répondre, y compris dans des situations beaucoup plus embarrassantes qu'un gentil stage de yoga.

En fait dès cette époque l'affaire était déjà gagnée au niveau de son âme, mais pas encore réalisée au niveau conscient. Brigitte, au plus profond d'elle-même, a compris (depuis le début d'ailleurs à en croire ses rêves) la nullité de son compagnon, mais elle n'a pas encore effectivement accepté ce fait. De cette dissociation naît une sensation de fausseté, de saleté cachée, et par dessus tout une tristesse insidieuse, poisse, atroce.

Que voulez-vous, les éolis ont beau être doux, gentils, prévenants, ils restent essentiellement libres, donc toujours quelque part indomptables. Et la particulièrement discrète et timide Aurora ne fait pas du tout exception à la règle, même incarnée en Brigitte. On peut la flouer un temps, mais pas indéfiniment. Et puis elle a sa Sagesse, ses critères. Autrement dit ça commence discrètement mais sûrement à chauffer pour Frédérique.

Les discutions entre eux ont haussé le ton: Brigitte ne désespère pas encore d'amender son compagnon, lui se débat pour la garder en son pouvoir. Il n'a pas encore épuisé son arsenal de sophismes, auto-justifications et autres distorsions de la pensée, mais chaque arme nouvelle qu'il sort, par ce simple fait le trahit davantage. Elle fait effet un temps, puis Brigitte la démonte et ce faisant découvre un peu plus la noirceur de Frédérique, et... lui trouve encore des excuses!

Il faut dire que Frédérique est très habile à jouer du sentiment. Jamais il ne se montre en colère. A l'entendre, c'est toujours Brigitte qui l'agresse, se fâche, le boude, lui doit des excuses et va se raccommoder avec lui. Toujours elle qui doit infléchir sa trajectoire. Lui est maître des sourires désarmants, des gaietés factices, des grands airs d'innocent persécuté, des grands pardons magnanimes. Surtout il est expert en réconciliations sur l'oreiller: pris dans le désir on oublie tout, on n'en parle plus, on ne résout rien et on laisse tous les problèmes dans l'ombre, prêts à ressortir en plus gros encore. Quel jeu plus cruel que la fausse estime, le faux amour, ou pire encore, le FAUX PARDON!

Frédérique prend Brigitte au dépourvu, la déroute, bouleverse ses sentiments. Un jour, très tendre, il discute avec elle et se met d'accord sur une décision, mais le lendemain, il fait comme si c'en était une autre, et roule des yeux terribles! Il lui pardonne solennellement quelque chose, mais les reproches ressortent à nouveau deux semaines plus tard! Il sait bien que Brigitte attend de lui une certaine Sagesse, une certaine cohérence, une forme de Fidélité au niveau des idées. Aussi il fait semblant de lui offrir cela, puis l'en frustre. C'est ainsi qu'il se venge de sa Sincérité, de sa Droiture...

Brigitte, âme encore faible et vacillante sur ses choix de vie, doit apprendre à garder le cap malgré révolte et chagrin...

De ses voyages, Frédérique revient toujours un peu plus bronzé, avec un parfum de papaye ou de mangue, ou quelque étrange bibelot exotique comme cadeau: encens de maharadjah, corail ou nacre rare, photos de l'espace, insignes de mystérieuses fraternités ésotériques... Son appétit de vivre, pour factice qu'il soit, est si chaud, si attirant!

Pour Frédérique, tout est simple: c'est celui qui est en colère qui a tort. Il n'a pas le sens de la Justice pour l'abasourdir ni pour l'indigner, lui. Aussi il peut faire le serein, le maître de lui, le maître tout court, bien servi par son dynamisme attirant. Et cela marche: devant ce sourire, Brigitte fond, cède, perd sa confiance en elle, culpabilise. Frédérique a ainsi sur elle un pouvoir terrible, et nous nous serions bien passé d'exhiber toutes ces choses pénibles si malheureusement il n'existait pas beaucoup d'autres personnages de cet acabit, que vous serez tôt ou tard amenés à rencontrer, amis lecteurs, et cela sans forcément fréquenter le même milieu spiritualiste, puisqu'en fait il y en a partout.

Malgré cette ambiance schizophrène, conflictuelle, compacte, Brigitte s'exerce à rayonner et à rester en conscience élevée. Dire qu'elle y arrive serait exagéré: il faut déjà un bon degré de maturité pour rester positif, souriant et serein dans le feu de la persécution ou dans la glace de l'adversité. Pourtant Brigitte inspire Compassion dans sa façon de vivre cette situation ambiguë. Elle ne se complaît ni dans la rage, ni dans l'abattement, et surtout pas dans le renoncement à soi. Elle tente de garder sa dignité, de rester droite. Elle tombe encore et encore dans la colère, la désespérance, le doute, mais elle se relève toujours. Oh, il lui suffirait de se taire et de continuer sa petite vie tranquille avec Frédérique! Pourquoi s'évertuer à chercher cette faille, entre son discours et ses gestes, d'où souffle ce vide glacial? Montant de quelle sinistre cave? Alors qu'il suffirait de l'écouter sans poser de questions... Ne plus rien voir... Ne plus rien sentir... Ne surtout pas réfléchir. Malgré la tentation et une tristesse pire encore que celle qu'elle a déjà connue, elle se raidit et se redresse encore et encore: Oui! Elle veut l'Harmonie entre les êtres et la Beauté et la Vérité.

Eh oui, les débutants dans les disciplines de l'Esprit vont souvent apprendre à méditer dans des gentils stages fleuris, où tout est mâché d'avance, les difficultés aplanies, les problèmes soigneusement éludés, en particulier les histoires de relations personnelles au sein du groupe des stagiaires. Cela est très bon pour les débuts, mais à un moment donné il faut devenir responsable et fort, prendre les problèmes de front, et les résoudre.

Présenté de cette façon, ce qui se passe en Brigitte paraît simple. Mais tous ceux à qui cette épreuve a été présentée n'y ont pas réussi, loin de là, et ont souvent abandonné avant même d'avoir vraiment souffert. Tel qui prétendait renoncer à l'égoïsme pour vivre en communauté, ou arrêter de fumer, se retrouve tôt ou tard au pied du mur. Et s'aperçoit que finalement il est fort désagréable de renoncer à ses vices... Quand on n'en a pas vraiment envie.

L'attitude humble, normale en cas d'échec est de... le reconnaître. De l'admettre, surtout vis-à-vis de soi-même. Puis chercher à savoir pourquoi on n'a pas réussi, et rassembler les ingrédients d'une nouvelle tentative plus éclairée, mieux préparée. Mais il y a aussi l'attitude coupable, orgueilleuse, destructrice, qui consiste à dire après coup que non non non, finalement ce n'est pas cela que l'on avait voulu, que c'était impossible, qu'on est libre de faire ce qu'on veut, et autres dérobades. C'est à des petites phrases de ce genre que l'on reconnaît quelqu'un qui a été refoulé au seuil d'une des étapes de sa vie.

La clef des plus humbles comme des plus grandes réalisations de l'esprit est simplement là: Vouloir réellement.

Vouloir et agir en conséquence. Sincèrement. Totalement.

On peut toujours vouloir parce que c'est la mode, parce que ça fait bonne impression, parce que le copain le fait aussi, parce qu'on se sent plus puissant, plus important... Toutes ces démarches sont vouées à l'échec. Il faut vouloir simplement parce que c'est ÇA la vraie vie!

Que deviennent les personnes qui échouent? Rien n'est définitif. Elles ont besoin d'une longue période de mûrissement. Attendre simplement d'être plus prêt. Dans le secret de leur âme, elles se préparent à repasser le test. Rappelez-vous l'histoire de la tortue laborieuse arrivée avant le lièvre trop sûr de lui. L'Esprit est par excellence un domaine où toute tentative de comparaison, de classement est essentiellement illusoire.

Et ceux qui ont réussi? Là c'est plus intéressant. Ils vont recevoir en partage les moyens de progresser et de vraiment vivre intérieurement ce à quoi ils aspirent. Les outils pour se construire. Si le résultat ne dépend plus que d'eux, et en particulier ne peut plus être détruit par l'adversité, tout n'est pas encore gagné pour autant. Il leur faudra travailler pour se construire, et peut être passer d'autres épreuves, pour voir si ça tient. Le sentier de la réalisation de soi est en fait un test permanent. Pas moyen d'avancer à l'esbroufe, au faire-semblant. Tout mensonge, tout échafaudage artificiel est condamné à s'étaler par terre du simple fait d'avoir été bâti.

Il faut bien faire attention à ne pas tomber dans le culte de la souffrance, qui, à en croire certains, est indispensable pour évoluer. Ce culte de l'épreuve, de la rédemption, du sacrifice douloureux, ce culte est effrayant et il est fort dangereux de s'approcher de ses adeptes. On peut par contre se donner quelques bonnes lignes de conduite face aux épreuves que la vie nous impose de toute façon. Tout d'abord, il ne sert à rien de tenter d'éluder certaines situations embarrassantes, quand elles trouvent uniquement leur source dans nos défauts de personnalité. Seule l'élimination de nos défauts de relations ou de comportement peut nous permettre de nous débarrasser réellement de cette sorte d'ennuis, qui sinon nous poursuivent où que l'on aille et se répètent indéfiniment. Il est aussi certain que la pratique assidue du Bien, une aspiration pure et un travail sur soi sincère nous mettent à l'abri de beaucoup de drames, alors qu'on est assuré de s'attirer tôt ou tard de terribles châtiments si l'on n'en fait qu'à sa tête et que l'on passe outre les avertissements reçus. Mais l'attitude juste la plus importante est souvent désignée comme l'«acceptation de la souffrance». Là encore il ne s'agit ni d'une forme de masochisme, ni de justifier la souffrance, comme pourrait le suggérer cette traduction maladroite d'un important concept Bouddhiste. Disons que, face à une épreuve inéluctable, bien que notre attitude mentale ne puisse en rien modifier le fait lui-même, le refus ou la révolte ne peuvent qu'augmenter notre souffrance, sans aucun profit. Par contre si nous pensons que cet obstacle ou cette souffrance apparemment d'origine extérieure, prend sa source en définitive uniquement dans nos propres fautes et imperfections, alors nous pouvons nous en servir comme motivation puissante pour renforcer notre travail intérieur, notre discipline. Tout comme un judoka qui se sert de l'élan de son adversaire pour le faire tomber, on peut récupérer l'énergie puissante et destructrice de la souffrance pour continuer malgré tout à vivre debout et à avancer, à travailler sur soi avec une énergie renouvelée, à se construire, à progresser. Alors il est souvent possible de sortir grandi d'une douleur, d'en tirer des leçons bénéfiques, de mieux comprendre nos fautes, et même d'atténuer l'intensité de cette douleur. D'étranges et bouleversantes transmutations peuvent en découler. Quoi donc de plus merveilleux, que cette technique qui nous permet d'avancer sans qu'aucune adversité ni aucun obstacle ne puisse plus jamais nous en empêcher?

On peut espérer, il faut le souhaiter en tout cas, et c'est tout à fait possible, que l'évolution terrestre puisse se poursuivre sans souffrance. Irait-elle moins vite? Pas sûr. Il est même logique qu'elle soit plus rapide ainsi, puisque nos souffrances viennent justement de ce que nous y faisons obstacle. De toute façon qu'est-ce que le temps? Nous avons des milliards d'années devant nous. Seul coûte le temps où l'on a souffert, celui où l'on n'a pas réellement vécu. Si nous sommes heureux le temps ne coûte pas, mais cela n'est possible qu'à partir d'un certain niveau d'évolution, d'où l'intérêt tout de même à aller vite. En tout cas, cette suppression de la souffrance ne peut concerner les seuls humains; elle doit aussi englober tous les êtres conscients, les animaux, les plantes, les pierres, les paysages... La seule condition pour arriver à supprimer toute souffrance, est d'accepter de vivre en Harmonie avec les lois universelles d'Amour, d'Entraide, de Beauté, de Poésie... Et ce choix repose essentiellement sur nos épaules, à nous humains conscients, avec toute notre intelligence et toutes nos connaissances qui font que nous seuls en sommes capables. Si un quelconque Créateur ou autorité cosmique a toléré l'existence de la souffrance, il ne peut y avoir qu'une seule raison: c'est que c'est nous qui la créons et c'est nous seuls qui pouvons l'arrêter. Alors inutile d'attendre que Dieu, les extraterrestres ou je ne sais qui d'autre viennent résoudre ce problème pour nous: la solution du mal et de la souffrance est entre nos seules mains. Il faut choisir, se lever, se mettre au travail.

Il est fort difficile de discuter avec Frédérique. C'est une savonnette. Brigitte en fait souvent l'expérience, quand, en jouant sur le sens des mots, il lui «démontre» que ce qu'elle a voulu dire est exactement le contraire de ce qu'elle a dit. (Ce procédé malhonnête s'appelle la logomachie) Démontrer? Ce mot n'a aucun sens avec Frédérique. Démontrer, cela veut dire s'assurer de la véracité d'une chose à l'aide de raisonnements logiques exacts reposant sur d'autres faits déjà établis. Or chez Frédérique il n'y a pas de vérité, pas de raisonnement, pas de logique, et même les faits sont flous et changeants. Il n'y a que des opinions qui s'affirment, s'affrontent, l'emportent ou sont éliminées au seul gré des rapports de force, ce qu'il appelle «sa dialectique», essentiellement conflictuelle celle là. Ce qui hier était «faux» car non reconnu, peut devenir «vrai» plus tard, quand la majorité le pensera. Frédérique dit explicitement «est faux» ou «est vrai», alors que nous dirions «considéré comme». Pour lui, la Terre s'est mise à tourner autour du Soleil suite à l'affaire de Galilée. Alors maintenant, elle peut bien devenir creuse, et ses continents se soulever ou s'enfoncer tout seuls en une inconcevable gigue, au gré de ses lectures romanesques sur les civilisations disparues.

Quand pour la énième fois Brigitte le reprend sur cette «dialectique» spéciale, après lui avoir expliqué en détail tout Aristote et sa logique, Frédérique se replie, théâtral: «Oh mais Brigitte, tu ne peut pas comprendre, c'est MA VERITE!»

Cisaillée la Brigitte. Assise, sans voix. Il se prend donc pour Dieu, ce Frédérique, pour avoir ainsi sa vérité personnelle? La Vérité n'est-elle pas par essence, par définition, ce qui appartient à tous? Ce qui dans l'immense labyrinthe des faits et des témoignages, des idées et des perceptions est le seul repère valable? Où va t-on si chacun se met à changer les lois de l'univers à sa guise? Plus rien n'a de sens, tous s'évapore. La connaissance spirituelle est souvent paradoxale, mais tout de même pas à ce point!!

Soudain Brigitte réalise que Frédérique, comme tant d'autres personnes de mauvaise foi, déforme le langage selon la méthode de la novlangue.

La vérité, c'est ce qui est identique pour tout le monde, fait matériel ou raisonnement abstrait. Ne se met-on pas justement à plusieurs pour s'assurer de la véracité d'un fait? Plusieurs explorateurs pour un pays inconnu, des expériences reproductibles par d'autres scientifiques, plusieurs jurés aux assises, plusieurs témoins pour une cérémonie... Mais ce système a des inconvénients, notamment d'éliminer la dimension personnelle, unique. Il y a bien le mot «subjectif» pour désigner cela, mais là encore le sens de ce mot a été distordu, associé à la fausseté, à l'illusion, au négligeable, ce qu'il n'était pas du tout au départ. Alors les défenseurs de la perception individuelle de l'univers (qui est indissociable et complémentaire de la perception collective) ont commis un grave excès de langage en disant «leur vérité» pour désigner la perspective unique selon laquelle chaque personnalité perçoit l'univers réel objectif. De là à faire passer en novlangue cette expression, il n'y avait plus qu'un pas, et si Frédérique l'a franchi, après bien d'autres, ce n'est pas pour désigner sa perspective personnelle d'une Vérité universelle, mais bien pour désigner une opinion tout à fait arbitraire qui ne repose que sur son bon plaisir! «Sa vérité» c'est ce qu'il veut que les autres croient, dans le seul et unique but de les faire se comporter pour satisfaire son seul intérêt personnel.

Mis à part ça, il est très libéral, le Frédérique. Les autres sont bien libres d'avoir «leur vérité» si ça leur chante, tant que cela ne dérange pas ses intérêts du moment. Ça ne lui coûte pas cher d'être «tolérant», lui: Il n'a aucune valeur à défendre.

Il insiste:

«C'est ta pensée qui crée l'univers, tout ce que tu vois c'est toi qui l'a imaginé et qui le projette et qui...»

Mais Brigitte n'écoute maintenant plus, filant à la cuisine où une casserole sur le feu l'appelle opportunément. Elle bout. Qui? La casserole? Brigitte? Tout le monde bout. Ah ce Frédérique lui sort maintenant la même théorie stupide que le petit prof véreux de la fac, fâcheusement appelée «idéalisme» pour la plus grande confusion des foules ignorantes, comme on se souvient.

Il faut dire que Brigitte, sans remettre en cause sa condamnation à l'emporte-pièce de la croyance du petit prof en noir, l'avait quelque peu nuancée. Certes la matière et l'espace existent, et existent même là où personne ne les regarde. Dans les limites de la mécanique quantique et de la relativité, chaque particule matérielle a une position définie identique pour tout le monde. La Tour Eiffel existe et ne clignote pas selon que l'on pense à elle ou pas. Essayez donc de franchir une porte basse sans penser à elle: Elle saura se rappeler à votre bon souvenir! Elle existe!

Mais au niveau des circonstances fortuites de la vie, rencontres, accidents, découvertes, le nombre de facteurs de hasard qui entrent en jeu est si énorme qu'une différence même minime peut entraîner des changements du tout au tout. Un bon exemple est la prévision météo, avec son effet papillon qui peut modifier complètement le temps qu'il fera dans huit jours. Cela vaut aussi pour la myriade d'événements qui font la trame de la vie quotidienne, les voyages, les rencontres, les achats, le courrier, les incidents, etc... Nous vivons en permanence dans un formidable flux d'événements que l'on ne peut prédire par aucun moyen physique, pas même deux heures à l'avance, car leur enchaînement continuel dépend à chaque instant du libre arbitre des milliards d'êtres qui les vivent, c'est-à-dire, en dernier ressort, de leurs âmes.

Qu'en conclure? Puisque tout vient du libre arbitre, et que le libre arbitre vient de l'âme, alors tout ce qui nous arrive peut éventuellement avoir une origine essentiellement spirituelle. Et ceci bien que ces faits que nous vivons aient une existence physique réelle et parfaitement tangible!

Oui, les «faits objectifs» sont bien là, identiques par définition pour tout le monde. Mais combien cette solidité de la matière se révèle profondément illusoire, dès qu'il s'agit d'en tirer une conduite de vie ou une signification élevée... Dans ce domaine la réalité ce sont l'esprit et ses lois.

Encore faut-il définir les mots comme il faut, sans biais idéologique: parmi tous les faits, ceux qui sont objectifs, ce sont ceux qui sont perçus par tout le monde, comme les montagnes, les maisons, les couleurs, la logique... Ce ne veut pas dire qu'ils existent tous: les mirages... Ceux du désert comme ceux des marchés financiers, sont aussi des faits, en tant que mirages. Il faut se méfier de tout ce qui s'auto-proclame comme objectif. Ce qui est vraiment objectif n'a pas besoin de le dire: ça se voit. Et le subjectif? C'est ce qui est perçu par une seule personne. Le rêve par exemple. Le rêve est imagination, certes. Mais le fait qu'une personne ait rêvé de telle chose est aussi un fait réel, même s'il s'agit d'une réalité inconnaissable. (Et le fait qu'il y ait des réalités inconnaissables ne m'empêche nullement de respirer.) Et même si ce que nous visualisons en nous n'est pas physiquement réel, il peut avoir la même importance sentimentale ou psychique que des faits concrets. Il s'agit d'une réalité subjective. (Et le fait qu'il y ait des réalités subjectives n'empêche nullement le blé de pousser.)

Le mot «subjectif» est employé abusivement pour épingler toutes les fausses croyances, les sentiments et les opinions arbitraires. De là à achever d'en dévier complètement le sens, il n'y avait plus qu'un pas, pour discréditer tout ce qui dérange les technocrates, destructeurs et pollueurs en tout genre, qui en usent et en abusent pour se tirer d'affaire quand ils n'arrivent plus à justifier leurs crimes « rationnels » face à quelqu'un qui défend la vie. C'est le sens dévié du mot «subjectif». «Objectif» a lui aussi un sens pervers, bien connu et fort employé: ne penser qu'à l'argent, aux contrats, aux paperasses, et ignorer la Joie, le Soleil et la vie.

Comme il faut se garder de tout jugement simplificateur! Oui, nous sommes dans un monde matériel, mais notre vie n'est pas gouvernée par les lois de la matière (ou du moins elle ne le serait pas, si nous étions tous réalisés...) Oui, les événements de la vie ont bien une origine dans la pensée, dans l'Esprit, mais ils n'en ont pas moins une existence objective à l'extérieur de nous. Pas de matérialisme, ni de «vérité personnelle», ni de ce que le petit prof de Brigitte appelait inopportunément «idéalisme». Aucun de ces concepts n'est juste, et pourtant toutes ces théories sur l'existence ont à la base des intuitions valables mais figées en dogmes étroits par une pensée rigide. Comme l'esprit est plus à l'aise en dansant d'un concept à l'autre, hors de ces lourdes caricatures de pensée, dans le monde aérien, subtil et pourtant précis de l'intuition.

Dans quel plat délicat et raffiné il met ses gros pieds boueux, ce sacré Frédérique... Comme Brigitte commence à se rendre compte que décidément il n'est pas fin... Dans la réflexion, il a gardé le style braillard et casse-tout du baron, autrefois, à la bataille... Ça se repère vite.

Brigitte se demande si on ne peut pas aller un peu plus loin. Entre l'esprit et la matière, n'y en aurait-il pas un de trop? Supposons que l'univers matériel lui-même soit une émanation de l'esprit, une forme d'esprit au même titre que notre conscience individuelle. (Mais tout de même pas issue de notre conscience personnelle! Il y aurait bien trop d'incohérences à cela). Au lieu d'avoir la matière séparée de l'esprit et les deux communicant on ne sait comment, on a un continuum où les deux, tout en conservant leurs lois propres, sont interdépendants, puisque de même nature fondamentale. Alors tout devient possible, et même naturel, sans rajouter aucune autre hypothèse ad-hoc: survie de la conscience après la mort, influence de l'âme sur le corps, voyage astral, phénomènes parapsychologiques de toutes sortes... La sensibilité à l'Esprit serait une propriété naturelle et intrinsèque de la «matière», une cinquième force en plus des quatre de la physique. Simplement la constante de couplage est faible.

Cette théorie de la matière simple manifestation de l'esprit parmi d'autres, présente trois avantages très intéressants. D'abord elle va certainement agacer les scientistes, ce qui valait déjà la peine de la publier, même si elle s'avérait fausse. Ensuite elle donne une vision simple de l'ensemble de l'univers, pas seulement de la matière, mais aussi de l'Esprit, de la Morale... En une sorte de super-unification. Elle rend même compte de tous ces faits maudits que la science du vingtième siècle a refusé de considérer faute d'être capable de seulement les appréhender (Ovnis, miracles, prémonitions, etc...) Enfin elle explique que la matière soit fondamentalement réceptive à l'esprit qui vient s'incarner en elle, sans nécessiter aucun ingrédient ad-hoc pour permettre la communication entre l'âme et le cerveau. Et tout cela est obtenu non pas en rajoutant des hypothèses, mais au contraire en en retranchant, ce qui intéressera sûrement les véritables hommes de science.

Arrivée à ce stade de ses réflexions, Brigitte repense à cet instant de sur-conscience qu'elle a vécue étant jeune, quand cette marmite tombant d'un vertigineux immeuble avait failli la tuer. Dans son souvenir, la scène est restée gravée avec un luxe de détails, comme un film au ralenti. En particulier aucune des personnes qui pourtant marchaient autour d'elle n'avait eu le temps de bouger pendant que elle entendait l'avertissement, arrêtait d'avancer, puis assistait à l'éclatement à ses pieds du mortel projectile de fonte. Regardant droit devant elle, elle ne l'avait même pas vu passer, ce qui est normal vu la vitesse où il tombait. C'est donc bien avec ses yeux qu'elle avait vu la scène, mais elle s'était enregistrée dans son souvenir bien plus vite qu'il est habituellement possible: elle n'avait eu aucune pensée pendant ce temps, pas même esquissé une hésitation ou un étonnement. Ce ne pouvait donc pas être son cerveau matériel qui était conscient à ce moment là, et elle était donc bien sortie du temps physiologique.

Comment expliquer ces accès de super-conscience? Cela peut se concevoir si l'on admet, en gros, que la conscience ordinaire est le produit de l'activité du cerveau, selon la croyance des matérialistes. La super-conscience, elle, serait le fait de l'âme, ou de l'esprit. Ce dernier fonctionnerait en quelque sorte en parallèle avec le cerveau, en l'imitant, parfois bien mieux comme un cerveau parfait au summum de sa forme. Mais l'esprit reste habituellement à l'écart. Que voulez-vous, tous les détails de la vie matérielle, se moucher, rétrograder en troisième, remplir des paperasses, ne le concernent guère. Mais parfois, dans des circonstances bien précises, l'esprit prend la direction des opérations. Et on a l'étrange impression d'un autre nous-mêmes, parfait et jouissant d'une omniscience instantanée. Ce peut être en cas de danger, mais aussi lors d'une révélation, ou d'une décision importante. Mais le plus souvent on n'écoute pas cette voix qui s'élève soudain alors qu'elle est censée ne pas exister, et il en résulte toujours des catastrophes, comme l'auteur a eu l'occasion de s'en apercevoir lui-même à ses dépends.

Ces phénomènes ne peuvent absolument pas se produire sur commande, sauf pour une poignée d'êtres qui ont atteint de hautes réalisations spirituelles et qui sont en permanence dans cet état. Lors de la mort et de la destruction du cerveau matériel, la conscience ordinaire cesse définitivement, la parole est alors à l'esprit seul, qui, indestructible par quoi que ce soit de matériel, continue d'exister même quand on ne le voit plus s'exprimer à travers le corps. Quel Bonheur bien mérité pour les idéalistes! Quelle honte pour la moindre erreur! Quelle tragédie atroce pour ceux qui ont consacré leur vie au rien ou au mal! Imaginez le sort d'un tyran qui ressent toutes les souffrances qu'il a infligées, sans échappatoire possible, sans même la consolation d'être innocent...

Et si...

«Aaaah je tirerais bien un coup ce soir!»

Brigitte, stupéfaite, ahurie, sans voix, fixe Frédérique venant d'entrer, qui, sans un mot de prévenance, sans un bonjour, coupe ses réflexions métaphysiques de si triviale façon. Non content d'être polarisé sur le sexe, il faut en plus qu'il en parle aussi antipoétiquement que possible!

Brigitte met un moment à retrouver la vision de la petite chambre aux murs jaunâtres, les meubles dépareillés, les piles de cartons débordant de papiers, les slips qui pendouillent à un fil, et enfin le personnage qui vient d'y entrer. Il commence à la dégoûter, elle comprend enfin qu'il lui rogne les ailes avec ses basses pensées mêmes pas intellectuelles. Comment parler avec lui de l'esprit ou de la super-conscience? Ce n'est d'ailleurs pas en soi son attirance pour la sexualité qui la gêne mais cette façon grossière qu'il a d'en parler, d'y coller dessus de basses vibrations, ce manque de respect pour son corps. En fait cette anti-poésie qu'il manifeste de plus en plus depuis quelques temps a plus radicalement contribué à la prise de conscience de Brigitte que toutes les justifications intellectuelles vaseuses de Frédérique.

«Je ne peut pas ce soir, j'ai mes règles, biaise t-elle, non sans trembler du mensonge.

- Comment, mais déjà la semaine dernière tu...»

Oh la gaffe! Brigitte voit le visage de Frédérique se crisper de fureur, son menton se contracter comme autrefois celui de Regnald, ses poings se serrer. Ses yeux brillent d'une joie vengeresse: depuis le temps que Brigitte l'humiliait par ses pathétiques efforts pour rester digne et irréprochable, que par sa Sincérité, son dévouement et son intégrité elle le forçait dans son personnage de gourou de bazar, toute la rancune accumulée trouve enfin un prétexte pour exploser! Lui qui ment aussi naturellement que vous et moi respirons, le voici pour cette peccadille qui monte sur ses grands chevaux:

«Comment, un aussi grave mensonge, qui ruine toute la confiance de notre couple! (A sens unique, la confiance) Quel égoïsme, de me refuser un peu de tendresse, (En a t-il jamais donné?) pour ton petit confort, toi qui te prends pour une sainte, qui prétend tout savoir, avoir une haute spiritualité (Brigitte n'a jamais rien prétendu, elle se croyait élève de Frédérique) Tu voudrais régir cette maison à la baguette (Alors qu'elle avait toujours fait selon la volonté de Frédérique) et ne t'occuper que de ton petit confort (Qu'elle avait toujours sacrifié à Frédérique, il n'y avait qu'à regarder la chambre) Tu te prends donc pour un ange, ne sens-tu pas tes ailes pousser?»

Malgré son coeur qui bat la chamade, Brigitte ne peut s'empêcher de rire à cette dernière injure. Pour bien comprendre pourquoi, mettez-vous, ami lecteur, en relaxation physique totale, et pensez à un de vos membres: bien qu'il n'en parvienne plus aucune sensation (chaleur, mouvement, contact) on en distingue encore parfaitement la présence. Or que ressent Brigitte, de cette façon, en plus de ses quatre membres de chair? Des ailes, bien sûr. Invisibles, mais sensibles: elle peut même les bouger, et se trouve gênée si quelqu'un se penche dans son dos sans prévenance. Elle a même les omoplates légèrement saillantes. Les lecteurs comprendront qu'il s'agit de ses ailes d'éoline, et pourront de leur côté essayer de voir si... Inutile de préciser qu'elle n'avait strictement jamais fait la moindre allusion sur ce sujet à qui que ce soit, ni parents ni amis. Et qu'elle ne se prend pas plus pour un ange à cause de cela. Mais Frédérique doit bien se demander pourquoi ce sourire...

Ça n'arrange pas les choses. Sa colère théâtrale arrive à en déclencher une vraie, son visage devient écarlate et les gestes menaçants qu'elle ne lui avait jamais vu finissent d'effrayer Brigitte.

Passons sur la soirée qui suit, peu racontable. On ne sera pas surpris de trouver, le lendemain tôt, Brigitte sur la route, descendant à pas rapide vers la vallée, sur cette petite départementale qu'elle n'avait parcourue qu'une seule fois, en montant à Peyreblanque pour y rencontrer Frédérique.

La pluie ruisselle sur le ciré qu'elle a jeté à la hâte par dessus son sac à dos. «Je vais faire un tour» avait-elle lancé à Frédérique, en rassemblant fébrilement son maigre bagage.

Elle est triste, bien plus qu'en colère, de toutes les vilenies qu'il lui a dites, et que nous ne répéterons pas. Elle est désillusionnée. Enfin. Mais que cela est dur de découvrir un être bas quand on croyait voir un sage! Brigitte marche d'un pas leste et décidé, ressassant les minables paroles de Frédérique. Tant se fâcher pour si peu! C'est de sa faute, de toute façon, si il l'avait respectée comme une personne, au lieu de seulement se servir de son corps...

Au fur et a mesure qu'elle avance, cet état coléreux se dissipe. Et elle finit enfin par se rendre compte que c'est le Printemps! Elle était tellement prise par Frédérique qu'elle ne ressentait même plus le rythme des saisons! Depuis combien de temps n'avait-elle pas écouté un oiseau? Contemplé les étoiles? Senti la caresse du vent? Ah! Avec lui elle était bien pire qu'en prison!

La route traverse un paysage de roches brunes, couvertes de lichens jaunes et verts pâles. Des chênes verts maigrichons y entrelacent leurs racines et leurs branchages. Les rameaux frémissent sous la caresse de la pluie, et s'ébrouent dans l'herbe et les feuilles mortes. Les oiseaux chantent partout, de cette joie tranquille et diligente qu'ils ont même par temps gris. Gris? Même si le ciel l'est, la douce pluie de printemps semble rayonner une sorte de tiédeur à l'âme, une quiétude que même les rares voitures ne troublent pas. Le vert tendre et chaud des jeunes feuilles est bien plus vif sous la pluie que terni par le dur soleil d'été. Brigitte est bien à l'abri sous son bon imperméable, tout juste hume t-elle l'odeur de ses cheveux un peu mouillés. Un peu plus loin, dans un replat de prairies, des vaches meuglent, signalant une ferme dont les toits dépassent d'une croupe herbue.

Même sous son humble voile de nuages, que la Terre est belle! Comment imaginer qu'il s'y cache tant de bassesse! Est-il possible que ces gens ordinaires, qui vaquent à leurs occupations pastorales aient aussi de tels problèmes de relations? On a l'impression que non. Quelques coups de marteaux arrivent de la ferme, bien que d'ici on ne voie personne. Un peu plus loin, une raide et sombre pente forestière part à l'assaut des stratus. Une chaude odeur de foin arrive par bouffées, parmi les senteurs d'humus et de terre mouillée. Voici le chemin d'entrée de la ferme, plein de flaques d'eau et de tuiles pilées, avec une boîte aux lettres naïvement peintes en bleu et une huche à pain pour le boulanger ambulant.

Finalement un homme âgé qu'elle ne connaît pas prend Brigitte en stop. Il habite plus haut dans la vallée. Elle lui dit qu'elle est du côté de Peyreblanque, mais se garde bien de préciser pourquoi elle descend!

«Peyreblanque? Mais c'est une secte, non?»

Ça y est, ça recommence. Brigitte écoute et répond par monosyllabes.

«Ben ce que j'ai entendu c'est qu'ils ont une sorte de religion, là, et qu'ils sont en train de construire un temple pour adorer le Soleil, selon le rite des anciens égyptiens. C'est pitié, parce que les enfants y vont pas à l'école, ils sont pas instruits, vous comprenez? D'ailleurs à ce qu'on dit ils crèvent la faim, ils mangent rien, leurs parents leur interdisent tout, la viande, les bonbons, les glaces, et même la télévision! On les a vus au village qui faisaient l'aumône!»

Incroyable! Qui peut bien s'amuser à déformer ainsi la réalité, à inventer ces noires histoires dans le seul but de flétrir ce qu'il ne connaît pas? Brigitte dément formellement, décrit la réalité de Peyreblanque, ou du moins l'extérieur de cette réalité, car comment parler de la vie intérieure...? L'homme, qui n'a pas l'air méchant, n'en rajoute plus, mais ne fait pas pour autant machine arrière. Est-il convaincu? Dubitatif? Intéressé? Prudent? Peut-être éprouve t-il lui aussi les affres de ne savoir à qui se fier... Il fait gentiment au revoir à Brigitte en la déposant en ville, au bout de la rue où commence la grande route.

Seule dans la petite ville, Brigitte est soudain stupéfaite... Après deux années sans descendre de sa montagne, tout l'assaille et l'agresse en bloc: Grisaille, odeurs de voitures, bruit infernal, couleurs criardes, désordre incohérent, visages fermés et indifférents... Ses yeux redevenus neufs reçoivent de plein fouet la vision de toutes ces dis-réalités accumulées. Elle déambule sur le trottoir, se retenant de dire bonjour à tous les passants comme on le fait encore partout à la campagne, se demandant si elle va se réveiller de ce mauvais rêve... Plus que de l'écoeurement, elle éprouve une sensation d'étrangeté, comme si elle était entrée dans un de ces affreux livres de science-fiction où des auteurs malades projettent inlassablement leurs fantasmes de mondes désaxés. Ahurie, qu'elle est: comment ces gens ont-il pu, de leurs propres mains, volontairement, se créer un cadre de vie aussi laid, aussi brouillon et discordant? Elle passe devant une boucherie, se pinçant le nez pour ne pas sentir l'épouvantable odeur des poules mortes qui tournent dans un petit four transparent, juste sur le trottoir. Incroyable!

Tout de même, elle a pris une fameuse avance avec son travail sur les vibrations. Quel tristesse que tout s'écroule si stupidement à cause de Frédérique.

Tout de même, la Terre, quel Bazar! Ici on ment, là on s'empeste, là-bas on se déçoit... ...Estimons-nous encore heureux que dans ce coin on ne reçoive pas d'obus.

Nous n'allons pas raconter en détail l'errance de Brigitte pendant ces trois mois d'absence. Elle n'est pas allée à Peyreblanque, car malheureusement, il faut bien le dire, les insinuations continuelles de Frédérique, ressassées plus de dix mille fois en deux ans, ont fini par détruire sa confiance en ce lieu. Elle n'y pense plus. Disons qu'elle a, entre autres, visité quatre communautés ou fermes dont elle avait entendu parler à Peyreblanque ou par Frédérique, comme étant des lieux spirituels et intéressants.

La première, elle y est restée trois jours. Elle a participé à la vaisselle ou à la cuisine, mais à rien d'autre. Elle n'a rien fait que de promener sa tristesse dans les restanques voisines. Pourquoi si peu d'activité? Parce que les habitants de ce lieu ne fichaient rien, mais alors rien du tout, si ce n'est que de temps à autres faire imprimer des brochures sur leurs vastes projets à venir. Il y en avait une pile chez Frédérique. Tout de même, le saboteur (car il y en a toujours un à poste dans toutes les communautés où l'on ne fait pas un réel travail sur les personnalités) finit par demander à Brigitte quel était le sens de sa présence ici, histoire de commencer à la mettre mal à l'aise. Elle répondit qu'elle se le demandait aussi et vingt minutes plus tard elle redescendait le raboteux chemin taillé à même le schiste, toujours sous une fine pluie printanière.

La seconde visite fut bien plus agréable, dans une petite ferme biologique en plaine. Pendant quelques temps, elle partagea la vie de ces gens simples et tranquilles, un jeune couple de Hollandais venu s'installer plus au Sud. Le soir, ils parlaient de maintes choses, et Brigitte sentit en eux l'Appel de l'Esprit, la Flamme, la soif de connaissance. Mais quelle misère matérielle! Quelle petite maison, où elle devait dormir dans la salle à manger! Elle ne pouvait décemment se faire héberger et nourrir gratis plus longtemps, même en aidant.

De toute façon, elle n'avait guère le coeur à rester au contact d'un couple: Malgré son dégoût pour Frédérique, elle ressentait maintenant, de par leur relation interrompue, un immense vide, une tristesse profonde qui en arrivait à envahir toute sa conscience de grises nuées. Son besoin de se confier était immense: elle s'ouvrit aux Hollandais, qui compatirent tendrement. L'homme expliqua que lors des ébats amoureux un lien organique subtil s'établit dans le couple, qu'il est dangereux de rompre. Les gens qui pratiquent le vagabondage sexuel peuvent bien «faire l'amour» tant qu'ils veulent mais ils se mutilent ainsi du doux sentiment d'aimer, et ne peuvent jamais vraiment entrer dans l'intimité des personnes convoitées.

La troisième visite de Brigitte fut pour une grande communauté assez connue, et même fort à la mode dans certains milieux du Niou-èydge (C'est comme ça qu'on dit Nouvel Age chez les snobs). Elle s'attendait à trouver des gens rayonnants de joie et de Sagesse, ils étaient plutôt tristes et froids, aux vues étroites, et ils se mirent aussitôt à la taquiner sur sa pratique végétarienne, dont ils se réclamaient pourtant eux mêmes. A les entendre, Frédérique était «quelqu'un d'évolué» et la mésaventure de Brigitte «son karma». De toute façon les visiteurs devaient «s'assumer», c'est-à-dire payer quatre cents francs par jour, même tarif pour tout le monde, riche ou déshérité. Aussi Brigitte qui avait juste raflé un peu de monnaie dans la caisse du ménage, fut astreinte à faire toute la vaisselle le soir de son arrivée. Dans ces conditions elle redescendit le lendemain, mais cette fois pour la raison inverse: ici ils étaient trop riches.

Certains lecteurs s'étonneront qu'il y ait toujours des communautés, alors que la mode en est passée depuis longtemps. C'est que l'idéal est lui toujours vivant, et, malgré l'opprobre lancée sur les communautés des années 70, il y a toujours par ci, par là, des petits groupes de gens qui font des tentatives. Bien sûr les excès de certaines communautés soixante-huitardes sont franchement dépassés. En général ces lieux abritent deux ou trois couples seulement, ou prennent la forme de villages, généralement sur des bases spirituelles ou agricoles. C'est que la vie en groupe correspond à un besoin profond et incontournable de l'être humain. Dans l'avenir, la grande majorité des gens vivront en groupes, et tous devront en être capables. Mais aucune tentative de communauté sans règle ni autorité ne pourra réussir et durer tant que seront éludés les problèmes de relation entre personnes, problèmes tous liés à l'égocentrisme et à l'ignorance des Lois Universelles.

Toujours marchant le long de routes vides de sens, il semblait à Brigitte qu'elle buvait la lie de la vie, qu'elle était arrivée au fond. Chaque carrefour qui ne menait nulle part lui rappelait cruellement qu'elle ne savait plus quoi faire de son existence. A quoi bon maintenant des mains, des yeux, une pensée? Il ne pleuvait plus, mais le ciel était encore gris, la température douce. Soudain Brigitte se rendit compte que sa tristesse n'était plus noire révolte, mais d'un gris uni, comme le ciel. Toute trace de colère l'avait quittée, il ne restait plus que le doux chagrin des êtres purs et innocents, qui regardent le mal sans se fâcher, sans rentrer dans son jeu.

Toujours marchant sur le bas-côté herbu d'une route de campagne, elle se mit en méditation et se visualisa parfaitement pure, peinée par le mal, mais ne rentrant pas dans son attraction, ni par révolte, ni par fatalisme. Elle se visualisa pleurant doucement, comme sur l'épaule d'un ami infiniment patient, qui ne lui demanderai même pas pourquoi elle pleure. Soudain elle sentit comme si on lui déchargeait les épaules de cette tristesse. Sa surprise dissipa le charme, mais... Elle avait bien ressenti, l'espace d'un instant, une douce chaleur, une subtile présence couleur pêche... La tristesse ne revenait maintenant que si elle pensait à sa cause.

Tout le reste du trajet, elle refit cet exercice, oubliant même de tendre le pouce aux voitures qui la doublaient.

D'autant plus qu'elle était arrivée à cette autre ferme biologique qui recevait des stagiaires. Là on l'accepta, et elle se mit à repiquer les choux du domaine. C'était un dur labeur, elle avait peine à suivre le rythme, mais apparemment sa présence était bien ressentie par ses hôtes, et elle resta donc jusqu'à la fin des travaux. Elle se sentit heureuse aux tâches maraîchères, même si en fait elle n'eut guère de contacts profonds avec les fermiers, qui étaient des agriculteurs tout à fait traditionnels, bedonnants et grisonnants sous le béret, rroulant les rr et rreconvertis à la biauu... Elle dormait dans le fenil sans murs, juste sous les charpentes pleines de nids d'hirondelles, tout en haut du grand tas de foin odorant: Qu'est-ce qu'elle était bien! Chaque matin, dans l'air encore frais et les tintements des grands bidons de lait, Auguste venait et piquait une botte de sa fourche, la montait sur l'épaule d'un puissant coup de reins, et partait vers l'étable non sans avoir crié à Brigitte: «Oòòòh! Oòòòh! Debout la citadine! Lou Souleil il va bientôt se coucher!» Un matin ils eurent la surprise de dénicher sous la paille un blaireau, qui resta hagard, aussi étonné qu'eux, puis détala sans demander son reste. Auguste et sa famille n'étaient pas végétariens, ils buvaient même du vin, selon leurs anciennes habitudes qu'ils n'avaient pas remises en cause. Mais jamais ils ne firent la moindre remarque à Brigitte qui refusait la viande pour la Paix des animaux. Ils qualifièrent même son engagement d'admirable, et Emma, la femme d'Auguste, se plia en quatre pour lui faire une cuisine qui lui convienne. Ils ne portèrent non plus aucun jugement sur sa mésaventure avec Frédérique. Ils qualifièrent juste ce dernier d'incorrect, ce qui dans la bouche de ces paysans en disait plus long que bien des discours. Pour finir, Auguste remercia Brigitte gentiment, et lui tendit une liasse de billets pour salaire. Stupéfaite, émue, Brigitte qui n'attendait pas du tout cela ne sut comment refuser; elle accepta uniquement pour ne pas choquer Auguste. Et se promit bien que cet argent-là, Frédérique ne le verrait jamais.

Finalement Brigitte est revenue chez Frédérique, tristement, comme font les amoureux qui se sont fâchés. Par espoir, pour y croire encore, pour retrouver un peu de chaleur dans tout ce gris... Pour lui donner une chance. Pour ne pas le quitter sur un coup de tête. Pour être sûre que ce n'est pas elle-même qui a mal agi... Et pour de bêtes papiers qu'elle avait oubliés chez lui.

Et coucou, voici la surprise. Qui trouve t-elle chez Frédérique? Mais sa femme suivante, bien sûr. C'est qu'il va vite en besogne, lui. Une petite blonde, prénommée Martine, assez jolie bien qu'un peu corpulente. Avachie dans un immense fauteuil d'osier, elle ne semble pas voir Brigitte, malgré les présentations de Frédérique. Il a son air très détaché, comme dans une situation tout à fait naturelle, parfaitement normale...

N'arrivant pas à croire ce qui lui arrive, Brigitte fait le tour de la maison. C'est vite fait, d'ailleurs. Tiens, une machine à laver. Toute neuve. Pour Martine, ça valait le coup, pas pour Brigitte. Sans doute Martine n'est pas écologiste. Oh et puis même une télévision! Déjà qu'avec les affaires de Frédérique les petites pièces étaient pleines, avec en plus les poufs énormes, les cartons entiers de tissages et autres macramés de Martine c'est devenu un véritable souk, assez joli d'ailleurs.

Frédérique va et vient à diverses occupations, lançant de temps à autres un regard malicieux vers Brigitte. Heureusement, ils n'ont pas touché au petit coin d'étagère qui, seul dans tout ce fourbi, servait à ses affaires personnelles.

Martine se réveille enfin, et tourne vers Brigitte un front buté et une moue autoritaire qui contrastent bizarrement avec sa chevelure sensuelle et son chandail hippie filé main. Sans aucun préambule, elle s'y met: «Ecoute Brigitte, on t'a mis ici ton courrier et tes trucs, là, tes affaires personnelles; Moi tu comprends, j'ai pas envie de vivre dans l'agressivité, de me gâcher la vie avec tes problèmes et tes histoires, mais le temps que tu trouves un autre logement, tu pourras dormir dans le salon ici. Nous tu comprends, avec Frédérique on vit une relation spirituelle super chouette, très profonde, avec plein de super vibrations, alors on veut pas de mensonges et de blocages». Brigitte, ayant dépassé le stade d'être surprise, constate que Frédérique a fini par rencontrer une femme de son acabit, et sans plus attendre elle se met à ranger ses affaires, bien qu'en fait elle ne sache absolument pas ou aller. Même sa tristesse est passée en arrière-plan. Elle n'a plus (enfin) qu'une seule pensée: fuir ce lieu le plus rapidement possible.

Tiens, revoici les photos compromettantes qu'elle avait trouvées en haut de l'armoire. Histoire de rigoler elle les lance à Martine, qui les rejette dédaigneusement: «Qu'est-ce que ça prouve?» Il est vrai que Martine non plus ne doit pas en être à sa première super-relation pleine de supers-vibrations.

Parmi le courrier de Brigitte, une petite enveloppe bordée de noir... HORREUR! La Mère Grand! Partie sans qu'elle ne lui ait dit au revoir, sans qu'elle ne l'ait remercié des meilleurs moments de sa vie vécus dans sa jolie petite maison! Quelle honte!

Une lettre de ses parents explique comment ça c'est passé: sans prévenir la Grand-mère s'était éteinte, en finissant de balayer sa chambre où personne ne rentrait jamais, sa chambre sanctuaire toujours impeccablement en ordre. Sentant la fin venir, elle avait tout laissé propre, tout lavé, tout rangé, ne laissant la dernière serpillière qu'à regret, et elle s'était enfin allongée sur son grand lit couvert de dentelles, puis avait doucement abandonné son corps, souriant aux anges qui venaient la chercher, et le merveilleux sourire était resté sur le visage sans vie. Du moins c'est ce que Brigitte déduit des explications de ses parents, nettement moins poétiques.

Brigitte a envie de pleurer, pour son manque de reconnaissance, mais elle aurait horreur de se laisser aller en présence de cette détestable Martine. Néanmoins une larme la trahit. Martine, qui avait dû voir le faire-part en prenant le courrier, se doute de quoi il retourne, et avec la plus totale insensibilité, tout à fait à côté de la plaque, se met à pontifier: «Tu sais Brigitte, je compatis avec ta souffrance, mais tu dois apprendre que la mort n'est qu'une étape normale dans la vie, un passage dans une dimension spirituelle où nous sommes enfin libérés de la matière. C'est notre égoïsme qui nous fait souffrir de perdre un être aimé et qui...»

Brigitte n'écoute plus, d'ailleurs d'entendre tous ces sages discours spirituels ainsi retournés à mauvais escient commence à lui donner envie de vomir. Cette Martine est sans doute aussi dangereuse que cet E... qui mettait la zizanie chez les écolos, avec son perfide langage plein d'interprétations psychologiques, de spiritualisme ronflant et de supers-vibrations pour mieux berner et entortiller les gens.

«...D'ailleurs le végétarisme est une illusion, car quand on tue un animal, on le fait évoluer, et d'ailleurs c'est une initiation spirituelle quand on doit porter à l'abattoir un animal qui n'est plus rentable et que...»

Qu'est-ce que je disais, pense Brigitte. Elle va bientôt démontrer que Dieu est le diable et vice-versa. Big Brother à la sauce spiritualiste, revu et corrigé, mis à la dernière mode de l'époque. Ah ils en briseront des âmes et des idéaux, ces deux-là! Brigitte regrette qu'il n'y ai pas une sorte de police spirituelle qui arrête ces deux dangereux malfaiteurs de l'esprit, bien trop malins pour se laisser prendre en défaut par les stupides lois matérialistes.

Encore du courrier de ses parents, qui s'inquiètent de n'avoir aucune réponse, même après l'enterrement. Evidement, elle n'était pas là. Le dépouillement du courrier est long, à cause des monceaux de publicités qu'il faut mettre à part, pour le recyclage du papier. A-aaah? Un notaire? Mais qu'est-ce qu'il veut?

Brigitte, un peu inquiète, ouvre prudemment l'enveloppe officielle, comme si elle allait lui péter entre les mains. Une simple convocation, pour la succession de la Mère Grand, sans détails. Etrange! Elle n'est pas héritière directe. Que lui a t-elle légué? Ses pots de fleurs? Ses lapins?

Martine vient ostensiblement fumer une cigarette dans la pièce où se trouve Brigitte, et commence à ce propos une diatribe sur la liberté, celle bien sûr qui commence là où s'arrête celle des autres. Brigitte ne sait comment s'en dépêtrer, même en ouvrant grand la fenêtre sur la fraîcheur subtilement parfumée de pluie, et curieusement c'est Frédérique qui intercède en sa faveur: «La fais pas chier, va! Tu vois bien qu'elle fout l'camp!»

L'espace d'un instant, Brigitte a une vision d'une sorte de diablotin. Elle l'a déjà vu, mais quand? Il rit, la nargue, puis s'enfuit avec une pirouette, l'air de dire: «Je te laisse maintenant.»

Elle sort enfin, en essuyant une larme, non pas pour elle-même, mais de pitié pour ces deux tristes individus.

Martine la poursuit de ses rodomontades jusque dans la rue, mais réalisant soudain que des voisins les regardent elle redevient toute souriante, fait un au-revoir enjoué et re-rentre chez Frédérique.

Juste en sortant du village Brigitte tombe pile sur la maîtresse d'école. La honte: Que dire pour expliquer son départ? Rien: tout le monde au village savait bien comment cela finirait. La maîtresse, sans oser rien dire de précis, bafouille quelques mots de consolation, maladroits mais touchants. Solidarité des braves gens face au mal et à la bêtise, au delà de toutes les différences de niveau spirituel, d'idéologie ou d'opinion...

CHAPITRE 13

* DOUX PREPARATIFS *

(sommaire)

Yanathor sort soudain de sa méditation: «Ça y est. Allons prévenir le village.» Ellebon, qui parlait aux oiseaux, tourne délicatement la tête, laissant repartir l'izdar qui perchait sur sa main, puis emboîte le pas à Yanathor. Ils laissent derrière eux le petit dôme bleu grand ouvert au soleil. Auranaïa, qui étudiait un peu plus loin dans les bois, les rejoint à l'orée du village.

A cette heure-ci les éolis sont tous aux champs, et le village plein de soleil paraît désert. Comme il est mignon, ce village éoli, fleuri à outrance, net comme un gazon, tout plein de ces naïves maisons-potiron, et d'autres objets poétiquement disposés!

D'un commun accord tacite, il avait été convenu que Yanathor et son équipe de géants ne viendraient aux alentours du village que pour un motif important. C'est le cas. Ils trouvent facilement une éoline amenant sa récolte pour le repas de midi. Son petit coeur saute de joie dans son petit sein en apprenant la nouvelle. Un quart d'heure plus tard, tout le monde est au courant: Aurora est enfin décrochée de cette entité qui la tourmentait. Il est temps de commencer les préparatifs de sa réintégration sur Aéoliah, selon les consignes du Cénacle.

S'en repartant, les Gardiens ne prêtent même pas attention à un petit carré de mousse un peu moins haute qu'au voisinage, seule trace de la pyramide où Nellio a vécu au ralenti pendant douze siècles. La vie chaude et joyeuse a reprit tous ses droits, achevant, par ses parfums et sa Poésie, de dissiper toute trace de tristesse en ce lieu. Fort peu probable de rencontrer Nellio dans les parages! On peut même parier qu'il a dû employer ses talents d'auto-suggestion à effacer tous ces vilains souvenirs de sa mémoire même. On ne lui refera pas le coup!

On n'attend pas le soir pour se réunir. Dès la fin du repas de midi Yanathor signale sa présence, dans les bois derrière la terrasse du repas: il chante une sereine mélodie de sa belle et suave voix, en s'accompagnant d'une sorte de petite tempura dont on joue les yeux fermés.

Quand tout le village hurle en choeur «Yanathor! Yanathor!» il consent à s'arrêter et s'amène en faisant mine de demander «Mais quoi? Mais que se passe t-il?»

Quel bel après-midi qui commence de si poétique façon! Le ciel tout lavé par la pluie récente rayonne de son bleu le plus pur, le plus intense, la chaleureuse plénitude de la vie. Quelques mini-cumulus à la traîne cotonnent (il n'y a pas de moutons sur Aéoliah, aussi les nuages ne moutonnent pas, ils cotonnent: logique, non?) Le Soleil tout neuf dispense une nouvelle clarté, la verdure revigorée est plus verte encore, les fleurs plus nombreuses, les oiseaux un peu fous volettent partout, ivres d'azur et de liberté.

«Ah, Aurora! Vous voulez que je vous parle d'Aurora» s'exclame Yanathor, qui fait durer le plaisir. Ellebon et Auranaïa arrivent en musardant. Enfin tous trois s'installent en lotus sur le tapis de mousse qui leur est réservé. Nellio est maintenant parmi les autres éolis, à côté d'Anthelme et Elnadjine.

Yanathor parle enfin. «Bon, vous le savez maintenant: Aurora ne vit plus avec ce personnage qui la tenait en son pouvoir. Elle s'est rendu compte qu'il était dans le mal. Cette fois sa prise de conscience est assez profonde, et sa maîtrise d'elle-même assez grande pour qu'elle puisse purifier totalement son esprit de toute trace d'influence de cet être. En tout cas elle ne risque pas de revenir habiter dans sa maison: il y a un obstacle... de taille! (Oh! Comment il parle de la grosse Martine! Même s'il ne connaît pas le mépris, Yanathor ne mâche pas ses mots. Il a été voir Calcutta, aussi les bedaines passent fort mal.)

«Pour le reste, les anges de la Terre ont tout très bien arrangé pour elle. Ils avaient en fait tout prévu depuis déjà longtemps. Aurora n'aura pas ces étranges «problèmes financiers» qui viennent toujours tout compliquer sur la Terre. Ils ont fait impeccablement leur boulot. Nous on va pouvoir faire le nôtre sans aucune interférence.»

Un silence joyeux accueille ces révélations. C'est un grand progrès depuis la première venue de Yanathor: Il avait alors clairement laissé entendre que tout n'était pas joué. Maintenant tout est gagné d'avance. Le retour d'Aurora est une certitude, une question de quelque années seulement!

Les exclamations fusent, s'entremêlent: «Oh-Yooo Oh! Oh-Yooo Oh! Youpiiii!» puis s'organisent en un chant de joie des éolis, extrêmement dynamique: tout le monde danse en farandole, tournant autour des trois Gardiens. Ces derniers sourient, heureux du bonheur qu'ils ont donné aux éolis. Cela valait bien d'y consacrer quelque mois de leur vie! C'est qu'ils y tenaient tous, à leur Aurora, qui pourtant était si discrète au village...

Yanathor reprend, écouté avec la plus grande attention: «Il faut accentuer les préparatifs. Dès cette nuit avec le groupe de méditation nous verrons un nouveau travail. Ce sera beaucoup plus discret mais très important: il s'agit pour Aurora de purifier, de rééquilibrer son mental terrien et de l'aligner sur l'égrégore d'Aéoliah. Elle ne le sait pas avec son mental terrien mais son âme la guidera, et elle trouvera au fur et à mesure ce dont elle aura besoin. C'est à ça qu'il faudra l'aider et nous devrons chaque soir regarder exactement quel travail sera le plus approprié. Maintenant l'un de nous trois viendra pour cela aux séances.

«Mais il y a un second travail dont je vous avais un peu parlé et qu'il faut maintenant commencer. Il faudrait un petit groupe de quatre ou cinq d'entre vous. Nous allons monter dans le vaisseau.»

...

Sidérés, les éolis.

Aussi époustouflés que vous, amis lecteurs, si tout à coup quelque dieu venait vous trouver pour vous inviter à visiter l'Olympe.

Ah! Ce Yanathor a l'art de captiver ses auditeurs.

Comme ça, il annonce qu'on va monter dans le vaisseau. Non mais c'est incroyable.

Heureusement encore, c'est le petit, de camping. Justement, il arrive, tout seul.

Les éolis, dans le plus attentif silence, regardent la petite soucoupe trapue se balancer doucement au-dessus du village, légère comme un oiseau. Rappelez-vous, c'est le petit dôme de camping, bleu mat intense, plat dessous, renflé dessus, comme un petit pain, avec, pour la porte, un creux dans le bord exactement comme si on en avait croqué une bouchée.

Il a quelque chose d'extraordinaire dans son aspect. Sa couleur, si intense, si vibrante, comme une flamme bleue, un feu follet. Il est mat, translucide, mais sa surface ne diffuse ni ne reflète la lumière blanche du Soleil, comme le ferait un globe de verre dépoli: c'est une forme de pure lumière, irradiant de l'intérieur un bleu extrêmement intense, irréel, vivant, émouvant et mystérieux, à nul autre pareil...

Il est maintenant juste à côté de la place du repas.

Yanathor se lève, pose une main sur le rebord de la soucoupe, et l'autre sur sa hanche, décontracté. Ses yeux rient. «Alors, qui veut venir?»

La foule des éolis hésite, goûtant une délicieuse stupéfaction. Puis quelques-uns se lèvent. Anthelme et une flageolante Elnadjine, le coeur battant à tout rompre mais toujours prête à suivre son cher compagnon où qu'il aille, Antonnafachto lui aussi toujours partant pour les expériences les plus bizarres, et sa compagne Miélora pleine d'allant et pas du tout impressionnée, Liouna et Algénio, plus un autre couple que nous ne connaissons pas encore: Iré-é-elle et Balanio. Encore des noms pas de la Terre! En tout cas Iré-é-elle est bien en chair, bien réelle, comme son compagnon peut vous l'affirmer. Gare aux jeux de mots malencontreux: Il est maître ès-voyage astral et autres surprises, et il pourrait bien vous arriver des drôles de trucs, la nuit...

«Huit. Il faudra qu'on vous apprenne à compter un jour, taquine Yanathor. Enfin ça ira. Vaisseau, descend!» Et la merveilleuse petite soucoupe s'abaisse au niveau de ses genoux.

Yanathor tire le rideau qui masque l'entrée, dévoilant un ovale de pure lumière bleue. Quelle beauté fascinante! Le dôme est opalescent, et le joyeux soleil d'Aéoliah y joue comme dans un vitrail!

«Allez hop, on y va», fait-il, avec sa tranquillité incroyablement dynamique. Il monte souplement, en se baissant car la porte est basse comme celle d'une tente. De ses mains il invite les éolis qui s'envolent et franchissent, hésitants, le seuil. Ellebon et Auranaïa entrent en dernier, font un signe d'au revoir avant de tirer le rideau.

Pour les éolis restés sur la place, la stupéfaction est à son comble. Cela s'est passé tellement vite, que malgré leur légendaire esprit d'à-propos, ils sont tous restés cois. Le petit vaisseau de camping se balance doucement pendant quatre ou cinq minutes, puis s'élève et disparaît au Nord par dessus la forêt.

Quand enfin le village reprend ses esprits, il n'y a plus rien à voir, plus de Yanathor ni des autres. Seule reste la bourdonnante présence de l'extraordinaire qui vient de se dérouler juste sous leurs yeux.

Mais voyons plutôt ce qui s'est passé dans le petit vaisseau.

Les trois Gardiens se sont assis au centre, entre quelques instruments de musique. Les éolis se sont posés autour, sur le sol moelleux ou sur les instruments.

Ici il faut absolument se défaire de tous les clichés et stéréotypes de la science-fiction sur les vaisseaux cosmiques, leur fonctionnement et leur aspect. Il n'y a que les ovnis, et encore, qui tiennent un peu le coup face à cette réalité totalement nouvelle pour nous. L'intérieur du vaisseau-tente est vraiment comme dans une tente, avec trois couchettes et d'autres affaires. Mais au lieu d'être en toile, le dôme paraît être un verre opalescent d'un bleu intense, illuminé en transparence. On s'attendrait à ce que les personnages, éclairés d'une telle lumière, soient tout bleus. Il n'en est rien, les vêtements et la chair apparaissent de leurs couleurs normales, mais avec une vibration intensifiée et magnifiée. Le sol est également d'un bleu plus mat, plat, mis à part les emplacements couchette en creux. Mais cette matière a de bien extraordinaires propriétés: elle est comme floue, sans surface précise, comme une nappe de brume. Si on y porte la main, on ne ressent aucun contact, seulement une résistance élastique, comme quand on cherche à rapprocher des aimants de même pôle. Si on y marche, elle vous renvoie souplement votre effort, comme un tatami; quant aux couchettes, on y est tout bonnement en apesanteur, juste maintenu en place. C'est d'un moelleux, d'un confort suprême! Aucun risque d'ankylose, aucun besoin de se retourner de temps à autres!

Il n'y a rien pour diriger le vaisseau ni pour commander ses fonctions, aucun instrument, pas le moindre petit cadran, même pas un petit manche de pilotage. Le vaisseau semble obéir à la seule volonté de ses occupants. Il n'y a pas de compartiment moteur ou auxiliaire, et tout l'espace intérieur est habitable. Pas non plus de climatisation: l'air semble émaner de la paroi elle-même, et le souffle n'y rebondit pas dessus! Cette paroi semble solide, et pourtant l'air en vient. Si l'on s'y cogne on s'y enfonce sans dommage, comme dans du sable. Elle ne réfléchit pas la lumière comme le ferait le verre, et serait même parfaitement invisible sans sa pure couleur de vitrail opalescent.

Cela fait beaucoup pour les petits éolis éberlués! Antonnafachto patauge jusqu'aux genoux, en riant et levant les bras. Liouna s'est réfugiée sur le tempura, petite merveille sculptée en feuilles de bois délicates, bombées pour former la caisse. Pas du tout le genre d'objet que l'on trouve dans la science-fiction. Certainement il provient d'un marché de Bombay ou de Bangalore, où Yanathor se sera rendu incognito.

Les trois Gardiens sourient de l'ingénuité des éolis. Quel charmant spectacle! Cette désarmante naïveté est une délicieuse nourriture pour leur âme! Auranaïa irradie doucement sa sublime aura violette. Ellebon est bon. Yanathor observe, totalement neutre et ouvert.

Soudain le dôme devient parfaitement transparent. (Alors que vu d'en bas il est resté bleu). Les éolis se portent le long de la paroi et contemplent le village et leurs amis restés au sol, sur la place du repas. Aucun son n'en parvient plus depuis que l'ouverture de la porte est devenue solide elle aussi. La soucoupe n'a pas encore bougé mais ils sont déjà ailleurs.

Yanathor: «Petits éolis mignons, ce vaisseau n'est pas du tout en matière ordinaire. Il n'est pas formé d'atomes, ni même de champs électromagnétiques ou autres. C'est un égrégore spécial suffisamment fort pour se manifester concrètement. En un tel lieu toutes les pensées et les sentiments ont une importance cruciale. Habituellement, quand nous transportons des êtres non réalisés, nous les isolons pour ne pas que leurs pensées incontrôlées ne perturbent le vaisseau. Mais vous, vous êtes capables de discipliner suffisamment votre mental pour ne pas perturber la manoeuvre, et même de piloter vous mêmes, avec un peu d'entraînement. On essaie?

- Oui!

- Oui oui oui!

- Bon, alors doucement. Mettez-vous en méditation. ... Ça y est? Nous assurons, en cas d'erreur, que tout se passe bien. On essaie de monter, dans une vingtaine de secondes?»

Au bout du temps dit, le vaisseau oscille doucement et consent à s'élever petit à petit. Les éolis jubilent, fiers comme un bambin qui apprend à monter à vélo avec papa qui tient le guidon. Quelle joie! Quel rayonnement! Ils glissent maintenant au-dessus des arbres, au dessus de la forêt d'Adénankar.

Soudain l'engin se penche jusqu'à la verticale, sans qu'aucun de ses occupants ne soient renversés.

«Antonnafachto!»

Le vaisseau retrouve à regret son assiette horizontale.

Dehors les arbres défilent maintenant rapidement, puis s'abaissent loin en-dessous. La silhouette élégante du pic de grès rose grossit à toute allure, devient massive. Le sens du danger... Le vaisseau se fige. Yanathor observe toujours, souriant.

Liouna: «On ne va pas rester là. Dans vingt secondes on recommence, et on va sur le sommet du Dil Dézéïr.» Yanathor a un petit rire: ses élèves sont dégourdis! A nouveau le vaisseau s'ébranle et glisse en montant.

Le pic est formé de vastes pans de roche poétiquement galbés, d'un joli rose. Tout à fait au sommet, il y a un petit plat, comme sculpté dans la roche. Ah il en a fallu des chaussettes pour user ainsi le grès dur, au fil des millions d'années! Car les sommets des montagnes sont très fréquentés sur Aéoliah, les éolis adorent les vastes perspectives et l'air léger des hautes altitudes. Le Dil Dézéïr, très élégant, isolé, en forme de pain de sucre, les attire irrésistiblement, de fort loin à la ronde. Résultat: il y a presque toujours quelqu'un à son sommet, et juste en-dessous les mineurs éolis ont creusé une petite grotte qui sert d'abri, avec toujours de l'eau dans une vasque et des pâtes de fruit, pour ceux qui seraient fatigués d'une telle grimpette.

Actuellement, trois éolis inconnus, vêtus de bleu foncé, et trois éolines, deux en rose et une en jaune d'or, sont assis en lotus face au Nord, comme un vol d'oiseaux. Ils regardent passer le vaisseau avec curiosité, mais sans aucun étonnement.

«Ils méditent. Ne les dérangeons pas»

D'ici la vue est époustouflante, vers Irizdar au Nord, vers la montagne du soir à l'Ouest, et d'autres chaînes lointaines au Sud. Mais à l'Est... Le plateau se termine avec le pic, au-delà s'étendent une vallée sinueuse, puis toute une théorie de collines verdoyantes, puis... L'immensité infinie de la plaine intérieure du Septième Continent, à perte de vue, s'estompant dans la brume turquoise du lointain. Une étendue de forêt gigantesque, d'un seul tenant, intensément verte, trouée de lacs d'émeraude, damassée de nuances différentes. Quelle formidable sensation de liberté, cette ivresse d'air, d'espace et de voyage qui vous saisissent, face à un si vaste panorama!

Cette région d'Aéoliah ressemble beaucoup à celle de la Terre appelée Amazonie, avec aussi des endroits inondés en permanence, et d'autres choses curieuses comme ces rivières dont le cours change de sens au rythme des pluies. Ce Paradis vert, comme l'appellent les éolis, est très habité, et nous irons sans doute le visiter dans un autre récit.

«Yanathor, jusqu'où peut-on monter?

- Comme vous voulez.

- Plus haut, plus haut!» Jubilent-ils comme des enfants.

Dans leur enthousiasme, les éolis propulsent le petit vaisseau jusque dans la stratosphère, bien plus haut que les oies. Soudain les montagnes ne sont plus que des taupinières et l'immense tapis chamarré de la mystérieuse Amazone Aéolienne étend ses moirures à perte de vue, et certains endroits sont tellement fleuris que la forêt en est rose, ou bleue, dorée... Plus au Nord, s'étend une vaste région sableuse, jaune ou vert clair, plus sèche: Dans cette ancienne plaine alluviale surélevée par un mouvement tectonique récent, l'eau s'infiltre et ne ressort qu'au fond des vallées, dont les méandres et ramifications dessinent une résille arborescente, contrastée en vert foncé. Malgré une grande abondance de sable alluvial dans les vastes plaines intérieures des continents Aéoliens, il n'y a que rarement des dunes, le vent étant généralement trop faible, et l'humidité presque toujours suffisante pour que l'herbe fixe le sable.

Le vaisseau monte encore, et ce ne sont qu'exclamations renouvelées devant tant de magnificence. Soudain à l'Ouest la mer paraît. Ils sont maintenant à l'altitude orbitale et dans le ciel de velours noir, tout piqueté d'étoiles, avec la brume dorée de l'anneau, resplendit un immense Soleil insolent! L'horizon bien courbé est un liseré bleu extrêmement émouvant, d'une splendeur à couper le souffle! Qu'elle est donc belle leur planète! Comme à chaque fois qu'ils la contemplent, ils en ont des larmes de reconnaissance...

...

Vu d'ici, le vaste complexe montagneux qui borde le continent à l'Ouest n'est plus qu'un immense tapis aux dessins ondulants et imbriqués, réseaux de couleurs, résilles de blanc, parsemé des taches lisses des nombreux lacs. Un panache volcanique se répand vers le Nord-est. Vers l'Est la perspective de l'Amazone Aéolienne s'arrête sous un immense dais de nuages blancs: l'unique front météo d'Aéoliah, un immense arc reliant les deux pôles, qui tourne indéfiniment autour de la planète en une rotation par mois environ. Il vient de passer au-dessus du village et traverse maintenant la plaine, d'Ouest en Est, non sans musarder et s'éclater en multiples bancs qui suivent curieusement les couleurs du terrain.

«L'espace! Dit simplement Yanathor.

- C'est beau» répond simplement Liouna, bien plus émue qu'elle n'osait se l'avouer.

Tous sont sidérés par ce fantastique spectacle.

Soudain le vaisseau semble tanguer et osciller.

«Nous reprenons le contrôle maintenant, dit Yanathor. Vous êtes un peu fatigués, mais c'est fort bien pour un début. Le plus difficile est de bien travailler en groupe, mais pour ça vous êtes doués.

«Que se passe t-il si les pilotes ne sont pas en Harmonie?

- Le vaisseau devient ingouvernable. Ce pourrait même être très dangereux, il ne pourrait plus garder sa forme par exemple, ou il laisserait fuir l'air. Il est très important au départ d'avoir un bon égrégore de groupe. Maintenant nous allons redescendre».

Nouvelle surprise! L'espace disparaît soudain, sans aucune transition, laissant instantanément la place au paysage connu de la grande vallée entre le village et Irizdar, avec son immense falaise lisse de grès jaune et sa cascade qui se résout en pluie sans atteindre le sol.

«Mais à quelle vitesse incroyable...

- Quelle vitesse? Questionne Yanathor. Il n'y a pas de vitesse. L'intérieur du vaisseau était en rapport avec un point de l'espace situé en orbite. Nous avons changé cette relation, et l'avons mise au dessus de cette rivière. Il n'y a pas eu de trajet intermédiaire. Donc pas de vitesse. N'essayez pas encore, c'est plus délicat.

- C'est comme dans l'astral, remarque Anthelme.

- Exactement. Ce sont les mêmes phénomènes, mais l'égrégore du vaisseau est tellement puissant qu'il entraîne la matière de vos corps avec. Rappelez-vous l'unité fondamentale de toute manifestation: cet univers physique, malgré sa densité et sa persistance, est aussi une création de l'Esprit, au même titre que tous les mondes fugaces et malléables de l'astral ou des rêves. Il obéit aux mêmes lois fondamentales; seulement il est beaucoup moins malléable pour notre pensée et notre désir. Seuls de grands êtres auraient la force de le modifier, mais ils ne le font que dans des circonstances exceptionnelles. Ce vaisseau est une sorte d'amplificateur de la volonté, qui nous permet les déplacements hors des lois de la matière ordinaire.

- De quoi est-il fait? Demande Algénio.

- De rien. C'est un égrégore. Il peut agir sur la matière, pour par exemple la repousser si on s'en approche (il toque la paroi du doigt. On n'entend rien d'autre que le petit choc sur la chair) ou pour produire, si on le regarde, les ondes lumineuses qui correspondent aux images que l'on veut lui faire montrer: celle du vaisseau, vu de dehors, ou les scènes des différents lieux, vu de dedans. On pourrait imiter parfaitement des matières ordinaires, comme du bois ou du verre teinté. Nous avons préféré le faire de pure couleur. On peut même le rendre totalement invisible, sans aucune difficulté, puisque de toute façon il n'est pas là.»

Les éolis contemplent Yanathor, un peu incrédules. Il sourit. Il n'en dira pas plus aujourd'hui.

Le vaisseau descend doucement, vers la rivière. Soudain le bruit de l'onde rapide leur parvient, exactement comme si la paroi avait soudain cessé d'exister, avec les chants d'oiseaux du voisinage et même la fraîche brise qui toujours souffle ici. Suprême délice de liberté! Le vaisseau se cale à trente centimètres au-dessus d'un petit seuil rocheux dépassant la surface, près de la rive.

Ils sont au coeur d'un fantastique paysage, d'une beauté sauvage, d'une puissance inexprimable. La plupart des éolis ne sont jamais descendus dans cette profonde vallée, ne faisant que la survoler en route pour Irizdar.

Au Nord, la formidable falaise de grès jaune les surplombe, toute illuminée de soleil, où scintille le panache de la cascade. Vu d'ici, elle est encore plus énorme, au-dessus encore d'une série de contreforts intensément verts, qu'elle domine de sa masse compacte. Par endroits émergent des blocs effondrés de plus de cent mètres d'arête.

Au Sud, Les contreforts du plateau, noyés d'ombre verte, escaladent le ciel par ressauts successifs coupés de bancs rocheux bruns. Dans les ravins obscurs, profonds et mystérieux, palpitent des écumes de torrents.

A l'Ouest, mauve par la distance, le massif de la Montagne du Soir surplombe la vallée. A l'Est, cette dernière disparaît derrière un coude.

Le fond de la vallée est relativement plat. La rivière qui y coule est assez importante, moutonnant sur des seuils de roche brune, charriant inlassablement des bancs de sable qu'une végétation aquatique tente sans cesse de conquérir.

Toute cette région vibre d'une beauté grandiose qui étreint les coeurs. Les éolis ont de petits sanglots d'admiration. Quel Bonheur! L'intensité et la fraîcheur de leurs sentiments jamais ne s'émousse et toujours se renouvelle! Chaque merveille, chaque joie, chaque surprise les surprend toujours comme pour la première fois!

Ici comme ailleurs, le fond en auge de la vallée est couvert d'arbres; mais ils n'ont pas de fleurs comme sur le plateau ou en plaine. Ils couvrent des sous-bois d'arbustes et de lianes violettes, impénétrables et mystérieux. Par endroits cette sylve plonge ses racines jusque dans la rivière, lançant au-dessus des eaux de majestueuses arches aux profondeurs obscures, emplies de lianes aux fleurs envoûtantes. Ailleurs, elle s'abaisse progressivement, laissant dans les bras morts une prairie de graminées des sables, ou des herbiers de joncs, phragmites et nénuphars.

D'étranges oiseaux vivent ici, généralement de grande taille, ressemblant à des canards, des avocettes, des grues. Ils s'égaillent le long des bras morts, parfois en troupes si compactes qu'on ne pourrait marcher entre eux. Ils se nourrissent des graines des plantes aquatiques, ou de certaines mousses et herbes. Dans la forêt résonnent des cris joyeux ou étranges, entrecoupés de silences où seul le flot pressé de la rivière se fait entendre, au passages des seuils. Parfois des troupes d'oiseaux s'envolent massivement, sans cause apparente, dans le puissant grondement de milliers d'ailes.

Dans l'eau vivent des êtres aquatiques inconnus sur Terre, des anémones, des mollusques, et bien sûr des poissons de toutes tailles et de toutes couleurs.

Dans ce genre d'endroit au puissant magnétisme, les éolis n'y vont que rarement, ou pas du tout. C'est le domaine de la Nature souveraine, des esprits des lieux, des animaux. Iraient-ils pour quelque motif, qu'ils n'y construiraient rien de permanent. Bien entendu les Gardiens Cosmiques respectent ces dispositions.

Tout le monde est sorti du petit vaisseau, les éolis posés sur la longue roche, Yanathor et ses amis pataugeant joyeusement dans l'eau jusqu'aux mollets. Ils enlèvent leurs tuniques...

Rien de tel qu'un bain de rivière pour communier avec cette fantastique nature! Et les voilà qui plongent et s'ébrouent, lançant des gerbes luisantes. Yanathor nage avec vivacité sous le flot rapide, vers les profondeurs, tandis qu'Ellebon et Auranaïa, de l'eau jusqu'à la poitrine, attirent les poissons et leur parlent. En un rien de temps, plusieurs centaines leur tournent autour, et l'eau bouillonne de leur joyeuse présence. Certains sautent à plus de deux mètres, et arrivent à retomber sur les deux amis qui rient aux éclats!

Yanathor surgit de l'onde, sur l'autre rive, avec des gestes joyeux, parmi les roseaux. Il monte sur un tronc couché et caresse de superbes oiseaux roses qui nichent là. Ils répondent par des cris curieusement aigus pour leur taille, qui font rire les éolis.

Ces derniers, encore très intimidés par leurs grands compagnons, hésitent un peu avant de les rejoindre. Ils se glissent dans l'eau peu profonde, entre la roche et la rive, pour ne pas être gênés par les vagues ni par le fort courant. Ici l'eau est plus tiède, parfaitement transparente sur un fond de sable jaune, tout piqueté de points bleus: de petits mollusques, plus d'adorables vers roses, et encore des anémones violacées ou vertes. Ces dernières se nourrissent en capturant des algues en suspension, et elles sont assez fortes pour attraper la main d'un éoli, c'est en tout cas le nouveau jeu d'Antonnafachto et Anthelme. Ces petits animaux-fleur sont si passionnants!

Yanathor reparaît de ce côté, souffle, s'ébroue, puis s'assied sur la roche.

«C'est beau ici, petits éolis. Vous n'y venez jamais? Qu'est-ce qu'on est bien!»

Comme à son accoutumée, Elnadjine flotte sur son immense masse de cheveux plus clairs que sa peau. Iré-é-elle et Balanio se poursuivent dans les herbes en riant, puis tombent sur le nid d'une sorte de grue. Etonnés de trouver de si gros oeufs, ils regardent les grandes grues au-dessus d'eux et les félicitent. Les nobles oiseaux abaissent leurs têtes couronnées d'une aigrette d'or. Elles gloussent et se laissent caresser leur aigrette...

Algénio est intrigué. «Yanathor? Parfois en passant par ici, on voit des choses rouges ou d'autres couleurs, sur le bord de la rivière, ou sur des îles: qu'est-ce que c'est?

- Ma foi, je n'en sais rien. En tout cas ce n'est pas nous, nous ne venons que depuis peu, et notre vaisseau est bleu. Peut-être des habitants de quelque planète voisine qui visitent ce lieu étonnant, comme nous.

- Je ne pense pas. En plus les Dévas ne veulent rien nous dire. Ils se marrent, c'est tout. Si ça avait été des promeneurs, les Dévas n'auraient pas manqué de protester et de leur faire des farces, tu sais comment ils sont, surtout les grands Dévas de la rivière.

- Ah, pourtant les Dévas des rivières sont plutôt coulants, c'est bien connu. En tout cas, ce n'est rien que de Bien, en tout cas, puisque cela ne nous a jamais été signalé. C'est la première fois que nous personnellement travaillons sur Aéoliah. Que voulez-vous, on ne vient pas souvent ici, tout y va toujours pour le mieux chez vous! L'eau était délicieuse.»

Eh oui, amis lecteurs, c'est ainsi: les éolis ne savent pas tout ce qui se passe sur leur propre planète. Ils y habitent, mais en aucun cas ils n'y sont installés en conquérants avides de plier la nature entière à leurs lois. En plus des mystérieuses visions qu'a signalé Anthelme, on entend parfois dans cette vallée d'étranges et fort belles notes de musique, dont personne ne semble connaître l'origine. Ce lieu ferait un fantastique site hydroélectrique, il recèle du fer, du cuivre et même un peu d'uranium. Mais personne n'y touchera jamais. Tout au plus les éolis se contentent-ils de prélever d'infimes quantités de minéraux colorés pour leurs peintures ou pour quelques joyaux. Et trouver une de leurs mines est sans doute la chose la plus difficile qui soit sur Aéoliah.

Après un silence; Yanathor reprend:

«Vous ne recevez jamais d'extra-Aéoliens dans votre village?

- Non, jamais dans les villages, mais parfois, à Irizdar...

- Vous savez bien que le portail doré d'Irizdar est assez grand pour que des humains y passent à l'aise.

- En tout cas à Irizdar ils disent tous que ce sont des éolis qui l'ont creusé, pareil pour la galerie de l'orgue. Et celle-là, aucun humain ne pourrait y passer.

- Que voulez-vous, amis éolis. Si c'est un secret, alors je ne sais pas.»

Yanathor se tourne, monte sur la roche, s'étire, contemple les formidables montagnes, au-dessus. Son regard s'arrête sur la cascade qui ne retombe nulle part. Les éolis s'aperçoivent alors que sa peau bleue est tout à fait sèche! Elle frémit, les muscles roulent et vivent dessous, attentifs aux moindres mouvements, le souffle la soulève régulièrement, il en émane une intense vibration de vitalité, de puissance, de Liberté, de chaleur, de Douceur. Mais elle est totalement sèche et propre, malgré le bain récent.

Le corps des Gardiens Cosmiques est-il un véritable corps de chair, matériel, ou une projection de l'esprit, comme leur vaisseau? Ou quelque état intermédiaire?

C'est Anthelme qui se pose de telles questions, mais il est loin d'être le seul. Sûrement le corps des Gardiens n'est pas de banale chair, il a tant de propriétés extraordinaires. Il doit être immortel, et sans doute aussi invulnérable. Mais s'il n'est pas de chair, alors... pourquoi mangent-ils? Ils le font même en l'absence des éolis, comme ont pu le constater ceux qui sont allés à leur camp. Pourquoi, si ce corps est aussi une pure création de l'esprit, pourquoi Yanathor a t-il... un nombril? Ne riez pas, amis lecteurs, ce sont là des questions qui ont une portée métaphysique.

Sans que personne ne se soit concerté, ils convergent tous vers leurs habits, vers le vaisseau.

Un petit détail aura sans doute intrigué certains lecteurs: l'absence totale de galets et même de gravier dans la rivière. On n'en rencontre que très rarement sur Aéoliah, même sur les plages. Alors que sur Terre il y en a partout, sauf dans les vastes plaines comme en Amazonie ou en Chine. C'est parce que le débit des rivières Aéoliennes est sensiblement constant, en tout cas ne connaît pas de crues, et surtout pas les gigantesques déluges immémoriaux qui, sur la Terre, ont façonné toutes nos vallées à fond plat. Aussi la plupart du temps les rivières Aéoliennes se contentent de charrier du sable ou du limon, et mettent fort longtemps pour se creuser une vallée. D'où aussi le grand nombre de lacs, de cascades, que les rapides mouvements tectoniques creusent ou élèvent en permanence, trop vite pour que les rivières puissent trouver un profil d'équilibre. Tant mieux: la Poésie ne fait qu'y gagner!

Le retour au village est triomphal: les éolis sortent du vaisseau, en volant, car il reste à quelques mètres en l'air. Puis... il disparaît sur place, avec ses grands occupants.

«Oyooooh! Oyoooh! Où êtes vous allés?

- Dans l'espace! C'était super!

- Dans l'espace! Ils sont allés dans l'espace!

- Ouais! On a vu l'anneau et les étoiles! En plein jour!

- Et qu'est-ce que c'était beau!

- Avec les yeux, pas en astral!

- Après on a été à la grande rivière, dans la vallée! Balanio et moi on a caressé les grues qui font des oeufs tellement gros qu'on ne peut même pas les soulever!

- Oui oui, les Gardiens ils se sont baignés aussi, comme nous, mais dans la grande rivière, en plein courant!

- Pas un problème pour eux, même avec le courant et les vagues.

- Moi j'ai mis la main dans une anémone!

- Il y a mis le bildolio aussi, sacré Nafachto.»

Rires et exclamations ponctuent ce récit, délicieusement en désordre, mais si poétique. Ah ces éolis... !

Rapidement ils se dispersent à nouveau dans les champs et les ateliers, heureux de cette merveilleuse visite. Elle ne leur a pas monté à la tête, et ils n'en oublient pas de s'activer! Ils sont émerveillés, enthousiasmés, mais pas le moins du monde excités. Et c'est avec particulièrement d'amour que cet après-midi-là sont pomponnés les gentils pomminis, mulchés et désherbés les mangiammes, triées les balles de coton. C'est presque trop tôt que le Soleil vient caresser les croupes de la Montagne du Soir, et que dans la tiédeur tranquille du jour finissant les éolis se retrouvent à nouveau ensemble sur la place des repas, entre les grillons et les poétiques eyerlis.

Juste cette soirée se prolonge un peu plus tard: on y commente avec moulte détails les événement du jour et les étranges révélations de Yanathor sur les vaisseaux cosmiques, entre quelques doux chants et violons.

