LES JARDINS D'AEOLIAH
Roman par Richard Trigaux
PRESENTATION DU ROMAN (retour) .
Le but de ce roman est de donner au lecteur l'envie de partager le bonheur des personnages, et l'envie d'oeuvrer pour que ce bonheur soit un jour partagés par les autres humains sur la Terre.
A cette fin le roman décrit une vision d'une société idéale, afin d'en partager l'ambiance, la poésie, l'harmonie, la Paix, et de montrer comment cela peut fonctionner dans la réalité. Ceci nécessite bien sûr de présenter et d'illustrer un certain nombre d'idées sociales, économiques ou philosophiques, mais surtout de ressentir les vibrations et l'aspiration qui les sous-tendent. Ceci passe bien mieux dans une belle histoire que dans un exposé purement analytique.
Les idées et désirs ainsi générés pourront ensuite être appliquées dans notre vie personnelle ou dans la société. (Cette action dans la société est plus développée dans le second roman «Naufragée Cosmique»)
Le monde des éolis est lumineux et simple, paisible et joyeux, poétique et drôle, plein des mille plaisirs de la nature et de la vie. Il a une signification profonde de par l'émouvante destinée spirituelle des éolis. Il diffère par certains points de celui de la Terre (absence de technologie, longue vie, éolis ailés...) mais les lois profondes qui le régissent sont les mêmes que pour le nôtre. En cela il nous est parfaitement possible de l'imiter, et nous en tirerions un immense bénéfice. Ce qui ne nous empêcherait nullement de conserver le trésor de richesses culturelles originales que nous avons déjà su créer sur notre propre monde.
Ce roman peut donc inspirer un changement de vie personnelle ou une action sociale, mais aussi, au delà de notre mort, le désir de renaître dans un tel monde paradisiaque, ou encore le désir d'acquérir une élévation spirituelle suffisante pour à notre tour aider nos frères humains à sortir de leurs conditionnements limitatifs et accéder au bonheur authentique et stable auquel tout le monde a droit.
Le plan du roman classique (mise en place du mystère, développement, chute) a été volontairement abandonné pour une suite de scènes variées susceptible d'inspirer une large variété de gens, dans une trame qui, comme la vie, est une suite de situations s'enchaînant sans fin.
L'auteur ne pourra assumer l'ensemble des initiatives inspirées par le roman pour en concrétiser la vision. Ceci représente un vaste travail qui de toute façon s'insère dans tout ce qui va déjà dans le sens d'un monde meilleur. Toutefois je suis ouvert aux propositions qui pourraient correspondre avec des projets personnels. Egalement je souhaite être informé de toute activité directement inspirée du roman ou du monde des éolis, ou de toute inspiration ou réussite, qu'elle soit personnelle ou collective.
COPYRIGHT (retour)
Il est possible de télécharger gratuitement ces textes et illustrations et d'en imprimer un exemplaire sur papier dans le cas d'un usage personnel, familial ou de personnes vivant ensemble en communauté au sens strict. (Ménages à plusieurs familles, monastères.)
Copyright Richard Trigaux 1998. Dépôt légal Mai 1998
L'intégralité des textes et des illustrations, le vocabulaire et les noms propres du roman sont déposés légalement et propriété de l'auteur Richard Trigaux ou de ses ayants droits. Toutefois, malgré la similitude, il ne faut pas confondre le nom de planète Aéoliah avec le nom propre Aeoliah qui appartient au compositeur et peintre Californien.
Pour tout autre usage collectif ou public demander l'autorisation de l'auteur Richard Trigaux. Même si cette autorisation est formellement accordée, elle ne pourra être effectivement accordée que si cet usage est bienveillant et en relation avec les bases philosophiques de l'oeuvre. Tout usage commercial ou onéreux sans l'autorisation de l'auteur ou de ses ayant droit est interdit et passible de poursuites judiciaires. Concernant les courtes citations à des fins d'exemple ou d'illustration, ainsi que le pastiche, la caricature et l'allusion, leur utilisation à des fins malveillantes, ou en désaccord avec les principes philosophiques de l'oeuvre, ou en désaccord avec les valeurs morales généralement reconnues ou avec les droits de l'homme, sont susceptibles d'être poursuivies en justice.
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Sauf preuve du contraire l'auteur revendique la paternité des idées originales (philosophiques, épistémologiques ou logiques, métaphysiques, biologiques ou physiques) contenues dans le roman, et leur antériorité depuis 1990.
SOMMAIRE (return)
Dernière mise à jour 1 Octobre 1999
CHAPITRE 1
* PRELUDE *
(sommaire)
Musique: Elixir, «Procession on the horizon» Révérence à toute forme de vie, passionnément. Ou Klaus Shultze, «Timewind» .
Uhluhlorah, la planète des glaces. Sur une petite lune qui n'a même pas de nom, se dresse un étrange monument. Vu d'ici, le soleil de ce système ne luit guère plus que notre pleine Lune, si loin et si froid que sa pâle lumière ne dégèle même pas le méthane. Dans le ciel noir d'encre, parmi les étoiles étrangement fixes, Uhluhlorah flotte immobile, vaste globe lisse d'un beau bleu céruléum tacheté d'outremer, toujours au dessus de la même colline grise figée dans une pathétique éternité. Rien n'a bougé ici depuis deux milliards d'années: le paysage est usé, tout en pentes douces, en arrondis, parsemé de cratères de toutes tailles, gris et émoussés, sauf quelques-uns qui arborent une auréole ou des rayons d'un blanc jaunâtre. Le sol ressemble à celui d'un névé, légèrement granuleux, avec des blocs ici ou là. Vu de près il révèle une beauté étrange en un lieu si reculé: Perles scintillant au lointain Soleil, étoiles irisées ou reflet bleu d'Uhluhlorah. La roche, ici, c'est de la glace, qui, à cette température, semble une quelconque pierre crayeuse, parsemée de minuscules gouttes luisantes dues aux micrométéorites.
Aucune vie possible sur ce monde mort, immobile, sans air, exposé au froid inimaginable de l'espace. Le sol même du satellite sans nom est figé pour l'éternité. Les seuls mouvements sont la répétition immuable des jours tous identiques, au même rythme que les quartiers d'Uhluhlorah, planète géante des limbes de ce grand système solaire. Et pourtant, en plein coeur de cette immensité à jamais interdite aux vivants, se dresse, énigmatique comme un Sphinx, le monument. Du ciel on distingue, avec un peu d'attention, une immense étoile jaune à quatre branches, courant sur plus de dix kilomètres de plaine, et toute écornée de cratères. Elle est là depuis si longtemps que son teint est maintenant plombé. Au centre s'étend une aire rougeâtre, en forme de coeur. Le monument proprement dit est une petite pyramide, juste à la pointe du coeur, jaunâtre, émoussée. Elle semble très ancienne aussi, autant que le glacial paysage. Rien a priori n'indique le sens de cette insolite présence en plein cosmos.
Au pied de la pyramide, des traces de chenillettes, des déblais semblent tout frais. Ou presque: vu la lenteur de l'érosion, ces travaux pourraient dater de millions d'années. Sur le flanc de la pyramide, une ouverture ronde a été scellée de glace claire. Tout ici est fait de la seule roche disponible: la glace, qui n'y fond jamais. Avec le temps la poussière du cosmos la fait tourner au gris. Les mystérieux bâtisseurs se sont servi de ce matériau, comme s'ils ne tenaient pas à en amener d'étrangers.
L'ouverture scellée donne sur une galerie qui s'enfonce raide, en spirale, vers les entrailles de la lune sans nom. Profondément enfouie dans la glace, bien à l'abri des rayonnements cosmiques, exactement sous l'apex de la pyramide, nous attend une crypte. Elle est en forme de petit pain rond, d'une dizaine de mètres environ de diamètre. Là nous attend un étrange spectacle... Pourrait-on appeler cela une machine? Pourtant cela a été pensé, conçu et bâti dans quelque mystérieuse intention. C'est d'une beauté émouvante, tout en sphères et ellipsoïdes imbriqués, d'un vert lumineux et profond comme un vitrail; le long des murs s'en tiennent d'autres, plus petits, reliés entre eux par des tubes, des vaisseaux, des trompes ou d'infimes fils d'argent. Quelques-uns s'avancent dans d'étroites galeries, s'enfonçant encore davantage vers d'autres installations inconnues, vers le coeur mystérieux de la petite planète. Tout semble fait d'or vert, d'émeraude translucide ou de végétation tendre, illuminé de l'intérieur comme un gemme. Les formes, loin du rationalisme de nos produits industriels, ressemblent plutôt à des organes vivants, des cellules, à quelque improbable orchestre de cuivres surréaliste ou encore à ces curieux alambics anciens des moines distillateurs de fleurs. Pas de mécanisme ni d'énergie électrique comme dans nos créations terrestres; tout est sans mouvement, sans finalité apparente. Et pourtant l'hypogée toute entière irradie une phosphorescence à la fois immobile et passionnément palpitante, d'un vert ineffable, profondeurs d'un océan merveilleux, émeraude impossible, fraîcheur d'un printemps indicible, oxygène infiniment bienfaisant et pur... Ah, si nous pouvions nous trouver dans cette crypte, nous serions bouleversés au plus profond de notre être par l'intensité vivifiante de cette étrange radiation, de cette puissante et bienfaisante vibration! Oui, c'est cela: Ces assemblages incompréhensibles vibrent, vivent, c'est bien une machinerie, mais encore inconcevable pour nous terriens: elle oeuvre avec les énergies de la vie, elle les attire amoureusement, les capte, les concentre, et, frémissante, les transmute à Dieu sait quelle fin! Ce qui en émane est plus que de la lumière: c'est de la vie, concentrée, sereine, rafraîchissante, purificatrice. C'est un appareillage bienveillant, conçu non par des techniciens, mais par des amoureux, par des poètes!
A quelle fin et par qui a t-il été installé ici, sur ce monde désolé et infiniment glacial? Même si la lumière de la crypte oscille entre la fraîcheur délicieusement vivifiante de la source sous les feuilles et la chaleur intensément colorée des vitraux, le thermomètre, lui, marque implacablement et immuablement moins deux-cent-trente-deux degrés dans la crypte totalement vide d'air. Un fin givre de méthane en témoigne sur les murs pâles. Beau, mais totalement inhabitable!
L'intérieur du bulbe central est une succession d'ovoïdes et de tores imbriqués défiant les Moëbius et autres Klein, vibrant de couleurs pastel variées, tissés de fils ténus, de tubules. D'infimes organes recèlent une complexité dépassant de fort loin notre technologie. Au coeur du bulbe, là où les vibrations sont les plus vives et les plus entrelacées, se trouve une chambre, comme une géode tapissée d'efflorescences et d'antennes d'un vert très doux, tamisé. Et, tout à fait au centre... grand comme un nid d'oiseau, un berceau! Un berceau en osier très fin, enfroufrouté de tissu rose brodé de fleurs naïves, et, dans le berceau, une créature de rêve: elle a forme humaine, c'est même de toute évidence une femme, mais haute comme notre main!
Sa tête est plus grande, en proportion, que la nôtre, comme celle d'une petite fille; mais c'est bien une créature féminine adulte. Son visage rond et régulier respire la Douceur; ses épaules sont à peine plus larges que la tête, et les hanches plus fines encore; les bras nus si menus semblent translucides. Sa beauté fascine, mais plus encore une Bonté et une Poésie émouvantes émanent de cette forme étendue, comme endormie. La régularité, l'Harmonie de ses traits, la douce et claire vibration qui en émanent signent l'être parfait, libre du moindre défaut tant de l'esprit que du corps, l'Innocence absolue, sans aucune sorte de lien avec le mal, avec pourtant un je ne sais quoi de simple et sérieux comme un enfant faisant le Bien, qui nous la rend plus proche de l'humain que de l'ange.
Elle est allongée, son ingénu visage rond sur le côté, ses petits seins marquant à peine le tissu de sa longue robe mauve un peu bouffante; elle porte sur le coeur, brodé, le même insigne que dehors sur la plaine: une étoile à quatre branches dorée avec un coeur rose. Ses cheveux châtains ondulent en nappe sur ses côtés et ses mains minuscules sont croisées sur le ventre. Presque cachées par les cheveux, des ailes, mais oui, quelle merveille! Cette petite femme de paradis, pas plus grande qu'une bergeronnette, a des ailes de papillon, roses, irisées d'indigo!
Elle ne sourit pas. Elle est très pâle; elle n'a pas l'air triste; sur son monde merveilleux on ne connaît certainement pas la tristesse. Pourtant une larme scintille, pâle perle de glace hyaline sous un de ses grands yeux fermés. Ici aussi il fait moins deux cent trente degrés. Est-elle morte? Non, mais son âme est de toute évidence loin de ce corps gelé depuis peut être des milliers d'années. Les merveilleux appareils de la crypte sont là pour le maintenir en état, dans le froid propice, dans l'espoir de le ramener un jour à la vie, mais ils ne peuvent rien de plus pour rappeler son âme.
De quel drame inconcevable la belle inconnue a t-elle été la victime, ici ou là-bas? Qu'a t-il pu arriver de si étrangement fatal que son monde idéal et parfait n'ai pu l'en mettre à l'abri?
CHAPITRE 2
* La Bienheureuse Aéoliah *
(sommaire)
* Musique: Pharista, Le voyage des anges, Premiers pas vers le silence.
. De toute évidence, la belle inconnue de la crypte n'est pas native du satellite inhospitalier d'Uhluhlorah; sa vie était sur une des planètes centrales du système. Amis lecteurs, faisons un instant silence ensemble, et laissons nous flotter dans l'espace interplanétaire; rapprochons-nous de ce Soleil. Nous croisons Anthéroah, planète également toute d'air et de nuages, qui ressemble à notre Jupiter comme Uhluhlorah à Neptune. Quel saisissant spectacle que ces globes majestueux glissant sur fond de velours noir! Plus près encore de la chaleur vitale du Soleil gravitent plusieurs planètes rocheuses. Cette étoile est un peu plus grande et un peu plus blanche que la nôtre, mais cela n'empêche pas d'y trouver aussi une planète à la bonne distance pour être habitable.
Toujours flottant librement dans l'espace, nous approchons du Soleil, qui devient radieux et chaud. Son scintillement enfle en gloire, et, portés par une irrésistible et joyeuse pulsation, nous approchons encore jusqu'à ce qu'émerge de ce flot de lumière le croissant d'une planète: Aéoliah. Prononcez A-é-o-liahh... et prolongez le son avec un coeur émerveillé... Le premier A arrive, se pose léger et joyeux comme un oiseau, et juste le second repart vers son émouvant destin. Eh oui, elle s'appelle, je ne sais pas pourquoi, presque comme le compositeur et peintre californien bien connu.
Changeant de direction, nous laissons le Soleil derrière nous, et contemplons de face ce fabuleux spectacle: le disque resplendissant d'une grande et belle planète, entourée d'un anneau doré, comme notre Saturne, mais moins large et fin comme du crêpe. Une inaudible orgue céleste vibre de ses plus majestueux accords... Aéoliah est couverte de vastes océans d'un bleu profond et velouté, entre des continents arborant toutes les nuances de vert, jaune et violacé; les nuages se regroupent en un vaste arc reliant un pôle à l'autre, laissant le reste totalement libre. Comme nous approchons petit à petit, Aéoliah semble grossir... Ah! Comme une planète vue de l'espace est belle! Belle à couper le souffle! Enivrante! Surtout de l'aborder avec une lenteur envoûtante... Des détails toujours plus fins se dessinent: Des plaines, des myriades d'îles sous les tropiques, pas de glace aux pôles mais beaucoup de chaînes montagneuses, parfois piquetées de blanc. Les couleurs somptueuses et veloutées vibrent et chantent intensément dans la lumière chaude du Soleil. Quel étourdissant spectacle! Comment ne pas s'enivrer de contempler tant de paysages, tant de vie à la fois!
Aéoliah, grandissant toujours lentement, occupe petit à petit le ciel devant nous. L'anneau se profile sur notre passage, filet d'or qui soudain bondit sur nous, comme nous le frôlons au vol! La lenteur de notre mouvement n'est qu'une apparence due à l'immensité de la scène...
La magnifique planète brille maintenant au-dessous de nous; le limbe devient horizon et se pare d'un émouvant liseré bleu: l'air! Ténu et précieux filet de vie... En bas un continent se termine en pointe vers le Sud, près de l'équateur; il n'en finit pas de se diviser en péninsules, îles, caps et îlots, mers, baies et criques. La Beauté stupéfiante de ce globe idyllique nous émeut jusqu'aux tréfonds de nos êtres, en un sensuel désir de fraîche végétation et de ciel immaculé... Quel émouvant mystère, d'englober d'un seul regard tant de lieux de vie charmants, tant de paysages superbes à aimer, tant d'existences à vivre ou à construire!
La côte ouest de ce continent est bordée de montagnes mauves et brunes, pailletées de doré, de vert olive ou citron, avec de ci de là des étoiles blanches de sommets enneigés. Plus au centre, une multitude de lacs, une résille de fleuves sinueux scintillent comme des diamants au soleil, dans un écrin de verdure profonde et veloutée. Toujours flottant en un lent et majestueux mouvement, nous glissons vers le Nord-Ouest et survolons à l'infini une immensité sauvage de montagnes hardies à perte de vue, de pics altiers, mauves ou roses, de dômes poétiquement arrondis, de plateaux intensément verts, de délicieuses vallées d'ombre turquoise... En un vol doucement descendant, nous approchons du sol; le ciel noir de l'espace tourne à l'indigo, puis à l'azur de la vie; l'oeil émerveillé découvre un monde de pentes, des rocailles, de prés ensoleillés, de petits cours d'eau, de recoins d'ombre fraîche, de vallons charmants; la forêt, de velours devient laine, parsemée d'arbres en fleurs; de curieuses collines ballonnées se parent d'anneaux concentriques, comme des courbes d'altitude sur une carte de géographie: vert tendre, jade, mauve, rose, or...
Nous descendons très doucement au dessus d'un frais plateau ondulé, échancré de ravins ombreux, ourlé de douces collines, de pics de grès rose aux formes élancées et poétiques. Un silence, une tranquillité étourdissante émanent de ce paysage de rêve, il nous saisit et nous englobe en une Paix formidable et pourtant si familière! Comme le repos de l'arrivée en un lieu hospitalier et accueillant, après un long voyage. Une chose frappe immédiatement le voyageur habitué aux paysages Terriens: Nulle trace de quoi que ce soit d'artificiel, aucune route, aucune maison ne trouent la verdure, pas une clôture ni même un champ. Aéoliah en son entier est superbement vierge! Une nature pure, parfaite, inviolée! Fière, resplendissante de Soleil et de Liberté, comme un inspir infini et vivifiant, riche de la promesse de fruits au delà de notre imagination!
Nous nous approchons de la cime des arbres, et une immense Harmonie de chants d'oiseaux monte jusqu'à nous, avec le chuintement d'un frais torrent, tandis qu'éclate une luxuriance de fleurs et de grappes multicolores; l'air tiède vibre de Soleil et d'ombre apaisante, des délicieuses senteurs de milliers de fleurs, mêlé de résines balsamiques et d'essences de fruits mûrs, sur un fond de foin frais ou de pinède; Il entre si fluidement dans notre poitrine pour insuffler sa vie palpitante et pure, sa Liberté enivrante! La forêt, les arbres immenses palpitent de milliers de présences, du frou-frou des ailes, du bruissement des insectes, de jeux d'ombres et de lumière, de lianes aux fleurs voluptueuses... Tout un monde joyeux aime et danse avec une vitalité étonnante dans la végétation plantureuse qu'une douce brise caresse... Une telle joie est communicative et nous voici avec une belle envie de nous rouler nous aussi dans l'herbe tiède, ou de courir légers comme l'air! Ô monde enthousiasmant où tout est léger, facile et agréable!
Nous atterrissons enfin dans une prairie en pente avec des buissons fleuris entre des petits ressauts pierreux. Un peu moins d'oiseaux ici que sous les bois, mais un calme, un bien-être merveilleux. Les habitants d'Aéoliah? Ce sont les oiseaux bien sûr. Haha! Y aviez-vous pensé? Il y a aussi des humains qui les aiment. Mais rappelez-vous: grands comme la main. Il faut se rétrécir encore pour les voir. Ça y est, nous sommes dans l'herbe, les hampes des fleurs portent leurs corolles au-dessus de nos têtes, nous marchons dans un crissement d'insectes ravis, sur un tapis de mousse, entre des feuilles de plantain et des plantes grasses (sans épines bien sûr), nous croisons des grillons empressés et enjambons une chenille passionnément jaune qui se marre!
* Musique: thème des éolis: BEARNS & DEXTER «The Golden Voyage»
volume 3 «Look after tomorrow for me»
Ils sont bien là, les merveilleux éolis, les minuscules humains d'Aéoliah, dans leur doux village, tous plus resplendissants de bonheur et de gaieté les uns que les autres. La créature de la crypte vient bien de là. Comme elle, ils sont très minces, avec une grande tête d'enfant, les épaules à peine plus larges que la tête, et les hanches plus fines encore, seulement marquées derrière par leurs petites fesses arrondies. Les bras sont très minces, presque translucides, et pourtant forts car nous en voyons qui, tels des fourmis, portent de lourdes charges. Ils sont beaux, ils sont heureux! Leurs visages sereins et souriants, naïfs ou espiègles, rieurs ou émus, actifs et enthousiastes, se parent de bouches menues et d'yeux immenses aux couleurs étonnantes: bleus, indigos ou violets, verts profonds, oranges flamboyants ou noirs envoûtants. Les éolines portent les seins menus et les éolis barbes chenues et moustaches à souhait; Ce sont les seules différences apparentes entre les deux sexes et portant on les reconnaît parfaitement même sans cela. Leurs cheveux sont souvent longs, lisses, ondulés ou frisés, blond ou châtain clair, noir de jais, blanc rosé ou bleuté, feu, mauve... Mais le plus étonnant ce sont leurs ailes de papillon, irisées de rose, de mauve, d'orange. Et ils s'en servent! Et ils volettent gaiement au-dessus de leur village, bien qu'en général ils se contentent d'y marcher, sauf quand ils partent en expédition aérienne dans la forêt.
Leur habits sont d'une simplicité qui serait un peu monacale, s'ils n'étaient fort jolis: des tuniques amples et longues aux manches flottantes, unies ou dégradées d'orange pastel, de rose, de mauve... toutes taillées environ sur le même modèle, mais parfois avec des fronces, parfois avec des franges... en fait toutes différentes. Tous ont sur le coeur cet insigne à la fois naïf et profond: une étoile à quatre branches, jaune d'or avec au centre un coeur rouge ou rose, qui leur l'air d'appartenir tous à quelque confrérie secrète, unie par on ne sait quel culte mystérieux... et sans doute très rigolo, à en juger par leurs mines! Dans le dos de leurs robes, il y a des trous, pour les ailes. Mais surtout, ils arborent tous, éolis et éolines, de ces immenses et impayables chapeaux éolis, sombreros démesurés faits tout d'une grande corolle de fleur aux pétales rayonnants, qu'ils portent comiquement relevé devant. Les couleurs les plus jolies sont là aussi de mise, sauf du vert que les éolis, comme les fleurs, ne portent jamais.
Qu'il est merveilleux de les voir vivre, de les contempler en mouvement! Oh leurs gestes aériens et libres! Oh leur démarche ondulante, spontanées, leur grâce oscillant entre la Poésie émouvante et un charme comique! Chaque geste, même le plus banal, est une danse, toute de grâce légère et de souplesse. Il ne le font même pas exprès: c'est chez eux le fond même de leur vie...
Ils ne parlent pas tant que nous, mais le font d'une voix cristalline, chantante, s'interpellant ou s'exclamant avec des accents joyeux et inénarrables, gazouillant comme de jeunes oiseaux.
L'endroit où nous sommes atterris, dans la prairie, est leur village. Il y en a de nombreux autres sur toute Aéoliah, mais c'est celui-ci que nous avons choisi, sur le huitième continent, celui des éolis à la peau rose comme les Européens. En fait on voit surtout de l'herbe. Devinez en quoi sont faites les maisons de ce village? En potiron, taillé en creux avec portes et fenêtres! Ce sont plutôt des sortes de calebasses, mais appelons les ainsi. Le village éoli, c'est avant tout un grand jardin, avec des plantes grasses, des fleurs, des fruits délicieux, des places moussues pour se réunir, et, cachées sous les feuilles, les maisons potiron, d'un bel orangé aux multiples nuances, garnies de fenêtres rondes; L'intérieur aussi en est rond et chaud comme un nid, et tout simple: souvent juste une petite pièce toute nue avec un lit ovale, deux bassines pour se laver, couvertes d'une corolle, et un simple rideau à l'entrée. Certaines, plus grandes, ont deux ou trois pièces avec des placards taillés dans l'épaisseur du mur arrondi. Ces charmants intérieurs sont peints de mauve, de bleu pastel ou de rose, a moins qu'ils n'arborent le délicieux teint pêche richement texturé de la chair nue du potiron.
Nous sommes arrivés, nous avons tout le temps de faire connaissance.
C'est l'heure ou le Soleil descend, mais il n'atteindra pas l'horizon avant un moment. Moins d'exubérance, plus de Sérénité. Les grillons commencent à s'accorder pour le concert du soir, et les oiseaux reviennent de leurs excursions. Tous les éolis sont encore occupés, dans leurs champs ou leurs ateliers de plein air.
Des champs de coton poussent à l'orée du village. Un champ éoli, ça n'a pas de bord ni de rangées: c'est simplement un endroit où poussent les bonnes plantes, souvent mélangées entre elles, et mêlées de fleurs totalement inutiles mais si belles, le tout entre un chemin discret, une maison-boule et un groupe de cactus (sans épines, toujours). Bien sûr qu'on ne le distingue pas dans la nature! Il est la nature, et le village aussi. Le coton éoli ne se teint pas, car il fleurit naturellement de diverses couleurs: il suffisait d'y penser. Chaque jour il y a du monde dans le champ; mais aujourd'hui on s'est mis nombreux pour retirer les feuilles mortes du bas des plantes et faire la chaîne en chantant pour les porter au tas de compost. Quelques feuilles, et ça fait un éoli chargé. Il a huit cotonniers orange, sept roses, un jaune, deux rouges, trois mauves, et d'autres un peu partout dans le village et les environs. Une petite chenille verte et jaune, égarée là, se retrouve à passer de main en main, elle aussi, et se demande bien pourquoi ça fait rire tout le monde. Les chenilles et les insectes d'Aéoliah sont, tout comme les oiseaux, parfaitement propres et tout à fait fréquentables comme animaux familiers, aussi ils se promènent librement dans le village en respectant les cultures et les fleurs des éolis.
Comme les flocons de coton mûrissent chacun leur tour, il faut butiner un peu partout la récolte. Un éoli à grande barbe volette de ci de là, comme une abeille, écarte les grands pétales vivement colorés, recueille les flocons, les pose sur un drap, à côté de son éoline qui le regarde tendrement. Quand ils ont rempli le drap, ils appellent un autre couple, et tous quatre, prenant chacun un coin, s'envolent ainsi avec leur charge. Ils la posent sur une placette, petit promontoire dominant le coeur du village, couvert de fine mousse vert tendre. D'autres éoli et éolines sont là. Ils trient le coton, le nettoient et le mettent en balles. Comme cette activité laisse l'esprit libre, c'est là que l'on se raconte des histoires, et qui dit esprit libre dit rire! Oh le féerique rire cristallin des éolis! Totalement aimable et bienveillant du reste, comme un rire de petit enfant, frais et dégagé, mais si contagieux!
Il faut voir les éolis vivre et travailler. Là un petit groupe chemine, quelques ustensiles à la main. Arrivés sur le lieu de l'activité, en quelques mots, tout est dit, tout est décidé, et les voilà illico qui se mettent à piocher joyeusement, à ramasser ou à porter, ou à grimper dans les arbustes pour cueillir. Souvent un ou deux s'assoient, chantent comme des anges dans des modes émouvants et inconnus chez nous, ou tirent quelques douces notes d'un pipeau plus grand qu'eux. Quand ils ont fini, ils contemplent ce qui est accompli, puis en quelques mots concluent ou expriment leur satisfaction. Et aussi sec, trottinant, ondulant de la hanche en balançant les cheveux, les voilà qui repartent vers une autre joyeuse activité.
Le jour arrive à sa fin, petit à petit.
...............C'est un moment de grande tranquillité.
Sur la plus grande place du village, en haut de la colline, s'affairent ceux qui ont choisi de préparer le repas aujourd'hui. C'est fort simple du reste: les éolis mangent des fruits, des feuilles et des champignons, tels que la nature les leur offre. Point de cuisson ni de plats de céréales comme chez nous. Préparer le repas, c'est aller chercher ce qu'il faut dans les champs, le rassembler sur un lit de feuilles fraîches, couper les fruits en tranches ou en faire du jus avec un pilon. C'est une activité agréable, que les éolis affectionnent; ils le font poétiquement, dans le calme, sans parler, ou juste d'une voix douce pour le nécessaire, et sans rire (sauf cas de force majeure). Une grande éoline toute jaune et blonde en nappe, comme un Soleil, porte un gros fruit semblable à un actinidia. Pas pressée, elle marche doucement en ondulant son frêle corps. A chaque pas un parfum de fleur différent vient vibrer en harmonie avec celui du fruit; l'air est doux, un bien-être vivifiant monte le long de ses reins vers son coeur ému de bonheur... Ses lèvres ébauchent des paroles d'une chanson, ses yeux verts emplis de rêve s'égarent d'un côté, de l'autre, tandis que le fruit dans ses bras se dandine poétiquement au rythme de ses pas.
Eolis et éolines goûtent ainsi un bonheur palpable et toujours renouvelé, fait de la trame des jours et des plus petites choses de la vie accomplies à la perfection. Le repas du soir est calme, accompagné de musique sur des instruments éolis, en compagnie de nombreuses espèces de grillons aux chants variés.