Petit groupe par petits groupes, bientôt le village presque en entier est initiée aux joies de l'espace, et plutôt plusieurs fois qu'une.

Une fois Anthelme demande à visiter un trou noir.

«Oh! Tu veux vraiment voir ça?

- Oui. On peut?

- Si tu veux, mais nous piloterons. Tu le sais: ce n'est pas un endroit où il pousse des fleurs.»

Aussitôt les trois Gardiens se concentrent. La forêt et les roches ovoïdes des rebords du plateau disparaissent soudain pour une profonde obscurité. Le temps pour leurs yeux de s'accoutumer et ils voient: dans le noir espace interstellaire, seules brillent les étoiles. Il y en a tout autour, dessus, devant, derrière, et même, étrange et déroutante sensation, «sous» le vaisseau... Où sont-ils? Pas de soleil ni de planète en vue. Le vide. L'obscurité totale du Cosmos. Aucune constellation connue. Totalement isolés dans une immensité inexplorée, avec pour seule compagnie la lointaine et froide lueur des étoiles.

«Où est-il, le trou noir?

- Là devant: On approche.»

Le temps de repérer «devant» (rien ne bouge dehors) et ils aperçoivent une étoile brillante, bleutée, scintillant comme un arc électrique.

Au fur et à mesure qu'ils s'approchent se révèle un fascinant spectacle. Le scintillement est entouré d'un disque rougeoyant, comme l'anneau d'une planète, mais il frémit, oscille par à coups imprévisibles, accompagnés de phosphorescences violettes. Il tourne, de plus en plus vite en s'approchant du centre, de plus en plus brillant, chauffé au rouge puis à blanc. Mais le scintillement lui-même provient de plus au centre encore. De ce point de lumière partent deux rayons violets pulsants, parfaitement rectilignes, qui irradient de chaque côté en formant un angle de soixante degrés environ avec le disque, puis se perdent à l'infini. Yanathor commente: «Nous avons choisi celui-ci car il niche dans une région particulièrement riche en gaz et en poussières interstellaires, qu'il absorbe non sans les avoir chauffés au delà du possible. Ce sont eux qui font ce tourbillon, le trou noir lui-même n'est pas encore visible d'ici.»

Déjà, alors que cette vision n'occupe encore qu'un petit coin de ciel devant eux, leur en parvient, à travers les parois de leur vaisseau, une vibration lourde, âpre, rauque, qui s'enfle à leur approche, accompagné d'un sourd crépitement: les ondes gravitationnelles émises par le monstre, parfaitement audibles quand elles ont suffisamment d'énergie pour ébranler l'air de leur vaisseau.

Cette fois nos amis découvrent un endroit où les lois courantes de l'univers n'ont plus cours, une sorte de fin du monde, porte de l'enfer, abîme incandescent, intense vibration de catastrophe, violent et imparable comme la foudre, noir et âcre comme les ravages du feu...

Comme ils s'approchent du monstrueux tourbillon, la transparence de la paroi diminue. Heureusement, car ils abordent maintenant une fournaise, un ouragan éblouissant de protons et d'électrons, lançant flammes et bourrasques incandescentes autour d'eux. Jamais aucun vaisseau matériel n'aurait pu y survivre!

Le centre du disque tournoie à une vitesse vertigineuse, et le tintamarre grandit encore. Ce cyclone cosmique de temps à autres s'exacerbe, lance des volutes et des éclats à l'entour, puis se reforme, sous l'attraction infernale, inexorable de l'astre mort.

Du feu central émerge ce qui semble d'abord une sphère obscure, à moitié cachée par le disque. Ce dernier est bizarrement plié à cet endroit comme si la sphère l'avait entraîné dans un basculement. Mais les éolis ne sont pas encore au bout de leurs surprises. Il leur faut attendre d'être assez près pour bien comprendre ce qui se passe...

Ce qui semble une sphère totalement noire est, comme on l'aura compris, l'horizon du trou noir, mais ce n'est pas une boule de matière: là l'espace lui-même est déformé par l'effroyable champ gravitationnel qui y règne! Imaginez un dessin sur une toile élastique, dans laquelle nous enfonçons un objet rond, jusqu'à y faire un trou: sur le bord du trou le dessin est déformé, étiré, comme un paysage à travers une de ces anciennes vitres avec des bulles à l'intérieur du verre. Un effet d'optique somme toute banal par son aspect, mais prodigieux par sa catastrophique origine.

L'obscurité centrale ne semble pas être une sphère solide, mais un orifice, un trou, tout empli de ténèbres mystérieuses et effrayantes, comme la gueule d'un four ou l'entrée d'un gouffre. Et c'est bien d'un gouffre insondable qu'il s'agit, puisque rien de ce qui y tombe n'en ressortira jamais...

Vue de près la simili sphère noire est comme Saturne avec son anneau. Elle ne paraît pas tout à fait ronde d'ailleurs, comme un oeuf couché dans le plan de l'anneau. La portion de cet anneau qui passe derrière est déformée, déviée autour du rond noir, au lieu de disparaître derrière. Comme il tourne très rapidement, l'effet est spectaculaire, à couper le souffle.

Le disque n'est pas homogène, il est parcouru de tourbillons plus petits, qui continuellement se mêlent, explosent, se reforment, éjectent des lambeaux qui s'étirent et se rassemblent en une ronde vertigineuse. Certains passent devant la sphère obscure, si près que leur trajet est lui aussi déformé par la proximité de l'horizon, si vite qu'on n'en aperçoit plus que des traînées éblouissantes qui se contorsionnent follement avant de se terminer par un dernier flash thermonucléaire.

Ajoutez-y un grondement de cataracte, de maelström, un charroi d'énormes rocs dévalant une montagne, ponctué de détonations et de crissements terrifiants, et voici la déroutante et pathétique vision à laquelle sont confrontés les émouvants petits éolis d'Aéoliah.

Ah ça non, il ne pousse pas de fleurs ici! Quelle terrifiante et colossale vibration! Et encore, il ne s'agit que d'un petit trou noir stellaire, Yanathor ne leur a pas montré un quasar... Brr... Il est vrai que le quasar d'Aéoliah est éteint: non pas qu'il n'existe plus, mais il est maintenant tellement énorme qu'il avale les étoiles entières sans rien en laisser réchapper. Déroutante matière, dont les lois sont si différentes de celles de la vie...

Anthelme réalise soudain que l'horizon, la gueule de ténèbres béante leur cache maintenant la moitié du ciel: ils sont presque au point de non-retour.

«Mais... Yanathor...

- Ne t'inquiètes pas. Nous ne sommes pas en ce lieu. Nous ne faisons que le voir.»

Comme ils franchissent l'horizon, un calme étrange succède à ce chambardement. L'anneau est maintenant derrière, comme s'il était vu à travers une fenêtre ronde. Devant c'est une ténèbre totale. Instinctivement les éolis regardent en direction du centre. Mais ils n'y voient rien. Aucune lumière ne viendra jamais de là. Mais, plus sur la gauche, qu'est-ce donc? Un anneau de lumière, semblable à celui qu'ils viennent de traverser, mais bizarrement déformé, inversé: il semble se dilater, accélérer de l'intérieur immobile vers l'extérieur tourbillonnant, lançant des tentacules vers eux. Comme ils avancent, un autre anneau plus petit apparaît aussi, plus près du centre, encore plus déformé, puis un troisième, réduit à une vague lueur scintillante.

«Voilà: ce que vous voyez ici n'est qu'une illusion d'optique relativiste. Ce sont des reflets de l'anneau extérieur, inversés dans le temps, entortillés autour du centre par la rotation qui entraîne même l'espace. Le véritable centre, vous ne le verrez jamais, même depuis notre vaisseau: Ce qui s'y trouve ne peut se traduire en sensations compréhensibles par vous. Maintenant il vaut mieux ne pas trop s'attarder dans ce cadavre d'étoile: les vibrations n'y sont pas très bonnes.»

Comme toujours avec la fulgurante vivacité des Gardiens les revoici instantanément dans le chaud soleil et la délicieuse verdure du plateau, sur Aéoliah. En bas, gros comme des têtes d'épingles, les éolis et les éolines s'affairent aux jardins ou sur les placettes du village. Eternelle vision de doux Bonheur, qui dissipe rapidement l'abasourdissement des instants précédents.

Tout de même, Algénio est étonné d'entendre que le vaisseau est entré dans un trou noir, lieu dont normalement aucun objet matériel ne peut réchapper. Un peu plus tard, lors d'une autre sortie, il demande à Yanathor:

«Comment peut-on être dans un endroit avec le vaisseau, sans rien subir de ce qui s'y passe?

- On n'y est pas, dans cet endroit. Par exemple on n'a jamais été «dans» le trou noir. Simplement la paroi du vaisseau a restitué des ondes lumineuses et des images exactement comme on les aurait vues en ce lieu.

- C'est matériellement impossible!

- Pour l'esprit c'est un jeu. Comme le vaisseau est fait d'esprit...

- Mais où étiez-vous, alors? Du village on ne vous voyait pas.

- Nous n'étions nulle part. L'intérieur du vaisseau emporte avec lui une petite portion d'espace, complètement isolée du reste de l'univers. Quand on est arrivé et que la porte se rouvre, alors la portion d'espace intérieur est reconnectée avec l'espace du lieu d'arrivée. Mais entre temps on n'est nulle part, exactement comme un nombre ou un rêve ne sont nulle part. Ainsi, il n'y a pas de lieu privilégié pour se reconnecter dans l'univers et on peut le faire absolument où l'on veut, à l'époque que l'on veut. Regarde.» Aussitôt le vaisseau, qui planait au dessus du village comme à l'accoutumée, s'ébranle à bonne vitesse en direction du Dil Dézéïr.

«Eh attention, on va s'écrabouiller!

- C'est ce que tu penses, mais ton sens du danger t'a t-il averti?

- Non. Mais...»

Le pic de grès rose grossit, envahit le ciel, des lianes fleuries à mi-pente se précipitent... Une dernière vision de roches bondissantes et c'est le noir total.

«Mais que...»

Les revoici de l'autre côté, dans l'ombre verte, avec l'immense vue de la forêt d'émeraude vers l'Est.

«Ça alors, on l'a traversé!

- Mais ce n'est pas possible!»

Yanathor et les autres Gardiens rient de ce naïf étonnement.

«Décidément, c'est exactement comme en astral, commente Niouline qui est de ce voyage. Mais en plus on emmène le corps et ce qu'il y a autour. Figures toi, Yanathor, que je m'y attendais, et que je n'ai pas du tout été surprise de traverser la montagne!

- Bravo!

- C'est que j'ai l'habitude, toutes les nuits je sors en astral.» Elle se tait soudain, rougissante de modestie, comme si elle en avait trop dit. Pourquoi cette silencieuse éoline fréquenterait elle donc si assidûment l'astral? Encore un mystère éoli, sans doute passionnant, mais Niouline n'en dit pas plus. Même les Gardiens n'en sauront rien. Ils ne cherchent d'ailleurs nullement à percer son secret.

Mine de rien, avec quelques vols par semaine, une bonne partie des éolis du village, dont tous ceux que nous connaissons, se trouvent bientôt familiarisés avec le maniement du petit vaisseau. Oh bien sûr ils sont loin de pouvoir le piloter tout seuls, et d'ailleurs là n'est pas le but des Gardiens. Piloter et utiliser en routine un vaisseau cosmique demande une solidité d'esprit, une force, une concentration, que les éolis n'ont pas forcément. Nous, Terriens, en serions bien incapables, avec nos pensées et rêvasseries continuelles dont la plupart d'entre nous ne contrôlons même pas le cours!

Il faut voir les Gardiens piloter: Ils sont assis, immobiles, se concentrent. Même si Yanathor commente pour les éolis, leur pensée commune a la puissance massive et ordonnée d'un embiellage de locomotive et la fluide précision d'un ballet sidéral. Le but des Gardiens n'est pas vraiment d'apprendre aux éolis à piloter, mais bien de pouvoir les faire monter dans leur vaisseau-mère et de les y laisser libres, sans avoir besoin de les isoler ni de les surveiller. C'est tout de même un beau cadeau, n'est-ce pas? Le moment venu, il aura son utilité.

Il ne faut pas croire que ces vertigineuses perspectives montent à la tête des éolis. Pas du tout. Quand c'est l'heure de pirouetter dans l'espace, ils vont pirouetter dans l'espace, mais quand c'est l'heure de jardiner, ils jardinent, avec tout autant d'enthousiasme, à coeur perdu.

Voici Algénio, qui revient de la forêt avec Nellio. Tous les deux sont chargés comme des baudets, de feuilles mortes. C'est qu'ils sont costauds, ces éolis. On voit deux meules qui avancent, en rigolant, sortes de champignons à pattes.

Le rire, c'est Nellio. Il y avait si longtemps qu'on n'avait entendu son rire franc, clair et calme comme le matin! Quelle douce émotion, pour Algénio, de retrouver son ami. En ce moment, il n'en voit que les jambes, devant lui: le reste est couvert de feuilles.

C'est comme une belle histoire interrompue, un peu oubliée, un peu jaunie, et qui soudain reprend son cours, pimpante et claire, chaude et prenante. Et puis ces bois sont si beaux! Les immenses fûts droits comme des I grimpent loin au-dessus d'eux, vers les frondaisons d'un vert tendre et sensuel d'où redescendent des grappes généreuses de fleurs odorantes. Dans cette cathédrale de verdure résonne la chorale des oiseaux, tendres chantres de la vie et de la Poésie! Les feuilles mortes, sur Aéoliah, sont d'un vert passé. Elles tombent en petites quantités, mais continuellement, car les arbres sont tous à feuilles vivaces. La mousse les recouvre vite, aussi le sous-bois est-il toujours un gazon de mousse net et frais, et il n'est pas rare d'y trouver des tapis de pétales odorants, qui tombent doucement en pluie des hautes frondaisons.

Pas de souci, pas de crainte du lendemain, pour les éolis: à chaque seconde, résonne quelque part la dégringolade d'un fruit mûr suffisant pour dix repas. Ils pourraient même manger les mycéliums qui courent sous les feuilles mortes.

Le chemin que suivent nos deux amis serpente entre des plantes des sous-bois. Ils portent leurs feuilles dans de grandes hottes faites de quelques brins d'un osier très fin, une herbe courante sur Aéoliah. Les bretelles en sont d'une sorte de chanvre, cousu en bande au lieu d'être toronné comme une corde, puis enveloppées dans le tissu du dossard. La charge se porte haut, pour bien se répartir sur le porteur et ne pas le fatiguer. Une technique simple, naturelle et efficace.

Algénio est heureux, heureux d'être avec son ami, heureux de sentir les parfums des champignons et du terreau, heureux de vibrer à l'unisson des compagnies d'oiseaux qui chantent éperdument au-dessus d'eux. Il chante lui aussi, une de ces rengaines joyeuses et sereines que les éolis se transmettent depuis trois milliards d'années sans jamais s'en lasser.

Soudain Nellio se retourne en pouffant:

«Tout de même, ici il pousse des fleurs!

- De quoi de quoi?

- Au moins ici c'est poétique, c'est pas le trou noir!

- Ah ça tu l'as dit. Cette histoire de trous dans l'espace qui mangent tout et ne rendent jamais rien, ça n'est pas du tout dans les Lois Universelles. Si au moins ils redonnaient des sortes de débris, qui iraient fertiliser quelque part. Mais non, même pas ça.

- Si, ça doit bien servir à quelque chose. Les étoiles en mourant elle redonnent des éléments qu'elles ont fabriqué en leur sein et en explosant elles fertilisent l'espace avec, exactement comme nous quand on fait du compost.

- Oui, je sais: l'azote, le carbone et l'oxygène dont toute vie est faite, l'aluminium de nos os...» (Eh oui, amis lecteurs, les os des éolis sont faits de fibres de carbone noyées dans un alliage d'aluminium et de silicium! Voilà qui contribue à l'extraordinaire légèreté du corps éoli, qui ne concède rien à la solidité. Quelle merveille la vie Aéolienne a t-elle été créer!) Algénio continue: «Plus toutes les roches et minéraux, l'or et tous les oligo-éléments sans qui la vie ne pourrait pas fonctionner... Alors, après tout ce travail, les étoiles elles peuvent bien laisser ce machin en mourant.

- Moi je croyais qu'après l'explosion il ne restait rien.

- Effectivement les petites supernovae ne laissent rien du tout. Ce sont les grosses qui font des trous noirs ou des pulsars.

- Peut-être que ça sert à avaler toutes les mauvaises vibrations, pour que l'espace soit toujours propre. As-tu remarqué comme on est bien, là-haut?

- Oui, on se sent plus aérien, plus... Comment dire? Plus mauve, plus vaste.

- Yanathor a dit que bientôt on ferait des méditations dans le vaisseau. Ça serait super!

- Piloter c'est déjà une méditation.

- Je suis content: Hier je suis allé au camp des Gardiens et Yanathor m'a parlé d'Aurora. Il dit que maintenant qu'elle n'est plus avec l'entité il peut nous raconter ce qu'elle fait.»

Aurora! Un vieux réflexe ressort chez Algénio: ne pas en parler à Nellio. Mais si Yanathor le fait... Pendant un instant, Algénio fait le vide mental, relâche tout attachement ou conflit avec ses pensées, puis se visualise libre, joyeux et serein pour parler d'Aurora. Ainsi, comme lui a expliqué Nellio, il peut reconnecter ses cellules nerveuses pour effacer le réflexe conditionné devenu inutile et s'en débarrasser. Quant à Aurora, nous verrons ce qu'elle fait aux chapitres suivants, car pour nous sur Terre c'est un peu plus compliqué que pour les éolis.

Toujours chantant ou devisant, ils arrivent aux tonnelles, que les porteurs de feuilles contournent par un chemin spécial pour ne pas continuellement déranger la tranquillité biblique de ce lieu.

Sur la place des repas ils croisent leurs amis, puis continuent vers les terrasses du village. Enfin ils vident leur chargement et l'étalent soigneusement entre des cotonniers. Pour cela il faut aller sous les épais arbustes, c'est un jeu toujours aussi rigolo, car on ne sait jamais exactement quelle farce on va trouver dans ce dense feuillage où l'on n'y voit rien. Blof! Une énorme chenille verte! Faut-il la sortir? Non, elle ne veut pas.

«Ça fera la farce pour les suivants.

- Mais au fait, Algénio, Qui c'est qui l'avait mise, au début, la chenille?

- Ben euh... Mais c'est nous! OUAH AH AH!

- HO HO HO! Celle-là elle est bonne! On s'est fait prendre à notre propre farce!

- Je t'assure, je n'y pensais plus du tout!»

Ils en tombent sur le derrière, tellement c'est drôle. Toujours aussi drôle, faut-il préciser, car ce n'est pas du tout la première fois que ça leur arrive! Mais chut: ne rien dire, voici les suivants. Filons vite, après avoir bien remis la chenille en place.

Après le repas, nous retrouvons Anthelme et Elnadjine, Nellio, Liouna et Algénio, parmi tous les autres éolis plus anciens, dont on ne les différencie plus. Il y a là Antonnafachto et Miélora, Landernako et Niouline, les peintres, Sélina et Sélinao, Iré-é-elle et Balanio. Iré-é-elle est une des plus belles éolines du village, blonde vêtue de bleu pastel, à la fois vive et délicieusement poétique. Souvent elle chante, le soir, le regard perdu dans l'outremer du ciel où s'allument les premières étoiles. La nuit éoline tombe doucement, tandis que monte le grand silence: curieusement, ce soir, on n'entend aucun grillon. Seul un lointain oiseau de nuit lance sa poétique complainte de temps à autres.

Le soir est le moment où, après une journée bien remplie dans le plan concret, une journée de Service et d'amitié, on s'ouvre à l'Infinitude de l'univers, dans le calme et la tranquillité propice. Les yeux brillent des dernières lueurs du jour qui meurt, ou de la douce clarté des fleurs-lumière.

La veille, Nellio n'est pas venu au repas, puisqu'il était resté tard au camp des Gardiens. Mais grâce au téléphone éoli, tout le monde sait qu'il a eu, le premier, des nouvelles d'Aurora. Sans rien dire, tous les éolis font cercle autour de lui. Il n'y a plus qu'à...

Une voix angélique tombe soudain du ciel outremer, puis une autre, un peu chuintante et merveilleusement émouvante, accompagnées du chant des violons éolis, suraigu comme les trilles des joyeux oiseaux troglodytes.

Un instant de stupéfaction, puis ils aperçoivent les silhouettes sombres de deux grands oiseaux porteurs parfaitement silencieux et de quatre colombes qui tournent au dessus de la place.

«Ozoard! Ozoard! Orzeilla!» Ils font tous un tapage, toujours aussi joyeux de revoir l'extraordinaire baladin rouge et sa blanche baladine.

Quelques instants plus tard, ils sont posés sur la place, remercient les oiseaux, font des gestes. Ozoard, son immense violon en bandoulière, lutte un moment pour récupérer son chapeau que l'une des oies devait trouver à son goût. «S'il te plaît, rends moi mon chapeau!»

Les autres visiteurs ne sont pas moins qu'Adénankar et Milarêva, et un couple d'éolis de la montagne, une superbe blonde à l'immense chevelure, qu'ils ont déjà vus dans de telles soirées.

Ça va chauffer! On fait de la place pour les nouveaux arrivants, on amène d'autres fleurs lumière et les instruments de musique. Des amis dispersés dans le village arrivent.

«Ozoard! Ozoard! Où étais-tu?

- Ah mes amis! Si vous saviez! Nous revenons au moins du quinzième continent!» (Aller au treizième continent est une expression courante des éolis qui signifie aller vraiment très très loin, puisqu'il n'y a que douze continents sur Aéoliah) Orzeilla distribue des baisers sur le nez; rapidement une queue d'amateurs se forme...

«Berzellio aide moi à sortir cette fleur bleue, pour eux il en faut des roses ou oranges»

Quand tout le monde est assis, Adénankar prend la parole, la douce Milarêva tendrement adossée contre lui, le regard levé vers le ciel.

«Ah mes amis, ce moment que nous attendions tous est enfin arrivé! Nellio a eu des nouvelles de sa compagne! Il va nous dire enfin ce qu'il a entendu chez les Gardiens, et qu'il n'a pas osé dire encore même à ses amis!

- Ben c'est bizarre.

- Bon, ça on s'en sera douté. Dis nous le beau, Nellio!

- C'est sûr que c'est mieux, en tout cas. Elle n'est plus dans la maison de l'entité. Figurez-vous que l'entité... Vous n'allez pas me croire: il a changé de... de compagne.»

Pof! Ils ne s'attendaient pas à un truc pareil, les éolis. Un silence incrédule accueille cette invraisemblable déclaration.

«J'aurais pas dû le dire. Bon, c'est vrai qu'il y a des planètes où ils sont à plusieurs compagnes et compagnons. Leur psychisme et leurs âmes sont prévus pour, et pour eux c'est une autre Harmonie. Mais les Terriens ils sont pourtant comme nous: normalement un couple une fois formé reste ensemble toute la vie. Si ils sont séparés, ils n'en meurent pas comme nous, mais ils ont alors des sentiments très le contraire d'agréable.

«Et alors l'entité il a changé de compagne comme nous on change de chaussettes. Il est vraiment dans le non-amour, le pauvre. C'est une maladie qu'ont certains Terriens: ils ne savent pas aimer, alors ils ne sont jamais heureux avec leur compagne ou compagnon, et ils en changent tout le temps. Sa nouvelle chaussette, non, pardon sa nouvelle compagne a aussi une drôle de maladie: son ventre est rebondi comme si elle avait avalé un pomméomélonne tout entier. Et le plus c'est que c'est vraiment parce qu'elle mange trop!»

Aucun rire ne fuse, car, vous le savez maintenant, les éolis jamais ne se moquent, et c'est par un silence apitoyé que la plupart d'entre eux accueillent ces étrangetés.

«Nellio! Le beau! Le beau!

- Oui, le beau. Aurora est seule, maintenant. Elle ne le sait pas mais son âme le sait, elle se prépare pour son Service à l'Humanité. Elle se défait de l'influence de l'entité, elle pourrait presque revenir maintenant, si ce n'était le Service. Quand elle reviendra, ce sera toujours Aurora, mais elle sera différente. Sa lumière aura une grande force.

«En ce moment Yanathor, Ellebon et Auranaïa sont en train de préparer le plan précis pour sa réintégration. Ils vont installer des connections directes entre la conscience d'Aurora et le Logos de la Terre. Pour elle ce sera une merveilleuse découverte que de nous rencontrer, de trouver un monde inimaginablement beau. En fait l'espoir d'un tel monde de Bonheur et d'Harmonie dort au plus secret du coeur de chaque Terrien. Par Aurora cette découverte émerveillée sera transmise à l'inconscient collectif de l'Humanité et pourra ainsi être ressentie comme un appel, comme une merveilleuse nouvelle, par tous les Terriens qui seront assez réceptifs. Cela contribuera à l'éveil de l'humanité, qui n'a plus de temps à perdre maintenant: pour eux c'est l'éveil spirituel ou le rien. Cela valait bien la peine qu'Aurora et les Gardiens y consacrent quelques années!

- Oh oui! Quelle merveilleuse idée!

- Quel magnifique plan!

- Quel émouvant dévouement!

- Pour Aurora! Hourra! Hourra!

- Pour les Gardiens! Hourra! Hourra!»

Le violon d'Ozoard, la harpe d'Orzeilla, les tam-tams d'Alambo et Antonnafachto, le tambour d'Artapon entament un rythme joyeux et vif, sans attendre la fin des hourras, qui se continuent en farandole. La nuit, faute d'éclairage, les farandoles éolines se font en portant des coques à fleurs lumières, formant un petit train lumineux qui se tortille et se balance joyeusement!

La fête ce soir est bien partie. Rappelons que les éolis n'ont pas le même rythme de vie que nous: Ils n'ont pas besoin de dormir toute la nuit, alors que sur Terre se coucher souvent tard est un vice qui s'avère vite très dangereux.

Ce soir Nellio mène la farandole, lui qu'on n'avait vu à la fête depuis douze siècles. Quelle pêche il a maintenant! Incroyable! Un déchaînement d'énergie depuis si longtemps contenu. Il chante, très bien d'ailleurs, une joyeuse chanson qui avait bercé son enfance, si loin, avant le drame.

Les éolines dansent avec Nellio, Milarêva, puis Orzeilla qui fait à Nellio la belle surprise d'une chanson composée exprès pour lui!

Ce soir-là ont fini de se dissiper les derniers relents de tristesse pour Nellio et pour le village. Nellio a un rôle important à remplir dans l'accomplissement de ce qui se prépare avec Aurora. Il a acquis pour cela une détermination joyeuse, calme et inébranlable. Les éolis, assoupis aux heures plus tranquilles de la nuit, ne se doutent pas encore quelle colossale force de guérison est en train de se rassembler...

CHAPITRE 14

LA PROVIDENCE

(sommaire)

On se doute que Brigitte n'avait guère eu d'autre alternative que d'aller chez ses parents. Il le fallait, de toute façon, à cause du décès de la Mère Grand.

Cela ne l'enchantait pas du tout, car elle aurait sûrement à supporter leurs inévitables remarques, peut-être même leurs moqueries, sur son échec, sur son «utopisme». Egalement il lui faudrait affronter la question de savoir où aller ensuite. Sans argent, sans un lieu à elle, avec juste un sac à dos contenant quelques vêtements et quelques papiers.

Enfin elle le fit, et la surprise fut de taille.

«Comment, Papa, tu as dit que...

- Oui, elle t'a couché sur son testament. Un tiers de ses biens, dont elle pouvait disposer autrement qu'avec ses héritiers de droit. Oncle Albert, le réparateur de télés, a reçu l'immeuble où il a son magasin, avec six appartements en location. Moi-même j'ai hérité de deux bâtiments voisins, et toi de sa maison de campagne et d'un autre immeuble en ville, avec trois locations, un magasin et un bureau. Te voilà rentière, ma fille.

- Mais comment... Ce n'est pas possible!

- Mais cela est. Tu as de la chance, et tu peut la remercier, c'est un fameux cadeau qu'elle t'a fait là. Elle a été généreuse. Si tu sais te tenir, te voilà à l'abri du besoin pour le reste de ta vie.

- Mais pourquoi moi?

- Ah, je n'en sais rien. Tu sais bien qu'elle t'avait dans ses petits papiers.

- C'est vrai, mais... Mais je ne l'ai jamais remerciée.

- Dommage, c'est trop tard maintenant qu'elle n'est plus. De toute façon elle n'attendait pas de remerciements, puisqu'elle ne voulait pas qu'on t'en parle de son vivant.

- Il faudra que je le fasse quand même. (Brigitte et son père ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde:) J'essaierai de lui parler en méditation.

- C'était là ce qu'elle voulait. Nous le savions depuis longtemps, mais elle ne voulait pas qu'on te le dise. On a tout arrangé pour le partage, ton oncle, elle et moi. On a tout vérifié avec le notaire: les immeubles sont sains, il n'y a pas d'hypothèque ni de procès en cours, aucun n'est frappé d'alignement ou menacé de projets urbains. Tu es parfaitement libre d'accepter. Je ne te demande qu'une seule chose.

- Quoi donc?

- Tu as reçu un bien de valeur, dont tu pourras tirer un bon revenu. C'est une partie de notre patrimoine familial, qui aurait normalement dû échoir à mon frère et à moi-même, mais nous avons accepté de nous en défaire, comme l'a demandé notre mère. Comme tu ne vis pas comme nous, ça te permettra d'être plus indépendante. Mais je te préviens, ne le dilapide pas dans des folies, ne le donne à personne, et surtout pas à une secte ou quelque chose de ce genre!

- Ah ça non! Il n'est est pas question!» Répond Brigitte avec véhémence, bien qu'elle n'ait pas du tout la même opinion que son père sur «les folies». La discussion glisse inévitablement sur les sujets désagréables:

- Je te dit ça parce que ce cornichon de Frédérique t'a bien possédée pendant deux ans que tu as vécu avec lui. Quand j'ai appris que ma mère était morte, j'ai eu très peur de te voir lui donner ton héritage en plus de tout le reste, et qu'il t'envoie balader ensuite, sans rien. Juste le lendemain, il m'a téléphoné pour me demander où tu étais. Figure toi que ce petit salopard, nous a alors dit, tout de go, comme d'une chose tout à fait naturelle, que puisque tu étais partie, alors il avait pris une autre femme. Eh bien, je me suis dit ouf, Brigitte est sauvée. Avoue que ça tombait pile, non? Le hasard a bien fait les choses.»

C'est bien la première fois que Brigitte entend son père injurier quelqu'un de semblable façon. Il en a même un trémolo en prononçant ce mot grossier.

«J'aurais dû te le dire dès le début. Quand on a appris que tu avais un homme, ta mère et moi on s'est dit, bien, c'est la vie, tant mieux pour elle. Mais quand on l'a entendu au téléphone, on s'est regardés, et on s'est dit... Mais ce n'est pas possible... Cette voix qui empestait le mensonge et la fourberie... Tu ne t'étais pas rendue compte?

- Ben... Non. C'est que...»

Quoi de plus vexant, quand on pensait avoir atteint la Sagesse, loin au-dessus du commun des mortels, que de voir un de ces humains «ordinaires» vous reprocher une bien grosse bourde, pour lui évidente... Et effectivement, si vous aviez rencontré Frédérique, vous auriez trouvé sa fourberie très visible... A moins de spécialement mordre à son discours de pseudo-maître, qui «justifiait» ainsi tous ses écarts de comportement! C'était très «ciblé» comme disent les adeptes du «marketing»...

Pas finaud, le père de Brigitte insiste:

«C'est que tu étais trop partie dans tes rêves et tes chimères spirituelles, là, qui ne t'ont rien rapporté, la preuve. Il te faut redescendre sur Terre, ma petite!»

Un affreux malaise étreint Brigitte, de par cet inextricable mélange: la bonté simple et droite d'un père, avec l'étroitesse de vue et les pesants préjugés d'un matérialiste. Et puis quand admettra t-il enfin qu'elle est une adulte, et non plus sa petite fifille? Evidemment la mésaventure de Brigitte ne pouvait pas lui arriver à lui: Ceux qui ne font rien sont sûrs de ne jamais commettre d'erreurs, ceux qui recherchent rien sont certains de ne jamais faire fausse route! Le piège se situait sur un tout autre plan qu'il ne le croit, et là où était Brigitte, il lui était presque inévitable d'y tomber. La seule solution était de... s'y laisser prendre, puis d'acquérir les qualités d'âme nécessaires pour savoir s'en sortir et en être définitivement libéré! Ce que ce matérialiste ne voit pas, c'est en fait la discrète mais capitale victoire de Brigitte avait remportée sans même s'en douter. Elle avait magistralement réussi à... rester elle même. Enfin. A rester une âme... essentiellement libre. Ce qu'elle a perdu, sur le plan terrestre, limité, elle l'a gagné en elle-même, au centuple, pour l'Eternité! Elle n'était qu'une figurine de papier, jolie, mais sans poids, sans épaisseur; maintenant, elle est une personne, elle est consistante, elle rayonne sa chaleur, ELLE EXISTE!

Elle commence à avoir mal à la tête des réflexions désagréables et peu cosmiques de son père, mais il continue:

«Occupe toi un peu de toi, au lieu de vouloir changer le monde. D'ailleurs tu n'y es pas arrivée, à changer le monde.» Elle sait bien qu'elle ne devrait pas le suivre dans ces discutions biaisées, mais, piquée au vif, elle réplique, un trémolo dans la voix:

«Non, moi seule je n'y suis pas arrivé. Mais le monde change, Papa. Il change de lui même. Tu n'y peut rien.

- Mais...

- L'illusion, la chimère, c'est la matière, le fric. La véritable réalité, c'est l'âme. Rappelle-toi: un linceul n'a pas de poches. De l'autre côté...

- Il n'y a pas de...

- SI! Je l'ai vu! De l'autre côté on n'est riche que de son Idéal et de sa Bonté. Et ça, ça vaut n'importe quel sacrifice ici.

- Tu jetterais ton héritage?

- A quoi ça m'avancerait? Mais je saurai bien quoi en faire.

- Tu as des projets?

- Pas encore, mais ça viendra.

- Pas avec un écornifleur comme l'autre, là?

- Oooh celui-là! Il m'a bien eue, mais je te promets: une fois mais pas deux. Que veux-tu, je ne pouvais pas deviner qu'il existait de tels escrocs, mimant le Bien pour mieux nous faire souffrir. Mais maintenant que j'ai pigé le procédé, ils peuvent toujours s'aligner. Je les flaire à cent mètres, maintenant!

- Je suis content que tu aies compris la leçon. Si tu n'as pas de projets, tu as bien au moins une idée?»

Hésitant à se confier, elle répond: «Oh pas précise, mais ça sera sûrement pour rendre le monde meilleur, la nature, peut être un centre de stages... Mais il faudra que ça tourne, pas question de faire «une expérience» de plus.»

A sa grande surprise, c'est au tour de son père d'avoir un trémolo dans la voix: «Eh bien sais-tu, ta mère et moi... Nous te souhaitons de réussir... Au fond, puises-tu avoir raison... Parce que, pour nous, avoir travaillé, s'être sacrifié toute notre vie pour ne voir que le néant au bout du chemin, c'est dur vois tu...»

Brigitte reste sans voix devant son père visiblement ému, mais qui se retient maintenant de le laisser paraître. L'espace d'un instant cet homme qui avait toujours été un étranger, toujours ailleurs que la vie, a communié avec elle, et à travers elle, avec... Quelle corde sensible a t-elle donc touchée, pour l'émouvoir ainsi, lui le «rationnel», le «sérieux», le «normal»? Est-ce simplement de se montrer réfléchie, calme et posée, tout en se maintenant dans la voie qu'elle avait choisie? En restant elle-même malgré les embûches de la vie? Aurait-elle obtenu ce résultat si elle avait simplement abdiqué à la volonté de son père? Ou si elle s'était simplement tue sur ses idéaux? Ah, la force de la Vérité...

Au fond Brigitte comprend ce qui se passe chez son père. Il vient de voir partir sa mère vers ce qu'il croit être nulle part. Ses enfants sont grands. A son bureau, adieu promotions, on l'a mis dans un coin en attendant une retraite pour laquelle il n'a aucun projet. A son âge, l'âge mûr, l'âge des bilans, il ressent une sorte de frustration, l'impression d'être passé à côté de quelque chose d'essentiel dans la vie. Sa voix n'a plus cette empreinte de certitude qui avait soutenu et rassuré Brigitte quand elle était petite fille... Pour la première fois elle remarque qu'il a des poils blancs sur la tempe.

Enfin, il était temps que cette conversation se termine positivement, car en plus de son mal de tête bien confirmé, Brigitte se sent maintenant comme pleine de suie. Elle n'a pas du tout l'intention de se lancer dans les affaires, elle est même froissée que son père puisse penser une chose pareille... Mais comment le lui expliquer, comment lui parler de cette si simple et si merveilleuse Loi Universelle d'Entraide qui semble une chimère sur cette Terre si profondément malade? Tant que qui voudrait l'appliquer serait la victime désignée des parasites et des profiteurs, encouragés par l'ironie et la passivité complice de tous les autres?

Le père en a fini avec les discutions. S'en doute t-il? Son émoi lui a quelque peu réconcilié sa fille. Il reprend: «Bon, il va être l'heure de préparer le repas. Pour fêter ton retour, on va faire un repas végétarien. Que faut-il préparer? De la laitue et des carottes râpées?»

Elle pouffe de rire: «Oh non, Papa, tu ne vas pas me faire le coup de ne servir que de la salade! J'ai une de ces faims!»

Brigitte devait rester un peu plus longtemps que prévu chez ses parents, où, contre toute attente, elle trouva finalement plus de réconfort que de critiques.

Elle retrouva aussi son grand frère Robert... Ah, il ne rentre plus tard, maintenant, et ses parents savent que s'il sortait ainsi toutes les nuits, ce n'était pas du tout pour poursuivre quelque aventure amoureuse. Ou plutôt si, il avait bien une amante, mais c'était en fait une maîtresse fort exigeante, qui s'appelait... héroïne. Il s'était laissé découvrir stupidement, en faisant des réflexions sur la mise à sac de la chambre d'étudiante de Brigitte, alors qu'on avait soigneusement évité de lui parler de cette histoire, plus quelques autres détails qui ne pouvaient pas abuser un père ni une mère. Robert avait eu la force de rompre, mais il a gardé de l'aventure un souvenir indélébile: Il a maintenant la mort dans le sang, qui peut l'emporter n'importe quand, dans trois mois, dans cinq ans... Mais la toute première chose que remarqua Brigitte, dès qu'elle l'aperçut, c'est qu'elle pouvait maintenant croiser son regard sans plus qu'il n'aille automatiquement se perdre dans le vague, comme autrefois. Amis lecteurs, pourquoi faut-il que certains d'entre nous refusions si obstinément la lumière qu'elle ne puisse plus entrer en nos âmes que par de terribles blessures?

* * *

Tout de même, l'ambiance froide et passéiste de ses parents pèse vite à Brigitte. Elle met donc rapidement fin à son séjour, après s'être reposée, et reprend vite le large, comme un oiseau blessé qui s'en va dès que son aile peut le porter à nouveau.

Quelques jours plus tard, dans le train, en route pour le notaire et l'héritage, elle réalise ce qui lui arrive. Ses voisins de compartiment doivent la trouver bien peu causante, mais en réalité les pensées les plus contradictoires se bousculent dans sa tête.

En tout cas maintenant elle est sûre de ne pas être enceinte de Frédérique. Cela et de ne plus sentir contre elle le corps de son ex-amant, voici un poids énorme qui tombe soudain de ses épaules. La perspective d'un enfant sans père, ou pire avec un père incapable, lui était tout à fait insupportable.

Elle peut s'estimer aussi heureuse de ne pas avoir hérité d'une quelconque maladie vénérienne par Frédérique, dont on peut se douter que, lors de ses croisières de luxe, il ne se privait pas de quelque aventure avec de riches passagères...

Quand a sa dépression, il n'en reste qu'une grande fatigue, qui va en se dissipant. Si elle s'est remise si vite, c'est bien parce que la cause en était uniquement sa situation avec Frédérique.

Si elle ne sait toujours pas précisément ce qu'elle va faire de sa liberté maintenant, en tout cas elle est à l'abri de la misère matérielle. C'est certes moins important, mais c'est aussi un poids bien lourd, bien sombre et bien inutile dont elle est délivrée. Sans être riche, au moins elle pourra vivre normalement, sans perdre tout son temps à «gagner sa vie», odieuse expression qui lui avait toujours paru le comble du cynisme et du mépris de la dignité humaine. (Comme s'il fallait rendre compte à d'autres de ce que la vie nous a offert!) Au lieu de cela, elle peut même envisager de mener à bien quelque projet utile à la société, liberté supplémentaire, inattendue mais tant bienvenue!

Mais un malaise plane justement à ce sujet. En quoi consiste son héritage? Des «biens immobiliers», pas d'argent. (Celui qu'elle a gagné chez Auguste est maintenant épuisé) C'est-à-dire qu'elle va vivre du loyer que paieront trois familles. Pour elle qui avait tant critiqué «les fainéants» qui vivent sans rien faire sur le dos de pauvres gens qui triment pour louer un appartement pollué et bruyant... C'est plus fort qu'elle. Une honte l'envahit, une sorte de dégoût. Tant qu'elle était chez ses parents, soumise à leur bavardage continuel, ce malaise était resté diffus, mais maintenant sa source n'est que trop visible. Brigitte se retrouve avec elle-même, face à la verdure noyée de pluie bienfaisante qui défile devant la fenêtre du compartiment. Sa conscience rouspète ouvertement. Elle pense même à refuser l'héritage. Non, ce serait idiot: il n'y a qu'à revendre l'immeuble locatif. Et puis il y a la maison de la Mère Grand...

______ Brigitte réalise alors seulement ce qui l'attend.

______ LA MAISON DE MERE GRAND!

______ Le sourire, les odeurs de tartes!

______ Les joies de son enfance!

______ Ses premières prises de conscience!

______ Le sanctuaire inviolé, sous le toit!

______ Et c'est elle qui...

Elle réalise enfin quel beau cadeau la Mère Grand lui a fait. Des biens immobiliers! Tu parles! Détails. Le véritable héritage, c'est l'Amour de Mère Grand, qu'elle continuera à lui témoigner au-delà de la mort.

Financièrement la petite maison vieillotte ne vaut pas grand-chose. Spirituellement elle est inestimable. Toute pétrie de sages vibrations, de l'Amour qui seul avait permis à son occupante de supporter une vie de sacrifices et de chagrins.

L'héritage de Mère Grand, c'est une des racines de Brigitte. Quel somptueux cadeau! Et encore une fois, elle ne peut la remercier, elle arrive encore trop tard... Et de toute façon que dire? C'est au-delà des plates formules...

Le notaire lui confirme que tout est bien comme son père le lui a dit. C'est un homme jeune, qui vient juste de reprendre cette étude. Sur ses étagères se côtoient des disquettes d'ordinateur et des parchemins du dix-septième siècle. «Un héritage modèle, précise t-il en souriant. Vous avez de la chance!»

Le seul petit inconvénient est un crédit à finir de payer, pendant un an encore, suite à des travaux de mise en conformité des sanitaires. Cela limite le revenu de Brigitte, mais pour peu de temps.

Brigitte passe la soirée chez l'oncle électronicien, qui le lendemain la mène à la maison de Mère Grand. Tout le long du trajet il ne dit pas un mot, en conducteur prudent, car la pluie de Septembre cingle les vitres de la voiture. Ils avancent en soulevant des gerbes d'eau, dans un paysage où le gris du ciel fait intensément vibrer les verts des forêts et les rouges des fermes de brique. Les noms des villages et hameaux, au fur et à mesure qu'on approche, ont la saveur du Bonheur de l'enfance...

Enfin, émue, Brigitte contemple la silhouette de la maison couverte de lierre, émergeant de sous les arbres du chemin... Sans prendre garde à la pluie, elle court sous la petite marquise, et attend là que l'oncle Albert lui ouvre la porte. Il règne ici un subtil et vivifiant parfum de géranium, bien qu'aucune de ces plantes ne soit visible.

«Tiens, je te donnes les clefs, puisque maintenant tu es chez toi...»

Geste anodin mais ô combien symbolique: les grosses clefs de fer gris passent d'une main à l'autre.

Elle ouvre... Il lui semble que le petit vestibule sent encore la tarte. La salle commune, avec sa cuisinière à bois, est toute en ordre, impeccable. Comme si «elle» était toujours là. Seuls le placard de la cuisine et le cellier sont étrangement vides. Tiens, ils ont arrangé la salle de bains.

Du vestibule, l'escalier monte vers...

La chambre d'amis, où Brigitte a déjà dormi, est restée telle qu'elle a toujours été, avec le haut lit en bois brun aux épaisses couvertures.

Heureusement l'oncle est resté en bas, où il fourrage à on ne sait quoi. Car maintenant Brigitte ouvre, le coeur battant, la porte du sanctuaire...

La porte grince un peu, de ce bruit si familier que Brigitte avait entendu tant de fois, sans qu'il perde sa charge d'émotion.

Une pièce presque nue, tapissée en mauve pâle, murs et plafonds, avec une fenêtre mansardée, symétrique de la chambre d'amis mais plus vaste. Une armoire de campagne, une table contre le mur, une chaise, tous en bois brun ciré. Pas de lit. Pas d'affaires personnelles. Tout ce qui aurait pu évoquer la mort a été soigneusement enlevé. Rien donc de désagréable, et Brigitte se sent bien. Un parfum subtil, indéfinissable, semble émaner des murs mêmes. Sans doute a t-on brûlé de l'encens lors des cérémonies. Sur le mur légèrement délavé, est resté l'ombre d'une croix... L'Esprit est toujours là.

Brigitte saura plus tard que ce crucifix, auquel la Mère Grand accordait une grande valeur, est allé à son père, «qui en avait bien plus besoin que Brigitte»

Le silence est complet, sauf le doux chuintement de la pluie sur les tuiles.

______ Il y a une enveloppe «Pour Brigitte» sur la table.

______ Un moment elle la contemple, comme si cela ne la concernait pas.

Puis, le coeur battant, elle se décide à la saisir, s'installe près de la fenêtre. Un inaudible roulement de tambour... Brigitte a un fort pressentiment. Après cette lecture, sa vie sera changée.

La longue écriture harmonieuse et joliment calligraphiée de la Mère Grand court sur le papier, fortement penchée à droite comme pour arriver plus vite au paradis.

«Chère Brigitte, ma petite fille bien aimée... Je me décide à t'écrire cette lettre aujourd'hui, car cela fait bien longtemps que je n'ai eu des nouvelles de toi par ta main.

«Tu sais que les temps sont durs pour les gens d'aujourd'hui, et qu'ils doivent comprendre bien des choses si on veut avoir un avenir dans ce monde.

«J'en suis bien peinée, vois tu, même si pour moi la vie touche à sa fin. J'aurais tant voulu, comme toi, aider le monde à réfléchir, à comprendre. Mais je suis bien ignorante.

«Toi, tu es venue dans ma maison, et je dois te dire que cela a été un des rares moments de Bonheur dans ma vie. Ah si tous les jeunes étaient comme toi! Tu aurais pu rester toujours, si tu l'avais voulu, mais tu es un petit oiseau de l'avenir, libre, et je n'avais pas le droit de te retenir. Je n'en disais rien, mais quand tu repartais, je pleurais.

«J'ai une décision importante à prendre, mais j'hésite encore.

«Je te quittes pour le moment, ta Mère Grand qui t'aime tendrement.»

Brigitte repose ce premier feuillet, une larme au coin de l'oeil. Ah elle était un baume pour sa Mère Grand... Qui ne le lui disait même pas, respectueuse avant tout de sa liberté!

Elle hésite à continuer, comme si elle allait violer quelque secret. Mais un appel intérieur la pousse. De quelle décision s'agit-il? L'héritage? Ou quelqu'étrange secret encore insoupçonné?

«Ma chère petite-fille, il faut que je te confie un secret. En tout cas si tu me revois vivante ne le dit jamais à personne. D'ailleurs je ne tiens pas à ce que tu le saches avant mon départ. Qui comprendrait cela, dans ce monde où la vérité est prise pour de la folie? Comprendras-tu qu'une pudeur me retient?

______ «Il faut que je te parles des rêves.

______ «C'est Lui qui me l'a demandé.

«J'ai beaucoup hésité. Les rêves, penseras-tu, ne sont que des chimères. Et souvent c'est ainsi. Mais parfois il en est qui sont autrement.

«Ça l'avait déjà fait de temps en temps, bien avant que tu sois née. Mais ça a surtout commencé quand tu étais encore une petite fille, et que tu venais ici pour la première fois.

«Comment dire? Une sorte de Jésus. Oh ma fille, je n'ai jamais su si c'était le vrai, de Galilée. Sans doute pas, comment l'aurais-je mérité? Mais c'était un bon Jésus. Avec Lui, on se sentait en confiance, dans le Bien, dans la main de Dieu. Il était très gentil, très doux, mais avec tout de même quelque chose de fort, comme celui des Evangiles.

«J'ai rêvé de Lui, souvent. Ou plutôt c'est Lui qui venait dans mes rêves. C'est étrange, et pourtant cela est.

«Te dire tout ce qu'Il m'a dit? Je ne le pourrais. D'abord, souvent Il ne parlait pas. Il souriait, et on savait ce qu'Il voulait dire, et je n'aurais pas su le répéter. En tout cas c'était toujours simple et beau, et très sage. On se sentait après plein de lumière et de joie.

«Il m'a beaucoup aidé, sais-tu. Souvent les rêves duraient longtemps, Il me parlait, mais souvent, au réveil, je ne me rappelais pas de ce qu'Il avait dit! Mais j'en étais heureuse, et pleine d'élan pour le Bien, c'est sans doute le principal.

«Il était blond, barbu, habillé toujours en robe comme les Jésus, mais bleu foncé, avec des sortes de broderies en or sur les manches.

«Une fois, je lui ai demandé d'où il venait. Il n'a pas répondu. Il a juste dit qu'il était un ange ou un sage et que sa maison c'était l'Univers.

«Bon, c'était gentil, tout ça, mais comment savoir si ce n'était pas une tromperie?

«Alors, sans que je Lui demande, Il s'est mis à annoncer des visiteurs, ou du courrier. Et jamais Il ne s'est trompé.

«Mais ce pouvait être une diablerie. Alors il m'a parlé des gens du village, de la famille. Il me disait comment il fallait leur parler, et souvent j'arrivais à les réconcilier, ceux qui étaient brouillés. Il faisait même attention aux lapins, et Il me disait comment bien les traiter et les faire s'entendre entre eux. Il en parlait pareil que les gens, sans faire la différence. C'est Lui qui m'a dit, pour les oreilles, tu te rappelles? Dame, j'en avais beaucoup, en ce temps-là, des lapins, c'était du travail.

«Alors comme c'était bien un vrai Jésus, je lui ai demandé pourquoi il venait me voir moi et pas les autres. Alors Il m'a dit que tous les gens ils ont un ange gardien, mais que pas beaucoup arrivent à l'entendre. Quant à l'écouter, il y en a pas lerche... Alors l'ange gardien il se casse pas la tête pour rien. Il regarde, il attend son heure. Ça ne lui fait pas plaisir, vois-tu, mais qu'y faire?

«Alors c'est comme ça, ma fille, que depuis vingt ans ce Jésus il vient me voir dans mes rêves. Il m'a aussi guidé pour le jardin et même il m'a dit pour le vécé à sciure. C'est qu'ils pensent à tout, là haut!

«Que nous ne louons jamais assez la Sagesse et la Bonté Divine!»

Emue mais pas étonnée, Brigitte repose cette seconde lettre. Sans doute sa grand-mère était spirituelle dans l'âme malgré sa culture fruste. Mais de voir ainsi si régulièrement des êtres spirituels est tout de même une chance rare, qu'elle devait sans doute à sa grande modestie et à son inépuisable bonne volonté.

La troisième lettre commence sans préambule. Cela devient plutôt un journal qu'une correspondance.

«Ma chère Brigitte, ça y est. J'ai fait le testament, au notaire. L'immeuble de la rue X... et surtout ma chère maison seront pour toi. Au moins je suis sûre qu'ils seront entre de bonnes mains. Mais il faut que je t'explique.

«Quand j'ai connu le Père, c'était dans les années trente. On a été un peu heureux, juste un peu. Je me souviens, à l'époque, on parlait déjà de vivre sans l'argent, c'était l'économie distributive, et les mondialistes. Il y avait le Duboin, et les autres. Et le Front Populaire, qui a été un grand espoir pour nous tous! J'aurais voulu faire quelque chose, participer, mais quand on n'a comme éducation que l'école communale...

«Mais j'ai vite déchanté. Le Père il était âpre au gain, et avare. Et à l'époque on ne divorçait pas comme maintenant. Oh c'est pas beau, tu me diras, le divorce, mais un ménage malheureux, ce n'est pas beau non plus. Et puis il y a eu ton père, et ton oncle. Il fallait bien s'en occuper.

«Et puis il y a eu la guerre, l'occupation. Plus question de parler d'économie distributive, encore moins de mondialisme. Tous embarqués, qu'ils ont été! Même ceux de l'Espéranto, ils sont partis dans les camps. Moi-même j'ai bien failli, quand ils sont venus m'interroger. Tu t'étonnais qu'on ne parle plus tant de ces choses, de nos jours. Voilà pourquoi. Quelle terrible époque! Même si on ne se mêlait de rien, on n'était jamais tranquilles. Il y avait les prises d'otages, les rafles, la délation, et la misère. Plus les profiteurs, la honte. Si jamais un jour ça recommence, Brigitte, surtout ne t'en mêles pas. On a tous cru, chez moi, que après le départ des Allemands, ce serait bien mieux qu'avant. Bah! Bah! Crois-tu vraiment que ceux qui se sont sacrifiés, qui ont enduré les horreurs, c'était pour un monde où on ne parle que de chômage et de pollution, avec tous la bouche pleine, pendant que les autres, là-bas, ils meurent de faim?

«Tu le sais, le Père il est mort rapidement, avant que les enfants ne soient grands. Mais il avait un immeuble, en ville. Celui où ton oncle Albert a son magasin. J'ai vécu des loyers de cet immeuble. Oh je sais, tu ne trouveras pas ça beau, mais qui aurait voulu de moi comme employée? Je ne sais rien faire, que les tartes ou le jardin. Alors pour ça aussi j'ai fait avec.

«C'est à cette époque que le Jésus a commencé à apparaître. Il a été mon seul soutient dans la vie, à part toi. Il m'a dit que là-haut ils avaient un projet pour l'immeuble, que je pourrais faire du Bien avec si je voulais. Il m'a même indiqué le bon notaire, pas le filou, l'autre.

«Une fois seule, les enfants partis, que veux-tu, quoi faire de tout cet argent? J'ai tout confié au notaire, et tu sais comment ils sont ces gens-là, ils savent y faire avec l'argent. Petit à petit il y a eu les autres immeubles.

«J'ai tout de même trouvé ça drôle, ce Jésus qui me faisait faire des affaires comme un fégnant de riche. Souvent j'étais pas d'accord, mais Il me disait que plus tard le monde il serait plus réceptif à la Bonté et alors que des belles âmes viendraient, qui auraient autre chose à faire que de trimer à des bêtises qui polluent, et qu'elles sauraient quoi faire de Bien avec ces richesses. Et puis pour faire à ma façon, Il m'indiquait lui-même des locataires, pas des familles avec des enfants, mais des gens à argent, endormis, sans sentiments. Et ça marchait toujours! Le notaire il en est resté comme deux ronds de flan.

«Tout de même j'ai tenu à loger un ou deux retraités sans le sou, pour pas cher. Bon, c'est Bien, qu'Il a dit le Jésus.

«Il m'avait prévenu, le Jésus. Quand tu est née, Il m'a dit que tu étais une belle âme. Mais Il a aussitôt ajouté de ne le dire à personne, même pas à ta mère, surtout pas à toi. Maintenant, je peut te le dire, Il ne s'est pas trompé: tu est bien une belle âme.»

Tremblante, Brigitte repose la troisième lettre posthume de cette noble âme meurtrie, née trop tôt dans l'histoire, engluée dans un corps trop lourd, avec un pauvre lopin d'intelligence en friche. Sa vibrante sincérité lui a tiré une larme qui descend doucement sur sa joue. Quelle ingrate a t-elle été! Ah comme elle regrette de l'avoir prise de haut! Mais la Mère Grand ne semble absolument pas lui avoir tenu rigueur de ces maladresses.

La pluie chuinte toujours doucement sur le toit de la mansarde mauve. De temps à autres l'oncle remue des outils dans la salle de bains en-dessous. Il a allumé la grosse cuisinière, et de l'air chaud arrive aux pieds de Brigitte par un de ses ingénieux systèmes de récupérateur et de gaines. Sans doute, toujours serviable, a t-il profité du déplacement pour fignoler ses installations. Sait-il que son travail a une finalité cosmique?

La quatrième lettre montre une écriture plus brouillée, irrégulière.

«Ah Brigitte, comme le temps qui passe me coûte maintenant! Tu es partie depuis si longtemps, et si le Jésus ne me donnait pas régulièrement de tes nouvelles, je te croirais perdue avec ce Frédérique de malheur. Comment comprendre cela? Mais je l'ai vécu aussi, de mon côté. On croit à un homme, on le prend sincère. On rentre dedans le jeu de l'amour, jusque par dessus la tête. On rêve que notre homme nous fera vivre une plus belle vie, plus près de Dieu, plus près de l'Avenir... Et puis ouiche. Du flan.

«Hier, j'ai failli faire une gaffe. J'ai failli dire le nom de Frédérique à ton père, alors qu'il ne m'en avait jamais parlé. Qu'ai-je donc fait, moi pauvre femme, pour porter de tels secrets? Le Jésus m'a tout dit, que tu avais en somme un compte à régler avec lui. Qu'il fallait que tu en passes par là, tant pis pour la casse, ce compte à régler était bien trop important. Qu'après ça irait mieux, que tu serais bien plus toi-même qu'avant. Mais l'ennui c'est que personne ne peut savoir quand. Tu es une âme, libre...

«Il m'a dit des choses sur toi que je n'ai pas très bien comprises. Tu sais, moi, en astronomie et toutes les choses scientifiques je n'y connais rien, moi. Pour une fille, à mon époque, c'était déjà bien d'avoir le certificat d'études.»

Brigitte sent poindre en elle un trouble étrange. Qu'a t-elle à voir avec l'astronomie? Et puis QUI A PARLE DE FREDERIQUE à la Mère Grand? Comment pouvait-elle être au courant, si ses parents ne lui ont rien dit? Surtout pas par elle-même, qui n'avait jamais seulement pensé écrire à sa grand-mère, depuis qu'elle était avec ce Frédérique qui lui prenait toute sa vie. Alors, c'était donc bien «le Jésus»?

Elle continue:

«Il m'a dit que tu n'es pas de la Terre. Comment comprendre cela, puisque tu y es bien, comme nous, sur la Terre? Il m'a expliqué que les âmes sont éternelles, mais que le corps change, meurt et renaît. Ah c'est pas ce qu'on nous avait dit au catéchisme!»

Que peut bien ressentir Brigitte à une telle lecture? Incrédulité? Stupeur? Pas de la Terre? Pourquoi elle? Qu'a t-elle de spécial?

«Alors comme ça, tu n'es pas de chez nous. Au fond je n'en suis pas surprise, ça se connaît que tu n'es pas d'ici. Tu es sensible, sincère, idéaliste. Les filouteries du monde n'ont aucune prise sur toi. Tu as beau patauger et tomber dans la boue, tu te relèves, et tu restes propre. Tu passes, et un jour tu partiras comme un oiseau à l'Automne, vers ton vrai monde de Soleil et de Bonheur, et comme pour Saint Exupery on ne retrouvera même pas ton corps.

«En tout cas je comprend ce que représentent les peintures qu'Il m'avait fait faire, quand tu étais là. Il m'a dit qu'elles sont très importantes pour toi, qu'elles t'ouvriraient les yeux.»

Brigitte se souvient avoir vu la Mère Grand peindre, effectivement. Mais, rappelons-nous, elle ne devait montrer son travail que plus tard...

Le cinquième feuillet est couvert d'une écriture encore noble, mais comme griffonnée, les lignes se promènent et s'enchevêtrent même par moments.

«Excuse moi, ma Biche, pour cette écriture, mais je n'y vois plus guère. Ah que j'ai hâte maintenant d'en finir! Le Jésus m'a montré la place qui m'attend de l'autre côté... C'est trop beau, je ne peut guère te le décrire... Comme une lumière blanche qui inonde tout... Je suis heureuse, heureuse déjà!

«Ah si il n'y avait pas le Frédérique, je serais bien déjà partie. Mais il faut attendre encore... Ce serait terrible, si lui récoltait l'héritage... Qu'en ferait-il? Et toi pauvrette, que deviendrais-tu?

«En tout cas tout est prêt. La maison est en ordre, avec une belle salle de bains tout à fait moderne, et tout est arrangé avec ton oncle et ton père, pour après, pour toi. Ils ne me comprennent pas trop, mais au moins je suis sûre qu'ils feront ce que je leur ai demandé. Le Jésus me l'a dit. Il ne manque que toi.

«Je ne te demanderai que deux choses.

«La première, c'est surtout de rester toi-même. Je t'en prie, Bichette, reste la petite Brigitte qui rêve d'un monde meilleur! Reste la petite Brigitte qui cherche la Vérité, qui fait du jardin biologique, qui fait du yoga, comme je t'ai vu faire. Tu ne m'en parlais pas, mais le Jésus, lui, m'a dit ce que ça signifiait, alors je te laissais faire. Ce que tu as au fond de toi c'est l'essentiel, le reste c'est du vent. De l'autre côté seul l'idéal et l'honnêteté comptent. Ce sont les seuls biens que nous emportons, mais ô combien précieux! Le reste pourrit dans la tombe. La vie humaine est si courte qu'il faut aller droit à l'essentiel. Surtout que tu vas avoir de l'argent, et crois-moi l'argent ça attire les filous comme la crotte les mouches. Les plus dangereux ce ne sont pas les voleurs ni les escrocs, ce sont ceux qui vont s'amener la bouche en coeur, pour te susurrer: «un peu plus comme ceci, un peu moins comme cela, pour être plus crédible, plus réaliste...» Comme ils disent dans leurs médias-techno-bidules. Oh! Que le Diable les emporte!

«Tu comprendras évidemment que mon cadeau, ce n'est pas l'argent. C'est la liberté pour toi de vivre ta vie sans subir l'immorale loi de l'argent, sans perdre toute ta vie à le gagner. C'est le moyen qui te permettra d'accomplir sereinement la mission que tu as choisie étant petite fille. Il m'a un peu expliqué, je n'ai pas très bien compris mais c'est beau, et je suis heureuse de pouvoir y aider.

«La seconde chose que je te demande, c'est pour ton frère. Tu sauras sans doute qu'il s'est mis dans un drôle de pétrin.

«Le Jésus m'a parlé de ton frère. Le Jésus m'a dit que toi tu saurais y faire. Dis lui tout. Montre lui ces lettres, dis tout ce que tu sais et que tu ne m'as jamais dit, les états de la conscience, le mental libre et tous ces trucs qui pour moi sont du charabia. C'est étrange, vois-tu. La drogue, ça en a écrasé tant d'autres, ou rendu mabouls. Mais lui, ça lui a brisé sa coquille, mouché sa morgue, et maintenant il comprend. Il le paye cher, mais pour la Vérité aucun sacrifice n'est de trop, n'est-ce pas? Alors va, j'ai eu tant de peine à le voir ainsi.»

Fiévreusement, Brigitte saisit le dernier feuillet, à l'écriture énorme, tracée à grand-peine. Elle n'entend plus la pluie, ne voit plus les murs mauves, ne sent même pas ses jambes ankylosées.

«LE JESUS EST VENU A DIT CA Y EST TU ES LIBEREE. JE PEUT PARTIR EN PAIX VERS PARADIS LUMIERE. REGRETTE DE NE PAS T'AVOIR REVUE ICI BAS. SOIS TOI MEME ACCOMPLIS TA MISSION. A LA VIE ETERNELLE, A DIEU, TA MERE GRAND»

Brigitte reste un peu stupide devant l'enveloppe vide. Cette bouleversante correspondance posthume finit là. Cette fin est comme une seconde mort. Quelle étrangeté profondément émouvante de découvrir ainsi cette face totalement inconnue de sa grand-mère! Quel regret poignant de ne pas l'avoir connue ainsi de son vivant... Sans doute cela n'était pas possible, pour quelque raison qu'elle ignorera toujours. Ah! Comme ce petit monde quotidien n'est qu'une petite part d'une véritable existence bien plus vaste, bien plus riche de sens, au delà de toute mesquinerie!

De quelle mission peut donc bien parler la Mère Grand? Que lui a dit son Jésus à ce sujet? Et les tableaux? De quoi s'agit-il?

Non sans s'être étirée, Brigitte redescend l'escalier, avec la sensation d'être restée dix heures dans la chambre.

En bas elle retrouve l'oncle, affairé à ranger ses outils. C'est un oncle tout à fait typique, bricoleur et affable, avec des moustaches et des chenapans de neveux.

«Voilà, Brigitte. Grand-mère tenait à ce que la baignoire soit finie à temps. Je n'ai pas pu, à cause du boulot, tu connais la musique. Mais voilà, c'est fait. Il y avait des lettres pour toi sur la table, je suppose qu'elle t'a fait des confidences. Elle nous en parlait tout le temps, de ces lettres, et tenait beaucoup à ce que tu les trouves.

- Oui, c'était... Très bien, mais très personnel.

- Bon, je n'insiste pas.

- Il y a des tableaux, aussi, j'aimerais les voir.

- Ils sont dans le tiroir de la table.»

L'oncle suit Brigitte, mais elle est trop absorbée pour se sentir dérangée par cette présence. Et puis sans doute il les a vus.

Dans le tiroir de la table, se trouvent deux aquarelles de débutante, un peu barbouilles. Qu'est-ce donc, ce rond gris sur fond noir?

OH NON! CE N'EST PAS POSSIBLE!

Et pourtant cela est.

La planète des rêves de Brigitte.

Tout y est, les sortes de rainures, à leur place, les cratères, aussi à leur place, bien que leur perspective soit fausse. Et surtout... L'étoile jaune à quatre branches, le coeur rose, exagérément grossis. Incroyable! Sa grand-mère a peint la même planète, et jusqu'au même symbole! Alors que Brigitte n'en a jamais, mais alors vraiment jamais parlé à quiconque! Sur le fond du ciel, elle a aussi collé des gommettes d'écolier, en papier argenté, pour faire des étoiles. Rappelons qu'à cette époque du récit Voyager 2 est quelque part entre Saturne et Uranus, donc que Miranda, la Lune d'Uranus à la surface parcourue d'étranges chevrons, est encore inconnue, et ne pouvait matériellement avoir inspiré ni les rêves de Brigitte, ni le pinceau de la Grand-mère.

Le second tableau est identiquement cadré, mais au fond outremer. Il représente cette fois une planète bleue, avec six continents verts régulièrement disposés. «Comme les coins d'un écrou» commente prosaïquement l'oncle Albert. Il se rend compte que Brigitte est terriblement émue, sidérée.

«Ça va?

- Euh oui, mais...

- C'est... bien, au moins?

- Tout à fait, mais tellement bizarre. Regarde.»

Soudain inspirée, Brigitte cours chercher son cahier de rêves, cherche fébrilement la bonne page, la met sous le nez de cet oncle qu'au fond elle ne connaît guère.

«C'est la même planète, apparemment.

- Oui, mais ça c'est mon cahier de rêves. Je ne l'ai JAMAIS montré à PERSONNE. Comment ma grand-mère a t-elle pu peindre un de mes rêves?»

L'oncle ne répond pas, mais se recule, réalisant soudain qu'il est face à un de ces phénomènes inexplicables, irréductibles à quoi que ce soit que la science physique connaisse. Brigitte pense que pour lui, qui ne vit que pour la technique, que pour l'entreprise qu'il dirige, c'est une révélation, un coup de tonnerre dans un ciel serein... En fait c'est la confirmation d'un soupçon qu'il entretenait déjà, la confirmation concrète de choses qu'il avait entendues sans trop y croire. Et encore, qu'est-ce que ça sera, quand il verra les photos de Miranda, la Lune d'Uranus...

«Sais tu, Brigitte, que ma mère disait des choses fort curieuses, sur la fin?

- Comment cela?

- Par moment, elle n'était plus tout à fait elle-même, à cause de la maladie. Elle délirait un peu. Alors elle parlait de Jésus qui venait la voir, de la planète de Brigitte, du paradis qui l'attendait... Elle disait que tu avais une mission importante à remplir pour l'humanité, et d'autres choses auxquelles on ne comprenait rien. Mais quand elle était consciente, pas un mot sur tout cela. La famille et moi on s'est dit bof, c'est la fin qui approche, son imagination qui travaille, pas de quoi retenir l'attention. Si quand même, quand elle a parlé de Frédérique, ou de ce qui était arrivé à ton frère. On ne voulait pas gâcher ses derniers moments avec ces histoires, alors on ne lui en avait rien dit. Déjà on s'est demandé... Tu ne lui en as vraiment jamais parlé?

- Non, jamais!

- Ah ouais. C'est déjà curieux. Mais là avec cette histoire qu'elle a peint ton rêve, ça m'en bouche un coin! Il y a quelque chose là-dessous. Tu dois en savoir plus que nous, de toutes façons, sur ces choses parapsychologiques.

- Ben, de toutes façons, elle me parle aussi de ça. Mais elle n'en donne pas la clef. Je ne comprend pas du tout ce que c'est que cette histoire de mission.»

Curieusement ce personnage qu'elle croyait passionné uniquement d'électronique et de commerce dévoile maintenant un côté chaleureux et humain qu'elle ne lui soupçonnait pas, que sans doute lui-même cachait soigneusement. Lui s'épanche sur sa mère:

«C'est tout de même incroyable! Elle est restée debout jusqu'à la fin! Sa maison était toujours impeccable. Comme on ne pouvait tout de même pas venir tous les jours, on lui avait fait mettre le téléphone, pour qu'elle puisse appeler si elle se sentait mal. Mais elle s'en est bien gardée! Pourtant, elle a dû souffrir, sur la fin. On se disait, bon Dieu, pourquoi qu'elle traîne comme ça. Et puis un matin, je l'ai appelée, pas de réponse. Je suis monté dare-dare et je l'ai trouvée, dans son lit. Elle avait tout nettoyé, tout briqué. Juste elle avait dû laisser la serpillière à côté du lit quand ses jambes n'ont plus su la porter. Alors elle s'est couchée. Et figure toi: elle souriait. Mais tu aurais vu ce sourire! On aurait dit un ange. Même ses rides avaient disparu. Elle avait les mains croisées sur la poitrine, et semblait tout à fait heureuse, même extasiée. Je te dis que ça nous en a jeté un coup. Pauvres de nous, si là haut c'est si agréable, qu'est-ce qu'on fout donc ici.

«Et alors toi tu te ramènes avec ton histoire de rêve. Il y a quelque chose par là-dessous.

- Moi aussi je suis très étonnée. Mais pas surprise.

- Dis moi, Brigitte, fait l'oncle en baissant la voix comme si quelqu'un allait les écouter. Cette histoire de mission. Je ne sais pas de quoi il retourne, et sans doute ça ne me regarde pas. Mais en tout cas, n'en parle jamais à personne.

- Sûrement pas.

- Il y en a qui se sont retrouvés chez les dingues pour avoir dit des choses comme ça. C'est un critère de test de ces charlatans de psychiatres, tu comprends. Fait très attention, ma petite nièce. Je voudrais pas qu'il t'arrive un truc pareil. Car, (il baisse encore la voix, comme on le ferait d'une chose honteuse) il ne me viendrait jamais à l'idée de penser que tu sois folle.»

La conversation avec l'oncle s'est achevée fort tard, avec tous les détails et les références des livres à lire. L'oncle en fait s'était, dans sa jeunesse, intéressé au spiritisme, mais, passionné par son travail, séparé de ses copains d'adolescence, il ne s'en préoccupait plus guère. Voilà que cela resurgissait soudain, comme un feu que l'on croyait éteint mais qui se ravive imprévisiblement. Les questions essentielles sont écrites dans le coeur de l'homme, et notre regard se pose automatiquement dessus dès que nous le détachons un tant soit peu du tourbillon futile de la fausse vie. Quant aux réponses, elles sont visibles juste un peu plus haut. Il suffit d'élever un peu ce même regard...

L'oncle dort sur le divan de la salle à manger, comme à son habitude. Brigitte est montée dans la chambre d'amis. Elle n'arrive pas à y croire... Tout s'est passé tellement vite, et de manière si étrange, si inattendue... Elle n'avait rien décidé, tout est tombé pile, comme un plan parfaitement arrangé et magistralement exécuté. Et elle n'a rien à ajouter... Qui aurait cru que la petite lettre bordée de noir qui l'attendait chez Frédérique préludait à un tel chambardement!

La pluie a cessé. Seule de temps à autres une goutte tombe encore dans la gouttière en zinc, et les arbres à l'entour s'égouttent doucement. Comme d'habitude quand elle arrive ici, sa tête bourdonne dans le grand silence de la nuit. Mais cette fois elle n'entend pas le grincement familier de la porte que tire Mère Grand... Elle ne l'entendra jamais plus.

Le lendemain, Brigitte fait une grasse matinée. Pas par paresse: elle est vraiment abasourdie par tout ce qui lui arrive. Mais elle a une autre raison aussi.

Elle profite de la douceur du lit pour se mettre en méditation. Elle doit tout refaire, la relaxation corporelle, les respirations, la relaxation mentale: elle s'est beaucoup rouillée chez Frédérique, qui bouleversait en permanence ses horaires et ses résolutions.

Sur quoi médite t-elle? Sur la Mère Grand, bien sûr.

«Mère Grand! Mère Grand!»

Elle refait à nouveau le vide mental, car elle le sait, se mettre dans un état de demande, d'attente fébrile, est le meilleur moyen de ne rien recevoir. Paix, et ce qui doit venir viendra. Fichtre, ce n'est pas facile de se tenir dans cet état. Non-attente, réceptivité. Ce qui doit venir viendra. Si rien ne vient c'est qu'il n'y a rien à voir. On n'en est pas affecté. Des images parasites passent, le passé, des histoires triviales. Quelle bagarre dans la tête de Brigitte! Mais tout au contraire d'attaquer ces parasites, il s'agit de s'en détacher, de n'y attacher aucun intérêt, de les laisser passer sans s'y accrocher, comme si leur disparition même n'avait aucune importance. Mais cela est beaucoup plus difficile que de les pourfendre.

______ ...

______ ...

______ ...

______ ...Un paysage de vapeurs laiteuses et de nacres, avec un soupçon de rose, une splendeur baignée de lumière de toutes parts, sans aucune ombre...

La Mère Grand est là, debout au milieu d'un jardin de perles avec des fleurs de porcelaine. Elle est vêtue d'une longue robe blanche vaporeuse, très romantique, pleine de dentelles. Ses cheveux à peine roses, tout tissés de rangs de perles, ondulent autour de sa silhouette. Elle a une démarche rêveuse, flottante, que Brigitte ne lui avait jamais vue, mais qui est pourtant tellement d'elle... Son visage est très clair, fin, noble et lisse, sans une seule ride, comme quand elle était jeune fille, délicieusement auréolé de flou à la mode de ces anciennes photos des années trente. Elle semble sourire à Brigitte, tente de parler, puis se ravise: l'essentiel ne peut s'enfermer dans des mots. Elle penche tendrement la tête, tend le bras, et les plis de sa robe, sans poids, l'accompagnent rêveusement. Elle montre quelque chose d'important, l'oeil noyé de subtile lumière, puis la douce vision s'estompe...

________ Brigitte bondit de son lit!

____ Ouuuaaaah!

______________ Quelle Beauté fantastique! Quelle féerie!

________ Quelle vision inimaginable!

______________________ Quelle puissance d'Amour en rayonne!

____ Elle... Elle a vu sa Mère Grand!

_________ Elle a fait ça!

Même sans aucune preuve concrète, elle est parfaitement certaine que la vision est réelle. Il s'agissait d'une image mentale identique à toutes les autres, mais qui s'est imposée à elle avec bien plus de force et de netteté que ces images que l'imagination crée en surabondance pour peu qu'on la laisse divaguer. Surtout elle vibrait sur des gammes bien plus élevées. Et elle ne correspondait pas à ce que justement elle aurait imaginé. Et au-delà de tous les arguments, elle le sent... Elle est émue, toute remuée.

Ce qui la surprend surtout, c'est finalement la facilité avec laquelle elle est parvenue à capter. Est-ce dû à la fraîcheur de la mort? Ou à son lien très personnel avec sa grand-mère?

En parlera t-elle à son oncle? Non, elle en a déjà bien assez dit. C'est trop personnel, trop intime. Comment dévoiler cette merveille ineffable à cet homme aux vibrations tout de même grossières, malgré son honnêteté?

Toujours dans son lit, Brigitte fait le point.

Elle qui redoutait de se retrouver sans ressources ni lieu, en tout cas ce mesquin et injuste problème est résolu. Le Jésus... Les anges... Sûrement qu'ils ont arrangé ça pour elle. Mais c'est bien sûr: la Mère Grand l'a dit!

Quel effet cela lui fait-il? De la gratitude, bien sûr. Du contentement? Quelle responsabilité! Pourquoi fait-on ça justement pour elle, quand tant d'humains sincères et droits sont laissés dans la panade chronique? Quand la moitié du monde ne mange pas à sa faim? Une seule explication: la mission. Sûrement qu'elle n'a pas intérêt à la rater, cette mission. Ce doit être de la plus haute importance pour que des anges se soient ainsi laissés aller à guider la main d'un notaire. Ce n'est pas du tout de leur niveau habituel!

En quoi peut donc bien consister cette mission? Mystère! Sûrement en rapport avec la sauvegarde de l'Humanité. Elle aspire bien à y participer, mais cela remonte à son adolescence. Pas à son enfance. De cet âge de sa vie, elle n'a aucun souvenir qui puisse évoquer la moindre destinée cosmique. Elle était une petite fille tout à fait ordinaire, juste plus sensible peut-être.

Faute d'en savoir plus, elle se penche sur le dernier problème: que va t-elle faire maintenant? A priori elle n'a aucune idée. Un centre de stages, une sorte d'Ashram? Une ferme d'agriculture biologique? Non, plutôt l'Ashram, il y a plus de gens à rencontrer, plus de coeurs à allumer. Mais l'ennui c'est qu'elle ne se sent pas du tout l'âme d'un gourou pour diriger un centre. Elle souhaiterait plutôt une équipe, sans chef, de gens responsables et idéalistes. Mais pour le moment l'équipe est plutôt maigre...

Bon, c'est comme pour le reste. Faire confiance aux anges, qui ont si bien fait leur travail jusqu'à présent. Si elle ne sait pas, c'est sans doute qu'elle ne doit pas encore savoir, ou que le nécessaire lui sera dévoilé en temps utile.

En attendant, le mieux qu'elle ait à faire est de s'occuper d'elle-même, de méditer et de travailler sur son harmonisation avec l'univers. Elle a deux ans de retard à rattraper. Ce travail sera de toute façon utile, quoi qu'il arrive.

Sur ces revigorantes conclusions, elle saute du lit, s'habille en un tournemain, toute dansante, sans pour autant négliger de soigneusement refaire le lit: c'est signe qu'elle a la pêche.

Arrivant dans la salle à manger, elle y trouve l'oncle qui déjeune. Il prend son temps aujourd'hui.

«Bonjour!

- Bonjour, Brigitte. Ah, On dort bien, ici, un régal. Si tu veux, la salle de bain est impec, tu peut aller l'étrenner.

- Je te remercie. Sais-tu, Tonton, que ton travail a une signification cosmique?

- Oh dis eh tu charries!» Et ils rient tous les deux de bon coeur.

Discrètement elle jette un coup d'oeil sur le menu du tonton: café noir, pain blanc, pâté pas végétal, jambon. Il est temps qu'elle se mette au boulot.

La première sortie de Brigitte est pour les locataires de son immeuble.

Un magasin de mode d'où émane en permanence un angoissant battement mécanique... (la «musique» de ces années là)

Au-dessus, un conseiller financier avec son cabinet tout tapissé de vieux cuir. Il n'écoute jamais de musique d'aucune sorte. Il appelle Brigitte Madââme, et lui signe ses papiers avec le sérieux d'un banquier. Mais attendez, vous allez voir que c'est lui le moins enquiquinant.

Au second le coiffeur d'en face habite seul, dans un fourbi indescriptible, plein d'hideux modèles de coiffure et de photos pornos. Il accueille Brigitte en l'appelant, goguenard et concupiscent, «Ma proprio hippie!» ce qui d'emblée l'exaspère plus que tout le reste. Tête à gifles, va!

Au troisième, la gérante du magasin d'en bas, mince silhouette toute vêtue de noir, toute vite vite investissement créneau à exploiter... Et qui toute la nuit écoute encore la même infernale musique.

Enfin sous la mansarde, le seul luxe: Ce brave coeur de Jeanne du village de Mère-Grand, qui coule ici ses derniers jours heureux pas loin de ses petits enfants. Heureusement elle est sourde et n'est pas dérangée par le vacarme d'en-dessous. Son loyer est symbolique: la Mère Grand ne l'a jamais augmentée depuis dix ans qu'elle est là. Et avec Brigitte, elle risque d'attendre encore longtemps. De toute façon cet argent-là ira à l'Abbé Pierre, Brigitte ne saurait le garder pour elle.

La Mère Grand a bien fait son boulot: Vraiment Brigitte est sûre de n'entuber personne. En tout cas personne d'honnête... Elle peut empocher ses loyers sans honte. Enfin, tout de même, c'est bien parce qu'elle a une mission, sans quoi elle aurait revendu ce vieux bâtiment illico.

Ce problème de conscience réglé (ou au moins apaisé) elle doit s'occuper d'elle. Des vêtements présentables. Il faut retourner à la grande ville de ses parents, car c'est dur à trouver, entre la mode gribouille et la grisaille classique. Heureusement une femme peut maintenant s'habiller à peu près comme elle le veut, ce qui est encore loin d'être le cas pour un homme.

Le seul luxe qu'elle se concède, et encore c'est pour la méditation: un lecteur de cassettes, et de quoi l'alimenter. Kitaro, Vangelis, Jarre, Schultze. Pour les Deuter, Aura, Iasos, Aeoliah et compagnie, elle a leurs adresses, mais à cette époque il fallait les commander directement en Californie, et c'est plus long. Ah aussi les photos des planètes lointaines, Jupiter et Saturne, les galaxies et nébuleuses, plus quelques livres.

Elle n'aura pas à s'occuper des lapins de Mère Grand, Grisou et Patapon. A son arrivée ils n'y étaient plus. Sans doute son père et l'oncle les auront solutionnés à leur façon. Inutile de leur demander ce qu'ils sont devenus...

Le temps de s'installer, de ramasser des feuilles pour couvrir le jardin avant l'Hiver, de repeindre un peu par ci par là, alterné avec des périodes de méditation et de lectures...

Les pièces du bas gardent leur destination primitive: cellier, salle de bains, salle à manger... En haut la chambre d'amis est devenue celle de Brigitte. Il y a une autre pièce, où l'on accède par un couloir bas, où autrefois dormaient ses parents: elle sera sans doute la nouvelle chambre d'amis.

L'ancienne chambre de Mère-Grand reste... un sanctuaire. Il a suffit de mettre des rideaux sur les meubles de bois sombre, de convertir la table en étagère pour la musique et l'encens, plus un grand tapis rond en paille au milieu, et un autre de yoga pour méditer allongé. Tout à fait au centre, une minuscule table basse fait un petit autel, avec une nappe blanche et une bougie, qu'elle allume en entrant et mouche en sortant (On ne souffle pas sur une bougie de méditation)

Les réflexes de rituel appris à Peyreblanque ressortent tout naturellement, et Brigitte s'y met avec le plus grand sérieux.

Il faut dire que pendant cette période, Brigitte médite facilement, avec un Enthousiasme tranquille et puissant. Elle atteint des niveaux assez élevés, qu'elle tient, et se constitue ainsi un petit égrégore personnel.

Un jour, sa concentration baisse soudain, tandis qu'un malaise monte de son ventre. Une crise de foie la cloue au lit pendant trois jours où elle ne mange rien et se garde bien de prévenir qui que ce soit, pour ne pas troubler le combat de son corps. Le matin du quatrième jour, elle s'éveille à onze heures, dans un étrange état de paix immobile. Elle ne se lève que pour boire et manger quelques fruits. Le cinquième jour, elle saute du lit à six heures avec une pêche incroyable, totalement guérie, l'esprit bien plus libre qu'avant. Il lui faut juste prendre garde à ne pas se précipiter sur la nourriture, car elle a une faim de loup.

Redoublant d'Enthousiasme pour sa méditation elle ressent une énergie au niveau des reins... Cela commence curieusement quand l'intestin vient de se libérer: Les énergies vitales fonctionnent sans s'encombrer de nos catégories ni de nos préjugés! Brigitte ne se doute pas encore de quoi il s'agit, et nous sommes malheureusement obligés d'arrêter à ce stade de décrire publiquement certains aspects de son travail intérieur, car il est dangereux de s'aventurer dans ce nouveau domaine sans le connaître.

En effet ce que l'on appelle traditionnellement la montée de la Kundalini va vraiment libérer des énergies considérables agissant sur le corps et surtout sur le cerveau, donnant enfin la possibilité de purifier véritablement, à la base, tous les engrammes nerveux, réflexes conditionnés et névroses de toute sortes... au niveau du neurone lui-même, par le contrôle direct de l'esprit lui-même précisément sur l'énergie nerveuse qui les y avait verrouillés, Cette fantastique puissance auto-organisatrice, cet algorithme génial qui d'un amas brut de cellules et d'un peu d'amour fait le cerveau d'Einstein, de Léonard de Vinci ou de Gandhi!