En attendant que le Soleil touche la Montagne du Soir pour commencer, tout le monde arrive petit à petit.
Quelquefois, à la fin du repas, quelqu'un parle, mais le plus souvent on reste ensemble en silence, méditant ou rêvant. Le jour décline, une douce fraîcheur monte de la terre. Les oiseaux se taisent ou retournent dans la forêt; certains nichent dans le village même et pépient doucement, tendrement, en prenant leurs places pour dormir. C'est l'heure des grillons. Avant que la nuit ne soit complète il faut ranger le repas: essuyer les rares ustensiles avec des feuilles, les ranger dans une petite maison à côté de la place, porter les déchets au compost et les recouvrir des feuilles qui ont servi de nappe, mélange idéal pour faire du bon terreau.
A la nuit tombée, certains éolis restent ensemble sur la place, en silence. Les éolis ne dorment pas toute la nuit comme nous terriens. Ceux qui vont dormir ou méditer ailleurs se dispersent sans bruit, deux par deux, main dans la main. Car il faut vous dire maintenant le plus beau: Absolument tous les éolis et les éolines s'aiment d'un amour merveilleux. Toute leur vie ils la passent ensemble, deux par deux, et naturellement ils dorment ensemble dans leur lit ovale comme nous le faisons aussi sur la Terre. Toujours avec émotion ils soulèvent le rideau de leur maison potiron, vers leur mignonne petite chambre, dans le doux parfum du jour qui meurt, et toujours tendrement ils s'embrassent ou se regardent en silence avant de glisser dans les bras l'un de l'autre, vers le sommeil ou vers le rêve...
La douce et envoûtante nuit d'Aéoliah prend possession du plateau; des bouffées d'air tiède aux senteurs de résine se mêlent à la fraîcheur humide montant des ravins, tandis que s'estompent les parfums des fleurs et des fruits. Aux clartés des étoiles répondent sur les collines des constellations de fleurs luminescentes, et l'anneau planétaire étend dans les cieux son immense arche d'or vaporeux. Le silence de la nuit est peuplé de chuintements furtifs, de grillons, des notes flûtées de crapauds, qui ne cesseront que plus tard. Au loin chantent les mélodieux et nostalgiques eyerlis que l'on ne voit jamais. Dans cette nature superbe et altière, le village des éolis ne signale sa présence que par quelques douces voix d'anges et chuintantes notes de flûte... Mais sûrement les étoiles elles-mêmes se penchent et frémissent pour les écouter, car en ce lieu idyllique l'univers et ses occupants accomplissent ensemble dans la plus parfaite plénitude tout ce pour quoi ils ont été créés: s'émerveiller!...
Il ne faudrait pas, au vu de cette description enthousiasmante d'un monde idéal, croire qu'Aéoliah ne serait qu'un éden factice et éthéré. La planète est de bon et solide roc, et ses habitants de chair et fermes à la besogne. La vie quotidienne y est faite de gestes humbles et concrets, d'activités manuelles, de tous les petits riens indispensables à la vie dans notre univers matériel. Les éolis vivent leur vie vraiment, ils en jouent le jeu à fond, sans arrière-pensée, sans filtre, ils goûtent à toutes ses joies et à toutes ses merveilles. Aéoliah ressemble étonnamment à notre Terre, n'en différant que sur un point essentiel: Le mal tel que nous le connaissons en est totalement absent, même sous ses formes les plus subtiles... Et s'il en est totalement absent, ce n'est pas par quelque absurde caprice de la Création, c'est parce que ses habitants, qu'ils soient éolis, animaux ou même plantes n'en ont pas voulu... et ont fait ce qu'il fallait pour cela! Nous verrons comment.
Il n'y a pas de vieux dans le village, ce qui est au fond normal dans un paradis. Mais il n'y a pas non plus d'enfants, ce qui est déjà plus étonnant.
Et puis... Que voyons nous ici? Un éoli solitaire, à la courte barbe frisée châtain, vêtu d'une simple robe indigo, s'éloigne dans le doux crépuscule; son pas n'ondule pas et ses yeux ne s'égarent pas rêveusement dans les roses et les mauves du couchant. Il sort du village (qui n'a pas de limite précise: les maisons sont simplement de plus en plus dispersées parmi les herbes, certaines assez loin) et, à l'écart, il longe un rocher, contourne une place ronde beaucoup trop grande pour un village éoli, à moitié entourée de roches cachées dans des buissons. Parmi ces buissons, au bord de l'esplanade, émerge la maison de l'éoli solitaire: une pyramide, lisse et orange pastel, avec l'ouverture ronde de sa chambre, fermée par un rideau mauve. Cette chambre ronde ressemble à toutes les chambres éolines, mais sur le mur du fond, il a peint l'image de l'éoline de la crypte d'Uhluhlorah, avec un réalisme et une tendresse émouvants; elle rayonne un sourire chaud et infiniment confiant. Derrière ce mur, le coeur de la pyramide recèle le même genre d'appareils que dans la crypte, mais celui-ci, miniaturisé, frémit de mauves et de roses irréels.
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Pour bien comprendre ce qui a pu arriver à ce couple éoli, ce qui a pu les atteindre même ici, en ce lieu pourtant à l'abri de tout accident, de tout coup du hasard, définitivement hors de portée de toute influence ou ruse du mal, il nous faut remonter loin en arrière, il y a fort longtemps, et raconter leur émouvante et étrange histoire tout au long de ce livre.
CHAPITRE 3
* L'amour d'Aurora et Nellio *
(sommaire)
* Musique: thème des éolis, Bearns et Dexter, Golden Voyage 3, look alter tomorrow for me
Avec Lovely Day de William Aura ce n'est pas mal non plus
Aurora et Nellio naquirent sur Aéoliah vers le huitième siècle de notre ère; ils sont donc de jeunes éolis, avec vingt à cinquante mille ans à vivre devant eux, ou l'éternité si ils veulent, car leurs corps se régénèrent indéfiniment. C'est d'eux-mêmes qu'ils quitteront un jour Aéoliah pour d'autres plans de conscience plus élevés, après avoir bien profité de toutes les merveilles que celui-ci avait à leur offrir. Au fond vingt mille ans c'est très rapide pour cela. Aurora et Nellio étaient de jeunes âmes enfantines; ils avaient toujours vécu dans des mondes de pur sentiment, de pure vibration, sans formes corporelles ni matière. Ils étaient également toujours restés en communion parfaite avec la Source Universelle de vie et de Bonheur! Comment auraient-ils seulement imaginé qu'il soit possible de quitter cette communion de si peu que ce soit? Tentés par l'expérience pour eux exotique de la vie matérielle, ils avaient choisi pour cela Aéoliah dont la féerie douce et joyeuse les enchantait. Aéoliah du monde des formes vibre aussi en communion parfaite avec la Source de vie Universelle, mais d'une manière infiniment plus complexe car elle est elle dans un univers matériel...
Aurora était tellement neuve, que, dans le ventre de sa mère, toute à son extase lumineuse et émouvante, elle crut que c'était déjà la vie corporelle! Quel bonheur ainsi, nimbée d'une clarté rouge ou dorée, bercée de suave musique et d'un tambour envoûtant (le coeur de sa mère)! Elle aurait aimé percevoir Nellio avec ses nouveaux sens, mais n'y arrivait pas: forcément, il était dans le ventre de sa mère à lui. Mais, pour sa plus grande joie, elle savait toujours quand il pensait à elle! Lui s'était renseigné et il savait que cette phase était seulement préliminaire; la vie corporelle était bien plus étonnante encore. Il essaya d'expliquer cela à Aurora, mais elle ne pouvait le concevoir; lui non plus d'ailleurs. De temps à autre, ils se retrouvaient comme avant, libres de folâtrer là où ils aimaient, libres de se fondre délicieusement l'un dans l'autre, ou avec leurs anciens amis. Ou bien ils percevaient d'Aéoliah de lumineux et inextricables puzzles de taches de couleurs fort jolies mais auxquelles ils ne comprenaient rien du tout.
C'était ce que nous appelons des images, mais comment imaginer des images sans en avoir jamais vu? Et qu'on ne sait même pas reconnaître un rond d'une ligne droite? Pour les habitants des mondes abstraits, les couleurs pourraient se comparer à des vibrations, à des sentiments. A quelles émotions inattendues pouvaient bien se rapporter ces entremêlages de sensations exotiques? Leurs guides du monde des sentiments leur avaient bien parlé d'images et de formes, mais comme personne là bas ne savait vraiment de quoi il s'agissait, leurs maigres explications étaient bien abstraites et les images sans doute fort compliquées à comprendre. Aussi Aurora et Nellio ne se doutèrent pas, au début, qu'ils voyaient enfin ces extraordinaires images dont leurs maîtres leur avaient parlé.
Ils naquirent sur la douce Aéoliah, dans notre village, Aurora un petit matin et Nellio deux jours après, suivis de six autres enfants éolis. Ô ces jours bénis du commencement, à jamais gravés dans leur mémoire, nimbés des plus purs frissons un peu nostalgiques... Eh oui, les naissances sont rares sur Aéoliah, de par la longue vie. Aussi on en profite: elles sont regroupées pour que les enfants soient entre eux, pour que ceux qui s'aiment puissent se retrouver sans difficulté. Quelles fêtes pour les éolis!
Quelle surprise inimaginable de naître ainsi, submergé, transporté par tant de sensations entièrement inconnues! Aurora s'enivra d'images les trois premiers jours, elle qui en ignorait tout auparavant. L'obscurité de la nuit fut une découverte totalement déconcertante: Comment concevoir que la lumière put ainsi manifester son absence? Pour un habitant des mondes de l'esprit, la lumière c'est la vie, c'est le Bonheur, et les lumineuses couleurs sont les beaux sentiments. Heureusement le cerveau éoli ne capte aucun sentiment négatif, sinon Aurora aurait eu peur. Elle éprouva plutôt un sentiment de profond mystère et fut finalement heureuse (après s'être endormie) de se sentir de nouveau en communion, en fusion avec Nellio son aimé.
Lors de ces brûlants échanges, chacun, par sa gentillesse, donne à l'autre le Feu de la vie, l'entrain, l'élan vers le Bonheur, la Confiance en la vie et en l'Univers. L'existence même de la conscience serait inconcevable sans ce don. On leur avait promis qu'il en existait également de nombreuses formes dans le monde matériel, mais il leur faudrait trouver eux-mêmes comment. Toutes ces subtilités les avaient tout de même bien fait un peu hésiter!
Il leur fallut aussi s'habituer au déroulement du temps très spécial du monde matériel. La sensation de durée les dérouta complètement au début: comment imaginer qu'un événement n'existe pas de lui-même, du simple fait que sa cause soit établie? Attente, distance, durée, tout cela leur était totalement étranger.
Aussi, dans les mondes de pur esprit, les lieux sont les ambiances des êtres: une pensée aimante, et hop nous voilà dans l'aura de l'ami, avec sa présence, à ses côtés ou en communion avec lui, selon la profondeur de notre amour. Une autre pensée et le premier ami nous quitte pour un autre avec une ambiance différente. Pas de trajet intermédiaire, ni d'espace ni de distance comme dans l'univers matériel; ou, plus exactement la distance entre deux êtres n'est autre que la différence entre leurs ambiances: plus le contraste est grand de l'un à l'autre, plus ils sont loin, en esprit. Plus il y a de variété et de différences, plus il y a d'espace et de Liberté, plus on peut aller loin, d'un simple geste du coeur. Quelle étrangeté, donc, de ne pouvoir déplacer leur nouveau corps instantanément, à leur guise, dans notre espace matériel! Il leur fallait au contraire, pour avancer, accomplir une série de mouvements compliqués, et recommencer encore, et encore... Mais nos jeunes éolis en avaient été dûment prévenus dans leurs cours de préparation. Aurora et Nellio en gardèrent leur vie durant, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, la sensation très nette que chaque endroit de leur planète, chaque paysage, chaque roche, chaque maison, a sa propre ambiance unique, irremplaçable, celle des êtres visibles ou invisibles qui les habitent, et qu'elles peuvent être proches ou lointaines sans rapport avec la distance matérielle.
Mais les éolis sont des êtres terre à terre, si on peut employer cette expression pour des habitants d'une lointaine planète. Bébé Aurora et Bébé Nellio s'habituèrent vite à leur nouvelle condition et surent bientôt s'en trouver parfaitement heureux et à l'aise, comme tous les autres. De toute façon les nuits semblaient revenir régulièrement: elles leur permettaient de retrouver leur ancien état et de se reposer des bizarres gymnastiques de la journée. Ne riez pas ami lecteur: pourquoi croyez-vous que vous dormez vous aussi?
Etonnant, pour un terrien, le cordon ombilical des éolis. Chez les terriens il ne dure que quelques minutes, le temps d'apprendre à respirer avec plénitude, après quoi il se tarit. (Il est fort dangereux de le couper immédiatement, cela fausse l'auto-réglage de la respiration, condamnant l'enfant à rester toute sa vie étriqué du poumon) Chez les éolis il dure bien une vingtaine de jours! Eh oui, les bébés naissent tout petit, dans le ventre très fin et si mignon de leur maman! Les créateurs d'Aéoliah avaient leur idée, ah ça oui! Tout ce passe très bien du reste, et quand le cordon se flétrit les bébés éolis ont grandi, ils savent respirer, manger et marcher.
Aurora eut quelques difficultés à manger le premier jour: sa maman lui tendait ce fruit au suave parfum... Aurora le humait, mais ne comprenait pas ce qu'il fallait faire avec. Elle essaya de fusionner avec le fruit, comme elle avait l'habitude dans son ancien monde, mais il restait contre sa mignonne figure sans rentrer en elle. Ah les séances de barbouillade! Heureusement Aurora n'avait qu'à se laisser guider par son corps matériel qui lui, savait parfaitement quoi en faire, du fruit. Il finit par rentrer, mais par petits bouts! Etonnée, elle accepta cette étrange forme de fusion spirituelle et se délecta d'ananas au goût délicieux. Aurora sentait que ce goût, ce parfum, cette lumineuse couleur dorée, nourrissaient en son âme l'Emerveillement, la Poésie, la Joie! Alors miam, l'ananas et tous les autres fruits prirent vite l'habitude de passer par là où il faut.
La maman d'Aurora était une grande éoline au nom d'Elora, aux longs cheveux jaunes pâles avec de curieux reflets verts. Elle est toujours au village aujourd'hui. Elle regardait Aurora de ses grands yeux d'un vert limpide, lui souriant ou lui murmurant de tendres paroles de sa voix douce et profonde. En la voyant si belle et si douce, Aurora ressentit au plus profond de son âme que, malgré ses bizarreries, la vie matérielle valait largement la peine d'être vécue.
Nellio s'en sortait bien lui aussi. Les cours de préparation l'aidaient. Ainsi il savait qu'il fallait manger, mais ignorait tout à fait comment ça se passe: ses gentils maîtres avaient tout de même laissé beaucoup de détails dans l'ombre! Or dans le monde matériel le plus petit détail a son importance. Ce qui n'empêcha pas non plus Bébé Nellio de dévorer bientôt à belles dents, d'explorer tout autour de son regard infatigable, et de gazouiller le plus joliment du monde.
Une différence plus subtile d'avec le monde de l'esprit est que dans le monde matériel, il faut sans arrêt fournir un effort pour rester en communion avec la Source Universelle de toute vie. C'est certes facile, sur Aéoliah, mais aucun relâchement n'est tolérable. Ça, par contre, on n'avait pas oublié de le leur seriner, c'était une règle impérative, de la plus haute importance. Piqués au jeu, Aurora et Nellio s'y employèrent bientôt avec fougue. Bien le leur en prit, car sans cela ils n'auraient pu devenir de vrais éolis joyeux et poétiques, et ils auraient été éjectés d'Aéoliah comme de vulgaires poux.
Aurora et Nellio devinrent d'adorables enfants éolis, qui, à peine leur cordon abandonné, se mirent à explorer et à jouer, vêtus d'une robe et d'un mignon petit chapeau-fleur. Les enfants éolis ne correspondent pas du tout à l'injuste image des enfants chahuteurs et perturbateurs que certains d'entre nous ont dans la tête. Pas du tout. Comme tous les enfants de l'univers ils consacrent leur intarissable énergie à goûter à toutes les joies et à toutes les activités de la vie. Les enfants éolis sont des poètes! Et quel spectacle infiniment poétique et attendrissant nous offrent-ils!
Le premier jeu d'Aurora fut de respirer les parfums des fleurs; dès qu'elle le put, elle s'en alla trottinant dans le village, humant tout ce qui était à sa portée, goûtant voluptueusement à l'immense variété de fragrances Aéoliennes, qui souvent changent au long du jour.
Nellio suivit bientôt Aurora; quelle ne fut pas leur surprise quand cette grande fleur jaune et or se mit à ramper sur le sol! C'était une chenille. Elora, qui les regardait, vint la caresser. Une chenille, savez vous, c'est tout à fait propre; si nous, terriens, elles nous dégoûtent, c'est seulement un instinct protecteur car il y en a d'urticantes sur notre globe. Absolument rien de tel sur Aéoliah: tout le monde peut se caresser ou s'embrasser dans la plus totale confiance. Ah la tête étonnée des enfants!
Elora leur expliqua de sa voix grave et douce que c'était un corps de forme différente, servant lui aussi de véhicule à une petite âme toute simple. Ils ne comprenaient pas encore vraiment, mais ils sentirent que c'était là quelque chose d'important.
La chenille leur lança un regard naïf, touchant et amical, avant de s'en retourner gondoli gondola vers sa vie de chenille.
Aurora et Nellio se mirent à chercher d'autres chenilles, ils trouvèrent un splendide scarabée noir aux reflets bleus métalliques, et un autre plus petit comme fait d'or massif. (Ça aussi il y en a chez nous) Le petit doré s'envola promptement, mais le grand noir les suivit un moment. Il arborait de longues pinces devant; il en saisit un petit fruit violet tombé d'un buisson et l'emporta dans un trou de rocher, juste au bord d'une des places du village.
C'était la place du coton: Nellio s'en approcha et se demanda si les beaux flocons roses étaient aussi vivants. Sans doute oui, car, poussés par une légère brise, ils tentaient de s'en aller.
Antonnafachto et Miélora triaient et rangeaient la récolte du jour. Miélora fut enchantée par la vue de ces si mignons enfants gazouillant et se balançant avec un charme ravissant. Elle montra à Aurora les gestes du coton: retirer les débris de feuilles, serrer les mèches. (Le cardage se faisant plus tard) Antonnafachto montra à Nellio comment on rebondit sur un sac rembourré, ce qui le fit rire aux éclats: sacré Antonnafachto!
La toute première éducation des jeunes éolis est d'être présents aux merveilles du monde et de la vie, de savoir s'en réjouir, d'y goûter pleinement, sans aucun calcul ni pensée parasite. C'est de la plus haute importance, le fil même de la vie. Sans cela elle ne vaut pas la peine d'être vécue, sans cela on n'est heureux qu'en pointillé, on se laisse distraire par des pensées sans vie, insignifiantes, on vit à côté de la vie, n'en percevant que la surface, la croûte morte. Le Bonheur, tel un jardin, une plante ou une maison, se construit, s'entretient, se répare. Et l'attention continuelle en est le premier outil. Tout comme un être vivant, le Bonheur se nourrit, de beaux sentiments, d'attention mutuelle et de Sincérité.
On faisait faire de charmants exercices aux enfants pour les y habituer: admirer le lever du Soleil, écouter les oiseaux, respirer les fleurs, être ensemble, accomplir joyeusement les activités utiles de la vie quotidienne...
Aurora et Nellio y reconnurent, émus, les formes de fusion spirituelle qu'on leur avait promises, dans l'activité partagée, les sentiments et les idéaux tendus vers un même but, le groupe harmonieux de la chorale ou l'entrain joyeux des gros travaux ensemble, la complicité d'un regard lors des douces séances de couture assis l'un à côté de l'autre en silence, le Silence respectueux des autres, les gentillesses, les encouragements, les petites attentions mutuelles qui sèment la Joie et galvanisent le feu de la vie! Etre heureux, c'est un travail, une attention de tous les instants!
Tous les enfants éolis s'appliquent à ces exercices avec enthousiasme et sérieux. Ces huit-là firent connaissance les uns avec les autres pour partager leurs expériences. Dès qu'ils surent tenir un outil ils voulurent organiser la culture des fraises sur une des terrasses du village.
Il fallait d'abord étaler un vieux tas de compost mûr. Dès le lendemain matin, avec l'aide de trois villages voisins, plus de cent éolis se mirent à étaler le tas. L'affaire fut menée rondement, en deux jours. Quelle belle fête! Les enfants regardaient voler tout ce monde et le village bourdonnait comme ruche en grande miellée: Les enfants ne savaient plus où donner de la tête, ils en étaient tout babas! Leurs parents et amis aidèrent les jeunes forces des petits éolis pour ces premières plantations; en fait de fraises, de coups de foudre en idées ravies, il fut planté plus de quinze sortes de fruits, des fleurs, et d'autres plantes à divers usages.
Ce n'était pas une toquade: aujourd'hui encore, treize siècles plus tard, certains des huit éolis cultivent toujours cet endroit.
Les plantations étaient presque terminées quand le ciel changea de couleur; il en tomba de grosses gouttes de rosée! Les enfants éolis découvrirent la pluie, qui revient régulièrement tous les vingt ou trente jours, à chaque fois que l'unique front météo d'Aéoliah fait un tour de la planète. Elle dure deux ou trois jours, pendant lesquels il est malcommode de sortir.
Les huit enfants furent alors invités dans une vaste maison potiron toute neuve, à l'intérieur jaune et rose, où on leur montra de grands rouleaux de papier couverts d'images. C'était merveilleux, ils apprirent ainsi que toute Aéoliah est ronde, qu'il y a d'autre sphères dans le ciel, et, sur Aéoliah, d'innombrables autres villages, avec des plantes infiniment variées et des éolis avec des couleurs de peau différentes. Ils avaient tant et tant à découvrir! Emerveillés, tantôt riant et s'exclamant, tantôt rêveurs et contemplatifs, ils dévorèrent des yeux les si belles images de leur monde encore inconnu.
Le soir, les tout jeunes éolis vont dormir; mais dès qu'ils savent parler et s'activer, ils restent un peu avec les grands sur la place du village. La lumière ne disparaît pas tout à fait: l'anneau d'Aéoliah vaut bien une Lune, qui dispense une faible mais chaude clarté. Semblable à l'anneau de Saturne, mais moins large et translucide comme une brume d'or, il étend sa splendeur en un grand arc dans le ciel nocturne piqueté d'étoiles...
Cette clarté même aurait fait pâlir les étoiles, si Aéoliah ne s'était pas trouvée dans le bulbe de sa galaxie, où les étoiles sont plus serrées, donc plus brillantes dans le ciel. De toute façon, au coeur de la nuit l'anneau est dans l'ombre de la planète: il est alors possible de contempler à loisir toutes les splendeurs du ciel profond...
La place du village est aussi illuminée de fleurs lumière. Imaginez des cactus-boule lisses, vert foncé, gros comme une tête (d'éoli), plantés dans des comportes facilement transportables; ils font des fleurs à six longs pétales effilés, fermés sur un coeur à trois étamines orangées. Curieusement inodores et pâles le jour, elles rayonnent la nuit une émouvante fluorescence colorée, comme des lucioles. On les harmonise par trois si l'on veut faire une lumière à peu près blanche, mais les ombres sont alors joliment irisées. D'autres fleurs-lumière sauvages poussent dans la nature, petites lanternes magiques, et, doucement, amis lecteurs, fermant un instant les yeux, imaginez cette splendeur animant les lointains nocturnes: fantasmagoriques aurores, vitraux lumineux aux couleurs les plus hardies, soulignant montagnes et collines, répondant aux étoiles du ciel, paysage de lumière palpitante et de velours noir qu'aucun conteur de merveilles terrien n'a jamais osé imaginer!
Dès le premier soir passé avec leurs aînés, les jeunes éolis, subjugués, restèrent longuement silencieux face à cette si puissante beauté. Pour une première méditation contemplative, ça en fut une! Ah, se sentir faire partie d'un aussi bel Univers! Si beau que monte un ardent désir de le découvrir, de le contempler encore plus et encore plus loin, que monte surtout une délicieuse envie de participer à son enthousiasmante Splendeur!
A l'heure où le couchant n'est plus qu'une aura violette, une douce fraîcheur tombe du ciel, invitant à la Paix et au recueillement, après une journée d'Activité et de Joie; les grillons jouent leur concert, et une lumière rouge s'allume sur la plus haute pointe de la Montagne du Soir, noire sur fond de crépuscule.
...Mystères d'Aéoliah...
..........Grillons frissonnants...
..................Brise fraîche...
.........................Constellations rutilantes...
................................ Tututs des grenouilles dans les ravins humides.
Premières leçons de chant des enfants éolis, tout petits êtres émerveillés devant un aussi splendide univers...
..
Les jeunes éolis grandissent vite, comme des oisillons. Tant qu'ils sont enfants, ils demeurent avec leurs parents, dormant d'abord avec eux, puis dans un petit lit avec un drap de coton brodé et une couverture en pétales de fleurs. Aurora et Nellio, enfants mais plus bébés, profitaient encore largement de la nuit pour s'échapper de la matière et de se retrouver dans le monde de l'esprit où l'on peut communiquer d'âme à âme directement, s'harmoniser complètement, ce dont ils retiraient toujours un grand Bonheur. Ils pouvaient aussi se promener un peu sur Aéoliah, explorer les environs, les rochers, les ruisseaux, que l'oeil de l'âme voit plus beaux encore. C'était donc cela, ces puzzles de couleurs qui les avaient tant intrigués avant leur naissance! Leur esprit désincarné savait maintenant imiter leur cerveau de chair et assembler ces perceptions confuses en images et paysages, parfois curieusement distordus mais reconnaissables. Dans leur bonheur insouciant ils avaient le sentiment d'importants ajustements s'accomplissant ainsi entre leurs différents corps, le concret et les abstraits. Ils pouvaient se promener partout en esprit, mais la Montagne du soir, vue en astral, flamboyait d'une aura puissante et fascinante: comment oser s'approcher du rayonnant Mystère?
Le jour les trouvait parfaitement à l'aise et intégrés dans leurs corps, participant joyeusement à la vie commune. Parmi les jeunes éolis, un ressemblait curieusement à Nellio: Algénio. Mais Algénio ne venait pas du monde des esprits: il avait déjà vécu sur une autre planète, plusieurs fois même. Cela fit un bon mystère pour Nellio et Aurora, mais Algénio ne gardait apparemment aucun souvenir de ces existences passées. Quelquefois Algénio recevait la visite d'Adénankar, un ancien éoli habitant les bois hors du village, avec son éoline que l'on ne voyait jamais. Ils s'en allaient alors à l'écart, tous les deux, et Algénio s'asseyait en position du lotus, les jambes croisées, la position préférée des éolis. Adénankar faisait de même derrière lui et étendait ses mains dans le dos d'Algénio, ou sur sa tête. Ils restaient ainsi un bon moment, immobiles. Quand ils revenaient, Algénio était rêveur et silencieux. Adénankar souriait alors aux autres enfants éolis. Il portait une tunique indigo, de longs cheveux brun clair ondulés, avec des reflets soleilleux. Une grande barbe de même donnait à son visage noble beaucoup de Douceur, et ses étranges yeux violets rayonnaient une Bonté parfois malicieuse.
Aurora, une fois appris de Miélora les gestes du coton, s'intéressa logiquement à la suite. De temps en temps Elora et Miélora se retrouvaient pour trier ensemble le coton, en l'assaisonnant d'histoires éolines à se rouler par terre de rire, en compagnie d'oiseaux qui se posaient là un moment. Quel spectacle ingénu, les éolines gazouillantes et leur coton, petits nuages pastel comme les robes, entourés de boules de plumes chatoyantes, frissonnantes sous la caresse. C'est qu'ils s'aiment, les oiseaux d'Aéoliah et les éolis! Très tendrement unis, ils passent ensemble de longs et tendres moments de chaude complicité.
Aurora vint s'asseoir à côté des deux éolines pendant que Nellio jardinait passionnément. Quand Aurora sut trier le coton, il fallut lui apporter les cardes et elle s'exerça longuement, avec enthousiasme, assise entre sa mère et son amie. Elle aimait à prendre les touffes hirsutes et à en faire, entre ses mains, de jolies mèches lustrées! A chaque touffe elle changeait de couleur, mais elle préférait de loin le mauve, un doux mauve pastel irisé d'indigo. Seuls deux plants de cette couleur poussaient au village. Heureusement d'autres, sauvages, fleurissaient un peu plus bas près du ruisseau, que d'habitude on ne récoltait pas. On en alla chercher spécialement pour Aurora un gros paquet tout chaud de soleil.
Aurora aperçut Antonnafachto emportant un sac de coton mauve cardé. Qu'allait-il en faire? Sautillante, elle le suivit dans un grand potiron, adossé au rocher, sous le buisson qui clôt la petite place du coton. Elle ne put retenir un «Oh» d'admiration... Le long des murs courbes, jaune-orangés de la grande pièce, les sacs s'empilaient soigneusement. Comme ils étaient faits de toile lâche, ils chatoyaient des multiples couleurs du coton visible au travers, rangé en arc-en-ciel, prêt à être filé; un tas plus petit rassemblait la récolte attendant d'être cardée. Sur un mur resté libre pendaient toute une série de cardes (ça ressemble à une brosse) et des noyaux de bobines.
Mais le plus beau... O merveille, au milieu de la pièce trônaient quatre ingénieux et harmonieux rouets éolis, tout de bois soigneusement poli et laqué, chacun d'une couleur différente, merveilleux et amicaux comme des manèges! Avec, par dessus tout, l'odeur du coton brut, (qui ressemble un peu à celle du bon foin) de fleurs séchées et de vieux potiron. Le grand rideau rose de la porte et les fenêtres (la cuticule translucide de la peau du potiron, grattée de l'intérieur en évitant de la percer) tamisaient la lumière et les sons extérieurs: il régnait ici un silence frais et délicieux, une pénombre tachetée de soleil. Aurora effleura timidement le montant d'un des rouets; elle le sentait comme prêt à dire bonjour. Du pas de la porte Antonnafachto l'observait en silence, avec son sourire complice et malicieux; ce blagueur impénitent avait comme tous les autres éolis un profond respect des moments privilégiés de poétique découverte et d'Emerveillement, aussi il se gardait bien de rompre le charme par quelque parole ou geste que ce soit. Il s'abstenait même de penser. Et puis, il avait participé à leur fabrication, de ces rouets. Antonnafachto est un habile menuisier, le saviez vous?
Aurora, éberluée, quitta doucement sa caverne d'Ali Baba. Puis, sautillante, elle rejoignit sa mère et Miélora, Antonnafachto lui emboîtant allègrement le pas. Reprenant le coton, elle resta un moment sans rien dire, puis demanda à Miélora de lui montrer les rouets. Antonnafachto eut un petit rire; Miélora, avec une poétique mimique de surprise, lui répondit volontiers. Ils y allèrent tous quatre, et pénétrèrent, recueillis, dans la douce fraîcheur de l'atelier. Les rouets éolis ne ressemblent pas du tout aux rouets terriens, bien qu'ils fonctionnent sur le même principe. Il faut s'y asseoir à deux, face à face, sur un plateau ovale subtilement équilibré, qui se balance poétiquement au rythme des gestes du travail. Le rouet proprement dit est au milieu; pendant que l'un des acteurs file, l'autre fait tourner la broche très rapidement en tirant une cordelette ingénieusement disposée. Et ça carbure, je vous le dis! En une journée de pluie tous les sacs se retrouvent en bobines. Car en principe on fait ce genre de travaux seulement quand on ne peut pas s'activer dehors. Devant l'insistance d'Aurora, on sortit néanmoins un des rouets sur la place, au soleil, pour qu'elle puisse apprendre. Il fallut de l'aide, car les rouets sont lourds. Comme il n'y en avait pas de violet, Aurora choisit le bleu.
Rayonnante, elle prit place avec Elora sur le plateau périlleux, et jusqu'à l'heure du repas s'entraîna joyeusement en chantant de ces chansons mignonnes apprises à la veillée. Miélora et Antonnafachto continuèrent à carder, sans plus rien dire car apprendre à filer demande de la concentration.
C'est Nellio qui fut surpris en rentrant de son champ, de trouver sa mignonne compagne rayonnante sur ce bel appareil!
Aurora devra patienter avant d'en savoir plus; mais c'est un des entraînements éolis que de savoir ainsi rediriger ses énergies.
Nellio de son côté s'intéressa aux plantes. Un jour il s'agit d'aller chercher des graines poussant tout en bas du village, près du ruisseau. Tant qu'ils n'ont pas leurs ailes les jeunes éolis ne s'éloignent que prudemment: il n'y a pas vraiment de chemins hors des villages, puisque tout se fait par la voie des airs. Nellio, Aurora, Algénio et sa compagne Liouna, et deux grands éolis descendirent donc avec des sacs: on en profitait pour ramasser aussi le coton mauve d'Aurora.
Les jeunes éolis découvrirent le ruisseau avec leurs yeux de chair. De l'eau, ils connaissaient, puisqu'on s'en lave abondamment tous les jours; mais pas encore l'eau libre comme celle-ci, où poussent des plantes différentes, plus exubérantes, d'un vert plus profond, et où vit tout un monde d'insectes, de limaçons et d'escargots nacrés ou irisés. On arrivait au bord par une petite plage en mousse gorgée d'eau, grande comme deux mains de terriens. Cela suffisait aux éolis; ôtant leurs grandes robes, ils se plongèrent tout nus dans la délicieuse fraîcheur de l'onde limpide. Algénio avait gardé son chapeau, et il le laissait dériver. Aurora admirait les dessins spiraux d'un escargot, tout en se passant de l'eau sur son joli corps avec la main.
Puis ils allèrent chercher le coton, sauf Nellio qui se fit montrer ses graines par Alambo. C'est une plante aux feuilles épaisses dont la curieuse odeur terpénique avait intrigué Nellio.
«Que fait-on avec cette plante? Demanda t-il.
- C'est pour faire de la peinture.»
Nellio réfléchit.
«De la peinture verte?»
Alambo eut un gentil petit rire.
«Oh non! C'est seulement pour rendre certaines peintures plus fluides!»
Nellio pensa qu'il avait encore beaucoup de choses à apprendre.
«Gentille plante à la curieuse odeur! Permet moi de cueillir quelques-uns de tes fruits pour en prendre de la graine!»
Cela fut dit avec une telle sincérité que l'on ne se serait pas étonné d'entendre la plante répondre «Oui, volontiers!» en tendant ses branches en une gracieuse courbette.
Nellio entreprit de décortiquer un des fruits secs. Il alla pour en saisir un autre, mais Alambo lui dit qu'il était encore trop vert. Il en restait un à point mais un scarabée l'avait déjà entamé, aussi on le lui laissa.
«Ça ne fait rien, on reviendra» fit Alambo. Ils repartirent, tous frais, avec leurs sacs pleins. Ces graines devaient être semées un peu au-dessus du village, près de l'atelier d'Alambo, pour en transporter facilement la récolte, car Alambo et ses amis avaient à charge la délicate fabrication des peintures et des laques.
Quel sacré curieux que ce Nellio. Avec Aurora, il suivit Alambo.
La maison d'Alambo n'était pas en potiron, mais en une sorte de mortier coloré dont les éolis ont le secret. Elle s'appuyait contre un rocher rosé dont le sommet dépassait par dessus l'atelier du coton. Une maison assez surprenante pour nous terriens, jugez-en. C'était une grande demi-boule, avec la porte en coin, toute enlacée de volutes harmonieusement sculptées, entraînant les fenêtres courbes, s'épanouissant en feuilles soutenant d'autres boules plus petites avec des hublots arrondis. Toutes ces formes se fondaient les unes dans les autres sans raccords ni angles, avec un fini rustique mais doux, se fondant dans les creux de la roche. Elle était rose, veinée d'arabesques orange et mauve, délicatement encadrée de feuillages et de mousse des rochers. Que voilà une bien grande maison pour un couple d'éolis!
Dans une petite cour presque fermée par un pan de roc, Landernako et Niouline, en compagnie d'Elzinia, la compagne d'Alambo, étaient absorbés dans une étrange besogne. Ils manipulaient des récipients en tube de bambou que Nellio avait déjà vu au repas pour les jus de fruits, mais plus grands, avec des couvercles ajustés à l'émeri. Landernako, à l'aide d'un long bâton, remuait le contenu liquide d'un de ces tubes calé dans un trou du sol. Elzinia et Niouline surveillaient, versant de temps en temps un peu de poudre vivement colorée d'un autre récipient.
Alambo retint Nellio et Aurora de la main: il ne fallait pas perturber la mystérieuse opération. Elzinia était absorbée. Enfin elle dit que c'était bon. Tous trois s'arrêtèrent alors et se tournèrent vers les nouveaux arrivants, qu'ils accueillirent joyeusement. Landernako et Niouline furent ravis de voir ces enfants éolis qui ne venaient pas souvent dans ce coin du village. En parlant ils raclèrent très soigneusement le bâton, non sans avoir montré le contenu du tube: c'était de la belle peinture bleue, avec une touche d'indigo, qui plut beaucoup à Aurora. Ils fermèrent promptement le couvercle et finirent d'essuyer le manche, n'y laissant aucune trace de peinture!
Alambo entraîna Nellio et Aurora dans la maison. En fait la chambre d'Alambo et Elzinia était au-dessus de la demi-sphère, et dépourvue d'escalier pour y accéder: à quoi bon, quand on a des ailes? La grande boule était un atelier, comme celui du coton. Mais les étagères portaient une quantité de tubes en bambou de toutes tailles, certains bizarrement patinés, d'autres tachés de la couleur qu'ils contenaient. Toute une gamme de touillettes, brosses, spatules et autres outils harmonieusement disposés le long des murs courbes vous invitaient gaiement à la Création ou à l'Activité. Plus loin, des sacs s'empoussiéraient des pigments variés qu'ils recelaient. Une odeur forte et étrange flottait, de terpènes mais aussi d'autres essences inconnues chez nous. Le cerveau éoli n'enregistre que des sensations agréables, mais il sait parfaitement distinguer ce qui est bon à manger, ou ce qui est poétique, de ce qui ne l'est pas. Cette odeur n'indiquait pas un comestible, mais elle s'associait au mystérieux et sans doute passionnant travail de la peinture. Nellio la trouva donc aimable, sans la classer dans les parfums.
Sans mot dire, Alambo, d'un geste tranquille et lent, invita Nellio à regarder par la porte du fond de l'atelier, fermée par une pellicule translucide. Nellio fut déconcerté: cette porte donnait DANS le rocher. Il y avait là une petite grotte obscure, fraîche et humide, à l'odeur plus forte encore. Accoutumant son regard, il découvrit de grands récipients en noix de coco, emplis de liquides divers. La peinture, ce dit-il, c'est tout un monde!
Il serait fort long de raconter tout en détail la vie des nouveaux éolis, telle qu'elle se déroula heureuse et douce pendant les premières années de leur vie. Les éolis n'ont pas à proprement parler d'histoire; ils goûtent un bonheur perpétuel qui coule de source indéfiniment. Ils n'en sont jamais blasés. Cela s'explique facilement si on sait que les éolis suivent scrupuleusement certaines Lois Universelles de la vie, et que tout dans leur existence a été prévu en accord avec ces Lois: leur cerveau, leurs différents corps abstraits, leur corps physique, l'écologie même de leur planète qui fournit en abondance tout le nécessaire à la vie de chaque être. Ça n'en sont pas moins des êtres responsables et courageux, nous le verrons. Le mal sous toutes ses formes est totalement absent de leur monde et même de leur pensée; il ne peut strictement rien arriver de fâcheux sur leur planète, ni sur aucune autre qui suit ces lois simples et ineffables; à tel point que le mot «Bien» lui-même n'y est jamais employé! En fait le mal tel que nous l'expérimentons sur la Terre n'est apparu accidentellement que dans quelques îlots de la Création, îlots qui, à l'incommensurable échelle de temps de l'Univers, ne peuvent qu'être tous inéluctablement balayés par l'immense marée de volonté de Bien qui palpite partout ailleurs! Il sera scrupuleusement veillé par la suite à ce que les conditions qui ont permis son apparition ne se reproduisent jamais.
Tout se déroula donc idéalement pour les adolescents éolis, et c'est là une période courte mais fort émouvante de leur vie. Ils y trouvent leur vocation parmi toutes les activités. On l'a vu, Aurora et Nellio ont connu tôt la leur; d'autres éolis la trouvent plus tard, certains ne s'orientent même jamais et restent à butiner d'un travail à l'autre selon leurs amis. Ce fut le cas d'Algénio, avec toutefois une préférence pour le grand air et la verdure, comme la plupart des éolis. Anthelme, lui, resta à étudier avec Adénankar, le temps qu'il ne passait pas dans les jardins et les ateliers avec sa compagne Elnadjine.
Aurora ne put se mettre tout de suite au filage du coton comme elle aurait souhaité, car il s'agissait là d'un travail du temps de pluie, et les jeunes éolis par temps de pluie vont à l'école. En attendant elle réorienta son énergie dans la culture de... la patience, qui lui manquait un peu. Ah, c'est qu'elle s'y mit avec ardeur! Il faut dire qu'un jour, Adénankar était descendu de sa forêt, exprès, juste pour lui faire la remarque, avec la plus grande gentillesse, puis avait tourné les talons et s'en était reparti chez lui sans rien rajouter. Aurora, rouge comme une pivoine, était restée introuvable tout le reste de la journée. C'est ainsi, même pour ces êtres merveilleux, il y a toujours quelque chose à fignoler dans leur grand accord intérieur!
Le tout premier enseignement des éolis est l'Amour de toutes les formes de vie, et aussi l'Amour de leur planète, qu'ils traitent telle leur mère. Ainsi fait-on sur toutes les planètes sérieuses. Pendant les premières séances dans l'école potiron, les jeunes éoli admirent de nombreuses images d'oiseaux, d'insectes et de plantes d'autres régions d'Aéoliah, des éolis de couleur de peau différente qui les fascinent, on discute longuement de leurs moeurs parfois curieuses ou exotiques que nous ne pouvons rapporter toutes en détail ici. L'école ne fait que renchérir sur ce qu'ils vivent tous les autres jours: lors des cueillettes et des travaux où ils participent, on leur apprend à parler aux plantes, à les traiter avec Douceur, de même pour tous les animaux de rencontre. Et les jeunes éolis comprennent cela de leur naturel.
Plus tard on leur parle des différents règnes de la vie: minéraux, bactéries, cellules, végétaux, animaux, humains, esprits des paysages, anges, et aussi comment fonctionnent leurs différents corps abstraits ou concrets.
Ce double enseignement, dans la vie quotidienne et dans le recueillement de l'école, est d'une très grande efficacité: la connaissance de la vie est à la fois inscrite dans le concret, les gestes et l'intuition immédiate, mais aussi parfaitement installée dans le temple de l'intellect.
Mais avant d'en arriver à faire des savants de leurs enfants, les parents et les amis du village leur apprennent à écrire. La langue d'Aéoliah est universelle, et il ne viendrait à personne l'idée de sacrifier cet immense avantage pour la modifier ou y rajouter des particularismes quelconques. Une page de cette écriture simple et joliment calligraphiée est un régal pour l'oeil! Elle ressemble un peu à l'Hébreu, un peu au Hindi. Chaque son de la langue est toujours représenté par la même lettre. Les bases de la grammaire sont simples, sans exceptions, sans conjugaisons ni déclinaisons. Une fois les bases acquises, chacun peut à son rythme découvrir les nombreux modes spéciaux, les vibrations des différentes calligraphies, qui permettent une grande subtilité d'expression si besoin est, ainsi que les incroyablement nombreux styles de lettrines, signatures de chaque communauté éoline. Inexprimable n'est pas éoli! On écrit sur de jolis supports, tels des pétales de fleur lustrés, et chaque message est une petite oeuvre d'art ingénue, surtout quand c'est un enfant débutant qui l'a composée!
Tous les éolis apprennent à chanter et ils y arrivent tous. Tous également apprennent à peindre, même si ils ne continuent pas forcément, car c'est surtout un moyen de prendre conscience de la Poésie et des différentes vibrations du monde des sentiments, qui s'expriment dans les couleurs et les formes. La Beauté et la Poésie sont à la base même d'Aéoliah. En fait là aussi l'école ne fait que rendre conscient, formaliser un enseignement qui imprègne la vie de tous les jours: très tôt, dès qu'ils savent tenir un ustensile, leur mère apprend aux enfants à accomplir des gestes gracieux, aériens, à onduler, à danser. Beaucoup le font déjà spontanément, sans le faire exprès, car c'est là un des charmants effets de la beauté de l'âme, de l'attention tout entière dans la réalité et le bonheur. Et c'est vraiment joli, tous ces éolis en ballets dans leurs jardins! Même quand ils ne le recherchent pas spécialement, tous leurs gestes et leurs mimiques sont emplis de grâce, de gentillesse. A peine savent-ils parler qu'on leur enseigne aussi à ressentir si une ambiance ou une action est poétique, comique, tendre, dynamique... et à s'harmoniser avec.
Sur la fin, l'école donne des connaissances plus théoriques, le principal étant acquis. Un peu de géographie Aéolienne, de calcul, de menuiserie, d'astronomie, d'ésotérisme, d'épistémologie: Ils en ont de la chance ces éolis, d'étudier tout cela! Surtout qu'ils n'ont pas de pédanterie pour embrouiller ce qui est simple...
Nellio, aujourd'hui, se souvient avec émotion de cette période. C'était une des dernières séances d'école dans le grand potiron. Ils avaient regardé toutes les images des premiers rouleaux, et il n'en restait que quelques-uns plus théoriques. La pluie débuta le matin, assez drue cette fois-là, et avant même les premières gouttes voici les huit joyeux drilles seuls dans leur école. En effet les éolis apprennent aussi très tôt à se prendre en charge. Après une brève discussion, l'enthousiasme se porta sur un rouleau dont le nom Aéolien se traduirait bien pompeusement par «mathématiques» et plus joliment par «jeux de la logique». Algénio, maintenant fort, le dressa debout triomphalement, mais il fallu l'aider pour le mettre sur le porte-rouleaux. Le début leur parut facile: compter des bûchettes, additionner; ils l'avaient tous déjà fait en d'autres occasions. Algénio trouva le moyen de démontrer que deux et deux égale cinq, en fendant une bûchette en deux! Venait ensuite la logique, l'aristotélicienne faut-il préciser, car les éolis en utilisent couramment plusieurs autres, mais c'est tout de même avec celle-là qu'on fait les meilleures maths. Tantôt ils discutaient vivement autour du rouleau, tantôt le silence les trouvait chacun dans un coin avec des exercices. La vie éoline avec ses activités demande bien quelques rudiments de calcul. Petit à petit, au fil de la journée, ils passèrent en revue toutes les bases. Le lendemain matin les trouva aussi enthousiastes; mais petit à petit les choses se gâtèrent: le rouleau aux fleurettes bleues et à l'air innocent allait jusqu'aux intégrales. Aurora lâcha la première. Il n'est pas indispensable, au fond, de savoir toutes ces choses quand on vit dans une nature aimante et généreuse comme sur Aéoliah. Si les autres continuèrent ce fut donc par jeu, par pure curiosité intellectuelle. Nellio et Anthelme seuls tinrent à peu près le coup jusqu'au soir du second jour. Les discutions enjouées avaient fait place à un calme posé et réfléchi... Ils se retrouvèrent tous les deux d'autres soirs, avec une fleur lumière et le rouleau mathématique. Elnadjine, la compagne d'Anthelme, aux grands cheveux blond crème en longues nappes floues, leur tenait compagnie en tricotant des chaussettes, tandis qu'Aurora allait s'entraîner au tissage. Ils vinrent à peu près à bout de ce rouleau, mais ce fut pour découvrir qu'il en existait des centaines d'autres à la suite! Ils ont des sacrés matheux, mine de rien, chez les éolis. Et ils ont tout le temps qu'ils veulent pour écrire des rouleaux, sur tous les thèmes. Il y en a des lyriques ou poétiques, pour allécher, et d'autres plus techniques, pour approfondir le sujet choisi. Grâce à ce système de rouleaux en libre-service, chaque éoli peut se faire une idée sur tous les domaines de la vie, et a possibilité d'étudier ce qu'il veut, ou d'approfondir un point particulier qui l'intéresse, aussi loin que nécessaire, quand il en a envie.
Il resta de ces calmes soirées entre enfants éolis une douce et indéfectible amitié entre Nellio et Anthelme, qui perdure encore aujourd'hui.
Ils étudièrent ensemble le rouleau d'astronomie, plein de poétiques descriptions avec les calculs complémentaires pour ceux à qui ça plaisait. Ils apprirent ainsi la création d'Aéoliah, trois milliards d'années plus tôt. Suite à un flamboiement de supernovae, une petite région d'un nuage interstellaire se révéla particulièrement riche en oligo-éléments propices à la vie. Il s'y forma de nombreuses étoiles avec bien sûr des planètes comme Aéoliah; plusieurs furent élues par des groupes d'âmes pour y célébrer la vie dans des formes physiques. Sur Aéoliah les choses furent menées rondement et tout était épanoui et stabilisé en moins de cinq cents millions d'années, avec tout le nécessaire pour mener l'existence qu'ils désiraient, notamment quantité de plantes donnant de quoi manger, bâtir, s'habiller, peindre. Les premiers éolis fondateurs ont tous quitté Aéoliah depuis fort longtemps, mais la civilisation Aéolienne continue fidèle à elle-même, d'héritiers en héritiers, acheminant à chaque génération sa cargaison d'yeux émerveillés par les splendeurs de l'univers... Les plus lointaines chroniques éolines, issues d'un passé fabuleux fidèlement conservé par des milliers de générations de copistes, parlent d'un quasar rutilant dans le ciel Aéolien, avec ses jets et ses humeurs, mais il est aujourd'hui éteint. Ce devait être un formidable spectacle!
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L'adolescence éoline se termine par deux événements importants. D'abord le vol. Les ailes des enfants éolis sont des petites broderies mignonnes mais inactives. Quand les éolis sont presque grands, elles se développent, les muscles s'affermissent. L'envie de voler, de rêve doré mais lointain, devient désir pressant. Cent fois par jour, on voit les jeunes éolis, par deux ou trois ou avec leurs parents, battre vivement l'air; à chaque fois ils mesurent le progrès accompli, ou s'aident en sautant, parmi cris de joie et fou-rires. Les éolis sont fiers de voler, ils en éprouvent une grande joie, une enivrante sensation de Liberté. Elnadjine et Aurora, souvent ensemble, furent les premières à y arriver. Les six autres les suivirent bientôt, sauf Algénio qui hésita longuement à se confier à l'élément aérien.
Le vol des éolis est un prodige; ils le doivent à leur petite taille et à la forte densité de l'air d'Aéoliah, car leurs ailes sont plutôt petites et pas très aérodynamiques. C'est une des raisons pour laquelle leur corps a été créé si fin, si léger. Même ainsi ils ne pourraient pas voler bien loin s'ils ne trouvaient pas partout dans la nature de succulents fruits gorgés de sucres délicieux pour reprendre des forces. Les créateurs d'Aéoliah durent orienter l'évolution de la vie sur leur planète vers des corps légers et très solides. Un éoli, même inconscient, freiné par ses ailes, pourrait tomber de n'importe quelle hauteur sans se faire mal.
Au début, prudents, nos nouveaux éolis se contentèrent de voleter au-dessus du village, accompagnés d'amis. Dès que leurs forces furent bien affermies, ils tentèrent leur première sortie, bien sûr au ruisseau: les éolis adorent se baigner, et sur toutes les minuscules criques d'un ru de montagne il s'en trouve toujours d'occupées par deux ou trois éolis batifolant dans l'onde ou séchant leurs cheveux au soleil, leurs grandes robes accrochées à des feuilles. C'est même particulièrement agréable quand l'on travaille dehors, d'aller se rafraîchir ou se dépoussiérer de temps à autres! C'est ce que décidèrent ce matin-là nos huit nouveaux éolis. La dernière pluie était déjà ancienne, et la prochaine tardait un peu. Ils avaient passé un moment à creuser des trous pour des repiquages. La fraîcheur de l'onde fut donc parfaitement délicieuse.
L'endroit rêvé était sous un grand arbre à l'ombre un peu mystérieuse, tachetée de ronds de soleil. Là-dessous s'étendait, comme cela arrive souvent sur Aéoliah (et parfois sur Terre) une prairie de mousse, avec un genre de myosotis d'un doux bleu. Cet espace propice à courir, sauter et faire des galipettes comme à se nicher tendrement, rejoignait doucement le bord du ruisseau, une petite étendue d'eau limpide, au fond d'algues veloutées. Sur l'autre rive, au coeur de l'ombre, croissaient des sortes de roseaux d'un vert très foncé, au port plus bas et plus rond que nos roseaux terriens, formant un petit labyrinthe, surplombé par un grand buisson aux fleurs violettes. De ce côté-ci, la mousse continuait, mais ardemment ensoleillée cette fois. Tout autour montait doucement une prairie d'herbes touffues et de buissons. Aucun signe du village, vu d'ici. Dans l'arbre nichaient une myriade de petits oiseaux très vifs, violets, aux chants aigus et légers, comme un tapis sonore. Plusieurs couples d'oiseaux d'eau blancs au roucoulement doux et prolongé nichaient sous les roseaux, dans de véritables tunnels de fraîche verdure moussue. L'eau hébergeait des limaçons, des insectes patineurs virevoltants et des sortes d'anémones orangées ou rouge sombre. Ce lieu charmant était encore plus beau qu'ailleurs, tout imprégné d'émouvante Poésie, d'Amour de la nature pure et belle. Les éolis, aussi travailleurs qu'ils fussent, aimaient à s'y retrouver de temps en temps entre deux activités. Sans le leur dire ceux du village laissaient les nouveaux éolis profiter seuls de ce doux endroit, et c'était là un fort gentil cadeau.
Ce premier vol d'éoli libre laissa Elnadjine essoufflée et rieuse, ainsi qu'Anthelme. Près de l'eau, ils ôtèrent prestement leurs robes et les posèrent avec leurs chapeaux-fleur sur la mousse, en une composition spontanée et ingénue. Anthelme et Elnadjine venant pour la première fois hésitèrent à toucher l'eau, qui leur paraissait vivante. Nellio, Aurora et Algénio y coururent. Ils s'ébattirent joyeusement, avec leurs si beaux rires plus cristallins que le chant du ruisseau. Elnadjine se laissa flotter sur le dos, avec ses ailes comme nageoires. Ses cheveux, plus clairs que sa peau hâlée, étaient tellement abondants qu'elle flottait dessus. Aurora nageait, Algénio et sa compagne Liouna jouaient avec les anémones. L'eau était très propre, délicieuse, on pouvait la boire à même le ruisseau et faire provision de fraîcheur. Algénio et Anthelme furent les premiers à en sortir; ils disparurent en exploration dans les roseaux. Leurs blancs occupants étaient bien plus gros qu'eux, avec de longs becs orange, un peu comme des canards. En voyant des éolis ils gloussèrent de contentement et allongèrent leur cou pour se faire caresser. Nellio garde de ces moments privilégiés un souvenir très doux et très précis, qu'il aime à évoquer encore aujourd'hui...
Un moment plus tard, calmes mais revivifiés, ils se regroupèrent, allongés ou assis en lotus, silencieux, sur la mousse au pied du grand arbre, parmi les taches de soleil, extraordinairement réceptifs à la souveraine Beauté de cette nature si douce, éperdument abandonnés à toutes les sensations enivrantes qu'elle leur prodiguait: le souvenir de la fraîcheur de l'eau sur leurs épaules, la tiédeur du soleil sur leurs bras et leurs jambes nues, le scintillement d'une goutte, le doux et enivrant soupir de leur respiration, le battement éperdu de leur coeur, la senteur résineuse de la lande, la musique des oiseaux, le glouglou du ruisseau, le chatoiement des fleurs et du ciel infiniment bleu à danser de joie! Les montagnes lointaines s'y estompaient en silhouettes mauves, comme souvent quand la pluie tarde.
Nellio admirait son corps, bienveillant chef-d'oeuvre des créateurs inconnus d'Aéoliah; il passait un doigt le long de son bras gauche, à la peau mate et veloutée, aux courbes gracieuses. Aurora était assise en lotus sur sa gauche, il la voyait de trois quarts arrière. Ses longs cheveux châtains, frémissant de violet dans une tache de soleil, tombaient jusque sur la mousse en nappe ondulante, cachant ses ailes et son dos. Elle se pencha, découvrant une fine épaule rose satinée. Nellio en admira le galbe, la finesse, ému. Elle le sentit penser à elle, et se retourna à demi, mais son sourire resta en suspens...
Certes, les éolis s'aiment tous d'un Amour spirituel dès leur plus jeune âge. Ils aiment à s'encourager l'un l'autre, à s'entraider à progresser, à enrichir mutuellement les vibrations de leurs âmes, ce qui leur vaut un inépuisable Bonheur. A la naissance et parfois bien avant, on peut savoir qui sera compagne ou compagnon de qui, et cela se réalise toujours. Mais, c'est là l'autre événement de leur adolescence, quand il leur pousse des ailes, pour les jeunes éolis tout enivrés de merveilleuses sensations, l'amour s'étend sur d'autres registres.
Tout simplement.
Et Aurora et Nellio, pour un regard, devinrent éperdument amoureux.
Au fil des jours, au fil des travaux ensemble et des bains de mousse et de Soleil.
Le sage Anthelme et la splendide Elnadjine nouèrent un amour profond. C'étaient des âmes nouvelles, qui ne s'étaient jamais rencontrées avant Aéoliah. Ils en avaient de la chance de vivre cela.
Algénio et Liouna furent aussi amoureux, mais Algénio, tout intimidé, mit longtemps à agir en conséquence. Liouna l'attendit gentiment...
Elsignor et Elsigna, petit à petit concrétisèrent une aspiration qui les habitait depuis l'éternité.
Les éolis sont naturellement très tendres, et cela depuis leur petite enfance. Déjà entre simples amis, et même entre inconnus, il leur arrive de se caresser les cheveux, les mains. Le corps éoli est très propre et parfumé, son abord doux et chaleureux. L'amour éoli est pur et poétique dans tous ses registres.
Les nouveaux amoureux revinrent souvent à ce coin de mousse, aujourd'hui disparu, emporté par l'érosion qui l'a recréé ailleurs. Mais c'est de cette plage-là que Nellio se rappelle dans les moindres détails. Il se rappelle la première fois qu'il caressa les longs cheveux d'Aurora, le coeur battant à tout rompre, les joues brûlantes, elle plus émue encore. Les éolis amoureux débutants sont souvent d'une grande timidité! Il ne savait montrer son sentiment, mais il savait qu'elle le captait, et qu'elle savait qu'il savait, etc. La télépathie amoureuse complique délicieusement les choses!
Les nouveaux couples éolis construisirent leurs maisons. Nellio et Aurora avaient déjà planté la graine qui devait donner un petit potiron rose, un peu en contrebas de la terrasse du coton, et ils repiquèrent des fleurs indigo pour qu'elles le recouvrent. Ils creusèrent l'intérieur du potiron en une chambre ronde comme un nid, avec un lit ovale couvert de pétales de fleurs. Cela suffit pour la plupart des éolis dont les besoins sont bien modestes. Nellio aidé d'Alambo le peintre passa un vernis sur le potiron pour qu'il résiste plus longtemps, et peignit aussi l'intérieur en rose.