Qu'une si merveilleuse et émouvante force créatrice ne donne habituellement que les médiocres résultats que l'on connaît vient de ce que pour l'immense majorité d'entre nous vivons sous l'empire quasi absolu de nos émotions. Elles dictent intégralement nos opinions et convictions, que nous croyons pourtant choisir librement: voilà sans doute une des plus grandes illusions de la condition humaine! Tous nos beaux arguments ne font que justifier a posteriori ces choix à nos propres yeux, et à eux seuls! Ce que les psychologues appellent «rationaliser». Ces processus malsains privent le mécanisme autoformateur de direction, et le laisse tourner en rond sans utilité, sans pouvoir intégrer de nouvelles informations, malgré toutes les souffrances que cela peut entraîner. Ainsi chaque fait nouveau est classé «bon» ou «ennemi» selon qu'il cautionne ou contredit l'opinion préexistante, selon qu'il produit une émotion gratifiante ou dérangeante, au lieu d'être utilisé pour bâtir une Sagesse qui ne peut que forcément se situer au-delà de tout intérêt personnel, au-delà de n'importe quel clan ou convention artificielle. Et ainsi le cerveau de la quasi-totalité des humains est bridé au dixième, au centième, voire au millième de ses fantastiques possibilités... Même Brigitte était ainsi limitée, il y a peu encore. Que cette énergie se mette au service de l'esprit, même indirectement, et les plus vastes horizons s'ouvrent... Toutefois l'esprit seul n'a aucun pouvoir, il lui faut utiliser l'intellect et les émotions, et c'est bien pour cela que tous les véritables exercices spirituels nous apprennent à les mettre au service de l'esprit, et non pas à les éliminer. Et quand je dis émotion, ce n'est pas une vague extase éthérée, c'est bien d'émotion intense et physiquement vécue qu'il s'agit! Par contre il faut éliminer soigneusement toute tentative de prise de pouvoir par l'égocentrisme, ainsi que toute interférence des dis-réalité extérieures, qui, si on leur donnait de tels moyens, mèneraient rapidement à la catastrophe.

Un tel pouvoir est la seule clef d'une réelle et complète libération de toute psychologie et d'une authentique Réalisation intérieure. Avec tous les dangers qu'une aussi grande puissance implique si ce processus perd son contrôle spirituel. Ça ne peut pas être une simple «expérience spirituelle» pour amateurs de sensations étranges ou de pouvoir sur les autres. Le Kundalini Yoga n'est pas beaucoup enseigné, ou réservé aux seuls adeptes qui le méritent. Mais il peut aussi se révéler spontanément à ceux qui sauront en faire bon usage.

Brigitte ne s'en rend pas encore compte, mais elle est guidée, des êtres bienveillants viennent pendant son sommeil lui faire des massages et d'autres soins à ses corps subtils. Parfois le souvenir lui en reste à son réveil, sous forme d'étranges et délicieux frissons...

Ah, si elle savait que certains de ces êtres sont des amis à elle si chers...

Elle n'est pas au bout de ses surprises.

Dommage que nous ne puissions en dire plus, car elle entre enfin dans un monde merveilleux et passionnant.

Dans l'armoire du sanctuaire, elle a trouvé la boîte d'aquarelles de la Mère Grand, plus d'autres dessins. Des esquisses des deux tableaux. Elle avait compensé son manque d'entraînement par une patience à toute épreuve et une délicatesse de gestes exquises. Essayez donc de vous mettre à peindre à soixante-quinze ans, avec des mains qui pendant toute une vie ont dû laver le linge à la main, dans l'eau glaciale de l'Hiver...

L'une des esquisses de la planète bleue porte cette inscription, en lettres d'écolier de différentes couleurs: «Eolia» mais curieusement elle ne figure pas sur le définitif. Ce dernier arbore également (elle ne s'en était pas aperçue d'emblée) l'étoile à quatre branches et le coeur, mais en tout petit, sur un des continents, comme pour signaler un lieu particulier.

Egalement la Mère Grand avait peint, sur sa lancée et probablement de sa propre initiative, une dizaine de paysages en style naïf, joliment coloriés, sans ombres et tout gorgés de Soleil. La plupart sont terriens, mais parfaits, pleins de fleurs et de jolies maisonnettes, et des montagnes, qu'elle n'avait pourtant jamais vues de son vivant. Il y en a même un en style japonais.

L'un de ces tableaux fait exception. La grande feuille blanche est juste effleurée d'un pinceau pastel, rose, pêche, ou mauve. Brigitte reconnaît la vision qu'elle a eu le matin de son arrivée, en méditation. Là non plus ce n'est pas un rêve... Ce paysage de lumière, de nacre et de porcelaine n'est pas si bien rendu qu'en réalité, les fleurs ne sont pas si puissamment agencées, mais c'est bien lui...

Pendant le premier mois, Brigitte ressent de temps à autres la douce présence de sa grand-mère, lors de ses méditations dans le sanctuaire. C'est comme si elle était là, assise à côté d'elle, en silence, comme elle le faisait parfois de son vivant, de la couture à la main. Mais bien sûr si Brigitte ouvre les yeux, elle ne voit rien. Une fois elle arrive à stabiliser cette sensation, en ne s'y accrochant pas. Alors à sa grande surprise, une image surgit soudain dans son esprit: la pièce, telle qu'elle est, mais tout autour d'elle, même derrière. Ah! Essayez donc de faire une image mentale derrière, vous.

Mais ces présences et autres phénomènes cessèrent tout à coup, et ne se sont plus jamais reproduits depuis. Où Mère Grand est t-elle partie?

Brigitte, après avoir contemplé les feuilles couvertes de merveilles mêlant subtilement les beautés du passé avec les rêves du futur, regarde le pinceau... Le saisit.

Elle a du temps. Son premier essai est aussi malhabile que celui de la Mère Grand, mais il lui plaît. Il reflète bien le monde Harmonieux dont elle rêve. Lors de son prochain séjour en ville, il lui faudra acheter du meilleur matériel, des pinceaux, de la gouache.

Curieusement, les rêves de Brigitte restent ambigus, quoique moins que chez Frédérique. Les troubles qu'elle ressentait chez lui étaient très certainement dû à leur relation faussée, en particulier cette angoissante sensation de saleté cachée ou d'horreur pouvant sortir de sous la terre. D'autres problèmes encore dans l'esprit de Brigitte restent à dissiper. Et puis, elle se passerait bien de rêver presque chaque nuit qu'elle retourne vivre avec Frédérique... Pourquoi? Sans doute, ce qu'elle croyait vivre avec cet homme était une image de la véritable vie à laquelle elle aspire. De voir cette image se dérober a été un choc... Et elle rêve de retrouver, non pas Frédérique personnellement, mais la chaleur vibrante de la communion profonde avec un autre être...

Brigitte a disposé les deux tableaux planétaires au mur du sanctuaire. Souvent elle les contemple, tentant en vain de percer le mystère qu'ils recouvrent.

La planète de Brigitte? Eolia? Aeoliah? Elle écoute cette musique, contemple, mais les deux astres restent muets. Une nuit, pourtant...

(Musique: LOGOS, La Lune des Sages: Altaïr) Brigitte rêve. Elle flotte, incorporelle, simple point de conscience observatrice. La petite planète grise est devant elle. Un peu plus loin flotte un vaste globe bleu, uni, impénétrable. Vu d'ici, l'étoile jaune est à peine visible, petite tache ternie par le temps.

Maintenant commence un formidable travelling. L'astre gris grossit, grossit... Déjà vu, mais toujours aussi puissamment émouvant... La vue de l'espace devient paysage, la vaste croix jaune est là, le coeur rose en son centre grossit, la pyramide devient visible... Toujours avec une lenteur théâtrale, elle s'immobilise à proximité de l'impossible construction, qui ne doit pas faire vingt mètres de haut. Tout autour, des traces, comme des déblais...

Soudain un monticule s'agite. La neige jaunâtre s'entrouvre, s'écarte. Une forme gelée émerge, rampe, se dégage...

Un hurlement ultrasonore pulvérise la dernière croûte de givre, qui rejaillit de part et d'autres, retombant en un gracieux ralenti à plusieurs dizaines de mètres, sans faire de volutes de poussière, faute d'air.

L'objet paraît, neuf et simple comme un jouet d'enfant: un cylindre jaune vif, aux bouts arrondis, monté sur des chenillettes rouges carénées. Devant un soc également rouge. Aucune trace apparente de moteur, de cabine, ni même de caméra ou de détecteur d'aucune sorte sur cet engin qui ne fait pas plus d'un mètre de long.

Le petit buldozer-robot s'est éveillé d'un long sommeil, alerté par quel signal inconnu? A quelle besogne s'attelle t-il? Sans tarder, le voilà qui pousse diligemment devant lui des pelletées de glace, et les rassemble au pied de l'édifice. Sans doute aménage t-il une rampe d'accès à la porte scellée que Brigitte remarque seulement à ce moment, sur le flanc de la pyramide, à quelques mètres du sol.

Dire que Brigitte se réveille alors émue, le coeur battant, serait un piètre euphémisme. Il fait plein Soleil, mais un étrange silence règne. Quelle heure est-il donc? Pourquoi s'est elle éveillée si tard? Le réveil marque deux heures quinze. Du matin... Ce qu'elle avait pris pour le Soleil disparaît soudain, et l'obscurité de la nuit reprend ses droits.

Curieusement elle se rendort aussitôt, si bien que le matin au lever elle se demande si l'étrange lumière n'était pas qu'un rêve de plus...

Brigitte maintenant ne s'étonne plus de rien. La méditation intensive y fait sans doute beaucoup, mais au point où elle en est, ce ne sont pas des appels de phares venus du ciel qui vont rajouter au mystère.

Il faut bien se rendre compte de l'état de conscience où elle se trouve. Elle est de plein pied avec le mystère. Elle est pénétrée de la conscience aiguë d'une réalité subtile, mais essentiellement plus authentique que les apparences de la vie quotidienne. De puissantes forces agissent et voyagent dans l'univers. Quelque part un rôle l'attend. Des éléments qu'elle ne connaît pas se mettent en place. On lui fait signe: est-elle prête?

En quoi consistera son rôle? Quels gestes devra t-elle accomplir? Si on ne lui dit rien, serait-ce parce qu'on n'attend pas d'elle une action particulière, mais simplement d'être elle-même, d'être en Harmonie, quand le moment sera venu?

Par moments elle se sent puissamment épaulée.

Mais à d'autres, humainement, elle doute.

Les rêves du petit robot jaune reviennent plusieurs fois, mais sans cette puissante sensation de réalité. Une nuit, Brigitte est sur la rampe, qui s'édifie petit à petit. Le robot arrive... et s'arrête devant elle. Il en émane comme une conscience, une salutation. Ce qu'elle pensait être un robot est-il bien une mécanique comme celles de la Terre? Ce qu'elle pensait être un rêve est-il bien un rêve?

En tout cas elle n'est toujours pas plus avancée sur la signification de tout cela. Qu'y a t-il dans la pyramide? Où sont ces deux astres? Quels rapports ont-ils avec sa destinée? En quoi consiste sa mission? Qui sont les douces et puissantes présences qu'elle ressent parfois autour d'elle?

Un soir c'est particulièrement net. Elle vient de se coucher et pense à tout autre chose. Elle est comme interpellée gentiment. Elle le sent. C'est vraiment une présence, comme si quelqu'un se tenait juste à côté d'elle! Surprise d'une telle familiarité pour une entité mystique, Brigitte se met en méditation. Bien sûr elle ne capte rien avec ses sens, mais dans son coeur, dans son âme elle ressent. Elle tente de capter une image. Une lumière d'un violet extrêmement intense l'inonde. L'aura... Elle scintille entre l'indigo et le pourpre les plus profonds, une féerie intense, une pureté, une profondeur sidérale...

Cette puissante et ineffable sensation se maintient en elle tous les jours suivants, ne baissant que progressivement.

Ah qu'elle aimerait se confier! Mais à qui? Elle a coupé les liens avec tout le monde. Seuls son oncle, et plus rarement ses parents lui rendent visite. Un moment elle avait caressé l'espoir que ces personnes admettent son but, son idéal, même sans partager ses expériences. Au moins, elle n'est pas en conflit avec sa famille, qui semble lui vouer une amitié aimable. Ils ne la contredisent pas, lui rendent volontiers service.

Mais cette amitié se montre vite ambiguë. Insidieusement, son père et parfois même l'oncle parlent de son sanctuaire et de sa pratique végétarienne comme des caprices qu'il sera bientôt temps d'arrêter. De la part de l'oncle, c'est sans doute par effet perroquet, mais son père semble avoir une idée derrière la tête. Il lui rend visite sans prévenir, pour mille prétextes, furète dans les chambres, et toujours recherche précisément ces discutions que Brigitte préférerait éviter. Elle le trouve même une fois dans le sanctuaire, et doit se fâcher pour qu'il promette de ne plus jamais y entrer!

Peut-être l'oncle un peu spirite aurait-il été réceptif à certaines des choses qu'elle lui a dites, mais si son père repasse derrière elle pour démolir ce travail, il vaut sans doute mieux ne pas continuer... Ah quand donc ces humains seront-ils clairs et simples? Quand donc se souviendront-ils le lendemain de ce qu'ils ont décidé la veille?

Comme beaucoup d'autres humains, son oncle s'éveille par sursauts, se rendort pour quelques années, progresse par petites étapes... Quant à son père, ses rares crises de Sensibilité ne lui sont guère profitables: son âme est encore bien trop faible pour pouvoir stabiliser cet état, ou même seulement en comprendre la valeur.

Que les journées sont longues, quand on n'a pas une occupation précise!

Ses aménagements terminés, le jardin prêt, Brigitte n'arrive pas à remplir son temps avec la peinture. Pas question non plus de rester assis en lotus toute la journée. Le jardin est tout semé. Et les petits chemins alentour n'ont déjà plus rien à lui faire découvrir.

Certes sa vie mystique est intense, en ce moment. Mais plus concrètement il manque quelque chose. Un but à quoi consacrer les énergies qui bouillonnent en elle.

Elle a la sensation d'être coupée du monde. Personne ne sait ce qui se passe, personne avec qui partager. Le monde continue sans elle, vers le meilleur ou vers le pire. Elle tourne à plein régime, mais elle est débrayée.

Brigitte a tout ce qu'il faut pour être heureuse. Ou presque.

Elle s'ennuie.

Il lui faudrait être utile à quelque chose.

Elle aspire à....

CHAPITRE 15

* RENCONTRE *

(sommaire)

Les promenades en vaisseau se font moins fréquentes. Les éolis ne sont pas des gens de l'espace, rien ne vaut pour eux ce bon vieux ciel bleu au-dessus de leur tête et la terre toute chaude de soleil sous leurs pieds.

Yanathor a atteint son but: les éolis se sentent à leur aise dans les immatériels vaisseaux cosmiques. Ils savent rester alignés sur la bonne vibration suffisamment longtemps et suffisamment sérieusement pour ne pas nécessiter de surveillance particulière, pour que l'on puisse les laisser responsables d'eux mêmes. Leurs pensées au sujet de la conduite ne dévient pas anarchiquement, leur esprit de groupe est cohérent, leurs sentiments toujours beaux. Aucun risque de perturber le subtil égrégore dont le vaisseau est constitué, illusion de solidité, pensée rendue tangible.

Savez-vous ce qui arrive, si à bord d'un de ces engins vous avez peur de quelque chose? L'égrégore, dévoué à l'extrême, se mettra en quatre pour que cette chose arrive. Et si on a un esprit conflictuel? Il s'efforcera par tous ses moyens de nous contredire. A éviter, vu ceux dont il dispose... Il vaut infiniment mieux maîtriser ses sentiments. Seuls de rares Terriens suffisamment réalisés pourraient monter dans ces véhicules sans surveillance spéciale. Quant à en construire...

Et si des Terriens découvraient comment construire de tels vaisseaux? Peu probable, il faut déjà être sérieusement épanoui spirituellement. Et si cela arrivait, les Gardiens Cosmiques veillent: empêcher un usage inconsidéré de ces forces est explicitement dans leurs attributions. Aucun Terrien ne sera jamais autorisé à utiliser ce moyen pour exploiter ou asservir d'autres êtres, et même pas à des fins commerciales.

Ozoard, Orzeilla et d'autres éolis d'Irizdar sont restés au village. Il y a toujours des maisons vacantes dans un village éoli, et n'importe quel visiteur peut se trouver un chez lui en deux minutes.

Les éolis qui ont vécu cette période en gardent un souvenir ému.

Ozoard et Orzeilla travaillent aux jardins comme tous les autres éolis, une fois n'est pas coutume. Mais comment ils travaillent! Lui a toujours quelque histoire extraordinaire à raconter, qui captive son auditoire. Il se met sur une des placettes où l'on coud, trie du joli coton, pile quelque boisson ou ingrédient de peinture. Et il raconte! Et on le questionne, et il continue! Le rythme du travail ne faiblit pas pour autant, bien au contraire. Les éolis sont comme ça.

Orzeilla, elle, préfère le jardin. Elle chante presque tout le temps, et c'est un régal. Il faut dire qu'elle a une voix vraiment extraordinaire, peu d'éolines pourraient se comparer à elle sur ce plan. Et puis il faut voir comment elle pioche...

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une vue superficielle, les éolis ont tous des personnalités très différentes et bien affirmées. Telle éoline a des cheveux extraordinaires, telle autre une voix de rêve, telle autre encore une gentillesse hors du commun... Pourtant, chaque éoli, chaque éoline préfère toujours sa compagne ou son compagnon, qui pour lui ou elle est vraiment l'être le plus extraordinaire qu'il ou elle puisse désirer. C'est beau, n'est-ce pas?

Comme souvent, Anthelme, Elnadjine, Nellio, Liouna et Algénio sont ensemble, cette fois avec Sélina et Sélinao. Ils cousent une série de rideaux, pour les portes des maisons. Ce sont des vrais rideaux, avec des anneaux et des ficelles pour les tirer, faits d'une sorte de chanvre dont il existe aussi une étonnante variété de couleurs et de nuances. Ils servent à empêcher la fraîcheur des heures nocturnes de pénétrer dans les maisons, car les portes n'ont pas de vantaux. Pourquoi en auraient-elles?

Ils s'amusent comme des petits fous à faire ces rideaux, sur un métier à tisser spécial, juste assez grand, qui permet des plages de couleurs différentes se fondant l'une dans l'autre en dégradés. Pour cela ils filent les fils de chaîne juste au moment de s'en servir, en mélangeant les variétés de chanvre (ou de coton) de deux couleurs différentes dans le même fil. Cela leur permet d'obtenir toutes les nuances, mais demande une sacrée coordination entre les participants, et un puissant sens de l'appréciation des teintes! Le résultat est un rideau exhibant des bandes floues du plus délicieux effet, tissé d'une seule pièce, au goût de chacun. Le métier à tisser les rideaux n'a pas de peigne, aussi les bandes sont délicieusement irrégulières, et ce tissu translucide laisse passer juste ce qu'il faut d'air. Les fils de trame en excès, après un noeud de terminaison, restent à pendre en franges.

Ils y ajoutent des anneaux en osier, et parfois des ficelles avec d'énormes glands de fil ou d'invraisemblables touftoufs bariolés. Qu'est-ce qu'on rigole à coudre les rideaux! On n'oserait pas entrer dans la maison qui sert de mercerie! Une vraie caverne d'Ali Baba. Toute une passementerie délirante et exubérante à souhait, illuminée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il y en a partout qui pendent, aux murs, au plafond. On s'y tordrait de rire. Non pas que les éolis l'aient fait exprès: chaque ornement, seul, est joli ou poétique, toujours harmonieux. Mais leur accumulation tourne au gag. Ils ne l'ont pas fait exprès, mais ils l'ont bien remarqué, allez... Dans la mercerie également des paniers à ouvrage vous tendent les bras, que l'on emmène pour travailler au soleil, pour les ramener ensuite. Plus bien sûr tous les rouleaux de tissu, de fil, les rubans, etc... Faites-vous la robe de vos rêves...

Nos amis donc sont au soleil, sur une des placettes du village, parmi les rideaux. Juste à côté des oiseaux rouges roucoulent, dans un nid à même le sol. Un peu plus loin, une éoline chante. C'est Chéryline, elle chante tout le temps de sa douce et belle voix, accompagnée de la flûte douce de son compagnon, deux maisons plus loin. Un petit groupe est affairé à repiquer des fleurs, entre deux maisons-potiron, et l'on entend de temps à autres de petits rires frais ou des bisous.

C'est le milieu de l'après-midi, le Soleil du Bonheur resplendit, comme à l'accoutumée. Sélina et Sélinao sont un couple très uni, très doux, parlant peu et rayonnant une gentille joie de vivre. Ils vont assidûment au secourisme des âmes, mais ils n'en parlent jamais.

«Mmmmh Elnadjine, ma tendre aimée, Que tes cheveux sont beaux...

- Ah! Euh, oui, mon chéri gentil, répond t-elle, toujours troublée par ce compliment.

- Qu'est-ce qu'ils sont longs, et soyeux, et doux...

- Mmmmoui, se tortille t-elle en rougissant. Et Elnadjine qui rougit, c'est très joli!

- Qu'est ce qu'ils... Regarde: comme ça ils font un super touftouf à rideau.

- OOOOh!»

Tous rient de cette facétie typiquement Anthelmesque, pendant qu'il reçoit un touftouf sur le nez. Une bataille de touftoufs? Quelle ambiance agréable! Quel bel après-midi!

Pendant une minute ou deux, on entend Ozoard déclamer à un groupe qui le suit, sur un chemin des environs. Des rires clochette lui répondent. Quel sacré numéro, cet Ozoard. Le grand jeu, avec lui, c'est de trouver tous les calembours auxquels il n'a pas pensé: Ça lui en bouche toujours un coin, pendant une minute ou deux.

«A propos, on n'a pas vu Adénankar depuis plusieurs jours, il me semble.

Liouna répond: On est en train de préparer quelque chose, avec Yanathor.»

Aussitôt les curiosités s'éveillent.

«Il a voulu que l'on fasse une équipe. Je crois qu'il a une idée, peut-être d'aller sur la Terre dans un vaisseau.»

A ces mots toutes les aiguilles s'immobilisent.

«Il a tenu à ce que peu de monde le sache, sans doute pour ne pas éveiller trop d'émotions. En tout cas c'est pour très bientôt. La nuit prochaine, sans doute. Moi j'irai, Adénankar et Milarêva aussi, bien sûr, avec Astéron et Dulcine d'Irizdar. Peut-être en inviteront-ils d'autres, parmi nous, au dernier moment. Cette nuit, on a rendez-vous sur l'arbre d'Adénankar, pour faire un cercle de méditation.»

Le travail reprend en silence. Tous comprennent ce que cela signifie: ils vont sans doute voir Aurora, peut-être prendre contact avec elle. Comment exactement, et jusqu'à quel point? Seul Yanathor sait. En tout cas un événement crucial et irréversible est imminent.

La nuit, comme prévu, Algénio voit Liouna se lever et sortir discrètement. Ah! Comme il aimerait l'accompagner! Mais ce qui est dit est dit. Il ne bouge pas, bien que son petit coeur fasse le tambour.

Plus tard, à son retour, il ne peut s'empêcher de la questionner.

«Oui, mon aimé. Tout va bien. C'est pour la nuit prochaine, et sans doute il y aura de la place pour d'autres que nous.»

La nuit suivante, à leur grande surprise, Elnadjine et Anthelme, et Algénio sont invités. A leur plus grande surprise encore, Sélina et Sélinao voient arriver la blanche fée Milarêva, qui leur demande de les suivre, pour faire un contrepoids de Sérénité.

Frissonnant dans l'air frais de la nuit, parmi les derniers chants des grillons et les odeurs de foin humide, ils se dirigent vers le camp des Gardiens, que l'on repère facilement par la lumière bleue qui en émane au-dessus des frondaisons. Comme les fleurs-lumière ne poussent pas dans les arbres, ces derniers forment généralement des masses noires dans la nuit: le signal ne s'en voit que mieux.

Ce n'est pas le petit dôme de camping qui les attend. Ce dernier est bien là, immobile dans son coin. Mais la lumière provient d'une vaste sphère luminescente, ou plutôt un oeuf, bleu et lisse, de la taille d'une maison (terrienne) Du bas de cet ovoïde émane un faisceau vertical, blanc comme le jour, où scintillent et volettent des constellations d'insectes nocturnes. Yanathor, Ellebon et Auranaïa sont là, plus deux autres silhouettes bleues.

L'atmosphère est une joyeuse tension, une surexcitation contenue, à la fois agréable et grave. Yanathor chuchote des directives, les autres lui répondent dans leur langue incompréhensible mais si belle. Les éolis se sont posés sur la branche horizontale d'un arbre proche, à peine visibles dans l'obscurité. Il y a même Nellio, la douce Milarêva à ses côtés. Ah ils ont fait du bon travail, les Gardiens.

Les deux inconnus montent dans le vaisseau, comme aspirés par le faisceau de lumière. Yanathor s'approche des éolis, la main tendue en un geste dynamique et joyeux.

«Venez!»

Tout frissonnant d'une délicieuse émotion, ils s'envolent vers l'orifice inférieur du vaisseau, d'où émane cette intense lumière blanche, comme un rayon se soleil. Le coeur de Nellio cogne dans sa poitrine. Que pense t-il en cet instant?

Ils traversent un ballet scintillant d'insectes de la nuit, attirés par la lumière, et entrent, suivis aussitôt par les trois Gardiens.

Les voici dans une pièce circulaire, comme celles de leurs maisons. Les murs sont d'un bleu à la fois clair et profond, à la fois mat et irradiant de l'intérieur. Cet éclairage uniforme élimine presque toutes les ombres. Des sortes d'étagères et d'autres structures inconnues couvrent presque tous les murs. Au plafond s'arrondit une grosse lentille d'où émane le faisceau porteur. Il s'éteint en même temps que se ferme l'écoutille au sol.

Un peu du parfum de la nuit est entré avec eux.

Il règne ici une qualité de silence douce, chaleureuse et complice, un effluve de gentillesse, plus un parfum, subtil, mais qu'aucune accoutumance ne nous laisse oublier.

Voici les deux nouveaux Gardiens qu'ils ne connaissent pas. Yanathor les présente: «Orgon et Yerda. Nous sommes dans leur vaisseau de patrouille qui est aussi leur maison.»

Orgon est vêtu de bleu foncé, comme Adénankar, d'une robe à larges manches où courent des grecques dorées. Ses cheveux et sa barbe noirs, frisés, très fournis, lui confèrent un rayonnement de puissance, contrastant vivement avec la Douceur de son regard et la chaleur de son sourire. Plus encore que Yanathor, il a la peau intensément bleue.

Yerda a la peau plus claire, bleu ciel, et les cheveux presque blancs, irisés d'un soupçon de mauve, qui lui arrivent à peine sur les tempes. Sa robe ne descend qu'au tiers des cuisses, ce qui ne manque pas d'étonner les éolis. Elle semble frêle et menue à côté d'Orgon.

La robe turquoise de Yerda et celle indigo d'Auranaïa semblent toutes deux faites de pure lumière, en une féerie scintillante. Auranaïa arbore des étoiles et constellations magenta, violettes et bleues, Yerda seulement un bleu turquoise uni mais très lumineux.

Yanathor est ce soir vêtu d'un collant uni, d'une seule pièce, et le blond Ellebon de sa longue robe bleue qui lui donne un peu l'air d'un druide.

Que de bleus! Et Liouna, Algénio et Nellio, Anthelme et Adénankar, plus encore Dulcine. Heureusement, Milarêva est en blanc, Elnadjine couleur pêche, Astéron, Sélina et Sélinao en orange. Les insignes jaunes et roses des éolis semblent briller par contraste... Quelle belle équipe prend ce soir la route des étoiles!

Orgon salue délicatement les éolis, posés sur une petite table préparée à leur intention.

«Bienvenue à bord de notre vaisseau-maison, amis d'Aéoliah.

- Bienvenue dans notre aura» renchérit Yerda.

Elle n'avait pas besoin de préciser avec des mots: Dès l'abord ils se sont sentis ici en toute amitié, en toute Paix. La voix de Yerda (qu'ils n'entendront plus de toute cette nuit) contraste singulièrement avec son apparence menue. Elle doit bien valoir Orgon, question puissance.

Sur la paroi, une ouverture donne sur une sorte de ciel indigo: une porte. Orgon fait signe de les suivre, s'engage dans le passage avec Yerda. Les éolis, avec les trois autres Gardiens derrière eux, s'envolent, franchissant en hésitant cet huis magique. Le ciel indigo se dissipe pour faire place à une seconde pièce circulaire, plus vaste, toute en nuances de bleu, entourée de banquettes et de placards figurés seulement par une coloration particulière du mur à cet endroit. Un grand lit rond occupe le milieu de la pièce, ce qui le place également au centre géométrique du vaisseau. Sur une tablette attend une corbeille de fruits d'Aéoliah, décorée de feuilles, sans doute récoltés exprès pour les éolis.

Le vaste plafond dôme de cette pièce irradie lui aussi un bleu iridescent. Les banquettes et le lit sont juste plus mats. Le dessus du lit (ou du moins ce qui a l'air d'en être un) est flou, sans trace de literie ni de tissu. Le sol outremer est également flou, comme un tapis de brume. Ce lieu est d'une grande beauté, seulement par la noblesse de ses «matériaux», par la pureté de ses formes harmonieuses et douces, qu'aucun ornement, aucun détail ne viennent surcharger. Cette pièce tellement nette semble neuve, inhabitée, et pourtant, quelle Paix, quelle chaleur intime, et aussi quel mystère émanent de ces indigos frémissant de lumière intérieure...

De la porte par où ils sont rentrés, il ne reste, ici aussi, qu'une portion de ciel bleu, sorte de rideau immatériel. Une autre similaire s'ouvre dans le mur d'en face. La voici qui palpite à son tour d'un violet surnaturel. Toujours précédés d'Orgon, ils s'y engagent encore une fois, dans un silence quasi-total: le sol ne renvoie pas le bruit des pas, et même les habits des Gardiens ne froufroutent pas, seulement un peu les ailes des éolis, qui poussent de temps à autres des exclamations intimidées.

Les voici cette fois dans une troisième pièce, qui paraît d'abord obscure. En fait le plafond en est une sorte de verrière, un dôme transparent d'un seul tenant, formant le sommet du vaisseau. C'est pratiquement comme s'ils étaient là dehors dans la nuit, ils sentent même le feuillage humide à l'entour! Les arbres renvoient toujours la luminescence bleue, éclairant les personnes et la pièce d'une lueur mystérieuse.

Cette «terrasse» est entourée d'une banquette. Au centre attendent des tables, portant de petits dômes, comme des sortes d'écrans, pour le moment tous d'un outremer profond.

«Notre salle de travail, présente Orgon. Dès que vous êtes prêts, nous pouvons décoller».

Ils échangent quelques mots entre eux.

«Un instant, coupe Anthelme.

- Oui, s'enquiers Yanathor.

- Il y a un truc que je ne comprend pas. Les trois pièces sont à l'horizontale, et nous voici en haut du vaisseau. Que s'est-il passé?

- Qu'y a t-il de curieux à cela? Ah oui: Tu as raison Anthelme. En fait les trois pièces sont superposées à l'intérieur du vaisseau. C'est en franchissant les portes que l'on monte ou descend d'un étage sans s'en rendre compte.

- Comment cela est-il possible?

- Tout simplement, rappelle toi. Chaque pièce à l'intérieur du vaisseau est un morceau d'espace isolé, totalement indépendant du reste de l'univers, sans aucune connexion physique avec quoi que ce soit d'autre. Par rapport à l'extérieur elles ne sont nulle part. Il est facile alors de les brancher ensemble comme on veut, par exemple quand on franchit une porte. Il n'y a jamais de coursives ni d'escaliers dans les vaisseaux. Si tel est ton désir, en retraversant la porte tu peux «descendre» directement à la pièce du bas, sans passer par celle du milieu. C'est difficile à se représenter, pour un mental éoli, mais c'est bien pratique.

- C'est que c'est un défi à la géométrie.

- Pas du tout. C'est tout à fait la géométrie euclidienne ordinaire de cet univers, mais appliquée à des portions d'espace limitées dont on peut modifier les connexions mutuelles selon notre désir. On peut concrétiser des paradoxes comme l'Escalier d'Escher, le Ruban de Moëbius en trois dimensions, et des trucs encore plus trapus comme l'inversion d'une dimension d'espace et de temps, ou des espaces courbes, comme dans certains de nos vaisseaux. Mais nous ne montrons pas ces choses à des êtres dont le système moteur-sensoriel ne leur permettrait pas d'y être à l'aise.

- Mouais» conclut Anthelme, encore plus étourdi que ses amis par l'architecture à la fois logique et paradoxale de l'intérieur des vaisseaux.

«J'ai comme idée que c'est pas demain la veille que tu nous les montreras» conclut philosophiquement Sélina.

«Et si on met l'autre côté de la porte en connexion avec un trou noir?

- Ça ferait un chouette d'aspirateur» rit Yanathor. Il reprend sa guidance:

«Amis éolis, nous pourrions nous visualiser déjà arrivés sur la Terre, sans traverser l'espace entre elle et ici. Mais je suppose que vous aimerez le spectacle du voyage?

- Oh oui, bien sûr!»

Sans un mot, les Gardiens se disposent autour de la pièce et s'assoient en lotus, sur des poufs ornés d'une rosace. Seul Yanathor reste à côté des éolis qui se sont posés sur une des consoles.

A peine le silence s'est-il établi que le vaisseau glisse vers les cieux, dans un calme et une Douceur infinis... Les arbres cessent de refléter sa lumière et la merveilleuse nuit Aéolienne reprend tous ses droits.

Au firmament les constellations scintillent, avec l'anneau d'or que la nuit commence à manger, vers l'Est. Au sol brillent les vitraux des fleurs-lumière, fantastique féerie de couleurs et de formes...

Au-dessous d'eux se déploie l'étourdissant panorama nocturne d'Aéoliah. Les montagnes et les forêts se découpent en noir sur un fond rutilant de couleurs veloutées, chamarré de joyaux.

Le lac turquoise où se jette la rivière d'Irizdar est tout illuminé de la même couleur; le somptueux tapis de l'Amazone Aéolienne, incrusté de rubis, d'émeraudes, de topazes, d'améthystes de lumière, se déroule à perte de vue, vers un horizon qui semble une aube bleue. Du côté des montagnes se dévoilent successivement des vallées d'or, de saphir ou de braise.

Soudain l'horizon à l'Ouest (côté montagnes) se fend d'un éclair rose, s'illumine de mauve, d'or, puis le Soleil jaillit, flamboyant, triomphant: Ils ont rattrapé le coucher du Soleil!

Mais ils sont déjà si hauts que le ciel est noir, criblé d'étoiles malgré le Soleil fulgurant. Le limbe bleu de la planète s'arrondit, s'étend à l'Ouest, devient croissant.

Puis le mouvement se fige. Ils sont juste contre l'anneau. Il semble à quelques dizaines de mètres d'eux, bien qu'il soit en réalité immense. (Près de mille kilomètres de large. Mais il est très ténu, en fait, et n'est visible pour les éolis au sol que parce qu'ils le regardent par la tranche.) C'est, vu d'ici, un ouragan palpitant de poussière dorée. Le vaisseau en prend le mouvement et suit le jet qui semble onduler, se ruer comme la croupe d'un animal au grand galop, comme le flot impétueux d'une rivière. Il est formé de poussières et de graviers, plus de la grenaille de fer qui fait parfois de belles volutes lors des orages magnétiques. Alors la rapide rotation de l'anneau en orbite est facilement discernable du sol. (Un détail de l'anneau traverserait l'image de la Lune en cinq secondes environ. Il fait un tour complet en deux heures trois quarts, fonçant sur son orbite à 31 300 kilomètres à l'heure, culminant à 5200 km au-dessus du sol. Calculez le diamètre et la densité d'Aéoliah!)

Présentement, le vaste flux est régulier, et il se précipite vers un point où il semble disparaître, absorbé dans l'ombre de la planète.

Même Yanathor semble absorbé dans la contemplation de ce fascinant spectacle.

«C'est super, mais c'est encore plus beau en astral, commente Elnadjine.»

Yanathor la regarde, un peu surpris. Il hoche la tête, et le plafond-dôme transparent se met à montrer... l'astral.

Anthelme ne questionne pas Yanathor sur ce nouveau prodige: il comprend que «la portion d'espace isolée à l'intérieur du vaisseau», comme dirait son guide, peut «être mise en rapport avec n'importe quel point de l'univers, ou avec un autre univers, donc montrer tout ce que l'on veut, d'autres univers, l'astral, les terres pures de paradis, et même le rêve de quelqu'un qui dort.» Bon.

C'est effectivement encore plus beau en astral! Imaginez des millions d'éolis partant et revenant constamment sur leur planète, s'arrêtant là pour l'admirer. Leurs auras, multipliées à l'infini, s'enrichissent d'égrégores de groupes, parfois de véritables soleils multicolores, des feux d'artifices vifs ou tranquilles, joyeux et merveilleux!

Mais non content de traduire en lumière et en images visibles à l'oeil les réalités abstraites de l'astral, le dôme rend aussi sensible leur véritable nature: un merveilleux bouquet de sentiments, de joies et d'enthousiasmes, de plaisir et de tendresse, un immense brouhaha poétique d'interpellations et de pensées vivantes!

Le merveilleux vaisseau des Gardiens est bien plus qu'un simple moyen de transport, c'est une véritable porte inter-dimentionelle, capable d'interconnecter entre eux les plans les plus étranges et les plus opposés. N'oubliez pas, amis lecteurs, que le mot «Kosmos» ne désigne pas tant le froid vide interstellaire que l'Ordre de l'univers, et l'ensemble des Lois qui régissent l'organisation et la manifestation de tout ce qui existe, et en particulier les Lois de la vie, jusqu'à ce que nous appelons le Bien et le mal. Anthelme comprend alors la véritable nature du corps des Gardiens: il n'est pas de matière pure, ni de pensée pure, il n'appartient à aucun plan particulier et peut vivre dans n'importe lequel, dans un univers de pensée, dans un univers matériel, quelles qu'en soient les propriétés. Yanathor pourrait aussi bien débarquer sur une planète à la suffocante atmosphère de chlore, et y inspirer la vie et le prana avec le même délice que ses indigènes! Il pourrait vivre et s'exprimer dans les terres pures, dans l'astral où les formes des corps sont des images-traduction des désirs, et même apparaître dans nos rêves. Cela est une chose bien étrange, amis lecteurs, qui peut se produire si nous sommes suffisamment sincères dans notre quête de la vérité: nous rêvons de grands êtres ou d'anges, et ce peut être réellement eux, qui se manifestent à nous, objectivement, par ce moyen.

Yanathor pourrait aussi bien vivre sans apparence du tout, et il n'en prend une que pour être accessible aux êtres qu'il veut contacter. Oui, mais... Pourquoi mange t-il, alors? Pourquoi un lit dans le vaisseau? Personne n'a jamais vu un Gardien Cosmique dormir. Anthelme se rend bien compte que beaucoup de choses lui échappent encore. Les Chevaliers Cosmiques ne se laisseront pas prendre si facilement tous leurs mystères.

Doucement Aéoliah s'éloigne, croissant bleu sur fond d'étoiles, avec près du pôle une tache blanche: les nuages qui couvrent cet endroit une grande partie du temps.

Le Soleil même d'Aéoliah diminue, pâlit, devient une étoile parmi les autres... Le vaisseau a depuis longtemps déjà dépassé la vitesse de la lumière, sans difficulté particulière, puisqu'ils ne «sont pas là». En tout cas les effets Doppler et Einstein qui en résultent sont parfaitement compensés par le dôme pour montrer une image compréhensible à leur pensée.

Dans l'obscurité sidérale de l'Infini, les étoiles proches commencent à glisser, par perspective... O instant puissant: les constellations familières s'animent, s'entrouvrent... Une escarbille fulgurante passe sur leur gauche: ils ont doublé la première étoile... D'autres lui succèdent. Bientôt ils traversent une nuée de points incandescents, certains fugaces leur sautent dessus vivement, d'autres plus puissants mais plus lointains dérivent lentement sur les côtés, et toujours le formidable spectacle des constellations qui se déploient de plus en plus vite! Le mouvement s'accélère, devient une pluie continue de traits de feu, parfois éblouissants: autant de soleils, autant de mondes!

La merveilleuse averse dure un moment, puis va en faiblissant: ils sont sortis du bulbe de leur galaxie, mais à l'avant un long serpent d'étoiles et de braises enfle à leur approche: un bras spiral, plein d'étoiles géantes et de nuages galactiques ionisés par leurs feux, un déluge qui les enveloppe soudain et passe comme une bourrasque d'ouragan incandescent, dans le silence le plus complet.

Le dôme-verrière amplifie maintenant la lumière qui émane des galaxies. Derrière, celle d'Aéoliah, vue par la tranche, est déjà une spirale de belle taille, au bulbe important. Dans ce splendide halo doré, comment discerner maintenant leur soleil parmi ces dizaines de milliards d'étoiles?

Le groupe local apparaît dans son ensemble, derrière eux, se contractant avec l'avance rapide du vaisseau. Il y a bien une demi-douzaine de spirales, une ribambelle de petites elliptiques, et une géante, toute jaune comme une auréole de soleil, celle du quasar, au centre de l'amas. A leur extraordinaire vitesse, le temps semble maintenant reculer pour ces galaxies: médusés, nos amis peuvent distinctement voir les bras spiraux scintiller comme des feux d'artifices: la vie et la mort des milliers d'étoiles géantes qui s'y forment et y meurent. Presque ils verraient la rotation des bras, à l'envers!

Mais déjà ils vont trop vite: d'autres galaxies, d'autres groupes défilent sur les côtés, et le vaisseau poursuit sa formidable accélération: c'est maintenant une averse de galaxies défilant si vite que tout repère de distance est bientôt aboli. Sans doute sont-ils déjà bien plus loin que l'horizon cosmologique.

Les éolis stupéfaits se regardent, contemplent la pièce et les Gardiens, qui eux-mêmes les observent en souriant. Quel contraste entre la sauvage ruée dehors et la douce et chaude amitié qui règne ici! Elnadjine a enlacé Anthelme de ses bras. Tout est silence feutré, douce complicité. Auranaïa, absorbée, laisse rayonner doucement sa palpitante féerie. Ellebon et Orgon sont concentrés et détendus à la fois. Yerda semble menue dans son coin, mais son sourire est souverain.

Dehors se rue l'inconcevable élan de trillards de mondes, un embrasement de fulgurations dorées ou bleutées, avec un sourd grondement, parfaitement perceptible, comme le fracas d'une roche que l'on traîne: le dôme retransmet en sons les irrégularités gravitationnelles de l'espace qu'ils traversent à si folle allure, et le vaisseau frémit sur ces cahots de l'univers. Les lointains semblent papilloter, eux aussi, comme vus à travers la surface mouvante d'un liquide.

Yanathor est assis, le visage calme, détendu, neutre. Pourtant en ce grave moment toute la formidable puissance des Gardiens étreint les éolis d'une poignante émotion. Une formidable puissance irrévocablement au service du Bien, de la gentillesse, du sourire...

La course folle ralentit, se fige soudain.

Ils ont devant eux deux belles galaxies spirales, plus quelques autres plus petites. Comme ils s'approchent encore assez vite, le temps est toujours compressé et des éclairs de supernovae palpitent et scintillent dans les bras spiraux.

Comme ils s'approchent encore, l'une des deux galaxies emplit la moitié du ciel, et soudain une gerbe d'étoiles se rue à nouveau autour d'eux. Des nuages incandescents, roses, verts ou noirs glissent à leur côté: le bras spiral d'Orion. Le mouvement ralentit, se fige en un paysage de constellations que nous autres de la Terre connaissons bien.

Devant, une étoile parmi d'autres se détache, grossit, devient éblouissante... Notre Soleil! Quelle fascinante vision que cet imperceptible point de lumière devenant ainsi l'astre d'un monde!

Deux croissants émergent de cet océan de lumière, un petit sombre et un grand bleu. Le petit devient Lune, et le grand Terre, qu'ils voient à son dernier quartier. Ils l'abordent par le terminateur, c'est-à-dire la ligne où le Soleil se couche.

La Planète Bleue enfle à leur approche, ses réseaux et volutes de nuages se résolvent dans toute leur complexité.

La première terre visible est le Sahara, grande tache jaune qui se remarque de loin.

«Mais il a grandi! S'exclame Liouna atterrée.

- Oui, il a grandi, répond gravement Yanathor.

- Mais... Comment est-ce possible? Il y a eu de tels changements climatiques sur cette planète?

- Non, pas en si peu de temps. Il faut dire que ce sont les Terriens eux-mêmes qui produisent ces ravages. Vous savez que dans leur inconscience ils mangent... Qu'une pudeur nous retient de répéter. Alors il leur faut quantité de troupeaux, à qui ils font brouter intensivement toute la végétation, ne laissant même pas le temps aux herbes de faire des fleurs et des graines pour se perpétuer. Alors le désert avance... La sécheresse suit les moutons, car l'herbe et les arbres ne sont plus là pour réguler les précipitations. Cela dure depuis cinq mille ans, au rythme de deux cents mètres par an; mais depuis dix ou vingt ans cela s'accélère encore, un kilomètre par an et plus, car maintenant ils empoisonnent leur air en y faisant brûler quantité de pétrole et de charbon. Le gaz carbonique accentue l'effet de serre naturel, ce qui augmente encore la température et la sécheresse. Ils détruisent la forêt-mère chargée de régénérer l'air. Ils... Il ne leur reste que bien peu de temps pour apprendre à aimer et respecter leur planète.»

Les éolis sont sidérés d'une telle ignorance, ainsi poussée jusqu'au suicide. Certes nos amis secouristes des âmes connaissent mieux le mal que leurs amis du village; mais comment en auraient-ils soupçonné ainsi son étendue, ses dimensions de catastrophe planétaire?

«Ne peut-on le leur expliquer?

- Hem. C'est bien difficile, car ils n'acceptent que «leur vérité» et n'écoutent même pas leurs propres savants qui sonnent l'alarme depuis des décennies déjà.

- Mais vous, les Gardiens, vous avez les moyens de les en empêcher.

- Oui, tout à fait, mais ils diraient sans doute que c'est une agression extraterrestre. La lumière ne peut leur venir que d'eux-mêmes, et si la mort de leur planète est le prix qu'ils veulent payer pour apprendre la Sagesse, que veux-tu que l'on y fasse? C'est pourquoi nous devons nous contenter, à notre grand regret, d'être les Veilleurs Silencieux.

- Et s'ils cassent tout avant d'avoir pu achever leur évolution?

- Ceux de bonne volonté pourront facilement trouver d'autres planètes pour continuer à apprendre dans de bonnes conditions; mais ceux qui auront contribué à la destruction, que ce soit par leurs actes néfastes ou par leur passivité, devront attendre d'immenses durées de temps, des milliards d'années, ou plus encore, pour pouvoir retrouver un monde qui les accepte, et encore devront-ils sans doute se contenter de conditions douloureuses et difficiles.»

Ils comprennent alors toute la Beauté et l'ambiguïté de ce globe magnifique, où se joue cette si pathétique partie entre la conscience et le rien. Sans doute le terrible suspense durera jusqu'à la décision finale...

Ils sont maintenant dans l'aura de la Terre, et un malaise les prend. Mélange inextricable d'Espoir et d'angoisse, de joie et de terreur, dominé encore par cette torpeur atroce, poisseuse, indicible, qui émane de tous ceux qui pourraient faire quelque chose, mais qui ne font rien... Lumière et ténèbres inextricablement mêlées... Heureusement leur merveilleux vaisseau les isole immédiatement de ces vibrations délétères, car rapidement le subtil métabolisme vibratoire des éolis s'y détraquerait. La douce ambiance amicale et chaleureuse reprend sa souveraineté. Sans doute Yanathor leur a volontairement laissé goûter à l'aura terrestre, avant de prudemment les en protéger.

Sous eux, un continent se dessine, à moitié plongé dans la nuit. La Bretagne et l'Espagne exhibent encore quelques nimbus dorés de Soleil. Le terminateur traverse le Groenland, le Maroc, l'Afrique. Les villes de l'Allemagne et sa résille d'autoroutes scintillent sur fond d'outremer, plus loin dans le noir celles de la Pologne, de l'Autriche, de l'URSS. Les immenses torchères des champs pétrolifères d'Arabie palpitent à l'horizon, et au Nord ondulent les voiles mauves des aurores boréales, comme une mouvante forêt de lumière.

A nouveau les voilà tous envoûtés par ce formidable paysage, splendeur pathétique et enthousiasmante à la fois. Nellio surtout, on s'en doute, est fasciné par la vision de cette majestueuse planète où se trouve, quelque part, dans un corps qu'il ne connaît pas, son amour perdu.

L'immense carte d'Europe qui s'étale sous leurs yeux monte et grossit vers le vaisseau qui semble filer sur son erre, dans le calme le plus pur. Des réseaux de collines, de villages et de champs noyés de crépuscule se précisent en-dessous. L'horizon s'étire vers le haut, le ciel s'éclaircit, rosit à l'Ouest. C'est une belle soirée d'Hiver qui se finit dans un coin de la France.

Les éolis sont fascinés par ce monde étrange dont ils ne connaissent finalement pas grand-chose, même pas ceux qui y sont allés en astral, pour le secourisme des âmes. Que sont toutes ces puissantes lumières régulièrement espacées? Des maisons? Et ces lignes noires où filent des lucioles jaunes et rouges? Et ces étranges quadrillages verts et ocre, là où ils s'attendraient à trouver des prairies, des jardins, des forêts? Et ce nuage effilé comme une aiguille, qui suit une mouche scintillante?

Le vaisseau suit maintenant une trajectoire horizontale, au-dessus d'un paysage verdoyant et doux, coupé de temps à autres d'une rivière paresseuse, ou des feux d'une ville. Par endroits flânent des bancs de brume du soir, que les éolis voient mauve. Ils ralentissent toujours, descendant petit à petit. Les arbres sont maintenant visibles, les routes, d'étranges maisons carrées, le clocher d'un village, des champs. Puis ils s'arrêtent, à environ trois cents mètres de haut, près d'un village dont les maisons semblent gigantesques aux éolis. Ils sont totalement invisibles d'en bas, absolument indécelables au radar et même au lidar, invulnérables à quoi que ce soit, même à une explosion nucléaire.

«Nous sommes arrivés», dit simplement Yanathor.

«Peut-être allez-vous êtres un peu déçus, mais il est encore un peu tôt pour vous montrer à Aurora. Mais vous pourrez la regarder. Pour cela, il faut vous mettre dans ce dôme, sur la table. Il n'est transparent que de l'intérieur.»

Effectivement, les éolis sont un peu déçus, mais ils ne songent pas un instant à mettre en doute la parole du Justicier. Adénankar et Milarêva en tête, ils pénètrent dans le petit dôme, qui est effectivement transparent de l'intérieur. Il y a là des tapis et des poufs à leur taille, plus des fruits qu'ils ne songeront pas du tout à goûter.

La porte du petit dôme se referme. Puis se rouvre un instant sur une dernière facétie de Yanathor hilare: il rentre et ressort aussitôt, à la taille d'un éoli. Ah sacrées portes! Sacrée géométrie! Sacrés Gardiens!

* * *

Brigitte se promène encore à l'autre bout du village, dans un champ en pente d'où l'on a une belle vue. Le coucher de Soleil est beau, ce soir, plein de cirrus roses tournant au violet. Mais le coeur n'y est pas. Cela fait des mois qu'elle va voir le coucher de Soleil presque tous les soirs ensoleillés.

Brigitte s'ennuie.

Elle n'a aucun but, aucune activité. Bon, elle peint, se débrouille, envisage de passer à l'acrylique, pour faire des vrais tableaux d'un monde meilleur. Mais c'est lassant de peindre tout le temps!

Ses activités mystiques et spirituelles continuent, mais à un rythme plus doux, sans manifestations exubérantes. Sans doute a t-elle franchi un pas, qu'il s'agit maintenant de consolider.

Mais la véritable vie spirituelle se vit dans le monde, dans l'action. Son recul lui a permis de réaliser une étape, mais maintenant elle se sent isolée dans son petit coin de campagne où elle ne connaît personne. Il y a bien les oiseaux, les arbres, les herbes, et surtout le Grand Silence. C'est beaucoup, c'est même un luxe maintenant en Europe. Mais cela ne lui suffit pas: il lui faut aussi les humains.

Assise dans les herbes jaunies de la saison passée, elle contemple l'horizon rougeoyant où se profilent les silhouettes noires des arbres dépouillés par l'Hiver. Le ruisseau murmure dans le creux, au bas de la prairie. Le clocher sonne, de ce timbre émouvant et doux qu'ont toujours les clochers de campagne qui ont bercé notre enfance. Un calme immense descend sur la nature.

Malgré cette beauté, Brigitte se sent soudain étreinte de tristesse, comme si la disparition du Soleil signifiait la fin de la Lumière, la fin de l'Espoir. Elle a beau se relaxer, ne pas accrocher cette émotion, elle lui fait signe: cette vie ne peut pas durer.

Et elle ne dure pas.

Brigitte frissonne du froid glacial qui étreint la nature sous ses griffes. Comme elle s'apprête à se relever, une douce et aimable chaleur envahit son coeur. C'est comme une présence, un toc-toc à la porte, un joyeux invité qui arrive à l'improviste. «Coucou, es-tu prête?» Semble t-il demander.

Brigitte, heureuse et intriguée, s'ouvre à la douce présence invisible. Que veut-elle? Pour se rendre plus réceptive, Brigitte va pour se mettre en méditation...

Soudain, l'herbe chuchote derrière elle: un pas.

Elle se retourne vivement, pensant à quelque habitant du village. Ah zut, pas maintenant!

Tout d'abord, elle ne comprend pas très bien qui ce peut être. Il fait à moitié nuit, elle ne voit pas bien la couleur de sa peau, peut-être est-il noir. Il est chauve, porte un collant enveloppant tout son corps et un immense cache-nez autour du cou, avec à la fois un charme juvénile indéfinissable et quelque chose d'étranger, de mystérieux. Il la regarde nonchalamment, immobile à quelques pas. C'est de lui qu'émane ce doux et chaud rayonnement infusant dans l'esprit de Brigitte.

«Bonsoir, Brigitte» fait-il en bon français, d'une voix vibrante, chaude et pure à nulle autre pareille.

«Ce soir, je te dis que tu ne vas pas t'ennuyer davantage.»

Qui ce peut-il être? Comment la connaît-il si bien? Elle se sent immédiatement en sympathie avec cet étrange inconnu.

«Que dirais-tu d'une petite ballade dans notre vaisseau interstellaire?» Et la sphère bleue glisse vers eux, presque de la couleur outremer du ciel. Que dire alors des sentiments de Brigitte, de sa merveilleuse surprise? Que ressentiriez-vous à sa place? Stupéfaction, incrédulité, Enthousiasme? Sûrement vous seriez dans un de ces états limites que l'on atteint seulement lors des événements les plus extraordinaires, et qui épuisent tous nos superlatifs!

Le vaisseau s'immobilise à quelques mètres d'eux. Le faisceau porteur en jaillit, illuminant les environs. Brigitte découvre alors la merveilleuse peau bleue, les traits nobles et réguliers de son visiteur, et surtout son sourire... Elle tremble, flageole presque, Yanathor doit la rattraper par le bras. Quel merveilleux contact! Elle ne sent pas une main qui la serre, mais seulement une douce chaleur...

«Veux-tu venir un petit peu?»

Il réitère gentiment sa demande, comme à une petite fille.

La gorge nouée, le coeur cognant dans sa poitrine, elle serait bien en peine de répondre! Mais elle avance, contemplant cette scène comme si elle n'était pas réelle...

Elle entre dans le faisceau, suivie de Yanathor.

Doucement le faisceau les soulève, jusque dans la pièce d'entrée. L'écoutille se referme sans un bruit sur l'obscurité de la nuit.

Yanathor retire son gigantesque cache-nez. «C'est que ça gèle, chez vous». Puis: «Heureusement que je ne suis pas sensible au froid!» Sur cette plaisanterie il éclate de rire, entraînant Brigitte. Elle contemple les lieux, la pièce simple aux murs iridescents, bleus et immatériels comme le ciel. Elle contemple la merveilleuse peau bleue de son hôte, ses yeux immenses, son sourire communicatif. Tout ici est lumière et Douceur, Beauté et chaleur, même si le bleu est normalement une couleur froide!

«Ici ce n'est que la soute à bagages. Veux-tu venir voir les appartements?»

Tout comme les éolis tout à l'heure, Brigitte franchit, ébahie, les portes magiques, traverse la chambre bleue à la merveilleuse Harmonie, puis arrive dans le dôme sommital où l'attendent les autres Gardiens et les éolis, invisibles sous leur petite bulle, mais que l'on devine aussi émus qu'elle. Elle contemple tour à tour le puissant Orgon à la chevelure de roi, la discrète Yerda qui lui sourit, Auranaïa qui a baissé tous ses feux, car sa seule vue est déjà à la limite des émotions humaines, et enfin Ellebon, assis nonchalamment et qui se lève pour l'accueillir. Tout s'est passé si vite, son esprit est comme vide, incapable de penser...

Yanathor fait les présentations, et chacun leur tour ils sourient à Brigitte.

Tout en ce lieu respire la Paix, la Beauté, la Pureté, il n'y a de place pour aucun trouble, aucun mal! C'est tellement poignant, que Brigitte pleure doucement, de Bonheur, dans le silence complice des Gardiens. Ils respectent très gentiment son émotion et attendent qu'elle ait fini...

Orgon, Ellebon et Yerda prennent place autour de la table centrale, et les écrans devant eux s'animent de couleurs ou de signes incompréhensibles.

Brigitte finit par se ressaisir et, le visage encore humide, demande: «Mais qui êtes-vous donc?

- Bof, sans doute ce que vous appelez des extraterrestres.

- Qui sont bien contents d'avoir trouvé une terrestre extra», renchérit Ellebon, à nouveau rencogné tranquillement sur son pouf. Ils rient avec délice. Petit à petit Brigitte se sent à l'aise, et une chaude sympathie remplace la poignante émotion de la surprise. Yanathor précise: «Notre patrie est l'Univers sans limite. Nous sommes les Gardiens de la Création Divine.»

Ah comme ces mots sonnent doux à l'oreille de Brigitte! Comme tout ici lui semble vrai et beau! Les vêtements immatériels des Gardiens... Leurs yeux fabuleux, une lumière mauve pour Orgon, vert clair pour Yerda, plus le vert interstellaire d'Auranaïa... Les murs de pure lumière, de pure couleur, assortis entre le doux ciel d'été, l'aigue-marine, l'indigo profond et purpurin, le violet ensorcelant... La petite bulle au milieu de la pièce, qui semble irradier un doux mystère, virant petit à petit de l'indigo au rose... (Sacrés éolis, il fallait bien qu'ils signalent leur présence)

Mais par dessus tout, Brigitte ressent puissamment qu'en un tel lieu absolument rien de mauvais ne peut arriver: elle est dans l'univers normal, tout ici est pure Harmonie, pure Paix, pure Lumière! C'est un état de Confiance absolue, si intense qu'il en est presque tangible!

«Comme tout est beau ici! Tout est simple, paisible, clair, transparent... Même vos noms sont supers... Auranaya, ça sonne tout de même plus haut que Dupont, non?

- Auranaïa, amie de la Terre» corrige t-elle gentiment, avec sa voix merveilleusement suave, en laissant se dissoudre dans l'Infini indigo les sons «Au» et «A». Elle poursuit: «Ce ne sont pas véritablement des noms. Nous n'avons pas besoin de nous identifier. Les sons sont porteurs de vibrations, aussi nous traduisons nos propres vibrations en sons audibles par vous.» Quand Auranaïa parle, tout est dit. Tout est possible. C'est sa puissance à elle. Les sons suaves et doux, ronds et achevés continuent de vivre dans le silence.

A nouveau ils communient dans le silence et les sourires. Brigitte, la surprise passée, se sent maintenant merveilleusement bien, et même familière, comme avec des amis de longue date. Elle se rend compte qu'elle a affaire à des êtres exceptionnels, de très loin supérieurs à elle, mais si gentils, si attentionnés que cette différence laisse intacte la douce chaleur qui s'installe entre eux.

Le plafond-dôme s'assombrit, laissant voir le ciel nocturne.

«Une balade dans l'espace?» S'enquiert Yanathor comme nous nous proposons une tasse de thé.

Il pose la question, mais déjà le paysage nocturne s'enfonce sous eux, tout constellé des lumières des villes et des villages. Brigitte se soulève de son siège, sidérée, pour se coller le nez contre la verrière. L'atmosphère n'est déjà plus qu'une bande rose, à l'Ouest, d'où rapidement surgit la gloire du Soleil. Comme tout à l'heure avec les éolis, ils ont rattrapé le coucher du Soleil, l'horizon devient croissant, limbe, et bientôt Brigitte contemple la planète, sa planète, depuis l'espace, fantastique spectacle qui a toujours bouleversé tous les êtres sensibles qui ont eu le rare bonheur de le contempler! Comme ils la contournent par le côté jour, les deux Amériques sont clairement visibles, d'un bleu-vert profond qui ne diffère pas beaucoup il est vrai de l'outremer des océans. Les déserts du Mexique et de l'Arizona sont plus repérables, l'Atacama, et l'angoissante chape de fumée qui envahit le Brésil depuis plusieurs années déjà.

Le vaisseau s'éloigne... Vers la Lune. Un petit tour de Lune? En quelques secondes le puissant spectacle des cratères brillants se précise, les rayons qui fulgurent à travers les mers de basalte figé...

Le vaisseau amorce un crochet qui lui fait contourner l'astre des nuits, par la face cachée. Il ralentit suffisamment pour laisser voir les paysages de montagnes et de cratères usés par le temps, constellés d'impacts plus récents. Brigitte admire de tous ses yeux, de tout son être... Mais déjà la vision des antiques roches brunes s'éloigne et la Terre réapparaît au-dessus de l'horizon lunaire... Ils reprennent cette direction.

Brigitte réalise alors que la merveilleuse rencontre se finira, dans quelques dizaines de minutes, au plus. Une sorte de désarroi s'empare d'elle. Elle avait quitté son monde illusoire et triste pour enfin rencontrer la véritable réalité, cette vraie vie dont elle pressentait l'existence depuis si longtemps! Et il va lui falloir retourner dans ce monde obscur et froid...

Heureusement, ses doux compagnons, ou peut-être le vaisseau lui-même, la consolent et absorbent les sentiments négatifs, avant même qu'ils n'envahissent sa conscience.

Elle lève les yeux vers la sphère terrestre qui se rapproche. Qu'elle est belle pourtant... Comment imaginer que ses habitants puissent ne pas l'aimer?

«Oui, elle est belle...» Renchérit Yanathor, qui semble lire aisément toutes ses pensées, mais sans jamais être indiscret. Le confident idéal. Elle en a tant à dire! Tant! Elle pleurerait bien sur son épaule. Pourtant elle n'a pas envie de pleurer. Il compatis par la pensée, et quelque part elle le sent qui pompe toute tristesse et rayonne de sa douce sympathie. A ce moment Auranaïa entrouvre un peu son aura magique. Ce qu'en reçoit Brigitte est intense comme un fer rouge de Bonheur...

Comme le disque bleu se rapproche, Yanathor prend la parole.

«Brigitte, ou plutôt Aurora car tel est ton véritable nom, je ne peut encore tout te dire ce soir, et il faudra que l'on se revoie. Sache que sous ce petit dôme, qui a coquinnement rosi sans ma permission, (il le tapote gentiment, et la coloration outremer revient prestement) t'attend une révélation fort agréable. Presque je t'envierais, figure toi. Tu as effectivement accepté une fort intéressante mission, un jour ou plutôt une nuit, quand tu étais encore une petite fille. Je m'en souviens parfaitement, mais de ton côté rien n'est resté dans ta mémoire de chair. Et pourtant c'est toi qui as choisi de vivre ce que tu vis ce soir.

«Il faut aussi que je te dise une autre nouvelle agréable. Pour toi la souffrance appartient au passé. Le plus gros, du moins. Ton aventure avec ce malheureux Frédérique a eu son origine dans un lointain passé que nous ne rappellerons pas à ta mémoire. Tu as enfin résolu ce problème, mais pas tout à fait. Quelques structures erronées qui restent encore à traîner dans ta conscience. Et il te faut encore et surtout (sa voix devient grave et émue) pardonner à ce pauvre bougre qui erre dans les ténèbres.»

«Oui» répond Brigitte, en étouffant un sanglot.

En ce lieu et à ce moment, Brigitte est tout à fait elle-même, hors de toute influence négative, et son «oui» est sorti avec une sincérité totale et spontanée. Mais elle sait bien que ce ne sera pas facile, une fois retournée en bas. Yanathor le sait aussi, mais ses paroles sont dénuées de la moindre nuance d'accusation ni de jugement.

Elle reste un moment à contempler la Terre, sa si belle planète.

«Nous sommes au-dessus de l'Himalaya».

Brigitte contemple une zone obscure: il fait nuit sur le Tibet, alors que scintillent les villes de l'Inde et de la Chine...

Lentement ils contournent la planète, entrent dans son ombre. La Terre intercepte le Soleil, qui disparaît en illuminant tout le limbe d'une splendeur de rose incandescent, d'un vaste anneau de feu, auréolé de vent solaire... Ils se rapprochent encore.

A nouveau les lumières des villes font leurs constellations. Et aussi les feux qui ravagent la forêt, en Afrique...

«Aurora, c'est un nom qui me plaît, très joli.

- Bien sûr, qu'il te plaît. Il correspond à ta vibration profonde.»

Le dôme redevient lumineux et opaque. Combien de temps s'est-il écoulé depuis que Brigitte est ici? Des minutes, ou des heures?

Yanathor se lève, suivi des autres.

«Viens. Mais avant que tu ne redescende, nous pouvons graver ces moments dans ta mémoire. Si tu le veux bien, tu pourras toujours revivre les émotions de cette soirée avec autant d'intensité, à chaque fois que tu méditeras dessus. Ou si tu préfères, si tu trouves que cela perturberait trop ta vie, on peut effacer le souvenir de...

- Jamais! Coupe Brigitte-Aurora. Non, c'était trop beau... C'est comme si on débouchait d'un tunnel en plein Soleil... Jamais je ne veux oublier.

- C'est bon, répond Yanathor en souriant. Met toi là.»

C'est un siège, apparemment comme les autres. Elle s'y assied, et les Gardiens se disposent tout autour, en méditation.

L'opération dure une petite minute, pendant laquelle elle ne ressent absolument rien de spécial. Puis ils se lèvent.

«Voilà. Il est temps de nous quitter, pour cette fois.»

Brigitte se mord les lèvres, mais ne dit rien. Ce qui doit être fait doit être fait comme il le faut. Voilà bien là le courage indomptable des éolines... Elle se lève, récupère son manteau qu'elle avait posé à ses côtés.

Juste avant de sortir, elle se retourne vers le petit dôme qui soudain irradie de joyeuses irisations mouvantes de rose et d'orange, comme pour lui dire au revoir lui aussi. Yanathor fait son plus merveilleux sourire.

Ils retournent directement dans la soute, par la porte magique, sans traverser la chambre.

Voici Brigitte sur la trappe de descente, les Gardiens en cercle autour d'elle.

«Attends Yanathor.

- Oui?

- C'est que... Vois tu... Je ne savais pas trop quoi faire... Ma mission? De quoi s'agit-il? J'aimerais...

- Gentille Aurora, il est encore un peu tôt pour répondre à cette question, mais je te promets que tu ne vas pas t'ennuyer en redescendant». Plus bas: «Patience. Je sais que c'est dur pour toi de retourner dans ce monde maintenant, mais tu as encore des choses à accomplir et à maîtriser. Ne t'en fais pas, tu es guidée, tout ira bien. Nous sommes à tes côtés depuis longtemps et nous le resterons jusqu'à la fin. Nous compatissons avec ton coeur, même si nous sommes souriants. Consacre-toi au travail qui te reste à accomplir, sans t'en laisser détourner par des regrets. C'est ainsi que tu prendras le plus court chemin, celui avec le moins de souffrance.» Il lui a pris la main, et ce contact chaud et amical lui redonne courage.

«Encore...

- Quoi donc, brave Aurora?

- Yanathor, dis-moi... Est-ce que j'aurai un amoureux?»

Soudain, l'espace d'un instant, les murs du vaisseau semblent vaciller et se déformer autour d'elle. Stupéfaite de son audace, Brigitte craint quelque réaction négative à cette question qui lui semble maintenant si incongrue! Mais Yanathor lui répond par un clin d'oeil malicieux.

«Ne t'en fais pas pour cela non plus. On s'en occupe!»

Encore un instant, qu'elle goûte intensément, elle contemple le chaleureux cercle des Gardiens, leurs sourires si doux, leurs regards si limpides.

«Au revoir.

- Au revoir...»

La trappe se rouvre sur l'obscurité de la Terre. C'est comme le plancher d'un ascenseur, qui glisserait dans une cage transparente. Mais tout se dissout quand ses pieds touchent l'herbe crissante de givre.

Pendant un instant encore, elle contemple l'ouverture ronde du vaisseau au-dessus d'elle, se délecte encore un peu des délicieux effluves qui en émanent. Puis il s'élève à une vitesse fulgurante dans le ciel et disparaît.

Quel contraste! La nuit est presque tombée maintenant, et sur la prairie plane une brume bleue, glaciale, où se découpent les silhouettes décharnées, noires et sinistres, des arbres en Hiver... Un froid intense la saisit. L'air sent la neige. Elle frissonne autant avec son corps qu'avec son âme. Ce bleu-là retrouve son plein pouvoir de couleur froide...

Bon, ce n'est pas un endroit idéal pour passer la nuit. De quel côté est donc le village? Elle monte un peu, mais la pente s'accentue, couronnée d'une épaisse touffe d'arbres noirs vaguement hostiles. Où donc y a t-il une prairie si en pente près de son village? En plus l'herbe est ici broutée, alors qu'à son point de départ, les tiges sèches atteignaient ses genoux. De toute évidence, «ils» ne l'ont pas laissée là ou ils l'ont prise. Mais où alors?

En contrebas, derrière un rideau d'arbres, veille une chaleureuse lumière jaune. Il vaut mieux aller voir de ce côté-là, elle pourra toujours demander son chemin, plutôt que d'errer dans l'obscurité par ce froid mortel.

Un chemin mène vers la lumière, à travers le bouquet d'arbres. Mais où y a t-il donc des murets de schiste dans ce pays de briques? Elle est bien paumée.

Des voix arrivent de la maison, plusieurs fenêtres sont illuminées. Elle pénètre sous une tonnelle dont la vigne est complètement dégarnie à cette époque.

Derrière un claustra, une porte, sous laquelle filtre un rai de lumière... Elle frappe. Des pas lui répondent.

Quelle tête fait Brigitte quand elle voit qui vient lui ouvrir!

«Gérard!

- Brigitte! Ah mais ça alors!

- Gérard! Que... Que fais-tu donc par ici?

- Comment? Ce que je fais par ici? Mais c'est à toi qu'il faut demander cela! Viens, entre, où est ton sac à dos?

- Mais enfin, Gérard, que fais-tu ici? Tu ne savais même pas que j'habite dans cette région!

- Mais... Ce que je fais ici? Mais je t'accueille, tu arrives, enfin! Entre! Qu'est ce qui t'amène? Tu es radieuse! Tu viens de rencontrer des anges, ou quoi?»

Comme elle entre le quiproquo prend fin: Il y a là Hélène, Marc et Yolande, dans une grande salle blanche voûtée qu'elle connaît bien.

Ils font un brouhaha joyeux, le feu ronfle dans la cuisinière, une grande marmitée de potage sent bon et invite au festin.

Brigitte, stupéfiée, contemple ses hôtes, muette, les bras ballants. Elle est au mas de Peyreblanque..

CHAPITRE 16

RETOUR A PEYREBLANQUE

(sommaire)

On se doute que ce soir-là à Peyreblanque, les explications furent longues. Brigitte commence tout d'abord par s'exclamer «Mais je suis à Peyreblanque! Mais c'est incroyable!» Ce qui immédiatement attire l'attention de tous: Elle n'est pas venue de manière normale!

Elle commence par refuser de s'expliquer sur sa présence en ce lieu, mais les autres insistent, troublés par son curieux comportement.

Elle finit par céder, toute heureuse de trouver des confidents. Et puis, au fond, elle aurait dû y penser plus tôt: Elle n'a en vérité rien à reprocher aux gens de Peyreblanque; elle n'a aucune raison de ne pas leur accorder sa confiance: Tous les éléments à charge contre eux lui sont venus par l'intermédiaire de Frédérique, et par lui uniquement... Elle comprend enfin l'étrange prévention qu'ils avaient envers lui: Ils le connaissaient déjà! A peine a t-elle quitté Yanathor, que les paroles de se dernier se confirment brillamment: il y avait encore des idées à Frédérique dans sa tête. Peut-être est-ce pour cette seule raison qu'ils l'ont reposée ici.

C'est donc une chaude et saine confiance qui reprend ses droits entre elle et ses amis, sans aucun besoin qu'un seul mot ne soit prononcé sur cette équivoque dissipée!

Les sourires et les congratulations font place à une attention soutenue quand elle commence à raconter son histoire.

Gérard, Hélène, Yolande, Marc, ainsi qu'Anita et Simone descendues sur ces entrefaites, la regardent, étonnés, recueillis et surexcités à la fois. Brigitte comprend vite que pour eux, cette aventure, bien plus qu'une découverte extraordinaire, est surtout une consécration. Depuis toutes ces années qu'ils s'entraînent à une vie spirituelle, sans aucun «retour» tangible, les voilà joyeux comme des enfants de trouver enfin là une confirmation de leurs espoirs, de leur vision du monde, un encouragement à persévérer dans la voie du Bien!

Ils sont tellement absorbés que la délicieuse soupe a refroidi. Gérard le premier commente l'étrange événement.

«La face cachée de la Lune? Tu en as déjà vu des photos?

- Non, ou vaguement. Je ne m'en rappelle pas les détails.»

Il s'éclipse un moment et revient avec des photos. Il les étales devant Brigitte; toutes représentent des continents gris copieusement cratérisés.

«Non, pas celle-là. Celle-là ressemble, mais... Non. Celle-là pas du tout. Oui, celle-là, tiens. Je suis sûre, tout ce que j'ai vu tout à l'heure est comme resté gravé dans ma mémoire. Ce grand cratère sombre est caractéristique!

- Mare Moskova. Tu as montré la bonne. Les autres sont de Mercure ou de Callisto. C'est bien la face cachée de la Lune. Comment...

- Ce qui est le plus extraordinaire, dans ton histoire, Brigitte, c'est la manipulation du temps.

- Comment cela?

- Eh bien l'heure que tu dis avoir passée dans l'ovni ne s'est pas écoulée sur la Terre.

- Ah!

- Eh bien non, puisque le Soleil était en train de se coucher ici quand tu est arrivée, comme chez toi avant de partir. Même avec le petit décalage horaire, ça ne peut pas faire plus de cinq minutes, au lieu d'une heure. Peut-être même es-tu arrivée ici avant d'être partie de chez toi!

- ...

- ...

- C'est assez classique dans les histoires d'ovni les décalages dans le temps. Regarde le Caporal Valdez au Chili... Sa barbe avait poussé, le temps qu'il était dans l'ovni, alors que ses soldats ne l'ont vu absent qu'un quart d'heure. Il faut le faire, quand même.

- Que cela nous fasse réfléchir sur la nature de l'espace et du temps. Enfin, pour moi, je ne vois pas trop...

- En tout cas ça rassure de savoir l'humanité gardée, surveillée, pour ne pas qu'elle fasse trop de bêtises.

- Oui, mais cela ne nous dispense pas d'évoluer par nous-mêmes. Ils ne peuvent le faire à notre place.

- Ils nous empêcheront tout de même de détruire la planète!

- Oh, pas sûr. La mort d'une planète ne doit pas peser bien lourd dans la balance cosmique. Ce qui compte surtout c'est d'évoluer. Si le meilleur moyen d'accélérer notre évolution c'est de nous laisser tout bousiller, eh bien... C'est nous qui l'aurons voulu.

- A qui témoigner?

- Ben à la gendarmerie, pardi. Ils ont pour mission d'enquêter sur les cas d'ovnis.

- Non, je n'y tiens pas.

- Ah bon?

- Non, je... C'est comme une pudeur. Je n'ai pas envie d'en parler à n'importe qui. «Ils» ne m'ont pas demandé de le faire. Je ne tiens pas à passer des expertises psychiatriques ou des contre-interrogatoires. Pour moi, cela fait partie de ma vie intérieure, c'en est le fil logique. Comment parler de vie intérieure à des gens qui n'en ont même pas? Ils ne comprendraient jamais!

- Hum. Ouais, tu as raison. C'est délicat.

- Tu n'es pas la seule. Quand j'étais étudiant j'avais une copine qui a vu une lumière dans le ciel, lors qu'elle était sur le point de se suicider. Pour elle ça a été un signe, et elle a reprit goût à la vie grâce à cela, mais elle ne veut pas du tout en parler, même à ses proches.

- D'ailleurs eux-mêmes «ils» ne se montrent plus tellement. Il y a beaucoup moins de cas.

- Peut être qu'il y en a beaucoup plus, mais que peu le savent.

- Plus, non je ne crois pas. Moins, beaucoup moins, mais bien mieux ciblés. Ils ne cherchent plus à se montrer, comme il y a dix ou vingt ans, quand ils faisaient des carrousels ostentatoires au-dessus de Washington.

- Leur but à ce moment était de sensibiliser les masses à une ouverture cosmique. C'est fait, autant qu'il était possible de le faire sans tout chambouler ici-bas.

- Ils n'ont pas forcément besoin de se montrer pour faire leur boulot.

- Alors les ovnis sont partis... Mission accomplie.»

Malgré la surexcitation de ce retour inattendu dans ces si particulières conditions, la soirée se finit sagement vers dix heures.

Remarquons, amis lecteurs, que ces propos ont été tenus un peu avant la vague belge des années 1990-92. Comme quoi, avec les ovnis, rien n'est jamais établi de manière certaine...

Le lendemain Brigitte redécouvre les enfants, Fabien et Joël, qui ont bien grandi pendant ce temps, et pris qui un peu d'aplomb, qui un peu de maturité. Mais d'un commun accord, nos amis ne leur parlent pas de ce qui est arrivé à Brigitte, car, fort bavards, ils iraient tout répéter. Personne à Peyreblanque ne souhaite attirer l'attention sur le mas, surtout après les incroyables calomnies qui ont circulé sur eux dans la région. Ne les a t-on pas accusés de faire des sacrifices? Pour des défenseurs des animaux, c'est un peu dur...

Gérard a déjà bien avancé son temple, avec l'aide de Marc et des trois femmes, qui ne sont pas non plus des encroûtées. A Peyreblanque tout le monde travaille.

Le temple ne se distingue pas, extérieurement, des autres bâtisses du mas. Les murs de pierre de l'ancienne grange ont été percés de vastes fenêtres toutes en hauteur, un peu comme les baies des cathédrales. Le toit écroulé a été refait dans le style de la région. Mais l'intérieur est si différent! Dans le bâtiment carré a été inscrite une vaste pièce circulaire, qui tangente chaque côté du carré en son milieu. C'est naturellement là qu'ont été placées les quatre fenêtres. Ainsi le rond s'est coulé du mieux possible dans le carré.

«C'était ton idée, Brigitte, rappelle-toi!

- Oui, mais c'est mieux fait que je l'avais pensé.» Actuellement Gérard est en train de terminer un faux-plafond en dôme, ce qui a demandé de tailler tous les blocs de béton cellulaire. L'échafaudage occupe encore l'intérieur, il sert maintenant à enduire et à peindre. Malgré cet encombrement on se sent déjà merveilleusement bien dans la vaste pièce ronde. Une pièce carrée est comme une caisse, fermée. Dans un cercle, l'air subtil mais indispensable de l'Esprit circule, les murs ne sont plus des limites. Ils créent un lieu ouvert vers l'espace illimité.

D'astucieuses fentes d'éclairage indirect sont prévues, ainsi que des baffles intégrés dans le mur, quasi-invisibles, et un système de chauffage par air chaud.

Les quatre coins sont occupés par une entrée chausserie, une réserve, une crypte, sans oublier le gros poêle. Comme le temple occupe les deux étages, quatre autres coins sont disponibles au-dessus, qui seront convertis en chambrettes, accessibles de l'extérieur par divers escaliers ou bâtiments voisins.

Brigitte est à la fois enthousiasmée de voir ce beau bâtiment et au regret qu'il ne soit pas terminé.

«J'aurais bien fini, mais à cause du Frédérique il a fallu passer beaucoup de temps dans les paperasses du notaire, à démêler toutes ses histoires.

- Frédérique? Que s'est-il passé?

- C'est que... Oh, bof, normalement, on avais convenu de ne pas t'en parler, puisque tu étais avec lui, mais maintenant que tu as compris...»

Brigitte le sent bien: Comme Gérard est soulagé de pouvoir enfin sortir tout ce qu'il a sur le coeur! Il débite précipitamment son histoire:

«Frédérique, c'est la plus grosse connerie de ma vie. Au début, j'y croyais, comme toi tu y as cru. J'étais son disciple, presque. Oh, il sait pas mal de trucs, il a fait l'Inde, le Népal, la Californie. Il était super-branché. Mais... Comment expliquer? La spiritualité en lui n'est que superficielle. Au fond de lui il ne l'est pas du tout. C'est son égocentrisme qui s'est emparé de tout le discours spiritualiste, et qui joue ce personnage de demi-maître, sans aucun fond réel. Mais moi, j'étais un débutant, je l'ai cru. Comme toi tu l'as cru, comme beaucoup d'autres qu'il a berné ou fait souffrir.

«Ouais, figure-toi que au début de Peyreblanque, on n'était que Hélène, moi, et Simone qui venait juste de naître. Pas question de rester avec notre bébé en ville, la pauvre. On n'avait pas des masses de fric, et Hélène a vendu notre maison, qu'elle tenait de sa famille, pour pouvoir acheter un mas, et moi j'ai plaqué le boulot. Ah les débuts à Peyreblanque, ça a été dur, pas de fric, juste les allocations familiales! On mangeait pas gras, et le peu de bio qu'on arrivait à trouver on le gardait pour les enfants.

«Comme avec l'argent de la maison à Hélène, on n'avait pas assez, alors Frédérique a participé à l'achat de Peyreblanque, avec de l'argent qu'il avait d'on ne sais où. On a acheté Peyreblanque ensemble, EN INDIVIS! Ah! Je pensais que c'était une bonne formule pour éviter la propriété personnelle, mais ouiche! C'est encore pire comme système, on se retrouve en fait à plusieurs proprios, avec la somme des inconvénients sans aucun des avantages du collectif! Et quand le Frédérique il s'est mis à faire ses idioties avec Hélène, il a bien fallu se rendre compte qu'il était pourri à coeur! Il s'en est même pris à Simone, tu comprends pourquoi qu'elle est au courant du problème, la gamine. Tu vois, moi, ses histoires de bioénergie, d'énergie sexuelle, je l'avais pris sous l'angle mystique, comme un moyen de s'élever, en vivant normalement sa sexualité. Mais chez Frédérique, c'était plutôt un prétexte pour embobiner les autres dans ses fantasmes. Il a fallu que je le mette à la porte! Moi, à l'époque, je lui aurais simplement cassé la figure, mais comme il était lui aussi propriétaire, ça a été toute une guerre... Heureusement, il semble qu'au village ils n'en aient rien su, car sinon je te dis pas, les charognards seraient venus, tenter de s'emparer de Peyreblanque, qui a toujours été un objet de convoitise, à cause de la source, tu comprends.

- Mais il avait plein de fric, Frédérique!

- On ne l'a jamais vu en manque. Il a même acheté plein de matos pour Martine quand ils se sont mis ensemble, juste après que tu sois partie.

- Mais il me disait toujours qu'il était fauché!

- Bof, un petit mensonge de plus ou de moins, pour te pomper tes économies, ou pour ne pas que tu lui coûtes trop cher. Sans doute il boursicote, ou d'autres combines pas nettes pour ramasser plein de fric rapidement. Mais pour lui, tu n'étais qu'un amusement, comme Aline, qui a fait une tentative de suicide trois mois après qu'il l'ait plaquée, ou comme Chéryl qui s'est sauvée de chez lui peu de temps avant qu'il te rencontre...

- !

- Eh oui, il est comme ça, le pauvre. Il grappille, il papillonne d'une femme à l'autre, incapable qu'il est d'aimer véritablement. Avec Martine, c'est plus sérieux, il a trouvé une femme comme lui, aussi magouilleuse et manipulatrice. Sans doute ont-ils des projets, et maintenant ils ont du fric pour les réaliser.

«Ouais, c'était vraiment une situation ambiguë au possible! On était obligé de le tolérer au mas, et vis-à-vis des visiteurs, qu'on recevait déjà à cette époque, ça faisait vraiment pagaille. Heureusement, Marc et Yolande se sont ramenés sur ces entrefaites. Ils avaient déjà leur idée sur le Frédérique, parce qu'eux aussi il les avait déjà entubés. Mais j'ai été très surpris. Ils ont su y faire avec lui. Ils sont plus réalisés que moi, tu parles. Ils l'ont pris plus subtilement. Au fond les types butés et têtus, si on sait s'y prendre c'est eux qu'on mène le plus facilement par le bout du nez.

«Alors, premier arrangement, ils ont su lui faire accepter de partager le domaine sans le revendre en entier. Ce n'était qu'un pis-aller, car ainsi on perdait tous les champs de l'autre côté de la route, en bas. Un mas sans champs, à quoi ça ressemble? Faut pas croire, c'est parce qu'on était que deux, on ne pouvait pas les cultiver, mais je compte bien m'y mettre quand j'aurai fini le temple. Frédérique gardait le banc de roches claires où on allait méditer, qui a donné son nom au mas. Peyra blanqua: la pierre blanche. Tout un symbole, un nom pareil!

Il gardait aussi la maison où tu as habité avec lui, au village, qu'on avait achetée avec le mas, mais celle-là, on s'en balance.

«Non mais tu vois le tableau. Nous le mas, avec un demi-hectare de jardin, rien quoi, et lui les champs, dont il n'a jamais rien fait, d'ailleurs. Sans compter que les promoteurs... Ah ils guettent partout, ces types. Il y avait un méga-projet d'aménagement touristique, avec golf, piscine, tennis, repose-fainéants, tire-flemmards, gratte-cul à microprocesseur et j'en passe. Ils avaient même fait une maquette, je l'ai vue, même qu'il y avait le mas de Peyreblanque dessus, avec marqué «le sourire lumineux des gens du cru»! Non mais je te jure! Et tout ça justement sur le terrain à Frédérique. Qu'est-ce que ça lui faisait de revendre ces champs qu'il n'aurait jamais cultivés? Heureusement, lui non plus ne peut pas blairer les promoteurs. C'est bizarre, malgré tout le mal qu'il a fait, même chez lui il y a, tout au fond, quelque chose de pour la vie. Alors il y a eu une sorte de réconciliation tacite entre nous, sur leur dos. Heureusement, sinon, avec un pareil bazar juste à côté de notre centre, on n'aurait plus eu qu'à partir. Ils ont essayé de contacter Frédérique, qui les a jetés dehors. Des charognards, je te dis. Ce qui a sauvé la mise, c'est la source. Ils en avaient besoin. Ils sont venus ici, pour la demander. Les pauvres, ils sont tombés sur moi, je te dis pas comme je les ai reçus! En courant, je te dis, qu'ils sont ressortis. Ils s'en souviendront, du sourire des gens du cru. Je me rappelle, il y en avait un énorme, il pouvait pas courir, il en aurait perdu sa bedaine.