Anthelme et Elnadjine récupérèrent une longue courge qui avait servi comme rangement pour l'école; elle sentait encore bon la peinture et les enfants. Elle était creusée de deux pièces, façonnées en suivant la forme extérieure. Celle du fond fut naturellement leur nid. Anthelme souhaitait avoir une pièce d'étude, ce fut donc celle de devant. De nombreux pétales avaient servi aux enfants pour s'exercer à écrire, et personne n'avait le coeur de les porter au compost: même les ratages étaient si mignons! Elnadjine en fit des rideaux, en harmonisant les différentes couleurs.
Elsignor et Elsigna bâtirent aussi un tout petit nid d'amour, mais ils n'en peignirent pas l'intérieur, aimant la couleur pêche et le grain de la chair du potiron.
Algénio et Liouna installèrent le leur près de leurs cultures. Ainsi ils pouvaient les entendre pousser la nuit.
Nellio mit tout son coeur à réaliser la peinture de l'intérieur de son potiron. Alambo lui appris différentes techniques: réaliser un dégradé en raclant une brosse spéciale, projetant ainsi de fines gouttelettes sur le mur. Une sorte d'Aérographe... Aurora serait heureuse de voir les murs se fondre doucement du rose au violet, jusqu'au plafond indigo, sa couleur adorée. Il y mit des étoiles. Nellio prépara ainsi la surprise, mais c'est lui qui fut surpris, le moment venu d'emménager! Il était amoureux baba et vraiment très ému. Quel bonheur, mais aussi quel trac! Vint le jour où tout était fin prêt. Aurora avait achevé le dessus de lit, sa surprise à elle. (C'est très difficile, les surprises, quand on est relié l'un à l'autre par l'esprit!) La peinture était archi-sèche. Nellio n'avait plus d'excuse: il lui fallait maintenant aller chercher Aurora. Il hésita longuement, délicieusement paralysé, le coeur battant la chamade. Il contourna et retourna sur son chemin. Enfin il atteignit la place du coton où Aurora l'attendait avec sa mère Elora et d'autres éolis, triant et cardant un beau coton orangé comme la Joie. En fait Aurora, triturant la même mèche depuis trois jours, avait l'esprit bien loin de son ouvrage! Bredouillant à moitié, il parvint à l'appeler:
«Aurora?
- Oui? Fit-elle, avec une gentille fausse note.
- Eh bien euh...»
Les autres éolis firent comme si de rien n'était, mais ils écoutaient, ravis, une si émouvante conversation, sans en perdre une miette...
«C'est la maison, vois-tu, elle est euh... terminée.»
Aurora sauta joyeusement sur ses pieds, mais retomba sur son derrière tant elle tremblait.
«C'est très gentil... On va aller... Et j'ai aussi une surprise!»
Il fallu aller chercher le sac chez Elora, la mère d'Aurora. Trottinant avec, ils s'approchèrent de leur nouvelle maison. Elora ne les suivit pas, ni personne. Ce grand moment était entièrement à eux. Ils se tinrent sur le seuil de leur maison, enivrés par la suave senteur des fleurs qui la recouvraient déjà. C'était la fin de l'après-midi. Aurora entra seule la première, avec le sac. Elle ne dit rien, ne s'exclama pas. Mais Nellio ressentit intérieurement sa joie et son émerveillement. Il l'entendit s'affairer. Elle ressorti, tenant comiquement le sac vide dans son dos, radieuse, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. Entrant à son tour, il vit le dessus de lit mauve, avec un triskèle et des motifs d'une complexité inattendue. La chambre était restée physiquement identique, mais le bref regard d'Aurora avait tout changé, tout chargé de doux sentiments, tout transfiguré. Nellio resta également silencieux, mais Aurora sut elle aussi son émotion.
Le meilleur était encore à venir.
Le soir, chacun cramponnant la main de l'autre, ils se trouvèrent soudain incapables d'attendre la nuit tombée pour aller dormir dans leur nouvelle maison. Ils n'allèrent pas chanter au village parmi les ombres mauves de leurs amis. La lumière rouge de la montagne du soir palpitait complice dans les roses du Couchant, tandis qu'à l'Orient l'anneau commençait à se dessiner. Ils se tinrent sur le seuil un moment, admirant mutuellement leurs corps si beaux. Aurora avait sa robe mauve, ses longs cheveux châtains ondulaient en nappe de chaque côté, son visage simple et rond s'émerveillait, tout entouré de rayons mauves par les pétales de son chapeau, auréole en fleur. Un fort et délicieux parfum émanait d'elle, que Nellio n'avait encore jamais remarqué. Leurs deux coeurs battaient puissamment, à l'unisson.
Nellio était aussi en mauve, juste un peu plus rose, ses cheveux et sa barbiche de la même couleur que ceux de sa compagne, mais courts, formant juste un rouleau de chaque côté, un peu dix-septième siècle. Ils se caressèrent les cheveux, pleins de gratitude pour les créateurs qui leur avaient fait don de ces corps doux et parfumés, peau mate et chaude sous le tissu rustique... Ce moment sacré, ils l'avaient beaucoup attendu, mais sans hâte. Maintenant, le désir de se rapprocher se faisait pressant, sans qu'ils ne comprennent encore pourquoi.
Quand la nuit avancée ne leur laissa plus voir que des silhouettes, ils entrèrent enfin dans leur maison rose et violette. Le matelas de leur lit, en bourre de coton, reposait à même le sol. Ils l'avaient fait en creux car ils s'étaient bien dit qu'en dormant ensemble il serait bon de se nicher un peu l'un contre l'autre... Ne se doutant absolument pas de ce qui les attendait! Leurs parents et leurs amis avaient été d'une discrétion absolue: Aurora et Nellio, comme tous les jeunes éolis, étaient totalement ignorants et totalement libres de découvrir eux-même les jeux d'Amour qu'ils voudraient et de laisser parler leurs corps et leurs coeurs. Quel plus merveilleux cadeau! Une surprise fulgurante, un feu ardent qui les submergea soudain, une volupté éperdue qu'ils goûtèrent dans toute sa divine plénitude...
CHAPITRE 4
* LE VILLAGE DANS L'INFINI *
(sommaire)
* Musique: thème des éolis, Bearns et Dexter, Golden Voyage 3, «Look after tomorrow for me» (Avec Lovely Day de William Aura ce n'est pas mal non plus)
Au fil des jours l'amour de Nellio et Aurora s'épanouit de découvertes émerveillées en longues rêveries. Le jour, ils en oubliaient parfois le travail, comme souvent les éolis à cet âge. Mais la vie est si généreuse sur Aéoliah, qu'il ne venait à personne l'idée de le leur reprocher; d'ailleurs le reproche est totalement étranger à la mentalité éoline. Le mot même leur est inconnu. Et puis, si vous ne l'aviez pas encore compris, les éolis sont tout à fait Bienveillants, surtout envers les jeunes amoureux. De les voir heureux ainsi leur donne encore plus d'entrain...
La nuit, au lieu de dormir tout le temps comme les enfants éolis, ils se mirent à veiller de plus en plus souvent, dans leur maison, ou sur la place du village avec les autres éolis. Ces rites immuables étaient la trame même de la vie Aéolienne, et le sont toujours, avec leur pérenne tranquillité. Il en sera ainsi tant que brillera le Soleil d'Aéoliah. Vers le milieu de la nuit, ce sont les heures obscures: l'anneau, dans l'ombre de la planète, ne reflète plus le Soleil; les fleurs-lumière, épuisées, s'éteignent, laissant la place à la seule splendeur étoilée. Les derniers grillons se taisent petit à petit. Ce sont des heures d'un calme majestueux, où presque tous les éolis dorment ou voyagent dans ce que les terriens appellent l'astral.
L'aurore les tire de leur sommeil. Les éolis n'ont pas d'horloges; ils n'ont nul besoin de tels instruments sur une planète où il n'y a jamais de train à prendre. L'anneau, les fleurs, les senteurs de l'air, les chants des oiseaux ou des insectes, la vibration même de la lumière donnent à chaque moment de la journée son ambiance particulière, à nulle autre pareille. Les éolis et les éolines ne numérotent pas platement leurs heures, mais les nomment d'après leur ambiance. Plus, les éolis ont un sens du temps, qui fonctionne même s'ils sont au fin fond d'une grotte. Certains terriens l'ont aussi, qui savent se réveiller à l'heure choisie. Les hindous de la Terre connaissent bien cela, qui jouent des musiques différentes, les ragas, pour chaque moment de la journée. Chaque heure a sa vibration, son chant, ses états d'âme, ses rythmes... Subtilités poétiques du temps qui passe, que viennent perturber les prosaïques et ignorantes fantaisies horaires actuellement à la mode dans certains pays d'Europe!
Le lever du jour est sur Aéoliah une majestueuse cérémonie. Il a toujours lieu à la même heure, comme sous nos tropiques, car l'axe d'Aéoliah est peu incliné. Les animaux nocturnes cessent tout chant une heure avant les premières lueurs au Levant. C'est l'Heure-silence, d'une Paix incroyable, ou l'Heure-repos, ou encore l'Heure fraîche, l'Heure rosée, l'Heure du voile blanc... Un moment de calme immense et de recueillement, à la seule lumière de l'anneau planétaire qui, libéré de l'ombre, a retrouvé toute sa splendeur. L'air est frais, subtil, léger, le son y porte fort loin. Quiconque se réveille à cette heure se sent léger et plein d'énergie, de projets, mais calme et recueilli à la fois.
Avant même que l'oeil n'ait pu distinguer la plus légère aura à l'Est, tout en haut d'un arbre, quelques trilles d'oiseau donnent le signal, douces et solitaires dans le grand silence frais. Une pause, et d'autres répondent de loin en loin, puis laissent la première lueur violette pointer sans un bruit. Une légère buée blanche étend son mystère humide entre les buissons. Un violon inaudible palpite tendrement. Eolis et oiseaux s'éveillent alors. Les premiers montent sur le toit de leurs maisons, dans le plus grand silence, et s'y assoient pour contempler la merveille du jour naissant. Les oiseaux commencent leur merveilleuse prière. De très doux gazouillis frémissent d'abord, presque imperceptibles, d'infimes pépiements. Puis le chant lent et doux des merles aéoliens, en des glissandos mélodieux et infiniment émouvants commencent à transporter l'âme, tandis que dans le ciel le mauve laisse la place au rose, puis à l'or et qu'enfin s'élève superbement la blanche et glorieuse lumière... Quand les silhouettes brumeuses et frissonnantes des éolis sur leurs toits commencent à se colorer, alors éclatent des gerbes de joyeux pépiements, tintent allègrement dans l'air pur les trilles et tous les arpèges du Bonheur. Les corolles des fleurs frémissent et s'ouvrent en une danse au ralenti. La joie devient générale quand émerge le Soleil doré, et les éolis, émus, transportés, se lèvent, et, sur la pointe des pieds, tendent leur bras au ciel et rendent grâce de cette merveille en un chant très doux, presque un sanglot de Bonheur. Ils savent, eux les mystères! La merveilleuse cérémonie de la naissance de la lumière, chaque jour renouvelée, offre l'Emerveillement, la joie de vivre et l'entrain à toutes les mains, à toutes les corolles et à tous les becs qui se tendent!
Devant tant de beauté si simple, certains lecteurs penseront peut-être que j'invente, que je brode gratuitement. Eh bien pas du tout. Savez vous que les choses se passent exactement de la même façon, à quelques détails près, sur notre propre Terre, en aussi vibrant, aussi intense, chaque matin ensoleillé? Vous ne me croyez pas? Eh bien essayez. Allez un matin, tôt, dans un coin de nature propre avec suffisamment d'oiseaux. Si VOUS VOUS RENDEZ AUSSI RECEPTIFS que les éolis, comme pour vous émerveiller d'un conte de fée, alors vous RESSENTIREZ, vous capterez vous aussi, comme captent les fleurs, les oiseaux, les isards ou les gazelles émues, et tous les humains de bonne volonté. Tout le monde peut réussir l'expérience, ce n'est qu'une question de Sincérité, de simplicité. Il ne tiendra qu'à vous d'ailleurs de tenir votre rôle dans la merveilleuse cérémonie, et vous n'aurez qu'à tendre les mains pour recueillir l'or fluide et précieux du petit matin, pour être une fleur parmi les fleurs! En faisant cela, vous serez dans la REALITE. Rappelez vous que la vraie réalité c'est cela, quoi qu'en disent les infirmes du coeur qui, perdus dans leurs grises illusions cotées en bourse, se croient, les malheureux, réalistes.
Les éolis ne sont pas des lambins. Sitôt le Soleil levé, ils sautent de leurs toits, chantent ou s'interpellent joyeusement, tout pleins d'un entrain serein et neuf. La fraîche rosée doit être recueillie avant que le Soleil ne la sèche. Ils sortent leurs bassines de la maison, saisissent de très longs et très fins pinceaux rangés à proximité, les passent sur les murs et sur les feuilles, en un balancement harmonieux. Ces pinceaux sont très beaux, avec leur fin manche légèrement courbé, et un gros bout formant contrepoids. Les éolis égouttent la fine et souple larme de poils sur le bord d'une bassine (une demi-noix de coco) et arrivent à en remplir chacun une ou deux. Leurs voix retentissent dans l'air cristallin du matin comme de petites clochettes, ils s'affairent en dansant. Ils se débarbouillent, secouent leurs draps, rient comme des petits enfants: c'est l'Heure... des draps, un symbole car c'est aussi (et surtout) l'heure où l'on voit ce que l'on a envie de faire de sa journée, l'heure où, libre du passé, on est de nouveau frais et disponible.
Les maisons du village sont dispersées parmi herbes et buissons, ou de roches en roches, mais elles sont toutefois suffisamment proches pour que l'on puisse s'interpeller en élevant juste un peu la voix. On garde toujours un recoin de mousse pour s'asseoir entre voisins. Quelqu'un part ventre à terre à la maison des ustensiles pour en ramener de quoi couper les fruits frais cueillis. Se forment alors des petites assemblées de six ou dix où l'on prend le premier repas de la journée, fait de fruits et de feuilles. C'est bon de manger, après une longue nuit! Et de boire aussi. Les éolis boivent beaucoup d'eau, c'est un plaisir rafraîchissant dont ils ne se lassent jamais. Ces repas entre voisins sont en général calmes, ponctués de regards et de gestes de tendresse, parfois de petits rires ingénus.
De temps à autre un éoli s'absente sans mot dire de ces gentils pique-niques. C'est que, comme tous les êtres corporels dans cet univers, ils doivent évacuer les résidus de leur digestion. Ils le font tout naturellement, s'accroupissant en retroussant drôlement leur robe. C'est propre, car préemballé d'une couche de protection adéquate, comme chez certains oiseaux terriens. L'odeur qui en émane ne leur paraît pas spécialement désagréable, mais elle leur permet tout de même, en cas de trouvaille inopinée, d'identifier ce à quoi ils ont affaire! Ils vont sur le tas de compost et recouvrent soigneusement et abondamment de feuilles mortes ou d'autres débris de plantes préparés à cette fin. Ce compost mûrit en quelques jours et donne un excellent terreau parfaitement sain, très riche et exempt de graines, que les éolis utilisent pour les semis et pour le reste. Là aussi vous pouvez faire de même sur Terre, ami lecteur, avec de la sciure ou d'autres matières végétales finement broyées. Le résultat est surprenant pour qui ne connaît pas certaines lois de la nature. En tout cas vous pourrez obtenir facilement et rapidement un excellent engrais tout à fait hygiénique, sans polluer ni source ni ruisseau avec vos infiltrations. Mais là où vous ne pourrez pas imiter les éolis c'est quand leurs oiseaux utilisent les mêmes tas de compost qu'eux et apportent eux aussi très soigneusement des feuilles! Ah!
Ah les oiseaux d'Aéoliah! La plupart vivent leur vie d'oiseau dans l'immense et mystérieuse forêt originelle qui recouvre presque toute Aéoliah. Ils sont plus nombreux encore que les éolis (Qui sont pourtant déjà plusieurs centaines de milliards, on n'a jamais su combien car il n'est jamais venu à quiconque l'idée de faire un recensement) On peut dire que ce sont vraiment eux les maîtres d'Aéoliah, et nous verrons qu'ils y remplissent des rôles très importants. Certains de ces oiseaux élisent domicile en compagnie des éolis, jusque dans leurs villages. N'oubliez pas qu'un éoli est de la taille d'un pinson et imaginez le village où se côtoient les maisons-potiron des éolis et les nids des oiseaux! Ces derniers sont souvent bâtis comme nos nids terriens, à même le sol, perchés sur un rocher ou dans un buisson, quelquefois tout contre une maison éoline. Les nids peuvent aussi être en maçonnerie de terre, comme nos nids d'hirondelles, collés à des maisons éolines en même matériau et de même style: les éolis peignent alors le tout ensemble, et on ne sait plus où commence le nid des éolis et où finit la maison des oiseaux! Chacune des deux communautés vit sa propre vie tout en se rencontrant souvent, que ce soit pour les aménagements ou pour les moments de partage, comme les repas du matin.
Pendant le repas du matin les éolis se retrouvent entre amis et voisins et souvent avec les oiseaux, leurs voisins et amis. On partage les fruits (les oiseaux Aéoliens ne mangent jamais d'insectes) ou on donne les pépins; souvent les oiseaux ramènent d'on ne sait où des baies succulentes ou inattendues que l'on partage aussi. Enfin, on aime à chanter ensemble! Et c'est fort beau, des voix d'éolis et d'oiseaux mêlées en harmonie...
Mais les repas ne durent jamais bien longtemps avec nos éolis si pleins d'Enthousiasme et d'énergie, surtout le matin, pendant les heures gaies et actives. Prestement les traces de popote disparaissent, et l'on va et l'on vient dans tout le village. Les éolis et les éolines mettent leurs grands chapeaux-corolles si poétiques, empoignent des outils plus grands qu'eux et ce sont bientôt des petites fleurs qui courent et s'activent, rient et chantent dans les champs à l'entour. Un champ éoli, forcément, on ne le voit pas d'en haut: ça n'a ni rangées ni bordure. C'est simplement un endroit où poussent les bonnes plantes. Elles sont souvent mêlées, l'essentiel étant que chacune ait suffisamment de place, ou un bon voisinage de plantes amies. On commence souvent la journée au jardin, où il y a toujours à faire, entre les cultures de fruits et de coton, et les récoltes de sucs et de pollens pour la peinture! Tous les éolis sans exception aiment s'occuper des plantes, peu ou prou. Ils ne s'en lassent jamais et les travaux les plus éreintants semblent augmenter encore leur entrain. Ou ce sont les longs petits soins, en se recueillant ou en rêvant, surtout l'après-midi. Mais il y a beaucoup d'autres activités dans un village éoli: Aller dans la forêt chercher de quoi fabriquer des ustensiles, des bassines, des récipients, que l'on façonne dans les divers ateliers, plus entretenir le village... Les éolis adorent tous ces travaux qui sont la trame de leur vie quotidienne, sa création continuelle, sa prise en main directe, bien plus totale et plus ronde qu'avec n'importe lequel de nos systèmes politico-économiques. Tous les objets fabriqués sur Aéoliah le sont avec poésie et astuce, avec les matières disponibles dans la nature (Même le fer, et nous verrons là encore le génie des créateurs d'Aéoliah).
Ce matin-là un gros travail attendait le village: Aurora voulait installer un atelier de tissage du coton à côté de celui de filage. C'était son rêve, à Aurora! Ça lui ferait tellement plaisir que tout le monde était heureux de le lui réaliser. Le seul potiron suffisamment grand disponible à ce moment-là était celui de l'école. Il était neuf, un peu esseulé car vidé de tout son matériel, emmené dans un autre village pour d'autres enfants éolis. Mais ce potiron se trouvait sur une terrasse en contrebas de celle du coton. Tirer un si gros potiron n'est pas du tout un problème pour un village de mille éolis mais on ne pouvait le faire sans écraser de nombreuses plantes ou risquer de rompre les fragiles cuticules des fenêtres.
Vous allez voir comment les éolis travaillent et prennent de délicates décisions en groupe. C'est époustouflant. Ils pensent comme un, quand il faut, les éolis. Jamais de zizanie, jamais de flottement. La télépathie, fréquente chez eux, y est pour beaucoup, me direz-vous. Ce n'est pourtant pas à elle qu'ils doivent leur formidable puissance de cohésion. La télépathie, qui est, penserez vous, LA communication par excellence, ne peut pourtant pas rendre cohérente une relation qui ne l'était pas au départ. En effet, elle ne nous dispense absolument pas de l'effort de tenter de comprendre la pensée de l'autre.
Regardez-les faire. Chacun d'eux regarde d'abord la situation en elle-même, puis il regarde ce que font déjà les autres. Sa propre participation continue alors à bâtir sur ce qui est déjà commencé, ou ne le remet en cause que pour proposer mieux. Et ça y va. Quand il faut des choix, des décisions, ils font de grands conciliabules, des ronds de chapeaux. Il n'est pas nécessaire que tout le monde parle, puisqu'en général dans ce genre de situation les deux ou trois premiers à s'exprimer ont déjà exposé les différents choix possibles. Les idées les moins intéressantes sont vite éliminées. Les éolis ne se coupent jamais la parole, mais ils se répondent très vite: ce n'est pas le moment de venir prendre des cours de langue! Quand ils sont sur un sujet, ils le tiennent bien en selle et ne le lâchent qu'une fois résolu.
Les éolis sont libre de tout attachement à ce que nous appelons «nos opinions». Ils n'ont pas chacun «leur» idée à défendre, ils ne cherchent pas à placer leur mot dans un but, comme un ballon, mais ensemble ils jouent et dansent avec les différentes idées, leur font décrire des arabesques, les lancent pour voir si elles vont loin ou si elles retombent à plat. (Parabole, hyperbole, ellipse...). Chaque éoli a simultanément présent à l'esprit les différents choix possibles, et il ne leur viendrait jamais à l'idée de sélectionner un de ces choix pour dire «C'est MON idée» et encore moins de se vexer si elle n'est pas retenue. Ils sont dépourvus du moindre attachement, sans la moindre trace d'esprit de clan ou de propriété, et ne s'en portent que mieux, car ainsi ils sont toujours tous ensemble. Et souvent, quand un éclair de génie enthousiasme tout le monde, après coup on ne se rappelle plus qui l'a dit le premier. Quelle importance, d'ailleurs.
Les éolis, quand ils discutent, vont toujours au fond du problème, l'examinent sous tous ses aspects, aussi loin que n'importe quel participant le demande. Jamais aucun aspect du débat n'est éludé, sous quelque prétexte que ce soit, d'urgence ou d'utilité. Un seul habitant du village, même un enfant, peut faire examiner par l'ensemble un point de vue particulier, tout comme le ferait un groupe important, et si ce qu'il dit s'avère pertinent, alors il peut être suivi. La notion de rapport de force n'a de fait aucun cours sur Aéoliah, pas même celle de majorité. Seule compte la justesse des idées.
Les poètes et les blagueurs sont de la partie, bien entendu, pour le plus sérieusement possible présenter les projets les plus farfelus, les plus surréalistes. Alors des fous rires secouent le parterre de chapeaux-fleur et parfois ce sont ces idées là qui sont adoptées. Comme il faut tout de même bien à la fin prendre une décision, si deux idées se révèlent aussi fécondes ou aussi praticables l'une que l'autre, sans que d'autres considérations ne puissent les départager, alors on choisit la plus rigolote ou la plus poétique.
Une fois la décision prise, par contre on ne discute plus, on ne revient pas dessus, sauf bien sûr élément nouveau qui viendrait changer les données du choix. Ceux qui auraient préféré une autre solution peuvent, dégagés de tout intérêt personnel, s'enthousiasmer librement pour l'avis général, sans risquer d'être lésés en aucune façon. Ainsi toute situation aussi délicate soit elle trouve toujours promptement une solution commune; le groupe éoli reste toujours soudé, parfaitement cohérent et d'une efficacité surprenante. Tout en sauvegardant, par ailleurs, une indéfectible Liberté individuelle, un esprit d'initiative sans limite, grâce à un respect absolu de la personne et de ses aspirations...
Mais cette merveilleuse facilité n'est pas qu'une histoire de communication, il y a autre chose de bien plus important encore, qui fait que parfois des décisions de la plus haute importance peuvent être prises sans aucune concertation, et avoir quand même, après coup, l'approbation de tous. Quelque chose d'irremplaçable que nous verrons plus loin, sans quoi toute forme de communication, aussi évoluée soit elle, est fatalement vouée à l'échec.
Donc ce matin-là, dès la fin du repas, une dizaine d'éolis et d'éolines s'affairaient et discutaient autour du potiron école (un vrai de vrai, bien lourd) et une autre dizaine sur le futur emplacement soigneusement préparé la veille. Aurora avec quelques amis voletait sans arrêt des uns aux autres, et gazouillait, et regardait. Le génie civil, ce n'était pas son truc à Aurora, mais elle papillonnait tant et tant que chacun des deux groupes avait l'impression qu'elle était là en permanence, et... savait exactement ce que l'autre faisait!
Rapidement l'emplacement fut dégagé de sa mousse, cueillie et repiquée ailleurs, pendant que les rouleaux de cordes s'amoncelaient, venant de leurs resserres un peu partout dans le village. (Incroyable la quantité de cordes qu'il peut y avoir dans un village éoli, mais que font-ils donc avec tout ça, on se le demande) Rapidement aussi, sans même faire de rond de chapeau, il fut entendu qu'il n'était pas question de tirer ou de rouler l'école, à cause des plantes. Il fallait la soulever, et c'était là une autre affaire. Mais cette difficulté apparemment insoluble n'arrêta pas une seconde nos joyeux travailleurs: la solution viendrait, sinon on irait la chercher. Ailleurs, aux champs, tout le village était instantanément au courant de l'avancement de l'affaire, en un joyeux brouhaha de voletements et d'interpellations. Il y avait bien sûr la fine équipe de spécialistes ès-plaisanteries et gags, Antonnafachto et le bien pire encore Arnophilco, mais ce jour là ils n'eurent guère l'occasion d'exercer leurs talents. Adénankar aussi était venu de sa forêt, comme pour toutes les fête du village, bien que personne ne l'ait prévenu. Mais personne ne prévenait jamais Adénankar, car de toute façon il était toujours au courant de tout, du fond de sa retraite forestière.
Mais qui donc eut l'idée saugrenue de faire porter l'école par des oies?
Les oiseaux d'Aéoliah, encore eux, ne sont pas tous petits comme des mésanges. Il y en a de gros aussi, des merles, des colombes, des canards, et même des oies. Bien sûr ce ne sont pas des oies exactement comme sur la Terre, mais elles ont un air de famille: appelons les donc ainsi. Elles sont bien plus grosses que les éolis, et volent bien mieux sans se fatiguer car ce sont des oiseaux migrateurs intercontinentaux. Près du village s'en trouvait précisément un groupe d'une vingtaine, se reposant et mangeant quelques jours avant de reprendre leurs mystérieux et lointains périples.
Cette idée merveilleusement farfelue se révéla bientôt la seule praticable: le village entier la fit sienne bientôt et les champs furent vite délaissés: chacun voulut jouer à ce beau travail. Le sage Adénankar regardait et il se marrait!
L'habile Arnophilco avait amené des cordes et des manilles éolines, et il imagina un système, vite perfectionné par d'autres. On s'en alla quérir les oies; elles acceptèrent volontiers de prêter leur concours. Non, les éolis et les oiseaux ne se parlent pas comme dans nos livres pour enfants, mais les oies sont très gentilles et elles prennent bien à coeur de faire ce qu'on leur montre!
Les éolis de ce village avaient l'habitude de laisser pointer en l'air la queue de leurs potirons, en la coiffant d'un vieux chapeau-fleur. On y noua un faisceau de cordes, et chaque oie en prit une dans son bec. Des cordes annexes furent installées sur les côtés, pour maîtriser le ballant, car les oies ne sont pas si habiles. Quelqu'un devait les guider en se tenant sur leur cou. Ce manque de précision était compensé par une bonne volonté à toute épreuve. D'autres éolis voletaient par-ci, par là pour surveiller et guider, le reste du village regardant depuis les toits des maisons proches.
Au premier essai les oies firent un tel vent que les chapeaux s'envolèrent de partout, et les guides durent s'accrocher. Il fallut prolonger les cordes. On y arriva finalement et dans les rires et les cris de joie l'école s'éleva majestueusement. Aurora ne tenait plus en place, elle applaudissait et riait et courait! Tout se finit fort bien; le futur atelier se posa à sa place; en un tournemain, les caleurs le mirent en bonne position, bien horizontale, pesant par grappes de vingt sur chacun de leurs douze leviers, glissant prestement des cailloux dessous, à l'aide de très longues pelles, pour empêcher l'humidité du sol d'attaquer la chair du potiron.
On remercia les oies, et elles s'envolèrent chacune leur tour en faisant des cercles au-dessus du village.
Ces oies d'Aéoliah... Evidement on imagine mal les oies terriennes prendre part à de telles manoeuvres, encore que quand elles sont aimées et respectées elles déploient plus d'intelligence qu'on ne le croit: On a vu sur Terre des oies guider des aveugles, jusqu'à leur faire des courses dans leur village ou guider des visiteurs! Certaines oies sauvages terriennes ont un mystère émouvant: ce sont les oiseaux qui volent le plus haut et de fort loin: Comment peuvent-elles bien faire pour traverser des centaines de kilomètres d'Himalaya, sans rien à manger, à 9000 mètres d'altitude, dans un air raréfié demandant trois fois plus d'effort et donnant trois fois moins d'oxygène, par un froid de moins cinquante degrés? Pensez-y quand $ vous en verrez une, l'oeil inexpressif, dans une triste basse-cour...