«Mais ils sont allés enquiquiner toutes les administrations, la mairie, la sous-préfecture, la préfecture, tous les députés, le ministre, le conseil régional, l'équipement, l'hygiène, la DASS, l'armée, la paroisse, et à force de leur demander à tous l'autorisation d'exproprier la source, ils auraient bien fini par l'obtenir, de guerre lasse.

«Martine, quand elle est arrivée à Peyreblanque, elle a commencé par aller raconter des idioties plein le village à notre sujet, qu'on était sectaires, intolérants, qu'on exploitait les enfants, etc. Heureusement au village ils ont l'habitude d'en entendre de ces trucs, à force. Ils finissent par en rigoler. C'est même le Maire qui nous a tout répété! Un jour, Frédérique est venu, il nous a même pas dit que tu étais partie de chez lui, et il est redescendu avec Martine. Ouf! Bon vent, qu'on s'est dit. Mais on n'en a pas été débarrassés si facilement: elle montait à Peyreblanque à l'improviste, en disant qu'on avait escroqué Frédérique, etc. Quels durs moments! Les charognards d'un côté, les traîtres de l'autre, et toi disparue! Morte peut-être, qu'on se demandait.

«Heureusement, il y a trois mois, Marc et Yolande ont vendu leur maison en ville. Non sans regrets, d'ailleurs, car elle était chouette. Mais que veux-tu, il y avait un projet de rocade à côté, il valait mieux prendre le large avant que ça ne devienne l'enfer. Tout le monde leur disait que non non non ce n'était pas une nuisance, mais ils y ont quand même perdu sur le prix à cause de ça.

«C'est là que ça a été génial: Yolande est allé trouver la Martine, et a proposé de racheter les champs. Non, même pas: elle lui a laissé avoir l'idée elle-même. Quand Martine a vu les pépettes sonnantes et trébuchantes, elle a fondu, est devenue toute souriante, toute gentille. «L'argent c'est une énergie, c'est une énergie, l'argent, faut être réaliste, faut vivre avec son époque» qu'elle gloussait. Pour elle, sûr, ça lui en a donné, de l'énergie! Tu parles, des champs, elle n'en avait rien à foutre. Ce n'est pas une travailleuse, elle. Déjà quand on lui avait demandé de faire un peu de jardin ici, elle nous avait traités d'exploiteurs, de négriers! Que veux-tu, c'est une fille de riches, habituée depuis l'enfance aux serviteurs et tout le tralala des bourgeois. Elle en a gardé un sacré handicap! Un poids mort pour la société! Ah sauf pour son tissage, là elle s'y met plein pot, et il faut reconnaître qu'elle fait des jolis habits, très Nouvel Age. Va y comprendre quelque chose!

«Ils ont vite conclu la vente, parce que Yolande elle est spirituelle, vois-tu, mais ce n'est pas pour autant qu'elle a les deux pieds dans le même sabot. Ah elle est finaude, je ne la connaissais pas comme ça. Alors Marc et Yolande ont racheté les champs du Frédérique, mais à leur nom! A peine ils venaient de déclarer à l'enregistrement, que les promoteurs ont rappliqué chez eux! OOAAh la rigolade! Ah elle ne leur a pas cassé la figure, elle. Très correcte, très gentille. Elle ne leur a pas répondu non tout de suite: elle a commencé par leur tenir tout le discours sur la place de l'homme dans l'univers, son lien amoureux avec la terre qui appartient à tous les humains de bonne volonté. Pendant ce temps, figure-toi que le Marc... Il a tout enregistré au magnétophone! OH LALA quelle fendante quand ils nous ont fait écouter la bande! Les types, au début, ils disaient «mais oui, c'est bien sûr, on est tout à fait d'accord, on peut s'entendre» mais plus elle parlait, plus ils étaient paniqués, ils ressortaient leurs crédits, leur aménagement foncier, leur «réalisme» et toutes leurs saletés, et Yolande qui, toujours très gentiment, leur sortait que le système de l'argent était une névrose égocentrique, et que d'y rester était infantile, utopiste, passéiste, irrationnel! A la fin ils sont partis en courant encore plus vite que quand je les pourchassais!

«Et le fin du fin, maintenant, qu'est-ce qu'on va faire? On va réunir les deux terrains dans une société civile, qu'elle louera à une association qu'on a commencé de créer, qui aura à charge de choisir d'éventuels nouveaux participants à la société. Comme ça il est presque impossible à un membre de la société de la détruire. Bon, ce n'est pas du tout la loi Divine, enfermer notre idéal dans ce genre de statuts juridico-machin, Mais c'est le meilleur moyen qu'on a trouvé de garantir Peyreblanque contre tout ce genre d'histoires tout en sortant de la propriété individuelle.

«En tout cas maintenant notre situation vis-à-vis de Frédérique est éclaircie, on n'a plus besoin d'être accommodants avec lui, comme du temps où tu es venue la première fois. Lui et Martine sont interdits de séjour à Peyreblanque, maintenant. Sans qu'on ait eu besoin de le leur dire, d'ailleurs!

«Et puis, Brigitte... Tu es revenue. Ça c'est un beau cadeau... Du Ciel, c'est le cas de le dire! Viens que je t'embrasse!!»

Au cours des quelques jours qui suivent, Brigitte retrouve avec délice la vie de Peyreblanque, qu'elle avait bêtement abandonnée pour Frédérique. A nouveau, elle se sent bien. Elle sait quoi faire. Même si elle n'a pas précisément un but ou un projet personnel (sa mission?) il y a suffisamment d'idéal et de travail à Peyreblanque pour combler plus de personnes que le mas pourrait en héberger.

Alors, comme trois ans auparavant, elle s'occupe du jardin, fait à manger consciemment et poétiquement, fait l'école, aide Gérard au temple. Quelle douce vie!

Simone a presque l'air d'une jeune fille, maintenant. Comme elle a changé! Elle aborde le collège mais toujours chez ses parents. Etonnant, dans ce monde d'assistés et de suiveurs, de la voir organiser elle-même ses études, son programme et son emploi du temps. Elle étudie des maths et de la physique et cela la passionne. Tout ce travail ne l'empêche pas de peindre une superbe nature. Brigitte est heureuse de voir s'effectuer ainsi une synthèse entre les acquis du passé, la science, la technique, et la conscience de l'avenir, l'art, la poésie. Elle a vu tant de pseudo-écolos tronqués se tromper de siècle en déclarant que tout le mal vient de la science! Au moins Simone ne sera pas une spécialiste cloisonnée.

Fabien et Joël (maintenant 7 et 9 ans) sont devenus plus calmes; eux aussi étudient, et Simone ne rechigne pas à les guider par là où elle vient de passer. Tout se passe presque comme si les trois enfants progressaient ensemble. En finale ils consacrent assez peu de temps à leurs études, tout en arrivant à des résultats honnêtes. Pourquoi la presque totalité des enfants gâchent-ils alors leur jeunesse à rester assis dans des salles rébarbatives? Quel gâchis de vie nouvelle se fait-il en ce monde!

Une des petites soupentes hautes du mas sert d'atelier de peinture, où Hélène et Yolande viennent maintenant régulièrement s'exprimer pour un monde meilleur. Petit à petit le mas s'orne de tableaux pleins de lumière, de sourires et de couleurs gaies. Simone fréquente également ce lieu, et ses gouaches, bien qu'encore enfantines par certains côtés, ont maintenant une belle fougue colorée.

Le dôme des enfants est toujours là, mais il leur semble maintenant bien petit. Gérard leur a promis d'en faire un plus grand, quand il aura fini le temple. Brigitte remarque, émue, que cette merveilleuse petite construction, même décrépite, ne déparerait guère dans le vaisseau de Yanathor. Elle a bien été le fruit d'une juste intuition.

Malgré ce Bonheur retrouvé, Brigitte ne reste que peu deux semaines à Peyreblanque. Elle retourne à sa maison, pour régler ses affaires, terminer un ou deux tableaux. Elle y retournera encore, une partie du temps, pour peindre, pour se recueillir. Mais maintenant le centre de sa vie sera à Peyreblanque.

Elle arrive chez elle, un peu inquiète car elle était partie sans fermer sérieusement la maison. Justement, une voiture de gendarmerie... Explication: son père était venu à l'improviste, et, ne la trouvant pas, s'était affolé et la faisait rechercher partout, jusqu'à faire mettre une photo dans le journal local. Il fallut plusieurs heures de palabres pour arranger l'histoire. Brigitte se retient encore cette fois de dire à son père qu'il devra bien finir par admettre qu'elle est adulte. Mais il a tout de même droit à la réflexion, par les gendarmes...

Quand même ces derniers questionnent Brigitte, mine de rien. Heureusement ils sont loin de se douter de ce qui s'est vraiment passé. Elle était à Peyreblanque, c'est tout. Au village non plus, personne ne sait rien. Surtout pas cette retraitée de la SNCF, qui de sa fenêtre a pourtant distinctement vu Brigitte monter avec Yanathor. Elle tient à finir ses jours tranquille.

Ah il y a de moins en moins de témoignages d'ovni...

Est-ce si étonnant, quand on sait comment ils ont été accueillis?

Ainsi va la vie réelle, qui n'a rien à faire d'une vision officielle du monde dérivant quelque part, loin en dehors de la réalité...

Brigitte se sent maintenant forte et sûre d'elle. Comme promis elle peut se remémorer parfaitement les doux moments passés dans le vaisseau, avec toute leur intensité émotionnelle. Elle ne manque pas de méditer sur chaque phrase entendue, sur chaque pensée captée. Elle va même jusqu'à peindre au mur, en pastel mauve à peine visible, une silhouette de porte arrondie, comme une de ces merveilleuses portes magiques du vaisseau. Des fois, on ne sait jamais...

Mais maintenant, la maisonnette, qu'elle aime toujours pourtant, lui paraît bien froide, surtout en cette saison de journées courtes. Alors un téléphone à Marc, qui justement passait par là, et hop la revoilà à Peyreblanque.

Quelle douce période de Bonheur pour Brigitte.

Elle renoue avec ses habitudes de travail spirituel sur elle-même. Le meilleur moment pour cela est la préparation des repas. Comme elle le faisait déjà du temps de ses parents.

Il est, mettons, dix heures. Brigitte arrive dans la cuisine, parfaitement rangée (pas toujours, mais passons) Qu'est-il prévu? Combien serons-nous? Des tableaux avec des feutres effaçables à sec, ovales entourés de fleurs, sont là pour noter ce genre d'informations, plus la vertu du jour, les phénomènes astronomiques, les visites, les courses, etc... Cette organisation est l'oeuvre de Yolande, dont le mysticisme n'a pas les deux pieds dans le même sabot. Les autres l'ont regardé faire, et ont approuvé, non pas par des compliments, mais en utilisant les tableaux. C'était le moyen juste de la reconnaître, d'accepter et d'apprécier son Service à sa valeur.

Rassembler les ingrédients. Un légume? (Ils ont quantité de gros potimarrons bariolés cette année) Mais qu'il est beau, ce légume, qu'il sent bon! Il faut commencer à le couper, sans oublier de mettre de l'eau à chauffer pour une céréale. Quel agréable travail, que de manipuler cette matière vivante, aux parfums variés, aux structures translucides si délicates!

Préparer des oeufs durs pour les crudités. Une sauce.

Voilà, les légumes sont épluchés, on allume le feu sous la grande marmite. Un coup d'éponge sur la table de travail, qui est à nouveau propre et neuve comme à son premier jour. Il est temps de préparer les céréales. Quelle merveille que tous ces petits grains porteurs de vie! Que c'est beau de les voir rouler dans la main! C'est presque dommage de les manger!

Pendant que tout cela chauffe, on fait un petit tour au jardin chercher des carottes, du persil, une betterave. On tire sur les feuilles, et la grande racine orange sort... Oh! Il y avait cette belle chose dans la terre brune? Un jardin est réellement un lieu magique, où s'opèrent des transformations et transmutations qu'aucune industrie chimique ne pourra jamais réaliser. A l'entrée, des épluchures, de la paille, des crottes... du Soleil, de l'air, de l'eau... un peu d'huile de coude, et il en sort des bons légumes, des fraises délicieuses, ruisselantes de prana. Il faut le faire, quand même. La Terre est la seule noblesse...

Quand on revient du jardin, les mains glacées, tout mijote délicieusement. Il est l'heure de disposer la table. Les belles assiettes en grès (Qui furent longtemps le seul luxe de Peyreblanque, mais Gérard y tenait) les cuillères, les plats où sont artistement disposés les crudités. Ô cuisine, art éphémère, mais que l'on aime à renouveler indéfiniment!

Les aromates aux noms poétiques: cumin, coriandre, estragon, laurier, romarin, thym... Les bols, aussi en grès, pour les olives noires, la sauce verte, le gomasio, la levure alimentaire... plus un de choucroute crue, un délice acidulé en début du repas hivernal, seule ou mélangé avec les carottes râpées. Ils ne la font jamais cuire.

Enfin, tout le monde arrive. Le moment du repas est une joyeuse retrouvaille, car normalement chacun vaque à ses occupations dans différentes pièces de ce mas tellement grand qu'on pourrait facilement s'y croire seul.

A Peyreblanque on évite de trop parler pendant les repas, et uniquement de sujets agréables. On se raconte ce qu'on a fait, parfois on a parcouru le mas pour voir. Donc en principe tout va bien.

En principe, car évidemment les problèmes ne manquent pas. Hélène met souvent du désordre, intervertit les places des choses, pour finalement se plaindre qu'elle ne retrouve rien. Gérard est encore un peu raide sur certains détails de préparation des repas. Même Marc se fâche de temps en temps. Yolande ne travaille pas tant... Mais, dans l'ensemble, Brigitte les trouve tous améliorés, depuis trois ans qu'elle les a connus. Ah si tous les Terriens progressaient à un tel rythme!

Si la méthode est lente, elle est efficace et sans surprise. Malgré la fatigue de sa période Frédériquesque, Brigitte retrouve facilement les réflexes qu'elle avait commencé à acquérir. Et en cas de problème, on discute. On met tout sur la table. Oh ce n'est pas toujours facile, et souvent il est tentant de se justifier, de tout mettre sur le dos des autres. D'autant plus qu'il n'est pas toujours facile de trouver qui est vraiment à l'origine d'un problème.

Yolande professe depuis vingt ans que dans tout être humain sommeille la perfection. Mais peu arrivent à la manifester car elle est étouffée par les défauts, les conditionnements, les calculs et intérêts égoïstes... Il faut petit à petit faire le ménage, et allumer le Feu Sacré qui ne demande que ça. La méthode? Ne pas s'accrocher à ce qui ne va pas, et, par de patientes méditations, toujours revenir à la lumière. Bien sûr, mille fois on retombe, mais toujours il faut se relever. Patiemment. Et ainsi on avance, lentement mais sûrement.

Cette méthode n'est toutefois pas parfaite. Pour la bonne raison qu'il n'existe aucune méthode parfaite. Aussi Gérard y est allé de la sienne.

«Nos défauts? Répète-t-il à qui veut l'entendre. C'est facile de dire «On voit la paille dans l'oeil du voisin et pas la poutre dans le nôtre». Encore faut-il comprendre pourquoi. C'est comme quand on conduit une bagnole: il y a toujours un angle mort, et parfois on se plante à cause de ça. Le pire, c'est quand on ne pense plus à l'angle mort: on ne le voit plus, et l'oeil reconstitue une image continue du paysage, où il manque juste la poutre, pardon l'autre bagnole qui s'amène pour qu'on y rentre dedans. C'est parce qu'on est à l'intérieur, de notre bagnole, que l'on ne voit pas la poutre. Le type qui nous regarde faire un créneau du haut d'un immeuble il peut nous critiquer facile et voir la moindre paille. Dans la vie, c'est pareil. Il y a souvent des aspects de notre personnalité que l'on ne voit pas, dont parfois on ne soupçonne même pas l'existence, alors que pour les autres ça saute aux yeux. Alors les tuiles et les problèmes nous tombent dessus sans que l'on comprenne pourquoi. Parce que leur cause en est dans l'angle mort.

«Il y a des tas de parts de nous dont on peut ne pas être conscient: L'égocentrisme, les qualités, les défauts, les sensations, les désirs, les aspirations, les sentiments, les méthodes de pensées... C'est incroyablement riche, un être humain, même banal! Si on a encore des angles morts, et si il y a dedans des défauts ou des problèmes, on ne les mesure pas, on peut ne même pas s'en rendre compte. Moi, je dois avoir un angle mort côté Poésie, esthétique. En attendant de capter moi-même, je me fie à Hélène. Et je n'ai jamais eu à le regretter. Il n'y a pas forcément des défauts dans l'angle mort. Moi, je sais que je suis sain côté Poésie, car je ne suis pas attiré par les choses cradingues comme c'est la mode maintenant. Aussi j'arrive toujours, sur ce point, à accepter les conseils d'Hélène sans difficultés. On s'est entraidé, chacun regardant dans l'angle mort de l'autre pour l'aider à avancer. Je lui dois même beaucoup: J'aurais pu virer au clochard sans elle.

«Ça n'a pas été évident au début. A à la naissance de Simone, quand Hélène est rentrée de la clinique, elle était restée quinze jours là-dedans, propre, nickel, elle arrive à la maison, j'étais resté tout ce temps sans faire le ménage, sans changer d'habits ni rien, alors elle est devenue furieuse, elle hurlait, m'aurais griffé... Je lui ait d'abord répondu sur le même ton, mais le soir, je l'ai vue avec le bébé, et elle pleurait... Et la gamine me regardait... Ça fait drôle, la première fois, quand on se retrouve avec un enfant... Qui dépend de nous pour tout. On se sent responsable... Je n'ai jamais osé rien dire à Hélène, m'excuser ni tout ce tralala, mais je me suis rendu compte qu'il fallait changer ma façon de faire. C'est le regard grave de Bébé Simone qui m'a donné l'énergie pour cela. Heureusement.

«Par contre j'ai un défaut que j'ai mis longtemps à comprendre: ce que Yolande appelle raideur d'intellect. Que veux-tu, je suis un rationnel, ordonné, j'aime savoir exactement de quoi il retourne dans le domaine où je travaille, avoir des connaissances précises, exactes. Ce sont de très bonnes qualités, de bons instruments dans la symphonie de la vie. Mais leur caricature c'est le dogmatisme, la froideur, la sclérose, qui en font de vilains couacs, en dehors du rythme. Pour rester dans l'Harmonie, dans le juste ton divin, il faut équilibrer ces qualités avec de la Sensibilité, du sens artistique, de la souplesse. Parce que la vie, par définition ce n'est pas rationnel. Maintenant je fais les exercices de Yolande pour redresser cela; et elles me disent toutes que je fais des progrès.

«Notre ménage, Hélène et moi, d'après les psychologues il n'était absolument pas viable. Trop différents. Un an qu'ils nous donnaient. Effectivement, ça a commencé à tirer bien avant. On a parlé de se séparer... Dur, car je l'avais dans la peau, et elle avait trouvé à travers mes idées un sens à sa vie. Et crac, elle a été enceinte. Un enfant sans famille, horreur! Pas question de ça. Alors on s'est accrochés. On a cherché à comprendre pourquoi ça n'allait pas, on a fait des efforts pour se comprendre et se respecter, qui n'en sont plus maintenant. Et voilà ce que ça donne. C'est bien qu'on ait été différents, on a vachement plus progressé que si on avait eu les mêmes défauts à cacher ensemble. Si on avait été psychologiques, c'est à dires esclaves de notre psychologie, on aurait effectivement tenu moins d'un an, les psychos avaient raison. Mais notre force d'âme nous a permis d'observer toute cette psychologie, de la comprendre, et de la déjouer. Notre libre arbitre nous a permis de passer outre nos conditionnements, de nous libérer de la tyrannie des émotions et des préjugés, ce qui nous a en plus donné davantage de force de caractère. Et, malgré toutes les disputes, on a eu bien plus de Bonheur comme ça.

«Ça a été une expérience fort enrichissante, car c'est ainsi que je suis arrivé à comprendre pourquoi les gens ils n'arrivent pas à voir leurs défauts. Il y a d'abord l'ignorance. Chaque humain est à un certain niveau. Il y en a qui sont encore au stade prélogique. Ce sont des animaux dans un corps humain, des robots à sentiments. Faute d'avoir développé l'intellect pour observer leurs sentiments et en trouver la source, ces derniers leurs tombent dessus comme grêle sur les navets. Ils subissent sans savoir, et exécutent aveuglément les ordres de leurs émotions, même absurdes, même à l'encontre de leur intérêt. Si ces émotions sont malsaines, ça donne des fanatiques, des bandits, des fachistes. Même si elles sont acceptables, elles n'en sont pas moins incontrôlées. Cela donne des gens parfois très gentils, mais qui évoluent très lentement. Ils sont embourbés dans la vie, englués dans les situations. Le mot «liberté» n'a aucun sens pour eux, puisqu'ils subissent ce qu'ils sont, et ne l'ont jamais choisi. Même si ils sont gentils, leur sentimentalisme incontrôlé peut les pousser à des mauvaises actions.

- Comme le Frédérique... Commente Brigitte.

- Ah lui, c'est un autre problème. Lui, il sait qu'il fait mal, mais il s'en fout.

«Alors quand on commence à évoluer en éveillant l'intellect ou le coeur, il s'agit de ne pas développer l'un en étouffant l'autre. Dans les deux cas ça foire. Et pourtant nous faisons pratiquement tous cette erreur. L'un des deux domaines nous est familier, alors on s'y investit, aggravant encore le déséquilibre. L'autre est encore obscur: la zone d'ombre, l'angle mort... Ça fait peur. Si il a des défauts dans cette zone d'ombre... Par exemple l'intellectualiste se fait souvent avoir par la cohérence de ses raisonnements. Mais tout raisonnement logique part toujours de bases de départ indémontrables, données par l'intuition, ou par l'observation. L'intellectualiste pur est incapable de sortir de sa vision pour lui donner des bases plus sensibles, plus réelles, plus humaines. Il n'a pas le sens de la vérité pour lui montrer à quel point il s'est éloigné de la vie. Pour le sentimentaliste, c'est au fond le même problème, mais au lieu de trouver une opinion «logique», il aura un sentiment agréable à son sujet, et donc il la tiendra pour véritable, sans plus de base réelle en fait, puisqu'il ne sait pas pourquoi il la trouve agréable. Il se fait avoir par l'égocentrisme, les désirs, la flatterie, les gratifications, les conditionnements inconscients... Le sentimentaliste est lui aussi tout à fait dogmatique et raide à sa façon, avec exactement les mêmes désastreuses conséquences que pour l'intellectualiste.

«Ce qui me fait marrer, par exemple, ce sont tous ces types qui partent en guerre contre la science, contre l'ordinateur ou contre les maths, en leur attribuant l'origine de tous les maux. C'est du dogmatisme sentimental. Et ils trouvent des arguments, souvent pertinents d'ailleurs, mais qui ne servent qu'à justifier a posteriori une opinion préexistante qui ne prend son origine que dans la peur d'un domaine qu'ils maîtrisent mal. Les intellos sont pareils, avec leurs haines de la spiritualité, de la Bonté, de la naïveté, leur peur panique de tout ce qui est gratuit, non calculé, et tous leurs dogmes qu'on s'emmêle sans arrêt les pieds dedans. Même faire des maths comme on a demandé à mes gamins, c'est utile pour se former au raisonnement déductif, c'est utile pour se comprendre soi-même. A ceci près qu'on peut concevoir un monde sans informatique, mais pas un monde sans Poésie.

«Gare donc à l'école sans Poésie!

«Au fur et à mesure que l'on évolue, on maîtrise nos sentiments. Ça ne veut pas dire qu'on les étouffe, mais qu'en découvrant leurs sources et leurs effets, on peut échapper à leur emprise, pour pouvoir enfin vivre librement notre véritable sentimentalité sans se briser la vie tous les huit jours. On maîtrise aussi notre intellect. Ça ne veut pas dire qu'on l'occulte, mais qu'on met sa logique et sa cohérence au service de la Sagesse, de la Compassion aux autres, sur des bases justes données par la Sensibilité et l'Intuition. Les sentiments ne peuvent être purifiés que si l'intellect peut les regarder, et l'intuition ne peut être juste que si les sentiments sont purs. Ainsi on ne peut avancer qu'en faisant collaborer des deux domaines, en les harmonisant. Alors seulement on peut aller vers le spirituel.

«La deuxième raison pour laquelle on ne voit pas nos défauts est bien entendu l'orgueil. Tout simplement. Il est déjà souvent douloureux, en soi, de reconnaître nos défauts. Mais l'orgueil s'en mêle, en plus. Il ne veut pas que l'on dise aux autres ce qu'il y a dans l'angle mort, et même que tous le monde le saurait, il ne veut surtout pas que nous mêmes le sachions. L'orgueil a un instinct de propriété maladif: NOS opinions, mêmes fausses, NOS sentiments, même pourris, NOTRE clan, NOS problèmes, NOS défauts! Gare à qui les attaque! Il nous empêche de tourner notre regard vers l'angle mort pour voir vraiment ce qu'il y a. Tout en le sachant très bien, d'ailleurs, ce qu'il y a.

- Comme le Frédérique, fait encore Brigitte.

- Ouais. Là tu as raison.

«Souvent les humains prisonniers de l'orgueil et qui, à cause de ça se débattent avec leurs problèmes affectifs ou relationnels me font penser comme si ils étaient dans une prison avec seulement trois murs, ouverte à l'arrière. Ils sont là agrippés sur les barreaux de devant, à implorer de l'aide, mais si on leur dit de se retourner pour sortir, ils vous injurient et disent que c'est de votre faute si ils en sont là. C'est aussi idiot que ça, d'être orgueilleux.

«L'Orgueil, c'est l'égocentre primitif qui se sent menacé. C'est le reptile en nous, le dinosaure, le monstre qui tire sur tout ce qui bouge, ami ou ennemi. L'égocentre se sent menacé a priori par tout ce qui n'est pas LUI, bon ou mauvais peu importe. Alors il refuse tout ce qui peut mettre SON image en porte-à-faux, même s'il s'agit de reconnaître un défaut de personnalité pour y remédier. En somme il rejette même le médecin qui pourrait le soulager. Il est le principal obstacle à notre épanouissement. C'est lui qui nous empêche d'aller fouiller dans nos zones d'ombre pour comprendre ce qui s'y passe, même si ça nous coûte toute une vie de malheurs. Il nous fait trouver des justifications, des prétextes, des dérivatifs pour ne pas éliminer nos défauts. Il voudrait qu'on les traîne tous jusqu'au Nirvâna, dans une énorme besace. Mais ce n'est pas possible. C'est trop lourd. Il faut les abandonner, et pour cela commencer par accepter de les regarder en face, pour pouvoir les identifier comme tels. Alors automatiquement ça les dégonfle, et ils perdent petit à petit leur pouvoir de nous manipuler. Et l'orgueil lui-même est un sentiment comme les autres, aussi facile à observer et à déjouer.

«L'orgueil provient peut-être d'une tentative pour compenser un manque de reconnaissance par le groupe. Pour pouvoir fonctionner correctement, tout être humain a besoin d'être reconnu par ses pairs, d'être accepté par eux, d'une manière qui le concerne dans sa survie, dans sa vie, dans ce qu'il a de plus profond. Si on reconnaît quelqu'un de cette façon, on peut le rendre infiniment heureux et lui permettre d'épanouir toutes ses richesses, c'est d'ailleurs là le plus beau secret de l'Amour. Si on n'est pas reconnu par un entourage quel qu'il soit, alors on n'a plus d'énergie, on est fatiguée chroniquement, la dépression nerveuse et le suicide guettent. Mais trop reconnaître l'autre, c'est la flatterie, pas assez c'est le rejet. Ce sont là deux vices qui faussent profondément le jeu social et le fonctionnement énergétique des gens qui en sont victimes ou qui les pratiquent. La reconnaissance de l'autre est une force considérable, souvent plus puissante que les gestes matériels, dont on peut faire bon ou mauvais usage. C'est sans doute ce que les sages d'autrefois appelaient la magie, mais on en a fait des histoires abracadabrantes pour ne pas que les gens comprennent comment on les manipule. La magie, ce sont des rituels de groupe où est distribuée cette énergie. Que ce soit dans un groupe ésotérique, dans une tribu indienne, un clan de voyous ou un conseil de gestion d'entreprise, le principe est exactement le même, seuls les symboles de reconnaissance changent. Même les technocrates rationalistes font de la magie, avec leurs rituels de costume-cravate, de rendez-vous, leurs cendriers en titane... Ils sont reconnus par la société, par leur entourage. Ils ont l'énergie, ils sont sûrs d'eux, on leur obéit, on les courtise, même s'ils ont un caractère de cochon. Si ils sont sur le bord de la route avec un pneu crevé, on s'occupe d'eux, alors que toi ou moi on doit se débrouiller pour être à l'heure au boulot. Autrefois le chef gaulois arborait un bouclier d'airain; aujourd'hui le fils du notaire a une raquette de tennis en fibres de carbone. Autrefois on faisait des sacrifices d'animaux pour les moissons; aujourd'hui c'est la nature vierge qui y passe pour l'industrialisation. Autrefois les seigneurs faisaient la loi sans partage; aujourd'hui les technocrates et les bureaucrates décident de tout sans aucun contrôle. C'est que ça marche, la magie, sur les gens simples. Et il est si facile d'en faire mauvais usage... Quelle puissance de manipulation! Quelle terrible inertie à opposer à tout progrès social!

- Là c'est tout à fait Frédérique, commente encore Brigitte.

- Ah, lui. Bon c'est vrai, ce que tu dis, mais rappelle-toi ce que t'a demandé Yanathor...

- Ah... Que je dois lui pardonner. Hum...

- Eh ouais. Tu n'en sera vraiment libérée que quand tu te sera complètement dégagée de toute haine envers lui. Et il en a tant besoin lui aussi, de toute façon.

- Je... Il va me falloir un certain temps.

- Eh ouais, je sais, le temps que se refroidissent les énergies négatives qu'il a suscitées en toi. Ce n'est pas évident, mais il faut en passer par là. Moi aussi, d'ailleurs, je dois lui pardonner... Ah, si j'avais Yanathor pour me botter les fesses!»

Gérard reprend ses explications: «Travailler en groupe est très bon pour voir où on en est, comment on est effectivement capables de se comporter. Mais en définitive toi seul peut éliminer tes défauts, et seulement si tu acceptes de les regarder, de les considérer. Aucun groupe ne peut faire le boulot à ta place. La principale difficulté quand on travaille en groupe, c'est celui de savoir qui est à l'origine d'un problème. Bon, ce n'est ni pour juger, ni pour punir, si on en est encore là ce n'est pas la peine de se prétendre spirituel. C'est très important de savoir qui est la cause d'un problème, car seule cette personne peut vraiment le résoudre. Le moindre orgueil, et cette personne coince tout le groupe. Le moindre jugement du groupe, et la personne se met sur la défensive et on ne peut plus communiquer.

«Si deux personnes ont la même zone d'ombre, elles feront clan ensemble contre les autres au lieu de s'aider, ou elles se disputeront et souffriront ensemble sans comprendre pourquoi. Si les zones d'ombres sont différentes, chacun ne verra que les défauts de l'autre, pas les siens, et mettra sur lui toute la responsabilité de leur désaccord. C'est pour ça que tant de groupes ou de couples se séparent, chaque membre avec sa propre histoire cohérente et logique sur ce qui s'est passé. Et chacun interprète ce qui s'est passé en fonction de la seule part de la réalité qu'il a bien voulu voir, et ne peut donc que supposer que l'autre est devenu subitement fou pour quelque mystérieuse raison. Il n'existe aucune solution à ces problèmes qui fasse l'économie de la sincérité avec soi-même.

«Nous étions dans ce dernier cas avec Hélène: chacun à voir les défauts de l'autre mais pas les nôtres propres. Tu sais, au début d'ici, ça a été dur, entre nous, on se serait sans doute séparés plusieurs fois si il n'y avait pas eu Simone. Elle était gênée par ma raideur intellectuelle, mais comme elle-même était plutôt intellectophobe, mal à l'aise dans ce domaine, elle ne savait que se mettre en colère à ce sujet, rejetant de manière dualiste toute ma vie intellectuelle en même temps que l'intellectualisme. Je me retrouvais contraint de me défendre d'elle alors que sa perception aurait dû m'être une aide. Elle me traitait d'ingénieur, de contremaître ou d'autres amabilités de ce genre, mais je ne voyais pas en quoi c'était un reproche, puisque l'organisation et la technique font partie de l'homme au même titre que le reste. Comme en plus ces domaines me plaisent, je me sentais nié dans mon être profond, dans ma personnalité. Cela se sentait dans le travail, j'hésitais à entreprendre des chantiers, je me voyais réduit à faire la vaisselle et laver les couches, pendant que les toits fuyaient sur les charpentes qui pourrissaient. Quelle triste période! On en a bavé, je te le dis! Tu comprends pourquoi que j'ai envie de foutre des baffes à ceux qui disent que «ici on est dans un paradis factice à l'abri des vrais problèmes!»

«De son côté c'était la pagaille. Oh ce que je l'ai maudite! Que d'heures passées à chercher des trucs qu'elle avait éparpillés! Elle ne pouvait pas comprendre qu'un rangement est affaire de logique, pour qu'on puisse retrouver facilement les ustensiles sans avoir à se rappeler par coeur la place exacte de chacun des innombrables fourbis qu'il peut y avoir dans une maison. Les boutons avec les chaussettes, les nouilles avec les herbes, le suribachi parmi les torchons et son pilon avec les casse-noisettes, et bien sûr elle ne se rappelait jamais où elle avait mis tous ces trucs. Je te dis pas les prises de bec qu'on a eues. En fait, elle classait les affaires, mais plutôt par style, par leur aspect. Je ne m'en suis aperçu que récemment, et elle ne me l'avait jamais dit... Parce qu'elle faisait cela sans en comprendre l'importance. Parce qu'elle ne se servait pas de son intellect, justement. Il a fallu que en somme je lui prête le mien pour qu'elle puisse se comprendre elle-même.

«Pendant des années on s'est disputés à cause de ces histoires sommes toutes assez secondaires, mais qui sans arrêt cassaient le rythme de vie. Sans arrêt, on se reportait la faute l'un sur l'autre. Moi je n'ai compris que grâce à Yolande, qui m'a parlé de raideur intellectuelle, tout en m'approuvant chaleureusement (c'est le détail qui change tout!) dans mon penchant vers le domaine technique. Même qu'elle me questionnait sur les planètes, sur la maçonnerie... Et elle s'y est mise aussi! Ça lui a donné des racines, comme elle dit, et un bonheur plus profond, plus solide, à elle qui n'avait jamais vécu que dans les livres et qui ne savait même pas planter un chou.

«Pour Hélène, ça a été un peu plus dur, car sa zone d'ombre (l'intellectophobie) était plus large. Oh, elle ne va pas en sortir en quelques mois, mais maintenant elle le sait. A l'origine il y a eu un échec scolaire en maths. Que veux-tu, la pauvre, il fallait qu'elle fasse ses devoirs après la cuisine et la vaisselle, avec le père qui faisait brailler la télé, quand il était pas fin saoul... Et les gifles tombaient... Alors elle en a gardé un complexe d'infériorité. Surtout qu'on l'a bien enfoncée et dévalorisée à l'école, au lieu de l'aider. Tu sais, les maths, c'est l'arme de sélection sociale, le fétiche de l'Occident, même que pour faire nourrice ou jardinier il faudra bientôt une licence en maths. Quel dommage pour une science si passionnante! Quant à dévaloriser un enfant, c'est un crime, je trouve, un viol, au sens fort du terme, comme le viol sexuel, et ça laisse des séquelles plus graves encore. A tel point qu'il est encore difficile à Hélène de faire un raisonnement logique simple. C'est pas qu'elle n'en soit pas capable, mais elle a un blocage. Elle a l'impression de patauger dans la honte, avec cris et coups qui menacent. Yolande a trouvé un truc astucieux: elle lui a dit d'aller apprendre le calcul avec Simone. Avec la gamine, pas de jugement, pas de complexe, pas de phobie. Et ça marche!

«Hélène m'a dit, il y a quelque semaines, que c'était un grand Bonheur pour elle que de pouvoir apporter à son enfant ce qu'elle même n'avait pas eu la possibilité de développer. C'est beau, non, d'entendre des trucs comme ça?

«Bon, Hélène ne va pas se consacrer aux maths, elle a fait d'autres choix de vie. Mais elle a accepté de chercher à comprendre «mes» principes de travail et au-delà à respecter ma propre orientation de vie. Ouf! Quel poids est tombé de nos épaules ce jour-là!

«C'est là que j'ai compris sa façon de ranger... Ah on a bien rigolé ce jour-là. Et on s'est mis d'accord. On a mis à la réserve tous les ustensiles dépareillés, tous les machins, les bidules et les zymbrèques dont on se sert quotidiennement sans plus remarquer qu'ils sont affreux. Et on a fait en sorte que le rangement soit à la fois logique ET poétique: la cuisine est une sorte de composition, de bouquet, on a assortis les ustensiles, les boîtes de condiments... Qu'on range toujours à la même place. L'aspect correspond avec la catégorie d'usage, et on a même mis les noms ou des dessins pour aider à se rappeler. Bon, on se heurte encore parfois, les vieux réflexes qui mettent longtemps à s'effacer, mais le résultat est là: tous les gens qui viennent nous disent que nos rangements sont supers, beaux et pratiques. Et on s'enguirlande moins souvent.

«Faut pas croire, si tu nous vois relativement en Harmonie aujourd'hui, ça ne nous est pas tombé tout cuit du ciel. Pour en arriver là il a fallu souquer ferme, se battre véritablement, se colleter pied à pied avec nos problèmes, garder une vigilance de tous les instants, surtout envers ce qui pouvait venir de nous-mêmes. La toute première chose, quand on veut évoluer, c'est DE LE VOULOIR. Et d'être prêt à faire ce qu'il faut. Sans cette volonté de Bien, sans ce Feu Sacré, il n'y a rien à attendre de la vie.

«Savoir qui est à l'origine d'un problème est important. Simple question de bon sens: il s'agit d'appliquer le remède à la cause, et pas à côté. C'est seulement la personne qui est à l'origine d'un problème qui peut l'enlever de sa personnalité, et personne d'autre. Ça ne peut pas marcher autrement. Si avec Hélène on a réussi malgré les difficultés, c'est parce qu'on voulait avancer tous les deux. Et là-dedans chacun de nous avait son propre travail à faire, et a accepté de le faire. Que seulement un seul de nous deux ait tenté de se justifier, de se défiler, de tout mettre sur le dos de l'autre, et crac on aurait échoué.

«C'est pour cela qu'à Peyreblanque, on supporte parfois beaucoup de certains visiteurs difficiles, alors que d'autres se font virer tout de suite pour quelque motif apparemment bénin. Mais si, face à une personne qui pose problème, on fait un procès, ou des menaces de représailles, alors la personne se défend et on perd le contact avec elle. Si on veut aider quelqu'un il faut l'aimer, lui donner l'énergie de travailler sur lui. Les problèmes doivent être abordés de manière bienveillante, sans rentrer dans la sentimentalité calamiteuse des conflits, du jugement, de la vengeance.

«Tout de même si on veut aider des gens avec de graves problèmes, comme mes anciens amis avec leur centre pour drogués, alors faut se préserver un espace personnel où leurs problèmes ne peuvent nous nuire.

«Il ne faut pas non plus prendre la responsabilité des autres. Les autres nous critiquent. Parfois ces critiques sont fondées, et donc très utiles pour nous. Mais les neuf dixièmes des critiques qu'on peut recevoir des autres ne sont ainsi que de pures projections qui n'ont absolument rien à voir avec ce qu'on est en réalité. Il y en a, pour ne pas se remettre en cause eux-mêmes, ils t'épuisent, ils te psychanalysent à longueur de temps pour trouver en toi la racine de leurs problèmes. Le type qui a réellement compris un de tes défauts, souvent il n'ose pas te le dire. S'il essaie, même en colère, il ne te fera pas de procès d'intention sur le fond de ce que tu es vraiment. Il ne te coupera pas l'énergie, il ne te dévalorisera pas. Les gens toujours souriants et mielleux, qui se posent en supérieur, en sage, ils n'ont rien à te dire sinon leurs propres histoires. C'est très dangereux de les écouter, de s'inférioriser, de culpabiliser, de se dévaloriser. On se fait pomper toute l'énergie vitale. Pire, ces gens risquent de te faire passer à côté de ton choix de vie, de te faire rater ton incarnation.»

«Enfin, même si l'essentiel de la vie est assez simple pour qu'une mésange le comprenne, pour nous il nous faut bien un peu de jugeote, un peu d'intellect. Sinon on croit avancer, alors qu'en réalité on est accroché à un gros bête problème psychologique, comme une chèvre à son piquet. Je te dis ça sur l'intellect, c'est parce que c'est la mode de l'anti-intellectualisme, en ce moment. Chaque année, pendant les stages, il y en a qui viennent et qui nous font des discours contre l'intellect, qui voudraient le supprimer, le remplacer par l'instinct, ou je ne sais quoi. Eh bien moi je vais te dire: il y a pas plus intello que les anti-intellectualistes. Bourrés de dogmes et de préjugés qu'ils sont. Seulement ils ne voient pas que ce sont des dogmes et des préjugés, car ils ont l'air d'aller vers «la nature», vers l'«écologie». L'intellect, c'est une faculté humaine parmi les autres, tout comme les sentiments, les perceptions, l'action, etc... Mais comme tout, il a ses limites. Il ne faut pas chercher à analyser la Poésie, par exemple. Quand il y a excès, raideur, c'est l'intellectualisme. Quand il y a refus, phobie, c'est l'anti-intellectualisme. Et ils sont aussi enquiquinant l'un que l'autre. Si on continue à laisser le mouvement écologique se faire envahir par les anti-intellectualistes ou par les anti-spiritualistes, on risque de se retrouver avec une inquisition verte, contre la spiritualité, ou contre la science. Tout le monde, la science, l'écologie, la spiritualité doit s'unir pour rejeter le dogmatisme, l'intellectualisme et l'anti-intellectualisme. Pour arriver à cela il faut maîtriser l'intellect et s'en servir à bon escient.»

Gérard s'enquiers enfin:

«Tu comprends, Brigitte?

- Euh oui, c'est passionnant, mais pas toujours facile de saisir les nuances. Que veux-tu, je ne suis pas une intellectuelle, moi.»

Gérard mime un énorme soupir de découragement... Et ils rient ensemble de cette répartie. Elle reprend:

«Sérieusement: moi je suis d'accord pour qu'il y ait une certaine tempérance, qu'on ne soit jamais à fond dans un truc, en se fermant à tout le reste. La loi du juste milieu, en somme.

- Ça dépend, fait Gérard. Si tu dis «il y a TOUJOURS un juste milieu» c'est encore pousser un truc à l'extrême. Parfois il en faut, des extrêmes: Par exemple entre le Bien et le mal, il ne peut y avoir de juste milieu, par définition, sinon ce serait trop facile. Dans ce cas, même si le Bien est une extrême, c'est lui seul qu'il faut choisir, sans compromis, et la loi du juste milieu ne joue pas. Il y a des cas où la loi du juste milieu se tempère elle-même, et laisse passer des extrêmes, tu comprends?»

Et il s'esquive, un sourire en coin, sur cette boutade qui, il en est sûr, aurait laissé perplexe Lao Tseu lui-même.

Un beau jour de Février, arrivent simultanément plusieurs petits événement de la vie de Peyreblanque.

Les quatre fondateurs reviennent d'en ville, d'une réunion chez leur notaire pour la constitution de la société civile qui assurera la pérennité du centre de Peyreblanque au-delà des vicissitudes personnelles, contre toute menace juridique. Gérard ramène également la peinture et divers accessoires qui lui manquaient pour finir son dôme. Ce qui, quatre jours plus tard, a une conséquence tangible: il sort du futur temple toute une série de chevrons et de planches copieusement encroûtées: l'échafaudage. Mais ce n'est qu'encore quatre jours plus tard que les premières visites ont lieu.

Mis à part le sol encore en ciment, le temple est presque terminé. Ils avaient l'habitude de cette pièce basse, encombrée de poteaux, sous le sombre plancher. De la découvrir soudain claire et haute fait un choc enthousiasmant: Qu'elle est belle! Le blanc irrégulier des murs a fait place à un violet clair velouté qui semble immatériel, les hautes fenêtres en ogives ont un petit air de cathédrale, avec leurs lignes nettes, pures et arrondies... Le plafond-dôme que Gérard a patiemment poli et peint, semble un ciel, magnifique consécration d'un long et soigneux labeur! Il en est le premier émerveillé! Brigitte aussi est émue, ce qu'elle contemple maintenant ressemble tant au merveilleux vaisseau d'Orgon et Yerda. Comment Gérard, qui ne l'a pourtant jamais vu, a t-il pu...? Tous puisent bien à la même source universelle d'inspiration...

Les enfants commentent chaleureusement. Yolande s'est mise en lotus, sur un petit tapis pour ne pas prendre la poussière de ciment. Marc, Gérard et Hélène discutent technique, puis sans transition tâtent les vibrations subtiles et éthérées du lieu. Dans son for intérieur, Hélène réalise que son homme a vraiment du talent, et qu'il le doit beaucoup à sa méthode, à sa précision. Elle s'apprête à féliciter «le contremaître», mais s'abstient in extremis de prononcer ce mot, de peur de raviver d'anciennes blessures. Rien de raide d'ailleurs dans cette architecture: les angles saillants des fenêtres et des portes sont soigneusement arrondis, et les ombres qui ne manquent pas de s'y accrocher le font en flou, en dégradés immatériels. C'est l'influence de Yolande, que Gérard a accepté bien volontiers, et même intégrée. Vu de près, curieusement, l'enduit des murs n'est pas rigoureusement lisse, de fines traces de spatule y sont nettement visibles. Mais comme elles sont disposées au hasard du travail, tout en se répartissant de manière homogène, elles contribuent à donner une richesse, une chaleur à la matière...

Anita est absente, en visite chez sa famille. Brigitte réalise alors qu'elle ne la connaît que fort peu, qu'elle ne lui a presque jamais adressé la parole. Anita est il est vrai très discrète, mais soudain en ce moment fort sa présence manque. Elle est comme une de ces cordes sympathiques sur laquelle le musicien ne joue pas, mais qui donne son timbre, sa chaleur et sa vie à l'instrument... Sans elle Peyreblanque ne serait pas tant Peyreblanque. Grâce à son silence même, à son sourire approbateur, elle apporte une chaleur, une Douceur, une complicité... Semble t-il elle n'a jamais été mêlée à aucune dispute.

«Voilà, on s'était mis d'accord avec Anita et Hélène, elles feront le carrelage.

- Tu ne le fais pas toi-même, Gérard? S'enquiers Brigitte.

- Non, elles en ont déjà fait, et elles s'en sont très bien sorties, grâce à la méthode que je leur ai apprise. De toute façon, si c'est un peu irrégulier, tant mieux: trop parfait ça ferait dans le style bureau de direction d'entreprise. Moi j'aurai encore tout le reste à faire, le petit sanctuaire et les annexes.

- On ne peut pas encore se réunir ici, il y fait trop froid, sans le chauffage. Pas avant le printemps. Alors on fera la cérémonie de consécration.

- C'est pour ça, il faut que d'ici là il n'y ait plus de passage ni de saleté.

- Pour moi, termine Marc, il faut que je me mette à aménager les chambrettes, pour les stages, cet été. Maintenant que j'ai fini les adresses et les prospectus, je serai plus disponible.»

Ainsi va la vie: chacun retourne à ses occupations avec un enthousiasme neuf, galvanisé par les réalisations tangibles!

Le second événement est plus intime. Quand Gérard revient d'en ville, il ramène une revue, avec les nouvelles photos d'Uranus et de ses satellites. Il la montre à tous, et comme on s'en sera douté chacun est enthousiasmé par cette découverte de mondes nouveaux, même si, malheureusement, la vie n'est pas au rendez-vous. Malgré ce manque, un tel événement fait date dans l'histoire de l'humanité, tout comme les premières observations de Galilée, en 1610.

Soudain, Brigitte s'exclame: elle est tombée sur la photo de Miranda, la petite lune de glace aux étranges structures en chevrons ou en ovales qui ont fasciné tous les astronomes et tous les humains.

«Mais ça ressemble à ma planète!

- Comment ça, ta planète, Brigitte?»

Quelle gaffeuse! Elle vient encore de trahir un de ses secrets intimes. Bon, le mieux est encore de tout dire.

«Ben je... J'ai souvent rêvé d'une planète qui ressemble à ça.

- Ah? C'est tout à fait étrange, car avant ces photos, personne n'avait jamais rien vu de tel...

- Bien pourtant... Attend, je vais chercher mon cahier de rêves.»

Brigitte montre le dessin du cahier à ses amis plus qu'intrigués. Il y a de quoi: ce vieux dessin, déjà un peu jauni, ressemble bien aux nouvelles photos. Mais elle ne raconte pas l'extravagante histoire du petit robot, qu'elle n'a d'ailleurs pas osé noter.

Que dire, devant l'inexplicable? Elle repense à son oncle Albert, qui n'a sans doute pas manqué de s'intéresser aux photos de Voyager. Aura t-il remarqué la ressemblance? Cela ne peut être qu'une preuve de plus des étranges prémonitions de Brigitte et de sa grand-mère. Y pensera t-il? Ou a t-il déjà oublié ses confidences, comme on oublie ce qu'on a vu à la télévision?

Cette nuit-là, Brigitte rêve, pour la dernière fois de sa vie, du petit robot. La rampe d'accès est terminée, et la porte ronde bée sur l'obscurité, vers les profondeurs obscures de la pyramide. Le petit robot jaune et rouge est immobile au pied de la rampe, comme s'il l'attendait pour lui souhaiter bienvenue. Avec la naïveté désarmante d'un petit enfant qui va montrer son beau pâté. Et aussi une indéfinissable nostalgie... Cette machine est t-elle bien seulement une machine? .

CHAPITRE 17

LA VIE A PEYREBLANQUE

(sommaire)

Les jours s'allongeant appellent à nouveau les visiteurs à Peyreblanque. Ainsi Eric est resté un mois, et a aidé pour les finitions du temple. Eric est un jeune danois qui a pris une année entre ses études et son futur travail, pour tâter les ambiances de groupes européens les plus divers. Il est étonné de voir la vie publique et administrative française s'écouler sans profiter de l'écologie, alors que lui compte bien l'appliquer dans sa vie professionnelle. Il inclus même son année de visites dans sa formation. Eric était comme beaucoup, végétarien sans vraiment l'être. Les patientes explications de Yolande et Hélène pour un monde sans violence le laissent un peu perplexe. Quelque mois plus tard, devenu fonctionnaire, il enverra une missive pour dire qu'il garde de Peyreblanque un souvenir lumineux, alors que dans un groupe de mangeurs de viande crue il s'était fait agresser verbalement à longueur de journée.

Le mois de Mai voit arriver une famille entière, le père idéaliste mais faible, la mère agressive et têtue, imposant ses conceptions éducatives basées sur l'instinct. Les deux aînés étaient devenus de vrais petits voyous, et la troisième se raccroche à son père, car sa mère la déteste pour quelque inavouable raison. Le père, conscient de la casse, essaie de réparer, mais la mère le contrecarre systématiquement. Il aurait envie de laisser tomber cette mauvaise compagne qui l'a trahi, qui a trahi la vie qu'elle avait pourtant porté en elle. Mais que deviendraient les enfants?

Est-ce vraiment lui le faible, lui qui garde son cap sous les avanies et la poisse, ou cette femme qui se laisse aller sans aucune retenue à tous ses dérèglements psychologiques? Si cet homme ne sait pas se faire respecter, au moins il a la force d'âme. Il est lui-même.

Cette famille laisse des milliers de francs de dégâts, carreaux cassés, matelas et moquettes souillés, que la mère refuse de payer, mais le père le fait en cachette.

Un couple, arrivé le premier Mai, commence par se dire enchanté de la nature, de la montagne et de tous les chants d'oiseaux. Il faut dire que le mois de Mai à Peyreblanque est merveilleux: Dès avant l'aube les merles ouvrent la symphonie pastorale, relayés par les mésanges, les grives et bien sûr les coucous. C'est une aubade délicieuse, dans le parfum humide de la nature encore fraîche. Et le premier Mai c'est la fête du travail, qu'à Peyreblanque on ne manque pas d'honorer par quelque enthousiasmante activité collective.

La dame parle tout le temps d'Amour, tout est Amour, tout va à l'Amour.

«Eh bien allons-y nous aussi, invite gaiement Gérard. Voulez-vous visiter le mas?» Dans le jardin et alentour des Ooooh et des Aaaah s'élèvent... Mais en plein dans le temple, dont le sol est maintenant presque entièrement carrelé par Hélène, la dame se met à susurrer, d'une voix très travaillée: «moi, si j'étais ici chez moi, voyez-vous, je retirerais ce faux plafond pour laisser les poutres apparentes, et je les passerais au brou de noix foncé, c'est plus naturel, plus dans le style ancien temps, en somme. Ce dôme, là, je ne voudrais surtout pas vous décevoir, mais ça jure dans ce lieu, ça fait intellectuel, quoi.»

Les Peyreblanquais se regardent, stupéfaits, tandis que Gérard, qui a oeuvré avec tant d'amour pour ce magnifique plafond céleste, se retient d'une réaction pas du tout intellectuelle.

Au repas, ça continue:

«Ah le végétarisme... Quel bel idéal... Malheureusement, mes amis, il faut que vous compreniez la subtilité des équilibres écologiques que Dieu a patiemment ajustés pour notre émerveillement. Voyez-vous, il ne faut pas voir le mal dans la création divine; chaque créature a son rôle divin à remplir...»

Hélène essaie de raisonner la dame, mais rien ne peut arrêter le flot d'onctueuses tartuferies:

«Je puis vous assurer, ça j'en suis sûre, qu'ils ne souffrent pas. Du moment qu'un animal donne sa vie pour assurer l'équilibre écologique et la survie de son espèce, non, ça non, il ne souffre pas, pas plus qu'une plante. C'est notre intellect qui projette de la souffrance. Tenez, quand vous cueillez un légume, ne pensez-vous pas qu'il souffre, à sa façon? C'est parce que vous ne l'entendez pas crier, mais croyez-moi, il faut que vous compreniez que ce geste n'est pas naturel.»

Gérard commence à perdre patience: «Vous croyez que si je mords dans votre bras ou dans un cornichon c'est pareil?» Anita et les enfants se retiennent de pouffer. La «grande dame» peut, dans sa totale insensibilité, se permettre de garder sa fausse sérénité, aussi il insiste lourdement:

«Mh... non, je préfère le cornichon légume»

Yolande, un grand sourire aux lèvres, fait un signe convenu à Gérard: c'est le moment de s'entraîner à la Sérénité. «Ah» fait-il en se rencoignant sur sa chaise. «On va séréner, c'est vraiment le moment.»

D'autres visites sont plus intéressantes, comme Jocelyne et René. Il est informaticien, elle attend son premier bébé. Ils visitent le mas sans guère faire de commentaire, puis le jardin et les prairies où des voisins ont laissé une jument brune.

Mais le soir Jocelyne se met à pleurer éperdument: «Mon Dieu! Mon Dieu! Que vous avez de la chance! Oh oui, c'est comme cela que j'aimerais vivre! Que... Qu'ils ont de la chance, vos enfants! C'est ce que je souhaite depuis toujours, un monde de Paix... Et René aussi, n'est-ce pas?

- Oui, bien sûr... C'est comme ça qu'on s'est connu, rappelle-toi.»

René et Jocelyne ont un idéal, mais ils souffrent de ne pouvoir le vivre. René n'aime pas son métier. Il aurait préféré la peinture, en alternance avec une activité de la nature, comme cultiver. Ils se sont rencontrés dans un groupe pacifiste, mais vite ils regrettèrent de ne pas commencer la Paix dans le monde par la Paix des coeurs ici et maintenant. Alors, faute de mieux, les voici à leur tour dans un HLM... Venir à Peyreblanque? Enfants des villes, anémiés, ils ne savent pas travailler, et René fume encore du tabac. Il essaiera d'arrêter... Et aussi de diminuer la viande et d'éviter la télévision à l'enfant. Leur semaine à Peyreblanque restera chez eux comme une échappée vers la Lumière, un guide et un encouragement pour progresser, là où ils se trouvent.

Le mois de Juin voit enfin l'événement tant attendu: la consécration du temple.

Tout a été soigneusement nettoyé, même l'entrée et la réserve. On a garni avec des tapis, des bougies, un globe terrestre, de la musique, et quelques guirlandes dites de Noël mais qui sont aussi belles toute l'année. Un vaporisateur à parfum est déjà en action depuis plusieurs jours.

Peyreblanque et ses amis sont réunis au grand complet, plus une visiteuse inconnue, Anne, militante écologiste arrivée la veille et qui souhaite se faire une idée sur la spiritualité.

Chacun a mis ses plus beaux habits, tous de belles couleurs où domine le blanc. Une fois dans l'entrée ils ferment la porte extérieure et se recueillent avant d'ouvrir celle (matelassée) qui donne à l'intérieur. Gérard guide, de cette voix grave qu'il a dans les grands moments: «Nous nous détachons de toutes les préoccupations quotidiennes; dans quelques instants nous allons pénétrer en ce lieu pour nous consacrer à un travail sur nous-mêmes en Harmonie avec l'univers». Les enfants sont sérieux comme seuls des enfants peuvent l'être.

Un peu de parfum filtre sous la porte qui s'ouvre enfin. L'instant est véritablement émouvant pour ceux qui l'attendent depuis plus de quatre ans, mais il l'est aussi pour Anne qui assiste pour la première fois à une telle cérémonie.

Le temple paré de ses atours est simple mais très beau. Au centre sur un petit autel rond brille une lampe rouge.

Quand tout le monde s'est installé en cercle, Gérard guide la cérémonie. Tandis que sa voix s'élève dans le silence respectueux, les coeurs s'emplissent de la gravité du moment. «Nous consacrons ce lieu à l'Esprit, au Bien. Nous consacrons ce lieu aux plus pures vibrations. Nous consacrons ce lieu au plus haut idéal que Dieu voudra bien nous donner. En ce lieu nous travaillerons à devenir meilleurs, à purifier nos coeurs, nos âmes et nos intellects pour devenir des êtres libres, des résonateurs disponibles à l'Harmonie de l'univers. Yolande va guider la première séance de travail spirituel.»

Une fois qu'ils sont tous allongés sur les tapis, Yolande guide d'abord la relaxation des corps, en insistant bien, à son habitude, sur le visage et les muscles qui couvrent le crâne. Après les respirations c'est la relaxation de la conscience, qui doit cesser d'accrocher les sentiments et préoccupations quotidiennes. Elle invite ensuite chaque participant à s'emplir de pures vibrations, dans le silence intérieur, puis elle se tait un moment pour laisser chacun libre d'employer ce temps de méditation à ce qui lui convient: visualisations, exercices de silence intérieur, communion avec l'Esprit Divin, travail sur le corps... Pour terminer, elle appelle tout le monde à revenir dans la vie quotidienne, où les attend la mise en pratique concrète de ce qu'ils ont reçu.

Ils se lèvent, le regard encore émerveillé, et sortent. Ils retrouvent dehors le Soleil joyeux et le bourdonnement des insectes. Un coq chante au loin. Clignant un peu des yeux, ils se regardent les uns les autres, puis ils sourient. Anne se tortille, l'air de vouloir parler, sans oser. Elle saisit l'invitation de Yolande: «Eh bien euh... C'était très beau... Et surtout très différent de ce que je pensais... Je croyais que la spiritualité, c'était des croyances, des exercices abscons, mais là, en fait, c'est tout simple, et surtout, comment dire... Ça rejoint des choses que j'avais déjà senties, mais sans en saisir l'importance... Comment expliquer cela?»

Yolande commente, d'une voix douce: «Il n'y a qu'une seule connaissance, qui est accessible à tous, du moment qu'on la cherche. Elle trouve toujours un chemin pour venir.

- Venir comment? Par télépathie?

- Elle est déjà en nous. Elle n'a pas besoin de venir: il suffit de faire taire notre bavardage, notre rôle, et ce qui a toujours été paraît enfin, n'étant plus masqué. Comme tu as pu le constater.

- Mais Dieu, alors? Pour moi qui ai toujours été athée comme un cadre du parti, c'est un peu dur à avaler... Je... ne pense pas pouvoir.»

Cette fois c'est Gérard qui intervient, un Gérard encore tout plein de lyrisme, qui n'a pas encore retrouvé son habituel air bon enfant: «Ce qui fausse tout à propos de Dieu, c'est qu'on en a fait un personnage, et même un personnage avec un psychisme humain. Balayons cette fausse image, et laissons venir cette énergie universelle, cette conscience commune à tous les êtres vivants, que l'on peut appeler Dieu, ou, si ce mot nous gêne, appeler Energie Cosmique, Conscience Universelle... ou Connaissance Universelle, comme tu l'as vu. C'est de cela dont parlaient les Prophètes, qui l'ont capté. Mais de leur parole incomprise, rabaissée, mutilée on a fait les conceptions religieuses, qui ne sont que le papier d'emballage de la lumière initiale...

- Je ne sais pas... Enfin, je me suis sentie bien, j'ai eu l'impression de redécouvrir quelque chose à la fois excitant et familier.»

Anne passera encore quelques journées avec eux au mas, sans reprendre cette discussion. Mais une petite lumière est restée dans son regard...

Ils n'ont guère reparlé de l'étrange façon dont Brigitte a renoué avec Peyreblanque. Ce n'est pas par manque de curiosité: au fond, cela leur paraît naturel. Extraordinaire, bien sûr, mais naturel. Une sorte de pudeur les retient d'évoquer à tout moment ces instants hors du monde ordinaire que Brigitte a eu le privilège de vivre. Ou alors seulement certains soirs calmes, lorsque la conversation est libre d'aller aux sujets profonds.

Brigitte elle-même se demande quelle particularité son destin peut-il bien présenter pour lui avoir permis de goûter à ce fabuleux privilège d'une soirée avec Yanathor. Ah comme elle serait déçue de ne jamais le voir revenir! Elle sait bien que les manifestations d'ovnis sont élusives, comme ces rêves merveilleux dont le réveil nous prive de la fin. Parfois elle a un doute affreux: cette expérience n'aurait pas de sens, pas de suite, elle la laisserait languir après avoir allumé en elle de tels espoirs... Ou, si encore, sans même s'en rendre compte, elle ne satisfaisait pas à quelque mystérieuse attente...

Comme Yanathor l'avait promis, elle se rappelle parfaitement ces prodigieux moments, dans les moindres détails, avec toute leur intensité émotionnelle. Mieux, des détails ou des nuances de sentiments lui reviennent en mémoire, qu'elle n'avait pas remarqués de prime abord. Par exemple elle a les yeux rivés sur Yanathor, mais elle est consciente des expressions d'Auranaïa qui se trouvait derrière elle.

Comment expliquer la vision d'Auranaïa? Aussi immatérielle qu'une lumière qui aurait pris forme d'ange, et pourtant si intensément présente, si chaleureuse et vivante! Sa robe n'est pas de tissu, mais de pure couleur, irradiant de l'intérieur. Ses bijoux n'ont pas de dimension; ce sont des étoiles de couleur, ils en ont le piqué, la luminosité. Sa chair... n'est pas de chair, elle est pure vibration, pure chaleur humaine, pur Amour... Ces êtres merveilleux vibrent-ils dans les registres de l'amour corporel? Brigitte n'a rien remarqué dans ce domaine, bien que ces hommes de l'espace soient incontestablement virils et fort beaux, et les femmes exquisément féminines. Alors?

Brigitte, songeuse, va se recueillir dans le petit sanctuaire dans un des coins du temple. C'est une minuscule pièce dont le plafond est aussi un petit dôme tout de verre bleu foncé, éclairés par en dessus. L'effet est saisissant: ce plafond irradie la lumière sans source apparente. La ressemblance avec les salles du vaisseau est encore plus frappante que dans le temple. Il n'y a là qu'un petit tapis et un minuscule autel, avec un voyant rouge éternellement allumé pour témoigner de la présence de l'Esprit. Dans ce monde si bleu, le point rouge prend une intensité vibratoire surprenante, qui exalte encore plus le bleu, par contraste.

Brigitte adore ce lieu si intime, où, seule avec elle-même, elle peut communier avec toutes les âmes de l'univers. Quel merveilleux don à la conscience que la méditation! Dans ce temple tout frémissant de Sacré, il est bien plus facile de se concentrer et de laisser s'épanouir la fleur lumineuse de la conscience. Ah! Comme tout lui paraît simple et beau! Comme se dénouent aisément ces paradoxes qui ont tant divisé philosophes et moralistes! Le monde, la vie resplendissent de clarté, de Simplicité, de Justesse... C'est le même état de grâce qu'elle avait rencontré pour la première fois chez sa grand-mère, mais plus fort, et surtout plus franc et bien plus facile à atteindre.

Brigitte fait le point. Dans quelques jours les premiers stagiaires vont arriver. Les gens de Peyreblanque attendent impatiemment ces intenses moments de partage, de communion, tout en les appréhendant quelque peu: agitation, problèmes qui reviennent tout le temps...

Sans arrêt, avec les nouveaux visiteurs il faut réexpliquer les mêmes choses, supporter les mêmes défauts de caractères. Malgré cette répétition, nulle lassitude ne semble s'installer au mas. Ceux de Peyreblanque disent «Encore qui ont compris, encore qui ont évolué, encore qui ont appris.» Ils voient tout le Bien qu'ils font. Les visiteurs repartent en laissant un peu de leur ignorance, de leurs défauts, de leurs doutes, plus riches d'Enthousiasme et de joie.

Brigitte s'en rend compte aussi sur eux-mêmes. Gérard est toujours plein de feu, mais plus calme, plus constructif. Surtout depuis qu'il a su réaliser ce temple. Cette énorme accumulation de karma positif semble déjà lui profiter, il est plus serein, plus profond; même son visage s'en ressent, plus doux et plus fort à la fois. Il n'a plus cette moue de mépris qui l'assombrissait souvent, au début. Hélène est moins angoissée, plus ouverte, plus communicative, plus profonde. Marc et Yolande sont plus murs, plus solides. Eux qui avaient toujours vécu dans l'artificiel vain de la ville, ils ont assez bien réussi leur passage aux véritables activités de la nature. Seule Yolande a connu quelques difficultés qu'elle a maîtrisées elle-même, augmentant ainsi la force de son rayonnement. La voici en bloudjine au jardin, ses cheveux de jais retenus par un foulard bleu céleste, le nez dans les carottes à désherber. Comme vous vous approchez elle lève la tête et vous plante soudain dans les yeux son regard magique. Que vous le vouliez ou non, vous voilà dans la vie spirituelle!

Brigitte se remémore le chemin parcouru, depuis qu'elle était une adolescente fréquentant le club de tennis sans y croire. Bon, elle a toujours tendance à s'emporter quand quelqu'un vient lui raconter des sornettes, mais elle n'est plus à condamner si promptement comme autrefois. Elle sait maintenant que c'est par une chaude complicité que les gens ouvrent leur esprit à ce qu'on a à leur dire. Qu'on les juge un tant soit peu, ils se mettent sur la défensive et la délicate communication est rompue. Le mépris envers les gens qui sont dans l'erreur ne fait que les y enfoncer davantage. Pour les aider, il faut être capable de leur offrir un cocktail d'amitié, de Sincérité et d'Humilité... Où un ingrédient discret mais indispensable est d'être soi-même, d'être cohérent entre nos idées et notre façon de vivre. Enthousiasmer par notre exemple, par notre cohérence, par notre joie.

Ça ne marche pas à tous les coups. Nous n'avons pas le pouvoir de «rendre bon» qui que ce soit, excepté nous-mêmes. Nous ne pouvons que donner les outils, montrer le chemin, gentiment ou fermement. Si la personne que nous voulons aider accepte, alors cela vaut le coup de donner de soi. Sinon tant pis pour elle! Laissons cette personne, au besoin écartons-la de notre chemin. Mais n'oublions tout de même pas un petit détail: Nous ne pouvons aider les autres que si nous sommes nous-mêmes dans le vrai! Et puis, nous aussi avons à apprendre; profitons à notre tour de l'aide que d'autres peuvent nous apporter!

Evidemment, si on entreprend la lutte contre un problème précis, par exemple un de nos défauts de caractère, on a peu de chance d'obtenir un résultat immédiat. Souvent même ça l'exacerbe! Mais petit à petit, sans y penser, par de patients exercices, dans les situations de la vie ou lors de persévérantes séances de méditation, alors les défauts reculent, rentrent dans des limites acceptables. Au fil des années et des étapes de la vie, les progrès peuvent devenir importants. Et puis, si un problème n'a pas été résolu au cours d'une vie, mais qu'on l'a combattu avec persévérance, alors il ne se pose plus dans la vie suivante. Par exemple un alcoolique incapable, malgré tous ses efforts, d'arrêter ce vice. Il renaîtra dans un corps neuf, non asservi à l'alcool: s'il l'a vraiment extirpé de son âme, alors il en est définitivement délivré. Mais il se sent concerné par l'alcoolisme, il s'en défie dès l'enfance, va militer contre l'alcool ou aider ceux qui en sont atteints.

Même une seule vie peut voir d'importants accomplissements. Brigitte s'en rend bien compte, dont la conscience s'est élargie successivement en cercles de plus en plus vastes. Le caractère ne suit pas si vite, mais ce n'est pas si gênant tant qu'on ne cherche pas à s'en cacher les défauts. Mais le caractère aussi peut mûrir de façon spectaculaire. Brigitte se remémore sa vie d'étudiante, quand elle se croyait supérieure, pour quelques principes politiques sommaires: Elle jugeait et condamnait, les conscients parfaits d'un côté, et les réactionnaires irrécupérables de l'autre. Maintenant, elle a pris l'habitude de fréquenter toute sorte de gens, de tous âges, de toutes philosophies, de tous milieux. Elle ne juge plus. Elle voit le bon en chacun, et s'en réjouit. Le mauvais l'agace encore, mais plus tant. Cela devrait éveiller en elle de la Compassion. Bon, Brigitte peut tout de même être satisfaite du chemin parcouru. Ce qui est fait est fait, elle est au moins certaine de ne plus retomber dans les erreurs du passé. Mais tout n'est pas encore accompli, loin de là...

Voici les stagiaires. Des voitures arrivent en caravane, d'autres isolées, entre quelques rendez-vous à la gare. C'est la gaie animation des arrivées, des amis qui se retrouvent, des chambres que l'on distribue. Brigitte est émue, car trois étés plus tôt, c'était elle qui arrivait ainsi, ses cheveux blonds tout ébouriffés de soleil... Que le temps a passé!

Le premier stage de l'été est celui des élèves du groupe de yoga. Une tradition, déjà. Certains se rappellent de Brigitte, quand elle était en ville. Ils sont tous heureux de la retrouver ici, surtout ceux qui ont prié pour elle pour qu'elle ne soit plus avec Frédérique!

Après les bises, les sacs qu'on descend, ce sont les exclamations dans les jardins, dans la prairie au-dessus. Il ne visiteront le temple, rituel oblige, que pour la première séance de travail. Il est d'ailleurs prévu une seconde consécration plus large avec tout le groupe, et une cérémonie plus riche, avec des fleurs, des fruits, des habits, des chants.

Avec tout ce monde qui bourdonne dans les couloirs et s'exclame et rit, le mas semble soudain trop plein. C'est chaleureux, et aussi très prenant!

C'est qu'il faut s'occuper de tout ce monde! Les draps parfumés de lavande attendent sur les lits depuis trois jours déjà, et il faut faire à manger pour tous.

Peyreblanque a adopté une organisation. Habituellement chacun fait un peu ce qu'il veut, dans les ateliers ou à la cuisine, selon les besoins, et tout se passe bien. Mais lors des stages, ce n'est plus possible.

Bien sûr Marc et Yolande sont pris à plein temps par les cours. Eux habituellement discrets et gentils, deviennent alors des maîtres rayonnant, enseignant à une salle entière, guidant, reprenant leurs élèves. Gérard et Hélène ne peuvent prétendre au titre de professeurs, mais ils ont la Sensibilité. Sous la direction de Marc et Yolande ils peuvent rectifier une posture, trouver un blocage musculaire, faire des massages. Gérard fait avoir des soupirs aux femmes, et Hélène s'occupe des hommes. Pas du tout une histoire de sexualité (tout à fait bannie en de tels moments) mais simplement question de polarité, d'énergie. Pour ceux que cela gênerait, on fait autrement. En dehors des cours, Gérard et Hélène s'occupent de diriger le jardinage (pour ceux qui ne le connaissent pas) et les discutions. Surtout Gérard n'a pas son pareil pour les jeux. Des jeux spirituels et formateurs, évidemment. Gérard et Hélène sont les boute-en-train, les sourciers de l'énergie, qui lancent des chants pendant le repas et trouvent le moyen de faire participer joyeusement tout le monde à la vaisselle.

Qui reste t-il pour faire à manger, nettoyer et veiller au grain? Anita le fait depuis cinq ans. Cette année Brigitte s'y met aussi. Au début, elle panique un peu. Mais Anita la guide. Anita se révèle une fée de l'organisation, du service humble et discret. Pas besoin de s'inquiéter de rien: Anita est là, elle a déjà fait le nécessaire. Presque elle sent à l'avance vos besoins.

Brigitte a l'habitude de la voir dans le bureau ou au jardin. Mais elle la connaît mal. On ne remarque pas Anita par ses paroles, mais sa présence rayonne de la grâce des choses accomplies. Tout signale sa présence: une soupe qui mijote, des graines à germer pour la salade, un panier de girolles, un peu de parfum, le poêle qui ronfle quand on arrive, des pots de fleurs qui apparaissent de ci de là et se promènent au fil des jours, les dalles rouges du sol luisantes du passage de la serpillière... Anita n'a pas d'autre projet que de se rendre utile à l'idéal de Peyreblanque. Elle n'est pas de ces créateurs qui ne sont heureux que quand l'oeuvre tangible, achevée et définitive passe à la postérité. Anita aime ce qui est perpétuellement à recréer: la cuisine, le jardin, nourrir les oiseaux... Elle prend plaisir à arranger les crudités en bouquets champêtres, à disposer artistiquement nappes et couverts, à ratisser élégamment les allées et semer les fleurs les plus inattendues, à garnir méticuleusement rocailles et tonnelles ou installer des nichoirs. Douces vibrations d'une maison vivante et accueillante...

Elle parle peu, discute rarement. Difficile d'aller au fond de sa personnalité, d'entrer dans son mystère, comme si elle gardait en elle quelque secret. Peut-être n'y a t-il en fait rien de caché, peut-être est-elle simplement toute entière dans ses gestes, dans son travail, dans l'aide et l'humble activité qu'elle dispense, dans l'aura chaleureuse qu'elle distille autour d'elle.

Anita ne joue aucun personnage, n'a rien à démontrer ni à faire croire. Quand elle balaye, c'est qu'il fallait balayer, c'est tout. Elle ne parle jamais d'elle-même, rarement de sa famille, qu'elle va visiter régulièrement. On en sait peu sur eux, sinon que son vrai père est mort dans des circonstances mystérieuses en Amérique du Sud, et que sa mère s'est remariée avec un autre homme, lui aussi assez singulier.

Par certains côté, elle s'intègre bien dans l'ancienne société, se voue à sa famille, s'habille conventionnellement, est à l'aise en ville, jongle avec le secrétariat, la comptabilité, les règlements administratifs et juridiques. Par d'autres côtés, elle ne peut vivre que pour un monde meilleur. Ignorant sereinement la tentation de l'argent et l'esprit de profit, elle est aussi naturelle dans le temple que devant ses livres de compte.

Anita est de ces gens que l'on aime même si on ne leur parle presque pas.

Le quatrième stage est le fameux stage de tissage, dont l'outillage avait fasciné Brigitte trois ans plus tôt. Il est organisé et animé par des Parisiens amis de Peyreblanque. Contrairement aux stages spirituels où chacun vient pour changer sa vie, aller au fond des choses, au tissage on reste sur une forme de camaraderie aimable, mais où la communion n'est que superficielle. Ceux de Peyreblanque ne cherchent pas à l'approfondir, car ils savent que c'est inutile si les gens ne le font pas d'eux-mêmes.

Ce qui n'empêche pas ce stage d'être un joyeux moment pour ses participants, mis à part quelques tristes qui râlent après les menus végétariens. Cela provoque une discussion animée, où les autres stagiaires rappellent que ce choix de leur part est volontaire et important, car pour eux le tissage n'est pas un loisir, mais un pas vers une vie plus harmonieuse et plus proche de la nature. Ils sont tellement fervents que ni les animateurs, ni les Peyreblanquais n'ont besoin de les soutenir. Tout se termine d'ailleurs très bien.

Brigitte n'a pu s'empêcher de demander à y participer. Pas de problème. L'animatrice Charlotte au fort accent parisien s'étonne qu'elle sache si bien s'y mettre. Brigitte arrive à se faire une veste originale et fort jolie, d'un beau bleu ciel, qu'on la verra porter jusqu'à la fin de cette histoire. Elle pourra même utiliser les métiers après le stage, ce qui est une grande joie pour elle. Elle prend au tissage un grand plaisir, et à la fois une sorte de nostalgie, comme d'un paradis perdu. Etrange, elle éprouve plusieurs fois l'impression d'un souvenir qui serait juste sur le point de se réveiller, mais sans qu'aucune image ne puisse revenir dans sa conscience. Elle chante en tissant. Seuls quelques détails techniques ne correspondent pas à son intuition.

L'été passe ainsi, de stage en stage, une semaine chaque avec quelques jours de repos par-ci par-là. Il s'en tient un d'herboristerie, un séminaire de médecines naturelles, plus un groupe écologiste qui organise une rencontre mi réunion de travail, mi fête champêtre. Le travail et la fête, loin d'être incompatibles, se galvanisent l'un l'autre.

A ce propos, a lieu une grande discussion, tout le monde réuni, écologistes et Peyreblanquais, sur l'argent. Ou plus précisément «Quelle économie pour une société écologique».

A leur grande surprise, eux qui vomissent tous à qui mieux mieux sur le système du profit, écolos ou yogis, ils se trouvent tous aussi incapables d'en proposer un autre, qui soit à la fois simple et convivial et à l'abri de toute manipulation ou tricherie, sans nécessiter des flics comme ils disent. Bon, bien sûr, l'économie devra permettre l'accès de tous aux ressources, sans gaspillage ni parasitisme. Mais comment en garantir le bon fonctionnement sans nécessiter à tout bout de champ l'intervention de «sages» ou gendarmes contre les éventuels profiteurs, tricheurs ou exploiteurs de tous calibres. L'économie distributive, le marxisme, les kibboutz, sont tous excellents sur le papier, mais ils ont tous besoin d'une police contre les profiteurs, sous peine d'être voués à l'échec.

Soudain s'élève la voix de Brigitte que l'on n'avait pas entendue jusqu'à présent.

«Il n'y a pas de solution pour ce que vous cherchez.»

Un brouhaha réprobateur répond à ce propos apparemment pessimiste. On lui demande de s'expliquer. Elle est embarrassée, car finalement elle a du mal à bien traduire son idée en mots.

Brigitte: «Non, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire: il y a des solutions, mais il faut faire un travail spirituel auparavant.

- Oui, mais nous on n'est pas comme vous les yogis, qui se mettent la tête en bas pour voir le monde à l'endroit.

- Moi, si je me mets en lotus, au bout d'un moment j'ai mal partout.

- Bon, écoutez, si on veut savoir ce qu'elle a voulu dire, il faut la laisser s'expliquer, sinon comment voulez-vous...»

Amis lecteurs, prenez un peu d'aspirine, vous allez goûter à l'ambiance typique d'une réunion d'écologistes à cette époque.

B. «Comment dire... L'économie c'est une histoire de donner et de recevoir des autres.

- Les échanges, en somme.

B. - Non, justement, c'est ce qui fausse tout. Il y a d'un côté besoin de recevoir certaines choses, comme manger, et de l'autre côté besoin de participer à la vie collective. Par exemple un ingénieur le fera en faisant des calculs, alors que pour le manger, ce sont les agriculteurs qui...

- ...donnent la nourriture en échange des calculs.

B. - Non, pas du tout: j'ai choisi justement cet exemple pour montrer que justement ça n'a rien à voir. Que voulez-vous qu'un paysan fasse avec des calculs? Il ne va pas les mettre comme engrais à ses patates! On retomberait dans le troc, qui justement a été abandonné parce que pas pratique du tout. Comme on a voulu rester dans un système d'échanges, on l'a remplacé par l'argent. Mais il faut bien comprendre que ce dont une personne a besoin et ce qu'elle peut produire sont en général deux activités totalement différentes, et qu'il n'y a pas de raison de les faire interférer.

- Mais si, parce que sinon il y aurait de la triche.

B. - Ah! Bien sûr, on en retombe toujours là. Bon, tu es d'accord que si il n'y avait pas l'esprit de triche, il n'y aurait pas besoin d'argent ni d'aucune sorte de contrôle?

- Mais ça c'est évident.

- Bien sûr tout le monde le sait.

B. - Non, vous n'avez pas du tout pigé. L'économie, du point de vue d'une personne, c'est recevoir et donner. Bon. Et qui habituellement régit ce genre d'actions? L'EGO! Il faut bien voir ce que c'est que l'égocentrisme. Si il y a une tarte à partager en dix, on a le dixième de la tarte, mais l'égocentre a faim de tout le reste. Si il y a une fleur dans un champ, l'être réel admire la fleur, l'égocentrique la cueille...

- Comment, comment, on n'aurait plus le droit de cueillir des fleurs?

B. - Bon, un peu ce n'est pas grave, au Japon il y a même un art du bouquet. Mais comprenez ce que je veux dire: l'égocentrisme s'approprie, exploite, il veut tout pour lui. C'est l'illusion primordiale, comme quoi MOI je ne suis pas soumis aux mêmes lois que tous les autres êtres de l'univers.»

Gérard se tient coi, curieux de savoir où Brigitte veut en venir. Si elle semble si sûre d'elle, malgré ses explications entrecoupées de critiques, c'est peut-être qu'elle sait quelque chose? Evidemment ces écologistes ne sont pas au courant pour Yanathor. Mais Brigitte pourrais en avoir compris pas mal...

- Mais le type du tiers-monde qui a faim, il désire bien toute la tarte?

B. - Bon, dans ce cas ce n'est pas son égocentrisme, c'est un besoin physique. Ce n'est pas lui qui est en faute, ce sont les autres égocentriques qui accaparent la nourriture. Tu sais bien que la faim dans le monde, c'est à cause de la viande dans les pays riches.

- Et un peu de propagande pour le végétarisme!»

Gérard commence à regarder de travers ce type qui interrompt tout le temps. «Jean-Marie, laisse la parler, sinon comment veux-tu qu'on la comprenne? Elle a déjà du mal à s'expliquer, et tu l'embrouilles encore plus.» A cette remarque Brigitte réalise soudain que ce Jean-Marie ressemble physiquement à cet E. qui déjà sabotait son ancien groupe écologiste, et même à celui qui lui demandait toujours de libérer le court pour la compétition, quand elle allait au club de tennis! Méfiante, elle reprend:

«Où j'en étais? Bon, c'est l'égocentrisme qui embrouille. Imaginez à la fin de la préhistoire: les groupes avaient BESOIN de denrées des autres, mais trop égocentrés pour se défaire des leurs, ces chasseurs n'ont dû avoir pour seul réflexe que de se battre. Comme c'était douloureux, ils auront limité ces combats à des affrontements singuliers, puis à des rituels, combats de théâtre, comme chez les Indiens ou les Papous aujourd'hui, au terme desquels l'arrangement avait lieu. Ainsi ils ont inventé le troc, qui est un CONFLIT SOCIALISE. On va directement au résultat du conflit, sans plus passer par la bagarre physique. Un tel accord, dépouillé de tout rituel, est ce que nous appelons un contrat aujourd'hui. Le troc est un compromis, une relation de conflit qui a été arrangée, dépouillée de son caractère physiquement violent, mais pas du tout de sa MOTIVATION VIOLENTE de chacun pour soi! Les types étaient bien obligés de compter les uns sur les autres, mais ils n'ont pas su trouver la véritable solution: l'Entraide. Ils en sont restés à un conflit maquillé en rituel social: l'échange.

- Ouais. Où est le problème?» Fait Jean-Marie. Brigitte s'abstient de lui répondre ni même de tourner le visage vers lui. Mais un autre s'exclame:

«Comment, tu dis que le troc est un conflit, alors que pour tout le monde la société idéale sans argent c'est le retour au troc?

B: - Mais PAS DU TOUT! Quelle baliverne! La société idéale ce n'est pas la société sans argent, c'est la société sans égocentrisme. Le retour au troc, c'est exactement ce que les technocrates appellent du passéisme. Et ils ont raison sur ce point.

- Tu garderais l'argent? Mais...

B: - Bof, en transition, sans doute, mais sans égocentrisme à quoi servirait-il? Mais n'allons pas si vite. Bon, après le troc, il y a eu l'argent qui a simplifié les échanges.

- Mais c'étaient toujours des échanges.

B: - Voilà! Tout le problème est là: on a des améliorations techniques, l'argent, les lois, les contrats écrits, mais sur le fond on en est resté à ce conflit sous-entendu, à cette défiance mutuelle. Si il faut des garanties, c'est bien qu'il n'y a pas de Confiance, non? Sinon il n'y aurait pas besoin de paperasses, de signatures, et pas besoin de compter ce que l'on donne.

«En fait toute l'économie est resté l'affaire de l'égocentrisme. C'est pour cela qu'il y a l'exploitation, les vols, les tromperies. Certains agissent dans l'illégalité; d'autres s'accommodent des lois, mais le principe est exactement le même.

- Tout le monde ne cherche pas à estourbir son voisin, tout de même.

B. - Non, bien sûr, mais bien peu de gens sont vraiment capables de se donner de grand coeur à un inconnu, ou même de recevoir d'un inconnu sans penser qu'il est un idiot. Donnerais-tu seulement un livre que tu as déjà lu à ton voisin? Ou si on donne, on parle de charité, pour bien se démarquer de la manière de vivre habituelle. Au fond, malgré tous nos beaux discours, dès qu'il s'agit de DONNER ou de RECEVOIR, n'agit-on pas avec les autres comme si quelque part ils étaient DES GENEURS?

- ... Ben, une fois on est allés aider chez René qui produit des légumes... Mais c'était pour notre coop.

- Moi non plus je ne vois pas.

- Mais alors, Brigitte, comment fonctionnerait l'économie sans égocentrisme?