Ce jour-là, comme souvent, se trouvaient au village des visiteurs des villages voisins, et surtout quatre éolis de la montagne qui ne parlent pas. Assis ensemble en lotus au beau milieu du brouhaha, les deux éolis regardaient, tournant sans arrêt la tête de droite et de gauche, riant dans leurs barbes, se faisant du coude, les yeux brillant de bienveillante malice; leurs deux éolines souriaient béatement, prenant un plaisir évident à toute cette gaie agitation.
Quand dans un village éoli un beau travail vient d'être accompli, on ne repart pas aussitôt aux champs: le contentement prolonge l'Enthousiasme, on regarde, on discute, on fignole, on raconte, on s'attroupe et on court partout. L'après-midi est plus calme et doux que le matin, plus tiède, plus complet et achevé. Le matin on aime la chaleur du Soleil, l'après-midi on préfère la douceur des verts ombrages. Le matin, fleurs et fruits exhalent leurs plus délicieuses fragrances, l'après-midi les branches gorgées de Soleil donnent une note plus balsamique.
Mais il y a un temps pour la gaieté et un pour la Poésie, et les éolis sont parfaitement capables de passer de l'un à l'autre quand il le faut. Parfois même les plus rigolos sont les plus poètes et ne mélangent jamais les genres. Le repas du soir approchait (on avait sauté celui de Midi, tampis) l'exubérance se dissipa petit à petit, et juste au bon moment la Douceur du jour qui descend reprit ses pleins droits. Ce soir-là le repas fut donc presque aussi calme que d'habitude. On discute seulement au repas de Midi. Celui du soir est le prélude à la méditation de la nuit, on chuchote, on chante, on rêve ensemble en se racontant d'interminables histoires, ou l'on garde le silence.
La nuit, chacun fait ce qu'il veut, dormant ou veillant quand il en a envie. Mais presque tous viennent à la réunion silencieuse du soir. Une fois enlevées les traces du repas (c'est toujours vite fait) on contemple le coucher du soleil, les violets du ciel, l'apparition de l'anneau, la phosphorescence des fleurs-lumière, la mystérieuse et bienveillante lueur rouge de la Montagne du Soir. A cette heure les grillons sortent, et parfois quelques gros scarabées passent en vrombissant dans l'air encore tiède. Il suffit de broder des chants sur leur concert. Les oiseaux font silence petit à petit, sauf quelques pépiements ténus et les émouvants glissandos des merles, à la lisière de la forêt. Le ciel voit poindre les étoiles auxquelles répondent des myriades de fleurs-lumière sauvages, avec par-ci par là l'ovale rose d'une fenêtre d'atelier ou de maison éclairée. Plus tard l'air fraîchit, mais juste un peu car il est plus dense sur Aéoliah que sur la Terre, ce qui lui permet de mieux égaliser les températures.
* Musique: Bearns et Dexter, GOLDEN VOYAGE 3, «Y'll stay»
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A l'heure où dans les mystérieux replis de la forêt retentissent les appels un peu nostalgiques des eyerlis, à l'heure où le ciel s'illumine de millions d'étoiles donnant vie et Amour à tant d'êtres, éclairant tant de merveilles à jamais inconnues, dans cet univers si vaste qu'ils ne pourront jamais tout voir ni tout connaître, les éolis s'arrêtent et contemplent et méditent... Ô discrète nostalgie des étoiles! Ô heure où la fraîcheur et l'ombre du doux crépuscule donnent envie de s'envoler, haut, plus haut vers les splendeurs du ciel, vers ces trillons de frères inconnus qui comme eux aiment et contemplent dans l'infini... Un jour, un jour lointain, peut-être...
Ô doux moments de Bonheur calme et émouvant que les éolis goûtent avec délice... En chantant ou en contemplant les étoiles... En rêvant, éperdus de reconnaissance pour les créateurs à jamais inconnus de leur monde si beau... Pensifs, ils s'émeuvent parfois aux larmes pour la Source Universelle de toute vie, qui permet à un si vaste univers d'exister, qui donne le Bonheur à tant d'êtres... Ils savent, les éolis, les mystères... Ils savent que leur petit corps repose ici, sous une couverture en pétales de fleurs soigneusement ajustés pour protéger de la rosée nocturne, dans un grand village plein d'amis tendrement aimés, ils savent que ce village est tout petit sur un vaste plateau plein d'autres villages aux chaudes lumières, lui même perdu dans une immense chaîne de montagnes, à son tour petite partie d'un continent vaste comme l'Asie, un des douze continents d'Aéoliah, planète plus grosse que notre Terre, infime poussière dans une galaxie parmi des milliards de milliards de galaxies dans un univers entre une infinité d'autres univers tous différents...
______ Un village dans l'infini...
Ils savent que déjà sur leur propre plateau les éolis de la montagne vivent tout à fait différemment d'eux; les éolis des autres continents ont d'autres couleurs de peau, d'autres climats, d'autres maisons; qu'ils lèvent un peu la tête, et les étoiles recèlent par milliers les formes de vie les plus infiniment variées, et dans l'immensité de chacun des univers en nombre incommensurable les existences les plus étranges s'épanouissent et aiment toutes pareil; les sensations les plus exotiques, des couleurs différentes, des musiques inimaginables en une gamme qui n'en finit jamais de monter, de se tendre en une émotion toujours plus intense et plus délicieuse, disent toutes la même Loi Universelle: AIMER!
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______ Un village d'Amour...
Plus tard dans la nuit les fleurs lumière faiblissent, on ne peut plus étudier dans les maisons, alors certains vont au lit pour dormir ou pour se dire leur amour; d'autres, ou les mêmes tour à tour, restent sur la place, silhouettes assises en lotus sous leurs couvertures, blotties à deux ou allongées, les éolis et les éolines rêvent, ou partent dans l'astral explorer un bout de l'immense univers ou se baigner dans la Source de Vie. Jusque tard dans la nuit, Les eyerlis, tendres rossignols aux longues notes mélodieuses, se répondent de loin en loin, émouvants chantres des heures nocturnes.
Plus tard encore il fait complètement noir: pas de Lune sur Aéoliah et l'anneau se noie dans l'ombre de la planète, invisible. Les grillons et les eyerlis se sont tus, seuls restent parfois quelques crapauds aux notes flûtées. Les rochers émanent encore un peu de tiédeur; l'air frais, libre des fortes vapeurs odorantes du jour, sent l'humidité et le terreau; ou parfois il prend un subtil, indéfinissable parfum de mystère, impalpable encens indigo qui semble descendre des étoiles elles-mêmes: le Parfum d'Etoiles...
La place du village se dépeuple petit à petit; pour finir chacun se retrouve dans sa maison ou à dormir en rond dehors: les seuls veilleurs restant sont ceux qui s'aiment ou contemplent dans le plus complet silence la veilleuse pourpre au sommet de la Montagne du Soir. La nuit fraîchit; très loin au-dessus du village des oies migratrices accomplissent leur mystérieux et éternels voyages, invisibles et silencieuses. Infiniment plus haut encore palpitent et s'aiment des milliards de soleils en leur ronde embrasée.
Tout est bien;
______ L'Univers est heureux.
CHAPITRE 5
* ANTHELME ET ELNADJINE *
(sommaire)
* (Musique: Bearn et Dexter, The Golden Voyage).
Mis à part le jour et la nuit d'Aéoliah, le seul rythme marqué sur cette planète est celui de la pluie. Elle revient plus ou moins régulièrement, à peu près comme notre mois terrestre, mais sur Aéoliah c'est là un rythme naturel et non une convention. Les saisons sont peu prononcées, grâce à l'axe faiblement incliné d'Aéoliah et à son orbite bien circulaire. Cette disposition est plus stable dans le temps et ne donne pas de glaciations comme sur la Terre. Si l'été ne se distingue guère de l'hiver, ni par la chaleur ni par la hauteur du Soleil, par contre certaines plantes ont leur mois préféré pour fleurir, aussi le calendrier d'Aéoliah est le plus poétique qui soit, tout de fleurs et de chants d'oiseaux différents. La température uniformisée par l'air dense ne permet même pas à la glace de se former aux pôles. Ce sont des régions plus fraîches et pluvieuses où les éolis n'habitent pas; mais on y trouve des grands mammifères comme sur Terre et d'autres choses encore, qu'il serait bien difficile d'expliquer.
Les éolis se soucient peu de compter le temps, et seuls quelques sages tiennent un calendrier ou des chroniques pour certains événements particuliers, et cela bien entendu avec des années aéoliennes, qui sont un petit peu plus longues que les nôtres. Aussi, tout au long de ce récit, nous parlerons de dates, d'années ou de siècles par rapport au temps terrestre, afin de nous repérer nous-mêmes plus facilement pour la suite des événements.
Pour Aurora et Nellio donc, commença une longue période de Bonheur idéal et ininterrompu. Aurora installa sa filature. D'abord elle alla quérir le menuisier Arnophilco qui réalisa la charpente du métier à tisser. Il commença par chercher longuement dans la forêt des pièces de bois convenables, suffisamment sèches, mais saines. Il s'agissait de bois tombé car les éolis évitent de couper les arbres. L'atelier d'Arnophilco était en plein air, sur une place comme les autres, dans la vie du village. Il y trônait simplement au milieu une sorte d'étau que l'on pouvait serrer en torsadant des lanières. L'une après l'autre, il y fixait ses pièces. Puis il empoignait son herminette, et, à cheval sur les bois, taillait et tirait les copeaux avec une incroyable dextérité. De son ciseau en un tournemain jaillissaient formes et volutes! Quand on s'y entraîne depuis six mille ans...
D'autres éolis d'un village voisin récoltèrent des sortes de longues et fines barbules de plante, afin de confectionner les lisses et les peignes sur des cadres préparés par Antonnafachto. Ce fut un patient et précis montage, auquel prirent part plus de vingt éolis et éolines en de longs après-midis calmes et soigneux. Arnophilco amena une à une ces pièces sur le dos d'une oie, moyen de transport très prisé par les petits éolis, et très pratique. Avec Antonnafachto et deux vieux éolis de la montagne ils assemblèrent et ajustèrent l'ensemble. Aurora regardait et admirait, avec d'autres éolis du village, ainsi que Nellio et Anthelme qui vinrent assister à cet événement. Silencieusement, presque sans se concerter, (surtout les éolis de la montagne qui ne parlent jamais) les artistes-menuisiers s'affairaient sans un geste inutile, sans une hésitation, avec la fluide précision que confère une longue habitude. Petit à petit l'engin prenait corps, chaque pièce s'emboîtant merveilleusement dans ses mortaises. Leur savoir-faire, la délicate précision de leurs mouvements, leur bienveillante tranquillité étaient vraiment un régal à contempler, aussi en permanence une dizaine d'éolis, allongés sur la mousse, formaient un cercle silencieux et admiratif autour d'eux. Quand Arnophilco et Antonnafachto travaillaient ainsi, ils en oubliaient même de faire des niches à Aurora.
Les oiseaux eux-mêmes regardaient...
Aurora dut apprendre à tisser. En fait si les métiers à tisser éolis fonctionnent de la même façon que les nôtres et sont bâtis sur le même schéma, ils en diffèrent aussi par certains aspects. D'abord les lisses sont bien plus fines, on s'en doute, et délicates à enfiler. Ensuite chaque pièce en mouvement est actionnée par un éoli ou par une éoline différent. Tisser est donc un travail d'équipe, aussi rythmé qu'un orchestre: c'est une danse vigilante, que l'on accomplit avec joie et entrain. Le rôle le plus difficile est celui de la navette: de chaque côté un éoli costaud la frappe tour à tour à l'aide d'une batte souple, pour qu'elle accomplisse son va-et-vient. Ce sont eux qui donnent la cadence, mais ils doivent pour cela comprendre et suivre ce que vont faire leurs amis aux lisses et au peigne. En cas d'incident, fil qui casse ou navette vide, ils n'ont qu'une fraction de seconde pour décider de la stopper au lieu de la renvoyer. Le maniement des lisses est plus simple, puisqu'en principe on suit le toc-toc de la navette. Mais il ne suffit pas de prendre le rythme, il faut réagir instantanément quand il varie ou s'arrête. Pour le peigne également, mais l'éoline qui l'actionne (c'est presque toujours une éoline) surveille si le tissu est bien régulier. Pour se comprendre, l'équipe emploie quantité de monosyllabes brefs adaptés à toutes sortes de circonstances très précises: arrêter, sauter un temps, ralentir un peu, beaucoup, adagio, andante vasymollo, allegro, allegretto!
Autour du métier à tisser il y a les annexes: la préparation, longue et minutieuse, du rouleau débiteur des fils de trame (On en remplit un pendant qu'un autre tourne), le remplissage des navettes et autres bobines, avec à chaque fois une de ces machinettes en bois et en astuce que les éolis affectionnent. Tout ce travail paraît bien compliqué, mais les éolis adorent ça et les jours de pluie le tissu sort à une vitesse stupéfiante.
Le potiron tissage fut, nous l'avons vu, installé juste à côté du potiron filature, avec un petit tunnel de feuilles entre les deux pour passer en temps de pluie. Chose curieuse pour des poètes, les éolis ne cherchent pas à cacher les parties techniques de leurs machines; non, simplement celles-ci sont construites avec poésie, par exemple dans le galbe des pièces subtilement courbées, terminées en feuilles ou en plumeau, ou en oiseau stylisé, parfois de bois brut, parfois si soigneusement poncées et laquées qu'on les croirait en porcelaine. Ils préfèrent la beauté sobre et intrinsèque d'une pièce conçue toute en charme, ne rajoutant que peu de motifs, de décors, et jamais d'enjoliveurs ou de caches. Mais ils résistent rarement au plaisir de coiffer leurs créations avec un vieux chapeau-fleur, de préférence mité. Par contre leurs maisons, bien que très simples, sont soigneusement galbées, polies et finies, sans raccords ni détails techniques.
Il fallut d'abord faire des séances d'entraînement à part pour Aurora, sur un rythme très lent. Quand elle eut incorporé le maniement du peigne, on alla de plus en plus vite, puis Elora lui montra les différents points de tissage, le minimum technique. Quand les gestes devinrent automatiques, Elora commença à enseigner le plus important. Aurora allait travailler poétiquement, en balançant légèrement son corps, avec des gestes légers, souples, aériens. Plus encore, une fois dégagée de l'effort d'apprendre, elle devait, tout en restant vigilante, contempler son travail avec un certain détachement, et goûter au plaisir de respirer amplement, de chanter peut-être, d'apprécier la beauté des nobles gestes qui s'accomplissent ainsi ou encore de penser à la joie de ceux qui porteront les beaux habits à tailler dans ce tissu. Le cerveau terrien, dont l'évolution n'est pas achevée, aurait quelques difficultés à faire tout cela en même temps, quoique nous puissions y arriver honnêtement avec de l'entraînement. Les éolis, eux, s'en sortent fort bien pourvu que l'on ne grille pas les étapes. Aurora en particulier prenait de la joie à tirer son peigne. Elle n'aurait pas su dire ce qu'elle préférait: le plaisir du corps et de l'esprit en action, la poésie et la beauté du coton, son odeur, sa douceur, sa couleur (son premier tissage fut de cet orange pastel que les éolis du septième continent affectionnent particulièrement) ou encore la joie de participer à une activité créatrice et bénéfique.
Les éolis sont très bien organisés. Quand la pluie s'annonce, par une brise fraîche, le parfum de l'air ou de nombreux vols d'oiseaux voyageurs, quelques éolis ou éolines vont dans l'atelier pour préparer, balayer, apporter à manger pour deux jours. Puis, quand il pleut pour du bon, tout le monde vient. L'atelier de tissage bourdonne de joyeuse activité. Ces réunions ont un nom Aéolien charmant que l'on pourrait traduire par «usinette party», sortes de joyeuses célébrations de l'activité et de l'abondance. Les éolis forment des équipes, l'une préparant le travail de l'autre. En général il reste du mois dernier un rouleau de trame tout enfilé, le tissage proprement dit commence donc immédiatement, dans une danse effrénée, rythmée par le takatac de la navette. Chacun sait exactement ce qu'il y a à faire et quand parfois un fil casse ou une bobine se termine tous arrêtent instantanément. Aurora, lors de sa première séance «pour de vrai», dans le gentil atelier du village tout empli de joyeux éolis et éolines, était si tant rayonnante, que tout le monde vint lui caresser les cheveux et lui tenir la main, geste émouvant qu'ont les éolis et les éolines, d'amitié ou de contentement. Elle s'était paré d'une grande robe bleu foncé et d'un chapeau de même, neufs, réservés pour l'occasion. Elle gazouillait et ne pouvait rester assise sans balancer son joli petit derrière. Mais une fois la danse commencée elle s'absorba avec le plus grand sérieux dans le guidage du peigne, dont le rôle est de tasser le fil de chaîne qui vient d'être laissé par la navette, contre le tissu déjà fini. Il faut donner un coup sec bien dosé à l'instant même où la navette change de sens, ce qui n'est pas évident. Si Aurora hésite, l'éoli qui renvoie la navette peut la frapper moins fort ou l'arrêter. Pour cette première séance se sont proposé deux batteurs très entraînés, afin de faciliter la tâche d'Aurora: Sondounéou, aux cheveux clairs en rouleaux à la Louis XVI et sa primesautière compagne Tzilnia-Linia, une très gentille éoline au rond visage où se promènent toujours de petites spirales de cheveux noirs. Faire fonctionner ces métiers à tisser est en fait plus difficile que pour leurs équivalents sur Terre, mais tant mieux: c'est beaucoup plus amusant.
Pendant ce temps une seconde équipe prépare un autre rouleau de fils de trame, ce qui, en contraste, est lent et très méticuleux, car il faut aligner et bobiner soigneusement plusieurs milliers de fils. Pour ne pas arrêter le tissage il y a un second jeu de peignes et de lisses à enfiler. Auparavant d'autres encore ont mesuré un à un ces fils sur des bobines spéciales; les chutes ne sont pas jetées, ce sont elles qui serviront pour la couture, la broderie, ou pour les énormes pompons lustrés. Il faut bobiner les navettes de rechange, et aussi ranger, déballer, emballer. Et encore couper des fruits à manger, ou des champignons, car chacun mange quand il veut pendant la pluie. Tout cela occupe du monde, mais il y en a plus encore car les éolis adorent l'ambiance chaleureuse des ateliers qui turbinent: il y en a qui sont juste là comme ça, bavardant de ci de là, se régalant d'une grosse tranche d'ananas Aéolien, ou encore perchés sur les ballots, qui chantent, qui rêvent ou qui s'embrassent...
Nellio adorait ces journées d'activité donnée de grand coeur, où il voyait s'élaborer le tissu qui allait devenir des habits, des rideaux, des draps. Algénio fut littéralement fasciné, et au début il restait des heures à regarder le tissage. Anthelme et Elnadjine se mirent eux à la préparation des fils de chaîne avec d'emblée la plus grande habileté, comme s'ils n'avaient toujours fait que ça de toute éternité.
Mais Nellio, en dehors des cultures s'était intéressé à la peinture, suite à la visite de l'atelier d'Alambo que nous avons vue. Il mit toutefois plusieurs années avant de réellement y participer. Il n'était pas pressé. Comme souvent, c'est petit à petit qu'il y vint. Il avait d'abord cultivé des plantes destinées à la peinture, avec Algénio, Liouna et d'autres. Il fallait en cueillir les feuilles, les piler et les laisser décanter pour en recueillir la gomme proprement. Il laissait Alambo faire cela dans le second atelier, sorte de grotte humide choisie pour limiter l'évaporation. Quelquefois, en portant les feuilles, il trouvait Alambo et Elzinia occupés à pilonner dans de grandes bassines en demi-noix de coco, ou bien écumant soigneusement leur contenu, ou encore le transvasant à l'aide d'une sorte de louche. Il restait alors un moment à regarder et à poser des questions auxquelles Alambo répondait toujours précisément. Nellio aimait ces longues discutions dans les odeurs bizarres qui émanaient des préparations. Alambo expliquait longuement, s'arrêtant pour ouvrir un pot et en montrer le contenu; quand il avait fini ils continuaient tous trois en silence un moment, jusqu'à ce que Nellio pose une autre question. Elzinia restait toujours silencieuse, échangeant juste quelques phrases nécessaires au travail. C'était un silence d'une qualité étonnamment dense et chaude; en fait elle était tout approbation pour son compagnon, toute chaleureuse attention pour lui, sans oublier leur visiteur. Mais aussi, de temps en temps, elle s'arrêtait de piler ou d'écumer, et, prenant une pose tout à fait charmante, adressait un doux sourire à Alambo... Lui laissait alors son geste en suspens, surpris, un peu décontenancé, l'espace de quelques instants. Il confia un jour à Nellio que ces sourires l'émouvaient toujours aussi fortement que le premier qu'elle lui fit le jour de leur rencontre. Elle le faisait à n'importe quel moment, et il était toujours saisi d'un éclair d'amour très puissant. Il lui fallait un petit moment pour s'en remettre... en attendant le suivant.
En plus des feuilles il fallait aussi récolter du pollen de diverses couleurs pour faire les pigments; c'étaient alors de longs moments de douce tranquillité, entre amis, dans les champs de crocus qui arrivent à la poitrine, tout enivrés de leur puissante fragrance, tout barbouillés de poussière dorée ou mauve scintillant au soleil. Contrairement au tissage, la préparation des peintures n'était pas un travail d'équipe, mais un délicat savoir faire de quelques-uns, sorte de confrérie un peu à part, compagnonnage tranquille et fort sympathique. Nellio l'apprit petit à petit d'Alambo et Elzinia et aussi de Landernako et Niouline. Les deux couples avaient chacun un atelier où ils venaient travailler ensemble tour à tour, dans un doux silence mélodieux et complice, coupé seulement des quelques paroles nécessaires et de pauses-sourire...
Ah que tout cela était typiquement éoli!
Alambo fabriquait régulièrement les couleurs les plus courantes, et sur demande pour les autres. De temps en temps des éolis de la montagne descendaient des sacs de pollens rares ou d'autres poudres colorées, et s'en repartaient sans mot dire, quelquefois même sans qu'on ne les ait vus passer. Doux silence, entente éternelle, poétique efficacité... Les éolis du village qui savaient peindre coloriaient eux-mêmes leurs maisons; ceux qui ne savaient pas leur demandaient de l'aide, ou directement à Alambo qui savait faire des dégradés très réguliers, ou peindre des fleurs, des oiseaux ou des éolis, réalistes ou stylisés, mais tous plus beaux encore que nature.
Alambo et Elzinia parlaient peu et rayonnaient autour d'eux un calme doux et cependant fort énergétique.
Jamais Alambo ne posa de question pour savoir si Nellio mettrait un jour en pratique tout ce qu'il lui enseignait. Il ne se le demanda même pas pour lui-même. Il donnait son savoir pour le simple plaisir de partager et en aurait été heureux même si Nellio ne l'avait jamais suivi. Mais ce dernier y prit goût petit à petit et vint de plus en plus souvent à l'atelier tenir un pilon ou un pinceau.
Nellio aimait cette ambiance et il devait aussi, plus tard, apprendre à faire des portraits, ce qui est tout un métier, même pour un éoli.
Nellio allait aussi souvent chez son ami Anthelme, qui était devenu un grand éoli au regard franc, un peu malicieux, au nez fin et aux cheveux châtains retombant sur ses épaules. Il s'habillait souvent d'orange pastel avec un grand chapeau de pétales rayonnant autour de son visage régulier, mais parfois il portait comme les sages une longue robe bleu roi avec des étoiles, contrastant avec son regard lumineux. Elnadjine était elle aussi une belle éoline, grande et fine, s'habillant de doré clair, avec ses longs et opulents cheveux blond crème. Elnadjine et Anthelme ne se parlaient presque jamais, sans doute étaient-ils en communication directe d'esprit à esprit, comme Nellio et Aurora le faisaient encore par moments, à moins que tout simplement il n'y ait rien à rajouter à leur doux bonheur. Leur présence était calme, mais d'un calme gai, tout plein d'énergie et de lumière. Comme tous les éolis, ils passaient une bonne moitié de leur journée dans les champs, partageant la même rêverie pendant que leurs mains s'activaient. Mais quand ils rentraient dans leur maison, en fin d'après-midi, ils ne faisaient jamais la même chose. Elnadjine cousait inlassablement les tuniques des éolines et des éolis du village. C'était chez elle une joie toujours renouvelée, presque une volupté: elle n'avait pas eu besoin d'apprendre à travailler poétiquement! Elle y mettait une ardeur et une gentillesse fort touchantes. Elle aimait particulièrement à faire ces broderies aux manches et au bas, différentes pour chaque éoli. Rappelons nous: les tuniques des éolis sont presque toutes coupées pareil, longues, avec une petite ouverture simple pour la tête et des grandes manches flottantes, le tout de couleur pastel très lumineuse. En fait chacun se distinguait par un petit truc, et parfois par un gros truc. Par exemple Aurora avait elle-même froncé le haut de sa robe. Quand ces habits s'usent, il faut en refaire, ce que justement les éolis et les éolines aiment beaucoup.
Anthelme, lui, était resté sur sa faim quand les rouleaux de connaissance de l'école furent repartis. Il les avait tous étudiés, oh certes loin d'y consacrer tout son temps, mais avec passion. Vous vous rappelez qu'il avait fait sa maison dans une longue courge à deux pièces. Un moment la première resta inutilisée, puis il invita Nellio à la peindre avec un beau dégradé d'orange chaleureux et de jaune lumineux, ce que ce dernier fit volontiers. Un jour arriva un premier rouleau, nous verrons un peu plus loin comment. D'autres devaient suivre. Ce n'étaient bien sûr pas les mêmes que ceux de l'école, mais le niveau au-dessus, si l'on peut dire, disponible pour tout éoli qui le désirait. Il y en a d'ailleurs toujours quelques-uns dans un village éoli, en cherchant bien.
Si Elnadjine tenait toujours compagnie à Anthelme pendant son travail, par contre elle ne lui parlait pas et ne cherchait pas à interrompre ses pensées (La télépathie amoureuse exige une forme très raffinée de délicatesse, en effet il n'y a rien de plus désagréable que d'être sans arrêt coupé et embrouillé dans ses réflexions ou ses méditations) Mais elle était heureuse de sentir sa joie à lui dans ses découvertes, et lui goûtait son approbation à elle, et son coeur était content de la savoir à ses côtés pendant que son esprit explorait. On ne sera donc pas surpris qu'Elnadjine connaisse elle aussi les rouleaux par coeur sans en avoir déroulé un seul. De temps en temps il admirait le charmant spectacle qu'elle offrait, perdue dans ses tissus, ses cheveux flous et ses doux froufrous, d'où émergeait un coude naïf ou une longue cuisse lisse et fuselée. Alors elle se troublait imperceptiblement... Quelquefois, on aurait été assez surpris de la voir elle lever le nez, intriguée, au moment où lui découvrait une belle image ou une idée forte. Ils vivaient de plein pied avec le miracle et ne s'en étonnaient jamais.
Anthelme eut d'abord envie de découvrir la suite du rouleau que nous appellerions mathématiques. Certaines parties en étaient assez comparables à ce que l'on pourrait lire sur Terre, mais d'autres seraient difficiles à comprendre pour notre intellect, car les éolis connaissent plusieurs formes de logique. Celle que nous appelons aristotélicienne est la plus primitive; Ils utilisent plus habituellement la «logique floue», découverte chez nous par l'iranien Lofti Zadeh, et qui peut piloter un véhicule bien plus doucement qu'un conducteur humain; plus la logique non-duelle que nous appelons Yin-Yang, plus la quadripolaire, qui est implicitement exprimée chez nous dans la Cabale hébraïque, et d'autres encore, délicieusement non-Aristotéliciennes, spirituelles et j'en passe (Voir mon livre «Epistémologie Générale» première partie).
Un des éolis du lointain village où étaient partis les rouleaux de l'école avait confié à Anthelme qu'il y en avait bien d'autres, et il en était indiqué toute une liste à la fin de chaque rouleau, pour ceux qui désiraient approfondir ou se renseigner davantage, par besoin ou par plaisir. Mais nulle part il n'était indiqué ni où ni comment se les procurer. Cette lacune délicieusement embarrassante était sans doute à dessein! Anthelme hésita avant de demander. A qui s'adresser? Où aller? Partout autour du village, il n'y avait que des arbres et des champs, des oiseaux et des fleurs, mais rien qui ressembla à des polynômes du second degré. Il posa la question à son doux ami Nellio, un jour qu'ils étaient tous les deux accroupis à l'écart, sous des grandes feuilles, occupés à ramasser des graines tombées à terre.
«Te souviens-tu du rouleau mathématiques, ami Nellio?
- Oh Oui, je m'en souviens. (Les éolis ont une mémoire de magnétophone). Sacré rouleau mathématique. On l'a eu, quand même.
- A la fin, il y en avait une liste, avec leur contenu.
- Oui.
- Je me demande comment...
- les avoir pour les lire?» Termina Nellio qui captait quelquefois la pensée d'Anthelme. Mais celle-ci était facile à deviner!
Nellio se recueillit un moment sans mot dire, pendant qu'Anthelme le regardait. Puis:
«Je ne sais pas. Mais pour ce genre de chose il doit falloir demander à... à Adénankar.»
Adénankar...