B. - Eh bien c'est simple. Chacun se consacre à son activité POUR ELLE MEME. L'agriculteur cultive. L'ingénieur calcule. Le couturier coud. Le maçon bâtit. Actuellement un maçon travaille pour le salaire, sans salaire il arrête de travailler. Mais dans la véritable économie, il travaille pour loger les futurs habitants, et c'est tout. Il prend lui-même la décision de s'atteler à ce travail, le fait, et quand c'est terminé il fait ce qu'il veut, en choisit un autre ou non.

- Mais sans salaire, comment mange t-il?

B. - Quel rapport avec la maçonnerie? Manger est une activité complètement différente. C'est l'agriculteur qui s'en occupe. Il cultive, il voit ce dont il y a besoin, alors il plante des patates, des pommes, du blé, il les récolte et les distribue, entre autres au maçon. Pareil pour le couturier, qui fait des vêtements pour tout le monde. Chacun voit ce dont il y a besoin, et décide de travailler pour satisfaire qui en a besoin. Dans une société il y a toutes sortes de compétences et de disponibilités pour satisfaire la variété de besoins de nourriture, de transport, de logement, de culture, de science, etc...

- Mais il faudra vachement d'informatique pour se rappeler de qui...

B. - De l'informatique? Pourquoi? Il n'y a rien de compliqué, rien qui ne soit pas immédiatement accessible à chacun. Chacun regarde ce dont il y a besoin et décide comment il va se rendre utile, à son niveau. C'est la plus essentielle liberté, celle d'une personne responsable et concernée qui choisit elle-même sa façon de s'intégrer harmonieusement dans une société, société qui elle même respecte et soutient tous ses membres. Tu sais bien qu'on empêche les gens de travailler avec le chômage, qu'on dilapide leur travail à des idioties, l'armement, les paperasses et compagnie. En réalité on n'a besoin de travailler qu'un ou deux jours par semaine, et le reste du temps serait disponible pour des activités artistiques, scientifiques et compagnie. Si les gens se débarrassaient de l'égocentrisme, il n'y aurait besoin de presque rien modifier d'autre dans la société pour que ça marche: l'agriculteur continuerait à labourer, le maçon à maçonner, le couturier à coudre... Mais au lieu de le faire pour le salaire, il le feraient par esprit de service, par Entraide. Les salaires, les comptes en banque, tout cela deviendrait inutile et serait oublié.

J.M. - Et les fabricants d'armement ils continueraient à...

B. - Oh ne sois pas stupide! Tu sais bien que je n'ai pas voulu dire ça! Si les gens n'étaient pas asservis par leur égocentrisme ils ne travailleraient pas à leur propre perte!

J.M. - Mais tout est lié...

B. - C'est pas une raison pour tout mélanger.

- Bon, mais tu as là enfoncé des portes ouvertes, Brigitte. Tout le monde sait bien que si les gens agissaient par esprit de Service, sans arrière-pensées, tout irait pour le mieux, qu'il n'y aurait pas d'injustices, pas de vols, etc. Qu'est-ce que ça apporte de dire ça?

- Eh bien: la solution: supprimer l'égocentrisme. Moyen très simple et immédiat, résultat garanti.

- Mais les gens ils ne feront pas...

- Ça, mon pote, ce n'est absolument pas à toi de décider de ce que les gens feront ou ne feront pas. Tout ce qu'on peut dire, c'est que si ils le font, alors ils auront une économie juste, sans exploitation. Si ils ne le font pas, alors tout restera comme c'est, et ce n'est pas la peine de râler, ni après les voleurs, ni après les flics. C'est une histoire de conscience, et aucun système, aucune organisation extérieure ne peut résoudre un problème de conscience».

Un silence dubitatif accueille cette phrase, comme quand on se retrouve au pied du mur, et qu'il faut assumer ou se défiler lâchement....

Gérard rit intérieurement: Oui, Brigitte a enfoncé des portes ouvertes, mais elle a été jusqu'au bout de cette enfilade de portes ouvertes, là où personne n'avait jamais osé aller. Et la voilà brandissant la clef des problèmes que l'on croyait insolubles... Elle poursuit, avec une énergie grandissante:

«Toute solution définitive passera par un seul point, et un seul, mais obligatoire: la suppression de l'esprit de profit personnel, de l'égoïsme. C'est un fameux paradoxe que ce soit justement cet esprit de profit personnel qui s'avère le principal, voire le seul obstacle qui bloque notre liberté et nous empêche de satisfaire nos besoins et aspirations personnelles légitimes! Bel exemple de retour de karma. Et imparable, en plus.

- Oui, mais les patrons et le gouvernement ils...

B. - NON! Les patrons et les politiciens ne sont que quelques milliers de par le monde, même pas tant que les Guajiras ou les Papous, et leurs rituels de groupe ne sont même pas rigolos. Le peuple se laisse manipuler par sa psychologie. Si on éveille nos consciences, plus de psychologie, donc plus de domination, et partant plus de bonnes places pour dominer. Le peuple a bien plus de puissance que n'importe quelle grande entreprise, mais cette puissance reste inopérante tant qu'elle reste dispersée entre tous ces égocentres qui tirent chacun leur couverture à eux.

- Comment ça mis en commun? Que les gens fassent un grand parti politique?

B. - Mais non, pas comme cela. Ça n'a rien à voir avec adhérer à un système, ou former un nouveau clan. Il s'agit simplement de faire quelque chose ensemble. De le faire vraiment, sans jouer un rôle comme quoi on fait cette chose. Que les gens appliquent entre eux l'Entraide, qu'ils aient des activités, de la culture, des ateliers. Ce qui est important ce n'est pas d'avoir la carte d'une organisation, c'est d'avoir une RELATION DE COHERENCE en étant dans le même ETAT D'ESPRIT d'Entraide. Pour cela il faut se faire confiance, donc ETRE SINCERES et surtout avoir les mêmes VALEURS de base: la Paix, l'écologie, le respect de toute vie, l'Harmonie et la Poésie, etc..»

Brigitte regarde son auditoire qui ne trouve rien à dire. Le contradicteur fait des mines, espérant attirer l'attention. Yolande est en lotus sur un tapis, Gérard fait l'acrobate entre un dossier de chaise et un coin de table. Eux non plus ne sont pas habitués à ce genre de discours. Pour eux la suppression de l'égocentrisme est essentiellement un exercice spirituel, et ils ne pensaient guère à son utilité dans les domaines pratiques, ni à la puissance considérable qui en découlerait. Yolande prend la parole.

«En somme tu nous dis que tous les problèmes sociaux et économiques actuels viennent de l'égocentrisme des gens, et qu'il suffirait qu'ils le suppriment pour accéder à une économie juste, que l'on pourrait facilement maîtriser à la base, avec juste un peu de gestion de stocks. Une sorte de démocratie directe et conviviale. Mais avec l'égocentrisme, il n'y a pas de solution simple comme on en cherchait tout à l'heure.

B. - Exactement. Avec l'Entraide, on arrive toujours aisément à une solution viable, à un équilibre qui fonctionne et qui dure. Avec l'égocentrisme, au contraire on tend toujours, quel que soit le système, à s'éloigner de cet équilibre, pour aboutir à des situations complètement inassumables, ou alors il faut des flics et des interventions de l'état à tout moment.

Yolande: - C'est très curieux, car, tu le sais, la suppression de l'égocentrisme est un des grands axes de l'éveil spirituel. Mais je n'avais jamais pensé à ce que cela donnerait pour l'économie.

- Les effets y sont encore plus radicaux, fait encore Brigitte.

Y. - Comme quoi comme Jean-Marie le disait tout à l'heure, tout est lié, bien plus qu'on ne le croit. En fait il ne faut pas attendre de Justice ou de Paix sociale sans travail spirituel. Là où la plupart des gens achoppent, c'est qu'ils cherchent l'origine de leurs problèmes chez les autres au lieu de débusquer le mal en eux.»

Quelques brouhahas accueillent cette Sagesse, qu'il faut bien prendre le temps d'assimiler. Mais là n'est pas le souci du contradicteur qui reprend: «Mais comment feras-tu pour supprimer les égocentrismes, alors?

B. - Comment, moi, supprimer tous les égocentrismes? Et comment donc? Ce n'est pas possible. Même si cela était possible, que par exemple je puisse te démonter ton égocentrisme de ta tête avec un tournevis...

J.M. - Ah essaie un peu pour voir!

B. - ...tu ne me laisserais pas faire, donc. Le seul égocentrisme que je puisse annuler c'est... le mien.

J.M. - Donc, c'est bien ce que je disais: les gens ne le feront pas.

B. - MAIS ENFIN les gens sont libres, oui ou non? Si ils veulent éliminer leurs égocentrismes, ce n'est pas toi qui les en empêchera.

J.M. - Non, mais ils ne le font pas.

B. - Si ils ont envie de le faire, ils le feront, que ça te plaise ou non. Justement. Il y en a qui commencent à le faire. Au lien de penser chacun de notre côté « à quoi les petits autres peuvent ME servir», il faut penser ensemble «Ce qu'il est bon de faire pour participer à nous les humains.»

A ces mots Jean Marie fait la grimace...

Le lendemain trouve Jean-Marie au jardin. Pas pour y aider comme vous l'auriez cru, mais pour expliquer à Yolande qu'il ne faut surtout pas bêcher et encore moins désherber, tous gestes profondément anti-naturels. Yolande, au lieu de s'énerver, trouve là l'occasion d'un exercice yogique traditionnel de Sérénité appelé Sat-sang, qui a pour propriété de tout renvoyer ce que l'on reçoit, Amour ou agression, Enthousiasme ou découragement. Autant dire que Jean-Marie a dû souffrir ce matin là, sans qu'il ne puisse le reprocher à nul autre qu'à lui-même.

* * *

L'automne ramène à Peyreblanque son calme et son intimité, en attendant les prochains stages, à la Toussaint et autres vacances.

Gérard, après ces années de labeur à son temple, s'adonne à divers petits travaux dans la maison, qui attendaient depuis longtemps.

Mais avant toute chose il lui faut tenir une promesse à ses enfants.

Il lui faut agrandir leur minuscule maison dôme.

Comment faire sans tout démolir?

Gérard a son idée.

Il commence par faire creuser par les enfants une petite tranchée tout autour du petit édifice, pour la nouvelle fondation. C'est un travail soigneux, car il ne faut pas abîmer les herbes et les fleurs qui poussent tout autour. Ils s'en sortent fort bien. Normal, ils n'ont pas passé leur vie avachis devant une télé. Quand c'est fini, Gérard coule quelques brouettes de béton avec trois fers tors pour éviter que la future construction de se fende et prenne l'eau comme la première.

Ensuite il faut trois petits coffrages, un pour la future porte et deux pour des fenêtres dont la première maison était dépourvue. C'est Simone qui s'en charge: ce n'est pas non plus sa première menuiserie, mais celle-ci a des formes courbes!

Joël et Fabien s'impatientent, quand arrive leur tour d'agir. Ils passent sur le vieux dôme une couche d'argile sableuse, qui servira de démoulant. C'est le vieux dôme lui-même qui sera le moule intérieur pour le nouveau! Ils mettent les trois petits coffrages en place.

Puis Simone passe une première couche de mortier, et dès le lendemain le mur proprement dit est monté, en lits d'argile successifs. On y inclut une quantité de vieilles cordes pralinées dans de l'argile liquide, une tous les cinq centimètres environ, en deux couches espacées dans cette maçonnerie qui fait une vingtaine de centimètres d'épaisseur. Les fenêtres et la porte ont de petits auvents, où l'on met davantage de filasse, en lits entrecroisés. Enfin une dernière couche de mortier donne à l'extérieur sa résistance à la pluie. On a pris la précaution de disposer des vieilles planches et des plastiques dans l'herbe, pour ne pas que les projections ne viennent s'y agglomérer.

Le lendemain, il s'agit de sortir les coffrages et de fignoler les arrondis des portes au mortier, sans oublier les larmiers à leurs auvents. Enfin on passe au pinceau un lait de ciment blanc, teinté de bleu à l'aide d'une poudre que l'on trouve dans les magasins de maçonnerie. Dès que ça tient, il faut abriter sous un plastique, et arroser avec un brumisateur de jardin, pendant un ou deux jours, pour que la prise de la mince couche colorée puisse s'accomplir sans que le soleil ne la dessèche. Les fines crevasses qui apparaissent à la prise sont bouchées en passant au pinceau le même mélange, très dilué, presque transparent.

Enfin le jeu des enfants: démonter l'ancien dôme de l'intérieur, ce qui est facile pour une construction en argile. Une fois cet intérieur net, il est également badigeonné au ciment teinté, couleur pêche cette fois. C'est tellement beau que l'on croirait en sentir le parfum...

Un mois plus tard, l'herbe piétinée a repoussé, et à nouveau le même dôme plus grand, plus beau, plus solide se dresse comme s'il avait toujours été là, et de fait, si vous passez par Peyreblanque, vous l'y verrez encore. Gérard contemple leur oeuvre, fier ses enfants qui savent déjà manier pelle et truelle pour bâtir quelque chose de beau. Il passe tendrement son bras autour de la taille de sa blonde Hélène, qui lui sourit, jolie dans sa robe rose qu'elle met pour les fêtes. Tous deux pénètrent à quatre pattes dans la petite bulle pour s'y embrasser, tandis qu'aux fenêtres s'encadrent les visages de leurs enfants riant et applaudissant, toujours si heureux de voir leurs parents s'aimer...

Et on les y verra, les enfants. Simone, seule, y médite déjà. Joël et Fabien y jouent à cache-cache, ou y restent des heures avec quelque livre d'école.

* * *

L'Automne et l'Hiver s'écoulent dans les douces activités, ponctuée de quelques stages moins bariolés qu'en été mais aussi constructifs. Ces stages dans l'année sont les bienvenus, pour tout un tas de raisons. D'abord le groupe que Marc et Yolande ont laissé en ville avait tendance à s'effilocher, malgré la relève prise par deux autres professeurs dans un local plus grand. Ensuite leur nouvelle formule alterne une matinée d'exercices de yoga et une après-midi d'activités concrètes (jardin, art, modelage...) qui est l'occasion d'une spiritualité appliquée à la vie de tous les jours. Ces activités plus vivantes remplaceront désormais une bonne partie des jeux, qui, pour formateurs qu'ils soient, n'en restent pas moins des jeux. Enfin une troisième raison est que Peyreblanque ne peut vivre indéfiniment d'allocations familiales et des économies de Marc et Yolande. Malgré leur aversion pour le système de l'argent, les Peyreblanquais, seuls contre l'atavisme de tous, se voient contraints d'accepter une activité de rapport. Ce qui donne des envies et des projets à Gérard...

En attendant, la vie communautaire et végétarienne étant de fort loin la moins coûteuse, Peyreblanque peut, malgré la pauvreté, vivre dans une relative Sérénité et même acquérir du matériel comme une machine à écrire, une photocopieuse, des outils, un aérographe pour la peinture que Yolande manie rapidement en virtuose.

Une pièce que Gérard et Brigitte viennent de plâtrer est consacrée au désir d'Hélène et Yolande, de Brigitte et Simone: un atelier de peinture, qui remplace avantageusement la chambrette anciennement consacrée à cet usage. Il ne manque que d'ouvrir une fenêtre sur le toit, ce qui est assez vite fait, en retirant simplement quelques voliges, sans toucher aux chevrons, et en couvrant avec un plastique incassable spécial pour véranda, correctement imbriqué entre les tuiles. Le reste du plafond est généreusement rembourré de laine de verre. Contrairement à leur habitude des pastels, ils peignent les murs en blanc, pour l'équilibre des couleurs.

Les femmes (puisque ce sont elles qui peignent) ne se contentent plus d'esquisses sur papier, les voilà qui se lancent dans des paysages de rêve sur des panneaux de contre-plaqué, avec des ciels en langoureux dégradés (l'aérographe) ou des portraits de personnages libres et heureux, aux grands yeux de rêve et de Sagesse. Curieusement, malgré leurs styles assez différents, elles font une bonne équipe et arrivent à s'entraider mutuellement.

Au bout d'un certain temps, elles se rendent compte (et les visiteurs le leur disent aussi) que leur production a non seulement une certaine valeur artistique, mais qu'elle offre une vision enthousiasmante, très parlante, d'un monde meilleur, d'une vie plus spirituelle, plus heureuse. Même Simone perd son style enfantin et évoque d'une main sûre des paysages simples mais magistralement composés. Quant à Brigitte, en débutante avertie, elle fait d'abord des planètes, puis des paysages où fleurs et fruits abondent tant qu'on n'y voit presque plus de vert. Dans ce Bonheur exubérant et coloré se nichent des petits dômes arrondis où vivent des lutins également hauts en couleurs, vêtus d'une tunique pastel et d'un grand chapeau rayonnant.

Lors du stage de Pâques, ils font une exposition dans la grande salle commune. Quelle merveilleuse idée! Les stagiaires s'exclament, admiratifs, et commentent les oeuvres ingénues.

«Suuuper!

- Ouah les p'tits bonhommes y sont gééénials!

- Et sa chérie, elle a des ch'veux d'une couleur pas possib'!

- Oh ces champs de blé, on sent les vibrations du Soleil, de la vie, on s'y croirait, mieux que nature.

- Toutes ces fleurs, ça ruisselle de prana. On se sent en forme rien que de regarder ça.»

Brigitte, de son côté, fait pas mal de jardin, et encore du tissage. Petit à petit elle vêtira tout Peyreblanque de grandes tuniques de laine aux couleurs assorties à chacun: Bleu ciel pour Hélène et Gérard, un bleu nuit lumineux pour Yolande, pêche ou pourpre foncé pour Marc, encore bleu ciel pour Brigitte et Simone, orange avec des motifs rouges pour Anita, indigo et pêche pour Joël et Fabien. Ces créations contribuent à créer un «style Peyreblanque» que les visiteurs apprécient.

Gérard reprend ses discutions passionnées avec Brigitte. «Tu dis qu'un des grands problèmes des sociétés qui se préparent sera de faire des choix moraux. Quels choix?

Brigitte: - Bon, il y en a des tas. Regarde, ça commence déjà, avec les tripotages de la conception et de la naissance, avec toutes les autres formes de criminalité comme la chasse ou la vivisection que les gens acceptent de moins en moins. Pareil pour la viande, les drogues légales, etc... Les mouvements qui rejettent ça sont l'expression d'un relèvement du niveau moral général. Actuellement les débats de ce genre sont encore exclus de la place publique, mais ils finiront par s'y imposer et il faudra prendre des décisions. La vie politique et sociale du prochain siècle risque d'être animée de débats et de contradictions. Il y en aura tellement que les gens et les gouvernants en auront marre et ils finiront par chercher un moyen valable et général de les résoudre.

Gérard: - Ouais. Ça risque effectivement d'être pénible, surtout quand les partisans des anciennes délinquances les présenter comme des expressions parmi d'autres, et même qui opposent entre elles des valeurs: la démocratie contre l'écologie, la santé contre la Sensibilité, ou je ne sais pas quoi.

«Et puis, au fond, voter pour savoir s'il est bien d'avorter ou de chasser, c'est aussi con que de voter pour savoir si la Terre tourne bien autour du Soleil. En morale comme en science, la vérité est une chose objective que l'on découvre avec Humilité, fut-ce contre l'avis unanime de tout le reste de l'humanité. La vérité n'est pas une convention dont on peut décider par décret, et même pas par un vote démocratique.»

«C'est pour cela que les gens finiront par se demander si il n'y a pas un moyen rapide et général pour trouver quelle est la solution morale à tous ces genres de problèmes, et surtout permettre à tout le monde de comprendre et d'accepter ce moyen.

B. - C'est ce qui a été fait avec la science, dans le domaine matériel. Regarde, avant Galilée, la physique, l'astronomie, les représentations de l'univers, tout n'était affaire que de dogmes, de croyances arbitraires. Il n'y avait pas la notion de vérité objective, mais une opinion dominante qui ne pouvait se maintenir que par la foi aveugle ou par la force brutale. Galilée a été le premier expérimentateur, avec ses plans inclinés et ses fils de différents métaux. Il a donc été le premier scientifique, le premier à pouvoir découvrir, dans le domaine matériel, comment les choses sont vraiment, par la force de l'observation et de la démonstration, et non plus par celle de la matraque ou de l'argutie. Sa méthode permettait de rendre accessible à tous une vérité matérielle incontestable, valable pour tous, même pour des gens qui ne se concertaient pas. Dès lors il n'y avait plus qu'à appliquer sa méthode et découvrir le monde, ce qui a été fait, avec tout ce qui s'en suit: le Siècle des Lumières qui a formalisé la science, la révolution industrielle qui en a appliqué concrètement les résultats. Ce qui a changé avec la science, ce n'est pas tant d'avoir remplacé les calèches par les navettes spatiales, mais c'est surtout que chacun de nous dispose maintenant d'un moyen sûr de connaître la vérité matérielle, physiques et technique, un moyen indiscutable auquel tout le monde fait confiance et se réfère, qui tranche et qui clôt définitivement tous les débats. Et maintenant il y a des organismes d'état qui utilisent une part importante du budget pour faire de la science, que ce soit pour résoudre des problèmes d'intérêt général, ou par jeu.

G. - Mmmh je vois. Mais certaines personnes combattent la notion de vérité scientifique, depuis peu.

- Oui, mais pas de manière très convaincante, avoue. Je trouve même cela fort inquiétant, car sous couvert de nature, ou de spontanéité, ils s'en prennent en fait à l'intelligence humaine, voire à la notion même de vérité. Que cela nous garde présent à l'esprit que la vérité, ne serait-ce que la vérité matérielle, est un bien infiniment précieux qu'il est de notre devoir de défendre âprement et sans relâche, parfois au péril de nos vies. Le seul point utile que l'on pourrait tirer de ces critiques, c'est tout de même que la science matérielle devra tôt ou tard admettre ses limites.

«Ce que je voulais dire c'est qu'à un moment une science objective, acceptée par la société et juste dans son ensemble, cette science est apparue parce qu'une méthode efficace a été trouvée qui la rendait possible.

G. - Une épistémologie, tu veux dire.

B. - Ah tu connais ce mot. Il fallait pas employer ce genre de vocabulaire avec Frédérique, il avait vite fait de te traiter d'intellectuel bouffi d'orgueil et coupé de la société. Passons. C'est ça que ça veut dire, épistémologie: une méthode pour voir comment est la réalité. Il faut te dire qu'en terminale quand j'ai entendu parler de ces trucs j'avais demandé à mon prof de philo de m'en ramener dix kilos du marché!

G. - Ah ah! Il a dû fulminer!

B. - Non, il s'est marré, c'était un prof sérieux mais agréable à vivre.

«Bon, l'épistémologie scientifique, c'est des règles, comme par exemple que les expériences elles doivent donner les mêmes résultats avec des expérimentateurs différents; qu'une hypothèse ne peut être considérée comme juste que si les choses concrètes se passent comme elle les a prédites, et tout ce qui s'ensuit. Et si on applique les règles, alors on découvre des trucs. Je sais pas moi, je suis pas une scientifeuse, mais il faut croire que ça marche bien, vu tous les jouets qu'on nous a sorti avec, les ordinateurs, les photos des planètes et tout ça.

G. - Mais comment est-on sûr qu'une épistémologie est valable?

B. - Ah, on ne peut pas le démontrer. Joli paradoxe: on ne peut pas démontrer scientifiquement que la méthode scientifique est valable. Si une épistémologie ne donne rien, on laisse tomber. Si on découvre des trucs, ou si on résout des problèmes, si c'est fécond, utile, alors c'est une épistémologie qui marche. Et encore on n'est pas sûrs que ces résultats ne soient pas quelque part incomplets ou pervertis d'une façon ou d'une autre. La question est même ouverte, en ce qui concerne la science. Mon avis est que justement, étant limitée à ce qui est physique, matériel, elle est bien incomplète.

G. - Elle nous a même mis dans une belle pagaille, avec la pollution, le nucléaire et tout.

B. - Justement, la science physique, quoique exacte dans son domaine, est impuissante à résoudre le problème moral ou philosophique le plus simple, le plus immédiat, pas même celui de l'utilisation correcte de ses propres découvertes. Les scientifiques actuels préfèrent se taire honteusement, et laisser les scientistes braire après le «subjectif», «l'affectif» et autres injures. Regarde les difficultés qu'ont les comités d'éthique pour prendre des décisions pourtant évidentes! On dit qu'ils sont vendus à l'idéologie des trusts médicaux, mais le véritable problème est que, formés de personnes dépourvues de la moindre compétence dans le domaine moral ou spirituel, même si ils arrivent à dire quelque chose de juste, ils sont totalement incapables de le défendre autrement qu'en se retranchant derrière une sorte de vague «sentiment» ou autre «liberté d'opinion». (Note de l'auteur: Dans le récit ces propos ont été tenus vers 1987-1988)

«Il faudrait une épistémologie qui soit valable dans le domaine de la morale, de l'Esprit, de la métaphysique, et qui puisse être à son tour reconnue par la société comme la science l'a été.

G. - Ooooh! OoOh! OooOh! Que dis-tu là, Brigitte!

B. - Une épistémologie qui permette de découvrir des choses dans ce domaine, de les comprendre, et cela d'une façon qui soit accessible et compréhensible par tous, et indiscutable, pour aboutir à une connaissance morale et spirituelle qui puisse être comprise et acceptée par l'ensemble de la société, au lieu d'être affaire d'opinions personnelles ou de rapports de force!

G. - Ben dis donc, ça mènerait loin, un truc pareil! Mais comment pourrait-on faire ça? Une sorte de science spirituelle?

B. - Oui, bien sûr. Il faut déjà partir du principe qu'il existe une Vérité, qu'il existe une réponse claire et identique pour tous, à des questions telles que «Dieu existe t-il?» «Est-il acceptable d'avorter?» «L'âme est-elle immortelle?» «Est-il vrai qu'il faille s'aimer les uns les autres?».

G. - Bon, là c'est assez évident: il faut pouvoir accéder à des vérités, sinon on ne parlerait pas de science.

B. - A partir du moment où on part à la recherche de la Vérité, il faut toujours avoir l'Humilité de l'accepter quand elle arrive. Le mot «Humilité» est souvent employé en physique, et bien plus encore en spiritualité, tu le sais. Il est indispensable d'avoir l'Humilité d'accepter une éventuelle vérité extérieure à nos opinions, sinon quelle pagaille! Tu sais bien que la spiritualité c'est une réalité avec ses lois, ses domaines et ses chemins obligatoires. Il ne peut s'agir de rêveries ou de fantasmes arbitraires.

G. - Alors la science spirituelle devrait permettre à tout un chacun d'accéder à cette réalité, à cette vérité, de trouver la réponse de toute question qu'il se poserait dans ce domaine.

B. - Attention tout de même, ces réponses risquent d'être inattendues, voire même ne pas être accessibles à la logique aristotélicienne. Mais les mêmes genres de problèmes se sont posés pour la science physique, et cela ne l'a pas empêchée d'avancer par tâtonnements successifs, et d'arriver à des découvertes qui auraient été complètement incompréhensibles une génération plus tôt.

G. - Si tu regardes toutes les religions, les prophètes, tu remarques vite qu'il y a beaucoup de points communs entre eux, alors que souvent ils s'ignoraient les uns les autres.

B. - C'est bien qu'ils ont tous pris conscience des mêmes réalités supérieures, et donc que ces réalités ont quelque chose d'objectif. Mais chacun d'eux, dans son coin, les a exprimées selon sa culture, ou les a teintées de ses propres erreurs, voilà tout. Mais là aussi exactement le même problème a existé au début de la science; les premiers scientifiques étaient isolés, chacun avec ses propres concepts et son propre vocabulaire, voire ses préjugés personnels. Il a fallu que la révolution française démarre un travail collectif et institutionnel pour y mettre bon ordre. Pour la spiritualité ou la morale, on en passera sans doute aussi par là.

G. - Mais comment arriver à une objectivité spirituelle?

B. - Comme en physique, par l'expérience.

G. - Mais au lieu d'être l'expérience du labo, ce serait l'expérience de la vie.

B. - Oui.

G. - C'est pas nouveau, et tout le monde justifie avec ça les spéculations les plus cruelles et les plus contradictoires.

B. - C'est qu'il faut être bien plus rigoureux. Ce «tout le monde» dont tu parles sont en fait des gens très différents, chacun ayant mis ses propres oeillères pour ne voir de la vie que ce qui conforte des opinions préétablies. Ainsi tel qui vit plein d'agressivité ne prêtera pas attention aux doux moments de paix partagée, et il dira que la vie est frustrante, car tout le monde le fuit; tel qui vit en donnant de l'Amour verra plutôt les sourires, et il trouvera que la vie vaut la peine d'être vécue, malgré ses limitations. Tout le monde n'a pas la même expérience de la vie! Car le résultat de cette expérience dépend bien évidemment de ses conditions, exactement comme en physique. Sauf qu'ici il ne s'agit évidemment pas des conditions physiques extérieures, mais des conditions intérieures, de la mentalité, du degré d'évolution de la personne qui le vit. Par exemple une expérience de vie extérieurement identique pour tous comme le chômage, fera jouer l'égoïsme de l'un, le laisser aller d'un second, l'esprit d'initiative d'un troisième, ou la solidarité d'un quatrième... avec bien évidemment des résultats sur leur bonheur et sur leur situation concrète très différents!

«Voilà ce que l'on pourrait appeler les «conditions expérimentales» de l'expérience de vie: qui est la personne, si elle est positive, ouverte, ou indifférente, révoltée contre la vie, quels sont ses concepts de base, son caractère, son degré d'évolution. Les conditions matérielles extérieures en fait comptent peu. Par exemple subir des injustices confortera le pessimiste dans une vision négative et égocentrique de la vie, mais donnera plus de force à la lumière du bon qui s'exerce à le rester malgré les avanies. Cela se comprend; mais il faut aussi voir que recevoir des richesses et des faveurs donnera souvent le même résultat! C'est bien l'état d'esprit de la personne qui détermine ce résultat, qui est la véritable condition expérimentale. Et si le pessimiste veut comprendre le bon, comment il est heureux malgré tout, ce ne sera pas en se mettant à son tour en situation de victime: cela ne ferait que renforcer sa propre amertume. Il ne pourra partager l'expérience du bon qu'en se mettant lui-même dans SON ETAT D'ESPRIT, dans ses sentiments, dans ses énergies, en reproduisant à son tour l'EXPERIENCE DE LA BONTE, pour voir si effectivement elle est une meilleure source de bonheur que celle de l'égoïsme. Ces deux expériences extérieurement identiques, l'injustice envers ces deux personnes, sont en fait deux expériences intérieures totalement différentes qui ne peuvent nullement être comparées: celles de l'égoïsme confronté à son propre reflet, chez le pessimiste, et celle de la Bonté gratuite, de l'Amour qui se donne, chez le bon. A la limite il n'est même pas utile de citer l'expérience extérieure, on peut ne parler, par exemple, que de l'«expérience de la Bonté», ou du Karma-Yoga, d'une manière générale, sachant que tout le monde au fond est confronté aux mêmes conditions extérieures et reçoit tôt ou tard injustices, récompenses ou tout autres situations de la vie.

«Les conditions expérimentales sont essentiellement CE QUE L'ON EST au moment de l'expérience. Et ce n'est qu'avec des CONDITIONS EXPERIMENTALES identiques que l'on peut légitimement parler d'EXPERIENCE spirituelle REPRODUCTIBLE, au sens scientifique du terme.

«Il faut aller jusqu'à mettre entre parenthèse nos opinions préalables. Elles ne font que parasiter l'expérience, et le plus souvent elles en provoquent l'échec: on interprète tout en fonction de ce que l'on croit déjà savoir, on n'apprend rien, on ne voit rien. Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que les opinions ne servent au fond à rien, que rien ne vaut la connaissance.

G. - Que seule l'expérience peut justement nous apporter.

B. - Ce n'est que si l'on met un peu d'ordre dans tout cela que l'on peut parler d'expériences semblables. En particulier quand on fait un texte de guidage de méditation, c'est bien là qu'on doit préciser ces conditions! Indiquer dans quel état intérieur précis on doit se mettre, dire par exemple qu'il faut bien se rendre réceptif à telle ou telle vibration, qu'on doit accomplir tel geste intérieur, etc... Et c'est bien ainsi que procèdent tous les grands rituels traditionnels de méditation ou d'initiation. Ces rituels ont précisément été mis au point pour faire partager des expériences, c'est-à-dire les donner à reproduire, (pour parler comme les scientifeux) afin que chacun voie bien ce qu'il en est effectivement, au lieu de simplement croire ce que le maîîître dit.

G. - On est loin des vagues rêveries de certains spiritualistes d'opérette.

B. - Ah oui! Mais c'est en fait bien plus difficile qu'en physique ou en chimie. Dans ces sciences matérielles, des personnes extérieures à l'expérience peuvent la contrôler, et même la refaire en toute indépendance, de leur côté. Il est alors facile de trouver une erreur ou de confondre un expérimentateur de mauvaise foi. Mais en spiritualité, aucun contrôle n'est possible, puisque tout est intérieur, il ne peut y avoir aucun témoin. Chacun doit tenter de reproduire l'expérience lui-même, intérieurement, et voir par lui-même ce qu'il en est. C'est pourquoi, contrairement au physicien, la personne qui s'engage sur le sentier spirituel ne peut faire l'économie de la sincérité avec elle-même, et si elle s'invente un roman pour conforter quelque biais psychologique ou croyance, elle ne pourra compter que sur elle-même pour s'en dépêtrer ensuite.

«En science, on peut avoir une bonne confiance dans ce qui est publié par la communauté des physiciens (comment d'ailleurs faire autrement quand une expérience a coûté plus que le budget d'un pays: pas question de la refaire dans notre cuisine!) En spiritualité au contraire, l'expérience étant intérieure, la démarche est beaucoup plus personnelle, et il faut vivre soi-même toutes les expériences. Par contre, en spiritualité, les expériences ne coûtent rien... financièrement, mais demandent une adhésion totale de la personne, sur tous les plans, corps, intellect, sentiments, Esprit. On doit consacrer sa vie à 100% à l'Eveil, sans aucune arrière pensée.

G. - Du boulot en perspective.

B. - Bon, c'est bien moins compliqué que la biochimie ou la mécanique quantique. Mais en physique, il s'agit de voir des phénomènes visibles avec les yeux. Si sur un cadran l'aiguille est devant le cinq, il faut une sacrée mauvaise foi pour prétendre qu'elle est devant le douze! Un tel mensonge ne peut pas prendre, et il discréditerait immédiatement celui qui l'aurait proféré! Tandis qu'en spiritualité, c'est nous-mêmes qui sommes l'oeil et l'aiguille à la fois. C'est trop facile de tricher, de raconter des histoires aux autres et surtout de s'auto-illusionner soi même. Il ne pourra jamais y avoir la moindre science spirituelle pour qui n'est pas objectif avec lui-même.

G. - Mais... Justement, cette notion d'objectivité appliquée à la spiritualité, ça me gêne un peu: ne dit-on pas de l'éveil spirituel qu'il est essentiellement personnel?

B. - Bien sûr. Il y a des tas de raisons, en plus de celle que je viens de dire. A ses débuts la physique était elle aussi affaire de solitaires, alors que de nos jours elle est devenue exclusivement une affaire d'équipes et même d'institutions. C'est que pour la spiritualité il manque encore un moyen de communication, un vocabulaire commun pour désigner ce qui s'y passe. Il faut aussi que le candidat apprenne lui même à s'orienter dans sa nouvelle perception, d'en éliminer les illusions. Rien ne vaut l'expérience personnelle, exactement comme pour apprendre à nager ou à monter en vélo. Aussi, nous sommes nous-mêmes l'instrument. Or, aucun humain n'a la même personnalité. Donc il est normal que chacun explore le monde spirituel à sa manière, avec son instrument unique, et extériorise ce qu'il aura découvert selon sa culture.

«Mais il y a une chose dans la science spirituelle qui ne peut se comparer à absolument rien dans la science physique. Le monde spirituel est un monde de Magie, de Mystère, avec un grand M, un monde de Poésie et de rêve, un jeu, une immense oeuvre d'art, dont l'essence transcende totalement toute vision rationnelle du monde. On ne peut tout faire rentrer dans des boîtes bien carrées. Il faudrait pour en parler, d'autres mots, une autre langue lyrique et poétique, chaude et vibrante...

«Mais il n'y a aucune raison pour que la vérité spirituelle elle-même soit «subjective». Si il y a vérité, alors par définition la vérité est objective; il ne peut y avoir subjectivité que dans l'approche qu'on en a. Au contraire, entre êtres réalisés, on communique sans obstacle, mais bien sûr selon d'autres modalités que celles du mental rationnel. Si l'éveil spirituel est personnel, son résultat est au contraire un nouveau moyen de communication, base d'une nouvelle science et d'une nouvelle vie collective inimaginable sans lui. La science spirituelle est la découverte des lois de la vie, a l'exclusion de tous les dogmes, croyances et spéculations que l'on confond habituellement avec la spiritualité. Elle est donc bien aussi objective que la science physique, mais avec d'autres bases expérimentales et une autre logique.

G. - Mais «objectif» n'est-il pas un concept justement du mental, du rationalisme?

B. - Ah! Oui, bien sûr. Le mental rationnel a besoin de concepts, de règles logiques. Il ne trouverait dans l'expérience spirituelle rien à quoi s'accrocher. C'est pourquoi les rationalistes n'y voient que rêves et fantasmes, alors que ce que l'expérience spirituelle permet de capter est aussi objectif que le monde matériel, quoique d'une manière plus subtile. Et puis, «objectif» est un mot valorisant chez les rationalistes et technocrates, qui emploient «subjectif» comme une injure pour tout ce qu'ils ne comprennent pas, alors que ces deux valeurs ne paraissent opposés qu'à la pensée dualiste!

«En fait chacun peut tenter l'expérience spirituelle, tout comme on tente une expérience en chimie. Il faut d'abord que les conditions de cette expérience soient bien définies. Ici les conditions expérimentales c'est nous-mêmes, c'est l'état intérieur où nous nous trouvons, notre vibration, notre adhésion à ce qui va se passer.

G. - L'Humilité, quoi.

B. - Oui, l'Humilité. L'humilité, ce n'est pas un truc de mazos pour se dévaloriser, c'est au contraire ce qui nous garantit que nous allons bien vivre l'expérience proposée, et non pas quelque rêve personnel que nous allons projeter dessus. C'est très logique, tout ça, il n'y a strictement rien d'arbitraire, mais un chemin très précis à suivre. Le plus curieux c'est que même ainsi, l'expérience spirituelle est unique pour chacun. Des mots comme «objectif» ou «subjectif» ne sont appropriés ni l'un ni l'autre, en fait. L'Esprit existe au-delà des concepts, mais comme on a besoin de concepts pour penser, alors chacun pose les siens sur ce qu'il a perçu. Cela explique que la même expérience spirituelle ait donné naissance à tant de systèmes philosophiques incompatibles, mais dont l'être réalisé sait reconnaître l'unité sous-jacente.

«Mais contrairement à l'expérience physique, où l'on observe de l'extérieur avec nos sens matériels ce qui se passe dans une éprouvette, nous allons observer notre esprit avec notre esprit lui-même. Il va s'agir d'observer ce qui se passe en nous, de le vivre, d'être dedans, ne pas en être séparé, tout en étant parfaitement conscient que l'on vit cela. Dans les méditations avancées, cette dualité même disparaît: l'observateur et l'observation ne font plus qu'un, il n'y a plus que la conscience, qui elle même va sortir de ses limites individuelles et s'épanouir dans la conscience cosmique. Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'y a rien de tel en physique! On voit mal un physicien devenir un neutron et percevoir l'univers autour.

G. - Ah ah! Oui! Pourtant ça ne ferait pas de mal, si par exemple les vivisecteurs vivaient eux-mêmes ce qu'ils font endurer à leurs victimes.

B. - Oh! Quand ça leur arrivera, Ils feront certainement des progrès très rapides en morale.

«Pour l'expérience spirituelle, tu vois bien ce qu'il faudrait: trouver une description précise de ce que vit un débutant, qui servirait de référence pour dire «ceci est le début du sentier spirituel, les conditions qui doivent être remplies pour avoir une connaissance spirituelle». Mais cela est encore difficile de nos jours, faute d'un langage adéquate.

G. - Une langue qui nomme toutes les choses qui peuvent se passer lors de l'éveil spirituel, en se référant à une perception de ces choses, tout comme le langage concret se réfère à des objets que l'on peut montrer aux sens physiques. Une langue surtout qui soit elle-même spirituelle, et non plus intellectuelle.

B. - La science physique elle-même a eu ce problème, lors de sa création. Il lui a fallu elle aussi créer son langage, basé sur la mentalité intellectuelle, qui à cette époque était une grande nouveauté, mal connue et pas du tout développée. Par exemple les alchimistes ont fondé les bases de la chimie; pourtant leurs écrits sont incompréhensibles pour un chimiste moderne, autant par leur vocabulaire que par la mentalité avec laquelle ils ont été écrits. Mais la science, dès qu'elle est devenue collective et publique, a su créer son vocabulaire, ses concepts, sa mentalité rationnelle, au fur et à mesure qu'elle en avait besoin pour comprendre ses découvertes, à tel point que ce vocabulaire est maintenant international. Pourquoi la spiritualité n'en ferait-elle pas de même? Après tout un Boddhisattva, c'est tout de même plus sympathique qu'un flippeur de spin de neutron, quand même? Et certains mots comme «karma» ne sont-ils pas déjà adoptés dans toutes les langues?

G. - Ce que souvent les anti-spiritualistes nous reprochent c'est que la spiritualité est absconse et incompréhensible.

B. - Faute de langage commun, d'expérience commune, évidemment. Ce ne sont pas les scientifiques qui devraient dire cela, car si par exemple je leur demandais qu'on me prouve l'existence du boson Z zéro, comme ça, ici dans ma cuisine, ils seraient bien plus embêtés que moi je le serais si ils me demandaient de leur justifier la loi d'Entraide. Il est finalement plus facile, de nos jours, de devenir un saint qu'un prix Nobel de physique!

G. - Oui, sans doute. Il faut simplement payer davantage de sa personne.

B. - Même un saint n'a pas «un don» spécial qui l'a placé au-dessus du commun des mortels. Il a simplement pratiqué les exercices spirituels appropriés qui te donnent tout ce qu'il te faut quand il le faut, sans autre «effort» que de les accomplir régulièrement et sincèrement. Il faut de l'Humilité, ou de l'objectivité par rapport à toi-même, alliés à une sacrée dose de persévérance, de fidélité à soi-même. Il faut surtout en avoir très envie. Avec des méthodes appropriées on peut faire des choses qui paraissent extraordinaires à un profane, comme ces bonzes qui sourient alors qu'ils sont $ en train de s'immoler par le feu. Il est impossible de faire ça par une volonté tendue et agressive, ça leur demande simplement de contrôler certaines choses en eux.

G. - Un autre reproche que l'on fait à la spiritualité c'est l'élitisme.

B. - Bah! Je viens d'y répondre. Le seul élitisme c'est comme je l'ai dit, d'avoir envie. Chacun est libre de choisir et de se placer du bon côté. Rien ne peut nous en empêcher. Par contre quelqu'un qui n'a rien fait de sa vie n'a rien à reprocher, et surtout pas l'élitisme, à une autre personne qui a travaillé sur elle-même pendant vingt ans et qui goûte les fruits de son travail. Pour la science matérielle c'est pareil: au début, il y avait une élite de savants, dont les travaux étaient complètement incompréhensibles au commun des mortels. Pense à la machine d'Anticythère, datant des Grecs, avec plus de dix engrenages pour calculer l'âge de la Lune, à la pile électrique antique trouvée à Bagdad, et qui est actuellement dans le musée de la société Mazda, ou à la turbines à vapeur de Héron d'Alexandrie, du temps des Romains. Ces connaissances techniques ont existé, mais, faute d'être comprises par l'ensemble de la société, elles n'ont débouché sur rien et se sont perdues. De nos jours la spiritualité en est un peu au même point, et chaque fois qu'un être réalisé meurt, toutes ses découvertes et réalisations sont perdues pour la société. L'histoire attend que la science spirituelle émerge à son tour exactement comme l'a fait la science matérielle. (Note de l'auteur: ces propos ont été tenus en 1987-1988)

G. - Bon. Très bien, tout ça. En résumé, si on imagine un gouvernement, par exemple du vingt-deuxième siècle, qui voudrait voir ce qu'il en est de la spiritualité, ou qui se trouverait obligé de résoudre un problème moral, comme la vivisection, eh bien, il leur faudrait par exemple nommer un expérimentateur.

B. - Exactement.

G. - Il ferait abstraction de toutes ses idées, de son rôle administratif, et tout.

B. - Obligé. Mais tout de même il ne ferait pas abstraction de ce qu'il est lui-même, en tant que personne, car le sentier spirituel part de là où l'on se trouve, et se sert de ce que l'on est comme matériau pour bâtir autre chose.

G. - Bon, il serait un adepte, quoi. Débutant, puis confirmé, s'il y arrive. Je ne sais pas si un ordre donné par un directeur administratif serait une motivation suffisante pour s'enthousiasmer à un monde meilleur, mais ils se débrouilleront bien pour trouver une solution.

B. - Ah ah! Oui. Mais tout de même ce serait un sacrifice beaucoup moins douloureux que si on lui demandait de donner sa vie à la guerre! Si cet odieux sacrifice de mort est «acceptable» pour ces messieurs, pourquoi celui de s'éveiller au bonheur ne le serait-il pas aussi?

G. - L'administration allumant le feu sacré, jolie époque en perspective!

B. - Pas impossible, pas impossible, Mais pas pour nous. Ou alors c'est qu'ils auront inventé quelque chose de mieux que nos bureaucrates. Bon, et après, le gars, une fois accompli, au bout des années nécessaires, se retrouverait à dire «Telle chose est morale, telle chose pas, tel projet d'immeuble est moche, tel autre est bien, ou encore Dieu existe et qu'est-ce qu'Il se marre en vous regardant». Quelle contestation, la première fois que cela se produira! Mais il y en aura plusieurs, de ces types, et tous diront pareil, quelles que soient leurs opinions au départ.

G. - Ouais.

B. - Et tous ceux qui ne les croiront pas seront invités à vivre la même expérience.

G. - Parfaitement. Et que ça saute.

B. - Et alors, exactement comme la société est arrivée à s'en remettre à la science pour la détermination des vérités physiques et techniques, elle s'en remettra à la spiritualité pour tous les problèmes moraux, et les chasseurs, les pinardiers, les vivisecteurs et bourreaux de toutes sortes ils pourront aller se rhabiller exactement comme l'ont fait ceusses qui croyaient à la Terre plate ou autres fariboles.

G. - Mais ma petite Brigitte, c'est faramineux, ce que tu racontes là! Ouaaaaaah!»

Gérard saute et danse dans la petite chambre de Brigitte, parmi les écheveaux de laine fraîchement teinte.

«Yap Yap Youpi! Enfin on aurait les moyens de la véritable liberté, au lieu de ce qu'ils appellent la «démocratie». Et c'est pour quand, ton affaire?

B. - Oh, sais-tu, au train où vont les choses, ça m'étonnerait fort qu'on le voie de notre vivant. Sans doute cela commencera au siècle prochain, pour ne se réaliser vraiment que dans deux ou trois autres siècles. Ça sera sans doute plus long que pour la science matérielle, car contrairement à cette dernière l'éveil spirituel authentique ne peut servir à aucun grotesque intérêt. C'est difficile à dire, car l'histoire pourrait s'accélérer, par des événements imprévisibles, ou au contraire avoir de douloureux retours en arrière, notamment à cause des injustices du tiers-monde. Enfin les comités d'éthique, si nuls qu'ils soient actuellement, c'est quand même un précédent, un tout premier pas dans cette direction.

G. - Tout de même, l'administration boutant le feu sacré, j'aurais aimé voir ça. Ce ne sera sûrement pas la même administration qu'aujourd'hui.

B. - Tu le verras dans une autre vie, de toute façon. Peut-être en seras-tu un des acteurs. Le problème qui se pose actuellement à nos modestes personnes, c'est le fatras de pseudo-méthodes de spiritualité, de pseudo-médecines douces, qui pullulent de plus en plus, et noient les pratiques valables derrière un rideau de baratin. Il n'y a aucune synthèse générale, aucune méthode, et n'importe qui peut s'amener et présenter impunément n'importe quelle opinion personnelle ou spéculation arbitraire comme un «enseignement spirituel» ou comme une «méthode de santé». La science physique en est aussi passée par là, autrefois, mais elle ne veut plus du tout se reconnaître dans cette époque. Le tout premier boulot d'une nouvelle épistémologie, ce sera de balayer devant notre porte. Pour les médecines douces, elles ressortent des deux épistémologies à la fois, puisqu'elles visent à obtenir des résultats concrets, même quand c'est par des moyens abstraits. Pour les domaines de l'Esprit, je crois qu'il faudra, au moins au début, s'en tenir aux grandes traditions, notamment Indiennes et tibétaines. Il faut bien dire que chez beaucoup de spiritualistes actuels, il n'y a pas de véritable recherche: on répète tout ce qu'on a lu ou entendu, parce que «c'est spirituel», point. On ne vérifie rien. C'est sans doute pour cela que le mouvement spiritualiste actuel a si peu de prise sur la société; sans doute il faudra qu'il disparaisse, sous sa forme actuelle, pour recommencer à zéro sur des bases plus solides. Au moins une nouvelle épistémologie permettrait de vérifier tous ces enseignements spirituels, et d'en tirer enfin le vrai et le faux.»

Gérard mime l'effroi à ce discours apparemment iconoclaste: Comment, vérifier les enseignements sacrés du Bouddha, vérifier les écritures des apôtres, vérifier la parole rare et précieuse des gourous, comme s'il s'agissait de simples spéculations, comme si on n'était qu'une vulgaire commission d'enquête de parapsychologues?

Brigitte rit à le voir: «Ah! Il ne s'agit pas de vérifier par exemple si Jésus a bien fait telle chose à tel endroit, on en a rien à carrer, et même s'Il n'avait pas existé ça ne changerait rien aux paroles qu'on Lui attribue: Oui ou non, s'Aimer les uns les autres peut-il rendre la vie plus juste, plus harmonieuse, plus heureuse? Ou encore être végétarien à la manière de Pythagore peut-il vraiment supprimer les guerres et les maladies? Là sont les véritables questions. Et le seul moyen d'y répondre, c'est d'essayer. Pas d'avoir l'opinion: De tenter l'expérience, en le vivant intérieurement, concrètement, en y adhérant de tout notre être, en en faisant notre vie quotidienne en société, au boulot, en famille. Ce n'est qu'à cette dernière condition que l'expérience vécue pourra nous enseigner et nous montrer la Vérité, la lumière, ou, le cas échéant, l'erreur, la distorsion.

G. - Si Yolande était là, elle dirait que le meilleur moyen de savoir ce que vaut le Yoga c'est de le pratiquer.

B. - Tout à fait.

G. - En somme, l'épistémologie scientifique, c'est l'expérience observée objectivement qui nous apprend. L'épistémologie spirituelle, c'est l'expérience vécue sincèrement qui nous enseigne.

B. - Bravo Gérard, prix Nobel de formule claire et concise!»

Une flamme joyeuse semble maintenant animer Gérard:

«Bon, mais ce que tu appelles les «conditions expérimentales», comme s'il s'agissait d'une expérience de chimie, au fond ce sont toutes les qualités que le débutant spirituel doit cultiver pour pouvoir commencer à progresser.

B. - Tout à fait: le Feu Sacré, ou le désir ardent de connaissance, le respect confiant de cette connaissance ou Dévotion, la sincérité avec soi-même, ou Humilité, la Sensibilité, le Lâcher-prise, c'est à dire cesser de tout vouloir régenter en nous et dans l'univers. La première chose à réaliser, c'est la relaxation physique, la seconde c'est le calme intérieur. Après vient la méditation, que l'on peut apprendre par des exercices physiques ou mentaux simples. La méditation est alors le moyen de base qui permettra des états de consciences plus élevés, des visualisations, et tout le reste. Si on s'y met sérieusement, après une période de probation, on est guidé dans l'invisible, et l'épistémologie elle-même n'a alors plus guère d'utilité.

G. - Oui. En fait il n'y a rien de bien nouveau dans tout cela, si ce n'est que d'en parler en terme d'épistémologie, de science, et de science exacte si l'on veut bien ne pas la mesurer à l'aune de l'étroite logique cartésienne.

B. - Exactement.

G. - Eh bien, au boulot, donc.»

Gérard conclut ainsi cette discussion qui le laisse rêveur encore plusieurs jours après.

Oh, ils en reparleront, d'épistémologie spirituelle. Gérard y est accroché. Mais pour le moment, il faut bien dire, c'est une ébauche, une idée, que Brigitte elle-même ne saurait rendre plus consistante. Il en faudra des sages, des penseurs, pour en faire une connaissance, qui progressera lentement, tant qu'un moyen de communication supra-intellectuel et public ne sera pas au point.

Mais l'Enthousiasme de Gérard s'est communiqué à Brigitte, et aussi à Hélène. Gérard félicite Brigitte et la relance tant et tant qu'elle finit par penser que ses réflexions personnelles (à laquelle elle n'accordait que peu de valeur) pourraient être d'un grand secours à l'humanité.

«Et si c'était cela la mission dont m'a parlé Yanathor?» Se demande t-elle. Quel dommage qu'il ait été si peu explicite! Pour lui laisser le mérite de la découverte? L'épistémologie spirituelle est-elle à la base de la science des Gardiens Cosmiques? Sans doute, mais elle doit être bien plus avancée que la sienne. De toute évidence l'esprit de ces ineffables créatures est bien plus souple que le cerveau terrien, plus à l'aise dans les pensées éthérées, hors de ces concepts pesants, carcans rigides dont le cerveau terrien a tant de mal à se passer.

Encore une fois, Brigitte a cette impression de commencer seulement les choses sérieuses. Elle qui se trouvait débutante, la voilà qui exprime des idées qui enthousiasment les autres, qui allument des lumières, qui propagent des flammes de vie, même chez d'autres qui ne sont pas débutants non plus.

Brigitte ne se reconnaît d'ailleurs plus tant dans cette spiritualité livresque et spéculative dont tant de gens parlent dans leurs salons. Ce qu'elle découvre maintenant lui semble un autre domaine encore au-delà, où la préoccupation abstraite devient un vécu puissant et riche. Ah quel dommage, le monde n'est pas encore assez prêt pour que l'on puisse en parler librement, sinon ce qui arrive à Brigitte est passionnant. L'énergie! Ce qui était pour elle seulement un objet de visualisation, qui se propageait en elle dans son imagination, voilà que cette énergie se répand dans son corps en vagues langoureuses, REELLES, en pulsations de plaisir, en délicieuse attente, en lentes irradiations de bien-être! C'est une vie nouvelle et délicieuse qui palpite et se répand en elle, la fait sursauter parfois de plaisir et de joie. Bientôt Brigitte fera ce qu'elle voudra de ses différents véhicules, corps, énergie, sentiments, intellect. C'est là le résultat de ces années de labeur sans résultat apparent. Un débutant ne pourrait l'imiter. Un dilettante aurait abandonné avant. Pourtant accomplir cela est à la portée de toute personne sincère avec elle-même, qui acceptera le travail et l'engagement nécessaires.

Cette énergie que bientôt elle dirigera et transmuera à volonté, cette énergie a le pouvoir d'agir sur le corps, sur les cellules nerveuses, sur les véhicules subtils. C'est l'énergie qui marque la trace des influx nerveux dans leurs labyrinthes de neurones, c'est l'énergie qui façonne les corps subtils. Si Brigitte maîtrise l'énergie, alors aucun problème intérieur ne lui résistera plus. Bientôt elle pourra dissoudre les noeuds émotionnels, les réflexes conditionnés les plus coriaces que laissent en chacun de nous les vicissitudes de la vie. Même à la longue l'aspect de son visage s'en ressentira, car notre corps, qui se renouvelle lentement, reflète notre état intérieur. Quelle grande puissance lui a été confiée! C'est sans doute qu'elle en était digne!

Mais chuut, n'en parler à personne. Même pas à Yolande.

Ah! Mais si c'est ça la vie spirituelle, quelle merveille! Vivre avec dans son être ce plaisir aux imprévisibles pulsations, dans son coeur une joie communicative, être toujours prête à s'enflammer, la tête pleine de lumière et d'Enthousiasme, sous la bénédiction infaillible de l'Univers souriant!

Quelle pureté! Quel feu! Finis les gris lambeaux, les lamentables souvenirs de la petite vie passée de Brigitte, ils se dissolvent dans la lumière, dans la joie! Qu'elle se sent soudain légère et claire, comme après un inspir joyeux!

Lumière irradiante, désir ardent qui n'attend rien, qui se donne et qui aime!

Aouh! Que c'est fort! C'est le début, ça a un côté feu, sauvage, âpre comme le miel de montagne, mais cela se stabilisera plus tard en un Bonheur serein, en une lumière éternelle, en un Soleil qui parfois aurait la fantaisie de briller rose ou mauve, mais qui jamais n'oublierait d'éclairer le jardin!

Ah, il y en a qui appellent ça l'énergie sexuelle. Bien sûr, les personnes qui n'ont que ce niveau-là d'ouvert ne peuvent la vivre que sous cette forme. De l'amour charnel, on aurait ici de merveilleuses choses à dire, mais, amis lecteurs, il faut encore se taire, non plus par crainte de la censure, mais par celle bien pire de voir nos poétiques et innocents propos interprétés et souillés par les yeux sales de la pornographie.

Mais en fait l'énergie dont nous parlons est l'Energie Universelle de la vie, aux multiples et toutes aussi belles facettes! C'est elle qui nous fait admirer les fleurs et les étoiles; c'est elle qui nous fait grimper sur les montagnes et explorer les lointaines planètes, elle aussi qui nous fait aider les pauvres et défendre les opprimés; C'est elle encore qui fait frémir le pinceau de l'artiste et palpiter l'archet du violoniste; C'est elle qui donne envie de faire des bébés pour nous attendrir ensuite à leur sourire; c'est elle enfin qui nous pousse à chercher, à vouloir comprendre la vie et l'univers, que ce soit par la communion avec les autres, par la science ou par la quête spirituelle.

L'actualité de ces dernières années nous a montré clairement que ce sont les politiciens hostiles à la sexualité qui ont également pratiqué des restrictions économiques et on freiné la recherche scientifique. Ces trois attitudes apparemment sans aucun rapport ont bien un déterminisme précis en commun, le blocage de l'énergie de la vie. Mais peut-on qualifier de «sexuelle» la soif de découverte qui anime le physicien sur son synchrotron? De l'astronome sur ses spectres? Ou l'extase du mystique? C'est pourtant bien la même énergie, mais qui s'exprime par des canaux différents.

Comme l'énergie de la vie ne passe par aucun compteur, qu'elle est libre, gratuite et indéfiniment disponible, rien n'empêche d'avoir plusieurs canaux ouverts simultanément. Nul besoin d'en refouler un pour en animer un autre, ni de «sublimer» (c'est-à-dire rendre inconscient!) quoi que ce soit; ce ne sont là que des processus pervers et destructeurs dont le résultat le plus visible est de dessécher le coeur. Par contre, il est possible de transmuter des énergies d'une forme à une autre, et c'est même là toute l'Alchimie spirituelle de la vie! Il s'agit alors d'un acte conscient et qui n'a vraiment rien de subliminal, je vous l'assure! C'est tout autre chose, qui demande déjà une bonne expérience en méditation, et doit être accompli dans la joie et l'Harmonie. Mais il est difficile d'en parler en public tant que ne régnera pas la véritable liberté sexuelle, celle qui respecte la poésie de nos émois.

Ah quel dommage que Brigitte n'ait pas d'amoureux! Soudain revient à sa mémoire la scène finale de la visite de Yanathor. Une bouffée de timidité effarouchée l'envahit. Pourquoi donc avoir osé lui poser cette question, à lui? Quelle était le sens de sa réponse «On s'en occupe»? Une rencontre amoureuse ne peut être planifiée. Même les Gardiens Cosmiques n'ont pas ce droit. Mais ils pourraient organiser des retrouvailles.

Aaaah! Tout s'éclaire!

Brigitte aurait un compagnon inconnu qui l'attend quelque part!

Comment serait-il? Brun? Blond? Est-ce un maître qui l'accueillera comme une petite enfant? Ou devra t-elle au contraire le prendre sur son giron et l'aider à s'élever à son tour? Est-ce un tendre, un passionné, un chercheur, un jardinier? Son esprit fulgure t-il dans les sphères abstraites des hautes mathématiques, ou trouve t-il sa plénitude à marier harmonieusement les rangs de poireaux et de carottes? A t-il quelque qualité rare, quelque destin étrange, ou est-il merveilleusement ordinaire? Est-ce un de ces boutefeux venu secouer les âmes humaines hors de leur torpeur, ou est-il un de ces êtres discrets et silencieux dont seul notre coeur remarque la présence?

Mais... Avec Yanathor, tout est possible! C'est un extraterrestre, n'oublions pas, et allez savoir ce qu'il va nous ramener de ces fins fonds de l'espace dont lui seul a le secret. Tant et tant de visions inimaginables sont possibles dans ces étendues sans limites, tant de formes de vies merveilleuses, extraordinaires, bouleversantes...

Allez savoir ce que sont vraiment ces petits lutins que Brigitte s'est mise à peindre. Une idée de Simone. «Fais-moi un petit lutin, Brigitte» avait dit la gamine, sans se douter de ce qu'elle allait déclencher. Bien sûr, Brigitte a aussitôt imaginé un petit bonhomme, sur une planète imaginaire bien entendu abondamment couverte de fleurs, de fruits et d'oiseaux tous plus extraordinaires les uns que les autres.

Bien entendu, le petit lutin n'est pas seul. Il y en a tout un village, barbus et chevelus à souhait, et bien sûr autant de gentilles petites lutines un peu mutines à lutiner poétiquement pendant toute la douce nuit bleue de ce monde idyllique, peuplée d'oiseaux mystérieux, de doux soupirs et de tendres gémissements. Et le jour, tout ce petit peuple jardine, coud, bâti des petites maisons dôme un peu folles, avec un Enthousiasme inextinguible, sur leur planète de Lumière et de Joie.

Brigitte, comme tout le monde, s'est amusée à fantasmer sur son futur amoureux. Mais ce fantasme-là l'enthousiasme tant, il a pour elle une résonance singulière. Parmi les lutins, il y en a un vêtu d'indigo, un peu triste, il attend. La nuit, il contemple et interroge les lointaines étoiles, dans un ciel d'outremer fabuleux traversé par une arche d'or (De quoi peut-il bien s'agir?) De temps en temps Yanathor vient le voir, pour lui parler de Brigitte, et, sans vraiment être malheureux, il attend, il espère, il s'enquiers de ce qui se passe sur la Terre.

Plus qu'un fantasme, le petit monde des lutins prend dans l'esprit de Brigitte la force de la réalité. Qu'est donc ce monde? Est-ce la planète que Mère Grand a peinte? Et qu'est donc la pyramide sous son ciel noir?

Sans doute Yanathor sait.

Mais voilà, on ne prend pas rendez-vous avec Yanathor.

Ou plutôt si, il y a un moyen. Continuer l'éveil spirituel, continuer à vivre dans la situation qui nous est donnée à vivre. Quand Brigitte sera prête, alors Yanathor viendra.

CHAPITRE 18

LA CITE DES ETOILES

(sommaire)

Pas plus que de leur arrivée les Gardiens Cosmiques ne préviennent de leur départ, et nul au village éoli ne s'étonne de trouver un beau jour vide l'emplacement de leur camp. Yanathor n'avait laissé aucune directive, ce qui signifiait continuer les méditations pour Aurora, et la suivre de temps à autres en astral.

Les secouristes des âmes du groupe de Liouna, chargés d'Aurora, ramènent de la Terre d'enthousiasmantes nouvelles. Aurora évolue vite, à présent, et les événements pourraient se précipiter.

Ses centres énergétiques retrouvent leur vitalité, et elle réapprend à faire circuler consciemment les énergies vivantes et à les transmuer. Bientôt son être sera tout plaisir, tout joie, tout Lumière, comme cela est naturel pour les éolis. Adénankar, qui en connaît maintenant un bout sur les Terriens, explique qu'il s'agit là d'un mécanisme d'auto-réajustement, prévu à l'origine de la race humaine. Il s'enclenche automatiquement quand un certain degré de pureté et de sincérité est atteint, pour réparer l'être et lui permettre de rentrer dans la vraie vie.

Aurora a capté des images télépathiques d'Aéoliah, signe que sa vibration est maintenant assez élevée et purifiée pour les percevoir.

Les effrayantes blessures occasionnées à ses corps subtils par sa chute brutale, douze siècles auparavant, sont en voie de guérison. N'était la mission, elle pourrait déjà revenir, car ce travail s'achèverait bien plus vite sur Aéoliah, en éoline. Mais cette mission la retient et l'oblige à accomplir jusqu'au bout sa guérison dans les mêmes conditions que n'importe quel autre Terrien, mais en moins de temps tout de même.

Nellio disparaît de longues semaines on ne sait où, et passe au village sans prévenir, juste pour une séance de secourisme des âmes. Il y participe maintenant, encore en débutant, mais avec fougue. Toutefois il n'est pas admis au groupe de Liouna chargé de visiter Aurora.

Il faut dire que la vision d'Aurora dans son corps terrien avait été un choc pour Nellio. Pour nous Terriens, le corps de Brigitte est plutôt joli, mais à Nellio l'éoli, qui n'avait jamais vu le moindre mal, il lui avait paru étrangement grotesque. Il faut dire que les proportions du corps terrien sont aussi un peu différentes de celles du corps éoli. Enfin, au secourisme des âmes, Nellio a vu bien pire depuis, avec son groupe qui est allé sur la Terre en pleine guerre Iran-Irak, afin de contribuer à aider les âmes des millions de mourants sans distinction de camp.

Surtout l'émotion avait terrassé Nellio. Bien au-delà de l'aspect physique d'Aurora, il avait reconnu son aura, il en avait ressenti les effluves pour lui si doux, bien que souillés encore par la chute.

Et Nellio, il avait pleuré, pleuré éperdument sur le sein d'Auranaïa, sous les regards compatissants des autres Gardiens et de ses amis, tandis que dans le dôme du vaisseau le ciel vierge d'Aéoliah remplaçait instantanément celui de la Terre.

Il avait dû rester plusieurs jours au camp des Gardiens, couvé par Auranaïa comme un petit bébé.

Le choc avait été rude, et même les Gardiens ont craint pour lui. Sans l'avoir dit, ils savaient que c'était là un passage délicat de leur mission.

Mais cette confiance qu'ils avaient placée dans l'aptitude de leurs protégés à se tirer d'affaire eux-mêmes, cette confiance n'avait pas été déçue. Nellio n'a plus à craindre de telles chutes: il sait maintenant remonter vite et seul.

Ce soir, règne au village une fièvre bien particulière. On installe de la literie dans les maisons vides des alentours, car cette fièvre ne trompe pas: il va venir du monde. C'est un pressentiment, une ambiance, exactement comme chez nous quand une grande visite est prévue. Pourtant personne ne s'est annoncé. Le ciel outremer, semé de quelques cirrus mauves, semble palpiter d'ailes furtives ou résonner d'appels lointains. Une brise fraîche apporte des parfums inhabituels et fait frissonner les feuillages, enivrant les éolis de liberté et d'espace. Les ululements mélodieux des eyerlis courent dans les collines à écho. Les fleurs lumières palpitent tendrement sous le regard altier de la Montagne du Soir et de son feu éternel.

Les oiseaux aussi semblent ne pas vouloir se coucher et volettent silencieusement autour des places éclairées du village ou des buissons lumineux.

«Ça me rappelle... Ça me rappelle... Attends...

- Hmmm, fait Anthelme. Ça ne donne pas du tout envie d'aller dormir, ce soir. Regarde, les amis sont encore tous là, pleins d'énergie comme pour danser. Ils n'ont même pas dégarni le tapis du repas.»

Cette incroyable dérogation au rituel archimillénaire n'éveille chez les éolis qu'une curiosité bienveillante.

«Cette ambiance, tout de même, ça me dit quelque chose.

- Oui, moi aussi.

- Mettons-nous en méditation.

- ...

- ...

- Oui! L'atoll où on a connu Lioureline!

- Ah! Oui, c'est ça! Mais qu'est-ce qu'on était donc bien, là-bas!

- Super bien. Mais je n'aimerais pas y vivre tout le temps: Le soir je préfère roupiller.

- Ecoute... Chh... Des ailes!» fait Anthelme, en allumant une lumière dans ses yeux.

D'obscures silhouettes tombent du ciel nocturne ou se détachent sur l'anneau d'or. Des exclamations joyeuses s'élèvent au centre du village, des terrasses en-dessous, des tonnelles, des maisons plus éloignées dans les bois alentour. Bientôt le ciel foisonne d'ailes de toutes tailles: Plusieurs grands oiseaux des îles, et deux vols de colombes, leurs ventres réfléchissant les roses et les ors des fleurs-lumière.

L'espace d'un instant, les éolis contemplent ce superbe ballet de lumières aériennes, puis les arrivants se posent. Les colombes s'égaillent à l'entour, sur les toits des maisons. Les grands oiseaux de feu replient leurs longues pattes orangées et leurs immenses ailes de cuivre après avoir pris contact juste autour de la place des repas.

Devinez qui arrive...

«Lioureline! Boronnée!

- Oooh! Vous voilà enfin! On ressentait votre aura depuis des heures déjà! Lioureline, tu es une vraie magicienne!

- Amis du Septième continent! Enfin nous y voilà! Mais qu'il est donc beau, ce village! Quelle superbe lumière rose!

- Mais, c'est vous qui êtes magnifiques! Tous ces bleus!

- Mais non, c'est vous les plus beaux.

- Ooooh! Et ceux, là, ils sont encore plus bleus! Bonjour, les bleus!

- Je vous présente Navaïsha et Am-Aaur, qui ont fondé le second village de l'île idyllique, près du cratère! Ils sont d'un bleu merveilleusement profond, des montagnes du fin fond du Sixième continent, la terre magique d'Uluïn, où ils sont bleus comme le cobalt. Avec vos loupiotes roses, ça leur fait des reflets violets. Quelle féerie!

- Oh! Des palékinaus! Miam! Et des avocats! Plein de bons fruits! Que c'est gentil d'avoir amené ça!

- Ah! On a bien fait de ne pas dégarnir la table! Mais vous avez faim, sans doute!

- Braves oiseaux de feu! Venez qu'on retire ces cordes! Mais c'est qu'ils sont beaux, eux aussi! Leurs plumes d'un blanc immaculé s'irisent d'or et de rose, comme les ailes des papillons! Et à l'arrêt elles s'ébouriffent, c'est superbe!

- Coucou, nous aussi on arrive!

- Adénankar! Milarêva! Oh! Et toute l'équipe d'Irizdar!

- Et ce violon pétillant qui se promène dans le noir, entre les maisons, ce ne peut être qu'Ozoard et Orzeilla!»

La soirée s'annonce animée! Il y a tant à se dire, et la fête est dans tous les coeurs! Lioureline et Boronnée, qui ne sont jamais venus au village, n'en ont rencontré la plupart des habitants qu'au secourisme des âmes, c'est-à-dire en astral. Le grand jeu est donc de les reconnaître dans leurs corps de chair, et de trouver leurs noms sonores exacts d'après leurs vibrations.

- Ça c'est Elina et... Elino? Non, Elinao!

- Ouiiii! Sélina et Sélinao!

- Ils sont faciles à reconnaître, leurs auras se ressemblent tant. C'est si mignon, ils ne diffèrent que par leur sexe.

- Et moi, je suis qui?

- Oooooh toi, tu dois sûrement être le Barjo Nafachto, celui qui travaille du chapeau.

- Antonnafachto! Mais comment tu m'as reconnu si facilement?

- Nia nia nia! Tu as toujours une pointe d'humour qui brille sur ton nez! On ne peut pas te louper! Ah, je comprend pourquoi ils ont tous l'air un peu farfelus, vos chapeaux!

- Ben quoi, un chapeau, c'est fait pour avoir l'air farfelu, sinon je ne vois pas pourquoi on en porterait.»

Contrairement à toute attente, ni Ozoard, ni Adénankar ne font de conférence. Même Lioureline n'explique pas sa venue. Cette soirée est un vaste happening, joyeux et animé, où des cercles se forment autour des principaux arrivants. Boronnée est toujours au côté de Lioureline, silencieux, souriant mystérieusement.

Lioureline, maintenant qu'elle a réalisé son île idyllique, est encore plus belle. Son aura bleu ciel, fascinante, féerique, douce et puissante à la fois, attire les autres éolis. Mais pour Anthelme et compagnie, cette aura a pris une nuance qui en évoque une autre.

Lioureline parle de son île, Boronnée à ses côtés, silencieux, souriant avec bienveillance. Navaïsha et Am-Aaur sont assis juste derrière eux, rêveurs, tendrement enlacés, à peine visibles de par leur peau sombre, perdus dans l'obscurité.

A la demande de plusieurs éolis, Navaïsha décrit son pays natal, dans de douces montagnes rondes à l'extrême sud du sixième continent, le pays d'Uluïn. (Prononcez bien U-lu-i-n et non pas Ulu-hein!) C'est une bien étrange contrée, toute de roches rondes et claires (des boules de granite) entre lesquelles poussent de petits arbres clairsemés, aux formes curieuses, qui font des entrelacs de branches sombres sur fond de granite pâle. Le ciel y est couvert ou brumeux pendant une semaine sur quatre, et quand il est clair, l'anneau très bas sur l'horizon laisse les nuits obscures et très étoilées. C'est un pays extrêmement calme et très silencieux, fort apprécié des poètes et des contemplatifs. Sa fraîcheur oblige à s'habiller de laine (sorte de coton épais) et les veillées s'y font dans de grandes maisons communes en bois, comme les farés du Sud Pacifique, mais en forme de coques de bateaux retournées, sculptées comme des violons. On y chante de douces chansons, on s'y embrasse, dans une merveilleuse aura bleue...

Anthelme, Elnadjine, Liouna, Algénio, mus par la même intuition, se lèvent et juste ils trouvent Nellio qui, comme à son accoutumée, apparaît soudain sans qu'on ne l'ait senti arriver.

«Ami Nellio, regarde qui est là.

- Oui, je sais. J'irai la voir tout à l'heure, il faut que je prenne d'abord un bain, j'arrive juste des montagnes.

- Mais pourquoi est-elle là? Puisque tu sais, dis nous!

- Hum. Pas encore. Mais...

- Sentez-vous son aura? Elle diffuse bien plus fort que quand on l'a connue, au début de l'île!

- C'est pas exactement pareil, mais il y en a...

- ...une sacrée dose. C'est pas possible, elles se sont rencontrées.

- Lioureline et... Auranaïa.

- Ah!

- Non, reprend Nellio, elles ne se sont pas rencontrées physiquement. C'est Auranaïa, qui a voulu assister à un secourisme des âmes de chez Lioureline, où vous n'étiez pas. Mais Lioureline, elle, s'y trouvait. Et depuis elles sont très amies, toutes les deux.

- Amie avec Auranaïa!

- C'est incroyable!

- Quelle chance!

- Bon, c'était une rencontre prédestinée, prévue déjà dans la Source de Vie. Elles ont un avenir ensemble. Mais les Gardiens Cosmiques ne doivent pas interférer avec les habitants des planètes... Tant que Lioureline sera en éoline, elle ne verra Auranaïa qu'en astral. Sauf...

- Sauf?

- Chuuut, amis. Il faut que j'aille voir Milarêva.» Et il plante là ses compagnons.

«Ooooh mais il est bien guéri, ce Nellio.

- Eeeeh, et en plus il est dans les secrets des Dieux.

- Mon avis, les amis, c'est que si Lioureline est ici, c'est que Auranaïa ne va pas tarder. En plus, il y a toutes les grandes barbes d'Irizdar et du secourisme des âmes, Orlon, Elshimer, et même Yasheh. Ils nous concoctent quelque chose.

- Elles se seraient ainsi arrangées pour se rencontrer en physique.

- Les Gardiens n'utilisent pas leur puissance à des fins personnelles. Donc si Auranaïa vient, c'est pour une mission.

- Et il n'y a qu'une seule mission pour les Gardiens sur Aéoliah, c'est...» Ils se regardent un long moment en silence. Puis Anthelme quitte se sujet brûlant pour un autre encore plus... :

«Ohlàlà c'est ma mignonne Djidjine pleine de beauuux cheveux très doudoux qui voudrait me rencontrer dans notre gentil dodo pour une mission secrète. Allez, bonsoir!

- Bonnes maths» plaisante Algénio.

Si Nellio a planté là ses amis, ce n'est pas par cachotterie, mais parce que tout doit être fin prêt avant de leur faire la surprise. Lui non plus n'en sait guère plus d'ailleurs, sinon que l'événement est imminent. Il est redescendu au village exprès.

Volant dans la nuit, guidé plus par son oreille que par ses yeux, il descend vers le ruisseau, à un endroit spécial pour se laver le soir. Le ruisseau passe là sur un lit de mousse, entre deux haies de fleurs lumières soigneusement entretenues, dont les couleurs s'équilibrent pour faire un blanc acceptable. Enfin presque, car la peau, sous cet éclairage arc-en-ciel, s'irise d'une splendide harmonie...

Il trouve déjà là Navaïsha qui fait trempette elle aussi, après ce long voyage. Elle semble d'abord immobile, puis Nellio s'aperçoit qu'elle danse lentement ses gestes. Il contemple sa peau bleue, presque noire dans la nuit, ses formes émouvantes. Ses cheveux intensément noirs et mats descendent en une longue queue ondulante sur ses épaules et sur ses reins, entre ses ailes indigo.

S'apercevant de la présence de Nellio, elle se tourne vers lui, toujours avec une extrême douceur, et lui sourit. Sans doute est-elle intimidée de se trouver en présence d'une «célébrité» comme Nellio! En toute simplicité, il lui répond, enlève sa tunique à son tour, et s'agenouille dans l'eau fraîche. Pendant toute la durée de bain, ils se feront ainsi face en se souriant, en contemplant réciproquement leurs peaux si différentes, mais vibrant des mêmes émois. Autour d'eux, la nuit est silence et les fleurs irradient leur étrange et émouvante lumière.

Ce moment de pure admiration, de pure complicité, ne dure qu'une petite minute, car un éoli ne peut guère rester plus dans l'eau fraîche. Navaïsha se lève, enchaînant souplement ses gestes, comme dans notre yoga énergétique chinois appelé Tai Tchi ou Qi Gong. Elle sourit encore à Nellio, puis se rhabille et s'en retourne dans l'obscurité frémissante de parfums subtils.

Nellio en fait bientôt autant, encore tout frémissant du mystérieux sourire de Navaïsha. Amis lecteurs, qu'allez-vous penser de cette rencontre? Que Nellio a un nouvel amour? Comme dans ces affreux romans mélos où tout se complique toujours? Comme dans ces séries télévisées archinulles et immorales où des personnages inconscients passent leur temps à se briser leurs vies? Vous n'y êtes pas, les gars. Mais alors là pas du tout. Les éolis, rappelez-vous, n'ont pas nos complexes, ni cette étrange honte du corps qui avait tant intrigué les secouristes des âmes. De telles scènes, de telles connivences souriantes sont très courantes sur Aéoliah: admirer la parure ou le corps de l'autre, caresser les cheveux, prendre une main, faire des bisous tant qu'on veut... Ô instants de poétiques émois, de chaleureuse amitié! Comme nos éolis sont absolument fidèles en amour, ces gestes ne peuvent jamais être interprétés comme des invites à des situations embrouillées, aussi on n'a nul besoin de s'en méfier ni de s'en défendre. Et c'est si beau, de pouvoir ainsi, sans retenue ni soupçon d'aucune sorte, échanger librement cette chaude sympathie, de manifester par des gestes ces douces et amicales vibrations...

Habituellement, les éolis et les éolines s'habillent, mais si des circonstances comme le bain les trouvent nus, eh bien je ne vois pas en quoi cela pourrait poser problème, et surtout pas entre races différentes... Aucune ambiguïté n'est possible: un éoli ou une éoline amoureux n'aurait pas du tout réagit de cette façon! Et ne pensez pas que les éolis sont froids, mais alors là pas du tout. Eolis et éolines amoureux s'aiment passionnément, sur tous les registres. Ils s'étreignent aussi souvent qu'ils le désirent, même si c'est très variable d'un couple à l'autre. Eolis et éolines savent aussi être passionnément amis et complices dans tous les autres aspects de la vie, et ainsi le pur sourire de Navaïsha est allé droit au coeur de Nellio, qui le lui a bien rendu.

Et puis, pour les éolis et les éolines, le mot Amour n'implique nulle sorte de possession. Aimer, en langue éoline, c'est APPROUVER, c'est admirer, c'est DONNER, c'est désirer le meilleur pour l'autre! Aucune notion de prendre, encore moins de restreindre, ni d'exclure. Et Nellio, comme Navaïsha de son côté, pouvait bien en toute Sérénité laisser monter cette émotion à la vue de ce corps si étrange et si beau, de ces formes petites mais bien rondes, au ressenti du chaleureux rayonnement de vie qui en émane, de son aura de tranquillité, à la fois calme et intensément vivante, à la fois discrète et infiniment présente, une lumière indigo, profonde et brillante, comme l'être aimé qui vous regarde, vous encourage, vous admire, et une délicieuse énergie fraîche qui monte dans votre dos et envahi tout votre être...

Ce que nous nommons désir, vis à vis de belles créatures, est pour les éolis pure admiration, un peu comme: «Oh, créature! Comme l'Expression unique que tu as créée embellis l'univers! Comme elle émeut mon âme! Va, continue cette Oeuvre admirable et unique, et sois remerciée!» Et c'est intense, brûlant parfois, bien plus que notre désir, absolument pas frustrant, et tellement délicieux!

C'est donc le coeur battant et les yeux embués que Nellio remonte vers le village, où il sait que bientôt Aurora lui sourira de nouveau.

Pour changer de robe, il passe dans sa maison, un petit potiron qui se fait vieux et demanderait à être changé. Mais maintenant, c'est inutile, pour Aurora il en faudra un autre, plus grand, mieux placé. Alors le potiron de Nellio devra se débrouiller pour tenir encore un peu.

Le coeur toujours battant, Nellio retourne sur la place du village. A cette heure plus tardive, il y a moins de monde, mais les discutions sont encore animées.

Lioureline, qui n'a vu Nellio qu'une seule fois, huit siècles plus tôt, le reconnaît immédiatement:

«Nellio! Oh comme tu as changé! Tu es libéré maintenant!»

Elle l'embrasse simplement, mais si chaleureusement, comme font les amis éolis. Mais quand elle arrive à l'entraîner un peu à l'écart: «C'est pour bientôt, maintenant. Auranaïa me l'a dit, une dizaine de jours. Aurora se prépare à se rendre dans sa maison solitaire où les Gardiens pourront facilement venir la chercher, sans perturber les autres Terriens.

- Je ne sais que dire! Toi aussi tu t'y mets! Tout ce dévouement, tout ce temps passé pour que ma compagne puisse revenir goûter son Bonheur sur Aéoliah! Je ne sais que dire!»

Nellio ne dit rien, mais Lioureline lui a pris la main. Navaïsha apparaît soudain, et prend aussi une main de Nellio. Elles lui parlent doucement, de coeur, d'émoi, d'Amour, de cette langue universelle qui n'a que faire des couleurs de peau. Navaïsha a une voix simple et pure, dans les registres un peu graves, la parole discrète mais toute en rondes et solides vérités, comme les roches de son lointain pays. Longuement les douces énergies féminines rassurent, revitalisent Nellio, qui en a encore bien besoin, seul sans sa compagne. Sans ces précieux dons de tendresse, il ne serait pas Nellio le vaillant, ni Nellio l'entreprenant, il ne serait que Nellio l'endormi, Nellio l'inerte, il n'y aurait même plus de Nellio depuis longtemps.

Les éolis et éolines sont ainsi, ils doivent leur énergie intarissable, leur joie, leur assurance, leur longue vie même, seulement à l'admiration, à la douce et infaillible complicité de leur compagne ou compagnon, et de tous leurs amis. Ils savent qu'ils sont acceptés, approuvés, aimés par tous dans toutes leurs harmonieuses initiatives... Et ils sont heureux simplement de savoir cela. C'est là un des plus beaux secrets de l'Amour.

Lioureline, ses amis et ceux d'Irizdar restent plusieurs jours au village. Ils participent à la vie quotidienne, les cultures dans les champs, aux préparatifs des repas, au tissage, comme font tous les éolis.

Navaïsha est souvent sur la place du village, à trier du coton, avec des gestes doux et lents, mais ne vous y trompez pas: son tas monte vite. Elle est avec son compagnon Am-Aaur et le bleu intense de leur peau fascine les autres éolis qui travaillent avec eux. Chaque nouveau venu ne manque pas de lui demander de dénouer le haut de sa robe, pour admirer le violet fascinant de ses bouts de seins! Quel émouvant spectacle... Elle pourrait rester ainsi et s'épargner la peine de recommencer tout le temps, mais c'est tellement plus charmant de redéfaire le noeud pour chaque arrivant...

Ozoard et Orzeilla ne chantent pas et jardinent éperdument, sous le bon soleil et le ciel immensément bleu d'Aéoliah. Pour une fois qu'ils restent suffisamment longtemps au village, ils en profitent! Orzeilla se met nue pour piocher tout son content, ses blonds cheveux flous flottant au vent de son geste. Ceux qui l'ont vue ainsi disent qu'elle porte des anneaux d'or autour des bras et des jambes. Ce sont là des choses que les éolis ne font que très rarement, mais aux questions qui se hasardent, elle ne répond que par un sourire et un gentil «chut» du doigt, le regard pétillant...

Milarêva passe d'une maison à l'autre et partage d'intimes confessions spirituelles ou amoureuses.

Adénankar jardine lui aussi en silence, et le doux rayonnement de sa présence ensoleillée ravit ceux qui travaillent à ses côtés. Les Jardiniers des âmes d'Irizdar font de même, pour une fois qu'ils sont jardiniers tout court. A cette occasion, les «grandes barbes» se révèlent d'adorables amis, enthousiastes et attentionnés, souvent rieurs. Mais ils le sont avec une telle aisance, une telle Simplicité, que les jeunes éolis ne peuvent s'empêcher de leur vouer spontanément une grande vénération toute intimidée!

En fait, les éolis n'ont pas vraiment besoin, pour survivre, de passer leurs journées à jardiner; deux heures suffiraient, ou même rien du tout, sur la clémente Aéoliah où poussent spontanément en abondance tant d'excellentes nourritures. Mais ils tiennent à ce que tout soit impeccablement harmonieux, net et rayonnant, et mettent à cela une énergie spontanée et inépuisable. Brigitte n'a pas tort: ils ont bien quelque chose des lutins, les éolis.

Malgré la discrétion des Jardiniers des âmes, le village sent bien qu'un événement se prépare. La délicieuse tension de l'attente monte petit à petit, tandis qu'arrivent encore des amis lointains ou des secouristes des âmes occasionnels. Bientôt le village est plein et il faut monter des tentes pour accueillir encore des arrivants.

Puis, par un après-midi chaud et délicieux, une procession, Adénankar en tête, parcours le village avec un chant de rassemblement. En moins d'une heure, tous les habitants et les invités sont installés sur l'ancienne place de Nellio. Du moins sur le tour, car au milieu, avec la mousse Alflor, on ne peut guère faire plus que s'enfoncer jusqu'aux épaules. Adénankar demande de laisser libre le côté de la place tourné vers la pente descendante: ainsi le rassemblement éoli a forme de fer à cheval.

Près de l'ancien emplacement de la pyramide, dont seul subsiste le souvenir, les secouristes des âmes sont tous là avec Nellio. Un agréable parfum balsamique flotte en ce lieu, sur fond de terre humide, sous les grands arbres, dans le silence qui se fait petit à petit.

Adénankar a baissé son chapeau sur son nez, invitant ainsi au recueillement, à la méditation. Méditation fort joyeuse d'ailleurs, car l'approche de la surprise élève la tension chaque minute un peu plus.

D'abord un doux chant se fait entendre, et tous reconnaissent l'ineffable Auranaïa... Sa voix semble venir d'en haut, tout en étant proche. Il n'y a aucun oiseau dans le ciel délicieusement bleu et pur. Quelques éolines soupirent de joyeuse impatience. Lioureline se penche, contenant mal sa hâte extrême d'enfin voir sa douce amie de ses yeux.

Ceux qui scrutent le ciel pour tenter d'apercevoir Auranaïa s'exclament soudain, et tout le monde contemple, stupéfait, l'étrange phénomène qui se déroule juste devant eux.

Imaginez un rond de ciel qui soudain semble se découper, pour laisser la place à... une porte, un trou, une ouverture! Dans le ciel!

C'est bien une sorte de large porte. Si le regard se dirige dedans, on distingue une vaste salle bleue de l'autre côté, mais si il se dirige ailleurs que dans cette ouverture, il n'y a pas d'autre côté! On en ferait le tour sans rencontrer ce qui est visible à l'intérieur!

Cette étrange géométrie laisse encore une fois les éolis perplexes, mais eux si pragmatiques ne font que ce qu'il y a de mieux à faire en de telles situations: continuer d'admirer. Cette ouverture est de la hauteur d'un homme, et distante de quelques mètres seulement. De là descend la sublime voix d'Auranaïa, qui est plus une vibration délicieuse qu'un véritable son matériel.

La porte s'abaisse doucement, jusqu'à toucher le sol, à l'entrée du demi-cercle des éolis. Elle est tout à fait comme une porte de maison, mais il n'y a pas de maison autour.

Enfin Yanathor paraît, d'une souple enjambée, plus pimpant que jamais. Comme d'habitude il est vêtu de sa tunique, du même bleu que sa peau. Il est souriant et grave à la fois. Aujourd'hui un on-ne-sait-quoi invite à la joie, à la fête.

Il s'assied en tailleur dans la mousse Alflor, toujours souriant à la ronde, tandis qu'Auranaïa et un autre inconnu l'y rejoignent par le même chemin. Auranaïa est vêtue cette fois d'un collant bleu uni, sans aucune couture, mais avec des rubans aux épaules.

Eolis et justiciers de l'espace se contemplent ainsi, un long moment, dans un silence plein de joyeuse attente. Que pensent les éolis à cet instant que tous espéraient depuis si longtemps? Que pense Nellio?

Nellio, un peu en avant d'Adénankar, se penche doucement, le visage perdu dans la contemplation de cette si douce vision. Lioureline a reconnu Auranaïa, même sans présentations, et la voici bouche bée comme une enfant, le coeur battant la chamade. Seuls les Jardiniers des âmes conservent leur méditative Sérénité.

Comme les Gardiens ne se décident pas à prendre la parole, ni les éolis d'ailleurs, ces derniers commencent à avancer doucement, à s'enhardir progressivement, à leur drôle de façon.

Mais comme on ne peut marcher sur la mousse Alflor, le premier qui approche doit s'envoler. C'est Actaran, le père de Nellio. Il se pose sur la mousse, qui souplement le porte. D'autres éolis le suivent bientôt, en un joyeux brouhaha, qui cesse vite car Yanathor va prendre la parole. Il s'adresse aux cercles successifs d'éolis assis dans la mousse:

«Amis éolis, petits frères cosmiques, voici bientôt venu ce moment que vous avez tous fidèlement attendu depuis si longtemps.

«Bientôt votre soeur Aurora vous sera rendue. Elle pourra retrouver parmi vous le Bonheur auquel elle a droit, et qu'elle avait perdu en voulant faire le Bien.

«Elle est prête pour son retour, et se languis sans savoir de quoi, sans savoir que c'est de vous retrouver. Brave petite éoline!

«Pour ce retour, comme lors de la première visite, les amis d'Aurora sont invités à venir avec nous dans ce vaisseau, jusque sur la lointaine Terre. Nous garderons Aurora dans le vaisseau, le temps qu'elle prenne bien sa décision, car rappelez-vous, nous devons essentiellement respecter son libre-arbitre, surtout quand il s'agira de changer de corps, opération délicate et difficilement réversible. Une fois cela fait, alors elle pourra enfin poser le pied sur le sol de cette belle planète aimée.

«Alors, nous, les Gardiens de l'Ordre Cosmique, notre mission remplie, nous nous en repartirons dans notre Cité des Etoiles, le coeur radieux d'avoir servi la vie. Mais nous vous regretterons, amis, car vous êtes si purs et si attachants».

Après un long silence ému, le Maître Cosmique reprend, un ton plus bas: «Il faut dire aussi que vous avez fait un excellent travail, pour Nellio où votre collaboration a été efficace, mais aussi pour les autres âmes terriennes que vous avez aidées à s'accomplir, plusieurs centaines à ce jour. Toutes celles qui ont accepté votre aide ont trouvé, à la fin de leur étape terrienne, un monde joli selon leur goût, sur Aéoliah ou ailleurs, selon leur lignée évolutive. Plus de deux cents sont actuellement sous votre sauvegarde, et donnent de bons espoirs de réussite. C'est vraiment du beau travail, très émouvant, soyez-en remerciés».

Yanathor en vient enfin à ce qui va se passer: «Juste une chose: entre le moment où Aurora sera entrée dans le vaisseau, sur la Terre, et celui où elle débarquera sur Aéoliah, nous serons obligés de vivre hors du temps ordinaire. C'est pour le changement de corps: cela ne peut se faire tout de suite, il faut qu'elle s'habitue à cette idée, qu'elle rétablisse des liens sentimentaux et énergétiques avec vous, avec votre monde. Il se peut qu'elle n'y arrive pas du premier coup, auquel cas il faudrait la laisser sur la Terre encore un peu. Dans ce cas il ne faut pas perturber cette vie terrienne par une longue absence inexplicable, d'où l'arrêt du temps. Il faut dire aussi que les terriens, dont le système nerveux est différent, ne pensent pas à la même vitesse que vous les éolis. Mais avec le secourisme des âmes, vous avez un peu l'habitude de ces choses et les Jardiniers des âmes en savent presque autant que nous.

«En attendant notre départ pour la Terre, pendant ces quelques jours, cette porte restera ouverte, ainsi vous pourrez vous familiariser avec les parties de ce Vaisseau Cosmique qui vous seront réservées.

«Voilà, tout est à votre disposition. Nous vous laissons visiter, vous installer, charger des fruits pour quelques jours. Nous avons réservé un jardin pour vous, dans le vaisseau. Tout y est prévu, même des petites maisons à votre taille, tout cela à l'image d'un de vos merveilleux villages suspendus d'Irizdar. Nous n'avons pas mis de vraies fleurs, car il aurait fallu les déterrer et les repiquer, et elles n'aiment pas trop cela. Mais ce manque a été largement compensé par votre frère Ozoard (Murmures) et je vous dit qu'il s'y est bien pris.

«Allez, et plaisez-vous bien!»

Un long silence accueille les paroles de Yanathor, selon la coutume des éolis lors des déclarations importantes. Auranaïa et l'autre Gardien inconnu sourient toujours amicalement. Puis elle tend les mains, invitant Nellio et les autres à venir autour d'elle. Bientôt l'espace devant la porte est empli de papillons-éolis roses, battant de leurs ailes délicates, riant, s'exclamant joyeusement ou se faisant de gentilles niches.

Le nuage de joie petit à petit s'enhardit dans l'ouverture. D'une élégante enjambée, Auranaïa prend pied dans la vaste pièce, à l'intérieur.

Tout de même, c'est incroyable! Il y a là-dedans une sorte de hall, bien plus vaste que celui du vaisseau d'Orgon et Yerda. Pourtant, depuis l'extérieur, «derrière» la porte, on ne voyait rien! Cette pièce circulaire a un vaste plafond bombé, si bleu, si clair qu'il paraît être la voûte du ciel, avec même une petite brise délicieusement parfumée. Le sol se relève sur les bords, comme une assiette, toute entourée de rochers baroques, roses comme à Irizdar, arrangés en balcons, placettes, corbeilles suspendues, auvents, porches, mezzanines naturelles en gours ou stalagmites joyeusement entortillés. Au centre un délicieux petit lac turquoise invite à se plonger dans l'eau fraîche, entre des roches et des plagettes de sable ensoleillées. Mais oui, il y a du soleil, et de la mousse, de l'herbe, des myriades de fleurs et trois grands arbres. En face de l'entrée, une autre porte encadrée de lourdes grappes parfumées semble mener plus avant dans le Vaisseau Cosmique, mais pour le moment elle est fermée par une brume bleutée.

«Amis éolis, reprend Yanathor, ne vous aventurez pas encore dans d'autres parties de notre cité des étoiles. Voici le quartier qui vous est réservé. Vous pourrez aller et venir à votre guise, de jour comme de nuit, entre votre village et votre nid ici dans la cité. Voici.»

Les éolis contemplent le «nid», comme l'appelle Yanathor.

Ah! Vraiment Ozoard avait bien fait son travail.

Quel organisateur! Quel artiste! Il avait su employer à merveille ce que les Gardiens avaient mis à sa disposition pour l'aménagement!

«Regardez, j'y ai mis plein de petites maisons, il y en a plus de mille. Et puis là...

- Oh, mais pourquoi si grande, celle-là?

- Mais c'est pour Aurora-en-terrienne, bien sûr. Yanathor m'a donné ses mesures. J'avoue qu'elle est gigantesque, la chérie à Nellio. Il aura du boulot, si il veut s'occuper d'elle sans attendre le changement de corps.

- C'est quoi ces bildolios?

- C'est encore les machines à Yanathor, pour ranimer le corps gelé d'Aurora, et y transférer son âme depuis le corps terrien. Et là, hé hé...

- Oh, comme c'est bizarre! Des portes avec une planche en travers! Elles sont, comment dire... Fermées, comme par un couvercle! Je n'ai jamais vu ça!

- La cambuse, amis. Sacrés Gardiens, ils ont des combines géniales. Figurez-vous que dans ces placards, le temps ne passe pas, du moins tant que la porte est fermée. On peut garder frais tout ce qu'on veut, ça sera bien plus meilleur que les pâtes de fruits qu'on emporte d'habitude en voyage! Tenez, entrez.

- C'est comme un rideau de brume qui se dissipe quand on veut passer.

- Ooooh!

- Miam miam, il y en a déjà, des prunes d'Irizdar, et des kakis balaises! Oh là là!

- Bravo, Ozoard, tu es un créateur génial!

- Ça c'est pour les maisons, mais en plus vous avez le petit lac.

- Oh la là la là qu'il est chou.

- Vite à l'eau!»

Et les éolis sans plus de cérémonie, se déshabillent et plongent dans l'eau délicieuse, sous les regards amusés et attendris d'Auranaïa et Yanathor. Quelques-uns restent auprès d'Ozoard: Adénankar et ses amis, et bien entendu Nellio et ses proches que nous connaissons bien.

«Mais comment as tu fabriqué tout ça seul? Il y en a pour des siècles de travail.

- Mais pas du tout. Nous sommes dans le vaisseau des Gardiens, ne l'oubliez pas. Il n'y a pas de matière ordinaire, ici. Pas d'atomes, pas d'électrons, à part l'air et l'eau. Yanathor m'a confié une sorte de clef... Ah mais vous ne savez pas ce qu'est une clef. Disons que Yanathor a ouvert pour moi une sorte d'accès à l'égrégore du vaisseau, qui normalement est inaccessible. C'est un égrégore opérationnel, très puissant. Il peut se condenser au point de sembler matériel, et plus encore. Mais il peut aussi agir dans l'astral, dans les émotions. Vous verrez, certaines des maisons ici sont chargées de divers sentiments, c'est très amusant, il y a même quelques farces astrales, mais chuuut... Cet égrégore peut également sentir les pensées des personnes. Par exemple, si vous avancez vers une porte, alors la porte s'ouvre et donne dans la pièce où vous voulez aller, dans la cambuse, dans le temple, dans le quartier des Gardiens, dans le poste de pilotage. Pour le moment la seconde porte ne vous laissera pas passer, mais vous verrez, quand elle sera ouverte.

«Alors pour façonner une salle comme celle-ci, une fois que Yanathor a donné la clef, il suffit de méditer, de visualiser les lieux, avec les formes, les couleurs, le toucher, les ambiances, les énergies, les parfums, la musique, tout ce qu'on veut. Quand on sort de la méditation on trouve les formes telles qu'on les a imaginées. Si ce n'est pas ce que l'on voulait, on peut recommencer, modifier, effacer. Mais quand on a retiré la clef, ça ne bouge plus.

«C'est comme ça que sont bâtis les vaisseaux des Gardiens, et toute leur cité. Quant à savoir comment est fait un égrégore opérationnel, il ne m'a pas expliqué grand-chose. C'est comme les égrégores de groupe que l'on a l'habitude de faire sur Aéoliah, mais beaucoup plus puissant, tellement puissant qu'il commande à la matière et peut même plier ou couper l'espace-temps. Je ne sais pas comment ils s'y prennent pour l'amplifier à ce point, si ce n'est que ça leur demande beaucoup de travail, de méditation. Il est probable que l'égrégore des Gardiens existe depuis plus de dix milliards d'années, date où les premiers êtres sensibles s'émerveillèrent de la Conscience Cosmique sur les premières planètes habitées de cet univers. Dix milliards d'années de culte fervent, de Dévotion, d'Amour de la vie, de méditation quotidienne sans relâche, dix milliards d'années de transmission ininterrompue, à travers des milliers de générations de Gardiens, à travers d'innombrables civilisations planétaires aujourd'hui disparues! Là est sans doute le secret de leur formidable puissance, accumulée dans le coeur de leur cité depuis si longtemps! Il paraît que c'est merveilleux, dans ce temple, et qu'on sera peut-être invités à voir, mais peut-être seulement car c'est difficile pour qui n'est pas habitué. Ce n'est pas dans le monde matériel, en fait. Ce sont des méditations sur l'énergie. Bon, c'est l'énergie de la vie, bien sûr, pas celle de la matière. Rien à voir en principe, mais il y a un lien entre les deux, et à un niveau très élevé on ne fait plus la différence. Cette unité fondamentale des énergies de la conscience et de celles de la matière explique qu'un égrégore spirituel puisse, s'il est constitué de la bonne façon, avoir des effets sur la matière, et soit même capable de plier et manipuler l'espace, comme dans leurs portes. Les Gardiens ont des savants qui connaissent bien toutes ces choses et on su les maîtriser pour faire les cités des étoiles, les vaisseaux cosmiques et les merveilleux corps des Gardiens.

«Tout cela nous semble bien étrange, à nous petits éolis, mais pourtant il existe à Irizdar de très anciens rouleaux qui en parlent, bien que le plan d'Aéoliah ne permette normalement pas de nous servir de ces forces sur notre planète. Toutefois certains souhaitent les connaître et les maîtriser, et ils peuvent alors se livrer à des expériences sans conséquences sur la vie quotidienne d'Aéoliah; d'autres les utilisent pour des voyages interstellaires corporels, dans des vaisseaux éolis, car il existe des vaisseaux cosmiques éolis exactement comme ceux des Gardiens. N'oubliez pas qu'il existe sur toute Aéoliah plusieurs millions de centres comme Irizdar, connus ou secrets, dont certains sont occupés à des tâches qui nous paraîtraient fort étranges...

- Peut être, demande Algénio, que le tunnel d'Irizdar...

- Je ne sais pas, répond franchement Ozoard, qui ne fait pas jeu des véritables mystères.

- Dommage. Je m'imagine bien ça: une pensée, et hop, le tunnel il est fait.

- Ce n'est sûrement pas si simple, car construire un égrégore opérationnel, c'est peut-être plus de boulot que de faire le tunnel à la pioche. Sans doute en existe t-il un quelque part sur Aéoliah, qui attend que le plan ait éventuellement besoin de lui... Mais moi, Ozoard, je ne suis qu'un petit violoneux juste bon à amuser les étudiants, et on ne me parle pas de ces grosses choses. Peut-être qu'ils y en a qui savent, dans votre village, mais ils ne le diront pas.»

A tout hasard, Ozoard risque un coup d'oeil vers Niouline, qui sort assidûment en astral sans avoir jamais dit pourquoi. Mais elle n'a absolument pas l'air de se sentir concernée. Peut-être se trompe t-il complètement?

«Oh, et puis, les fondateurs d'Irizdar l'ont peut-être bien effectivement creusé à la pioche, ce tunnel. Même s'il y ont mis mille ans, c'est au fond bien peu, par rapport aux millions d'années d'existence d'Irizdar...»

Un peu plus loin, Sélina et Sélinao sont grimpés dans un des arbres où il retrouvent Antonnafachto et Miélora avec leurs enfants Armilor et Arbrennale, adolescents à cette époque.

«Je ne comprend pas, s'interroge Miélora. Yanathor a dit qu'il n'y avait pas de fleurs. Mais regarde celles-ci: Quel parfum! Quel prana! Quelle Poésie! Si ce ne sont pas des vraies, elles sont bien imitées! Et puis Ozoard a fait un fabuleux travail: il n'y a pas deux brins d'herbe pareils.

Moi je sens la différence d'avec un vrai jardin, répond le sérieux Sélinao.

- Quoi donc?

- Juste qu'on n'a pas envie de travailler pour l'entretenir.

- Ah oui, c'est vrai. Pourtant il est bien vivant.

- Oui, mais il n'a pas d'âme. Ce n'est qu'un décor. Bon, il a des effluves, des sentiments, de la vie, mais rappelle toi ce qu'a dit Ozoard: l'égrégore opérationnel peut aussi imiter tout cela parfaitement. Le seul pouvoir qu'il n'a pas c'est de créer une âme. Ça, seule la Source de vie peut le faire.

- En attendant, c'est drôlement bien fait.»

Antonnafachto reprend, pour une fois pas drôle du tout: «Bon, les Gardiens ne peuvent peut être pas créer une âme, mais on dit qu'ils ont le pouvoir de dissoudre celles qui sont irrémédiablement engluées dans le mal. Je ne sais pas si cela est vrai, mais...

- Brrr! En tout cas il vaut mieux ne pas essayer.»

Yanathor et Auranaïa contemplent les petits éolis qui maintenant volettent un peu partout dans leur nouveau domaine, riant et bavardant nonchalamment. A quoi pensent donc ces grands êtres cosmiques, devant ces petits lutins ingénus dont ils font le Bonheur? Que signifie la discrète larme qui se promène sur la joue de Yanathor? Que signifie le regard perdu dans le vague d'Auranaïa? De temps à autres, elle laisse onduler sa superbe chevelure de brume violette. Que signifie son geste de la main à Yanathor? Est-ce la complicité de deux compagnons de travail, ou quelque autre lien plus personnel? Ou sont-ils tout simplement heureux de goûter ensemble cet émoi, cette pure Jubilation qui est le juste retour pour le don du Bonheur à d'autres êtres? La suprême récompense des Gardiens!

Peut-être que, en des temps immémoriaux, Yanathor ou Auranaïa vécurent sur une planète aujourd'hui disparue, mais qui à cette lointaine époque était une jeune planète comme l'est la Terre de nos jours, une planète dont les habitants n'avaient pas encore appris à se dégager du mal. Yanathor et Auranaïa en étaient des habitants comme les autres. Mais, un jour, leur Sensibilité s'éveillant, ils furent peinés de voir les injustices et les persécutions s'acharner sur leurs malheureux compagnons. Alors ils rêvèrent de Réparer, de Consoler. Peut-être Yanathor prit-il le glaive pour se faire Chevalier? Ou la plume pour témoigner? Ou le bâton de l'avocat? Auranaïa fut-elle une de ces vieilles militantes ridées d'une ligue pour sauver ceci ou cela, à moins qu'elle n'ait consacré une vie de dévouement infini à l'animation d'un havre de Paix pour restaurer les coeurs meurtris, en leur offrant l'Harmonie, la Poésie, un idéal merveilleux, ou peut être simplement le bol de riz dont ils manquaient? Sans doute, dans cette ancienne vie, connurent-ils succès éphémères et déboires, joies et poisse, fausse estime et persécutions. Quand ils eurent entièrement épanoui leur être, et qu'ils eurent leur place dans les plans de Félicité, rien ne les obligeait à suivre cette vocation de Consolation; ils auraient pu vivre enfin en Paix dans un paradis bien mérité; ils auraient pu s'ouvrir à tant de possibilités nouvelles ou magnifiques qui s'offraient maintenant à eux dans leur nouvelle condition! Mais au lieu de cela leur vocation d'Entraide s'amplifia et, de purification en purification, de degré en degré de l'échelle évolutive, ils se joignirent au puissant Ordre des Gardiens Cosmiques, chevaleresques Templiers de l'espace vénérés de galaxies en galaxies. Et maintenant ils connaissent la joie incomparable, la jouissance à nulle autre pareille d'entendre le chant de Bonheur des amoureux par leurs mains rassemblés, de partager la joie des opprimés libérés, de goûter le doux effluve des blessures à l'âme guéries. Ils consolent, réparent les malheurs irréparables, réunifient les destins brisés, d'où les noms de Consolateurs ou de Réparateurs qu'on leur donne aussi. Et peut-être un jour quelques éolis prendront le même chemin, ou certains de vos compagnons militants ou passionnés de Justice, amis lecteurs.

Nellio s'évade de son groupe d'amis et seul contemple ce qui a été préparé pour Aurora.

Dans sa grande maison attend un immense lit aux draps mauves un peu rêches comme le lin, subtilement parfumés. Aurora pourrait y dormir six mois, ils ne seraient jamais sales.

A côté de l'immense lit d'Aurora, une tablette porte une autre couche de taille éoline, sans doute pour Nellio. Mais il aura le choix, puisque d'autres maisons alentour conviendraient aussi bien.

Juste à côté de la maison d'Aurora, une table discrètement nichée dans un renfoncement du rocher porte un récipient transparent, en forme de lentille épaisse, et de ces étranges mécanismes semblables à ceux de la pyramide, mais présentement inactifs. Même ainsi, des rémanences paradoxales produisent d'étranges mirages sentimentaux si l'on s'en approche.

Il a également été prévu une table, une chaise et des placards à l'échelle terrienne, une grande baignoire, avec à portée de main des huiles essentielles et autres gâteries. A tout hasard, Nellio jette un coup d'oeil dans les placards: l'un contient des fruits terriens, des bouteilles de jus frais, non pasteurisé, d'orange, de raisin, de fruit de la passion, de framboise... Le second placard refuse de s'ouvrir et répond en éveillant le sens du danger. Intrigué, Nellio obtient tout de même de la porte qu'elle devienne transparente, révélant des marmites de potage chaud aux volutes de vapeur étrangement immobiles, des galettes de céréales, des crêpes brûlantes embaumant la vanille, et d'autres mets fort appétissants pour nous mais plutôt déroutants pour un éoli. Voici donc ce que mangent les Terriens, ce qu'ils appellent «cuit» avec du feu! Le troisième placard est abondamment garni de carottes, betteraves, sauces fraîches et autres crudités. Quelle bombance! Aurora-en-terrienne pourrait tenir près d'un mois si il le fallait. On croirait contempler les illustrations d'un livre de recettes (végétariennes bien sûr)! Nellio en vient même à se demander pourquoi prendre tant de soin du corps terrien d'Aurora, puisqu'il est condamné à disparaître. Il suffirait de faire taire le sens de la faim jusqu'à la fin.

Les éolis ne restent pas bien longtemps dans le vaisseau; la véritable nature et leur ardent désir de s'activer l'emportent vite sur leur curiosité. La plupart redescendent, et retournent à leurs passionnantes occupations du village. Ah, ce sont des rapides, ces éolis.

«Yanathor, on peut monter tout ce qu'on veut, pour le manger?

- Tout ce que vous voulez, amis éolis.»

Ils ont vite fait d'explorer toutes les maisons de leur vaisseau, non sans quelques cris de surprise: certaines sont en effet nettement chargées de sentiments ou sensations diverses, que l'on éprouve en y entrant. Encore un effet de l'égrégore opérationnel, quelque peu détourné de son but purement spirituel par le facétieux violoniste d'Irizdar, non sans quelques hem-hems de Yanathor. De francs éclats de rire en vue, car il a eu de ces idées... Il y a la maison rigolote, pouffage assuré, impossible d'arrêter tant qu'on n'est pas ressorti, la maison pipi, franchement inhabitable, la maison labyrinthe, pas plus grande qu'une chambre de HLM mais aux étonnants jeux de portes, sans oublier l'inévitable escalier d'Escher, facile à réaliser dans cet extraordinaire vaisseau. Innocemment disposée parmi d'autres, une maison où l'on ne peut s'empêcher de chanter, très bien pour les timides, celle où l'on rougit, et d'autres encore...

Si les farceurs ont de quoi s'en donner à coeur joie, les poètes ne sont pas de reste: Ozoard a chargé la plupart des maisons d'émotions diverses, ou de vibrations poétiques variées. Joie plus discrète, mais plus durable, dont ils usèrent tant et plus. Maison rêve merveilleux, maison des anges, maison Enthousiasme, maisons parfumées des plus ineffables Vertus et sentiments... Les éolis, qu'ils rigolent ou pas, sont de toute façon tous des poètes.

Les jours suivant voient une activité fébrile se déployer dans le village: on monte dans le vaisseau des fruits qu'on est allés chercher parfois assez loin à la ronde.

Auranaïa ou Yanathor restent presque tout le temps, à tour de rôle, à la porte, assis en lotus et méditant pour aider les éolis à se mettre en entrant sur la sublime vibration du vaisseau.

Une fois, Yanathor voit s'avancer... un potiron éoli, bien gros, qui semble marcher en se dandinant, tiré de droite et de gauche par des centaines de bras, soutenu plus encore par des chants pleins d'entrain et de force.

«Oh, mais, gentils éolis, vous ne pourrez pas franchir ainsi la mousse. Permettez que je le prenne un peu.

- Si tu veux, Yanathor. Mais nous on a l'habitude, quand on fait un truc comme ça, on avance d'abord, et si il y a un problème, on trouve toujours une solution.

- Eh bien je suis la solution. Avec plaisir, voilà, par dessus la mousse, et... Mais... Qu'y a t-il donc dedans? Pouah! Des champignons éolis!».

CHAPITRE 19

* L'ENVOL *

(sommaire)

Cette fois, Gérard, qui a à faire à Paris, conduit lui même Brigitte vers son petit nid de solitude, où elle éprouvait un assez pressant besoin d'aller se recueillir.

En ce printemps 1988, Brigitte se sent un désir d'espace, de liberté, de lumière. Comment expliquer cela? La vie sur Terre lui paraît maintenant fade et terne, même à Peyreblanque, dont les stages ne marchent plus si bien qu'ils l'avaient escompté.

En plus ils ont maintenant un redoutable concurrent, presque à leur porte: Frédérique et Martine font des stages de «yoga» eux aussi, dans un ancien prieuré du voisinage, qu'ils ont retapé eux-mêmes avec une incroyable diligence. Et d'emblée ils rassemblent plus de cent participants là où Peyreblanque arrive juste à en garder vingt. Ah, bien sûr, ce n'est pas la même qualité! C'est qu'ils sont «tolérants»: Les repas sont (plus ou moins) végétariens et bios, mais «chacun est libre», en clair gare à l'idéaliste qui s'égarerait chez Frédérique, il arriverait vite à douter de lui, de par les insinuations continuelles de ce faux maître. Les tarifs sont plus chers aussi, il paraît que ça attire les clients. Mais ceux qui y sont allés disent que le «yoga» de Frédérique est très bon, qu'ils se sentent pleins de supers-énergies après les séances. Le comble, c'est que c'est sans doute vrai.

Comment expliquer ce succès apparent? C'est que les compliments que nous prodigue un maître sont toujours plus gratifiants que ses remarques ou ses exigences de discipline... Alors on gratifie beaucoup plus qu'on ne guide, et les clients repartent contents. Mais pas meilleurs pour un sou.

Ce procédé est assez classique dans les pseudo-groupes spirituels (ou de toute autre nature). Le chef choisit les membres qui l'intéressent, les plus facilement manipulables, il les conforte, les félicite, leur donne des responsabilités, leur trouve un don ou quelque réincarnation. Ceux qui lui déplaisent, ou qui refusent de rentrer dans ses combines, ceux-là ont des problèmes, ils doivent faire des efforts, des sacrifices...

On ne sera pas étonné de retrouver bien en vue dans la première catégorie des gens comme ce Jean-Marie qui critiquait Brigitte à Peyreblanque, et même parfois l'infect E. de l'ancien groupe écolo, qui trouve Frédérique si subtil et si psychologue qu'en sa présence il en oublie même sa haine des «barjos mystiques»

On se doute que Frédérique, pas plus d'ailleurs que Martine, n'avait aucune autorisation de qui que ce soit, ni de qualification d'aucune sorte pour enseigner une quelconque discipline spirituelle ou psychologique, et en particulier aucun aval de la Fédération Française de Yoga. Pour que l'on ne puisse les taxer d'imposteurs, ils avaient donc, autre arnaque archi-courrue, créé «leur» méthode, mélange simpliste de postures, de bioénergie, de cri primal et autres dynamiques de groupe. Et ça fait «de l'effet», émotions et sensations garanties, ça «remue les tripes», c'est «fort», vous en avez pour votre argent! Mais cela aide t-il vraiment au progrès spirituel, cela contribue t-il à éliminer nos défauts, cela éveille t-il l'Amour d'autrui ou le sens des responsabilités? Soyons clairs: ces pseudo-méthodes d'éveil spirituel, quand elles ne démolissent pas leurs adeptes, ne font que conférer une aura de «maîtrise» ou de «libération» à des gens toujours aussi égocentrés et profiteurs qu'avant, avec un mental renforcé et durci qui ne les laisseront que difficilement redescendre sur Terre avec nous.

Frédérique le volage et Martine la «libérée » semblent maintenant former un couple stable, leurs défauts de caractère se complétant harmonieusement, en quelque sorte. Ils ont même un petit bébé, un garçon tout à fait charmant, qui ne pleure presque jamais ou si gentiment. Tous leurs adeptes répètent à l'envi que c'est un «enfant de lumière», une réincarnation de maître! Gérard et Hélène en ont gros sur la patate d'entendre ça, eux à qui on avait fait les plus noires prédictions à propos de leurs propres enfants, qu'ils seraient anémiques, inaptes à la vie en société, incapables de se défendre, qu'ils ne sauraient jamais se servir d'un compte-chèque, j'en passe, et des pires!

D'étranges rumeurs circulent, au village, comme quoi Martine et Frédérique auraient parfois, en privé, de terribles disputes, du genre qui briseraient irrévocablement un couple normal. Mais pas eux, puisqu'en quelque sorte cette violence dévastatrice fait partie de leur conception de la vie, elle s'y intègre tout à fait sans rien déranger: pas de rêve sublime à briser, pas de tendres connivences à piétiner, pas de délicat travail spirituel à perturber. La seule chose de sûre, c'est qu'en public ils affichent toujours un large sourire imperturbable. Seules quelques personnes comme Brigitte les connaissent vraiment, mais qui la croirait?

Frédérique également fait le végétarien, prône la pratique végétarienne, puis aime à dérouter ses élèves en «faisant la fête» autour d'un rôti et d'un litre de vin, comme si cela était une jouissance exquise dont il serait finalement très difficile et très très très dommage de se passer. Martine ne participe jamais à ces ripailles, mais elle répète à qui veut l'entendre qu'elle «conserve de bons rapports avec tous ceux qui mangent de la viande», tout en lançant de furieux regards vers les vrais végétariens si jamais il s'en trouvait dans les parages.

Bon, Brigitte, bien que peinée par toutes ces histoires, n'en est plus affectée. Ça ne la concerne plus. Elle se sent au-dessus, non pas par orgueil, mais parce que maintenant, elle ne voit que trop bien la même mécanique psychologique à l'oeuvre, à des degrés divers, chez toutes les personnes qu'elle connaît. Tous, à un moment ou à un autre, occultent de leur esprit une vérité qui dérange une petite routine intérieure, tous posent des bornes à leur lopin de sagesse, petit ou grand.

Finalement, elle n'en veut plus à personne, et sans doute finirait-elle à la longue par pardonner à tous, à Frédérique, et même aux terroristes ou aux pollueurs. Maintenant, l'énergie de révolte et de haine déclenchée par les visions du mal, même cela Brigitte arrive à le transmuer, en compassion, tout simplement. Ces pauvres hères qui sont dans le mal lui font autant de peine que leurs victimes. Mais cette peine n'est plus noire et douloureuse révolte, elle est comme une ondée de printemps, un baume, une pluie bienfaisante qui finit par un arc-en-ciel.

Ce qui a le plus surprit Brigitte, c'est la rapidité des changements qui se sont produits dans son être, et la profondeur insoupçonnée de leurs répercutions. Brigitte a accompli le Kundalini Yoga, et est en train de maîtriser toutes ses énergies. Ce n'est pas ce qu'elle attendait; elle pensait à un état de grâce, certes, ou à une joie intense. En fait, si elle n'est pas habitée en permanence par les émotions, celles-ci restent tout de même prêtes à jaillir impétueusement, tout en la laissant libre, sans la subjuguer, sans lui faire perdre sa conscience. En toile de fond constante à ces émotions variables, elle se sent libre, disponible, pure et puissante à la fois. Elle bouillonne d'énergie, de sève, à une tension qu'un psychisme ordinaire serait incapable de supporter, mais sans aucune nuance de frustration: Désir poétique et pur d'Amour charnel ou sentimental, faim de belles vibrations, désir d'activité créatrice, désir d'action utile... Elle est prête à démarrer, à s'enthousiasmer...

Les terribles tristesses de son passé ne sont plus que souvenirs. Il n'en reste rien, pas même la cendre, pas même cette sorte de convalescence ou d'anémie qui empoisonne la fin de certains romans. Tout son être est revigoré et chaleureux, net et neuf comme un bébé, exactement comme si ces noirs moments n'avaient jamais existé. Un Soleil magique qui efface toutes les taches jusqu'à la moindre trace...

Surtout, elle a clairement accès à toutes les parties de son être, qu'elles soient physiques, énergétiques, sentimentales, intellectuelles ou de l'âme. Jamais elle n'a été si lucide, si consciente de ses états intérieurs, des subtiles vibrations qui émanent des autres humains ou de la nature. Cette subtilité de sensation l'expose particulièrement à toutes les laideurs des villes et des humains, qu'elle ressent intensément, mais sans que cela ne lui fasse plus perdre ses moyens. Elle peut quand elle veut frissonner de délice rien que pour un trille d'oiseau ou un accord mélodieux, pour un sourire ou un gazouillis d'enfant. Quel dommage alors quand ses frères humains ne font que continuer à bavarder de voitures ou d'argent, de faire du bruit et de passer à côté de tous ces trésors, toutes ces merveilles à eux offertes, alors qu'ils n'ont qu'à poser là leurs rôles factices, leurs faux problèmes, cesser de fuir la vie dans leurs loisirs-dérivatifs, et ouvrir les yeux, ouvrir leurs coeurs. Pour qui chante l'oiseau?

Malgré tout cela, Brigitte s'ennuie maintenant. Elle aspire à la véritable vie. Elle soupire. Pourquoi est-elle encore sur la Terre? Elle pense que c'est parce qu'elle doit aider ses frères, par Amour. Modeste comme seule une éoline peut l'être, elle est encore loin de seulement imaginer qu'elle n'est vraiment pas de ce monde, qu'on l'attend ailleurs, qu'aucune chaîne, qu'aucun devoir ne la retient plus ici.

Brigitte rêve de plus en plus souvent de ses petits lutins. Même si elle ne les sollicite pas, ces rêves la relancent sans arrêt, presque chaque nuit. Elle se voit parmi eux, petite lutine brune et discrète toute vêtue de bleu. Elle parle de sa vie terrienne avec les autres, qui ont l'air bien étonnés des scènes étranges qu'elle décrit.

Donc, par une belle journée de Printemps, la vieille voiture de Gérard roule gaiement sur une départementale oubliée.

«C'est sûr, Brigitte, qu'on gagnerait énormément de temps avec une épistémologie valable de la spiritualité. Regarde l'autre jour, Jacqueline. Je parlais des vitamines, avec Paule, et elle est rentrée dans la discussion juste quand je prononçais le mot «cyanocobalamine». Alors, elle a dit comme ça «Oh, sûrement que ça doit être une saloperie très toxique, ce truc-là.» Je lui demande, étonné: «Qu'est-ce qui te fais dire ça?» Et tu sais ce qu'elle me sort? «Oh, comme ça, une intuition.» J'en suis resté comme deux ronds de flan. Je n'ai pas trop osé lui répondre, je lui ai juste dit qu'elle se trompait, que c'est une vitamine. En fait d'intuition, elle a juste entendu un nom compliqué «style chimie» et comme pour elle chimie égale pollution, cette association d'idée s'est faite dans son esprit: la cyanocobalamine devait être un polluant. Que veux-tu que je te dise? En fait d'intuition, c'est tout simplement une association d'idée, un pur mécanisme cérébral. Ce qui est grave, c'est que les gens sont tellement paumés et ignares en matière de spiritualité qu'ils prennent pour de l'intuition ou pour de la médiumnité des trucs qui ne sont que des idées séduisantes, des mécanismes psychologiques, des fantasmes, des préjugés, des phrases vicieuses qui induisent des idées sans les avoir exprimées ouvertement. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des types qui racontent tout un tas d'idioties sur la spiritualité, complètement imaginaires, que la souffrance fait évoluer, que bouffer les animaux ça les purifie, que les ovnis viennent du centre de la Terre creuse, ou que le vin est une boisson spirituelle, et compagnie. Et en plus tout le monde prend ces gens-là pour des maîtres. Mais, Brigitte, tu roupilles. Excuse-moi.

- Non, non, pas du tout. Tu as parfaitement raison, mais je goûtait à ce beau Soleil. Il y a un moment qu'on en a pas eu. Dommage qu'on est en bagnole au lieu du jardin.

- C'est marrant, c'est toi qui m'as donné l'idée, et maintenant on dirait que tu t'en désintéresses. Mais ça ne fait rien, je continue.

- Si, ça m'intéresse. Mais je vois que depuis deux ou trois ans, moins de gens viennent nous voir, comme si moins de monde cherchait à s'éveiller. L'éveil spirituel n'est plus tant à la mode. Les énergies semblent aller à la vie de la société. Il se prépare des changements importants et bénéfiques en politique internationale, en économie.

- Pas sûr.

- Si, parce qu'ils sont déjà inscrits dans les mentalités. Il va y avoir des réajustements. La politique suit le niveau des masses.

- Pas étonnant qu'elle vole bas, alors.

- Bon, bien sûr, c'est encore bas, mais ça monte. C'est bien la première fois dans l'histoire de l'Humanité qu'on peut sentir le niveau monter d'une décennie à l'autre, de si peu que ce soit.

- En attendant, la fréquentation de nos stages ne monte pas. On n'a pas encore moitié des réservations de l'an passé à la même date.

- Bon, ces stages s'adressent à une élite. Rappelle-toi de la vision qui a sous-tendu toute l'action pour un monde meilleur depuis Mai 68: Une élite de gens éclairés montrent le chemin en créant une petite société idéale. En fait, faute de gens vraiment réalisés pour vivre en société idéale, tous les mouvements de ce style ont échoué et restent ignorés. Mais c'est aujourd'hui la société dans l'ensemble qui avance.

- Pas bien vite encore.

- Mais cette avance est tout de même fort redevable de tous ces mouvements qui ont échoué dans le monde des apparences. En réalité, par leur expérience irremplaçable, ils ont fait progresser les archétypes de l'Humanité qui sous-tendent les mentalités générales, au grand bénéfice de tous.»

.Etrange depuis quelques jours cette propension qu'a Brigitte de discuter ainsi de politique internationale et de destinée de l'humanité.

Ils discutent ainsi de choses et d'autres, jusqu'à leur arrivée chez Brigitte. Gérard continue son chemin et elle se retrouve seule dans sa petite maison. Il lui faut vite préparer le jardin pour les prochains semis. Mais le coeur ne semble pas y être. Pourquoi?

Elle éprouve une sorte de manque. Pourtant, au niveau où elle en est, tous ses sentiments sont chamboulés, en une tension joyeuse incitant à l'action, à la contemplation, à la vie. Elle est maintenant dans un état de grâce qui lui permet de goûter profondément la joie d'exister. Heureuse? Cela va déjà plus loin que le simple Bonheur. Toutefois elle n'arrive pas à lui trouver une direction. A ce niveau pourtant élevé se trouverait-il encore des difficultés à résoudre, des purifications à accomplir? Il est vrai qu'elle y est bien débutante encore, et qu'elle n'y connaît pas grand-chose. Ce qui aux yeux des humains ordinaires paraît déjà une grande Sagesse pourrait n'être que les premiers balbutiements d'un enfant, du point de vue d'entités supérieures.

La seule activité qui lui plaise est la peinture. A coeur perdu, elle se lance dans des aquarelles rapides de son petit paradis, des dessins au crayon des merveilleux visages des lutins, de leur sourire, de leur grâce. Elle les sent, elle les voit.

Au bout de quelques jours, alors qu'une petite pile de feuilles colorées a poussé sur sa table, elle s'arrête soudain et contemple. Ah! Que ne s'était-elle exercée au dessin plus tôt! Ses doigts la trahissent encore. Du moins le croit-elle, car ce qu'ils ont couché sur le papier parle déjà bien clairement aux coeurs sensibles. Encore un peu de travail et ils émouvraient même les coeurs endurcis.

Elle regarde la porte qu'elle avait peinte sur le mur en souvenir de celles du vaisseau de Yanathor.

Que de fois l'avait-elle contemplée ainsi, espérant la voir s'ouvrir!

Puis elle avait fait de cela comme des autres désirs: une tension joyeuse dont on n'attend pas l'assouvissement. Ce soir-là, soudain la porte, simple ovale de peinture, lui inspire une attente langoureuse. Pas ce désir lancinant, douloureuse frustration qu'elle avait ressenti au début. Une attente joyeuse, comme d'une joie imminente, certaine, sentiment que les gens ordinaires ne ressentent qu'à l'approche de grands événements comme un mariage ou une libération. Mais nulle impatience, nulle attente ne vient ternir la joyeuse énergie qui s'offre. C'est la porte qui fait ça, qu'elle s'ouvre dans cinq minutes ou dans cent ans n'a aucune importance. Mais comment une simple image pourrait...

______ Et pourtant...

_____________ ELLE S'OUVRE!

Brigitte, qui ne maîtrise tout de même pas entièrement son nouvel état, ne peut s'empêcher un bond, un cri! Stupéfaction! Jubilation! Enfin se déchire pour elle ce voile qui sépare tous les humains du véritable univers vivant!

Ce qui n'était un instant plus tôt qu'un peu de peinture a pris la profondeur et le velouté d'un ciel mauve, d'où émergent, voletant de leur si charmante façon...

Brigitte pousse une série de cris joyeux, et son coeur bat à tout rompre, tant qu'elle doit le freiner. La voilà envahie de surprise, divine émotion qu'elle n'attendait pas, qui la transperce de ses délicieuses aiguilles, la bouscule, la chavire comme une vague de l'océan.

Voici la vraie Réalité qui rentre. Et qu'elle est belle! Oh! Mais ils volent! «Ils ont des ailes de papillon!» S'exclame Brigitte à voix haute, battant des mains, riant et pleurant à la fois, comme une petite fille. Et ils sont beaux! Quelle grâce ineffable émane d'eux! Dieu vit dans leurs yeux, dans leur sourire, dans leurs moindres gestes! Pure Merveille! Poésie incarnée! Gentillesse ineffable! Ils sont... Ils sont... Ooooh! OoooOOOOOOh!!!

Brigitte s'est levée, envahie de délicieux frissons, le coeur débordant. Elle bouscule sa chaise sans même l'entendre tomber. Fébrilement, elle dégage une place sur la table, pour les exquises créatures qui viennent d'entrer.

Ils sont six, les amis et les Jardiniers des âmes.

Sélina et Sélinao, Anthelme et Elnadjine, Adénankar et Milarêva, petits lutins hauts comme la main. Imaginez la surprise de voir arriver de tels êtres!

Doucement ils se posent parmi les gouaches et les pastels. Ils sont à l'aise pour voler, malgré la pression atmosphérique plus faible que sur Aéoliah. Sans doute Yanathor a t-il fort discrètement arrangé ce problème, ainsi que pour les traductions et autres incompatibilités interplanétaires.

Brigitte les contemple, les lèvres tremblantes, bouleversée. Ils sont maintenant assis en lotus, en un demi-cercle lui faisant face. Gag non prévu: ils sont si intimidés qu'aucun n'ose prendre la parole! Ce sont bien les éolis! Heureusement Brigitte est si délicieusement ravie qu'elle en oublie d'avoir aussi le trac.

«Bon... Bonsoir, qui êtes-vous donc? Fait-elle d'une voix chantante et toute remuée de plaisir.

- Bonjour, Amie Aurora» commence Adénankar qui garde mieux ses moyens. Sa voix suave est douce comme un baume délicieux. Elle paraît grave bien qu'en fait elle soit trois octaves plus haut que celles des humains.

- Co... Comment, toi aussi, petit lutin, tu m'appelles Aurora? Pourquoi?

- Mais... Parce que c'est ton nom, ta vibration profonde, nous t'avons toujours nommée ainsi, depuis ta naissance. Ne te souviens-tu pas?

- Je me rappelle juste que Yanathor m'appelait aussi comme ça. Yanathor: Vous le connaissez?

- Oui, c'est grâce à lui que nous sommes là, et que toi aussi tu es là.»

Elnadjine, qui a pris la gomme comme siège, fait flotter sa généreuse chevelure, en se dandinant poétiquement. Elle reprend: «Ça me fait rire, tu appelles «petit lutin» le Jardinier des âmes!

- Ben, je ne sais pas qui vous êtes. Vous ressemblez à des lutins, mais vous êtes...

- Nous sommes des... (Adénankar prononce ce mot avec une emphase pompeuse, très science-fictionnesque, qui fait pouffer ses amis) ...des extraaaterrreeestres!

- A vrai dire je m'en doutais un peu.

- Nous sommes les éolis, et notre mère cosmique est la belle planète Aéoliah...

- Comment, Aéoliah! Mais la Mère Grand, les rêves...

- Eh bien voilà.

- Eh bien oui, regarde sur le mur, derrière toi!

- Oui, c'est notre planète! On la reconnaît parfaitement! C'est le tableau que ta grand-mère a peint, sous l'inspiration de ses anges-gardiens. Elle aurait dû quitter la Terre bien plus tôt, mais elle a accepté la mission de préparer le terrain pour la tienne. Brave femme, et courageuse!

- Vous la connaissez?

- Non, nous ne l'avons pas rencontrée. Mais on sait qu'elle est maintenant dans un plan de pure lumière, où elle étudie des enseignements importants pour une prochaine incarnation. Il ne sera pas question cette fois de s'arrêter au certificat d'études, elle devra atteindre un haut niveau en droit international. Sans doute elle sera la compagne d'un grand chef d'état du vingt et unième siècle, peut-être même d'un président de l'ONU. Son rôle sera d'être en union amoureuse parfaite et complète avec lui, avec en plus la culture, les connaissances, la Sensibilité et la Sagesse qu'un tel rôle peut demander. Elle sera son complément d'énergie, sans quoi personne ne peut assumer correctement de telles responsabilités.

- Aéoliah! Quel beau nom... Poésie, joyeuse lumière, couleurs pastel, brise légère, liberté un peu folle, un fond très émouvant, Poésie encore...

- C'est exactement cela! Mais tu sais entendre les vibrations des sons! Et... tu as rêvé de nous! Ce doit être grâce à Yanathor.

- Yanathor, qui est-il?

- Ah! Yanathor! C'est le Gardien Cosmique! Le Justicier Galactique! Le Réparateur! Le Chevalier de l'espace-temps!

- Boudu, tout ça. Et il est venu me réparer?»

On entend nettement le rire clair de Yanathor derrière la porte. Sans doute écoute t-il attentivement cet échange de petits riens interplanétaires, qui dure ainsi quelques minutes. Puis Anthelme demande une feuille de papier et saisit un crayon. «Je ne sais pas si j'arriverai à dessiner quelque chose avec ce poteau, mais au moins tu seras sûre que cette fois ce n'était pas un rêve.»

Et voilà Anthelme qui virevolte sur sa feuille, esquissant puis repassant une exquise vision d'une petite éoline, brune, discrète. Brigitte ne tarde pas à reconnaître celle qu'elle est dans ses rêves... Les deux coudes sur la table, la figure extasiée au ras de la feuille, elle contemple ces ravissantes créatures, leurs mimiques si charmantes, et, ô surprise, le parfum délicieux qui émane de leurs corps... Au-delà des mots et des gestes, de leur présence rayonne une gentillesse que Brigitte n'avait jamais connue à un tel degré, plus un très curieux mélange de candeur enfantine et de profonde Sagesse...

Avec un geste d'au revoir, les voilà qui s'envolent à nouveau et regagnent la porte, avec ce simple mot: «Demain, même heure!»

Et le merveilleux ovale de ciel redevient de la banale peinture sur un mur un peu irrégulier.

Brigitte-Aurora reste un long moment immobile, muette jusqu'au fond de l'âme, dans une sorte d'extase que seuls certains humains privilégiés ont eu la chance de vivre. Puis elle se lève, et va tâter le mur, qu'elle trouve bien solide, bien épais, comme tout bon mur qui fait consciencieusement son boulot de mur. Se pourrait-il que ce qu'elle tâte, qui lui paraît bien tangible, bien objectif, ne soit au fond qu'une... convention? Mais elle a beau appuyer, cette convention-là semble bien établie, et sans son avis.

La pièce, la lumière, les murs pastel, tout lui paraît maintenant autre, nimbé d'une sur-réalité de rêve, scintillant de beauté, de vie... Même ces objets banaux, pinceaux, rapidographes, rayonnent de la merveilleuse présence qu'ils ont côtoyée...

Puis Brigitte-Aurora redevient soudain Brigitte tout court: N'a t-elle pas été le jouet d'une sorte d'hallucination, de rêve? Ne serait-ce pas quelque effet inattendu et pervers de ses audacieuses pratiques spirituelles? A t-elle bien eu raison de modifier si profondément sa personnalité? Sans savoir si elle n'allait pas s'exposer ainsi à quelque danger aussi inconnu qu'incompréhensible? N'est-elle pas en train de perdre la raison, ou pire d'égarer son âme dans quelque univers parallèle aussi séducteur qu'illusoire? Une diabolique fleur carnivore suceuse d'âmes? Elle se remémore certaines angoissantes histoires d'ovnis... La pure joie qui l'habitait un instant auparavant fait soudain place à un doute affreux. Elle sort de cette pièce et se rue vers la cuisine, où elle retrouve un univers plus familier. Elle se fait réchauffer un reste de soupe au fumet bien terrestre. Cette pièce est restée comme du temps de la Mère Grand, les meubles intégrés étant intransportables: le mur-bahut sculpté, les lambris-étagères de chêne brun, la grande cuisinière émaillée. Ce décors avait son charme rustique qui invitait à le respecter, mais Brigitte aurait préféré plus de clarté, plus de simplicité. Enfin, ce soir, ces meubles depuis si longtemps pétris de tranquilles vibrations la rassurent. Assise à la table de bois, devant son bol de soupe vide, la voilà qui se remet à méditer.

Avec la rapidité fulgurante qui caractérise la méditation maîtrisée de longue date, elle repasse dans son esprit le souvenir de ce moment passé avec les éolis. Elle vérifie tout. Rien ne cloche. C'est bien ainsi qu'il fallait voir l'Harmonie, la Vie Divine émanant des êtres. C'est bien ainsi qu'elle le visualisait en tout cas. Toutes les vibrations, toutes les auras, tout était en règle. Même ce qui émanait de l'autre côté (invisible) de la porte. Quant à ces délicats personnages émergeant de la muraille... Puisque ce bas-monde est au fond une illusion, pourquoi pas? A moins qu'il ne faille tout simplement voir là que la manifestation de la technologie transcendante des Gardiens Cosmiques.

Curieusement des paroles de Gérard lui repassent par la tête: «la notion de preuve spirituelle est le pivot de la nouvelle épistémologie... La science physique étudie la matière, elle demande donc l'avis de la matière, par une expérience physique: c'est la preuve matérielle. En spiritualité, c'est l'Esprit qu'on étudie, c'est donc à lui qu'on doit demander avis! Par une expérience de conscience: C'est la preuve spirituelle.

«Pas de preuve matérielle possible pour l'Esprit, pas plus d'ailleurs qu'en mathématiques. Pis, toute preuve matérielle prématurée présente le risque d'offrir une prise pour le mental inférieur, ou pour l'égocentrisme, qui peuvent alors s'emparer de concepts spiritualistes et s'en servir à leurs fins matérialistes ou égoïstes... Ce qu'on appelle le matérialisme spirituel. La connaissance spirituelle, avec ou sans épistémologie, est essentiellement individuelle, car on ne peut la confier qu'à ceux qui la méritent, qu'à ceux qui sauront la respecter en en faisant bon usage.

«La véritable preuve, c'est dans le fond de notre âme qu'il faut la chercher. Les enseignements spirituels, la Poésie, la Vérité, doivent éveiller au plus profond de notre être un sentiment d'adhésion, une aspiration d'abord vague puis ardente... Ce que veut l'Intelligence Cosmique, ce sont des êtres vibrants, positifs, actifs, coopératifs, flamboyants! Le Paradis n'est pas pour ceux qui suivent platement des règles de morale, il est pour les amoureux fous du Bien, qui brûlent d'impatience de le voir instauré, qui pleurent et soupirent quand le mal sévit... Même si les vérités éternelles bouleversent nos vies, nos habitudes, nos croyances... Même si la personne qui nous les fera connaître n'est pas un modèle... Souvent la Vérité choisit pour dépositaire des handicapés, des petites gens, des enfants, des sauvages, des animaux doux comme les oiseaux, les grenouilles ou les koalas, alors qu'elle évite soigneusement les puissants, les aigles, les idoles, les chefs de sectes...»

Des preuves spirituelles! Mais c'est bien sûr! Ce qu'elle a vécu tout à l'heure était-il «réel» au sens matériel du terme, ou une sorte de rêve, de scène synthétique, d'hologramme? Peu importe au fond. Ce qui compte, c'est de savoir que c'est bien l'expression de la Vraie Vie de l'Esprit. Et à la pureté sans faille des vibrations, à la hauteur des sentiments et à l'Humilité de ces êtres, elle n'a aucun doute à avoir là-dessus. Ils sont bien une confirmation de ce qu'elle espérait, et même au-delà...

Seulement, pour la conduite à tenir, Brigitte-Aurora aimerait tout de même savoir s'il s'agit d'une illusion, d'une scène imaginaire, d'un quelconque cinéma, ou si elle a réellement reçu la visite d'êtres vivants, habitant une autre région de la Création, qui se seraient manifestés, en chair ou en image, pour quelque affaire mystérieuse qu'ils auraient à mener avec elle. Pour cela, il faudrait... une preuve matérielle! Mais qu'elle est bête, se dit-elle, le dessin qu'a laissé Anthelme! Elle ne prend même pas la peine d'aller vérifier, car maintenant elle a pleinement retrouvé confiance en sa mémoire.

Et il faut dire qu'elle tombe de sommeil. Elle va se coucher, et cette nuit-là ne rêve plus, se souvenant seulement d'une extase agréable, claire, rose, sans cause discernable ni événements particuliers.

Le lendemain, au saut du lit, avant tout, elle se précipite dans la pièce sanctuaire, pour retrouver sur la table de dessin son portrait en éoline laissé par Anthelme.

Oh surprise, en fait ses propres dessins à elle soutiennent la comparaison avec celui d'Anthelme. Ils sont certes moins habiles, les vibrations ne sont pas si bien rendues, mais ce sont les bonnes!

Toute la journée s'écoule entre la cuisine, le jardin et d'autres dessins, dans une attente joyeuse et fébrile: les merveilleuses petites créatures n'ont-elles pas prévenu qu'elles reviendraient?

Que fait Brigitte-Aurora de ce désir? Elle en fait une joyeuse énergie qui n'attend rien, mais qui reste prête à s'offrir, à monter à d'autres niveaux de son être, en une joie créatrice qui l'habite toujours et rayonne sur les autres. Donc ce jour-là Brigitte-Aurora le passe en une fête immobile, en une énergie purificatrice qui anime ses doigts pour des portraits encore plus réussis de ses visiteurs.

Et quand le soir revient l'heure du rendez-vous, c'est presque... à regret, tant elle est bien! Brigitte-Aurora a dégagé la table, disposé un napperon et quelques fleurs pour accueillir ses invités.

Tout comme la veille, avec une lenteur délicieuse... Le mur s'estompe, le ciel mauve reparaît... Quelle chance elle a de vivre cela! Elle qui avait tenté, pendant des années, de faire léviter son crayon, sans jamais le moindre résultat! Comme elle aimerait que ses amis de Peyreblanque soient là, voient aussi de leurs yeux... Mais non, se dit-elle, il faut que chacun vive sa vie, porte et entretienne sa flamme intérieure dans les conditions ordinaires de l'existence humaine, et ce n'est que quand on est suffisamment pur et réalisé que...

Mais pourquoi, elle, Brigitte? Est-elle pure et réalisée? Quelle surprise ce serait! Sincèrement elle ne s'y attendait pas! Elle hésite encore, refusant toujours de trouver une particularité quelconque à sa petite personne, quand tout semble lui prouver le contraire. Ce serait si injuste pour les autres, si elle seule pouvait.

Maintenant reparaissent les délicieuses créatures...

Adénankar et Milarêva, suivis d'Anthelme et Elnadjine, mais ce soir Dulcine et Astéron, les éolis de la montagne, arrivent en queue. Dulcine est cette blonde en nappe épaisse, que nous avons déjà rencontrée à Irizdar ou avec les secouristes des âmes. Ils viennent de séjourner au village pour y élever leur ravissante petite fille aux cheveux de feu, avec des taches de rousseur et de fatals yeux noirs, nommée Ambo-Auréa. Mais elle ne les accompagne pas ce soir!

«Gentille Aurora, te souviens-tu de moi? Entame Anthelme, sans préambule.

- Euh... Non.

- C'est pas grave, Yanathor nous a prévenus. Ta mémoire terrienne n'a enregistré que tes souvenirs de la Terre. Ceux d'avant, chez nous, reviendront plus tard. Nous on se rappelle très bien, tu étais Aurora, la gentille éoline, c'est toi qui tenait le peigne, au tissage.

- Le tissage? J'aime le tissage.

- Ah! Ça oui, tu aimes ça! Il fallait te voir, ça y allait, le tissu, avec Aurora! Ça débitait!

- Quel tissu?

- Eh bien, le tissu de nos habits. Regarde!

- Comme il est fin! On n'en voit même pas la trame!

- Tu as eu une vie antérieure parmi nous, explique Adénankar. Et dans cette vie tu étais très heureuse.

- Et... Pourquoi suis-je sur Terre, alors? Et pourquoi venez-vous me voir? Est-ce que... La mission?

- Doucement, reprend la grave et douce voix du Jardinier des âmes. Pas tant de questions pour ce soir! Nous venons reprendre contact avec toi. Ne te fais pas de souci pour ta mission, tout ce que tu as à savoir te sera révélé le temps venu. Nous ce qu'on a à te dire ce soir se résume en trois mots. (Il attend du regard l'approbation de ses amis): NOUS T'AIMONS!

- Ah! Mais je...

- Chuuut. Nous t'aimons depuis longtemps. Comme tu as sans doute compris, celle dont Anthelme a fait le portrait, c'est toi, en éoline, comme nous t'avons connu quand tu vivais parmi nous. Tu es née parmi nous, pour la première fois tu vivais une incarnation, et tu en étais toute joyeuse, jeune âme vierge et pure. Tu as beaucoup aimé cette vie, tu es rentrée de tout ton coeur dans le vaste jeu de l'existence corporelle dans cet univers, sur notre belle planète Aéoliah. Comment es-tu arrivée sur la Terre? Cela, Yanathor te le dira lui-même, bientôt. Il te dira également ce que nous avons à te proposer. Tu verras, c'est très gentil. Mais ce sera à toi d'accepter... Ou de refuser. Il peut même, si tu pense que ça te perturberait trop, effacer de ta mémoire le...

- NON!

«Non, c'est trop beau, tu comprends, ça fait partie de moi, c'est l'aboutissement de ma vie... Je ne veut pas perdre ça!»

Les éolis sourient, puis Adénankar reprend: «Bon, on te le laissera. De toute façon il sera fait comme tu voudras. En attendant...»

Milarêva, qui était restée discrète, s'envole soudain, et va se poser sur l'épaule de Brigitte-Aurora. Elle guette un acquiescement, puis s'engage sous les cheveux, pour elle jungle.

Brigitte-Aurora a un petit cri de surprise, puis se penche et pose son visage sur la table, étendant sa nuque où fulgurent la lumière et les énergies qui irradient de la main de Milarêva. Brigitte-Aurora ne peut s'empêcher de gémir quand de délicieux frissons et de puissantes vagues de délice parcourent son corps. Puis elle se redresse à l'envol de Milarêva, étirant son corps tout alangui.

«Ooooh! Quelle puissance! Mais... Tout l'intérieur de ma tête est clair, maintenant! Ah! Qu'est-ce que c'est bien! Je suis en méditation sans même avoir besoin de...»

Adénankar commente: «Voilà, c'est un beau cadeau que ma compagne t'a offert là! Mais sache qu'il n'était pas forcément nécessaire pour cela qu'elle soit présente en chair et en os, elle pouvait le faire aussi en astral. Mais c'est plus difficile pour toi d'en tirer profit, surtout si tu es distraite à ce moment-là...

- Mais tu es une vraie guérisseuse, comment t'appelles-tu?

- Milarêva, répond, intimidée comme une petite fille, celle qui est plus qu'un ange.

- Quel beau nom! Une Poésie éthérée, qui tient à peine sur la Terre! Une grâce toute blanche! Et une gentillesse! Ton parfum n'est pas comme celui des autres...»

Milarêva détourne soudain son regard, tandis que ses amis rient gentiment. «Oh! Aurora, ne te souviens donc tu pas que chez nous parler du parfum du corps est un jeu d'Amour? Regarde, regarde: Elle est toute enchouvirée, maintenant. Viens, Mimi, mon angeline, viens dans mes bras.

- Oh! Excusez-moi, je... Je ne savais pas, fait Brigitte en rougissant encore plus que Milarêva. Vous... Vous avez des jeux d'Amour, alors?

- Tch tch tout ça c'est des surprises.

- J'ai deviné: il y a un amoureux qui m'attend.

- Ooooh

- Aaaaah

- Hum.

- Je l'ai vu en rêve, il est lui aussi châtain, en robe indigo, discret et gentil. Il ne sourit pas car il m'attend. Son coeur palpite d'espoir de me retrouver bientôt.

- Eh, eh.

- Ah, vous ne me direz rien. Mais mon coeur espère et attend. Gentil amoureux miniature, j'arrive bientôt! Ooooh! Quelle impatience!

- Eh, on sait qu'un grand désir t'habite.

- Aah! Comment savez vous?

- Ben, ça fait un moment qu'on te surveille. Yanathor il a des très grands télépathoscopes dans son vaisseau pour voir jusqu'au fin fond des pensées depuis l'espace. Au début c'était pas beau on s'est dit bouh c'est pas possible il faut l'aider, mais petit à petit ça s'est amélioré. Il faut dire que tu as fait tout ce qu'il fallait, et maintenant c'est suffisant joli pour que tu puisses revenir à la maison.

- Mais comment? Moi une grande asperge parmi tous les petits lutins? Comment pourrais-je vivre avec vous, manger, travailler? Comment il me retrouvera mon amoureux?

- Ooooh, oooh

- Chuuut

- Hum hu-hum hu-hum

- Mais vous allez me faire bouillir d'impatience!

- Justement, on est là pour ça.

- Et ce soir, bon, tu bout assez.

- Alors on va te laisser.

- Bonsoir, petite Aurora. A Bientôt.

- Bonsoir, petite éoline. Demain, même heure, pour la troisième fois.

- Bonne nuit, petite éoline, je crois que Yanathor t'a amoureusement préparé un petit cadeau.

- Eh mais... Bonsoir!»

Avant que Brigitte-Aurora n'ait eu le temps de réagir, ils se sont envolés avec un dernier clin d'oeil plus qu'amical, et disparaissent dans la brume bleutée. Mais celle-ci tarde un peu à redevenir un mur. Des voix confuses en parviennent, curieusement haut perchées. Qu'arrive t-il? Soudain une main bleue émerge, tenant... un plat. Un saladier, empli d'une salade de fruits tropicaux aux plus suaves parfums: litchis, mangue, papaye, banane, et d'autres qu'elle ne connaît même pas.

Que faire d'autre que de se lever pour saisir le plat? C'est vrai que justement elle a faim, et, précisément, les merveilleuses et pures vibrations de ses visiteurs demandaient à s'harmoniser avec les meilleurs fruits de la Terre.

La main bleue se retire prestement, et le mur redevient un mur ordinaire. Brigitte-Aurora repasse ses doigts dessus, le saladier dans l'autre main, incrédule et extasiée comme un petit enfant qui irait toucher un écran de cinéma sans comprendre.

Elle se délecte délicieusement du gentil cadeau de Yanathor, tout pétri d'amicales et touchantes attentions aussi palpables que les fruits eux-mêmes.

Quelle impatience! Quel Espoir! Pour Brigitte-Aurora, tout est comme une révélation progressive de ce qui aurait toujours dû être, une remise en ordre après une erreur incongrue. Ce qui arrive est naturel. Mais c'est trop, trop de joie à contenir, c'est trop fort, maintenant! Ça explose de partout!

Quand elle se couche, elle rêve voluptueusement qu'elle est déjà avec son amoureux, elle pense à lui, à ce qu'il fera, ce qu'il dira... Mais elle sait encore si peu de choses sur lui, sur son monde inconnu!

Un peu plus tard, lui revient en mémoire l'étrange prophétie de son ancien ami Roger: «Je t'ai rêvé avec un amoureux, mais il était grand comme la main». Comment pouvait-il savoir?

Cette nuit-là elle rêve abondamment des petits éolis, elle les voit dans leurs jardins. Elle arrive, elle est déjà l'une d'entre eux, et quelque part le discret éoli châtain l'attend, elle le cherche et va le trouver... Avec un intense sentiment de retrouvailles, de malentendu qui se dissipe, d'erreur qui s'efface, des choses qui reviennent à leur place.

Le lendemain, Brigitte-Aurora doit affronter une épreuve inattendue: il lui faut faire quelques courses à l'épicerie du village. L'odeur de moisi, les faux aliments pourris de chimie, la bedaine provocante de l'épicière, les deux adolescents qui gesticulent frénétiquement sur la placette devant le magasin, en hurlant «mobylette» trois fois par phrase, tout cela lui paraît d'une incongruité après ce qu'elle a vécu... Elle pourrait oublier, comme quand on s'est trompé de film on arrête le projecteur et on remet la bobine dans sa boîte. Mais dans cette étrange galère, il y a... des âmes. Qui n'ont pas l'air malheureuses de leur sort. Ce sont des âmes encore infantiles, encore endormies... Et dans leur inconscience, comme des bébés qui font encore caca dans leurs couches, elles excrètent ÇA... Ce monde étrange, ces dis-réalités déplacées, dis-naturelles: des bagnoles qui avec leur bruit dépoétisent chacune cinquante hectares de campagne, un air déjà anémié, un fouillis de fils électriques, crasseuses toiles d'araignées dans le ciel, des pleurs derrière la frontière, et la radio qui vomit des musiques sataniques encore plus horribles que tout ce qu'elle avait jamais entendu...

Des âmes... Elle pourrait oublier cette étrange illusion de monde inverti qui disparaîtra bientôt de sa vue. Mais il y a des âmes... Des petits enfants qui pleurent, perdus dans cette dis-réalité si froide... Des grands adultes qui pleurent aussi car on les a brisés et traités comme des enfants... Des êtres qui cherchent comme elle a cherché, et qui se cognent comme elle s'est cognée dans le noir après les illusions de vérité, et qui saignent et qui souffrent comme elle a souffert...

Comment oublier cela? Elle ne le peut. En quittant la Terre, puisqu'apparemment c'est ce qu'on lui propose, ne faillirait-elle pas à un devoir, ne laisserait-elle pas derrière elle une dette? Ne serait-ce pas se comporter en parvenu, en privilégié? Pourquoi des êtres purs lui offriraient-ils cette tentation? Serait-ce un piège? N'est-elle pas encore l'enjeu de quelque épreuve? Ne devrait-elle pas... refuser? Rester sur cette Terre pour aider les autres âmes à évoluer? Et gagner par ce geste d'Amour ce qu'elle ne pourrait jamais mériter en fuyant lâchement? Rester sur la Terre au moins tant que son corps vivra, laissant à la Vie elle même le soin de fixer cette durée. Accomplir la mission que ELLE MEME s'était donnée: aider au mieux de ses moyens le monde et ses occupants à devenir meilleur. Ainsi, elle s'en irait sur Aéoliah la conscience en Paix... Mais ne risque t-elle pas en refusant de rater une occasion unique, qui ne se renouvellerait jamais plus? N'a t-elle pas quelque autre destinée plus importante à accomplir ailleurs? Quel dilemme! Et elle n'a que sa conscience pour répondre... Ah, si elle savait au moins en quoi consiste la mission qu'on lui propose, elle saurait mieux quelle conduite tenir! Il faudrait demander... Mais ils ne lui répondront pas.

Aaaah!

Le soir revenu, donc, elle attend de pied ferme les éolis. Avec la ferme résolution de leur faire part de ses hésitations.

Ah! A peine a t-elle le temps de voir la portion de mur s'estomper que jaillissent deux grands oiseaux! Ils font un joli boucan et dispersant les quelques papiers de la table. Mais ils sont si beaux que Brigitte ne prête pas attention à ces détails.

Mais qu'ils sont donc beaux! Grands comme des cigognes, avec le cou moins long et le bec plus court. Leur plumage, lisse pendant le vol, s'ébouriffe maintenant, formant une sorte de couronne sur la tête, s'irisant merveilleusement, comme les ailes des papillons, dans une féerie de cuivres et d'ors: les oiseaux de feu!

Ils se posent maintenant sagement sur le tapis de méditation, repliant posément leurs grandes pattes sous eux. L'un porte un rouleau, l'autre Algénio et Liouna, qui viennent rejoindre Brigitte-Aurora sur la table, dans le petit nid de fleurs qu'elle a préparé.

«Bonjour, Aurora!

- Bonjour, les petits lutins. Comment vous appelez-vous?

- Ben, Algénio et elle c'est Liouna.

- Algénio!

- Sais-tu que j'ai vécu sur la Terre, moi aussi, avant de devenir un éoli?

- Aaaah?

- C'était à l'âge de bronze, ça fait un moment, donc.»

Algénio raconte brièvement son ancienne vie sur la Terre, puis comment il a été sauvé pour renaître sur Aéoliah.

- Mais, dis moi, Algénio, n'était-ce pas une sorte de fuite, de quitter ainsi la Terre sans plus penser à ceux qui y sont encore?

- Ah! Ça te turlupine. Bon, c'est normal, les lois universelles donnent effectivement envie d'aider ceux qui sont dans la poisse. C'est même une sorte de devoir, bien qu'il ne faille pas dans ce cas prendre le mot «devoir» comme une stricte obligation, ni comme une loi formelle dont la violation entraînerait automatiquement une punition. En particulier on n'a pas à y sacrifier sa propre destinée, si elle est effectivement ailleurs. Et surtout pas dans ton cas, tu peut quitter la Terre sans remords, puisque cette opportunité t'est donnée. C'est plutôt la Terre qui te doit. C'est particulièrement vrai pour toi, puisque en réalité ta place est parmi nous. Tu l'as bien ressenti, dans ton rêve! De toute façon, nous n'avons absolument pas l'intention de te forcer à quoi que ce soit.»

Liouna reprend: «Tu verras cela en détail avec Yanathor, le Réparateur. Il te dira tout ce que tu as à savoir, d'ici quelques jours. Et tu décideras avec lui. En attendant, regarde: nous t'avons porté des photos d'Aéoliah. Elles sont dans le rouleau, je vais le détacher.»

Brigitte-Aurora découvre enfin à quoi peut ressembler l'univers de ses invités, avec les couleurs de la vision éoline...

Les premières représentent des scènes de la vie du village, les poétiques maisons-potiron, les champignons et toutes les fleurs des éolis. Comme Brigitte s'extasie de ces merveilleuses visions!

«Regarde, là c'est toi, tu cultivais le coton. Et puis là c'est le tissage.

- Eh, mais c'est qu'il y a du monde.

- Le tissage, c'est une grande fête pour tous. Et toi, qu'est-ce que ça te plaisais! Regarde, tu es émerveillée, radieuse.

- Ah! C'est sûr! Je pense que ça me plaira toujours.»

Brigitte contemple, émerveillée, les somptueuses images de la nature d'Aéoliah, les étranges montagnes roses, la forêt superbe, les oiseaux... Elle admire, silencieuse, retenant son souffle...

«Ah! Tu serais heureuse de revenir, alors.

- Oh oui, c'est si beau, et tout est poétique, plein de grâce, les herbes, les fleurs, les visages... Tous ces gestes sont simples et purs, on croirait des danses, et les yeux luisent de joie! De Bonheur! Que c'est Beau! Emouvant!

- Là, tu es au bain, dans le ruisseau.

- Mais je suis toute nue. Que les gouttes d'eau sont grosses! Et les fleurs! Mais... On sent même le parfum! Ooooh, ce parfum, il vibre si profondément en moi, comme un merveilleux souvenir...

- Oh, Aurora, tu te rappelles ton parfum!

- C'est comme s'il me rappelait d'émouvants souvenirs... Mais je ne peut y raccrocher d'images.

- C'est Yanathor qui nous a donné ces photos, il les a prises en voyageant dans le passé. Avec Yanathor, il ne faut s'étonner de rien.

- Mais... C'est un canard, là, en arrière-plan!

- Si tu veux, appelle cet oiseau un canard. Nous on dit des dudunes. Ils sont très gentils, regarde, celui-là il sourit.

- C'est ma foi vrai. Aaah! Comme tout est poétique et gentil, chez vous!

- La Poésie est la clef d'Aéoliah.

- Mais c'est fantastique! Je suis là en train de regarder des photos d'une autre planète, et en plus elles sont inimaginablement belles! Et vous me parlez d'y aller habiter avec vous! Oh non, c'est trop!»

Brigitte-Aurora, noyée par un trop-plein d'émotion, laisse aller sa tête sur la table, entre ses bras, et éclate en sanglots. Des sanglots de Joie, de surprise, de Bonheur...

Algénio et Liouna se regardent, un peu déconcertés.

«Gentille Aurora, excuse-nous, mais...

- Oh non, ne vous excusez pas, répond Brigitte-Aurora, le visage ruisselant de larmes. Mais c'est trop de Bonheur d'un coup... Ces photos... Pourquoi moi?»

- Parce que tu es notre amie très chère depuis si longtemps!

- Mais je...

- Et que nous t'aimons tous. Et que nous t'attendons sur notre monde merveilleux, ta place est chaude, pour quand tu voudras bien nous y rejoindre.» Comme avertis par un signal inaudible, les deux éolis se redressent soudain et se préparent à partir.

«Petite éoline dans un grand corps terrien, il est temps de nous quitter. Nous serions bien restés plus longtemps, mais il ne faut pas trop t'émouvoir. Tu es dans nos coeurs de toute façon, depuis toujours et plus encore maintenant. A Bientôt.»

Sous le regard de Brigitte, ils reprennent le rouleau et le rechargent sur le dos des oiseaux de feu. Ces derniers sont restés là sagement assis, le regard amical, immobiles ou se lissant mutuellement les plumes du cou avec des petits roucoulements, un peu comme des poules. Ils déplient méthodiquement leurs grandes pattes, étendent leurs ailes, leur plumage redevient lisse et aérodynamique, et, les éolis sur le dos, ils s'envolent à nouveau.

«A bientôt, petite Aurora»

Brigitte-Aurora passe ainsi le reste de la soirée, sa tête entre ses bras, sur la table, levant de temps à autres ses yeux vers l'ovale de peinture devant elle, qui luit faiblement comme pour rappeler l'extraordinaire présence...

Le lendemain la trouve rassérénée, quoique toujours indécise par rapport à la fuite de la Terre. Partagée entre la tentation du Bonheur paisible et sans tache qu'on lui offre, et la crainte de mal agir en abandonnant les autres Terriens à leur sort, Brigitte-Aurora ne sait encore que décider. Le Lundi qui vient, Gérard repassera la chercher. Si Yanathor doit venir, il lui faudra le faire avant, avant qu'elle ne retourne à Peyreblanque.

Pendant ces quelques jours, donc, Brigitte est en proie à une impatience croissante. Que faire de toute cette énergie? Elle jardine, dessine, médite. Elle travaille sur elle-même: son corps devient plus léger, plus facile à porter, son esprit plus clair, son coeur plus pur, sa joie plus limpide.

Deux ou trois fois, elle rencontre des gens du village ou ses voisins, qui remarquent l'étrange joie intérieure qui l'habite, la lumière dans son regard. Quelques discrètes questions se hasardent, que Brigitte-Aurora élude. Ah! Comme elle aimerait répondre! Comme elle aimerait claironner à l'entour la merveilleuse nouvelle! Elle part! Elle a tout réparé, tout accompli! Elle va au Paradis! Elle quitte l'internat, la taule, elle va retrouver sa famille! Des fois, elle a l'impression qu'on la comprendrait, qu'on lui répondrait simplement: «Vous avez de la chance! Nous on reste là, on a intérêt à bosser si on ne veut pas encore repiquer la classe!» Bien sûr, Brigitte-Aurora ne dit rien, mais elle se demande si, face à un fait aussi essentiel et incontournable, touchant au but même de l'existence, ses voisins et voisines du village, au-delà de tous les préjugés étroits, si ils ne comprendraient pas, finalement, fort bien ce qui lui arrive, et la féliciteraient et l'envieraient. Mais Brigitte-Aurora ne tente pas l'expérience. Une pudeur l'incite impérativement à se taire, comme se taisent tous ceux qui ont totalement épanoui leur être et accompli toute l'existence terrestre, sans qu'on en ai jamais entendu parler officiellement, et qui un jour sont sortis de cette existence terrestre, discrètement, sans que rien ne filtre jamais sur leur extraordinaire destin.

Ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont les premiers, dit un méchant dicton. Mais au fond, quoi de plus normal? Vous ne voudriez pas que ce soient les gentils qui restent. La Terre n'est plus pour eux. Du moins pas celle que nous connaissons actuellement.

Les jours s'écoulant, Brigitte-Aurora a une étrange sensation. Comme si tout le monde l'écoutait. Comme si, au-delà de son petit village immobile, le monde entier pensait à elle, soupirant de son attente, étonné de son espoir. Elle se sent observée, écoutée. Sans doute n'aurait-elle pas prêté attention à une si inhabituelle sensation si, regardant peut-être pour la dernière fois le journal, elle n'avait pas lu une déclaration d'actualité d'un homme politique, reprenant presque mot pour mot, (entre deux charabias politicards habituels) les sages pensées que Brigitte-Aurora avait eues sur le même sujet, quelques jours plus tôt. Et il n'était pas le seul, il y en avait d'autres, quoique moins flagrants, et aussi une réflexion de l'épicière.

Mais ce n'est pas tant au niveau des idées que le mouvement se fait. C'est surtout au niveau des sentiments, et de l'âme. Comment se représenter cela? Comme si elle était interviewée, avec la plus grande bienveillance. Comme si le monde venait vers elle, des blocs-notes à la main, glaner un peu de Sagesse, un peu de lumière. Pour elle qui avait toujours vécu dans le rejet et la «marginalisation» forcée, ce revirement est pour le moins inattendu. Bien sûr, cela n'est pas dans le monde des apparences, mais dans celui de l'Esprit, où le meilleur de tous les humains, qui sommeille toujours quelque part dans leur âme, venait à elle, se réjouir et se nourrir de sa lumière, avant qu'elle ne disparaisse à leur vue.

Brigitte-Aurora réalise avec surprise qu'elle se retrouve soudain, fort discrètement, très indirectement, mais tout de même un peu, maître du Monde. Quelle étrange situation! L'idée même d'un maître du monde avait toujours choqué Brigitte: Pour quoi faire? Comme si le monde ne pouvait pas être maître de lui-même? Bien sûr Brigitte n'a pas de pouvoir réel sur les événements, et si elle en avait elle n'en userait pas forcément, car la Liberté est un des rouages essentiels de l'école terrienne. Mais la part de bonne volonté qui existe toujours dans l'humanité l'écoute. Jamais son nom ne figurera dans aucun livre d'histoire officiel, pourtant sa modeste contribution restera à jamais inscrite dans le livre de la vie...

Loin de se gargariser, Brigitte-Aurora se sent plutôt embarrassée de cette responsabilité inattendue, et tâche d'employer ces quelques jours au mieux, méditant sur son travail, méditant assise ou au lit, s'harmonisant au mieux avec l'univers, avec la Vie Divine en elle, parlant aussi gentiment que possible avec les rares voisins qu'elle voit, se mettant en Poésie intérieure pour toutes les activités quotidiennes. Jamais elle n'aura été si consciente, si enthousiaste! Même donner de l'amour à tous lui semble plus facile, alors que Dieu sait que ce n'est pas toujours évident! Voilà à quoi passe la formidable énergie qui habite Brigitte...

En cet ultime moment, Brigitte-Aurora se sent prise d'une sorte de nostalgie. C'est que... La Terre est si belle, encore. En ce mois de Printemps, les oiseaux disent merveilleusement leur prière, le matin, et les fleurs s'ouvrent d'un jour à l'autre dans les pelouses et le jardin. Par un ciel si bleu, dans une campagne si tranquille qu'on entend la sève bouillonner dans les rameaux, même le mal semble ne plus exister. Tout est normal... Cette Vraie Vie pour tous lui semble à portée de la main. Il suffirait d'un sourire, d'un geste de bonne volonté... Le mal s'évaporerait comme la pluie quand vient le Soleil, et tous les humains et leurs frères animaux pourraient goûter enfin ce Bonheur si doux que seules leurs oeillères leur empêchent de trouver... Il semble à Brigitte-Aurora que tout est maintenant simple, que peut-être il lui suffirait de quelques mots pour tout déclencher... Mais elle le sait, cela n'arrivera très probablement pas. D'où une première source de nostalgie.

Et il y a... Peyreblanque. Comment prendraient-ils sa disparition? Quel chagrin en éprouveraient-ils? Toute une vie, ainsi, fauchée, coupée. Pour eux, ce serait comme une mort, pire encore avec l'incertitude de ne pas savoir ce qu'elle est devenue. Et tous les dessins, son don? Tout ce travail spirituel, finalement qui n'aboutira à rien d'utile pour aider l'humanité. Adieu, le sourire si gracieux de l'éoline, disparu, enterré dans un carton, dans une malle que personne n'ouvrira jamais, ou pire encore, au feu, à la poubelle. Et l'héritage de Mère Grand, qui lui a tant coûté, il n'aura pas servi à grand-chose, il serait vendu aux enchères au premier venu...

Vendredi... Samedi... Toujours pas de Yanathor. Le Dimanche matin, Brigitte-Aurora commence à s'inquiéter. N'a t-elle pas lu, comme beaucoup d'autres, des histoires d'ovnis, où des extraterrestres apparaissent soudain dans la vie d'un quelconque quidam, parfois plusieurs fois, lui promettant de revenir, de lui montrer des choses extraordinaires, de l'emmener... Promesses qui ne se réalisent jamais? Ces témoins continuant ensuite une vie ordinaire, avec l'étrange souvenir de leur expérience, qu'ils ne savent comment intégrer, qui a laissé un énorme trou dans leur vie...

Et si cette merveille qu'elle a entrevue, si conforme à ce qu'elle attendait, n'était qu'une projection de son propre esprit? Rendue tangible par quelque phénomène inconnu, mais condamnée par ce simple fait à ne jamais se réaliser?

Pour elle, ce serait une bien cruelle déception, doublée d'une complète incertitude. Elle douterait même de sa spiritualité. Où seraient alors le haut et le bas dans l'univers? Mais... Ces histoires d'ovnis, ces témoins, ne seraient-ils pas seulement le sommet apparent d'un mouvement plus vaste et invisible? Des gens qui n'ont plus rien à apprendre sur la Terre, disparaissant discrètement, ou tout simplement mourant dans leur lit, pour aller se réincarner ailleurs? Mourir sur une planète et renaître sur une autre serait le moyen de transport normal de l'univers, utilisé massivement et couramment par l'immense majorité des êtres de bonne volonté. Nul besoin de technologie pour explorer l'univers, tout est à la portée du plus humble sauvage... Quel serait alors le rôle des vaisseaux comme celui de Yanathor? Les témoins d'OVNI visibles pour la société terrienne seraient-ils simplement des «ratés» trop bavards, ou bien auraient-ils justement pour fonction de... témoigner? Et donc ils resteraient sur Terre à cette fin?

C'est dans cet état de doute que Brigitte regarde les aiguilles tourner, le Soleil descendre, passer l'heure où les éolis lui rendaient visite... Le mur reste obstinément un mur peint, et rien de plus.

Elle ne peut rien y changer: Comment irait-elle rejoindre ses amis par ses propres moyens? Ce mur est si dur... Peut-être que l'existence même du monde merveilleux qu'elle a entrevu ne tient que par un fil ténu, un pouvoir abstrait, sur lequel sa volonté n'a aucune prise. Quelque infime variation d'un quelconque vent cosmique suffirait-il à le renvoyer définitivement au rang des illusions perdues, comme ces rêves merveilleux auxquels notre réveil met une fin inéluctable, sans aucun espoir d'en retrouver le fil un jour? Qui pourrait redonner vie à un rêve interrompu? Reverra t-elle un jour le sourire des petits lutins?