Ce nom synonyme de mystère fit lever de grands yeux à Anthelme. Il resta un moment silencieux. Oh ils le connaissaient, Adénankar. Ou du moins ils voyaient de temps en temps son bon sourire et son clair regard de Sage... De là à savoir ce qu'il faisait, ce qu'il pensait, ce qu'il voulait, c'était une autre histoire. Autant dire qu'Adénankar semblait appartenir à un monde différent du leur, aux voies autres et totalement inconnues. Adénankar venait de temps en temps pour Algénio. Ils s'isolaient et ne disaient rien de ce qu'ils faisaient ensemble, pas même à Liouna la compagne d'Algénio. Adénankar n'habitait pas au village, on ne l'y voyait presque pas; il apparaissait tout à coup, parcourait les places à grandes enjambées silencieuses, échangeant quelques phrases discrètes avec l'un ou l'autre habitant; puis il s'en repartait sans en dire plus.
Adénankar avait quelque chose d'impressionnant pour un jeune éoli comme Nellio. Il s'habillait de violet soutenu, avec un chapeau de pétales mauves et roses. Ses cheveux couleur de bronze ensoleillé ondulaient sur ses épaules; son visage et tout son être émanaient une grave Douceur, une Bonté profonde, et dans sa barbe à grandes boucles fleurissait un sourire bienveillant et rassurant. Parfois il plaisantait, mais il en imposait de toute façon, sans qu'ils ne sachent pourquoi. C'était un Sage, Adénankar. C'était le Jardinier des âmes. Certes les âmes éolines poussent presque toujours toutes seules sans histoires comme sur toutes les planètes en Harmonie avec la Source Universelle de Vie. Mais parfois ce n'est pas si simple et alors les Jardiniers des âmes sont là.
Il avait une compagne, comme tous les éolis. Mais la compagne d'Adénankar, on ne la voyait presque jamais. C'était le mystère, et seuls quelques privilégiés auraient pu la décrire: Milarêva, aux yeux toujours noyés de rêve, était, à ce que l'on disait, encore plus qu'un ange. On l'apercevait parfois la nuit, dans sa forêt, derrière le village, blanche silhouette évanescente. Elle portait toujours une longue robe blanche, Elora se souvenait lui en avoir taillés plusieurs, les manches et le bas brodés de rose. Antonnafachto, le cultivateur de chapeaux, lui en fournissait des petits, blancs rosés ou à reflets mauves, dont elle coiffait ses cheveux bouclés, également blancs à reflets rosés. La présence d'une telle créature, même sur Aéoliah, ne pouvait avoir qu'une signification exceptionnelle. Mais personne n'avait la moindre explication, d'où le mystère.
Un Sage comme Adénankar n'était pas vraiment indispensable dans un village d'éolis pleins de Bonté, superbement débrouillards et de toute façon à l'abri de quoi que ce soit de fâcheux. Il était donc là pour une autre raison, sans doute fort importante et difficile pour nécessiter l'Amour et le soutien d'un être sublime tel que Milarêva. Etait-ce en rapport avec Algénio, leurs mystérieuses rencontres et les discrètes discutions nocturnes avec les parents d'Algénio et de Liouna, dont rien n'avait jamais filtré? Mais les éolis, s'ils sont fort curieux et empressés de connaître, sont également tout à fait discrets; il ne leur était pas venu à l'idée, ils n'eurent même pas le désir de connaître ce à quoi on ne les avait pas invité, et qui touchait très vraisemblablement à l'intimité de l'âme. L'intimité de l'âme est bien plus exigeante que celle de la tendresse... (...avec laquelle les éolis jouent parfois, pour la grande confusion des éolines) Une autre raison pour laquelle les habitants du village ne se souciaient pas de connaître les secrets d'Adénankar est que le mal étant totalement absent et inconnu sur Aéoliah, il n'est donc nul besoin de contrôler qui que ce soit, de se surveiller les uns les autres, et chacun y est totalement et superbement...
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__________ LIBRE!
Adénankar habitait la même petite colline que le village, mais sur le flanc Nord, couvert d'arbres. C'était plus loin que le ruisseau, plus loin que les jeunes éolis n'étaient jamais allés. Il est vrai que toutes les occupations passionnantes de leur vie ne leur avait pas (pas encore) donné l'envie d'explorer les environs, mais ce trajet était tout à fait à leur portée.
Nellio et Anthelme décidèrent d'y aller le lendemain, quand se produisit un événement qui impressionna énormément Anthelme. C'était le milieu de l'après-midi, l'heure où l'on est content du travail accompli; ils étaient encore sous le buisson plein d'âpres prunelles, et avaient presque fini d'emplir leur sac de graines. Ils eurent soudain la sensation qu'on les appelait par la pensée. Ils se regardèrent, surpris.
«Tu... tu captes aussi?
- Oui, et toi? Qui appelle? Qu'est-ce que ça dit?»
Ils n'auraient pu dire qui les appelait: Ça ne provenait de nulle part ni de personne. Toute la nature résonnait d'un avertissement inaudible mais impérieux. Rien de visible n'était changé, mais l'ambiance était devenue attentive, alerte. Les oiseaux espacèrent leurs chants, s'envolant par grappes. Anthelme et Nellio eurent soudain l'envie pressante de déguerpir de sous leur arbre, ce qu'ils firent immédiatement, sans échanger un mot. Une fois à découvert, ils se sentirent rassérénés, mais le silence et cette ambiance insolite annonçaient quelque chose d'imminent.
Ils n'attendirent pas longtemps. Quelques oiseaux rapides fusèrent juste au-dessus d'eux, l'air sifflant sur leurs ailes. Les autres se mirent à voleter un peu partout. Anthelme et Nellio sentirent soudain le sol se dérober sous leurs pieds, les envoyant culbuter à droite; à peine l'eurent-ils touché qu'il repartait dans l'autre sens. A leur surprise sans borne, le sol oscillait, comme le plateau du rouet. Les fruits mûrs dégringolèrent des buissons, les arbres gémirent, frissonnant de toutes leurs feuilles. Quelques branches mortes craquèrent, éveillant les échos des montagnes. A quatre pattes, ils se cramponnèrent pour essayer d'y comprendre quelque chose, malgré une furieuse envie de décoller.
Ce charivari diminua progressivement, tandis que les entrailles de la colline résonnaient d'un sourd grondement, longuement répercuté en tonnerres lointains dans les montagnes. Puis il y eut un moment de silence. Petit à petit les oiseaux reprirent leurs chants, la porte de l'abîme un instant entrouverte se referma, et progressivement l'ambiance redevint normale, gaie, ensoleillée, complice de la tendresse.
Nellio et Anthelme se précipitèrent au village, ahuris. Sur leur chemin, tous les arbustes avaient laissé choir leurs fruits mûrs, et des branches mortes jonchaient le sol. Ils arrivèrent sur la place où affluaient tous les éolis, excités, riants, s'interpellant, comme après une grosse blague.
«Ohoooh Nellio! Anthelme! Vous avez vu ça?
- Oh là là oui on a vu! Qu'est ce que c'était?
- Mais un gentil petit frisson de notre mère la planète Aéoliah, tout simplement. C'est le premier que vous voyez?
- Oui! Ça lui prend souvent?
- De temps en temps. C'en était un bien, celui-là. Il faut être prévenu. L'avez vous été?
- C'était donc pour ça cet avertissement?
- Oui. Si vous vous trouvez sous un arbre, par exemple, pour ne pas recevoir tous les fruits sur le nez.»
Aurora arriva de la place du coton, en effervescence.
«Nellio! Nellio aimé! Quel charivari! Je me suis envolée jusqu'à ce que ça ne bouge plus, tous les sacs de coton sont tombés par terre!»
Ils s'embrassèrent, pendant qu'Anthelme filait rejoindre Elnadjine.
Ce à quoi ils avaient assisté était, vous vous en doutiez, ami lecteur, ce que nous appelons un tremblement de terre. Celui-ci était assez puissant pour Aéoliah, et il aurait flanqué par terre une bonne partie de nos cheminées. Chez les éolis, il n'y eut pas d'autres dégâts que le potiron de Sondounéou et Tzilnia-Linia qui fit la culbute: ils se retrouvèrent avec le lit au plafond, ce qui fit bien rire tout le monde! Mais cordes et leviers sortirent bien vite de leurs resserres et cela fut arrangé en moins de dix minutes.
A ce stade le lecteur ne manquera pas de se poser une question. Nous avons affirmé haut et fort qu'Aéoliah est une planète parfaite, où aucun mal ne peut arriver; or tremblement de terre est pour nous synonyme de catastrophe et de deuil. C'est qu'Aéoliah n'est pas une planète de rêve ou d'esprit. Il en existe, de ces univers, où les rochers, les arbres, le sol lui-même ne sont que des projections de la pensée des habitants, une sorte de cinéma, de rêve collectif. De toute évidence il ne peut pas y avoir d'accidents en de tels mondes, à moins d'être vraiment pessimiste. Mais Aéoliah est tout comme la Terre formée de matière, de roches dures et lourdes, avec elle aussi un puissant foyer dans ses tréfonds, avec tout ce que cela implique: séismes, volcans et compagnie. Or effectivement jamais un éoli ni un oiseau n'en a été la victime. Bien sûr, les séismes Aéoliens sont moins forts et moins dangereux, bien que plus fréquents (la croûte continentale étant plus mince); bien sûr l'invisible tocsin spirituel qui a averti Anthelme et Nellio les a préservés de tout risque, mais cela est tout de même extraordinaire! Pas tant que ça, puisque sur notre Terre les animaux peuvent aussi ressentir l'approche des secousses ou des éruptions, et parfois les humains sont avertis par des rêves ou des voix intérieures de l'imminence d'un accident ou d'un choix important. Mais Anthelme était vraiment étonné et intrigué, ainsi qu'un peu son ami Nellio. Il se promit bien de demander à Adénankar s'il existait des rouleaux sur ces sujets. Sans doute le lecteur sera heureux lui aussi de lire par dessus l'épaule d'Anthelme.
Mais le plus mystérieux était encore à venir. Elora vint trouver Nellio et Aurora près de leur maison, juste avant de manger. Il fallait venir ce soir tous ensemble à la veillée.
Dès la fin du repas, quand la Montagne du Soir se découpa en violet sur les roses du couchant, la lueur rouge qui toujours palpite à son sommet semblait plus intense et plus fixe que d'habitude. Cette montagne était en fait un puissant massif volcanique assez lointain et élevé, couronné par un pic conique parfois blanchi de neige. Il aurait été difficile pour les petits éolis d'y monter et ils n'y allaient effectivement pas, sauf les éolis de la montagne, mais eux, quand on leur pose des questions, on n'obtient pas plus de réponses qu'en interrogeant les sauterelles.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, on se mit à chanter comme d'habitude, sur la place du repas, tout à fait en haut du village, au-dessus de celle du coton. La vue y était bien dégagée, avec un beau panorama, au sommet de la colline, comme aiment les éolis. Là poussaient plusieurs grands arbres, préludes à la forêt qui dévalait l'autre flanc de la colline. La Montagne du Soir était bien visible de cet endroit et Anthelme s'aperçût qu'une sorte de rayon lumineux pourpre pointait de son sommet vers le ciel.
Malgré une tension étrange et inhabituelle, cette soirée ressemblait à toutes les autres; l'anneau planétaire se dorait dans le ciel, les fleurs-lumière illuminaient la campagne Aéolienne de leurs féeries lumineuses et de leurs draperies colorées, répondant aux étoiles. Seuls les arbres, les rochers et la Montagne du Soir se découpaient en noir. Les éolis chantaient doucement en compagnie du concert des grillons, plus varié et mélodieux que celui que nous connaissons sur notre Terre.
Anthelme gardait un oeil sur la lumière rouge, en haut de la Montagne du Soir. Elle ne vibrait plus et le rayon s'élevait majestueusement. Nellio aussi, le coeur battant, pressentait quelque événement mystérieux. Aurora se serra contre lui; il fut heureux de sentir la chaleur vivante de son corps et ils se blottirent sous leur couverture: la fraîche brise annonciatrice de la pluie s'était levée.
Les chants se turent soudain, ainsi que les grillons, en une émotion solennelle et émue. Le rayon pourpre escaladait graduellement le ciel, rectiligne comme un laser, pour s'estomper au zénith, incroyablement haut. La lumière enfla par pulsations jusqu'à illuminer toute la montagne. Les petits éolis contemplait cet ahurissant spectacle, muets jusqu'au fond de l'âme, avec parfois de discrets sanglots.
Le sol vibra en une réplique plus douce que ce matin, comme un long frisson, et, partant du sommet de la montagne, un chapelet d'étoiles colorées s'élevèrent majestueusement le long du rayon, scintillèrent puis accélérèrent de plus en plus haut, droit vers le ciel, si haut vers le firmament où elles faiblirent, palpitèrent en d'ultimes adieux puis filèrent instantanément vers l'espace infini. Les éolis levaient les bras au ciel, certains avaient des larmes aux yeux ou sanglotaient tant l'émotion avait été vive.
Graduellement le faisceau se résorba et disparut, les reflets sur la Montagne du Soir s'estompèrent, la lumière du sommet baissa irrégulièrement, les grillons reprirent timidement leurs partitions. Les éolis restèrent silencieux, assis en lotus, la tête baissée ou rêveuse. Les huit nouveaux éolis qui ne connaissaient pourtant pas encore le sens de cette mystérieuse cérémonie, étaient encore plus émus qu'intrigués. On ne les en avait pas averti et c'est seulement un moment après que leurs parents ou leurs amis vinrent les trouver. Car vous vous en doutez ce n'était pas à une sorte d'éruption à laquelle ils avaient assisté, le volcan de la Montagne du Soir étant éteint depuis fort longtemps, mais bien à une cérémonie surnaturelle.
Actaran aux sombres cheveux, le père de Nellio, et Elora la mère d'Aurora s'assirent à leurs côtés. Elora était encore toute chose. Actaran commença gravement, de sa voix toujours un peu solennelle.
«Ce sont des nôtres, des éolis, qui ont terminé leur expérience de vie sur Aéoliah».
Un moment de silence et d'étonnement pour Nellio et Aurora. Terminer leur expérience de vie sur Aéoliah leur semblait une échéance si lointaine qu'ils y pensaient bien peu.
«Ils ont abandonné leur corps de chair et sont repartis vers le monde de l'esprit, le monde incorporel.
...
«Après y être resté un moment, ils retourneront à nouveau, sur d'autres mondes plus évolués et plus beaux qu'Aéoliah, ou iront dans d'autres endroits fort mystérieux, dont nous ne savons pas grand chose»
Les paroles d'Actaran donnaient le vertige aux jeunes éolis.
«Il y a plus beau qu'Aéoliah?» (Songez que la vie sur Aéoliah est déjà bien plus belle que sur notre Terre)
«Bien plus beau encore, et les habitants de ces univers bien plus beaux encore finissent eux aussi par rêver d'autre chose d'encore mieux.
- Où cela finit-il?
- Jamais.
- Oh là là!
- Mais nous avons tout notre temps pour y aller.»
Nellio et Aurora étaient confondus par ces vertigineuses perspectives de l'Infini de l'évolution de la vie, silencieux, pensifs. Pourtant les somptueuses draperies colorées qui illuminaient ce soir-là les collines et les lointains paysages d'Aéoliah leur semblaient le summum de la merveille. Assurément ils n'étaient pas pressés de chercher ailleurs, il leur fallait d'abord goûter pleinement aux joies que leur prodiguait si généreusement cette planète tant aimée.
Autour d'eux, des chuchotements et des mélopées avaient repris. Un peu plus loin Anthelme et Elnadjine, curieusement penchés, écoutaient aussi, sans doute la même chose. Aurora demanda à Actaran:
«Comment se passe le départ?
- C'est sur la Montagne du Soir. C'est un mystère, car seuls les éolis de la montagne y vont. Quand un éoli et une éoline aspirent à plus que ce qu'il vivent sur Aéoliah, ils commencent à voyager, à étudier certaines choses. Ils se mettent à fréquenter les éolis de la montagne, ou les Sages, ou ceux des îles idylliques, et deviennent progressivement comme eux. Ils se séparent petit à petit de leurs anciens compagnons, ne gardant le contact qu'avec de proches amis et frères d'âme. Ils voyagent de plus en plus souvent dans le monde de l'esprit et ils y reçoivent la visite de leurs futurs compagnons dans leur prochain univers, comme toujours quand on s'apprête à en changer. Et un jour, ils se réunissent avec leurs amis et ils se préparent à partir. On ne sait pas trop comment cela se passe; sans doute comme quand on va voyager dans le monde de l'esprit. Ils abandonnent leurs corps de chair quelque part dans une sombre et profonde forêt d'une vallée secrète de la Montagne du Soir, où ils se couvriront vite d'aiguilles de sapins; et, au moment d'un frisson d'Aéoliah, leurs âmes célèbrent la cérémonie du départ que vous venez de contempler.»
Nellio et Aurora restèrent silencieux. Un peu plus loin Anthelme et Elnadjine en firent autant. Le sol était tiède encore et sentait bon. On n'entendait plus que les grillons, le léger froufrou du vent dans les feuilles, et, quelque part, invisible dans la nuit, une éoline qui chantait seule une mélodie douce avec de longues pauses...
* * *
.
Ce fut le lendemain que Nellio et Anthelme allèrent chez Adénankar. La brise s'était calmée, et le soleil radieux durerait bien encore un jour ou deux. Ils n'avaient rien osé dire à personne, pas même à leurs compagnes Aurora et Elnadjine. Elles se doutaient bien de quelque chose, mais la discrétion est une solide qualité des éolis et des éolines: elles ne cherchèrent ni à questionner, ni à faire obstacle.
Il leur fallait passer sur la place du repas, très animée à cette heure; il leur semblait que tout le monde se doutait d'où ils allaient. Vite ils s'engouffrèrent sous les buissons de cistes roses qui couronnaient la colline. Là s'entrelaçaient de tendres tunnels de verdure toute de rose fleurie, de merveilleuses tonnelles naturelles, soigneusement entretenues par les éolis et des sortes de merles noirs. Les deux communautés en avaient le même usage: S'y ébattre, s'y aimer et parfois y habiter. Quelques nids d'éolis et maisons de merles se cachaient presque invisibles sous les fleurs: C'était un des endroits les plus poétiques et les plus calmes du village, toujours silencieux, toujours parfumé... Le soleil chaleureux y jouait avec les ombres fraîches. Au-dessus de ces charmants buissons quelques arbres isolés tendaient leurs branches couvertes de nids, chacun portant une espèce différente: Les villages des oiseaux. Ces délicieuses allées couvertes menaient jusque sous les bois qui descendaient doucement sur l'autre versant de la colline. Nellio et Anthelme durent s'envoler, car en dehors des villages il n'y a pas de chemins sur Aéoliah.
Ils parcoururent la cathédrale de verdure et de rayons de soleil, tapissée de mousse vert tendre, parmi les myriades d'oiseaux. Ramures et troncs immenses, droits comme des I, formaient des voûtes et des piliers majestueux; des arbres entiers se couvraient de somptueuses parures florales, mauves poétiques, oranges lumineux, rouges flamboyants, bleus profonds ou tendres, distillant les senteurs les plus étonnantes. Ces fleurs fournissaient en surabondance nectar, fruits et graines pour toutes sortes d'oiseaux aux chants merveilleux, minuscules colibris mordorés bourdonnant en essaims, petits groupes de paradisiers aux merveilleux plumages, choeurs de grives, merles solitaires à la robe noire et au chant mélodieux.
Nellio et Anthelme, émerveillés, en oublièrent presque leur but et descendirent ainsi jusqu'à ce que le sous bois clair et dégagé cède la place à une sorte de demi-jungle d'un vert profond, pleine de lianes aux énormes fleurs capiteuses et de gros toucans multicolores glougloutant à qui mieux mieux. Ils réalisèrent soudain qu'ils ne savaient pas du tout où pouvait bien se trouver la maison d'Adénankar. Ils suivaient une pente de plus en plus raide, dans une jungle silencieuse de plus en plus touffue et mystérieuse, jusqu'à entendre le chuintement du torrent, tout en bas de la colline. Ils se regardèrent, hésitants, puis réalisèrent qu'un battement d'ailes souple et régulier les suivait depuis un moment, tout en les rattrapant rapidement.
Ils se posèrent donc sur une branche moussue, dans une sorte de grotte de verdure foncée, un peu mordorée et bizarrement tortueuse. Loin au-dessus, la canopée formait un vitrail d'émeraude et de jade, tout entrelacé de branches, noires par le contre-jour. Vers le bas s'enfonçait un puits d'ombre brumeuse, sans laisser voir le sol trente mètres en dessous. Il n'y avait plus là de fleurs ni d'oiseaux, sauf un qui poussait de temps en temps un étrange et profond appel. Plus bas le torrent soufflait et des gouttes tombaient des lianes gorgées d'eau, claquant sur des roches. On discernait confusément, dans le chuintement du torrent, des sortes de rires graves, que nul éoli n'aurait pu produire.
Une grande colombe blanche émergea des feuillages à leur suite et se posa à côté d'eux: ils reconnurent Musia, l'amie d'Adénankar, qui les avait suivis. Elle posa son bec sur l'épaule de Nellio qui serra sa tête dans ses bras. Il se laissa aller à ce geste de tendresse, tout en admirant l'agencement ordonné et ingénieux de ses plumes. Mais rapidement l'échauffement du vol se dissipa et nos compères ressentirent le besoin de quitter ce lieu humide et frais. Des rires graves... Ce n'était pas du tout un endroit pour des jeunes éolis.
Musia déploya alors gracieusement ses ailes, s'envolant gentiment à leur vitesse, et ils la suivirent, portés par le souffle de son vol. Elle remonta la pente jusqu'à l'endroit où l'ardeur du Soleil se tempérait harmonieusement de la fraîcheur des lianes vertes et des buissons bas. Ils étaient passés là tout à l'heure, mais n'avaient rien vu.
Dans un arbre parmi les autres arbres, solidement campée sur des fourches maîtresses à l'écorce claire, la maison d'Adénankar et Milarêva les attendait. Elle ne ressemblait pas du tout à celles du village: imaginez un plateau, en forme de cône la pointe en bas, en rondins de bois soigneusement ajustés, si bien couvert de lierre et agencé qu'il se fondait complètement avec le tronc, comme une partie naturelle de l'arbre, comme un nid entre trois branches. Elle devait sans doute son existence à l'art d'Arnophilco le menuisier, mais vue de près cette construction était bien trop massive pour qu'il ait pu la bâtir seul. Sur le bord de cette plate-forme, contre le tronc, plusieurs maisons-boules nichaient sous cette mousse fleurie dont Aéoliah a le secret. Le plateau lui-même était une merveille miniature, un jardin paysager avec des pierres, des chemins et des escaliers, toute une collection de fleurs-lumière, de plantes minuscules et même un petit bassin. Un rond de mousse fine invitait à la tendresse, juste devant l'entrée de la maison, tendue d'un rideau mauve et rose, encadrée de petites fleurs de même couleur. Ce petit paradis parfumé pour êtres ailés n'avait besoin ni d'échelles ni de rambardes.
Plus haut dans l'arbre s'étageaient d'autres boules-maisons occupées par des colombes roucoulant doucement, tendrement. Quelle agréable musique! Les maisons éolines ne se différenciaient guère de celles qu'avaient bâties les colombes, avec la même argile et couvertes de la même mousse. A côté de la maison d'Adénankar et Milarêva, deux boules abritaient les colombes Musia et Orno. D'autres encore, aux portails étrangement façonnés, un peu comme de la ferronnerie, devaient servir à quelque rite mystérieux. Une sorte de lierre couvrait le tronc, les branches, le plateau, et fleurissait le tout de longs calices mauves translucides, au parfum merveilleusement suave.
Assis sur une petite marche d'envol, (chez nous ce serait sur le seuil) les jambes ballantes dans le vide, détendu et rassurant, Adénankar les attendait, son bon sourire un peu malicieux sur ses lèvres. A leur désappointement Milarêva était invisible, bien que sa présence ineffable fut tout à fait sensible, dans l'aura de Paix et de mystère qui entourait ce lieu charmant. Sans doute était-ce son âme précieuse qui avait donné un si doux parfum à ce lierre... Son oeil rêveur les observait sûrement derrière un des rideaux vaporeux, perçant les plus intimes secrets de leurs âmes, souriant avec une infinie Bienveillance de leurs enfantines hésitations...
Musia la colombe rejoignit un perchoir plus haut dans le feuillage odorant; Anthelme et Nellio se posèrent sur la belle plate forme. Adénankar, souriant et silencieux, leur tendit à chacun une main, puis, les prenant par la taille, il se tourna vers le rond de mousse où il alla s'asseoir en lotus, les invitant à en faire autant. C'était un bel éoli, Adénankar, aux gestes très doux, avec ses mains croisées sur sa poitrine et sa grande robe violette. Son chapeau, aussi rigolo que tous les autres chapeaux éolis, lui faisait autour du visage une sainte auréole de pétales mauves, que ma foi il portait fort bien. Ses cheveux et sa grande barbe blonde aux reflets dorés ondulaient à souhait, et ses yeux très bons et son lumineux sourire de Sage savaient parler des choses graves sans jamais faire le sage! Nellio et Anthelme avaient entendu dire qu'il faisait quelquefois de gentilles farces; ils n'y croyaient pas trop mais ils eurent vite la preuve du contraire: Adénankar savait de toute évidence ce pour quoi ils venaient, mais il ne dit rien, les laissant parler les premiers malgré leur délicieux embarras.
«Euh Adénankar... Nous sommes venus pour...
Nellio l'aida: Oui, nous sommes venus pour les rouleaux.
- Ah pour les rouleaux» répéta Adénankar de sa voix douce et grave, comme d'une chose entendue.
Comme les éolis sont tout de même dégourdis, Anthelme s'enhardit rapidement:
«Oui, pour les rouleaux, j'aurais aimé voir la suite de celui de mathématiques.» Il n'osa pas parler des frissons d'Aéoliah. Pas encore. Nellio crut bon de rajouter:
«Il aime ça.
- Lesquels voudrais-tu? Là où tu en es rendu, tu as le choix entre plusieurs dizaines.»
Adénankar connaissait les listes de rouleaux, du moins les plus courants. Anthelme n'avait que l'embarras du choix; il en trouva rapidement un dont le titre l'alléchait. Mais il fallait aller le chercher. Pour un ou deux, Adénankar les ferait venir, mais il ne répondit pas à la question de savoir où ils se trouvaient. Pas tout le plaisir d'un coup!
Anthelme aurait aimé faire connaissance de Milarêva, mais il n'aurait jamais osé demander; surtout qu'il se serait sûrement attiré une réponse du genre «Elle est en méditation», ce qui, sur Aéoliah, est à peu près aussi bateau que chez nous «elle est en réunion».
Ils prirent congé d'Adénankar, non sans avoir admiré son magnifique jardin suspendu. Imaginez un de ces jardins miniatures que nous voyons dans nos magasins de plantes, avec plus de mousse, remplacez les petits japonais à ombrelles par des éolis à chapeaux, et vous aurez le jardin d'Adénankar, tellement mignon!
Anthelme et Nellio s'en retournèrent par où ils étaient venus; ils eurent quelques difficultés à retrouver leur chemin dans les buissons-tonnelles fleuris. Il leur aurait pourtant suffit de s'envoler par dessus pour s'orienter, mais ils n'osèrent pas. Enfin sur la place, il leur semblait que tout le monde allait leur demander où ils étaient partis si longtemps. Il n'en fut bien sûr rien du tout, et même leurs compagnes ne leur posèrent pas la moindre question, malgré les hochements de tête entendus qu'elles avaient échangés depuis le matin. Ah mais c'est qu'on est libre sur Aéoliah! Et si Anthelme et Nellio fuyaient les regards de leurs compagnons du village, ce n'est en aucun cas par peur d'une quelconque réprobation, mais seulement de par la timidité touchante de ceux qui font leurs premiers pas sur le chemin de leurs aspirations, qui découvrent petit à petit les beautés de leurs âmes, ce qu'ils sont vraiment.
Mais Anthelme ne put se cacher davantage quand, quelques jours plus tard, dans le ciel tout lavé par la pluie et tout joyeux du Soleil retrouvé, parurent deux grandes oies blanches comme neige, chevauchées par un éoli et une éoline de la montagne, pour atterrir près de la longue courge d'Anthelme et Elnadjine. Une telle visite dans un village éoli est à peu près aussi discret que sur Terre de recevoir un ministre en hélicoptère dans votre jardin. Excellent moyen pour faire rappliquer tout le monde et vous mettre au centre de toutes les conversations pendant plusieurs jours.
C'est ce qui arriva à Anthelme tout confus: les éolis adorent les atterrissages d'oies inconnues et en un rien de temps il y en eu plus de cinquante autour de sa courge à deux pièces, le harcelant de questions.
«Anthelme, qui reçois-tu donc?
- Des éolis de la montagne! Comment les as-tu connus?
- Que veulent-ils? Que t'apportent-ils?
- Sacré Anthelme! A peine arrivé sur Aéoliah et le voilà qui fait ses combines avec les éolis de la montagne!»
Même Elnadjine, qu'Anthelme n'avait pas osé mettre au courant, le regardait bouche bée de surprise, les mains sur ses hanches.
Anthelme, rouge comme un coquelicot, ne put que bredouiller qu'il avait juste demandé un rouleau à Adénankar, par pure curiosité, mais qu'il n'avait jamais vu ces montagnards-là!
Les deux montagnards en question se gardèrent bien de déroger à leur habitude de silence! Les éolis de la montagne, sur Aéoliah, c'est un peu le troisième âge de la Terre, mais aussi frais que les jeunes éolis des villages, car leurs corps continuent à se régénérer malgré leur grand âge tout comme à leur prime jeunesse. Résumant l'expérience de toute une existence, se préparant à une autre encore plus belle, ils sont des Sages, des êtres réalisés aux limites de ce qui est actuellement possible sur Terre. Celui-ci était vêtu de la robe en pétales de fleurs de ceux qui vivent toujours dehors, orange, un peu dépenaillée mais irremplaçable sous la pluie. Il tendit ostensiblement un lourd rouleau à Anthelme. S'il ne parlait pas, il comprenait par contre très bien, le bougre, ce qui se passait, et il pouffa de rire, lançant à Anthelme un regard délicieusement complice. Sa compagne avait une nappe de cheveux d'or tombant en cascade sur ses reins et une robe de pétales bleu ciel; elle ne descendit pas de son oie, plantée à califourchon sur la base de son cou, les yeux mi-clos, ondulant le corps, souriant à on ne sait quelle extase mystique... A moins qu'elle ne fut en volupté permanente, pour avoir largement goûté à certaines pratiques tantriques. Allez savoir! Ils sont vraiment très bizarres, les éolis de la montagne, vous savez.