A regret, Brigitte va se coucher. Que faire d'autre?

Une fois au lit, elle se met en méditation. Et, comme à chaque fois, tout lui paraît en ordre, parfaitement en accord avec l'Harmonie universelle. Les petits personnages sont totalement sincère, et leur attitude tout à fait naturelle, si on admet qu'ils ne peuvent pas tout lui révéler d'un coup, qu'ils veuillent l'accoutumer progressivement à la vérité. Et ils n'ont que trop raison, ses émotions l'ont assez chavirée comme ça.

Elle s'endort à une heure indéterminée, seulement à moitié déshabillée.

CHAPITRE 20

* REPARATION *

(sommaire)

Brigitte-Aurora se réveille, sans doute vers minuit. Sa chambrette est pleine d'une douce lumière bleue, entrant par la fenêtre. Un suave parfum inconnu l'accompagne, et, très loin, peut être un rêve, à peine audible, une étrange et belle musique.

Encore ensommeillée, elle se lève et se penche à sa fenêtre. Au lieu du paysage nocturne habituel, elle trouve une sorte de couloir ovale, aux murs parfaitement lisses et mats irradiant cette belle lumière. Au fond, une porte mauve ferme ce sas, avec, juste au-dessus, une demi-sphère également bleue pendant du plafond.

Sans réfléchir, Brigitte-Aurora enjambe le rebord de la fenêtre, prend pied dans l'étrange couloir, remarquant machinalement qu'elle marche à trois mètres au-dessus de sa pelouse. Sans un regard en arrière, elle arrive contre la porte du fond, qui refuse de s'ouvrir, opposant à sa main une souple résistance, comme un gros ballot de mousse, sans qu'on n'en ressente le contact sur la peau.

Dans la plus totale sérénité, elle constate alors que la porte par où elle est entrée (sa fenêtre) s'est fermée silencieusement. De ce côté elle est beige.

Prisonnière dans cet étroit compartiment, elle reste ainsi sans aucune pensée ni sentiment, en vide mental parfait. En plus il règne ici un silence délicieux, inimaginable, elle ne s'entend même pas respirer. Puis elle se réveille tout à fait et se demande ce que signifie cette réclusion.

Le globe au-dessus de sa tête luit maintenant de blanc et les tympans de Brigitte-Aurora se tendent désagréablement. Sans doute une adaptation de pression atmosphérique, pense t-elle, ce qui explique son isolement dans ce couloir.

Cela dure un bon quart d'heure, sans que rien d'autre ne se passe. Elle s'est adossée à la moelleuse porte mauve, qui soudain s'efface sous elle.

La voici dans une seconde pièce circulaire, également bleue, meublée de quelques sièges et autres objets dont elle ne devine pas le sens. Une troisième porte bleue continue plus loin, éclairée de derrière par un vif et chaud Soleil qui irradie dans la pièce. Sur les côtés deux autres portes attendent aussi, fermées.

Yanathor est là, qui lui sourit, toujours simple dans son survêtement bleu-indigo.

«Ah! Yanathor!...

- Bonsoir, Aurora. Comme tu vois, j'ai tenu ma promesse. Nous voici à nouveau réunis. Tu en doutais un peu, n'est-ce pas?

- C'est que... Soupire Brigitte.

- C'est normal, il y a tant de pièges et d'illusions sur cette Terre. Es-tu heureuse de revenir chez toi?

- Chez moi? Oh oui, bien sûr, je...

- Tiens, regarde: on a même prévu de quoi t'habiller. Enlève ce pull et regarde ça.»

Il saisit dans un des placards une tunique bleu indigo, coupée à la mode éoline, mais à la taille de Brigitte. «Oh! C'est joli! C'est pour moi? Il y a même le grand chapeau! Donne vite, Yanathor! Juste dommage que je sois blonde, sinon je serais tout à fait comme Aurora!

- Ah ah! Ce n'est pas le même visage! Mais tes amis qui sont venus te voir t'ont tout de même reconnue, même danse des gestes, même chant de la voix... Même regard... Mais cette fois tu ne broderas plus un grand coeur qui cache l'étoile de la Sagesse! J'y tiens, dès ce soir tu broderas toi-même sur cette tunique l'insigne d'Aéoliah, un coeur de chair posé sur une étoile de Lumière...

«Tout à l'heure, dans le sas, la sphère blanche au plafond t'a fait subir un traitement, comme de te faire revêtir une sorte de scaphandre invisible, car si l'air d'Aéoliah ressemble à celui de la Terre, il faut tout de même stopper les microbes, traduire les paroles et même les parfums, dont les supports chimiques sont différents...

- Ça y est, Yana, je suis prête, regarde.

- Impeccable, tu es superbe! Assieds-toi là, mets-toi en méditation: je te demande juste une chose. Sens-tu comme des présences autour de toi?

- Oui, on dirait... Comme c'est curieux! C'est comme si j'étais sur la tribune d'un amphithéâtre... Il y a plein de gens qui sont là, comme pour regarder ce que je vais faire... Il y a tous les grands chefs d'état et des gens humbles, des penseurs et des gamins des bidonvilles, des blancs, des noirs, des arabes, des hindous, des chinois... Ils sont tous là, ensemble, paisiblement, ils me regardent, ils se préparent à prendre des notes, à enregistrer... C'est une allégorie, n'est-ce pas, mais que signifie t-elle?

- C'est parfait, tout est prêt. Ecoute: pour le moment, ne pense pas à eux. Ils ne te voient pas vraiment, c'est, comme tu l'as dit, une allégorie, et non pas des personnes réelles dotées d'une conscience. Alors sois toi-même, vis ta vie de la façon dont tu voudras, sans aucune gêne émerveille-toi. Je vais ouvrir la porte qui mène dans le compartiment des éolis. Juste une chose: Si ta réintégration ne devait pas aboutir maintenant, et qu'il te faille retourner sur la Terre, tu ne pourra pas ramener le souvenir de certaines des expériences que tu vas vivre dans le compartiment des éolis. Là nous ne pouvons pas te donner le choix. Es-tu prête?»

Après une légitime hésitation, Brigitte, confiante en Yanathor, fait:

«Oui.

- Bon, alors allons-y.»

Sans que Yanathor n'ait fait aucun geste, la porte bleue s'ouvre, sur une autre pièce également circulaire, mais plus petite. Brigitte-Aurora s'avance, éblouie par la chaude clarté qui règne en ce lieu.

Contrairement à ce qu'elle a vu jusqu'à présent dans les vaisseaux, cet endroit semble bâti de pierre. Il y a là un lit avec des draps qui sentent bon la toile. La lumière entre à flot par deux fenêtres en forme d'oeuf, qui encadrent une porte juste fermée par un rideau. Elle découvre de là le plus charmant des paysages, celui qu'Ozoard a composé de son imagination pour les éolis pendant le voyage, tout couvert de fleurs, tout embaumé, plein de roches et de si mignonnes petites maisons éolines. Sur la vaste pelouse de mousse, les éolis jouent ensemble, tout simplement, volettent, méditent près de la mare, ou s'embrassent dans les arbres. Ils ont invité une ribambelle d'oiseaux, des grenouilles et des canards, des chenilles et des limaces, et tout cela rit, chante, gazouille. Comme les éolis sont fondamentalement incapables de rester inactifs, certains travaillent déjà avec les oiseaux pour confectionner des nids, ou dans la mare avec les grenouilles pour monter des petits bateaux propulsés à la palme. D'autres ont prévu du coton, de la couture, de la menuiserie, et le joyeux tap-tap des gouges rythme la mélodie des chants.

L'apparition de Brigitte-Aurora à la fenêtre provoque une véritable ovation. En un rien de temps la foule des éolis converge vers elle. Yanathor ne l'a pas suivie, lui laissant entièrement ce moment à elle seule. La porte bleue s'est refermée. Brigitte-Aurora a posé une main sur le bord de la fenêtre, un peu désemparée. Ah! Si sur Terre on la voyait, ainsi accoutrée, en compagnie de ces minuscules créatures qui l'acclament par son nouveau nom: «Aurora! Aurora!» en formant un cercle dans la mousse, à quatre mètres de la porte!

Intimidée comme seule une éoline peut l'être, Brigitte-Aurora se sent immédiatement attirée, poussée par la merveilleuse sympathie qui émane de cette adorable petite foule. «Je ne vous avais pas imaginés si nombreux! Combien êtes-vous?» Puis elle franchit la porte, toute embarrassée de son immense chapeau qu'elle accroche dans le rideau et fait tomber par terre. «Oh!»

L'immense éclat de rire soulevé par cet incident, bien au contraire de la blesser, communique une intense et sereine énergie à Brigitte-Aurora qui rit à son tour. Souriante elle s'assoit dans la douce mousse, et les éolis se resserrent davantage vers elle. Tout de suite elle en remarque un... Que rien ne distingue pourtant des autres, un discret, aux courts cheveux bruns, vêtu comme elle d'indigo.

Soudain la foule se tait, respectueuse des sentiments de ces deux qui se retrouvent après douze siècles de doutes et d'angoisse, séparés encore par cette bizarrerie: Elle est dans un corps immense que lui ne connaît pas; Elle n'a gardé apparemment aucun souvenir de son union passée avec lui, et pourtant elle le reconnaît.

«Alors tu es... mon amoureux?

- Oui, mon grand Amour!»

Ce jeu de mot involontaire déclenche derechef les rires des éolis, qui se taisent bien vite, tant l'instant est riche et intense!

- Et tu t'appelles...

- Nellio...

- C'est beau... Un humble petit lutin qui danse et qui danse et qui s'active à des merveilles discrètes... Je ne t'ai jamais vu de mes yeux, et pourtant... Je te reconnais. Souvent je t'ai vu, dans mes rêves d'enfance... Perdue dans les étranges boîtes à dormir de la Terre, j'étais une petite fille heureuse, et pourtant il manquait quelque chose... Comme un portrait sans visage, un rosier sans fleur, un nid sans oiseaux... Alors je rêvais qu'un jour viendrait un prince charmant qui m'emmènerait ailleurs, dans un pays chaud et vrai, joyeux et coloré... Et nous y voici!

- Pas encore tout à fait, mon amour, ici c'est le vaisseau des Gardiens Cosmiques. Chez nous c'est... encore plus beau. Et on s'amuse bien plus, à tous les travaux.

- Veux-tu, ami Nellio... venir dans mes mains?

- Oh oui», fait-il joignant à tire d'aile le geste à la parole.

Brigitte-Aurora cale ses coudes et amène ses deux mains et leur précieux contenu à hauteur de son visage. Leurs yeux se croisent.

«Comment... Comment cela s'est-il passé? Je n'ai gardé aucun souvenir.

- C'est... Reprend Nellio, les yeux embués de larmes, c'est une erreur... Tu étais heureuse avec nous, mais tu as voulu aider, comme nous le faisions déjà, tu as voulu aider toi aussi les Terriens... Mais tu ne t'étais pas préparée, tu ne savais pas... Alors tu es tombée dans un piège, et tu es restée là-bas, prisonnière d'une âme dans le mal... Depuis douze siècles.

- Douze siècles? Fait Brigitte-Aurora, incrédule.

- Oui, douze siècles. Tout ce temps que je t'attend.

- Ah! Quelle fidélité! Je... Je...

- C'est que... Nous nous aimons depuis bien plus longtemps que cela encore. Depuis toujours. Je me souviens, bien avant que nous ayons pris forme d'éolis, nous vivions dans un monde de pur sentiment. Mais sans doute tu ne t'en souviens pas non plus. Ce corps que tu occupes maintenant ne garde que les souvenirs de ce qu'il a lui-même vu.

«Oui, tu es tombée dans le piège d'une âme dans le mal, elle t'a entraînée avec elle, et il a fallu que tu sois sa compagne pour finir de trancher tous tes liens avec elle.

- Sa compagne? Tu veux dire qu'il s'agissait de... Frédérique?»

Liouna répond: «Oui, c'est lui. Tout ce que tu as vécu avec lui dans cette vie faisait partie de ton chemin vers la libération. En fait tu t'en es bien sortie. C'est une grande joie, car ainsi tu peut revenir avec nous.»

Nellio reprend: «Bien sûr ce corps ne ressemble pas à celui que tu avais quand nous vivions ensemble, mais moi aussi je te reconnais... Ta façon de t'asseoir, ton regard, la musique de ta voix... Tout me parle d'Aurora que j'ai connue en éoline. Seule la forme a changé.

- Mais, ami Nellio, Comment... Comment allons-nous vivre ensemble? Tu es bien petit!

- Mais non, c'est toi qui est immense, ma petite mignonne.

- Ah!

- Ne t'inquiète pas de cela, Yanathor va tout arranger. C'est quelqu'un, Yanathor, tu sais.

- Et comment va t-il faire? Il va me rapetisser?

- Je... Il te le dira.

- Alors, vous m'invitez à venir vivre sur votre planète...

- Nous t'invitons à REVENIR SUR TA PLANETE.

- ...

- Tu n'as jamais été de la Terre. Ta présence sur cette planète n'était qu'un accident. Tu es d'Aéoliah l'harmonieuse.

- Ah! Voilà donc pourquoi mon destin était si différent de celui des autres Terriens!

- Pas vraiment. Durant tout ce temps, tu as été soumise aux mêmes lois que les autres Terriens. D'où bien des limites qui ont dû te paraître injustes.

- Mais tout me destinait à une autre fin. Et moi-même je comprenais des choses qui sont inaccessibles aux autres humains...

- Rien n'est inaccessible à aucun être humain, pas même au plus mauvais. Ce n'est qu'une histoire de masque à enlever, ou de bavardage à interrompre. Dans ton cas, ça t'était seulement plus facile, puisque tu avais déjà eu cette connaissance autrefois. C'était ton seul avantage par rapport aux autres humains de la Terre. Mais tous doivent comprendre que ce tout que tu as fait, fondamentalement ils peuvent le faire eux aussi» fait-il en pointant un doigt vers les présences que Brigitte avait déjà remarquées.

Nellio, s'envolant à nouveau, vient se nicher... Dans le cou de Brigitte-Aurora, où il passera désormais une bonne partie de son temps, cramponné à une mèche de cheveux. Elle hésite à bouger, de peur de lui faire du mal... Il ne risque pourtant rien. Pendant un long moment, ils restent ainsi, en silence...

Puis, voyant un autre éoli s'approcher tout près d'elle: «Toi, je te reconnais, tu étais l'autre soir dans mon sanctuaire.

- Exact. Mon nom est Anthelme, on était très amis. Voici Elnadjine, que tu as aussi connue, nous sommes tous des amis d'enfance.

- Ah! Des amis d'enfance... Je n'en ai aucun souvenir, et pourtant vous m'êtes comme familiers... Il faut dire que Elnadjine, avec ses cheveux, on la reconnaît facilement!

- Ooooh!

- Aaaah!

- Ooooh, encore des jeux d'Amour, excusez moi, je ne savais pas. Mais vous en avez beaucoup, alors, et ça démarre au quart de tour. Et alors, mon ami Nellio, lui, il a... des gentils petits cheveux!

- Aurora qui fait un jeu d'Amour! Regardez!

- Oyooo-oh! Oyooo-oh! Aurora aime Nellio!

- C'est reparti!»

Nellio ne répond rien, se contentant de contempler son aimée de toute la troublante intensité de ses grands yeux sombres. La foule des éolis, frissonnante, respecte le silence pour ces âmes depuis si longtemps séparées et qui se retrouvent enfin...

Les éolis d'habitude si prompts à s'émouvoir et à se le dire, ont devant les grandes joies une sorte de délicatesse: Ils ne font rien qui puisse altérer l'intensité pure et délicieuse de ces instants privilégiés...

Yanathor paraît, suivi de ses amis. «Voici Auranaïa, Orgon et Yerda, Ellebon. Ce sont eux qui ont aidé à notre mission de réparation, pour qu'Aurora puisse retrouver sa planète.»

Brigitte-Aurora contemple Auranaïa, stupéfiée comme pour la première fois par son rayonnement si pur et si intense, son apparence immatérielle. Tous les six grands et les deux cents petits font une sorte de grande ronde joyeuse, puis Yanathor annonce:

«Départ pour Aéoliah! Etes-vous prêts?

- Oui! Oui!

- Brigitte-Aurora, que je t'explique: Le temps est ici suspendu, depuis le moment où tu es entrée dans notre vaisseau, jusqu'à celui où tu en ressortira sur Aéoliah ou sur Terre, selon ton choix. Ainsi, dans le second cas, il n'y aura aucune perturbation dans ta vie terrienne. Nous sommes ici hors du temps universel.

- Les petits éolis! Venez tous, il va y avoir du beau spectacle!» Chante Auranaïa, de sa belle voix si pure. Insensiblement la lumière baisse. Tous se disposent sur la pelouse, assis en lotus, Yanathor plus près du centre, le regard levé vers le plafond dôme qui ressemble tant à un ciel. Les éolis se regroupent par affinités, faisant cercle autour de Brigitte-Aurora, Nellio toujours sur son épaule, et les autres Gardiens derrière.

Au grand étonnement des oiseaux, qui ne savent plus quoi pépier, la luminosité diminue, puis ce soleil artificiel disparaît tout à fait. C'est au tour des éolis de s'exclamer, lorsque leurs yeux accoutumés à l'obscurité découvrent le paysage nocturne, à travers le dôme, la petite maison de Brigitte, entre les arbres, et le village voisin, tout éclairé même à cette heure avancée de la nuit. Au ciel les constellations de la Terre lancent leur éternel et envoûtant appel au Bonheur. Un silence magique règne, ponctué par le cri d'une chouette.

Puis, comme à l'accoutumée sans que Yanathor ni personne d'autre n'ait fait le moindre geste apparent, la scène se déplace, ou plus exactement le vaisseau, mais on ne ressent pas la moindre accélération, exactement comme au cinéma. Les éolis frissonnent et murmurent, car rapidement la vue devient grandiose, sur toute la campagne environnante, villages illuminés, rivières argentées, routes jalonnées de petites lucioles jaunes et rouges. Un train de nuit, petite chenille lumineuse, fonce dans le noir.

Brigitte-Aurora frissonne d'émotion. Sa planète, si belle, si lourde d'Espoirs et de souffrances, dans sa difficile et incertaine grossesse d'un monde harmonieux et paisible. Tant d'âmes encore assoupies, tant de Bonheurs à construire, tant d'illusions à dissiper!

A chaque seconde la vue s'agrandit encore, comme le puissant vaisseau prend de l'altitude. Ce sont maintenant des villes, des réseaux de routes illuminées qui forment une splendide dentelle de lumière sur fond de velours noir, répondant aux constellations. La vue s'étend vers l'Europe, et bientôt l'Afrique, l'Union Soviétique, les Pays Nordiques, au fur et à mesure que le vaisseau découvre la rotondité de la Terre. Vers l'Arabie, le Sahara, brillent de rouges torchères, et au grand Nord ondulent et frémissent des nappes d'aurores violettes. Plus au Sud, les feux de brousse de l'Afrique forment une résille rouge. Même si souvent ces lumières, les éolis le savent, sont signes de destruction, de pollution, ils ne peuvent s'empêcher de s'exclamer, tant la vue est belle.

Brigitte, et sans doute aussi les éolis qui participent à l'étrange rituel, sent à nouveau derrière elle la présence de l'hémicycle attentif, qui contemple et évalue les dégâts, sans passion mais soigneusement. Il semble ne pas penser, ne pas éprouver d'autre sentiment que d'être plein de bonnes résolutions.

Soudain, au-dessus de l'Inde et de la Chine, l'horizon rosit, devient un arc de lumière majestueuse: le lever du Soleil éclate en quelque secondes d'un spectaculaire flamboiement de couleurs successives. Le vaisseau contourne maintenant la Terre, pour se placer du côté éclairé: l'Extrême-Orient, l'Australie, le Pacifique.

«Qu'elle est belle!

- Elle ressemble tant à Aéoliah!

- Mais les nuages font des tourbillons et des dentelles, au lieu d'un arc.

- Terre! S'exclame Brigitte-Aurora. Puissent tes habitants s'éveiller au vrai Bonheur!»

Le mouvement s'accélère encore, le disque de la Terre s'amenuise déjà, celui de la Lune l'accompagne. Puis, comme le vaisseau tourne pour prendre son cap, toutes les étoiles du ciel basculent ensemble. Le Soleil passe dans le champ, déjà il n'est plus éblouissant. Aucun astre du système solaire n'est plus visible, seulement les constellations qui semblent immobiles. Maintenant, tout ce que Brigitte-Aurora va voir est du domaine de l'inconnu...

Ce n'est qu'au bout d'une minute environ que les étoiles les plus proches s'écartent lentement de l'avant du vaisseau. Petit à petit, d'autres étoiles s'animent, les plus proches migrant vers les côtés.

Brigitte-Aurora ne peut s'empêcher de gémir devant ce prodigieux spectacle que bien peu d'humains avant elle ont eu le privilège de contempler. Les éolis eux aussi retiennent leur souffle, et même Yanathor et ses marins du cosmos ne détachent pas leurs yeux de la voûte céleste soudain animée, vivante! Déjà une étoile glisse vers l'arrière et disparaît. Une petite proche soudain luit et trace un rapide filet de lumière, tandis que d'autres plus brillantes mais plus lointaines dérivent lentement. Brigitte-Aurora, émue aux larmes, contemple enfin le ciel d'un autre point de vue que depuis son berceau terrestre!

Le plafond-dôme ne leur retransmet pas que les images: chaque étoile a ses vibrations, parfois hermétiques aux sentiments humains, et tous les ressentent distinctement. Les étoiles habitées rayonnent beaucoup plus fort que les autres, de sentiments tantôt étranges tantôt plus familiers, mais, à de rares exceptions près dominées par une intense Félicité.

Bientôt c'est une pluie d'étoiles que le vaisseau traverse, de plus en plus vite. La lumière des étoiles s'intensifie et celle des nébuleuses devient visible. Brigitte-Aurora reconnaît distinctement l'amas des Pléiades, avec ses nuages bleus, qui glisse maintenant devant les braises et les émeraudes d'Orion. Comme ils remontent le bras galactique d'Orion, d'autres nébuleuses et amas défilent devant eux, en une colossale et profonde féerie animée, dont les plates photos des télescopes ne donnent qu'une bien piètre idée! Comme la vitesse augmente encore, les étoiles défilent si vite qu'on n'y distingue plus que les géantes et les grosses Wolf-Rayet du bras galactique, phares solennels perdus dans la neige rapide des millions d'étoiles ordinaires.

Ah quel fantastique paysage s'offre à leurs yeux! Mais surtout, à chaque oasis de vie, quel choc délicieux, quelle révélation unique, ou quelles retrouvailles familière! Quelle alternance époustouflante de sensations si différentes qui s'exaltent le plus exquisément! Et surtout, dans le Cosmos immense, quel incroyable foisonnement de vie, quelle inimaginable et rassurante diversité! De temps à autres, une bouffée de grisaille malodorante, un trou de malheur les éclabousse l'espace d'un instant, quand ils croisent une de ces planètes où des âmes sont encore enfermées dans leur psychologie.

Cette neige cesse progressivement comme ils quittent le plan galactique. La voie lactée, changeant de perspective, devient un ovale de lumière, puis un cercle, flamboyant d'ors (dans le bulbe) et de bleus (dans les bras) Alors tous s'exclament, tant cette vision est féerique! Tant de Soleils, tant de planètes, tant de vie, tangible, enthousiasmante, tenant ainsi dans cette image simple, mais si grandiose et si belle! L'un des bras s'allonge un peu plus en direction des Nuages de Magellan, petites galaxies satellites. La Galaxie d'Andromède, aux bras moins marqués, entre à son tour dans le champ de vision. Ce couple de galaxies est aussi accompagné d'une douzaine de galaxies moyennes ou naines à l'entour, villages de lumière et de vie répondant aux deux grandes joyeuses et claires cités cosmiques.

Les autres galaxies de l'arrière-plan brillent aussi, mais en plus petit; Bientôt Andromède et la Voie Lactée ne sont plus que deux îles parmi d'autres d'un plus vaste archipel; puis, le mouvement s'accélérant encore et encore, c'est une autre neige, de galaxies cette fois, qui défile dans le dôme du compartiment des éolis. Le flot de sentiments s'uniformise en une joie pure et sereine, qui, au-delà de toutes les fluctuations émotives, s'élève jusqu'à l'extase parfaite. Un profond roulement, un sourd charroi semble emplir l'espace: les déformations gravitationnelles que l'on traverse à une si énorme vélocité.

Puis l'incroyable mouvement ralentit. L'étonnante disparité de l'univers frappe particulièrement l'attention, à ce moment: les galaxies, presque totalement absentes de vastes régions de l'univers, sont ailleurs par milliers, pelotonnées à se toucher, ou semées le long de grands voiles, en lâche réseau, en groupuscules. Celle d'Aéoliah est dans l'un de ces petits groupes, quelques spirales et une ribambelle de petites circulaires ou irrégulières orbitant toutes ensemble autour d'une géante sphérique. Laquelle est celle d'Aéoliah? A moins d'une longue habitude, il serait bien difficile de la reconnaître dans ces perspectives mouvantes. Disons qu'il s'agit d'une belle spirale, régulière, légèrement barrée. Ce n'est que quand le mouvement du vaisseau la désignera que l'on pourra savoir.

En attendant, tous contemplent, muets, extatiques, cette fantastique vision des galaxies grossissant avec l'approche, scintillantes de supernovae comme des feux d'artifices, selon le temps fortement accéléré par le rapide mouvement du vaisseau. Même les nébuleuses des bras spiraux palpitent, et les planétaires explosent et se dissipent comme des bulles irisées, vertes, oranges, rouges, mauves...

Maintenant le mouvement se ralentit et sa direction désigne la galaxie Aéolienne, qui enfle et finit par occuper tout le champ de vision. Petit à petit, le vaisseau entre dans le plan galactique, et les différents bras font comme une série de barrières devant. Soudain, alors que tout paraît presque immobile, se ruent sur le vaisseau, à une prodigieuse vitesse, les étoiles individuelles, gerbes d'étincelles, souffle de feu... Des amas globulaires dérivent sur les côtés, scintillantes citadelles du cosmos.

Le vaisseau traverse les bras spiraux perpendiculairement, et chaque rencontre voit se redoubler l'averse insensée des étoiles, tandis que les nébuleuses roses ou mordorées entrouvrent leurs voiles diaphanes qui s'écartent à droite et à gauche, inconsistants comme des rêves. Ces lieux de gestation et de mort des étoiles vibrent pathétiquement, en compagnie toujours de toutes les variantes d'extase ou de jubilation de tous les habitants des innombrables planètes...

La pluie d'étoiles ralentit, devient paisible dans ce petit coin près du coeur galactique où fourmillent une myriade de Soleils jaunes, oranges, blancs. Se frayant un chemin dans cette foule innombrable, chaude et joyeuse malgré quelques trous gris, le vaisseau en désigne enfin une qui grossit, devient Soleil, tandis que les autres s'immobilisent dans le dessin familier des fantasques constellations éolines.

«Aéoliah! C'est Aéoliah!» S'exclament les éolis, heureux comme s'ils retrouvaient leur planète après des années d'absence, alors qu'ils ne l'ont quittée qu'à peine deux heures plus tôt.

Comme le rayonnement de l'astre s'enfle, devient gloire, joie, lumière, chaleur, un globe bleu défile de côté: une des grosses planètes extérieures du système Aéolien. Enfin émerge de ce flot de lumière un croissant: Aéoliah! Tandis que les éolis entonnent un doux chant d'Amour de leur planète, celle-ci grossit, dévoilant ses détails, l'anneau, les complexes systèmes nuageux, les subtiles variations de teintes des océans, et bien sûr toute la géographie des continents et des myriades d'îles: montagnes, fleuves, forêts, lacs innombrables, certains brillant au soleil comme des diamants enchâssés dans de l'émeraude.

Puis, dans une émouvante perspective, le vaisseau entame une longue glissade au dessus des vastes forêts humides du centre du septième continent, au dessus des entrelacs de fleuves dont le flot paisible change de sens selon le cycle des pluies. Bientôt l'horizon bleuit, puis le ciel. Les montagnes où vivent nos amis se lèvent devant, le pic rose à l'Est du village qui, vu d'ici est une impressionnante montagne.

Le vaisseau la survole, tandis que se déploient les vastes chaînes au Sud, au Nord. Enfin il s'immobilise dans le paysage que nous connaissons bien, au Sud du plateau du village, laissant la vue libre vers le Nord, vers Irizdar et la Montagne du Soir.

Brigitte-Aurora, qui découvre cette splendide vision pour la première fois, ne trouve aucun mot pour décrire son émerveillement. C'est semblable à la Terre, et pourtant si différent. Le galbe des montagnes, l'élan des plis de terrain sont plus poétiques, plus vivants; les rochers, au lieu de simples entassement, construisent des châteaux fantaisistes, un peu rigolos. Les couleurs incomparablement plus pures, vibrent des verts vifs et lumineux de la végétation aux roses, ocres et mauves des roches, et surtout au bleu profond et émouvant du ciel immaculé... Mais Brigitte-Aurora est trop étonnée, trop enthousiasmée pour penser qu'elle pose pour la première fois ses yeux de Terrienne sur une autre planète, fascinée qu'elle est par la virginité provocante et sereine de ces immenses forêts, de ces croupes de collines vertes, des creux ombragés, des prairies festonnées, semées de petits arbres. Nulle part de route, de clôture, de remblais ne viennent troubler l'innocente Poésie des fantasques ondulations du terrain, de ces agrestes fantaisies d'arbres multicolores, de ces prairies couvertes d'arc-en-ciels floraux.

Le vaisseau a progressivement diminué son altitude jusqu'à quelques dizaines de mètres, et, stupéfiée, Brigitte-Aurora découvre, comme si le dôme n'existait pas, le formidable Silence vivant de cette planète, tout peuplé des seuls bruits harmonieux de la nature vibrante: légers craquements et chuintements des arbres se gorgeant de Soleil, mélodieux appels des myriades d'oiseaux qui peuplent les immenses forêts vierges... Que de tels lieux inimaginablement beaux et purs puissent exister, définitivement à l'abri de toute main destructrice, est un baume sur le coeur de Brigitte-Aurora...

Même l'air arrive dans ses narines, sur ses joues. Elle n'a jamais rien senti de si parfumé, de si vivifiant, si pétillant, si léger... Cet air incomparablement plus fluide que celui qu'elle connaît laisse dans ses poumons une inexprimable énergie sereine et joyeuse, de Liberté, de santé...

«Oh mais quel prana» fait-elle, juste avant de s'apercevoir que tous ont les yeux fixés sur elle, communiant avec sa délicieuse surprise, avec l'énergie fluide et claire qui s'épand langoureusement dans son corps et dans son âme.

Que faire de plus, face à tant de splendeur, face à tant de vie simple et joyeuse, que de rester immobile, longuement, tournant la tête de droite et de gauche, une larme hésitant au bord de la paupière?? Et les Gardiens, et les éolis qui la regardent silencieusement, tout entiers avec elle, avec sa joie, avec son émerveillement! Et ce petit Nellio, toujours niché contre son cou, immobile!

L'émotion est si puissante, il faut vite un geste, quelque chose pour l'exprimer. Brigitte cours se réfugier dans les bras d'Auranaïa, mais là c'est encore plus fort, la sublime émanation de la fée galactique amplifie encore l'Emerveillement de Brigitte-Aurora, qui pleure longuement toute sa Joie. Yanathor vient la rejoindre, puis les autres éolis qui se juchent sur leurs épaules... C'est un moment d'émouvante tendresse, au-delà de ce que peuvent dire les mots, aussi nous ne chercherons pas à le raconter...

Yanathor finit par chuchoter, sans même couvrir les joyeux trilles des oiseaux: «Aurora a retrouvé sa planète.» Puis, encore un peu plus tard: «C'est aussi une grande joie pour nous.

- Ah, c'est surtout une merveille pour moi. Quelle Beauté! Dire que la Terre pourrait être aussi belle!

- Elle l'est déjà, quelque part.»

Petit à petit, les éolis reprennent leur joyeux entrain, voletant partout. Même le toc toc d'un outil s'y remet. Seuls les proches d'Aurora restent avec elle, et commencent à lui parler de leur vie sur la belle planète qu'ils contemplent par le dôme-fenêtre. Les Gardiens Cosmiques se retirent discrètement, juste Yanathor s'excuse que les images qu'ils voient soient du passé, mais il ne peut en être autrement car le temps est arrêté.

«Oh, mais c'est un passé pas frais, regardez, il y a encore le grand mireilher.

- Un mireilher? Il pousse des Mireilles après cet arbre?

- Non, des mirettes. C'est un petit fruit rouge très bon, qui ressemble à vos merises, mais on n'en mange pas souvent car les mireilhers sont rares. Celui-ci est mort il y a plus de mille deux cents ans. Je m'en souviens, c'est un frisson d'Aéoliah qui l'a fait tomber.

- Ah!

- A cette époque tu étais déjà là en Aurora. Regarde! Te voilà!

- C'est... C'est moi?

- Oh oui, c'est bien toi. Regarde, tu fais un bisou à Nellio. Mais des bisous comme ça on s'en fait à tout le monde.

- Et comme ça?

- Ah non, pas comme ça. Là c'est juste entre amoureux.

- Et là, qu'est-ce que je porte? On dirait... Des quenouilles!

- Oui, des quenouilles. Plus exactement, ce sont des chutes de fils. Quand on assemble la trame sur le métier à tisser, les fils ne sont pas tous exactement de la même longueur, alors on coupe les plus longs. Et les chutes servent à des petites coutures, ou à faire des franges. On dit que ça finit en quenouille.

- Et là, oh quel gros potiron, mais... Il y a une porte! Ah! Ce sont vos maisons!

- Eh ben oui, ce sont nos maisons.

- Oh, que c'est chou!

- Non, pas un chou, un potiron. Mais pourquoi tu ris?

- Ah ah! J'avais compris, c'était pour dire que c'est très très mignon, qu'on en mangerait.

- Non, ces potirons-là ne se mangent pas, ils sont trop durs. En fait selon vos noms, ce seraient plutôt des calebasses.»

Yanathor reparaît, le temps de lancer à Brigitte-Aurora: «N'oublie pas, petite mignonne, que c'est ton scaphandre qui traduit, sinon tu ne comprendrais rien au langage éoli. Mais si vous faites des calembours, le résultat peut être assez imprévisible!

- Je n'ai vraiment pas l'impression de porter un scaphandre! Jamais au contraire je ne me suis sentie si libre, en contact si intime avec la nature! Comment peut-il traduire?

- Bah, c'est comme le reste. Il synthétise des sons, exactement comme il le fait pour les images. Pour le sens des mots, il est en communication avec le cerveau de notre vaisseau.

- Un ordinateur?

- Bien plus. Il est vivant.

- Ah! Ce doit être un truc bougrement compliqué. Tu m'expliquera ça, plus tard.

- Bien qu'il n'ait rien à voir ni avec votre informatique, ni avec vos circuits, vos électroniciens pourraient s'y retrouver facilement, si toutefois la science terrienne acceptait l'Esprit.»

Yanathor toujours souriant, s'éclipse et Elnadjine reprend: «Oh! Regarde! C'était... Je me rappelle, c'était tout à fait au début, on était des adolescents... Ooooh là làààà qu'est-ce qui nous a pris ce jour-là, on devenait tous amoureux!

- C'est au bord d'un ruisseau, une petite plage de mousse, on est tous nus pour le bain... Il y a Nellio, moi, et puis... Ah toi, Elnadjine, on te reconnais bien avec... Euh, hum.

- Et nous deux, Algénio et Liouna.

- Vous vous rappelez, mais pas moi. Et pourtant, une sorte de nostalgie m'envahit, à la vue de cette image...»

Les éolis respectent ce sentiment, par un long silence. Puis Elnadjine explique:

- Ce corps n'y était pas, il ne se souvient pas, mais ton âme l'a vécu.

- Oh, je ne vois toujours pas comment je pourrais vivre parmi vous sans être de votre taille! J'ai toujours peur de marcher sur l'un de vous!

- Pas de danger, on est avertis. Il n'y a jamais d'accident sur Aéoliah, vois-tu. Pour le corps, Yanathor t'expliquera. Mais il veut attendre trois jours pour te demander avant ce que tu comptes faire.

- Ah! Il faudra voir ça.

- Et là, regarde, Aurora, c'est le tissage.

- Oh, quel balaise de potiron, on n'en a pas des si gros sur Terre. Et dedans... Ah! Que c'est potiron! Tout un atelier de tissage! Eh! Ce que ça turbine, qu'est-ce que vous vous marrez!

- Regarde qui tient le peigne.

- Mais c'est... Ah! C'est encore moi. Mais c'est toute une organisation, chacun manie une pièce du métier. Je reconnais vous deux, là, aux lisses.

- Sélina et Sélinao. On y est toujours. Le tissage, c'est une danse joyeuse, au rythme de la navette. Toc-toc, toc-toc, toc-toc, toc-toc...

- Et quand c'est sur une autre planète, alors, c'est une navette spatiale?

- Ah? Ce calembour a dû être mal traduit, on ne voit pas de quoi il s'agit. Ah, si, la grosse fusée. Ah! Ah!

- Hey, même l'ordinachose du vaisseau de Yanathor n'arrive pas à traduire les plaisanteries. Il faut dire que c'est là un domaine essentiellement... spirituel!»

* * *

Il serait bien trop long (et parfois difficile) de raconter en détail tout ce que Brigitte-Aurora a vécu pendant ces trois jours hors du temps dans le vaisseau des Gardiens Cosmiques; ce fut trois longs et merveilleux jours d'intense Bonheur, de communion avec ses amis éolis, de réminiscences de lointaines mémoires, de douces émotions dont chacun gardera un souvenir ému, comme des plus beaux instants de sa vie...

Ce fut aussi trois jours d'étude et de travail, car souvenons nous bien que le retour d'Aurora aurait pu se faire plus simplement et surtout bien plus tôt: toute cette organisation était en fait pour la mission qu'elle avait choisi d'accomplir sans s'en rappeler, et qui exigeait bien quelques sacrifices.

Là aussi nous ne pouvons tout rapporter, ce serait également trop long, et de toute façon, si les Chevaliers Cosmiques n'ont pas autorisé Brigitte-Aurora à se souvenir, ce n'est pas pour que tout soit divulgué dans ce livre! Nous ne rapporterons donc que quelques petits exemples des nombreux enseignements dispensés par les Gardiens Cosmiques à cette occasion. Ces précieux enseignements seront diffusés publiquement à l'intention des Terriens quand les temps en seront venus, bientôt pour certains, plus tard pour d'autres.

«Dis moi, Yanathor, nous avons volé bien plus vite que la lumière?

- Oui. Si on va plus vite que la lumière, Einstein n'a plus le temps de nous voir passer, alors il n'y a aucune objection à continuer. En fait notre vaisseau n'est nulle part dans l'espace, il en est aussi séparé qu'en est un rêve ou un de ces espaces vectoriels des mathématiques. Rien alors n'interdit de capter des images de n'importe quel point de l'espace ou du temps. C'est ce que nous faisons, de façon à donner le spectacle d'un voyage, mais en fait pour aller de la Terre à Aéoliah, nous ne sommes absolument pas obligés de traverser l'espace qui est entre les deux. C'est plus sûr, d'ailleurs, car il n'est guère possible d'y aller plus vite que vos fusées-escargot sans être certain de s'écraser sur des météorites ou des comètes interstellaires à peine le voyage commencé. Nous vous montrons ce voyage, c'est parce qu'il est très beau, et aussi parce que les psychismes des gens des planètes ne sont pas faits pour vivre ainsi hors du temps et de l'espace. Je dis ça pour ceux qui sont derrière toi, Brigitte, et qui notent tout sur leurs calepins pour que les savants des siècles prochains puisent réaliser la Grande Unification: celle de la science physique et de la métaphysique. Déjà ils se rendent compte que la matière et l'espace-temps ne sont pas deux entités séparées et indépendantes, mais qu'ils sont l'expression d'une même nature unique fondamentale, et approche le moment où ils verront que cette dernière n'est qu'une des manifestations de l'Esprit».

Yanathor commente ensuite le fonctionnement des vaisseaux cosmiques, que nous avons déjà vu aux chapitres précédents où il l'a expliqué aux éolis: «Ces égrégores opérationnels dont sont faits nos vaisseaux ne sont pas notre création. C'est une chose qui existe naturellement, du simple fait qu'il y a des êtres conscients dans cet univers, car la réalité de la conscience peut être suffisamment forte pour prendre le pas sur la réalité de la matière. Nous n'avons fait que l'amplifier et l'apprivoiser, par la maîtrise de notre esprit, par la cohérences de nos comportements, par la pureté de nos pensées et idéaux, qui rendent l'égrégore suffisamment fiable et puissant pour l'utiliser. Nos vaisseaux et toute notre cité des étoiles n'existent que parce que nous y pensons de manière cohérente! Ce phénomène se produit aussi sur la Terre, mais comme peu de personnes ont une maîtrise suffisante de leur esprit tout en étant correctement alignées avec le plan divin, alors il se manifeste de manière sauvage, incontrôlée, toujours élusive, parfois dangereuse. Cela donne ce que vous appelez les ovnis, les apparitions d'elfes, ou de la Vierge Marie, etc...

«Le contenu de ces manifestations se crée de la même façon que celui de vos rêves nocturnes, et il correspond à certains types de fantasmes, préoccupations ou archétypes de formes présents dans l'humanité. Ce phénomène tend à se manifester naturellement lorsque des personnes ont leur première ouverture spirituelle, mais il cesse bien vite, dès que votre mental s'empare de cet éveil naissant comme nouveau matériau pour continuer son cirque intérieur, pour vous faire devenir spiritualiste mais surtout pas éveillé. Quant à le diriger, il vous faut un niveau de maîtrise de l'esprit qui correspond logiquement à celui où on dirige les rêves. Autant dire que vous avez encore du travail, et même les éolis n'en sont pas tous capables.

«Au risque de décevoir certains, ces phénomènes ne sont que des projections, un cinéma, une sorte de réalité physique temporaire. Ce ne sont toutefois pas des hallucinations, c'est bien d'un phénomène physique réel dont il s'agit, qui interagit avec la réalité concrète, comme vous pouvez le constater avec les traces au sol, photos, échos radar, animaux inexplicablement dépecés, traces ou brûlures sur le corps des témoins, disparitions de personnes... Quant aux images d'extraterrestres, Vierge Marie, elfes et autres, ils ne sont aussi que des manifestations temporaires de vos idées à leur sujet, mais pas des êtres conscients, pas des personnages réels. Même leurs messages ne sont que des projections d'idées déjà connues ou à la rigueur émergeant dans la conscience collective.

«En ce qui concerne les vrais extraterrestres, des peuples vivant physiquement sur d'autres planètes, certains penseurs Terriens ont supposé qu'ils ne se manifestent pas sur Terre car ils obéiraient à un principe de non-ingérence. Ce n'est pas trop mal trouvé, mais la réalité exacte est qu'ils obéissent à un principe de non-action, et ils attendent logiquement que vous leur répondiez de même. Donc aucun contact sérieux ne pourra réellement se produire tant qu'une majorité de Terriens fantasmeront avec de violentes émotions sur les extraterrestres, ce qu'ils peuvent être et ce qu'ils pourraient apporter sur Terre. Le caractère élusif et frustrant des contacts ne fait que refléter le caractère élusif et volatile de votre sagesse. Actuellement, pour les peuples de l'espace, la Terre est un endroit désagréable à fréquenter, où ils n'ont aucun intérêt à venir, ni même aucun motif désintéressé, car quoi qu'ils diraient ou feraient pour vous aider, cela serait immédiatement déformé et détourné à du n'importe quoi. Pire, dans l'aura de la Terre il devient difficile de contrôler les égrégores opérationnels des vaisseaux, et nous mêmes n'y allons qu'en secret, en prenant des précautions draconiennes.

«En clair, si vous voulez des contacts authentiques avec le reste de l'univers, il vous faudra d'abord contrôler vos pensées vagabondes et vos opinions fantaisistes sur le sujet. Et les incroyables projections et attentes des «pour» nous gênent parfois bien plus que l'hostilité primaire des «contre». Et bien entendu, en plus de la non-action, un tel contact ne peut avoir lieu qu'en harmonie avec la vie, en cohérence avec la sagesse. Vos problèmes psychologiques, vos «impératifs économiques» et vos conflits à la noix n'intéressent absolument personne, et encore je reste poli.

«Bon, il faut tout de même tempérer un peu ce que je viens de dire. Il peut arriver que des entités réelles tentent de se manifester en utilisant ces phénomènes d'ovnis, de contacts, d'esprits de la nature. Tout comme dans vos rêves, certaines de ces apparitions peuvent être réelles, significatives, ou être d'authentiques prémonitions. Mais il n'en résultera rien de stable ni de constructif tant que votre esprit ne sera pas suffisamment stable dans sa sagesse. En attendant il vaut donc mieux ne pas trop vous préoccuper de ces choses. Par contre, depuis la nuit des temps de véritables êtres spirituels apparaissent couramment et régulièrement à des terriens d'évolution suffisante, mais ça c'est une chose intime qui se déroule en secret.

«Sachez tout de même que, sur la Terre, vous êtes assez débrouillards pour un jour maîtriser vos esprits, domestiquer ces forces et construire des vaisseaux comme les nôtres, et alors un prestigieux destin vous attend. Mais tout cela bien sûr seulement si vous acceptez de vous affranchir du mal en vous.

- Sinon?

- Sinon, au cas où vous tenteriez de sortir de votre système solaire pour emporter le mal ailleurs, nous avons ordre de vous en empêcher par tous les moyens nécessaires. Votre contrat a des limites à ne pas dépasser. OK?

- Bon, j'ai bien fait de partir, plaisante Brigitte-Aurora.

- Ah ah! Ne t'inquiète pas, si de telles options extrêmes s'avéraient inévitables, tout a été prévu pour protéger les âmes qui en valent la peine. D'ailleurs il ne s'agirait pas de détruire physiquement la Terre, ni même les corps des Terriens fautifs: simplement on emmène leurs âmes. Plouf, d'un coup plus de direction. Les corps, réduit à la seule mécanique biologique, continueraient à s'agiter quelques jours, à coter les actions en bourse où à regarder la télé, mais bientôt ils mourraient, faute d'âme pour continuer à vivre. Il n'y aura pas de guerre cosmique: nous pouvons intervenir tout à fait proprement, mais de la manière la plus radicale et la plus imparable!

- Brrr!

- Bon, si on en arrivait là, on s'arrangerait tout de même pour assumer les conséquences. Tout irait bien pour les survivants, on pourrait même les aider à réorganiser l'économie, les télécoms, les écosystèmes, ou si il y a trop de casse les transporter sur d'autres planètes à leurs niveaux.

- Et, par exemple... Les déchets nucléaires? Vous pourriez les dématérialiser?

- Bonne question! Avouez que par votre entêtement irresponsable et votre haine de la vie, vous vous êtes mis dans de beaux draps, avec ces déchets indestructibles et indécelables par aucun sens de votre corps! Joli cadeau pour les générations futures, qui sont condamnées à entretenir des usines de la mort pendant dix millions d'années, sous peine de tous mourir de cancer à quarante ans! Bien pire, si ces déchets sont dispersés dans les écosystèmes (il y en a déjà bien trop) c'est la pullulation des maladies génétiques qui finira rapidement par rendre toute civilisation impossible. Des pays entiers inhabitables (comme l'Ukraine avec Tchernobyl, et bientôt peut être la France ou les USA) leurs habitants chassés de partout comme des pestiférés, neuf bébés sur dix atrocement malformés ou idiots, les survivants tous génétiquement suspects, traqués par l'eugénisme et l'euthanasie devenus impératifs de survie, avec tous les risques de déviation fachiste que cela implique... C'est sans doute, et de fort loin, le plus grave et le plus irréparable de tous les crimes contre l'humanité qui aient été commis jusqu'à présent. Hitler, Staline et même Mao sont fort loin derrière, avec leurs petits camps bricolés qui ne font plus de mal à personne à peine qu'ils sont fermés. Seule votre «science» génétique pourrait encore faire pire, mais là il est encore temps de réfléchir.

Mais soit, nous voulons bien les anéantir, vos sacrés déchets, que vous vous êtes donné tant de mal à fabriquer, et qui ne vous ont strictement rien rapporté. Ainsi que toutes les autres saletés, même celles qui souillent le coeur de la Terre ou le sein de la Mer. Tout est même déjà prêt, mes collègues du Plan Sauvegarde Terre n'ont qu'un bouton à appuyer. Mais pour qu'ils acceptent de le faire, il faut impérativement que deux conditions soient remplies: La première que vous renonciez tous au nucléaire et à la pollution, dans tous les pays, officiellement, définitivement et SINCEREMENT, et que des lois mondiales efficaces soient édictées pour signifier cette interdiction, avec des moyens sérieux pour l'imposer au besoin. Aucune triche possible, car nous pouvons sonder toutes les pensées des chefs d'état ou inspecter en détail n'importe quelle usine sans nous lever de notre siège, ici dans le vaisseau. La seconde condition, c'est que vous nous le demandiez, bande de pignoufs! Officiellement et publiquement. Parce que nous, à la fin, on va finir par attraper des complexes existentiels, à force de vous entendre dire qu'on n'existe pas.»

Brigitte-Aurora sait que ces paroles ne s'adressent pas à elle, mais à l'assemblée invisible derrière elle, qui représente en fait les archétypes de l'Humanité. Costumes, turbans ou haillons sont tous là, symbolisant toutes les races, toutes les conceptions, tous les niveaux économiques. Les visages se lèvent, vaguement effarés.

«Vas-y mollo, Yanathor, il y en a déjà plein qui ne pensent plus qu'à la fin du monde.

- Eh, on le sait. Il ne faut pas qu'ils s'imaginent pouvoir fuir si facilement leurs responsabilités. Il n'y aura pas de fin du monde sans notre autorisation.

«Imagine, Brigitte, l'horreur, si ils cassent tout, de vivre dans des usines souterraines, avec des masques à gaz et compagnie, ou encore traqués par la police génétique, incapables de faire des bébés sans l'assistance d'une administration souveraine et de machines complexes. Même si ils arrivent dans ces conditions à échapper aux risques de manipulation ou de dictature génétique, un contrôle si profond sur la vie ne peut avoir qu'un seul résultat: c'est l'évolution même de l'humanité qui sera bloquée pour des millions d'années! Quelle épouvantable catastrophe, que de revivre indéfiniment les mêmes malheurs pendant une si longue durée, sans espoir d'en échapper! Pourtant, si c'est la voie qu'ils choisissent, nous n'avons pas le droit de les en empêcher. Peut-être ainsi finiront-ils par apprendre à aimer et à respecter la vie... Mais ce n'est pas le moyen le plus agréable. Ils feraient mieux de VITE se mettre à l'écologie.

Et de toute façon, si toute vie sur Terre devenait impossible, ceux qui l'auraient détruite (par leurs actes ou par leur passivité complice) seraient toujours conscients, dans un plan ou dans un autre. Et ils auraient à répondre de leur comportement, de toute façon. Pas moyen d'y échapper.

- Et... Les prédateurs, les rapaces?

- Ah ça, c'est un peu plus compliqué. La solution de ces problèmes ne dépend pas que de vous, humains. Mais de toute façon les modes de vie agressifs, destructeurs ou parasitaires de certains animaux ont la même origine que le mal chez les humains, et sont redevables en gros des mêmes solutions. Les raisonnements du genre «les tigres doivent pouvoir manger eux aussi» ressortent de l'égocentrisme d'espèce, qui n'a pas plus sa place dans l'Harmonie Cosmique que l'égocentrisme individuel, de race ou de clan. Rappelez-vous tout de même que les animaux ont moins de libre-arbitre que les humains: c'est donc à vous d'agir. Eliminez déjà le mal en vous, et ce sera le premier pas pour les animaux. Tout pourra s'arranger ensuite, et la Terre devenir un paradis pour toutes les formes de vie harmonieuses et douces, comme cela est sur Aéoliah.

Changeant complètement de sujet, Yanathor désigne le ciel qui maintenant rougeoie au dessus d'eux, comme dans un four. «Le rayonnement cosmologique, remonté en fréquence. Regardez!

- Oh, mais c'est curieux, ça bouge... Comme un fond lointain, qui serait visible à travers la surface mouvante d'un liquide... Par endroit il est intensifié plusieurs fois...

- Le rayonnement cosmologique, le feu cosmique de la Création, à l'origine était partout identique, mais il arrive sur la Terre ainsi, tout brouillé par les champs gravitationnels des dizaines de galaxies qui se sont interposées sur le trajet. Bientôt vos astronomes accéderont à ces passionnantes reliques des débuts de cet univers.

«Mais j'ai d'autres images à vous montrer. Beaucoup moins jolies, malheureusement.»

Apparaît soudain un paysage terrien classique, de grande banlieue. Mais nulle part de verdure: Les arbres arborent toutes leurs feuilles brunes. Ce n'est pas de l'Automne, car elles sont restées solidement accrochées aux branches. Les maisons ont l'air intactes, mais sans vie. Des meubles, des vêtements décolorés par le temps sont abandonnés à même la rue. Etrange et cauchemardesque détail, tous les pneus des voitures ont éclaté, jonchant les trottoirs de lambeaux noirs. Le ciel est entièrement de ce jaune malsain des fortes canicules en ville; des pendeloques couleur échappement de diesel en descendent, mais elles s'évaporent bien avant de toucher le sol. Il règne une odeur de chiffons brûlés à faire vomir, plus un silence de mort. Tout témoigne de la vie passée, mais plus rien ne semble en subsister. Même le lit de la rivière est vide, exhibant des immondices et des ferrailles qui ne rouilleront jamais plus. Deux médaillons montrent l'un une pompe à essence, l'autre un paysan du tiers-monde boutant le feu à sa mère forêt.

Tous, interloqués, tournent leurs visages vers les Gardiens Cosmiques, en quête de l'explication de cette vision de cauchemar.

«L'effet de serre» Commente laconiquement Yanathor.

Un silence de tous, puis il reprend: «Les calculs des Terriens donnent des augmentations de température de deux ou trois degrés. En fait à un moment il s'emballe, par la vapeur d'eau, en quelques semaines. Rappelez-vous que, même sans les actions humaines, il n'a jamais fait aussi chaud sur la Terre, qui n'est plus qu'à quelques degrés de la divergence, comme cela est arrivé sur Vénus. Voilà ce que ça peut donner: 80C à l'ombre. Sur toute la Terre il ne reste plus en vie que quelques archéobactéries. Pas passionnant comme incarnation.»

Une autre image remplace instantanément la première. Un village de campagne, des maisons dont il serait difficile de définir l'époque: avant la révolution industrielle, ou après le retour à la Nature? Malgré sa rusticité, ce paysage n'est pas très beau. Aucune Poésie, aucune imagination dans l'architecture ni dans l'aménagement. Des stratus bas traînent indéfiniment leur grisaille et des gens travaillent dans les champs, passent sur les routes. Ils n'ont pas l'air heureux. Ils sont affairés, ou inexpressifs. Les vibrations sont lourdes, sourdes. Il y a des vastes haies, des bois, mais pas de fleurs, peu d'oiseaux. Ils se terrent, terrorisés: un aigle passe, matraque au poing.

A nouveau, les visages intrigués des éolis et de Brigitte se tournent vers Yanathor. Seuls les autres Gardiens gardent leur sérénité, absorbés dans une intense méditation. Plusieurs autres se sont discrètement joints à eux, sans doute ceux du Plan de Sauvegarde Terre.

«Bon, ce n'est pas une vision de catastrophe. C'est même très écologique: les espèces sont sauvegardées, les pollutions enrayées, les injustices économiques, la faim et la guerre abolies, la population mondiale stabilisée, les dictatures éliminées. Et pourtant c'est horrible. Ce monde gris, figé, immuable, pourrait s'éterniser ainsi pendant des millions d'années, sans joie autre que la saoûlerie, sans espoir ailleurs qu'au cinéma. A votre avis pourquoi?»

Un silence lui répond, bien qu'en fait tous le sachent. Leur sens du danger a prévenu les éolis de ne pas contempler ces images délétères, aussi ils ferment les yeux et méditent.

«C'est si... Se hasarde Brigitte, si on arrive à sauver l'humanité, en fait à la faire survivre, mais sans s'occuper de l'âme, de ce qui est profondément humain, du sens de l'existence...

- Exactement.

- Bon, ce problème se pose déjà, puisque les différents mouvements pour un monde meilleur s'ignorent les uns les autres, l'écologie, les végétariens, la défense des animaux, les médecines douces, la spiritualité, le Nouvel Age, les communautés, l'aide au tiers et au quart monde, la Paix, etc... Tous ces mouvements s'activent chacun de leur côté, sans tenir compte des acquis des autres, souvent en se contredisant mutuellement...

- Et ainsi ils annulent mutuellement leur efficacité. Ce que vous voyez là n'a que peu de chance en fait de se réaliser tel quel, mais c'est là où on aboutirait si se prolongeait cet éclatement des bonnes volontés. En fait ce serait une catastrophe bien pire que la destruction de l'humanité. Et nous ne pourrions rien pour l'empêcher.

- Ben oui, poursuit véhémentement Brigitte, c'est à n'y rien comprendre, il y a des écolos, c'est bien d'être écolos, mais si il s'en trouve qui sont contre les végétariens, c'est à dire pour la souffrance et l'exploitation des animaux, à quoi ça sert? Pourtant, ils seraient furieux de voir des végétariens travailler pour le nucléaire! Le même problème se pose en sens inverse chez les végétariens: beaucoup de végétariens ne sont végétariens que pour leur santé, pour eux-mêmes, ils n'ont aucun sens politique ni social, ils ne font rien pour que la Paix des animaux s'étende, et on pourrait dire pareil pour tous les autres mouvements: aider le tiers-monde en leur donnant nos vices, sans résoudre les problèmes de la viande et de la finance qui les écrasent, aider les clochards pour qu'ils continuent à végéter dans la crasse et les basses vibrations, sauver les espèces pour qu'elles continuent à s'entre-dévorer... Oh, Dieu, Quelle pagaille! Quelle incohérence! Comment arriver à autre chose qu'à plus de désordre encore?

- Notre déontologie des Gardiens Cosmiques ne nous permet pas d'entrer trop avant dans de telles discutions, mais je peut tout de même dire qu'il faut être un peu indulgent, d'une certaine façon, car ces mouvements sont débutants. Tu fais tout de même bien de dire que cette situation est dangereuse, et qu'il vous faudra rapidement créer une conscience unitaire, une cohérence de tous ces mouvements éclatés qui se contredisent. Autrement, les Jardiniers des âmes de la Terre devront couper toute l'énergie qu'ils envoient à certains mouvements, comme ils ont déjà dû le faire à plusieurs reprises ces dix dernières années. Entendez, vous autres, fait-il en haussant le ton à l'attention de l'hémicycle invisible, sinon, regardez ce qui va se produire: tel mouvement aujourd'hui idéaliste et sincère deviendra un parti politique de plus, puis de compromissions en «réalisme», il sera à son tour un obstacle au progrès de l'humanité après en avoir été une locomotive. Et on pleure après quand on se retrouve avec des dictatures ou des inquisitions. Car malheureusement c'est toujours ainsi que les choses se sont passées: Une intuition généreuse devient une idée, puis une opinion, puis un dogme, et pour finir un système d'oppression.

- Ben, commente Brigitte, c'est comme ça que le communisme est devenu le stalinisme. Sur le papier c'était une chouette idée populaire, basée sur la Solidarité, mais il n'a pas pu tenir ses promesses, faute de respect de la personne, faute de Sincérité, faute surtout de véritable esprit d'Entraide dans le peuple. De nos jours, le vin bio risque d'être le stalinisme de l'écologie. Il faut absolument hausser nos vibrations, devenir plus poètes, pour éviter une catastrophe comme celle que tu nous a montrée. Figure toi, je pourrais presque mettre des noms sur les personnages!

- Ah ah ah! Le vin bio, stalinisme de... Bonne parole historique, ça, Brigitte. A noter. Mais si l'humanité pouvait choisir une autre voie que celle de ce marxisme, elle ne pourra en aucun cas éviter d'en passer par l'écologie, et encore moins par l'Entraide. Le choix est net: l'écologie ou la disparition. La survie est à ce prix. Pour avoir la vie en plus de la survie, il faudra encore donner davantage: faire de l'écologie SPI-RI-TU-ELLE. Et de l'Entraide. Donc acte. Bon, je présente les choses de manière volontiers dramatique, mais elles pourraient effectivement le devenir. Heureusement, si un mouvement perd son idéal et devient une administration, il s'en trouve toujours un autre pour reprendre le flambeau et le porter plus loin, pour allumer plus de coeurs.»

L'hémicycle invisible semble maintenant formé surtout de jeunes ou de gens âgés mais en bonne santé. Ce sont en grande majorité des occidentaux, mais ils ont laissé les meilleures places à quelques africains, hindous, extrême-orientaux, sud américains et arabes, tous d'allure nette et sympathique. Tous acquiescent silencieusement, en jetant des regards effarés aux stratus de plomb qui défilent toujours mornement sur ce paysage où vie égale biochimie.

«Bon, reprend Yanathor, assez de morfonderies pour aujourd'hui. On en verra d'autres, mais il ne faut pas encore parler ouvertement de tout aux Terriens. Nous n'avons vu que les lieux communs déjà connus.

- Mais ils ne nous écoutent pas consciemment.

- Non, effectivement, ce ne sont pas des personnes réelles. Mais ils représentent l'inconscient collectif de l'humanité, ce que les mystiques occidentaux appellent les archétypes ou le Logos planétaire. Il ne s'agit pas d'un personnage conscient de la façon dont vous l'entendez habituellement, mais c'est une force puissante qui existe, avec laquelle on peut communiquer, et qui a une grande influence sur l'état de l'humanité et sur son évolution en cours. Notamment les enfants, en se développant, se servent de cela comme ébauches pour bâtir leur psychisme, en particulier les parties qui ne dépendent pas des gènes, comme par exemple les centres nerveux de l'écriture. Tu vois à quel point son rôle est fondamental. Voilà ce que sont tous ces curieux personnages, et voilà pourquoi ils ne semblent pas avoir de sentiments ni d'idées personnels, et qu'ils représentent forcément toutes les races et toutes les cultures. En ce moment nous sommes en communication avec eux, et ils enregistrent. Tout ce qu'ils vont enregistrer ressortira dans les générations futures et un peu dans celle-ci, sans que le mal ne puisse rien pour l'en empêcher.

«Mais voyons maintenant un avenir meilleur pour la Terre.»

Le triste paysage ne disparaît pas vraiment, mais le Soleil s'y lève soudain. C'est le même lieu physique, mais dans une autre contrée plus accueillante de la Carte du Tendre: Tout est beau, fleuri, joliment arrangé. De mignonnes maisonnettes rustiques rivalisent d'originalité et d'astuce pour intégrer capteurs solaires et vérandas, et leurs habitants s'activent joyeusement dans les champs, ou dansent le long des chemins. Haies et bocages s'incurvent gracieusement, harmonieusement comme dans un jardin japonais. Oiseaux et écureuils courent et volent partout, libres et joyeux.

Les éolis, jusqu'à présent silencieux, s'exclament gaiement, font des commentaires.

- Là c'est mieux, fait Brigitte.

- Cet avenir radieux est inclus dans les idées écologistes actuelles. Mais l'autre aussi. Il y a un choix à faire.

- Ça me rappelle un des fondateurs de l'écologie, René Dumont, il avait fait une affiche électorale où on voyait un aiguillage menant d'un côté vers le chaos, par la pollution, et de l'autre vers le Bonheur, par l'écologie. Mais il y a d'autres aiguillages à sélectionner plus loin. Les deux images que tu nous a montré, Yanathor, c'est l'écologie spiritueuse et l'écologie spirituelle, entre lesquelles il faut choisir.

- Ah, encore une parole historique! Bravo, Brigitte, tu es en forme ce soir!» Commente Yanathor qui encourage Brigitte. Lui-même reste au-dessus du débat, sans descendre dans l'actualité des conflits terriens.

Cette scène de félicité verte est suivie d'une série d'autres. Sur l'une, il fait bon, les gens sont nus dans les jardins et les prairies. Tout le monde est joyeux, plaisante, goûte aux joies des pique-niques et des enthousiasmantes activités agrestes. Il y en a qui s'aiment à même l'herbe, sans autre discrétion que de se retirer dans un petit coin de verger moussu. La vision suivante est identique, mais la Poésie est la note dominante: On y est vêtu de longues et amples robes pastel, on danse gracieusement, attentif aux chants des oiseaux. Sur une troisième image, on est carrément en extase mystique, en robes blanches, dans le grand silence de la forêt où les chants d'oiseaux sont d'harmonieuses prières. Les éolis commentent joyeusement, et s'exclament à chaque nouvelle vue.

Une autre série montre d'abord un atelier, de fabrication d'ordinateurs ou autres appareils de haute technique encore à inventer. Mais cet atelier est joli, clair et fleuri, composé de petits espaces arrondis séparés par des patios ou des jardins. Les appareils eux-mêmes ont un style, une Harmonie, de jolies couleurs pastel, et les postes de travail sont propres et en ordre. Chacun vient y travailler quand il veut, selon ses autres occupations ou ses élans. Puis sans transition on se retrouve en pleine forêt vierge où des noirs assemblent en chantant différentes sortes de paniers en rotin, des petits, des grands, des casiers à bouteilles, de solides palettes de manutention, des meubles, en s'aidant tantôt de gabarits tout prêts, tantôt de leur inspiration. Et ils s'amusent! Et ils font rire aussi les éolis! L'image suivante laisse voir les techniciens sur une sorte de podium, où ils exposent leur solution pour un article de rangement ou on ne sait quoi, avec plein d'arguments techniques passionnés, des astuces d'intelligence à ravir, dans les matériaux synthétiques les plus subtils. Puis un tamtam endiablé et des chants joyeux éclatent: les bamboulas arrivent avec leur prototype en rotin encore plus astucieux, leurs chevelures invraisemblables, leurs masques bariolés et les peintures assorties, avec un aplomb superbe, riant et dansant avec tant d'entrain que les éolis se lèvent et les accompagnent!

Brigitte n'en peut plus de rire, et Yanathor aussi: «Ah ah! On est toujours sûrs de notre effet quand on montre ce truc-là! Vous voyez, des choix comme le niveau technologique, les différentes façons de s'aimer, les sentiments à vivre, ne sont au fond pas très importants, et l'humanité peut très bien s'accommoder de très fortes disparités dans ces choix, tant qu'ils respectent l'Harmonie cosmique. Ce qui est important, quoi que l'on choisisse, c'est de le vivre spirituellement. Amour corporel ou chasteté? Peu importe, vous êtes libres. Mais l'Amour corporel appelle la Poésie, sinon ce n'est que du porno. La chasteté appelle l'Amour et la Joie, sinon ce n'est que du refoulement, et c'est aussi répugnant que le porno. La Joie sans intelligence ou sans Poésie, ce n'est que de la vulgarité. La contemplation sans activité n'est qu'une fuite. L'activité sans but harmonieux est aussi une fuite, mais en avant. Technique ou pas technique? Là aussi vous êtes libres. Vous n'êtes même pas obligés de tous suivre le même chemin: tant que votre vie à tous reste en communion avec la nature, la présence ou l'absence de tel ou tel moyen technique chez les uns ou chez les autres n'a pas tant d'importance. Ce qu'il importe se savoir, c'est que la technique sans le respect de la Nature, c'est la pollution, et l'écologie sans le respect des êtres vivants INDIVIDUELS n'est que la loi de la jungle.»

De longs silences suivent chaque série de vision. Nellio demande, rêveur: «Un monde où les âmes sont interdites, comment est-ce possible? On est des âmes, on ne peut pas nous empêcher d'exister.

- Oh, ce sont des choses très étranges, qui pour moi sont déjà lointaines... Pour les Terriens, on est des corps, des amas d'organes et de matière... Tout ce qu'on a, c'est un numéro, un compte en banque...

- Un quoi?

- Ah! Comment t'expliquer? C'est un compte... Je ne vois pas comment dire... Ah si! C'est un compte pour compter tout ce qui appartient... Non, ce que les autres humains reconnaissent que ça appartient... Non zut! L'égocentre est reconnu par la loi, mais les âmes, il y a une terrible religion appelée athéisme qui dit qu'elles n'existent pas, et ils font tout pour ne pas que leur lumière paraisse.

- Quelles étranges maladies.

- On a du mal à le concevoir.

- Nous, avant d'entendre parler de ces choses, on croyait que c'étaient des blagues, ou des légendes, qu'on nous racontait pour qu'on travaille bien à l'école, pour qu'on suive bien les Lois Universelles.

- Les gens sont d'autant plus riches que leur âme est plus belle. C'est logique.

- On n'est riche que de la seule beauté de notre âme. Je ne vois pas ce que faire un gros tas de choses matérielles peut y changer.»

Un long moment ils se regardent silencieusement. Oui, Brigitte-Aurora, petite Terrienne méconnue de ses semblables, n'est riche que de son âme... Et pourtant le Bonheur qui est pour elle dorénavant, aucune richesse financière n'aurait jamais pu le lui acheter...

«Dis nous, gentille Aurora, es-tu heureuse de quitter la Terre pour notre belle planète?

- Oh oui, bien sûr, mais... J'y laisse un peu de mon coeur, que j'avais donné aux autres Terriens. Voyez-vous, la Terre pourrait être si belle, avec plus de cinq milliards de coeurs qui l'habitent... J'avais tout donné, tout sacrifié, pour rapprocher le jour où il en sera ainsi... Je m'étais mise de toute mon âme à cette tâche... J'y suis restée attachée, en somme... Il y avait des choses en cours, les dessins, ma petite maison, Peyreblanque... Que vont penser mes amis, si ils ne me voient plus revenir?

- Veux-tu rester, maintenant? Plaisante Yanathor.

- Oh non, mais cela me préoccupe.

- Ne t'inquiète pas, on y a pensé. On a des solutions pour tous les problèmes, comme par exemple de matérialiser un acte de vente en bonne et due forme, pour la maison, dans les archives du notaire, à l'intention de quelqu'un qui en fera bon usage.

- OH! Vous feriez ça?

- Tu crois qu'on se gêne? On l'a déjà fait bien des fois. Regarde, j'ai là (Yanathor fouille là où devrait se trouver sa poche) un permis de pilote d'hélicoptères, une carte bleue bien approvisionnée, un passeport français au nom de... Héhé! Et même une carte de la C.G.T. Celle-là je n'ai même pas eu besoin de la fabriquer, ils en vendent par paquets de douze à la fête de l'Huma.

- MAIS... N'est-ce pas malhonnête?

- Non. On ne s'en sert que pour le Bien, en faisant attention à ne léser personne, et à ne pas troubler votre système. La carte bleue est authentique, et approvisionnée légalement... Ou presque: des pots de vins, destinés à des députés ou à des fonctionnaires, mais que l'on fait reverser sur notre compte, en trafiquant les mémoires des ordinateurs. C'est sûrement légal, puisqu'ils ne portent jamais plainte pour vol. Votre finance, tu parles d'un système, sur lequel on peut spéculer impunément jusqu'à le faire crouler, avec lequel n'importe quel égocentrique névrosé peut s'enrichir indéfiniment et faire mourir de faim des peuples entiers, impunément, au vu et au su de la Terre entière, sans autre effort que de pianoter sur un clavier d'ordinateur, un système qui se fie à des «preuves» matérielles, falsifiables, détournables et distordables à merci, au mépris de la vérité essentielle des êtres, quelle rigolade! C'est ça qui est une injure à l'Esprit, à ce qu'il y a de plus profond dans l'être humain! Tant que vous aurez sur Terre de tels systèmes, tant que vous serez incapables de ressentir la réalité profonde des êtres et d'agir en fonction d'elle seule, au lieu de vous laisser obnubiler par cette prétendue propriété individuelle qui ne veut rien dire, alors il ne faudra pas prétendre à plus de Justice ni de Liberté!»

Ce jugement paraît un peu sévère à Brigitte, et elle se rend compte qu'il ne s'adresse pas à elle personnellement, mais, encore une fois, à l'étrange assemblée allégorique qui, derrière elle, se tait, réfléchit, prend des notes sur des calepins imaginaires. Même si personne n'entend réellement les paroles de Yanathor, même si très probablement elles indisposeraient les auditeurs réels, un jour, dans quelques années ou décennies, elles ressortiront, en actes. Les enfants à naître en seront imprégnés dès le début de leur vie.

«Une maison? Un terrain? Reprend t-il. Ce sont de lieux de vie, en tant que tels ils sont immédiatement à ceux qui les aiment et qui y vivent. La maison, le jardin et l'humain sont liés comme l'homme, la femme et l'enfant dans la famille, ce n'est pas un contrat juridique, mais une situation de la vie dans laquelle personne n'a le droit de s'immiscer, dont personne ne peut disposer. Il n'y a pas d'autre Loi. Tout le reste est mensonge, fourberie, vol, exploitation. C'est illégal aux yeux de la loi cosmique, un point c'est tout. Alors, trafiquer les archives du notaire, de l'administration, bah, quelle importance, si c'est pour faire le Bien. Rassurez-vous tout de même, nous n'utilisons de tels moyens que rarement, en cas de légitime défense d'une personne, ou contraints par une des absurdités logiques auxquelles mènent obligatoirement ces systèmes. Autrement nous n'enfreignons pas les lois terriennes, par respect pour ceux qui les ont créées ou qui leur font confiance en pensant faire le Bien ainsi. Vos lois juridiques, malgré leurs limites spirituelles, conceptuelles et logiques, sont tout de même mieux que rien du tout...

«Hey, jusqu'à présent, l'humanité n'a guère avancé qu'à coups de pieds au derrière, guerres, famines, épidémies, qu'elle a elle même provoquées. Bon, de vos jours ça va mieux, il y a un peu plus de bonne volonté, mais avouez que ce n'est pas encore ça. Il y a encore besoin d'arranger certaines choses, et c'est justement notre boulot, à nous les Gardiens Cosmiques: rétablir l'Ordre... cosmique. Les moyens et les autorisations nécessaires nous ont été confiés, pour nous en servir. Et jusqu'à présent on n'a eu que des félicitations de la part des hautes Autorités Universelles. Alors, on continue.»

Yanathor parle véhémentement, dans un état où les éolis ne l'ont jamais vu. Il a des gestes tranchants de la main, sa voix s'enfle, son regard est insoutenable. Pourtant il garde le parfait contrôle de tous ses corps subtils et émotions. Les autres Gardiens, bien qu'ils ne l'imitent pas, forment avec lui un égrégore solide comme un roc. Jamais un être réalisé ne se laisse dominer par la colère, pourtant si vous voyez un jour un personnage aussi puissant que Yanathor manifestant ainsi l'Ire sacrée, sachez que ce n'est pas le moment de lui courir sur le haricot.

«La seule chose que nous ne pouvons pas faire, c'est intervenir ouvertement sur la Terre, puisque c'est l'expérience que vous avez voulu vivre. Nous ne le ferons que si vous le demandez vous-mêmes, tous, en votre âme et conscience. Ah, Brigitte, toi tu es d'accord.

- Oh oui, mais en quoi consiste l'Ordre cosmique?»

Instantanément et totalement rasséréné, il lui met une gentille tape dans le dos: «C'est que tout le monde soit heureux, pardi.» Puis, lyrique:

«L'Ordre cosmique, c'est quand les âmes font ce pour quoi elles ont été créées: s'émerveiller de la Beauté de la Création, s'enivrer de leur propre beauté, unique et irremplaçable. C'est quand les âmes, au lieu de s'enrouler dans les égocentrismes, s'ouvrent les unes aux autres, communiant entres elles et avec la Source de Vie universelle, échangeant les plus belles vibrations, les idées les plus constructives. C'est quand elles suivent les harmonieuses lois universelles d'Amour et d'Entraide, qui leur apportent la Paix et le Bonheur en retour. C'est quand enfin elles créent à leur tour encore plus de merveille...»

Yanathor pourrait continuer ainsi à décrire l'Ordre cosmique... Mais il préfère se taire: comment faire tenir en mots ce qui est si simple? Le silence parle mieux à l'âme...

Comme Yanathor l'a dit lui-même, les quelques visualisations des avenirs possibles pour la Terre ne sont que des lieux communs, que la plupart des Terriens éveillés connaissent déjà. Simple mise en train. Le travail sérieux, nous ne pouvons pas le rapporter, car le contrat des Terriens stipule expressément qu'ils sont maîtres de leur destin: Nous devons le bâtir nous-mêmes, à l'aide de la surprenante imagination créatrice que nous avons reçue en partage. Même les visualisations des Gardiens Cosmiques (plusieurs centaines, pendant les trois jours) respectent cette règle et concernent des choix prévisibles dans un avenir proche, mais dont la nécessité n'a pas encore émergé dans la conscience d'un nombre suffisant d'entre nous. Ce sont là de sages règles que l'auteur de ces lignes n'ira pas enfreindre.

Disons tout de même qu'ils concernent la politique, avec notamment un processus (Ô combien progressif) de diminution du pouvoir des états au profit d'instances internationales ou locales, et aussi un recul des «Big Brother», une poussée de démocratisation. Mais, pour ne pas dégénérer vers un «meilleur des mondes» laxiste à la Huxley, qui serait sans doute pire, cela exige une volonté de Bien de plus en plus poussée, un respect de certaines valeurs fondamentales de la personne et de la nature, qui impliquera de nouvelles lois parfois fort contraignantes.

L'économie est également concernée, avec une préparation de nouveaux types de relations sans le fameux «échange» conflictuel, au niveau de petits groupes amicaux, de voisins. Brigitte reconnaît aisément ce qu'elle avait tenté d'expliquer au groupe à Peyreblanque, et que les éolis vivent depuis toujours avec la plus grande simplicité et la plus totale absence de problèmes. A ce propos, elle posa à Anthelme la question:

«Mais vous n'avez des échanges qu'à petite échelle, entre villages voisins, alors que sur Terre nous devrons en avoir à l'échelle mondiale. Ce qui réussit si bien chez vous peut-il se transposer chez nous?

- Mais bien sûr! La meilleure preuve en est, ma petite Aurora, c'est que nous avons nous aussi des relations économiques à l'échelle planétaire.

- Ah?

- Oui, parfaitement. Le fer. Qui provient chez nous du squelette de certains animaux marins.

- Ah! Alors vous avez des échanges au niveau international.

- Ô déléguée des Terriens, es-tu bouchée à l'émeri? Non nous n'avons pas d'échanges au niveau international sur Aéoliah! Pas du tout! Primo parce que nous n'avons pas cette maladie que vous appelez «pays» ni ces béquilles que vous appelez «gouvernements». Alors nous sommes mondiaux. Nous sommes tous les fils et les filles d'Aéoliah et du Soleil! Il y a chez nous des variations de Poésie selon les endroits, plaine ou montagne, île ou forêt, rivière ou dune, et cela se traduit par des parfums et des couleurs de peau différentes, toutes plus violemment érotiques les unes que les autres, mais jamais par ces croûtes que vous appelez états. Secundo, ce ne sont pas des échanges, mais des cadeaux, des gentillesses. Les éolis des îles collectent amoureusement le fer, et l'expédient à dos d'oiseau jusque dans les contrées les plus reculées d'Aéoliah, et même jusqu'aux bases que nous avons aux pôles, âpre pays des vents et des grands cerfs sauvages, des puissants aurochs et des volcans, qui ressemble à votre Canada.

- Ah?

- Oui, je ne te dis pas la fête quand nous arrivons à monter sur les bois d'un grand cerf, et qu'il court impétueusement à travers la forêt d'Automne (Car aux pôles d'Aéoliah, et là seulement, il y a des saisons) On n'y habite pas, mais beaucoup d'éolis font le voyage au moins une fois dans leur vie, c'est pour ça qu'on y entretient des bases. Mais là-bas il faut bien s'habiller, car le climat y est froid. Il y a même quelques glaciers. Les pôles sont occupés par des îles volcaniques, comme votre Islande, mais bien plus grandes.

- Mais, dis moi, Anthelme, si vous vous débrouillez si bien en économie, c'est aussi pour des histoires d'agriculture. Chaque village peut se suffire à lui-même, donc en fait les échan... les communications avec les autres ne sont pas vitaux. Si il y a des problèmes, on peut toujours se débrouiller en autarcie.

- Là encore, je vois les conditionnements qui limitent la pensée des Terriens et les empêchent de comprendre ce qu'est vraiment l'économie. C'est vrai que les circulations de denrées entre nos villages ne sont pas vitales; et pourtant elles ont lieu tous les jours: graines, tissus, outils, objets décoratifs, peintures passent leur temps à se promener d'un village à l'autre, parfois d'un continent à l'autre, au plus grand mépris du rendement. Les ouvriers eux-mêmes bougent beaucoup. Certains habitent dans un village mais offrent leurs travaux à d'autres villages ou îles: peinture, menuiserie, vannerie. D'autres sont comme ce que vous appelez les compagnons: ils vivent en groupes, éolis et éolines de toutes races mêlées, qui se déplacent au gré des travaux. C'est le cas en particulier des compagnons charpentiers qui fabriquent des plates-formes arboricoles comme celle d'Adénankar, avec des pièces de bois que plusieurs Terriens ensemble ne sauraient soulever. C'est aussi le cas des mineurs qui savent tailler les roches les plus dures pour faire des maisons ou des abris. Quand un village ou un centre de sagesse fait appel à eux, il doit juste s'assurer qu'il y aura assez de nourriture et tout ce qu'il faut pour tout le monde, sinon il se fait aider par les villages voisins.

«Quant à ce que vous appelez l'autarcie, je ne vois vraiment pas ce qu'elle apporte. C'est un truc de Terriens pour ne pas dépendre de gens avec qui on est en conflit; mais ça n'aide en rien à résoudre ce conflit. C'est précisément ce que vous appelez se défiler. Bon, ce n'est pas à proprement parler un péché, mais c'est tout de même un manquement par rapport à nos devoirs envers la vie. Dans toute société, on dépend les uns des autres; il n'y a absolument pas à craindre cette dépendance tant que les gens font passer les lois universelles d'Entraide avant cette illusion que vous appelez «interêt personnel». Et on est tellement plus heureux ainsi! Et tout est tellement plus simple!

«La base de notre économie, qui assure sa pérennité et sa réussite, c'est que chacun aime à faire ce qui est nécessaire pour le Bien et le Bonheur de tous, et le fait de sa propre initiative, sous sa propre responsabilité. Ainsi tout ce qu'il y a à faire est toujours fait quand et où il le faut. La différence fondamentale d'avec votre système, c'est que notre motivation est simple, sans conditions, et reliée directement aux nécessités réelles. Alors que dans votre système, chacun agit seulement pour l'argent qu'il va en retirer, indépendamment de l'utilité de ce qu'il fait. La porte est alors ouverte à toutes les absurdités: le nécessaire manque (faim dans le monde, analphabétisme...) tandis que les ressources et le travail qui pourraient être consacré à résoudre ces problèmes sont dévoyés à de l'inutile (finance, foutbole, chômage) voire à du nuisible (armement), sans que ni les personnes, ni même vos gouvernements ne puissent rien y changer. On s'est d'ailleurs longtemps demandé, chez nous, ce que c'étaient donc que ces gouvernements, qui, bien qu'ils se mêlent toujours de tout commander, semblent incapables de changer les choses. Chez nous, tout marche toujours très bien sans chef. Et si parfois on en a besoin d'un, alors ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe.

«Mais il y a d'autres raisons à notre réussite, qui ne sont pas d'ordre économiques, mais écologiques, car tu le sais, un des principes fondamentaux de l'économie est qu'elle est une partie de l'écologie, et qu'elle ne peut en aucun cas en transgresser les lois, sous peine de punitions parfois subtiles et difficiles à comprendre, mais toujours imparables et très douloureuses. Il a fallu que Yanathor nous explique cela, car pour nous c'est tellement simple et évident, comme de respirer, que nous n'aurions pas pensé à t'en parler.

«La première règle économico-écologique est que chaque portion de sol d'Aéoliah ne porte pas plus d'habitants qu'elle peut en nourrir. Elle en porte même nettement moins, dix ou cent fois moins. Ainsi chacun peut participer directement à la satisfaction de tous ses propres besoins, les pieds nus sur sa Terre nourricière, dans un cadre paisible, vivant et poétique, au lieu de vivre en l'air, coupé de la nature, comme dans vos incroyables villes. (Là aussi, on se demande quel plaisir vous trouvez à vous entasser ainsi dans une telle promiscuité). De ne pas occuper toute la nature nous laisse aussi la liberté de nous rassembler, de recevoir des visiteurs, etc... Mais la principale raison c'est que nous ne sommes pas seuls sur Aéoliah, il y a tout simplement d'autres espèces, les oiseaux, et la nature vierge elle-même, qui ont tout autant que nous le droit d'exister et de s'exprimer dans des lieux à eux. Et aussi cela permet de conserver de larges zones de silence et de pure Poésie, où l'on peut méditer et communier sans aucune gêne ni interférence!

«Et nous n'avons jamais été contaminés par votre idéologie de l'expansion. Nous pouvons réguler notre population, l'augmenter ou la diminuer en fonction des lieux et des ressources, et vous aussi pouvez en faire autant depuis peu, avec la contraception, même encore imparfaite. C'est une grande chance, réjouissez vous en donc, au lieu de confier la gestion de votre population à toutes sortes de fantasmes politiques, religieux ou sexuels.

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«Seconde règle: pour des raisons spirituelles évidentes, tous les éolis cultivent la terre. Les seules exceptions sont les centres comme Irizdar (il y en a plus d'un million sur toute Aéoliah) mais là aussi chaque centre est soutenu par un réseau de villages voisins. Par exemple à Irizdar, il y a habituellement entre dix et trente mille éolis et éolines, mais guère plus de mille permanents, qui n'y séjournent que la moitié du temps car ils alternent avec la culture ou d'autres travaux manuels dans les villages voisins. Les éolis comme Ozoard et Orzeilla qui ne cultivent presque jamais ne sont que quelques dizaines à Irizdar.

- Les faux-bourdons, en quelque sorte.

- Oui, c'est un peu ça, mais on les traite plus gentiment, tout de même. Tout comme les faux-bourdons de vos abeilles, ils ont un rôle irremplaçable, de ménestrels, de gardiens de la conscience collective, d'enseignants, de focalisateurs des énergies, qu'ils doivent remplir à plein temps, d'où la dispense qu'on leur accorde de grand coeur. Mais des parasites qui se font balayer leur chambre ou laver leur linge par des serviteurs, ça n'existe absolument nulle part sur Aéoliah, ni sur aucune autre planète harmonieuse. Quiconque en serait réduit à une telle déchéance sur Aéoliah mourrait rapidement de vieillesse.