Un peu plus tard et tout ce monde reparti, Anthelme se retrouva seul avec Elnadjine et son rouleau, dans leur courgette d'amour. Elnadjine eut un rire heureux et clair, un large sourire approbateur, et, jetant ses reins de côté en balançant ses magnifiques cheveux comme il aimait tant, elle embrassa son Anthelme. Quelle question aurait elle bien pu poser? Aucune, de toute évidence. Anthelme suivait sa voie, tout était Bien.
Ils allèrent ensemble, bras dessus bras dessous, quérir Arnophilco et son bon rire, pour le support de rouleaux.
CHAPITRE 6
LES SECRETS DES ROULEAUX
(sommaire)
Anthelme prit rapidement l'habitude, quand il avait fini un rouleau, d'aller en demander un autre chez Adénankar, accompagné d'Elnadjine ou de Nellio. A chaque fois le même rituel recommençait: deux, parfois quatre oies chevauchées d'éolis inconnus plus ou moins exotiques apparaissaient dans le ciel, déposaient le nouveau rouleau et repartaient avec l'ancien, le plus souvent aussitôt, quelquefois après un repas offert de bon coeur par ses amis du village et que les voyageurs inconnus acceptaient volontiers. Une fois, ce ne fut pas de silencieux éolis de la montagne, mais un couple d'un lointain village, qui se montra au contraire fort bavard: ils restèrent trois jours et apprirent beaucoup de choses à Anthelme, nous verrons un peu plus loin quoi.
Nous allons comme promis nous pencher sur ces rouleaux avec Anthelme, étant bien entendu que nous ne ferons que survoler ce que lui mit des années à apprendre et à assimiler en détail. En fait il n'avait pas fini quand se produisirent les événements des chapitre suivants, mais il vaut mieux voir tout cet ensemble de connaissances avant de reprendre le fil de notre récit.
Egalement, nous comparerons souvent les descriptions d'Aéoliah avec celles de la Terre, simplement pour nous donner un point de repère commode. Evidement Anthelme à cette époque n'étudiait qu'Aéoliah, il ignorait jusqu'à l'existence même de la Terre et ne s'y intéressa que plus tard, après les dits événements, et encore d'une manière qui aurait bien surpris bon nombre de nos complanétriotes.
Nous ne parlerons guère des rouleaux mathématiques, qui soit sont déjà connus sur Terre, soit sont trop exotiques encore pour nous. Non. Anthelme devait petit à petit en étudier des dizaines, pendant sa longue vie. Mais le second rouleau qu'il demanda à Adénankar fut, on s'en doute, un où l'on parla des frissons d'Aéoliah. Celui qu'il reçut n'en parlait qu'accessoirement, mais expliquait de fort intéressantes choses. Anthelme le cala avec curiosité sur son support à rouleaux neuf.
Le support à rouleaux est un petit meuble en bois en forme de pupitre incliné à 45 degrés, sans pieds car les éolis s'assoient en lotus, par terre, sans siège. Le rouleau est bobiné sur un axe en bois qui prend place dans des encoches, en bas du pupitre; il ne reste plus qu'à le dérouler sur la tablette, en haut de laquelle il trouve une autre bobine réceptrice, munie d'une manivelle. Le texte et les images sont ainsi bien visibles pour un ou deux éolis. Ceux de l'école sont verticaux comme un tableau, pour être vus par plus de monde. Le rouleau est plus large qu'un livre, et les éolis en profitent pour présenter leurs idées en diagrammes synthétiques, en panoramas poétiques, plutôt qu'en textes à la file. Quand on reçoit le rouleau, il est emballé dans un joli fourreau coloré, étanche à la pluie pour le transport à dos d'oie, et qui peut disparaître sous le pupitre.
Anthelme s'assit donc satisfait. Elnadjine était là, bien sûr, avec sa couture, ses froufrous et son parfum chaleureux et unique. Elle gratifia Anthelme d'un beau sourire complice en balançant sa nappe de cheveux, geste d'amoureuse qui lui allait toujours droit au coeur. Il lui rendit son sourire:
«Ça c'est un beau rouleau, avec des peintures, tu pourras venir voir.»
Elle le remercia d'un nouveau sourire: l'essentiel était qu'Anthelme soit heureux avec ses études; elle n'en attendait rien de plus. Mais elle devait venir plus souvent qu'elle ne s'y attendait, car effectivement certaines images étaient fort belles.
Ce rouleau commençait par la formation des systèmes planétaires, mais avec plus de détails qu'ils ne l'avaient vu à l'école. C'était il y a fort longtemps, plus de trois milliards d'années, dans une région de l'espace infini, dense et riche en nuages primordiaux, qui commencèrent à se condenser. Il s'y forma d'abord de grosses étoiles bleues très brillantes, illuminant superbement de rose et de vert le nuage qui continuait à se serrer sur lui-même tout en tournant autour de la galaxie de la future Aéoliah. Les grosse étoiles bleues fabriquèrent en leur sein les éléments qui deviendraient plus tard les roches, l'eau et le sol des planètes comme Aéoliah, puis elles projetèrent le tout en explosant dans une apothéose de lumière, fabriquant encore à cette occasion les métaux rares comme l'or (que les éolis connaissent, nous le verrons) mais aussi toute une variété de substances aux subtiles propriétés qui se retrouvèrent plus tard diluées dans les roches, les eaux et le sol des planètes, et si précieuses pour le fonctionnement des corps vivants: les oligo-éléments.
Anthelme et Elnadjine s'émerveillèrent de voir tant de substances indispensables à la vie devoir leur existence ici bas à ces étoiles disparues qui avaient resplendi si fort en leur temps. Ces passages du rouleau étaient illustrés de fort belles images et non seulement Elnadjine mais aussi bien d'autres éolis du village vinrent s'extasier devant les volutes et les effilochures colorées du merveilleux nuage galactique au sein si fécond. Ces illustrations étaient chacune une petite oeuvre d'art, aux merveilleux fondus et dégradés magistralement exécutées à la détrempe par d'anonymes artistes, quelques deux cent soixante sept ans plus tôt, à voir la date de fabrication du rouleau. De minuscules éclats de mica figuraient les étoiles: Ils en avaient le piqué, brillant et scintillant au soleil...
N'oublions pas amis lecteurs, qu'Aéoliah existe dans le même univers physique que le nôtre, la seule question qui se pose alors est de savoir pourquoi elle est différente de la Terre.
Toutes ces explosions d'étoiles firent un beau remue ménage dans le nuage primordial qui continuait de se contracter. Elle le déchirèrent en morceaux qu'elles tassèrent encore davantage en les fertilisant de leurs poussières. Tasser est ici très relatif, puisque ces nuages étaient encore extrêmement dilués par rapport à l'air et encore bien plus grands que les futurs systèmes solaires: tout cela se passait à l'échelle incommensurable de la galaxie. Mais à ce stade les nuages étaient déjà noirs, avec parfois des formes étranges: des sortes d'éclaboussures, de colliers de perles sombres, parfois munies de sortes de pédoncules. C'est qu'ils n'obéissent pas aux mêmes lois que ceux que nous avons l'habitude de voir dans notre ciel.
On se doute que ces nuages devaient former à nouveau des étoiles, mais plus petites que les premières. Mais n'allons pas si vite, car c'est à ce moment que des groupes d'âmes choisirent les futurs systèmes solaires en gestation pour y vivre des expériences corporelles. En effet, même si trois milliards d'années est très ancien pour nous, cet univers, lui, est bien plus ancien encore, et les premières civilisations y sont apparues il y a plus de dix milliards d'années, même si à cette époque elles étaient encore rares. A trois milliards d'ans dans le passé, de nombreuses civilisations avaient existé dans l'univers, s'étaient épanouies bien au-delà de ce que nous connaissons sur Terre, puis étaient mortes avec leur soleil. De telles civilisations apparaissent spontanément, et c'est leur évolution propre qui fait naître, vivre et évoluer les milliards d'âmes qui les habitent, en un processus de maturation lent et parfois semé d'embûches douloureuses (nous en reparlerons). Le résultat d'une telle évolution est imprévisible, et c'est ce qui en fait l'émouvante beauté. A l'époque de la formation d'Aéoliah, plusieurs générations de telles civilisations spontanées s'étaient déjà succédées, et un nombre inimaginable d'âmes de toutes sortes et de tous niveaux peuplaient l'univers, souvent désireuses de revivre des expériences corporelles magnifiques, à leur façon.
Donc déjà à cette époque, les temps étaient mûrs pour qu'apparaissent des civilisations d'un type nouveau, créées et planifiées dès le départ par des âmes déjà évoluées, selon leur désir et leur vibration. Ce second type est bien plus propice au bonheur de ses habitants, et aucun mal ne peut y advenir. Mais le premier type existe toujours, car personne ne peut prévoir quelle nouvelle sorte de bonheur il va en sortir. C'est pourquoi aujourd'hui coexistent les deux sortes de civilisations dans notre univers. Bien sûr les choses ne sont pas aussi tranchées, et les civilisations spontanées peuvent compter sur des coups de pouce bénéfiques des secondes, si cela peut leur éviter de s'engager sur des voies trop néfastes. Les civilisations du second type peuvent recueillir des âmes provenant du premier type, et les aider à accomplir leur évolution. Enfin les civilisations spontanées peuvent elles aussi accéder au même bonheur définitivement stable que celles qui ont été créées, à partir du moment où leurs habitants prennent en charge leur destin. C'est une telle transition qui est actuellement en jeu sur Terre. Voilà donc pourquoi il y a le mal chez nous et pas sur Aéoliah et comment ce mal peut disparaître de chez nous, aussi rapidement que nous le voudrons.
Aéoliah est une civilisation du second type, mais à l'époque des nébuleuses, elle n'était encore que le projet d'un groupe de quelque centaines d'âmes seulement, parmi bien d'autres candidates à fonder une civilisation. Tout comme les nuages interstellaires qui se rassemblent à partir d'éléments disparates et chaotiques, ces âmes diverses doivent arriver à s'entendre, à former des égrégores, des ensembles de pensées et de sentiments cohérents, sorte de corps collectifs dans les plans abstraits, et qui peuvent avoir quantités d'usages judicieux. Chaque âme a tout loisir d'amplifier davantage son groupe ou d'en changer s'il ne lui convient pas. Ainsi, au moment où les futurs systèmes planétaires s'individualisent, les groupes d'âmes s'organisent eux aussi, chacun sur le lieu d'un futur soleil. C'est le moment ou jamais, car il leur faut choisir les bons nuages, avec les bons dosages d'oligo-éléments et de métaux, sans trop de corps néfastes pour la vie. Aéoliah fut un de ces bons dosages.
Les nuages primordiaux, maintenant bien séparés les uns des autres, continuaient à se contracter sur eux-même. Idéalement ils se rassemblent en boules, appelées globules de Bok, car les gaz et les poussières qui les composent commençaient à être suffisamment rapprochés pour frotter les uns sur les autres, et calmer les mouvements convulsifs du début. Ces mouvements se dissipent donc, sauf un: la rotation d'ensemble, qui existe toujours peu ou prou, et n'a rien sur quoi frotter. Chaque nuage prend donc bien forme de boule, petite par rapport à ses débuts mais encore beaucoup plus grande que le futur système solaire, tournant sur elle-même en rapetissant de plus en plus vite. Mais dans certains nuages la rotation est trop forte au départ, la boule se condense en deux morceaux ou plus, qui continuent chacun de leur côté à se contracter tout en restant à tourner l'un autour de l'autre. Cela donne des étoiles doubles ou multiples. Là où la séparation se produit bien avant le stade de la formation des planètes, on obtient deux systèmes solaires bien formés, car bien séparés. Tout y va bien pour la suite, comme pour des nuages indépendants. Mais là où elle se produit trop tard, pendant la formation des planètes, la pagaille est alors telle que cette formation ne peut généralement pas avoir lieu. C'est dommage, car deux soleils dans un même ciel, ce doit être fort joli, surtout s'ils sont de couleur différente.
Anthelme, lisant cela, oubliait les frissons d'Aéoliah pour le grand frisson cosmologique. Mais on allait y venir, puisque c'était indiqué sur l'introduction du rouleau. Il invita Nellio et aussi Algénio, qui amena sa compagne Liouna. Cette dernière fut littéralement fascinée par la formation des mondes, et surtout par celle des groupes d'âmes qui y élisent domicile. Les éolis savent bien sûr que beaucoup de planètes sont habitées, et certains d'entre eux visitent couramment des planètes amies, grâce à ce que nous appelons le voyage astral. C'était même expliqué dans le rouleau astronomie de l'école, qui s'intitulait «Oh, aimer l'Univers!». Mais à ce moment aucun des nouveaux éolis n'avait encore tenté une telle expérience, dont on parlait d'ailleurs peu dans ce village tout entier à ses fleurs et à son discret bonheur agreste. Anthelme reprit donc sa lecture, la discrète Liouna à ses côtés, et derrière, Elnadjine dans ses charmants froufrous parfumés: elle n'avait qu'à lever la tête pour apercevoir les magnifiques images d'ellipses nébuleuses à chacune de leurs étapes, magistralement illustrées par l'artiste inconnu.
Parallèlement à la condensation de la matière physique, les groupes d'âmes commencent à s'organiser, chacun sur la vibration ou autour du projet qu'ils ont choisis. Il leur fallait maintenant répartir les rôles, selon les futurs règnes organiques, imaginer les formes corporelles, les relations écologiques, etc. A ce stade ces groupes étaient déjà bien définis, même si d'autres âmes les rejoignaient encore, en harmonie avec leur projet. Il arrivait qu'il vienne aussi des âmes plus expérimentées, provenant de civilisations ayant achevé leur existence sans que toutes les âmes qu'elles hébergeaient n'aient pu accomplir complètement leur évolution. De telles âmes recherchent d'autres planètes en formation, où leur expérience peut être précieuse.
On se doute que la formation d'un monde est une affaire fort importante qui attire également toute l'attention de Grands Etres très évolués, Gardiens de la Vie, et d'une quantité d'Ouvriers de l'Infini: un plan grandiose s'agence et se met en marche, avec ses architectes et ses artistes, ses acteurs et ses techniciens, ses ténors et ses figurants. Un plan précis et minuté, une partition de génie dont l'exécution doit s'étendre sur plusieurs milliards d'années: Accueil de nouvelles âmes, création d'archétypes, agencement des subtils rouages des corps ou des régulations écologiques, et bien d'autres choses, sont le rôle et l'idéal de tout un peuple d'Ouvriers de l'Infini, Compagnons de la Création, qui migrent de nouvelle planète en nouvelle planète pour aider à l'édification des mondes, simples Techniciens de la Création ou Grands Initiateurs. Liouna dévora littéralement ces lignes, mais le rouleau n'en donnait pas beaucoup plus. Curieusement, elle n'eut pas, à ce stade, l'idée d'aller elle aussi chez Adénankar chercher la suite...
Pendant ce temps le nuage matériel de la future Aéoliah continuait à s'effondrer sur lui-même sous son propre poids. Comme il n'y a ni haut ni bas dans l'espace, chaque partie du nuage tombait sur les autres parties: résultat, il rétrécissait. Mais un tel rétrécissement a pour effet d'augmenter la vitesse de rotation, engendrant une force centrifuge de plus en plus forte, obligeant le nuage sphérique à prendre la forme d'un disque en rotation, dix à cent fois plus grand que le futur système planétaire. On peut visualiser un tel disque comme formé d'annelets nuageux concentriques, épais chacun d'environ un vingtième de leur diamètre, qui tournent de plus en plus vite quand on se rapproche du centre. L'ensemble a la forme de deux cymbales ou chapeaux chinois se touchant par la pointe: au bord de gros anneaux tournant lentement, puis en allant vers le centre des annelets de plus en plus petits, minces et rapides. Ceux du centre correspondent aux orbites des futures premières planètes, mille à dix mille fois plus petit que l'ensemble du disque. Ainsi le mouvement régulier et circulaire des futures planètes est déjà en place, avant même l'étoile.
Un tel disque n'est pas stable, car les annelets frottent entre eux et se freinent: ainsi les nuages de gaz et de poussière qui le composent décrivent des trajectoires légèrement en spirale, se rapprochant doucement du centre, comme le sillon d'un disque de musique. Arrivée au centre la matière forme l'étoile proprement dite, un million de fois plus petite que le disque. Si toute l'énergie de rotation était conservée et concentrée dans l'étoile, celle-ci tournerait à une vitesse folle. En fait le champ magnétique du nuage, lui aussi incroyablement concentré, produit une sorte d'orage magnétique qui éjecte une partie de la matière en des jets de centaines de milliards de kilomètres. La matière qui va alimenter l'étoile perd son énergie de rotation dans ces jets, et l'étoile formée tourne lentement.
Toute cette matière qui s'accumule au centre chauffe énormément, de par la chute et la compression qu'elle subit. Ainsi l'étoile commence à briller, et fait son entrée triomphale dans le monde de la lumière! Elle est maintenant suffisamment chaude pour allumer le feu des étoiles, d'abord le deutérium, c'est alors une tumultueuse étoile de type T Tauri, puis l'hydrogène. Elle entame enfin sa longue vie d'étoile adulte stable et sans histoire.
La naissance d'une étoile est un grand événement, surtout quand elle a été élue par des âmes vivantes! Quelle grande fête cosmique pour ces millions d'êtres qui l'attendent pour y vivre!
Le disque autour de l'étoile est toujours là, mais le nouveau vent stellaire chasse maintenant tout résidu du nuage primordial qui aurait encore pu l'alimenter. Sa matière continue de spiraler vers le centre, mais ainsi il s'appauvrit, et les frottements diminuent. Petit à petit il n'est plus formé que d'annelets tournant en cercles réguliers, matrice des futures orbites planétaires. Il pourrait rester ainsi stable indéfiniment, sans les phénomènes que nous allons décrire. A l'extérieur, loin de l'étoile, il y fait très froid, et l'on y trouve de la poussière de glace et de méthane gelé, de l'hydrogène et de l'hélium. En se rapprochant de l'étoile centrale, il fait de plus en plus chaud, et l'on trouve, dans les parties de plus en plus intérieures du disque, des corps moins volatils: Le méthane s'y évapore d'abord, puis la glace. Plus près, il reste surtout les roches et du fer, avec un peu d'eau et de gaz, puis plus d'eau du tout. Plus près encore, tout est volatilisé: il reste un trou dans le centre du disque, juste autour de l'étoile. Qui ne représente qu'un millième de la taille du disque complet... Ce disque nuageux de poussières et de gaz, s'il ne spirale plus, est tout de même instable à la longue, car les parties qui le composent réagissent toutes les unes sur les autres de la même façon. La situation est donc totalement indécidable et peut perdurer assez longtemps, jusqu'à ce qu'un infime déséquilibre la fasse évoluer brusquement en condensation de planètes. C'est ce qu'attendent les âmes se préparant à investir le futur corps planétaire: dans de telles situations, une influence très minime peut emporter l'équilibre dans un sens ou dans un autre et entraîner des conséquences extrêmement différentes. Et elles ne la loupent pas, cette occasion, croyez moi, car à ce stade ce n'est plus une vague idée qui les anime, mais un projet bien solide qui les émeut et les enthousiasme!
Il y a une histoire de nombre très importante. Si une volute nuageuse en croise une autre toujours au même moment de son orbite, elle l'attirera toujours de la même façon. Si elle ne la croise jamais au même moment, tantôt elle l'attirera, tantôt elle le chassera, ce qui équivaut à ne pas l'influencer. Ainsi elle tend à chasser toutes les autres volutes dont les orbites ont un rapport entier ou fractionnaire avec la sienne, pour les regrouper sur des orbites avec des rapports irrationnels (racine de deux, de trois...) Comme toutes les parties du disque font de même les unes sur les autres, elles se contredisent mutuellement et il ne se passe rien, jusqu'au jour où quelque part dans le disque une volute devient un peu plus grosses que les autres... La symétrie est alors rompue: cette volute commence à attirer la matière de son propre annelet, puis à chasser celle des annelets qui ont un rapport fractionnaire avec le sien. Le phénomène se propage rapidement à tout le disque: il se fragmente en anneaux séparés par des vides, dont les orbites ont des rapports irrationnels entre eux, selon la loi de Titus Bode. Parallèlement la matière de chaque anneau se rassemble en forme de C, puis en arc, puis en haricot, puis en une sphère en orbite. Ainsi les futures planètes se voient attribuer chacune leur place et leur matière constitutive, bien qu'elles soient encore sous forme de nuages. Les âmes au moment de la rupture de symétrie prient ardemment pour qu'elle se fasse de telle sorte que l'anneau qui deviendra leur planète contienne la bonne quantité de matière et de composition adéquate...
Enfin chacune des sphères nuageuses en orbite se condense à son tour en planète solide, selon exactement le même processus que celui qui a donné l'étoile. (Disque, anneaux, etc...) Ceci explique que les planètes peuvent avoir elles aussi des satellites, répliques miniatures du grand système solaire. La phase finale de condensation en un astre solide est très rapide: quelques mois, laissant enfin une planète plus ou moins chaude selon sa taille, souvent entièrement fondue.
Ces explications valent pour un système solaire idéal, mais habituellement de nombreuses causes viennent modifier légèrement ou profondément le processus de formation des planètes. Tout d'abord le disque n'est jamais parfaitement régulier, ni en masse, ni en composition: la loi de Titus Bode n'est qu'approximative, de même que les orbites ne sont qu'approximativement circulaires, les axes des planètes plus ou moins penchés, etc... Une grosse planète attire davantage de gaz en proportion qu'une petite, ce qui donne des géantes gazeuses et des petites solides. Parfois, tout comme pour les étoiles doubles, le nuage qui doit former une planète se fragmente et on obtient une planète double. C'est ce qui est arrivé avec... notre Terre et sa Lune. C'est fantastique, nous vivons sur une planète double, le saviez vous? Il arrive que le disque originel soit tellement gros ou tourmenté que le processus de formation des planètes y débute immédiatement, avant même celui de l'étoile. Le résultat peut être une planète gigantesque, une naine brune, voire un petit soleil compagnon. (Une naine brune est l'intermédiaire entre une étoile et une planète: elle brille comme une étoile, du fait de la chaleur produite lors de sa formation, mais elle est incapable d'allumer des réactions nucléaires durables). Dans de tels systèmes, s'il se forme d'autres planètes, leurs orbites sont trop instables pour héberger durablement la vie. Dans notre système solaire, on est à la limite de la stabilité: Jupiter perturbe suffisamment l'orbite terrestre pour induire les glaciations et d'autres inconvénients. Aéoliah n'a pas tant ce problème, car Anthéroah est nettement moins grosse et plus lointaine que Jupiter. Un système instable peut quand même porter la vie si la planète perturbatrice est à une distance telle du soleil qu'une de ses lunes est habitable, comme cela aurait pu arriver pour Titan, la grosse lune de Saturne, seule de notre système solaire à avoir une véritable atmosphère. Plus près du Soleil, Titan aurait pu donner un charmant petit monde, avec dans son ciel le fantastique spectacle de Saturne et de ses anneaux... Dans les parties les plus externes du disque, la matière est trop dispersée sur de grandes distances, et il ne s'y formera jamais de vraie planète, mais des dizaines de milliers d'astres de glace de quelque dizaines ou centaines de kilomètres de diamètre, et d'innombrables comètes. Chez nous c'est la ceinture de Kuiper, au-delà de Neptune, qui a sa réplique chez les éolis. Souvent une planète géante se forme bien avant les autres et pompe la matière de ses futures voisines encore à l'état d'anneaux en orbite, comme c'est arrivé avec Jupiter, et chez les éolis avec Anthéroah. Il reste un emplacement avec trop peu de matière pour former une vraie planète. Chez nous il s'y est formé une dizaine de petits astres sphériques, dont certains se sont tamponnés depuis pour former les milliers de fragments de notre ceinture d'astéroïdes. Chez les éolis cela s'est également produit, mais en moins spectaculaire. Il arrive enfin que, lors de la formation d'une planète, la partie la plus centrale du disque qui doit donner ses lunes, ne puisse se condenser et reste alors indéfiniment, sous forme d'un anneau planétaire. C'est typiquement le cas de Saturne, mais d'autres planètes de chez nous ainsi qu'Aéoliah ont aussi gardé un anneau plus ténu.
Toutes ces particularités peuvent être plus ou moins induites à la rupture de symétrie par les âmes qui vont s'incarner dans le système solaire en formation. Mais il y a plus fort encore, quand il s'agit de trouver des planètes à la bonne distance du soleil, ni trop chaud ni trop froid, pour que la vie puisse s'y épanouir. Nous verrons plus loin que les planètes peuvent réguler leur température, dans certaines conditions, et être ainsi habitables dans une gamme de distance du soleil assez large, appelée écosphère. Si le système planétaire est suffisamment bien formé, ce qui est tout de même le cas d'une bonne majorité d'entre eux, les emplacements des planètes sont disposées à distances régulières, selon la loi de Titus Bode. Et l'écosphère est assez large pour contenir au moins un, souvent deux emplacements, sauf si on tombe sur une ceinture d'astéroïdes. La distance où la température était aussi juste ce qu'il fallait pour chasser les lourds nuages de gaz, tout en conservant les roches, le fer, assez d'eau et les précieux oligo-éléments, se trouve heureusement coïncider avec celle de l'écosphère, et ce pratiquement quelque soit la taille de l'étoile. Sans doute un tiers des étoiles simples ont des planètes à bonne distance pour recevoir la vie, tout comme notre système terrien ou celui d'Aéoliah. On y trouve presque toujours plusieurs planètes rocheuses s'étageant du brûlant au froid en s'éloignant du soleil, puis des planètes gazeuses et glaciales. Dans notre système, Mars est aussi dans l'écosphère, et il aurait pu héberger la vie si, plus massif, il avait été capable de retenir son air et son eau. Une bonne part des étoiles, doubles comprises, ont ainsi un système planétaire ressemblant au nôtre, avec une ou deux planètes bien placées; et beaucoup de ces dernières en profitent pour héberger la vie, parfois même à deux autour de la même étoile.
Signalons que, et c'est là une des principales limitations de la vie dans l'univers, plus de 90 % des étoiles sont des naines rouges, dont la lumière est moins propice à la photosynthèse, alors que notre Soleil est une étoile relativement grosse, à la lumière riche. La vie a presque autant de possibilités d'apparition sur toutes les étoiles, mais passer du stade des bactéries à celui de civilisation est donc plus difficile sur des naines rouges. Les étoiles jaunes (notre Soleil) ou blanches (Aéoliah, Sirius) ont de meilleures chances. Cela ne fait plus qu'une étoile sur dix ou vingt. Mais c'est encore beaucoup! Les étoiles plus grosses que Sirius, (environ), durent trop peu de temps pour qu'une évolution naturelle puisse y mener à des résultats intéressants, mais elles sont peu nombreuses. Il peut arriver par contre qu'elles soient choisies par de grandes civilisations qui sauront en tirer quelque fabuleux profit en dépit de cette courte durée de vie.
Malgré ces multiples limitations, on peut penser que les civilisations sont loin d'être rares dans le cosmos. Le lecteur ne manquera alors pas de se poser la question de savoir pourquoi sur Terre nous n'avons pas connaissance d'un tel foisonnement de vie. La réponse en est assez curieuse. Ou plutôt les réponses. Les scientifiques de la Terre recherchent les manifestations de la vie parmi les émissions radios, encouragés par le fait que les appareils dont nous disposons aujourd'hui sur la Terre pourraient communiquer avec leurs homologues à plusieurs centaines d'années-lumière, c'est-à-dire vers plusieurs civilisations techniques comparables à la nôtre. En pratique, ces appareils ne peuvent détecter que des sources puissantes, focalisées dans la bonne direction: émetteurs télévision ou radar. Or il s'agit là de systèmes de contrôle centralisé de l'information, émanations d'un système social hiérarchisé. Et, a moins de tomber par un fabuleux hasard sur une planète juste au même stade que la Terre, il est fort peu probable que les autres humanités du Cosmos aient conservé de tels systèmes sociaux archaïques, dont la survie à long terme est très problématique. Une utilisation discrète et conviviale des techniques est plus réaliste, dans un réseau social d'êtres responsables, capables de diriger leurs vies et d'organiser eux-mêmes leurs relations deux à deux, là où elles ont lieu. Une telle situation peut perdurer indéfiniment, sans difficulté particulière... Mais ces civilisations n'utilisent pas de puissants émetteurs radio! Même sur Terre, ce stade est à son déclin, il n'aura duré que quelques dizaines d'années, à comparer avec les dix milliards d'ans de vie de notre Soleil! La probabilité que de nos voisins passent le même stade au même moment est extrêmement faible... Il faut aussi savoir que, avec un niveau technique à peine supérieur au nôtre, le laser remplace avantageusement les ondes radio dès qu'il s'agit d'atteindre un point précis dans l'espace: la probabilité d'intercepter un tel faisceau est alors infime. Quant à des communications par transfert instantané d'états quantiques, bien plus puissantes encore, elles sont rigoureusement indécelables.