«Pour une école comme Irizdar, il faut bien compter un million d'éolis dans les villages du Bonheur répartis dans les forêts devant les falaises d'Irizdar. Irizdar, ce n'est pas un clan séparé des autres éolis. Irizdar, c'est nous tous. C'est nous quand nous y allons étudier, et c'est aussi nous quand il faut nourrir nos amis qui y vont étudier. Voilà.

«La carence d'une seule de ces deux règles fondamentales peut poser de graves problèmes, et dérégler le subtil équilibre des circuits économiques. Cela peut aboutir à ces sortes de cancers de la société que sont les concentrations de personnes (villes) ou de pouvoir (gouvernements, armées, trusts capitalistes, castes religieuses ou de technocrates...) qui, une fois enclenchés, tendent à grandir indéfiniment et à sécréter une existence de plus en plus éloignée de la Beauté et de l'Harmonie, perdant de plus en plus le contact avec la nature et la vie. Il vous faudra beaucoup de volonté pour guérir de ça, au stade où vous en êtes maintenant.

«La troisième règle économique et écologique fondamentale que nous appliquons sur Aéoliah est celle du retour des oligo-éléments.

- De quoi?

Comme tu le sais, la vie n'est possible que si elle a de l'eau, du Soleil, mais aussi toute une variété d'éléments chimiques rares, appelés oligo-éléments. Les éolis (et les humains) les trouvent dans les plantes, qui les puisent à leur tour dans le sol. Si le sol a épuisé ses oligos, plus de plantes, plus de vie. Tu as vu ça hier, sur les photos de Yanathor, une ancienne base militaire en pleine Amazonie, où le sol est maintenant aussi pelé et stérile qu'au Sahara, malgré les averses quotidiennes et le soleil, malgré la jungle luxuriante tout autour. Vous avez réussi à créer le contraire d'une oasis de vie: une anti-oasis de mort en plein milieu de votre nature la plus riche! C'est malin!

- C'est surtout très surprenant! Pourquoi ne pousse-t-il même plus un brin d'herbe à cet endroit, en pleine jungle équatoriale, et ce depuis des années?

- Parce que ce sol ne contient pas d'oligo-éléments. Disparus, balayés, dissous par les averses qui tombent là tous les jours depuis des millions d'années. Les seuls oligos de la jungle sont dans les plantes elles-mêmes. Les racines ne descendent pas dans les profondeurs de sable stérile, mais remontent vers la couche de feuilles mortes qui sont digérées en quelques jours. C'est un cycle extra-court, sans réserves, et si on l'ouvre, alors c'est la mort de la jungle et le désert. C'est pour cela que toute tentative de soi-disant «mise en valeur agricole» de la jungle est imparablement vouée à l'échec. Le seul fait d'exporter du bois, ou même du caoutchouc, détruit irréversiblement le capital de vie. Bon, c'est là un cas extrême, mais qui pourrait se produire aussi dans vos puissantes terres nourricières d'Europe, d'Amérique du Nord ou de Chine si vous continuez vos méthodes agricoles fantaisistes. Déjà en Europe la qualité des aliments diminue, les terres s'épuisent, la vie microbienne y a presque disparu; certaines terres ne donnent plus de récoltes que bourrées d'engrais, et y faire du bio est de plus en plus difficile.

«Les sols tendent toujours à s'épuiser en oligos, du fait des pluies qui les entraînent vers les océans. De l'autre côté, l'érosion dégage des roches-mères plus profondes qui en contiennent, mais c'est là un processus lent. Heureusement, sur Terre, du fait des tempêtes, vos océans écument, et un peu de cette écume riche en oligos, emportée par les pluies, va fertiliser les terres à nouveau. Chez nous où il n'y a pas de tempêtes, c'est le Souffle de l'Océan qui se charge d'ensemencer les terres en oligos: il a ainsi un rôle vital. Tout pourrait s'équilibrer donc, mais voilà, vous commettez avec le plus total aveuglement des erreurs très graves dont vous ne soupçonnez même pas les effroyables conséquences. Car vous signez votre arrêt de mort en EXPORTANT VOS OLIGO-ELEMENTS!

- Comment cela?

- Mais simplement: Vous ouvrez le cycle naturel, au lieu de restituer les oligo-éléments au sol, vous les envoyez balader ailleurs. Regardez ce que vous faites: vous brûlez ou jetez vos déchets de cuisine, ou vous les mélangez avec du plastique, des métaux, des produits chimiques, etc. Vous rejetez vos excréments dans les rivières (directement ou par ces épouvantables générateurs de basses vibrations que vous appelez fosses, égouts, etc.) Tout va à l'océan, ou dans les décharges empoisonnées, au lieu de revenir à la terre, emportant inexorablement les précieux oligo-éléments et la fertilité de votre agriculture avec! Mettez-vous bien ça dans la tête: à table, un biftèque, c'est dix enfants du tiers-monde qui ne mangent pas. Après la table, un coup de chasse d'eau, c'est dix de vos enfants qui un jour ne mangeront plus! C'est horrible, c'est abominable, et pourtant c'est ce qui vous attend si vous continuez à détruire votre plus précieux capital: la vie de votre sol. Et à cela il n'y a aucun remède.

«Vous frustrez la terre même de vos corps morts, que vous enfermez dans d'atroces boîtes étanches, où ils émettent les plus épouvantables vibrations qui soient! Vous conservez vos pourritures aussi précieusement que votre argent! Ne savez-vous pas que les corps humains et animaux accumulent leur vie durant des quantités d'oligos parfois très importantes, pour être sûrs d'en avoir toujours en réserve? Et que ces oligos-là, tout comme les autres, doivent retourner dans le cycle?

«Quand une âme abandonne son corps, pourquoi s'y attacher? Mettez-vous vos vieilles godasses dans des coffres-forts, dans des expositions où les générations futures viendront les révérer? Non, alors pour les corps, c'est pareil: au compost, ou, si vous préférez le feu, mettez les cendres au jardin, et adieu! Et qu'on n'en parle plus! Et par ici les bons légumes.

«C'est ainsi: que ce soient les corps, les excréments, les épluchures et les déchets agricoles, TOUT doit retourner à la vie générale de la Terre! TOUS les oligos doivent être recyclés! TOUT doit pouvoir fermenter aisément et redevenir un humus sain et fertile! RIEN ne doit être mélangé à d'autres produits: pensez qu'un sac plastique dure des années, qu'une seule saleté de pile au mercure suffit à empoisonner deux tonnes de terre!

«Si vous continuez à dilapider ainsi les ressources de votre planète, bientôt les seules mines qui vous resteront seront vos décharges et vos cimetières. Bèrk Bèrk Bèrk!!»

Brigitte ne se sent pas navrée de se faire enguirlander de la sorte: elle ne sert que d'intermédiaire. Surtout qu'Anthelme n'y met absolument aucune haine, pas le moindre soupçon de mépris. Elle sait que la situation de la Terre est grave. Même si des progrès commencent à pointer timidement à l'horizon, aucun repos évolutif ne peut être accordé aux Terriens. Le vingt et unième siècle sera celui de l'écologie, comme le vingtième aura été celui de la technique. Mais cette vision est encore trop simple, et ce n'est pas pour rien que les premières images de Yanathor présentaient un choix pour le respect de l'esprit au sein même de l'écologie! Einstein disait lui que le vingt et unième siècle serait spirituel ou ne serait pas.

Brigitte se rend compte à quel point la vision officielle du monde est loin de la réalité, et surtout que cette vision officielle n'a absolument aucune prise sur cette réalité.

Et tous ces technocrates ignares qui n'ont que le mot «réalisme» à la bouche...

D'autres séquences de Yanathor sont scientifiques et techniques. Nous pouvons évoquer certaines d'entre elles.

La vie des galaxies, en accéléré. Formidable tourbillon mouvant, palpitant, scintillant d'étoiles géantes éphémères, bouillonnant de nébuleuses flamboyantes! Quels mots terriens peuvent décrire un si bouleversant spectacle que le rut des mondes, flamboyant de lumières et d'éclats! Mais une galaxie n'est pas immobile. Celle d'Aéoliah tourne autour d'une elliptique géante, en compagnie de plusieurs autres spirales, en un ballet cosmique irréel et sauvage. Et elles se rencontrent, se heurtent, se tordent, et leur tourbillon s'exalte; elles éjectent des bras d'étoiles, allument des fournaises où naissent par milliards des mondes et des Espoirs de vie. Trois d'entre elles se sont même englouties dans la géante centrale, allumant à chaque fois la fulgurance rose du quasar et de ses deux puissants jets indigo. Cette inoubliable séquence dura environ vingt minutes pendant lesquelles personne ne pipa mot, subjugué par la formidable vibration des mondes en création...

Non moins pathétique, une autre séquence montre, également en accéléré, l'affrontement des continents, ou plus exactement la poussée titanesque des plaques océaniques d'Aéoliah qui perpétuellement s'enfoncent sous les continents. Ces derniers, sous la terrible poussée qui les enserre de toutes parts, se replient sur eux-mêmes, formant ces immenses cordillères montagneuses qui longent presque toutes les côtes sur Aéoliah. Mais l'érosion perpétuellement rejette des matériaux à la mer, qui, repoussés le long des côtes, reforment de nouvelles chaînes. Une séquence plus rapprochée montre des bancs de roches se pliant, avec un son étrange à mi-chemin entre un sourd gémissement et un âpre grincement, pathétique comme le ahanement d'une lutte. Puis, le pli devenant trop instable, il s'écroule entièrement et parcours plus de quinze kilomètres en cinq minutes réelles.

«Les montagnes qui dansent! Les montagnes qui dansent!» S'exclament joyeusement les éolis, qu'une aussi effroyable catastrophe semble exciter énormément. Leurs chroniques en rapportent de nombreuses, tout à fait normales dans la vie tectonique de la planète; il y en a aussi régulièrement sur Terre, mais personne n'y a encore assisté. Le sens du danger des éolis les prévient bien des siècles avant qu'elles ne se produisent, de même pour les animaux et les arbres, aussi quand les montagnes se mettent à danser, c'est sur des déserts que les titanesques flots de roches mouvantes déferlent. Parfois, dans la phénoménale avalanche, des îlots de roches restent intacts, et on raconte l'histoire d'un groupe d'éolis qui tenta ce terrifiant voyage, plus de trois kilomètres sur la croupe ondulante d'une montagne à la dérive, roulant en tanguant comme un navire, entourés de ténèbres et de foudres, dans le tonnerre géologique que l'on imagine! Cela les fit beaucoup rigoler... Après!

«Mais, Yanathor, comment est-il possible de reconstituer ces scènes du passé? S'enquiert Brigitte.

- Tu le sais. Regarde l'écoulement du temps d'un point de vue relativiste. Dans l'espace temps, il n'y a ni passé ni futur; tous les événements sont visibles en même temps, comme dans un immense paysage. Bien sûr, ce paysage est orienté, comme un fleuve, du passé vers l'avenir, grâce à la loi de cause à effet. Si tu le regardes dans son ensemble, d'un point de vue relativiste, alors tu peut voir par exemple la vie entière d'une personne, existant simultanément, en un seul instant de ta conscience à toi, alors que de son point de vue ordinaire la personne s'y trouve en un point unique qui se déplace au cours du temps. Notre vaisseau n'est connecté à aucun lieu particulier de l'espace, et il n'est non plus connecté à aucune époque particulière. Tu comprends qu'il est facile, dans ces conditions, de regarder le passé. Nous n'avons même pas pris la peine d'enregistrer ces images sur un film, et la lumière qui a impressionné vos rétines a été réellement captée dans l'espace, il y a dix milliards d'années. Nous pourrions aussi bien résoudre tout à fait objectivement n'importe laquelle de vos affaires judiciaires avec un petit coup de scope d'un de nos vaisseaux, et même connaître exactement les pensées et intentions des protagonistes.

- Ah! Mais pourquoi ne le faites-vous pas?

- Eh bien primo, parce que vous ne nous l'avez jamais demandé, secundo parce que les Terriens ont un travail particulier à faire: le passé ne leur est accessible qu'à travers un sens personnel, incontrôlable par les autres personnes: la mémoire individuelle. Ce qui, pour les âmes dévoyées offre la possibilité apparente de mentir, de falsifier les événements. Ce terrible piège dans lequel tant d'entre vous se précipitent sans aucun souci des conséquences, cette épreuve doit être vécue par vous comme un apprentissage de la Sincérité, envers les autres bien sûr, mais aussi et surtout de la Sincérité envers soi-même, qui est d'une importance que bien trop peu d'entre vous soupçonnent.

- La plupart des Terriens sont sincères avec eux-mêmes, tout de même.

- Dans la mesure où ils ont maîtrisé leur psychologie. Si l'intention y est pour la plupart, le résultat n'est réellement présent de manière fiable que chez une petite minorité, ceux qui ont pratiqué sérieusement l'éveil spirituel. Et n'oublie pas une chose. L'Humanité est une grande famille. Actuellement, les âmes que vous aidez à se réaliser avec votre secourisme des âmes, et celles que nous aidons nous mêmes, s'échappent pour la plupart définitivement de la Terre. Mais ce n'est pas une situation normale pour une famille que de lui retirer ses enfants. Un jour viendra pour la Terre une période d'éveil plus rapide, et alors les âmes déjà réalisées feront bien d'y rester et d'en prendre la direction.

- J'aimerais bien voir ça, reprend Brigitte.

- Malheureusement, la probabilité de le voir de ton vivant est encore tristement faible, si les choses continuent comme elles vont. Peut-être, dans un avenir somme toute assez proche, la vision du passé sera t-elle donnée à l'humanité, quand sera résolue l'épreuve dont j'ai parlé, ou plus tôt encore si il s'instaure un gouvernement mondial de sages, conformément au plan.

Il y a bien sur Terre des personnes qui disent avoir des visions extrasensorielles du passé, ou de leurs vies antérieures.

- Oui, cela peut arriver. Mais pour la quasi-totalité des récits qui ont été publiés, leurs auteurs, même si ils étaient réellement capable de capter quelque chose de vrai, seraient bien incapables de le discriminer de tout ce que leur imagination a brodé sur le sujet, à partir de leurs désirs inconscients. Tu n'as qu'à faire, par exemple, une collection de toutes les vies de Jésus racontées à toutes les sauces par une ribambelles de pseudo-voyants de toutes sortes, je te dis que tu en aura vite la nausée.

- Et l'avenir alors?

- Ah! L'avenir! A la différence du passé, qui est une relique immuable, l'avenir est soumis à notre libre arbitre. Théoriquement, avec nos vaisseaux, on pourrait aller le voir en utilisant le même procédé que pour le passé, mais le libre arbitre des êtres conscients fait qu'il n'est pas entièrement déterminé. Ça marche comme pour les états quantiques d'une particule: il y en a en quelque sorte plusieurs superposés, présents simultanément, chacun plus ou moins probable, par exemple une particule subatomique qui serait à la fois à 95 pour 100 un kaon, et 5 pour 100 un méson. Mais lors d'une interaction avec une autre particule, de l'information est échangée et l'un des deux états devient seul réel, avec la probabilité indiquée, sans que l'on puisse prédire lequel. Pour l'avenir, on a similairement plusieurs avenirs possibles, superposés, sauf que ce sont les esprits des êtres conscients qui interagissent sur le monde, par leurs choix de libre-arbitre et leurs actions concrètes, et qui vont faire se réaliser un avenir plutôt qu'un autre.

«On pourrait effectivement voyager dans l'avenir avec des vaisseaux comme le nôtre, mais dans ces conditions cela expose à plusieurs dangers. On pourrait arriver à ces boucles temporelles que vos auteurs de science-fiction ont souvent décrites, et qui sont inadmissibles car des êtres pourraient y rester prisonniers à jamais. Plus subtil, si une personne connaît son avenir, ou plutôt croit le connaître car ce n'est qu'une possibilité, cela va orienter ses choix, alors que sa voie était peut-être ailleurs, dans un autre avenir moins probable mais plus intéressant pour elle. C'est d'ailleurs un procédé de manipulation bien connu sur Terre, pour lequel on n'a même pas besoin de réellement connaître l'avenir.

«Mais le danger le plus effroyable et dont personne ne se doute encore sur Terre, c'est qu'une personne qui arriverait à voyager dans l'avenir, physiquement ou même en astral, et à y échanger la moindre bribe d'information, le figerait d'avance dans une de ses possibilités, ce qui serait une incroyable violation de la liberté fondamentale de toutes les autres personnes concernées, obligées de suivre un destin fixé d'avance, et sur lequel elles n'auraient plus aucune prise! Voilà qui intéresserait nombre de dictateurs, mais qu'ils ne s'y amusent pas, car on ne peut même pas prévoir ce que figer ainsi l'avenir peut produire comme situation dans le présent. Nous avons vu une fois une planète beaucoup plus avancée que la Terre, mais avec encore du mal, où des dictateurs ont utilisé des vaisseaux comme les nôtres, malgré nos mises en garde, pour déjouer un retour à la démocratie en figeant le futur. Ils y ont parfaitement réussi, mais, sans aucun contrôle des conséquences, ils se sont retrouvés dans une situation de citoyens tout à fait quelconques, parmi ceux qui ont le plus souffert de la dictature rétablie. Et il leur a fallu supporter ça pendant les onze mille ans qu'ils avaient programmé, dans le désespoir le plus total, car ils savaient très bien que quoi qu'ils tentent, même le suicide, ils ne pourraient rien y changer! Pire encore, leur évolution est aussi restée bloquée tout ce temps, faute de libre-arbitre, et quand ils l'ont retrouvé, ils n'avaient toujours rien compris et ils ont immédiatement tenté de recommencer la même chose! Mais là nous avons dû les en empêcher car le retard de cette planète commençait à se répercuter sur d'autres.

«Donc explorer l'avenir nous est interdit et c'est aussi bien comme ça. C'est comme quand vous regardez un film: vous n'aimez pas qu'on vous raconte la suite. Tout de même, il nous est parfois donné l'autorisation à nous Gardiens, de sonder l'avenir pour révéler à des êtres qui en ont besoin des informations qui les concernent. La Source de vie elle-même prévient parfois les mortels d'événement imminents, des accidents, ou ce sens du danger qu'ont les éolis. Sur Terre cela arrive tout autant, mais c'est une de ces réalités non acceptées, refoulées, dont on ne soupçonne pas l'importance quotidienne, surtout pas en lisant les comptes-rendus des matches de foutbole dans vos journaux. Et beaucoup d'entre vous regrettent secrètement quelque part de ne pas avoir écouté un jour une voix intérieure, de ne pas avoir tenu compte d'un pressentiment...

«Mais, comme je te l'ai dit tout à l'heure, passé, présent et avenir existent simultanément, au delà du temps, dans cette énergie inimaginable que les chrétiens appellent Dieu, les indiens Grand Esprit, les bouddhistes sagesse, et les éolis Source Universelle de toute Vie. Et qu'est ce qui produit le libre-arbitre dans chacun des êtres vivants? La parcelle de Divinité qui est dans chaque conscience. Dieu seul peut créer, et c'est Lui qui parle en vous quand vous vous exprimez réellement en tant qu'individu selon les magnifiques lois qu'Il a instaurées. Donc, pour l'avenir, comme le dit votre dicton terrien, Dieu seul sait...

«...Ou, si vous préférez, pour connaître l'avenir, il faut être dans la pensée de Dieu.

« ...Etre en communion avec cette énergie universelle qui s'exprime dans le libre arbitre des êtres conscients, et qui par ce biais continue de créer l'univers. C'est là l'unique bonne façon de connaître l'avenir, et qui permet d'accéder, non pas à des probabilités, mais à ce qui est vraiment utile pour la personne concernée, à ce qui est vraiment son chemin, et que l'on peut lui indiquer en toute confiance, sans risque d'attenter à sa liberté ni de perturber son évolution. Sur Terre, vous avez des voyants qui disent voir votre avenir. Beaucoup ne sont que de dangereux escrocs, et parmi ceux qui sont réellement capables de voir quelque chose, certains ne font que capter les probabilités, voire votre opinion personnelle sur votre avenir. Peu d'entre eux sont vraiment capables de vous guider sur votre chemin de vie, et pour cela il faut qu'ils soient eux-mêmes en communion avec la Source Universelle de vie, avec le projet de l'univers, avec ce qu'il y a de plus élevé en nous. En tout cas c'est ce que nous faisons, nous les Gardiens.

«Et pour le présent, donc, un peu plus d'Humilité: chacun de nous ne sommes que des canaux, des récepteurs, uniques certes, mais nous ne sommes vraiment nous mêmes que quand nous exprimons les dons qu'Il nous a donnés, l'énergie qu'Il nous envoie. Tout le reste n'est qu'illusion et agitation.

* * *

Entre deux séquences de projection, Brigitte-Aurora se fond tellement avec les éolis qu'elle se sent vraiment l'une d'eux. Seule sa taille l'en différencie, mais la voilà qui retrouve les mêmes gestes, les mêmes démarches, les mêmes mimiques. Si aucun souvenir ne lui revient, elle éprouve, plus particulièrement avec ses anciens amis, une connivence extrême, une facilité de compréhension mutuelle qui frise la télépathie.

Et ils rient! Et ils s'amusent! Un seul regret: ne pas avoir de travail pour s'amuser davantage, heureusement qu'il y a les séances de Yanathor. Il faut dire qu'ils s'y entraînaient depuis plusieurs mois déjà.

Bien que Brigitte-Aurora ne retrouve pas ses souvenirs, elle se sent vraiment une éoline, parmi ses amis qu'elle vient de retrouver. Toujours avec son Nellio sur son épaule, elle donne un coup de main pour les petits travaux que les éolis ont emmenés. Mais, les trois jours passant insensiblement, elle (et eux) commencent à trouver fade cette vie sans racines. Il leur faut sentir sous leurs pieds nus la chaleur de la terre mère, la caresse de la mousse, plonger leurs mains dans le terreau odorant où s'enfonce voluptueusement la graine, respirer la brise embaumée des sous-bois, entendre des oiseaux qu'ils n'ont jamais vus, rencontrer des inconnus aux étranges préoccupations, voler aussi loin qu'ils en ont envie sous le ciel lumineux, si loin mais il y a toujours un «plus loin» où ils n'iront jamais car l'univers est bien trop vaste pour le visiter dans toute son immensité, dans toute son infinie variété...

La dernière heure arrivant, Yanathor leur propose une petite visite du vaisseau. «Vous ne pourrez pas tout voir, car en fait nous ne matérialisons qu'une petite partie de nos installations. La vie que nous menons réellement vous serait difficilement compréhensible, inaccessible à vos sens. En particulier nous ne pouvons montrer notre «ordinateur» car il est dans l'astral. Dommage pour les Terriens, mais il est un peu tôt pour leur révéler de telles techniques, qui sont pourtant à leur portée. Il faut de la Sagesse, avant de pouvoir utiliser une machine qui possède l'étrange pouvoir de se connecter directement dans le cerveau humain, à distance, d'y lire les pensées et d'y créer des images et des sons aussi intenses que la réalité...»

Ils se rassemblent tous devant la seconde porte, celle qui donne vers l'intérieur du vaisseau. Elle s'ouvre enfin. Mais saisis, ils n'osent avancer. D'ailleurs Yanathor les retient.

Alors que la coupole de leur compartiment leur montre le ciel rieur d'Aéoliah, la vue donne ici dans l'espace. C'est d'une immensité prodigieuse, incommensurable, avec les étoiles de l'univers tout autour, en haut, en bas. Sur des kilomètres, ou des dizaines de kilomètres peut-être, on ne sait car il n'y a aucun repère de distance, s'égrène une merveilleuse harmonie de dômes, de sphères ou d'autres formes arrondies, multicolores, grands comme des dirigeables ou comme des collines, mais ils semblent petits avec l'éloignement. Certains pourraient loger des dizaines de milliers d'habitants. La plupart flottent immobiles, sans liens matériels, seuls ou en groupes harmonisés par leurs couleurs, d'autres orbitent lentement les uns autour des autres. Ils semblent communiquer entre eux par des sortes d'auras lumineuses ou d'influx colorés, immobiles ou palpitants, parfois animés de lents tourbillons... Quelques sphères blanches beaucoup plus volumineuses, alignées en une sorte d'épine dorsale, abritent sans doute des centres vitaux de la Cité des Etoiles.

De cette immensité émane une vibration étrange, subtile, violette, rapide et éthérée, qu'ils ne pourraient soutenir longtemps. Tout autour, à l'extérieur, c'est le vide de l'espace, tout rutilant d'étoiles. Un immense disque bleu ciel luit, parsemé de quelques ovales outremer: «C'est Uhluhlorah. Notre vaisseau est en orbite autour de cette planète, mais c'est bien pour vous faire plaisir qu'on dit qu'il est à un endroit, car, vous le savez bien maintenant, il n'est pas véritablement dans un lieu de l'espace.»

Cette vision disparaît soudain, pour une autre: un immense espace sphérique, blanc et clair, où flottent des points ou des petites boules de lumière colorées. Des effluves éblouissantes comme des éclairs fulgurent rapidement de l'une à l'autre, en une vibration puissante d'activité intense, de pureté, de Force Créatrice.

«Notre temple central. Vous le voyez ici comme en astral, car en fait les vibrations sont si puissantes que les corps physiques en seraient détruits. D'ailleurs ce n'est pas un bâtiment creux, mais un volume plein, comme une petite planète. Nous-mêmes n'y allons qu'en astral. Nous y recevons les énergies spécialement envoyées par la Source de vie, pour en faire notre égrégore opérationnel. C'est un travail très prenant, qui n'est accessible qu'à des êtres ayant pratiqué un entraînement spécial. D'ailleurs même vos sens spirituels ne vous permettraient pas de le comprendre entièrement.»

Avant que les éolis ne se soient mis à commenter quoi que ce soit, cette image laisse à son tour place à une dernière. Mais si belle...

Imaginez-vous plongeant soudain dans le calice d'un de ces volubilis à l'indigo insoutenable... Auranaïa les attendait là, toujours souriante de son sourire énigmatique, indigo sur fond d'étoiles magenta et violettes... Derrière elle s'étend un appartement à la fois intime et irréel... Tout en tentures, en voiles, translucides ou lumineux comme si le Soleil les éclairait par derrière, et tous de ce violet radioactif...

Les éolis et Brigitte-Aurora avancent avec une exquise lenteur, découvrant un monde de rêve, de féerie, une population de pavillons floraux, de pétales opalescents, de feuilles irisées, dans tous les tons du bleu pâle au violet-pourpre fluorescent, harmonieusement disposés, reposants, simples.

«Bienvenue dans le palais de l'Auraliah.» Ainsi les accueille t-elle. Et c'en est bien la pure vibration, féerique, féminine, à un degré de puissance presque insoutenable. Les éolis s'aperçoivent que Boronnée et Lioureline sont chacun sur une de ses épaules.

Emerveillés, ils se promènent parmi les alcôves et les passages, parmi les stalactites de toile immatérielle et les mezzanines en verre teinté. Ils ne sont pas seuls, d'autres Gardiennes et Gardiens Cosmiques sont là, assis ou méditatifs, sans doute pour se recharger de cette bénéfique et si belle ambiance.

Les fleurs pourpres qui ornent certains murs sont-elles vivantes? C'est à se le demander, car elles ondulent doucement, tendent des mains de rêve vers celui qui s'avance, pour le gratifier d'une caresse totalement immatérielle mais ô combien émouvante...

Auranaïa flotte dans cet univers bleu, d'un bouquet d'arums mauves à un fauteuil de nacre purpurine. Elle n'a pas besoin de marcher, Auranaïa. Elle est la fée cosmique, la reine de ce palais de rêve. De rêve il l'est vraiment, car leur pieds ne touchent pas le sol; ils ne font nul bruit, ne rencontrant qu'une souple résistance, immatérielle, où ils ne rebondissent même pas.

Et par dessus tout cela, il règne un parfum... Même les violettes ne peuvent s'y comparer.

Même Yanathor ne dit plus rien, il sourit, s'attendrit sur les éolis qui volettent de-ci de là.

Et que trouvent-ils, dans le palais d'Auranaïa? Des enfants! Ils sont là, dans une petite chambre ovoïde, claire comme en plein soleil, toute tapissée de fleurs, sur un sol de sable mauve pailleté de mica doré, des petits enfants de la Terre, qui jouent ensemble comme tous les enfants de l'univers: un garçon et une fillette de l'Inde, encore tout maigres, une petite sud-américaine de sept ans aux yeux immenses comme si elle retrouvait la vue après des années de ténèbres, un garçon noir et un autre blanc, une jeune arabe, et trois bébés aux yeux éblouis... Sans doute ont-ils été discrètement recueillis par les fées cosmiques, alors qu'ils étaient abandonnés de tous dans des pays de misère ou de guerre, et leur disparition parmi bien d'autres n'aura pas attiré beaucoup d'attention...

Emerveillés, ils contemplent ces petits éolis, pas surpris du tout de voir surgir ces étranges bonhommes-oiseaux. Leurs nurses sourient silencieusement, heureuses de montrer leurs trésors. L'Auraliah, c'est aussi dans le rêve des enfants...

CHAPITRE 21

BODDHISATTVA

(sommaire)

Il a bien fallu plusieurs heures pour se dégager de l'envoûtement du palais d'Auranaïa et de son pathétique orphelinat.

Brigitte-Aurora est toute chargée d'éolis, sur ses épaules, ses avant-bras, ses hanches, sa tête. Elle a même Nellio entre les deux seins, où il semble particulièrement bien.

Elle contemple les images de l'extérieur, d'Aéoliah, à travers le dôme. Ces dernières se rapprochent du présent, puisqu'on y voit les éolis rencontrer les Gardiens, s'entraîner au vol spatial, puis rassembler les fruits pour le grand voyage.

Ces trois jours merveilleux, inoubliables, incroyablement intenses, lui semblent en avoir duré quinze. Elle a à peine dormi, et se sent dans une forme incroyable, un Bonheur parfait, très énergétique. Pourtant une petite pointe de nostalgie vient la chatouiller quand elle voit les éolis se rassembler pour le départ, pour venir la chercher. Puis le dôme redevient bleu comme un ciel.

«Voilà, il te faut prendre ta décision, maintenant» murmure Yanathor derrière elle.

«C'est merveilleux, Yana, je suis tout à fait certaine d'avoir retrouvé des amis, même si je ne me souviens toujours pas d'eux. Je te dirais que même si on ne m'avais pas dit qui était Nellio, j'en serais quand même amoureuse, car...

- Oooh, OOOh!» Fait la foule éoline, et instantanément Brigitte-Aurora rougit et bredouille.

«Eoline! Eoline!» Reprennent-ils en coeur, à la vue de ces charmants symptômes d'appartenance à leur race.

- Il... Il est... tellement gentil...»

Quand Aurora peut reprendre la parole, c'est pour demander:

«Mais, Yanathor, il y a quelque chose qui me chagrine... C'est... La mission?

- Ah! La mission? Mais, petite Aurora, tu l'as accomplie, ta mission!

- Comment? Mais...

- Eh bien oui, ta mission, c'était de servir de résonateur pour toutes ces images que nous t'avons montrées, pour toutes ces merveilleuses visions d'Aéoliah, pour ces tendres retrouvailles avec un monde de lumière... Et nous avons retransmis ton émoi aux archétypes, à l'inconscient collectif de l'humanité, pour qu'elle l'enregistre... Tous ces bonhommes dont tu ressentais la présence derrière toi, c'était ça. Toutes les visualisations qu'on a faites sur les choix philosophiques, c'est pour que ton action aie prise sur l'ensemble de la vie des Terriens. Grâce à cette aide, les Terriens seront un peu moins voyou dès aujourd'hui, et les enfants à naître désormais auront cela en germe dans leur âme... Il faut dire que, à quelques détails près, tu t'es fort bien débrouillée, surtout sans savoir ce que tu faisais réellement. Bravo, Aurora. Je crois que l'humanité te dois une fière chandelle, même si ton nom ne figurera jamais dans leurs livres d'histoire.

- Ah! C'était cela! Mais je... Je ne savais pas...

- Si, tu savais. Ton âme savait. Tu l'as acceptée quand tu était une petite fille, mais ta mémoire corporelle ne l'a pas enregistré, car cela s'est passé dans l'astral. C'était mieux que tu n'en sois pas consciente, pour la mission. Tu étais beaucoup plus naturelle. C'est pour cela que je ne te t'avais rien dit.

- Je me suis rappelée, il y a peu de temps, avoir eu des débuts de voyage astral étant enfant...

- Pas seulement des débuts.

- Mais alors, ma mission d'aider la terre, je l'ai choisie consciemment, tout de même, quand j'étais chez Mère Grand?

- Traduction consciente du désir de ton âme, qui avait déjà choisi depuis longtemps. Mais ton mental n'avait pas toutes les données. Il a fait un bon choix, sans toutefois découvrir l'objectif exact.

- Ah!

- Si tu le désires, Aurora, il nous faut maintenant envisager ton retour sur Aéoliah.

- Mais comment? Je suis bien trop grande!

- Eh bien justement, nous pouvons arranger cela. Viens. Les éolis vont nous attendre ici et nous regarder sur l'écran, en temps réel cette fois.»

Yanathor, accompagné d'Ellebon, emmène Aurora dans la petite pièce d'accueil, puis vers le sas par où Brigitte est rentrée. Ellebon porte ce récipient transparent, en forme de miche de pain, qui attendait parmi les autres instruments, à côté de la chambre d'Aurora.

«N'oublie pas que tu as un scaphandre, même s'il est si discret que tu ne t'aperçois même pas de sa présence. Mais grâce à lui tu peut te balader dans le vide cosmique.

- Dans l'espace?

- Oui. Attention.»

La porte extérieure, de couleur bise, s'ouvre soudain, sans autre précaution, laissant s'échapper l'air du sas avec un gros soupir. Sensation étrange, grisante: rien ne semble s'interposer entre sa peau fragile et le terrible vide de l'espace. Elle glisse sa main nue devant l'immensité du Cosmos étoilé, devant les étoiles, dont absolument rien ne la sépare... Incroyable!

«Ah! La planète de mes rêves!»

Effectivement, La petite planète de glace sombre s'encadre soudain dans l'ouverture et se rapproche rapidement. Aurora, le coeur battant à tout rompre, reconnaît parfaitement la disposition des cratères et les réseaux de rainures parallèles. Aurait-elle jamais pensé la voir ainsi de ses yeux?

«Comment cela, de tes rêves?

- Oui, j'ai souvent rêvé de cette planète. C'était... Un message de votre part?

- Non, pas du tout.

- Ma grand-mère l'a capté aussi, elle m'en a même fait un tableau, qui est dans ma chambre juste à côté de ta porte!

- Ah ça! Fait Yanathor, très sincèrement surpris, nous ne t'avons pourtant rien envoyé! Et surtout pas à elle! Et tu as rêvé de... Mais, vous autres les Terriens, vous êtes fascinants! Ecoute, je vais demander à être muté chez vous, maintenant! Vous irez loin, quand le mal ne sera plus en vous!»

Pendant ce temps, le vaisseau s'est rapproché de la petite lune. Fascinée, Brigitte contemple enfin de ses yeux cette énigme qui l'avait tant intriguée. Comme prévu, une plaine irrégulière se déroule en dessous, avec l'étoile jaune, le coeur, passablement poussiéreux, car personne n'a balayé ici depuis deux milliards d'années. (Et, bof, ça se voit) A la pointe du coeur, ils trouvent la pyramide, telle que dans ses rêves, tout y est, jusqu'aux coins écornés. Quand enfin ils se posent, il ne manque que l'émouvant petit robot, mais elle ne le verra pas. Sans doute s'en est-il retourné sous l'un des monticules de glace, pour une nouvelle attente de quelques centaines de millions d'années...

«Voilà, nous allons sortir. La porte est au ras du sol, regarde, je pose le pied dehors. Il n'y a pas d'air, il fait moins deux cents degrés, et la radioactivité nous tuerait en moins d'une heure, mais tu ne ressentiras rien de tout cela car tu es parfaitement protégée.»

Quelle étrange sensation, pour Brigitte, de marcher ainsi sur le sol poudreux d'une planète aussi hostile, aussi inhumaine, simplement vêtue d'une tunique en coton! Au-dessus d'elle, dans le ciel le plus totalement noir qu'elle ai jamais pu voir, fourmillent les étoiles éolines, avec un Soleil qui n'a l'air que d'un gros réverbère, et surtout le fascinant globe bleu et lisse d'Uhluhlorah, énorme en comparaison de notre Lune!

Comme Brigitte-Aurora se retourne, pour voir le vaisseau d'où ils sortent, elle constate que la porte qu'ils ont empruntée appartient à une soucoupe d'environ dix mètres de diamètre, qui est censée contenir, du moins selon ses conceptions de la géométrie, le dôme des éolis, (cent mètres) le temple (un kilomètre) plus tout le reste de l'immense cité des étoiles. (cinquante kilomètres?) et sans doute encore beaucoup d'autres choses.

Ils escaladent la rampe de glace que le robot a édifiée. Cette glace a la consistance de gravier ou de poussière, car à cette température, elle ne durcit jamais en névé, ne se colle pas et les déblais s'écoulent comme du sable de dune. Ici, par cette température incroyablement basse, la glace c'est de la roche. Une roche légère et tendre comme du sucre.

Juste devant eux bâille maintenant le noir de la porte. Brigitte-Aurora n'aurait pas osée s'y hasarder seule, sans savoir: Quel étrange danger pourrait bien receler cette galerie mystérieuse sur ce monde inconnu et définitivement hostile à toute forme de vie?

La radioactivité (Ils sont dans les ceintures de Van Allen d'Uhluhlorah) a rongé la glace des murs, laissant clairement apparaître les strates successives de la construction, un peu comme sur de vieilles pierres autrefois lisses. Ça et là des traces de réparation attestent d'un entretien peu fréquent mais régulier.

Comme ils s'engagent dans la galerie, une lueur les précède et les suit, et les voici marchant sans un bruit dans un tube de glace bleutée qui se perd devant comme derrière dans une obscurité vaguement inquiétante. Il descend assez raide, avec des marches d'escalier, en s'incurvant de côté. Sans doute s'enfonce t-il en spirale dans les entrailles de glace de la planète, assez profond car ils marchent ainsi pendant plus d'une heure. Heureusement la gravité bien plus faible que sur la Terre économise tout effort. Brigitte-Aurora se demande bien pourquoi ils n'ont pas ouvert la porte juste au but souterrain.

«Pour la surprise!» Répond Yanathor, qui décidément capte la moindre de ses pensées. Elle se sent gênée, à l'idée qu'il ait pu capter certaines divagations, mais il est tellement discret qu'elle ne lui en veut pas. Comment ne pas ressentir la plus totale confiance en un être si simple et si bon que Yanathor?

Enfin une lueur verte annonce le but. Une lueur... Et aussi une émotion... L'oasis après le désert, la soif désaltérée, une merveilleuse vibration de vie, de Paix, de fraîcheur...

Ils débouchent enfin dans la mystérieuse hypogée où palpitent toujours les instruments de transmutation de la vie, en une éternelle danse de joie et de tendresse émeraude. Une incroyable et délicieuse énergie frappe de plein fouet Brigitte-Aurora, abasourdie.

Elle contemple les alambics rayonnants, émerveillée et intriguée à la fois. A quoi servent donc ces fils, ces tubes, ces antennes? Ces fioles et ces cucurbites? Surtout, quelle puissante et apaisante vibration, fraîche comme une source de menthe et chaleureuse comme une prairie au Soleil!

Ellebon s'active, manipule des commandes. D'étranges sons, des vibrations inconnues parcourent Brigitte-Aurora. Que fait donc Ellebon? Penché, il s'engage à mi-corps dans une ouverture. Il en retire...

«MAIS... MAIS... QUI EST-CE? Dieu qu'elle est belle! Vous n'allez pas me dire... Que c'est... OH! C'EST PAS POSSIBLE!

- Mais si, mais si, petite Aurora. C'est ton corps d'éoline, si mignon, si joli, que tu avait toi-même façonné selon tes désirs et ta vibration, lors de la gestation, puis de ta naissance sur Aéoliah. Nous avons dû le garder ici, pour que tu puisses le retrouver à la fin de tes mésaventures terriennes. Nous pouvons te réintégrer maintenant, si tu le désires, et tu redeviendras tout à fait une éoline sur ta planète Aéoliah.»

Là, je crois, amis lecteurs, que Brigitte-Aurora a dû défaillir un peu. C'est un corps terrien, pas prévu pour contenir tant d'émotion. Aussi ils doivent lui rééxpliquer quand elle revient à elle.

«Alors vous me dites que c'est... moi. Et que je pourrai vivre avec Nellio et tous les autres...

- Oui, si tu le veux.

- Oooh! C'est...

- Mais non, mais non.»

Ellebon referme les couvercles, et dépose son délicat fardeau dans le panier transparent. Etrange panier, puisque même en le retournant complètement, son contenu reste droit, à l'abri de tout choc. Il a son propre champ de pesanteur interne.

Lentement ils remontent le long couloir, laissant là les étranges et merveilleuses machines, sans même les arrêter: elles ne consomment pas d'énergie, ne s'usent pas. Yanathor fait juste remarquer qu'ils maintiennent la pyramide en état, car de semblables pépins se sont déjà produits plusieurs fois. C'est bien-là le seul malheur qui pouvait frapper des éolis: se faire piéger en tentant d'aider des êtres dans le mal, ailleurs que sur leur planète paradisiaque...

Brigitte-Aurora est dans une demi-rêverie. Son retour sur Aéoliah lui paraissait comme une éventualité à voir, un avenir hypothétique. Mais voilà que ce merveilleux corps endormi lui tend les bras. Il est si beau!

Une silhouette fine comme elle en rêvait, de fins cheveux bruns, un visage harmonieux et simple... Juste un regret, qu'elle ait de si petits seins.

«Ah, fait Yanathor. Un souvenir de Gunniverre. Ne t'inquiète pas, tout peut s'arranger: le corps éoli se renouvelle et se modifie à la longue si tel est le désir de son possesseur. Tout comme le corps terrien, d'ailleurs.

- Ah! Euh...

- Ne rougis pas comme cela!

- Oh!

- Tu as de la chance d'être encore dans un corps terrien, car une éoline amoureuse qui rougit, c'est pas seulement les joues! Et pour elle c'est chaud comme du feu! Au moment des déclarations d'amour, qué calor! Aïaïaïaiiiille!

- Hum, Qu'est-ce que je vais prendre! Mais qui était Gunniverre?

- Bof, une de tes vies antérieures sur la Terre, où tu t'étais déjà farci le Frédérique, en soudard ripailleur. Pas beau. Tu ne t'en souviens pas non plus, mais tu n'y perds rien. Les seuls bons points, tu les a gardés et retrouvés dans cette vie, celui là entre autres.

- Attend, je rougis.

- Non, pas sur commande. Une éoline ne peut pas contrôler son rougissement. Eh. Ce que tu as gardé de Gunniverre, c'est une faculté d'analyser toi-même ce qui se passe dans ta tête, qui n'est pas si courante actuellement sur la Terre. Au Moyen Age, c'était tellement rare, que, en développant cette qualité, tu avais déjà contribué substantiellement à l'apparition d'un peu de celle-ci chez les peuplades d'Europe.

- Décidément!

- Eh si. Mais là encore ton nom de l'époque est totalement oublié.

- Mais, Yanathor, comment... Je n'arrive pas à imaginer... Comment changer de corps?

- Ah, simple. On met les deux corps dans la tendre machine qui se trouve là-haut, dans ta cabine, tu t'endors dans un et tu te réveilles dans l'autre.

- Simple, en effet. Mais comment...

- Chuuut! Confidentiel Paix. Nous ne devons rien révéler de cela aux Terriens. Vous avez bien des confidentiel défense, non? Ou plutôt confidentiel guerre. Nous on a instauré le confidentiel Paix. Le Pugwash cosmique, en sorte. La divulgation de certaines technologies sur les planètes où sévit le mal est formellement interdite. Sinon, imagine la pagaille: un dictateur ou un riche, au lieu de mourir de vieillesse, prendrait un jeune corps volé à quelque pauvre diable, pour pouvoir continuer à faire l'idiot sans évoluer. Vous êtes d'ailleurs déjà un peu dans cette voie, avec vos histoires de prêts d'utérus, de dons d'organes, qui dans certains pays prennent déjà la forme de vols d'organes organisés par l'état.

- Mais... Mon ancien corps, alors, que va t-il devenir?

- Il y a plusieurs solutions. On peut mettre fin à son existence, d'une manière extraordinaire, très science-fictionnesque, par exemple au coeur d'une étoile, volatilisé en une nanoseconde. Comme ta grand-mère l'a écrit, on ne retrouverait même pas ton corps. On peut aussi le déposer sur la Terre, de façon à ce qu'on le retrouve, mais sans que rien n'indique pourquoi tu l'aurais quitté: mort inexplicable. C'est assez souvent comme cela que l'on nous demande de procéder. Il y a la variante «histoire d'ovni» dans le genre de tes traces s'arrêtant net en plein champ, comme si tu t'étais envolée. Plus intéressant, nous pouvons aussi le donner à une autre âme de bonne volonté, qui profiterait ainsi de tout ce que tu as réalisé en toi et aussi de Peyreblanque, de tes ressources et de ta maison, pour aider l'humanité. Personne ne s'apercevrait de rien. Seuls tes amis yogis de Peyreblanque s'en douteraient, car ils sauraient voir que l'âme n'est plus la même. Il ne manque pas de candidats très valables pour ce genre de choses, qui se sont déjà faites. Ça serait une bonne action de ta part. Eventuellement il te faudrait rester un peu, le temps qu'il s'habitue, car il n'est pas facile de prendre le contrôle d'un corps adulte que l'on ne connaît pas.

- Hum. A voir.

- Tu es bien accrochée à Aéoliah, maintenant.

- Pour sûr. Mais n'oublie pas que j'avais des activités passionnantes en cours: les peintures, Peyreblanque...

- Et ce n'est pas fini, à Peyreblanque. Ils peuvent encore faire beaucoup de Bien. Surtout après 1995.

- Mais tout de même, il y a quelque chose qui me chagrine...

- Quoi donc? Fait Yanathor, infiniment attentif.

- Je trouve que... ton plan n'est pas parfait.»

A sa grande surprise, Yanathor l'être supérieur prend un air humble, un peu contrit: «Nous le savons bien. Il n'y a jamais moyen de faire un plan parfait, quand on travaille pour les Terriens. On ne sait jamais comment il sera déjoué, et plus de la moitié des fois ça échoue lamentablement. Nous ne pouvons aller contre votre libre-arbitre, même lorsqu'il en est fait mauvais usage... Alors le plan qui te concerne, il n'est pas parfait non plus, pour plusieurs raisons. Laquelle as-tu repérée?»

Brigitte hésite un peu pour répondre. Oh, pas à cause de Yanathor: c'est justement ce qui fait le charme inégalable de cet humain de l'espace, c'est de n'inspirer nulle crainte, même pas celle de cette terrible «gentille moquerie» qui fait tant de ravages sur Terre. Au contraire on ressent avec lui la plus totale confiance, celle d'un ami idéal à qui on peut tout dire, tout confier, en toute franchise. Mine de rien une subtile complicité s'est nouée entre les deux créatures apparemment si différentes...

«Eh bien, mon départ de la Terre ne risque t-il pas d'être interprété comme une sorte de fuite?

- Il le sera sûrement par certains.

- Tu le sais, il y a des idéalistes sur Terre, et c'est une bonne chose, mais pour beaucoup, encore peu aguerris, la tentation est forte des rêves ou des faux espoirs... Qui les rendent inefficaces et inutiles pour l'humanité. Moi-même j'en suis passée par là.

- Et c'est ce qui t'a fait le plus souffrir dans cette vie.

- J'aimerais éviter cela aux autres...

- Difficile. Mais tu peut y contribuer. Que proposes-tu?

- Eh bien je...» Aurora hésite, et pendant un moment tous trois marchent silencieusement dans l'étroite galerie. Elle se replie sur elle-même, et ne sent même plus la bienveillante écoute de Yanathor. Puis, comme on prend une courageuse décision:

«Ecoute, Yana, ne pourrais je pas... Continuer ma vie terrienne, et le Service que j'avais en cours, au moins quelques années, et ne revenir sur Aéoliah... que, mettons, à la fin normale de cette vie, ou seulement si les choses tournent trop mal sur la Terre pour que je puisse aider efficacement?...»

Un long silence lui répond à nouveau. Puis:

«Ecoute, Aurora, il sera fait selon ton désir. Tu es parfaitement libre de retourner sur Aéoliah, et, pour ne rien laisser perdre, de confier ton corps et toutes tes réalisations terriennes à une autre âme qui continuerait ton travail. Mais tu peut aussi faire comme tu as dit, rester sur Terre quelques années de plus, pour terminer ton Service comme tu l'avais décidé. C'est ton Karma-Yoga. Si telle est ta décision, je te tire mon chapeau: tu es très courageuse.

- J'ai tant souffert des faux espoirs! Puisse cet effort contribuer à donner meilleure assise aux idéalistes qui me suivront! Qu'ils sachent éviter les miroirs aux alouettes, les séducteurs, les sectes! Quand, tôt ou tard, ils s'aperçoivent que les beaux parleurs à qui ils ont fait confiance les trompent, qu'ils ne connaissent plus cette tristesse atroce de perdre ainsi leur raison de vivre! Qu'ils sachent accepter, qu'ils sachent se relever et continuer sur le chemin qu'ils avaient choisi, et surtout qu'ils sachent garder Espoir, rester du côté du Bien, GARDER LEUR IDEAL!

- Il contribuera certainement à cela. Nous avons bien fait de te laisser branchée aux archétypes. Nous avons déjà fait un excellent boulot, grâce à toi. Il faut que tu en rajoutes encore. Et je dois te dire... Quel courage! Je n'en connais pas beaucoup, même parmi nous les Gardiens Cosmiques, qui oseraient en faire autant! Etre devant la porte grande ouverte du Paradis, et reculer en pensant encore à ses frères! Au lieu de te sauver en cachette de la Terre, tu partiras en l'éclaboussant de ta lumière! Qui osera maintenant te traiter d'«utopiste», de «naïve»? Tu gagnes énormément, en puissance, en profondeur d'âme, en consistance de vie! TU EXISTES bien plus ainsi! Et avec toi tous les aspirants à un monde idéal qui te suivront!

- Je... Ecoute, ça me paraît... naturel.» Brigitte n'a pas à démontrer sa sincérité, puisque Yanathor la comprend directement.

«C'est fantastique. Les qualités des éolines plus celles des Terriennes. Oh, Brigitte, quelles merveilles les Terriens pourront-ils accomplir, dès qu'ils seront libérés du mal! Ça vaut vraiment le coup de vous aider!»

Les voilà près de la sortie.

«C'est vraiment ta décision, Aurora?

- Oui. Plus j'y pense, plus ça me paraît nécessaire. Bien que je regrette, aussi... Pauvre Nellio...

- Les éolis ne souffrent pas comme nous.

- Tout de même, il me voyait à portée, presque déjà dans ses bras...

- Il ne sera jamais trop tard, de toute façon. Tu pourras changer d'avis quand tu voudras, même une fois rentrée sur Terre. Si vraiment tu décides cela, en ton âme et conscience, que ce ne soit pas qu'un coup de cafard passager, alors il te suffira de t'endormir en y pensant fermement, et nous ferons le nécessaire: le lendemain tu t'éveilleras en éoline, dans ce si joli petit corps, juste au côté de Nellio, même si il se trouvait en vadrouille dans quelque forêt éoline. Et tu rougiras... De toute façon ce corps terrien n'était pas prévu pour vivre longtemps, surtout avec tous les cadavres d'animaux cuits que tu as avalés étant enfant. Ça t'économisera bien dix ans. Et puis si tu venais à être handicapée, ou emprisonnée politique, ou d'autres misères, hop, on débranche. Sois rassurée, tu mourras vite!

- ...

- Ellebon va redescendre ton corps d'éoline dans le coeur de glace de cet astre.

- Que vais-je dire aux éolis?

- Rien: ils ont tout entendu, n'oublie pas. Ils connaissent déjà ta décision.

- J'ai peur qu'ils ne me fassent changer d'avis. Je le regretterais terriblement, une fois parmi eux.

- Tu vas voir.»

Silencieusement, ils franchissent le sas, traversent la pièce bleue. A peine Brigitte-Aurora paraît-elle à la porte du compartiment éoli que Nellio vient se poser sur son épaule:

«Ta décision est difficile pour moi, mais elle est belle, et c'est ta décision, aussi je l'approuve car je t'aime!»

Et il rentre à nouveau dans son mutisme, en évitant cette fois de la sonder du regard, pour ne pas risquer d'entamer sa détermination. Pour la dernière fois, il vient se nicher dans son cou.

Elora, sa mère éoline, s'approche: «Tu es bien une éoline, tu en as le courage! Nous approuvons ta décision, même si elle retarde notre réunion! Le Bonheur dont nous nous privons, en rapportera bien plus aux Terriens que tu contribueras à sauver du mal!»

Artapon, son père éoli, vient l'embrasser: «Va! Quand tu reviendras parmi nous, ta lumière sera bien plus forte!»

Elnadjine, les joues humides, se pose un instant sur son épaule: «Bon, ça retarde un peu nos projets, mais tu ne perds rien pour attendre! De toute façon on pourra maintenant communiquer grâce au secourisme des âmes!»

Anthelme la suit: «Eh, Elnadjine t'avais déjà préparé des chaussettes. Elle est as des chaussettes, qu'elle confectionne si amoureusement. Il paraît même qu'elle y mêle parfois un de ses cheveux magiques. Bon, tu ne viens pas encore tout de suite. Ça ne fait rien, on fera sans toi cette belle maison dont on a parlé, pour nous six. Ça sera la grande surprise. Sûrement que tu feras du bon boulot sur la Terre. Avec un tel Amour, capable de se donner ainsi, ça ne peut qu'amener d'excellents résultats.»

Puis: «Elnadjine elle te fera des chaussettes format terrienne toutes en cheveux!

- Aaah oooh nooon!»

Sélinao, avec son inséparable Sélina, se glisse vers ses oreilles: «Coucou, petite éoline dans un corps de la Terre. On t'attendais depuis douze siècles, alors un peu plus, un peu moins, ce n'est pas grave. C'est même très Bien, quelques années à aider ne seront rien à côté de douze siècles à subir. Nous t'aimons.»

Adénankar passe, et murmure: «Petite graine de Jardinière des âmes!» Ce qui dans sa bouche peut en dire long!

Milarêva est elle restée à l'écart, comme souvent dans les foules. Mais son émouvant regard par dessus son épaule est un doux baume au coeur de Brigitte-Aurora, qui instantanément balaie le moindre doute et multiplie par dix sa détermination. Elle est assurée, lors des moments de regret ou de tristesse, de toujours ressentir près d'elle cette douce présence blanche et apaisante, au si pur parfum d'âme...

«Hé, j'aurais bonne mine de me dégonfler maintenant!

- Ah ah! Nous t'aimerions tout autant! Mais plus tôt!»

Quand ces congratulations sont finies, Yanathor interpelle: «Amis éolis, amie Aurora, avant de fondre, viens vers moi et dit au revoir à tes amis. Nous remettrons ce soir la pyramide, à côté de l'endroit où vous vouliez bâtir une maison. Mais ce ne sera pas pour Nellio habiter: Elle servira de sas. Egalement, Aurora, nous te demandons de peindre une autre porte sur le mur de ta chambre de Peyreblanque, que nous pourrions mettre en relation avec le sas de la pyramide ou avec notre vaisseau cosmique. Si certains événements se produisent comme prévu, il pourrait être de la plus grande utilité de laisser venir des éolis sur votre planète, physiquement. Nous vous préviendrons discrètement, de part et d'autres, eux par Adénankar, toi dans tes rêves, ou par Milarêva. Quoi que tu fasses maintenant, de toute façon ta place au Paradis est assurée, après t'être ainsi donné il n'est plus possible que tu retombes dans le mal. Si ton Bonheur est retardé de quelques années, il n'en sera que magnifié. Qu'es-ce que tu rougiras, petite mignonne...»..

CHAPITRE 22

EPILOGUE

(sommaire)

Le frère de Brigitte.

Elle est retournée le voir de temps en temps, et même il est venu, des fois, dans sa maisonnette. Robert garde un moral de fer, malgré son avenir tragiquement court. Il semble même aller de mieux en mieux, d'apathique et égocentrique le voilà qui s'intéresse à tout, fait du kayak, de l'astronomie d'amateur, s'abonne à des revues comme «Geo» et ne rate pas une sortie cinéma à «Connaissance du Monde».

Selon le conseil posthume de la Mère Grand, Brigitte lui a parlé, de l'Esprit, de l'écologie, des Lois Universelles du Bonheur. Elle a trouvé en lui une oreille complaisante, un interlocuteur aux questions pertinentes. Mais est-il vraiment convaincu? Comment le savoir? Il a assimilé les enseignements de Brigitte et même en a étudié de sa propre initiative. Mais avec quelle étrange distorsion... Brigitte a réalisé son absence quasi complète de sens moral, de Sensibilité à autrui. Il a comblé cette grave lacune par un étrange échafaudage intellectuel, dont certains lecteurs ont parfois entendu parler: l'histoire de l'égoïste qui s'aperçoit que le Bonheur vient des relations avec les autres, et qui, dans le but d'obtenir ces relations, se montre bon et altruisme... par égoïsme. Et le Frère de Brigitte s'est ainsi mis à pratiquer les plus belles Vertus: Gentillesse, Prévenance, Serviabilité... avec en arrière plan un étrange cynisme. Et bien entendu, il s'est jeté sur cette affreuse mode crado-fachiste de l'époque, vêtement noirs, cheveux hérissés et musiques suicidogènes, la mode sida comme l'appelle Brigitte.

Globalement, Robert a progressé, mais tel un oignon, il lui faudra encore rejeter une autre ancienne peau avant d'être vraiment lui-même. «Dans dix ans» dit-il, comme si il connaissait son programme de vie par avance. Ah! Mystérieux personnage!

* * * .

Arnaud et Gunniverre

Là aussi, Brigitte a failli rencontrer ces deux-là, à la faculté, dans le même amphi, pendant les grèves. (Sous d'autres noms, bien sûr) Sans doute même leur a t-elle parlé, mais ils ne l'ont jamais accompagnée dans la boîte à manger des étudiants, étant déjà écolos et bios depuis belle lurette.

Mais j'en vois qui ne suivent pas: Gunniverre n'était-elle pas Aurora? Donc Brigitte? Oui, mais si l'âme de Gunniverre était bien Aurora, pour cette raison même elle n'avait aucun avenir possible avec Arnaud. C'est qu'une âme débutante, émue du sort de Gunniverre, avait endossé ses souvenirs, était rentrée dans son histoire, dans son film. Ce n'est pas une chose normale, mais il est procédé ainsi dans certains cas particuliers, quand cela s'avère bénéfique. Ainsi cette âme débutante en avait tiré un net profit, héritant des beaux sentiments, puissants et purs, de l'ex-châtelaine. Même au siècle de l'astronautique, elle était bien plus Gunniverre qu'Aurora elle-même ne l'avais jamais été.

Même physiquement, elle lui ressemble: petite taille, formes légères mais bien rondes, cheveux intensément noirs, même parfum léger sur sa peau lisse et blanche, comme légèrement translucide. Elle a fait enrager tous les marchands de produits de beauté de la ville, en leur demandant une crème solaire qui empêche de bronzer, pour garder son teint de damoiselle qui lui va à ravir. Oh, qu'ils étaient pas contents! Il ne faut jamais demander à un commerçant quelque chose que «les gens ne demandent pas»! Comme si cela ne suffisait pas, elle a récidivé quelque temps plus tard en exigeant cette fois des produits sans fréon, ce qui à l'époque équivalait à demander si la Terre tourne en pleine inquisition. Ah les modes...

Quant à Arnaud, ses bonnes incarnations en Inde ne lui ont pas rapporté ce qu'il en escomptait: Il faut dire qu'il y avait quelque peu... fainéanté. «Eh, je ferai ce travail dans une prochaine vie, en attendant je m'amuse bien» avait-il pensé comme d'ailleurs beaucoup d'autres hindous. Mais voilà, la prochaine vie était là, maintenant, et il n'avait plus de temps à perdre.

Heureusement il s'y était cette fois mis sérieusement. De l'Inde il a rapporté l'alimentation végétarienne, qu'il sut faire comprendre à ses parents dès l'âge de douze ans, et qu'il offrit à Gunniverre en la retrouvant, à quinze ans. Quelle merveille, de découvrir l'Amour si jeune, avec la tendre complicité de leurs parents, qui surent voir tout de suite qu'ils étaient faits l'un pour l'autre! Gunniverre est de nos jours une jeune fille à la fois calme et enjouée, qui connaît ses traditions et la Nature, sans pour autant idéaliser le passé (Elle l'a connu...) Arnaud joue très bien de la guitare, du tempura et même un peu de sitar, et le voilà, étudiant aussi fantasque et primesautier que précis dans son travail, qui prépare une licence ès sciences et vise le Centre National de la Recherche Scientifique ou le Centre National d'Etudes Spatiales.

De la graine de vrai savant...

Peut-être caresse t-il quelque secret espoir d'un jour s'arracher à l'attraction terrestre dans une apothéose de flammes et de tonnerres...

Comme autrefois l'amour bref et pathétique de Gunniverre et Arnaud, pour chaste qu'il fut, n'en avait pas moins marqué au fer rouge leurs deux corps subtils, il était normal que ce couple se retrouve et fasse finalement, huit siècles plus tard, un beau Bonheur sans taches... Qui rejaillira sur les autres humains, sous forme de belles créations pour un monde meilleur.

$ $ $

Frédérique et Martine.

Ces deux-là sont définitivement perdus, penserez-vous. Eh bien non, l'Univers ne les a pas abandonnés à leur triste sort. Il a le temps, l'univers. Seulement quoi d'autre que de terribles épreuves pouvaient entamer une telle carapace d'orgueil? Il se trouva une âme compatissante pour provoquer rapidement l'épreuve cruelle mais nécessaire. «La souffrance fait évoluer» répétait Frédérique à qui voulait l'entendre, et là, comme tous ceux qui jouent au maître, il prêchait essentiellement pour lui-même; ce qu'il prétendait apprendre aux autres était précisément ce dont lui avait le plus besoin.

Fiers qu'ils étaient, de leur mignon petit bébé. «Un enfant de lumière» «Un petit ange» répétaient à l'envi tous les adeptes de leur groupe. Un petit ange, ce devait effectivement en être un, pour avoir accepté une aussi ingrate mission. Il faut dire que Frédérique, comme autrefois le baron, avait fondu devant cette candeur des débuts de la vie. C'était là le défaut de sa carapace d'orgueil, en quelque sorte. Une brèche par où un peu de Pureté et de Bonté pouvait entrer en lui. Et elle y entra: Sans doute pour la première fois dans son histoire, cette âme aimait, se régalait de bons sentiments. Une alchimie similaire devait s'être produite aussi chez Martine, qui, devant son enfant, pour la première fois souriait sans calcul. Elle en éprouva une délicieuse surprise... Bien sûr son terrible orgueil ne le lui laissait pas admettre, elle disait qu'elle «ressentait des énergies», mais c'était bien la toute première forme d'Amour, l'Amour maternel, qui s'éveillait en elle.

Il ne faut pas penser qu'ils étaient guéris du mal pour autant. On ne remonte pas si facilement du plus terrible gouffre qui soit, et surtout pas sans effort, surtout pas sans combattre impitoyablement toutes les illusions qu'on s'est soi-même créées pour s'y enfermer (C'est cela, le karma). Mais le Bien avait réussi une tête de pont, grâce au minois si innocent du bébé-ange.

Martine, qui avait un peu le don de voyance, était inquiète ce matin-là. Elle avait encore fait ce rêve incompréhensible: Son enfant chéri n'était pas à elle, mais à Brigitte, et elle devait le lui rendre. On imagine avec quel affreux déchirement... En voyant Frédérique monter en voiture avec le bébé, elle ressentit une indéfinissable angoisse... Mais comment le lui dire? Il l'aurait de toute façon envoyée promener. Elle qui avait sciemment brisé plusieurs familles avec des fausses voyances, se retrouva ce matin-là la langue paralysée, incapable d'ouvrir la bouche pour en dire une vraie...

Comme souvent chez les grands têtus, dès qu'on tentait d'expliquer quelque chose à Frédérique, même si c'était dans son intérêt, il en prenait systématiquement le contre-pied. Ainsi Cheryl, son ancienne compagne dont Brigitte avait trouvé les photos, le suppliait de ne point conduire trop vite en voiture. Elle était restée traumatisée d'un terrible accident où, adolescente, elle avait perdu ses parents. Frédérique avait répliqué, comme habituellement chez les faux maîtres, en échafaudant toute une pseudo-théorie sur le risque et la nécessité d'affronter ses peurs, et il l'appliquait en roulant bien trop vite sur ces étroites routes de montagne, extrapolant l'aspect de la chaussée bien au-delà de ce qu'il lui était réellement possible de voir. «Les arbres ne traversent jamais la route» rétorquait-il à ceux qui osaient lui signaler son imprudence. Or justement ce matin-là un acacia traversa la route, brisé net sous le poids d'un lierre envahissant. Et, roulant comme à son accoutumée bien plus vite que ne lui permettait la visibilité, Frédérique ne le découvrit que bien trop tard.

$ Quand il revint à lui, après le terrible choc, il se retrouva éjecté à côté de sa voiture d'où montait en se tordant horriblement une épaisse colonne de fumée noire. «Le bébé! Dans la voiture!» Il eut beau se brûler frénétiquement les mains aux tôles déchiquetées, dans la fumée pestilentielle, il n'y avait plus rien à faire. L'ange était reparti. Frédérique pouvait hurler à l'injustice et accuser l'univers, il se retrouva seul face à son immense souffrance, à son regret infini...

$ Trop pour lui, rien par rapport à tout ce qu'il avait fait subir aux autres.

$ C'est encore groggy et sanguinolent qu'il revint chez lui annoncer la terrible nouvelle à Martine...

Aujourd'hui, si vous passez par là, vous trouverez peut-être encore les stages «pleins de super-vibrations». Mais les animateurs y sont un peu moins arrogants qu'au début, un petit peu plus attentifs aux souffrances des autres... Et un peu plus prudents au volant. Surtout, depuis que la souffrance les a fait évoluer, ils s'abstiennent de répéter ce méchant aphorisme à tout bout de champ.

Martine et Frédérique sont maintenant arrivés à un âge au-delà duquel il devient de plus en plus difficile de choisir le Bien, d'étudier et d'appliquer eux-mêmes ce qu'ils prétendent enseigner aux autres.

Pour la première fois peut-être, ces âmes avaient souffert pour quelqu'un d'autre, et non plus sur elles-mêmes. Une portion de leur forteresse de cynisme s'est effondrée, et peut-être que par la brèche si dramatiquement ouverte, un peu de lumière parvient à réchauffer leurs âmes encore prisonnières dans leurs cachots. Oh, allez, elles y mettrons le temps, à s'éveiller, sans doute leur faudra t-il plusieurs vies, sans doute auront-ils encore souvent l'occasion de se pavaner sous les yeux de leurs adorateurs. Mais, s'il est impossible d'entamer la citadelle d'orgueil de l'extérieur, elle est telle une coque de noix qui cédera inéluctablement sous l'humble poussée de l'âme qui germe à l'intérieur.

Ne jetons pas la première pierre à ces deux.

________ Peut-être était-ce nous, il y a bien longtemps.

Quant au petit ange, qui n'a pas hésité à supporter cette mort affreuse pour aider Frédérique et Martine à connaître le prix de la vie, qui était-il? Certains ont dit que c'était l'ange gardien de Frédérique, qui tenta cette manoeuvre désespérée. D'autres ont supposé que c'était une de ses victimes suicidée, venue l'aider à se désembourber du mal. J'ai même entendu chuchoter qu'il n'était autre que... Oh! Lui! Ce n'est pas possible! Mais allez savoir... Rappelez-vous, il disparaissait souvent les derniers temps, sans jamais dire pourquoi. Non, jamais le petit ange ne dira son véritable nom. Cet émouvant sacrifice d'Amour restera pour toujours humble et anonyme.

* * *

Brigitte-Aurora et Peyreblanque

Comme convenu, Brigitte, une fois rentrée sur la Terre, ne se souvient plus que d'une petite partie des trois merveilleux jours qu'elle a vécu avec ses amis éolis. Mais elle en garde un puissant sentiment de Vérité qu'aucune vicissitude terrestre ne saura jamais entamer: Elle est une éoline, et son âme soeur l'attend là bas sur leur lointaine planète. C'est littéralement gravé dans son cerveau. Avec cette rassurante certitude de, quoi qu'il arrive, même la mort, d'être automatiquement ramenée au bon port. Elle se souvient aussi parfaitement pourquoi elle a décidé, de son plein gré, de rester encore un peu sur la Terre.

En retournant dans le sas qui la ramenait chez elle, Yanathor lui avait dit adieu. «Ta mission est terminée désormais, et nous devons à nouveau nous plier à notre loi de discrétion. Il ne nous reste plus qu'à surveiller ton retour sur Aéoliah, dans quelques années, mais nous devrons le faire sans nous manifester». Qu'il était donc déchirant cet adieu d'un être tel que Yanathor! Elle n'en était pas sûre, mais sa voix lui avait semblé trembler en disant cela. Il détourna son visage... Se pourrait-il que même le Maître Cosmique ne puisse retenir ses larmes en quittant sa protégée? Emouvants Gardiens Cosmiques, demi-dieux si puissants, si parfaits, et si proches de l'humain à la fois!

Rappelons nous que les Gardiens Cosmiques auraient pu, tout comme les éolis, ignorer chagrin et souffrance, mais qu'ils ont préféré connaître toute l'étendue des sentiments humains, et en particulier la divine Compassion pour les victimes du mal, afin de mieux les comprendre et les défendre...

Il n'y eut pas de voyage de retour. Brigitte avait simplement ouvert la porte du sas, puis avait regagné sa chambre par la fenêtre, comme elle en était sortie. Elle avait retrouvé son lit tout tiède, quelques minutes à peine s'y étant écoulées quand elle vivait trois jours dans le vaisseau.

Le matin en se réveillant, elle pensa, l'espace d'un instant, avoir rêvé tout cela. On sait parfois comme les rêves sont longs et complexes! Mais son sentiment de vérité ne la trompait pas. Elle se rappelait s'être rappelé de tout ce qu'elle avait vécu, mais, comme parfois dans les rêves certains pans se dérobaient à son souvenir. Seuls restaient les passages de ses retrouvailles avec les éolis, les merveilleuses visions d'Aéoliah et de l'espace, et par dessus tout un puissant sentiment de certitude et de Bonheur accompli... Quelques indices furtifs levaient le doute, comme une petite coupure à son doigt qui s'était totalement cicatrisée, et quelques autres détails, les cageots de fruits exotiques qu'elle découvrit dans sa cuisine par exemple, cageots tout à fait ordinaires qu'elle aurait pu avoir acheté à l'épicerie, mais voilà elle était certaine de ne pas en avoir acheté.

Certitude pour elle, mais absence totale de preuve pour les autres, comme d'habitude... C'est bien ce que l'on appelle être élusif.

Brigitte eut bien sûr quelques moments d'âpre regret, d'avoir loupé une si belle occasion. Mais en même temps, elle ressentait une Sérénité plus puissante que tout ce qu'elle avait connu, une plus grande force, une nouvelle santé, un équilibre définitif. Elle ne s'y attendait pas, pourtant le don pour les autres l'avait comblée elle-même en premier...

Quand Gérard la retrouva, il eut l'air surpris.

«Mais, tu as bronzé, ma parole! Par ce temps! Et d'où sors-tu donc tous ces fruits?»

Comme elle ne répondait pas, il fit:

«Ce regard... Tu as encore vu... »

Elle sentit qu'elle devait parler à Gérard et à ses amis de Peyreblanque. Elle lui raconta tout ce que sa mémoire avait bien voulu retenir. Yanathor lui avait expliqué en quoi avait consisté sa mission, et le succès qui l'avait couronnée, mais de cela seule subsistait la jubilation d'avoir réussi.

Le voyage fut donc consacré à son histoire, que Gérard écouta sans piper mot, l'air à peine surpris, sans quitter la route des yeux, en conducteur attentif. Elle l'observa. Malgré l'incroyable de son récit, il sembla y ajouter foi sans la moindre hésitation, et en éprouver tout son poids d'émotion. Il finit par conclure: «Je me doutais que cette histoire aboutirait à quelque chose de grandiose. Mais tout s'est passé dans le plus total anonymat. Ce matin, comme d'habitude, les journaux ne parlent que de foutbole, de guéguerre, de rien. Je dois te dire, Brigitte, que moi, à la porte du Paradis, je ne crois pas que j'aurais été capable de prendre une décision comme la tienne... J'y serais allé, basta, tant pis pour les autres. Tu es une sacrée femme...»

Gérard ne posa pas de questions, pas davantage étonné. Les années de méditation, de culture du jardin des âmes, d'observation de soi, avaient petit à petit transformé cet ex-étudiant coléreux et prétentieux en un personnage fort et serein, menant sa voiture, comme sa vie, d'une main sûre et calme, tandis qu'ils commençaient à serpenter dans la sinueuse vallée qui mène à Peyreblanque. Et loin de culminer, ces spectaculaires métamorphoses allaient en s'accélérant...

Brigitte-Aurora a peint sur les murs les petites portes demandées par Yanathor, en se demandant si elles serviraient effectivement un jour. A quelles étranges aventures? Les éolis débarquant à Peyreblanque, quelle fascinante perspective...

Peyreblanque a dû trouver un nouvel équilibre. Et puis Gérard en avait tellement marre de cette image qu'on leur collait sur le dos, de ces lamentables pseudo-communautés crasseuses et pleines de problèmes qui ont tant fait pour discréditer et saboter le mouvement communautaire.

Marc a rencontré par hasard son ancien patron, qui lui avoua qu'il n'avait jamais pu lui trouver un véritable remplaçant. Quelques semaines plus tard, Marc reprenait son emploi, une semaine sur deux, avec un petit studio tranquille déniché juste au bon moment. Il reprenait aussi son ancienne association de yoga qui elle non plus ne s'était jamais vraiment remise de son départ. A chaque semaine libre, il redescend à Peyreblanque, et de temps à autres le groupe entier organise un week-end au mas, sans compter bien sûr les stages d'été qui continuent. De par sa nouvelle situation, pleine de contacts, Marc rencontre beaucoup de gens qui lui expliquent leurs problèmes, psychologiques, affectifs, spirituels. Et il leur parle, les aide, leur indique des exercices, des régimes. Yolande, elle, peint moins souvent mais avec l'argent que rapporte maintenant Marc, elle pense pouvoir imprimer des reproductions de ses tableaux, pour que tout le monde en profite.

Gérard, si il avait vu quelques mois plus tôt Marc retourner en ville, aurait fulminé. Mais il voyait aussi la relative désaffection des stages de Peyreblanque, qui les menaçait de misère matérielle, ou au moins d'inutilité. Comment faire autrement, alors que tous les grands discours anti-argent ou anti-capitalisme n'avaient finalement pas même accouché d'un embryon d'économie d'Entraide? Quant aux stages, ce n'était pas un problème de publicité ou de qualité: il devait y avoir une raison plus profonde. Une certaine mode était passée. Malgré un net progrès, la recherche spirituelle authentique restait ce qu'elle avait toujours été: rare.

Alors il prit la chose autrement: «Nous avons voulu cultiver un petit jardin en dehors de l'ancienne société que nous jugions trop pourrie. Mais le petit jardin n'a pas prospéré, car nous ne sommes pas encore assez forts pour cela. Alors les quelques graines que nous avons pu récolter dans notre petit jardin d'idéal, nous allons maintenant les semer directos dans l'ancienne société. Et un jour, ce sera toute la Terre qui sera un jardin.»

Il monta son coup avec Brigitte. Cette dernière oublia ainsi la tristesse de son retour sur la Terre, et retrouva dans le Service sa saine joie de vivre. Elle avait suffisamment d'argent de côté ou à venir pour ce qu'ils avaient décidé, sans compter la participation du groupe écolo local.

«Disons, expliqua Gérard, qu'avec les gens du groupement écolo, vous êtes un groupe de personnes intéressées par du maraîchage et des fruits bios. Vous rassemblez le pognon, le capital comme ils disent, vous achetez le matériel, vous vous engagez à acheter la production où à l'écouler ailleurs si il y en a trop pour vous. Moi, je suis le gérant de la SCOP de maraîchage. Vous créez mon emploi, je vous rend un service. C'est tout à fait compréhensible avec les vieux concepts pourris de l'économie de marché, mais au lieu que ce soit un patron qui fasse tartir tout le monde en voulant imposer son produit, ou une banque qui fait n'importe quoi, ce sont les gens, les consommateurs qui se rassemblent pour satisfaire leurs besoins réels.

- Ah! C'est un cercle d'activité, alors!

- Ah non, tu me disais qu'on ne peut parler de cercle d'activité que si tout est donné gratuitement, le travail comme son résultat. Si c'était un cercle d'activité, il serait vraiment récupéré à l'extrême par le système du salariat et du commerce. Un carré d'activité, plutôt. Non. Sans aller jusque là, ce que mon système apporte par rapport à une entreprise classique, c'est que ce sont les consommateurs, les gens ordinaires qui prennent en charge la satisfactions de leurs besoins, de la façon dont ils l'entendent, par exemple en bio, en écolo. Pour cela ce sont eux les propriétaires de l'entreprise, au lieu d'une banque ou d'un patron. Ce sont eux qui décident de la production. Les ouvriers, de leur côté, sont maîtres de leurs conditions de travail, avec la garantie d'un débouché minimum assuré. En cela effectivement il ressemble à un cercle d'activité.

- On est quand même loin des lois cosmiques!

- C'est l'application des lois cosmiques à l'intérieur du système emploi-pognon-commerce-paperasses. Bon, bien sûr, en les trempant comme ça dans cette merde, elles perdent presque toute leur force, leur Vérité, mais le peu qui en reste peut quand même être beaucoup plus puissant que le grand capital lui même...

«Je préfère faire comme ça, avec un contrat légal et tout le bataclan, plutôt que de faire normalement, de la main à la main. Si on était tous parfaitement réalisés, on pourrait. Mais vois-tu, dans ce monde où tout peut cacher l'illusion, je ne sais pas... Et si je déviais, moi? Si un jour je ratais une marche du sentier, comme tant d'autres, et restait planté dans quelque voie de garage? Si cela se produisait, chacun récupère ses billes, et reprend de son côté. Et si les autres ne jouent pas le jeu, je peut toujours continuer comme entreprise classique.

- Ce n'est pas très optimiste! Normalement, il faudrait se faire confiance et compter sur la Divine Providence...

- Tu as parfaitement raison. D'ailleurs ce n'est, si nous le voulons, que des paperasses, un contrat fictif, une forme juridique pour les messieurs, sans importance entre nous tant que nous sommes en harmonie ensemble. Le seul ennui, c'est que le Frédérique aussi il parlait de faire confiance dans la Providence! Tu as vu ce que ça a donné! Je le croyais pourtant bien plus réalisé que moi... Mais enfin, pour me faire dévier du sentier maintenant, il faudrait tout de même employer les grands moyens!»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Gérard mène les négociations tambour battant, rassemble des sociétaires intéressés, (qui à eux tous n'apportèrent guère plus que Brigitte seule, mais passons) et tout est prêt pour la première saison.

Il n'a pas pu résister à l'envie de se choisir un bon gros tracteur, avec un arceau de sécurité, et, le jour même de la livraison, il se plante sur la tête un immense chapeau de paille sorti d'on ne sais où, et il s'en va voluptueusement défoncer les vieilles terres de Peyreblanque, où aucun soc n'était plus passé depuis la guerre. Il manie son engin avec dextérité, couvrant même le moteur de son chant, comme si il n'avait fait que ça de toute sa vie, arrachant les souches, écrasant ces ronciers qui l'avaient nargué pendant toutes ces années de misère.

Yolande et Anita, elles, courent devant le tracteur pour repérer les gîtes de hases ou les nids d'oiseaux et permettre à leurs occupants de prendre le large. Les enfants admirent leur père depuis le bord de la route, a moins qu'on ne les voie, radieux, faire un petit bout de chemin assis à côté de lui sur l'engin grondant et trépidant.

Un matin, à potron minet, comme Gérard va au garage, on l'entend pousser un grand cri. Brigitte se précipite, pour voir... «Mais qui a fait ça?» Brigitte ne peut s'empêcher de pouffer, pendant qu'Hélène et Simone rient franchement: pendant la nuit, elles ont repeint le tracteur en mauve! Gérard fait mine de les battre, puis rit à son tour de grand coeur: «C'est vrai qu'il était bariolé cet engin, rouge et vert vif, quelle vibration désagréable. Il est bien mieux comme ça. Il ne reste plus qu'à trafiquer le pot d'échappement pour qu'il ne fasse pas tant de boucan, et on aura presque un tracteur de l'ère nouvelle.»

Deux semaines et trois carrelets plus tard, les principaux champs près de la route étaient labourés, prêts à être ensemencés, en engrais vert pour commencer. Il aurait en effet été hasardeux d'attendre une vraie récolte de cette terre truffée de racines de ronces ou de chiendent. Gérard épandit du fumier, des poudres de roche pour les oligo-éléments, et plus de quarante tonnes de calcaire, pour corriger l'acidité. Il ne faut pas croire que cultiver bio consiste uniquement à mettre du fumier: Ça coûte cher, de nos jours! Il faut pour cela des exploitations d'animaux... Et question nitrates dans les sources, ce n'est guère mieux que la chimie. L'engrais vert est une bien meilleure affaire, surtout que certaines variétés étouffent le chiendent. Gérard sema selon les endroits de la vesce, du trèfle vert ou incarnat, du sarrasin, ce dernier renouvelant ainsi l'usage traditionnel de ces champs, et enfin de la luzerne, et d'autres légumineuses qui enrichissent la terre en azote. Tout cela promettait de faire un beau patchwork multicolore, surtout que Gérard travaille en lignes courbes et non pas droites.

Plutôt que de seulement rajouter des éléments au sol, selon la traditionnelle démarche matérialiste, la démarche moderne de l'agriculture biologique cherche plutôt à en restaurer la vitalité, la fécondité. Il s'agit de rééquilibrer, d'harmoniser, et surtout de vitaliser, pour permettre au foisonnement de la vie souterraine d'accomplir les merveilleuses transmutations dont elle a le secret. Un tel sol vivant peut, bien mieux que le sable stérile des champs classiques, se fournir lui-même de ce dont il a besoin et produire longtemps, beaucoup, tant qu'on l'entretient, tant qu'on ne le dévalise pas...

Les champs de Peyreblanque occupent, comme souvent, le plat alluvial au fond de la vallée, et le mas avait naturellement poussé à la rencontre de la surface cultivable et de la source, juste au-dessus des roches claires qui avaient servi de carrière: ainsi les murs et le paysage s'harmonisent parfaitement. Plus haut sur les pentes s'étendaient les pâturages pour les vaches, aujourd'hui presque tous reconquis par une vigoureuse forêt de hêtres. Même la route moderne s'était insérée dans cet arrangement millénaire, entre le mas et les champs, à la place de l'ancien sentier muletier. Seuls les poteaux EDF déparent. Mais comme disait Gérard à son arrivée: «Le jour où on aura l'électricité solaire, leurs poteaux, ils pourront les tailler en pointe et se les mettre... »

La remise en culture de Peyreblanque suscita un intérêt certain au village. Des anciens travailleurs agricoles du mas, des voisins, le maire et même des chasseurs vinrent voir, dire bonjour, commenter. Les derniers se firent également plus discrets, moins envahisseurs. Enfin deux ou trois, pas tous malheureusement.

«Ça m'rappelle autrefois, ça fait plaisir! Je m'rappelle, là aussi, c'était cultivé, du blé noir comme on disait, et là haut c'était les vaches qu'on y mettait. Là ou vous avez mis la chaudière il y avait aussi les boeufs, deux paires, vous vous rendez compte, c'était un grand mas!

- Les promoteurs, au moins, ils pourront plus vous emmerder.

- Maintenant, au moins, vous existez, on voit ce que vous faites. Le yoga, c'est pour l'esprit, c'est bien, mais il fallait que ça s'relie à quelque chose de la terre, affirma sagement un vieux paysan qui ne s'était pourtant jamais relié aux choses de l'esprit.

- Ah, et Madame Brigitte, comme ça elle peut rester au pays, au moins.

- Monsieur Gérard, ça vous va bien on croirait vraiment que vous êtes du métier! Comme quoi les études ça mène à tout. Ha ha ha!

- Et avec le bout que Madame Brigitte veut racheter aux Belges, et joindre à la société, vous aurez assez de surface pour vous mettre officiellement réserve d'oiseaux. Ma foi, chacun son truc, et ça vaut mieux pour les jeunes d'protéger la nature que non pas d'faire les mariolles en moto.»

La suite, amis lecteurs? Cette histoire a l'air quelque peu inachevée... C'est que nous voici rendus au moment présent où j'achève d'écrire ce livre, en Février 1990. Brigitte travaille à Peyreblanque, au maraîchage, découvre la taille des arbres, les espèces de fruits ou de légumes un peu oubliées mais si bonnes. Une vie discrète, sans aventures ni éclats, juste un peu plus de nostalgie des étoiles, comme doivent sans doute l'éprouver aussi ses lointains compagnons éolis, qu'elle rejoindra infailliblement, un jour...

Brigitte est maintenant libre. Que par nos choix et nos actions le monde tourne trop mal, et nous n'entendrons simplement plus jamais parler de Brigitte. Elle sera pour nous comme un beau rêve, inachevé et impalpable. Nous ne saurons même pas qu'elle est redevenue Aurora et qu'elle coule à nouveau un Bonheur paisible dans son doux jardin d'Aéoliah, avec son compagnon Nellio et tous ses amis. Son seul regret serait que nous ne goûtions pas un tel Bonheur nous aussi. Que nous nous ouvrions à plus de Sagesse, et Brigitte, et beaucoup d'autres, est prête à partager encore un temps notre grise vie pour qu'elle devienne plus lumineuse.

Mais n'attendons pas trop: Personne ne peut l'obliger à rester. La présence sur la Terre d'un être libéré est une faveur qu'il nous accorde. Il a tant d'autres choses plus passionnantes à vivre ailleurs, dans l'univers normal! Et si cet être de lumière part, comme bien d'autres, c'est fort probablement pour toujours. Profitons-en tant qu'elle est là. Dans quelques années sans doute de nouveaux événements (Politiques? Ou spirituels?) viendront donner une dimension nouvelle à des lieux discrets comme Peyreblanque. Le Don de Brigitte à nous humanité laisse mûrir quelques merveilleux fruits. Attendons la suite...