On peut aussi se demander s'il n'existerait pas une sorte de censure cosmique: les civilisations à portée de nos oreilles s'abstiendraient d'émettre dans notre direction, pour toute une variété de motifs allant de la non-ingérence à la sécurité, en passant par un projet de contact selon des modalités bien définies... Il existe aussi des civilisations moralement très avancées, mais qui pour diverses raisons n'utilisent pas de techniques radios, comme Aéoliah. Et puis, même si ces émissions existent dans le voisinage de la Terre, il faudrait qu'elles soient fréquentes et qu'elles visent la Terre, ce qui est peu probable. Des années seront de toute façon nécessaires pour passer toutes les étoiles et toutes les fréquences au crible, et il ne serait nullement étonnant qu'un signal parfaitement détectable n'ait pas encore été perçu et qu'il reste encore des années dans l'ombre. Sans compter avec une possible censure, bien terrienne celle-là, d'une découverte aux implications philosophiques aussi vastes. Dans tous les cas le résultat est le même: la vie est là, indécelable...
Mais l'explication que donne le rouleau d'Anthelme en est bien sûr entièrement différente. La communication entre planètes est un sujet à la fois magnifiquement simple et très vaste, et nous pourrons nous en imprégner tout au long de cette merveilleuse histoire d'éolis et du livre suivant.
La formation proprement dite de la planète sphérique et dense à partir d'un nuage de gaz et de poussières dilués en orbite n'est pas activement suivie par le groupe d'âmes. C'est surtout une affaire de mécanique offrant peu de prise à la création. Un gros splotch. C'est là un point important pour bien comprendre la formation des planètes: l'ébauche en est un vaste nuage de gaz et de poussières liés par l'ordre de leurs mouvements, qui, comme on l'a vu, occupe tout un anneau autour du soleil, et non pas un petit cailloux qui grossit, et encore moins une collection d'astéroïdes qui se tamponnent. Cet anneau se rassemble en une sphère nuageuse, qui doit encore se condenser. L'état solide n'apparaîtra qu'au tout dernier moment. Or toutes ces poussières doivent se freiner les unes contre les autres pour pouvoir se rassembler. Si c'est une grosse planète comme la Terre ou Aéoliah, l'échauffement dû à ce frottement est tel qu'elle fond complètement, et c'est une sphère de roches bouillantes qui apparaît, où le fer, plus lourd, va immédiatement au centre. Toutefois, contrairement à ce que l'on lit dans beaucoup de livres, ce stade brûlant ne dure pas, car une planète n'a pas l'énergie nécessaire pour faire rayonner une surface incandescente pendant des centaines de millions d'années. Une croûte suffisamment froide pour recevoir de l'eau se forme rapidement, en quelques mois peut-être. Cette prime atmosphère peut être éjectée par les premiers souffles brûlants du soleil, mais elle se reforme aussitôt, de par les puissantes émanations volcaniques. Il faut tout de même quelques millions d'années à la croûte pour se refroidir et prendre son épaisseur.
La première pluie sur une planète, crissante de vapeur sur les roches brûlantes mais fécondes, est aussi une grande fête et le début d'un nouveau travail pour les âmes qui l'ont élue.
C'est à partir de ce moment que commencent deux aventures parallèles et liées: la vie interne des roches de la planète d'une part, et d'autre part l'incarnation-évolution de la vie proprement dite sur sa surface, à partir des matériaux de son sol.
L'intérêt de la compagne d'Algénio, Liouna, pour la création des planètes ne fit que croître jusqu'à devenir une passion. La discrète petite éoline aux cheveux sombres et courts, toujours habillée de violet foncé, aidant à la couture ou aux champs, avait trouvé sa voie. Elle aurait aimé aller en esprit assister à de tels événements, mais curieusement elle et Algénio étaient parmi les rares éolis à ne jamais arriver à sortir de leurs corps. Ils n'en avaient pas été affectés jusqu'à présent, absorbés qu'ils étaient par leur joyeuse vie quotidienne, mais Liouna commença à regretter cette situation. Elle continua néanmoins à se régaler du rouleau au côté d'Anthelme, d'autant plus que maintenant il parlait de la formation des corps vivants matériels d'Aéoliah.
C'est un travail de longue haleine et fort délicat, par étapes successives. Vous avez tous entendu parler, amis lecteurs, de ce que les scientifiques de la Terre appellent l'évolution: au début, dans les premiers océans terrestres, riches de nombreuses substances organiques aujourd'hui disparues, se seraient formées les premières gouttes vivantes qui devinrent les cellules; au bout d'un temps très long celles-ci se seraient assemblées, donnant les premiers animaux et les premières plantes. Ceux-ci à leur tour auraient muté étape par étape: un poisson à quatre nageoires serait sorti de l'eau et aurait engendré les reptiles, d'où provient le premier mammifère; celui-ci se diversifia en de nombreux autres, parmi lesquels les primates, dont un donna les humains, qui donneront... etc.
Si, comme on l'a vu, l'évolution sur la Terre a été spontanée, lente et imprévisible, celle sur Aéoliah a été, elle, intensément dirigée dès le départ par les âmes fondatrices et les Grands Etres qui ont présidé à sa naissance, selon leur intention précise, qui a agit et s'est matérialisée étape par étape. Nos petits éolis étaient totalement conscients de cela, et aussi que la vie se développe toujours vers plus de possibilités, vers plus de merveilles, même quand elle n'est pas guidée. Ils savaient tout cela pour l'avoir appris à leur école, tout simplement. Bien entendu l'intention créatrice doit composer avec le monde matériel et ses aléas, et nul ne peut dire exactement combien de temps prendra chaque étape, ni quelles solutions seront effectivement trouvées. Mais nos amis ne doutèrent jamais, même quand plus tard ils étudièrent assidûment l'évolution longue et tâtonnante de la vie terrienne. Sur Aéoliah, ce fut aussi passionnément compliqué, mais bien plus direct.
La suite du rouleau expliquait comment, à partir de simples solutions de diverses substances chimiques et volcaniques dans l'argile primordiale de mers peu profondes, les âmes et les Grands Etres créateurs, puisant dans la Source Universelle de vie, arrivèrent à créer des êtres vivants simples, puis de plus en plus complexes. Les bactéries apparaissent spontanément et très rapidement, dès qu'il y a de l'eau. Le plus difficile est de sélectionner le bon système génétique. Passer à des êtres pluricellulaires peut être plus long (quatre milliards d'années sur Terre!), mais le reste vient naturellement par la suite.
Sur Aéoliah, tout alla très vite, à peine cinq cents millions d'années, à comparer avec cinq milliards pour la Terre. Ce n'est pas si simple qu'il y paraît: par exemple à ses débuts une planète n'a pas d'oxygène, mais seulement du soufre. Or seul l'oxygène peut fournir suffisamment d'énergie aux muscles et au cerveau des animaux et des éolis (ou des humains). Il faut d'abord former des organismes capables de vivre sans oxygène, mais qui sont peu efficaces. En contrepartie, ces bactéries mangeuses de soufre peuvent vivre n'importe où, jusque dans des couches de roches à plusieurs kilomètres de profondeur. On leur doit certains gisements métalliques. Ce n'est que quand de tels êtres sont suffisamment complexes que l'on peut créer avec des plantes capables de former de l'oxygène en quantité suffisante. Sur Aéoliah, en arriver là nécessita quatre cents millions d'années après la première pluie. Sur Terre, cela en prit quatre milliards, comme on l'a vu. Il est assez paradoxal de penser que l'air que nous respirons actuellement existe tel qu'il est depuis seulement un cinquième de l'âge total de notre planète.
Sur Aéoliah les êtres qui vécurent avant l'oxygène (les quatre cent premiers millions d'années) étaient comme des plantes, sans âmes personnelles, mais tout de même plus ou moins sensibles. Les âmes proprement dites attendaient dans le monde de l'esprit, mais certaines commençaient à percevoir par les sens primitifs des premiers êtres. Aux nouveaux éolis lisant le rouleau cette situation intermédiaire ressemblait curieusement à celle qu'ils avaient vécue... juste avant leur naissance!
Cette antique période d'Aéoliah vit donc certaines âmes vivre déjà des expériences corporelles, ce qui fut d'une aide précieuse tant pour le plan d'Aéoliah que pour leur propre évolution. Mais les autres âmes, restées un peu à distance, travaillaient également au plan. L'égrégore se consolidait grâce à leur puissante vision de la future Aéoliah, et à ce stade il aurait désormais été impossible de dévier. Elles créaient également les plans d'organismes nouveaux et cela prend du temps, surtout pour les concrétiser car elles ne disposaient en fait que de peu de moyens d'action physique. Heureusement la vie d'Aéoliah fut dotée d'un système génétique (une forme d'ADN) beaucoup plus souple et réceptif que celui de la Terre, ce qui explique les résultats plus rapides obtenus. Les créateurs durent même stabiliser ce système génétique une fois leurs souhaits réalisés, afin d'éviter des glissements ultérieurs.
Sur Terre notre système le système génétique est plus rigide, plus mécanique, ce qui explique la lenteur de notre évolution, mais vu en quoi consistait l'émouvant plan Terrien, un système trop souple aurait permis l'apparition de toutes sortes de monstres, qui n'ont pas été complètement évités d'ailleurs comme nous le verrons. Il faut en effet remarquer que, bien que la Terre soit une civilisation spontanée et non créée, on peut aussi parler d'un plan la concernant. Ce plan à l'origine avait été conçu par des grandes âmes d'autres civilisations pour empêcher la Terre de trop dériver dans le mal, tout en lui laissant suffisamment de spontanéité pour pouvoir inventer sa propre culture. Ce plan a été repris depuis par des âmes purement terriennes, afin d'épanouir et parachever notre civilisation originale et de nous sortir définitivement du mal, d'où le nom de plan de sauvegarde qu'on lui donnera parfois.
Après les quatre cents millions d'années du début d'Aéoliah, une première famille d'algues, sortes de sargasses dotées d'une capacité d'expansion foudroyante, couvrit d'un gazon brun-vert toute la surface marine d'Aéoliah, commençant à déverser massivement l'oxygène dans l'air. Elle le tirèrent du gaz carbonique, que les volcans déversaient en abondance. Ce gaz s'était déposé sous forme de calcaire, afin d'éviter à la planète de devenir une serre brûlante et inhabitable. Ces roches, déséquilibrées, furent soudain dissoutes par l'appel de gaz carbonique, ce qui fit un beau tohu-bohu géologique! Il n'en reste aucune trace aujourd'hui car toute la mince croûte de cette époque a été entièrement refondue plusieurs fois dans les colossaux mouvements de convection du magma central. Une fois l'air devenu respirable, les animaux purent se développer et acquérir des systèmes nerveux, expérimenter des sentiments, la conscience physique. Les âmes les plus simples choisirent les formes également simples: chenilles, insectes, puis les premiers oiseaux. Les âmes pionnières purent enfin créer les corps éolis qu'elles désiraient et y habiter, ne laissant plus dans le monde de l'esprit que les anges gardiens d'Aéoliah, et d'autres êtres subtils, qui y sont encore aujourd'hui.
Ce ne fut pas une mince affaire que de créer ces corps, qui sont des merveilles d'ingéniosité et de miniaturisation. On partit d'un mollusque, une sorte de moule sans coquille, très répandue encore aujourd'hui sur toutes les côtes, et que l'on appelle pour cela «mère des éolis». Les oiseaux en furent également dérivés. Cette parenté explique que les éolis aient des ailes, et qu'il n'y ait pas d'autres gros animaux sur Aéoliah, sauf les mammifères des pôles, dont l'origine est différente. Lors de nombreuses étapes intermédiaires, des pionniers s'incarnèrent pour animer des corps hybrides, heureusement peu nombreux, par étapes successives rappelant un peu l'évolution terrestre, en très accéléré. Mais au fur et à mesure que de meilleures formes étaient créées, les anciennes étaient systématiquement abandonnées par leurs occupants. C'est un peu ainsi que ça s'est passé sur notre Terre pour passer du dernier primate animal à l'humain, dans une petite population, au bord d'un des grands lacs africains... Si déjà de simples variations de couleur de peau nous posent tant de problèmes, on imagine aisément la pagaille si tous les intermédiaires entre l'homme et le singe avaient été conservés!
Mais sur Aéoliah tous ces détails techniques ne furent l'affaire que de quelques millions d'années, au terme desquelles existaient deux ou trois mille éolis (quelques-uns des fondateurs incarnés) et quelques centaines d'espèces d'insectes, de plantes et d'oiseaux, dans des conditions encore difficiles. Les algues envahissantes du début avaient été elles aussi éliminées, par un bête microbe: elles n'avaient pas de système immunitaire.
Ces premiers véritables éolis, les fondateurs d'Aéoliah, dès qu'ils purent maîtriser l'écriture, couchèrent sur les premiers rouleaux le récit de cette passionnante aventure qu'ils venaient de vivre, puis commencèrent les chroniques écrites d'Aéoliah, qui se continuent encore aujourd'hui, deux milliards et demi d'années plus tard. Les temps d'avant l'écriture sont les temps mythiques d'Aéoliah, bien que contrairement à nos mythes déformés et enjolivés par une trop longue transmission orale, ceux d'Aéoliah sont la mémoire directe des éolis fondateurs, qui ont vécu personnellement les événements, et que des milliers de générations de copistes ont retransmis sans en changer une lettre.
Ces préliminaires réglés les âmes fondatrices d'Aéoliah purent alors entamer la seconde partie du plan: l'Harmonie, la Beauté, la Poésie. Une dizaine de millions d'années encore, pendant lesquelles l'affolant système héréditaire Aéolien fut progressivement freiné, furent nécessaires pour engendrer la fantastique diversité de fleurs, d'arbres et de plantes Aéoliennes (plusieurs millions, sans compter les mutations qui se produisent encore parfois) les centaines de milliers d'oiseaux et encore autant d'insectes, plus encore tout ce qui vit dans le sol, dans les lacs et dans les mers, et les étranges animaux des régions polaires.
Il fallait que toutes ces formes de vie se complètent les unes les autres, se fournissant mutuellement ce dont elles avaient besoin pour vivre, en de vastes et harmonieux cycles d'entraide écologique: les plantes, les animaux, l'air, l'eau et l'humus si important que les éolis appellent «mère de la vie». Mais comme l'économie n'est qu'une fraction de l'écologie, il fallait aussi des plantes pour fournir aux éolis tous les matériaux adéquates pour se vêtir, faire leurs maisons, peindre, etc... sans nécessiter d'installations industrielles dont ils ne voulaient pas sur cette planète. Il fallait surtout que tout cela se fasse avec la plus grande Beauté, la plus pure Harmonie, DANS UNE TRAME OMNIPRESENTE DE POESIE QUI NE DEVAIT PAS SOUFFRIR LE MOINDRE ACCROC. C'était là le pari des fondateurs d'Aéoliah, aisé dans les mondes de l'esprit, mais presque intenable dans les conditions physiques de cet univers-ci. Ils y arrivèrent pourtant avec une maîtrise remarquée, bâtissant un inimaginable paradis souvent imité depuis, où ont pu s'épanouir au-delà du concevable, des trillions d'éolis et d'animaux, souvent dès leur première existence corporelle!
C'est en ce merveilleux travail d'épanouissement que consistait la troisième partie du plan des fondateurs d'Aéoliah, et c'est dans cette troisième partie que se situe ce récit. Les fondateurs d'Aéoliah, après avoir oeuvré pendant cinq cents millions d'années dans le monde de l'esprit, purent enfin vivre les expériences corporelles qu'ils avaient projetées, ce qui ne leur demanda qu'une toute petite centaine de milliers d'années, après quoi ils retournèrent dans les mondes incorporels, ou vers des plans encore plus merveilleux où la science des éolis actuels perd leur trace. Seuls restent actuellement de cette bouleversante épopée les esprits gardiens d'Aéoliah, qui sont dans le règne juste supérieur aux anges, et bien sûr l'égrégore extrêmement puissant des fondateurs, que cent mille générations successives d'éolis ont continué à alimenter sans presque le modifier, tellement il était net et achevé!
Arrivé à ce stade, Anthelme et ses amis étaient tellement époustouflés et enthousiasmés qu'ils eurent du mal à redescendre; pendant plusieurs jours ils furent très distraits dans leur travail aux champs, parlant et rêvant sans cesse. Au village on les regarda avec une tendresse amusée, et l'on vint même dérouler les images avec eux. Les éolis sont très curieux, mais jamais pressés. Au village ils savent depuis longtemps que certains rouleaux ont de drôles d'effets sur les jeunes! Ils en avaient vu d'autres. Tous connaissent l'histoire de la fondation d'Aéoliah et vouent une reconnaissance émue aux êtres qui avaient créé ce monde si beau et ces merveilleux corps si sensibles qui leur donnaient tant de joies et de plaisirs; mais ils savent aussi que tout cela n'est possible que grâce à la Source de Vie Universelle, qui avait créé elle les univers entiers, qui avait établi les si belles Lois Universelles de la vie et du Bonheur, d'où émerge en un flot impétueux et intarissable l'immense Energie Universelle. Ils reconnaissent sagement que la cause ultime leur échappe totalement; ils admettent que le but de l'évolution des âmes dépasse également de très loin les capacités de leur intellect, et, ma foi, ils ne s'en portent pas plus mal pour autant. Ils ne savent pas, mais ils admirent, ils aiment, profondément reconnaissants, car tout cela est Bon et Beau.
La dernière partie du rouleau expliquait comment les fondateurs d'Aéoliah et leurs successeurs s'entendirent avec la vie des roches, ce que nous appelons la géologie et la géophysique. Le nom éoli pourrait se dire avec humour «petit traité de génie tectonique» histoire de taquiner un peu nos technolâtres terriens incapables d'agir sur les tréfonds de notre planète, limités qu'ils le sont par leur trop courte échelle de temps individualiste! Mais la meilleure traduction serait géophilie: «Amour de la planète Aéoliah».
Juste après le collapsus final de l'anneau planétaire, Aéoliah, chauffée à blanc, n'était qu'une immense bouilloire de roches en fusion, d'où jaillissaient des tornades de gaz brûlants, bombardée d'énormes comètes, soulevant des vagues de lave vrombissante de vingt kilomètres de haut, couronnées de flammes et de foudres. Incroyable qu'un paradis ait pu naître d'un tel abîme en feu, et pourtant les âmes fondatrices et leurs Artisans de l'Infini étaient déjà là, en esprit, dans les entrailles brûlantes de la planète, dans les planètes voisines et dans le jeune Soleil.
La croûte solide de la planète se forma rapidement, en quelques années. Oh elle ne faisait que quelques mètres d'épaisseur, et la vie dût attendre encore un peu pour s'y installer: on ne pouvait y parcourir plus d'une centaine de mètres sans rencontrer des crevasses de feu ou des fumerolles ronflantes; les chutes de grosses météorites, résidus tardifs de l'ancien disque planétaire, arrivèrent parfois à retourner cette croûte sur la moitié de la planète. C'est pourtant à cette époque que les premières pluies vinrent caresser les roches fumantes, formant les premières mares. Ces pluies étaient tellement acides qu'elles auraient tout fait crever en quelques minutes, pourtant ce fut dans ces mares que démarrèrent aussitôt les tentatives pour former les premières cellules vivantes. L'argile joua à ce moment un rôle déterminant, en accumulant de préférence certains composants essentiels de la vie, parmi tous les candidats potentiels. Pour cette raison, la plupart des formes de vie sur les planètes de cet univers ont une composition voisine en acides aminés et nucléiques, avec parfois d'étranges exceptions. Les argiles furent également des catalyseurs de choix. Ce lien intime avec les origines de la vie explique peut-être le curieux pouvoir cicatrisant de cette substance apparemment si anodine.
Pendant que les spécialistes de la création biologique s'activaient, depuis le plan de l'esprit, d'autres oeuvraient à l'intérieur de la planète, sur les roches fondues et bouillonnantes, brassées de vastes courants de chaleur. Au début, l'intérieur n'était pas plus chaud que l'extérieur, mais, pendant que la surface refroidissait, le coeur de fer continuait de chauffer, car c'est là que se retrouvèrent également l'uranium et le thorium radioactifs, produits par l'explosion des premières grandes étoiles bleues. Ainsi chaque planète, pour pouvoir vivre sa vie interne, reçoit en cadeau dans son coeur une partie du feu des étoiles qui l'ont précédée. L'uranium joue donc un rôle fondamental pour la vie, curieux paradoxe pour un corps dont l'activité est elle-même foncièrement néfaste à cette même vie. Un des travaux des créateurs fut donc de le stabiliser dans les tréfonds de la planète: les futurs éolis n'avaient pas du tout l'intention de se laisser imposer des mines d'uranium!
Pendant le premier milliard d'années d'Aéoliah, il n'y eut pas vraiment de continents, car les mouvements du magma, encore trop puissants, les aspiraient à l'intérieur à peine formés. La croûte primitive de basalte prit toutefois son épaisseur à peu près définitive en cinquante millions d'années environ, plus mince que sur la Terre: à peine huit kilomètres. Mais contrairement à la Terre, où les poches souterraines de lave fondue sont rares, toute la croûte primitive, et encore une bonne partie de la croûte océanique actuelle d'Aéoliah, flotte sur des roches liquides, comme c'est peut-être encore le cas sur Vénus. Ce n'est que vers dix kilomètres de profondeur que l'on arrive au manteau que la pression empêche de fondre vraiment, comme dans le manteau terrestre. L'existence de cette couche de lave liquide explique que la croûte océanique d'Aéoliah soit plus complexe et plus différenciée que celle de la Terre, et qu'on y trouve même couramment des volcans à laves acides. Cela n'empêche pas du tout Aéoliah d'être une fort belle planète, mais sa géologie est par certains côtés différente de la nôtre, et parfois très surprenante. Pensez à ces adorables petits volcans qui ont formé des millions d'îles paradisiaques dans les douces mers tropicales d'Aéoliah...
Pendant toute la période de création de la vie Aéolienne, les quatre cents millions d'années du début, et encore au-delà, Aéoliah fut donc couverte d'un vaste et unique océan, parcouru de profondes fosses, et d'où émergeaient d'innombrables îles volcaniques de taille très diverses. Ces îles jouèrent, allez-vous penser, un rôle fondamental, mais en réalité tant qu'il n'y eut pas d'oxygène, ni de chlorophylle pour capter le soleil, la vie Aéolienne se réfugia plutôt dans les grands fonds, près des émanations volcaniques qui seules pouvaient fournir l'énergie chimique nécessaire aux premiers êtres. Tout ce qui émergeait de l'eau n'était que roches et déserts de sable. Il en fut de même également sur notre Terre, mais vous serez excusés de ne pas vous en rappeler: c'était il y a plus de huit cents millions d'années, peut-être n'y étiez-vous même pas.
Vers la fin des quatre cents millions d'années que prit la vie Aéolienne pour se développer, l'intérieur de la planète commença à se refroidir, très lentement mais définitivement, au rythme de la désintégration de l'uranium et du thorium: moitié tous les cinq milliards d'années. Le paysage était resté à peu près le même, mais certaines îles étaient plus grandes et plus sûres. La fraîche végétation se mit à couvrir joyeusement les roches anguleuses et les cailloux, les premiers insectes et oiseaux s'y activèrent. Ce fut sur une de ces îles que débuta la merveilleuse et fantastique aventure des éolis, il y a deux milliards et demi d'années. Elle était assez grande pour ne plus rien craindre des volcans, mais les météorites étaient encore fréquentes et il fallut à plusieurs reprises demander l'intervention des vaisseaux des Gardiens Cosmiques de la flotte galactique pour les dévier de leurs dangereuses trajectoires.
$ Un autre problème survint peu de temps avant que les éolis, toujours sur leur première île, ne mettent au point l'écriture, quand un petit groupe d'âmes perverses tenta de récupérer le fruit de cette passionnante évolution, pour créer une société basée sur l'égoïsme. L'affaire ne put se régler qu'avec une grande violence, ce qui peut paraître paradoxal pour des êtres aussi doux et bienveillant que les éolis. Mais être doux et bienveillant ne signifie aucunement être une nouille, et même si la seule guerre d'Aéoliah n'a duré que quelque minutes, il ne s'est plus jamais présenté qui que ce soit depuis pour oser défier les éolis. Les chroniques d'Aéoliah la douce et poétique commencent curieusement par cet unique épisode sanglant, qui sonne comme un avertissement. Mais quand les vainqueurs arrivèrent sur le lieu où gisaient les corps écrasés des fauteurs de trouble, que firent-ils? Ils pleurèrent éperdument, de toute cette vie, de tous ces bonheurs fauchés! Suite à cela les éolis purent entreprendre le lent peuplement de toutes les îles de leur planète (germes des futurs continents) et les quelques problèmes qui se présentèrent encore à cette époque furent réglés de manière plus calme, comme on le verra au chapitre suivant.
La croûte de la planète Aéoliah, tout comme celle de la Terre, était à cette époque, et encore aujourd'hui, formée de plaques rigides émergeant des tréfonds de la planète à certains endroits, et réabsorbées dans les obscures fosses océaniques, au gré des courants brassant l'intérieur brûlant de la planète. Au début, ces courants se répartirent au hasard, mais un demi-milliard d'années plus tard, les roches légères commencèrent à échapper aux courants absorbants, formant les premiers continents. (Sur la Terre ce processus a commencé il y a environ trois milliards d'années et n'est peut-être pas achevé). Ces continents commencèrent à grandir. Les habitants d'Aéoliah arrivèrent à ordonner les courants de magma et à faire naître les continents en des endroits bien précis. Il y en a douze, chacun grands comme l'Amérique, et huit océans circulaires: six répartis régulièrement le long de l'équateur, et un à chaque pôle. Les continents sont également répartis régulièrement six par six aux latitudes moyennes. Cette étonnante disposition existe encore aujourd'hui, bien que ces douze continents aient été plusieurs fois totalement érodés et refondus par la puissante tectonique Aéolienne.
Comment les habitants d'Aéoliah s'y prennent-ils pour ainsi commander aux mouvements du coeur brûlant de leur planète, et par là diriger toute la formation des montagnes, des plaines, des volcans et des océans? Et si je vous dis qu'ils n'utilisent pas de moyens spirituels? Les habitants d'Aéoliah n'utilisent pas non plus de moyens techniques. Mais quels habitants d'Aéoliah? Les éolis? Non: ... Rappelez-vous: les oiseaux. Ce sont eux qui façonnent les paysages Aéoliens. Ce sont eux les principaux habitants d'Aéoliah, cent fois plus nombreux que les éolis, eux les gardiens de la Poésie dans l'égrégore planétaire. C'est pour cela qu'ils ont reçu cet énorme pouvoir. Et ils ne sont pourtant pas plus doués que nos oiseaux terrestres! Les éolis connaissent le rôle primordial des oiseaux et l'admirent. Et pourtant les oiseaux sont avec les éolis comme des petits enfants avec leurs mamans. Comme tout cela est émouvant!
Les oiseaux agissent sur les profondeurs d'Aéoliah en dirigeant l'érosion. Sur Terre, le principal agent d'érosion est la rivière, notamment lors des crues cataclysmiques qui ne surviennent que lors de certains épisodes climatiques diluviens. Les rivières terriennes sont capables de scier les montagnes les plus dures, et les glaciers plus encore. Elles créent des paysages anguleux, en dents de scie. Sur Aéoliah, où le climat est plus régulier, les crues sont quasi-inexistantes, et les ruisseaux comme les fleuves se contentent de couler dans les trous existants sans beaucoup les approfondir: il y a beaucoup de lacs. L'érosion Aéolienne, plus lente, est surtout l'oeuvre d'un facteur méconnu et pourtant fort important: le sol, les plantes, et surtout la fine couche de racines et d'humus qu'elles entretiennent à la surface. Cet ensemble riche et vivant est une véritable peau de la Terre, qui empêche l'érosion directe de la pluie et des intempéries. Mais elle digère lentement les roches pour en extraire les précieux oligo-éléments, qui autrement finiraient par disparaître, lessivés par le ruissellement. Cette érosion douce et égale donne des montagnes et des collines aux formes arrondies, que l'on trouve aussi sur la Terre, mais qui sont absolument typiques des paysages poétiques et enchanteurs d'Aéoliah. On en trouve partout où les mouvements tectoniques n'agissent pas directement pour créer des formes plus vives. Nos cours de géographie comportent cette erreur: ce n'est pas parce que des montagnes sont vieilles qu'elles sont arrondies, c'est en fait l'érosion humique qui donne ces formes. Peu de gens encore le savent, et c'est pourtant d'une importance capitale: Le couple végétation-humus modèle les formes du paysage, agit sur le climat, le débit des rivières et des eaux souterraines. C'est à lui qu'on doit la source pure, c'est à lui que l'on doit le galbe poétique de la grasse prairie, ou de l'alpage si fragile. La végétation et la terre nourricière sont véritablement la peau vivante de la Terre, qui en régule les flux, la croissance et la décroissance. Tout ceux qui ont passé outre cette donnée de base l'ont payé fort cher: sources taries, champs dévastés, terres stérilisés, moissons anéanties, et, plus grave encore, poétiques collines transformées en zones d'aménagement rural...
Les plantes commandent l'érosion; or les oiseaux d'Aéoliah commandent aux plantes, les fécondant ici, les retirant de là, ou transportant leurs graines ailleurs, parfois fort loin. A court terme ils régularisent le climat et l'humidité, en variant l'épaisseur et la couleur du couvert végétal; ils veillent également à ce que les éolis aient toute la variété de fruits dont ils ont besoin, aménagent des clairières pour leurs villages et leurs cultures: les éolis n'ont pas besoin de défricher ni de déboiser.
C'est là un des rares buts connus des mystérieuses migrations des oiseaux d'Aéoliah, qui parcourent inlassablement les douze continents et les huit océans leur vie durant, pour revenir nicher toujours aux mêmes endroits. Certains d'entre eux déposent soigneusement les graines délicates dans la terre ou l'humidité protectrices; d'autres, plus expéditifs, les larguent avec les crottes de dix mille mètres d'altitude! Et pourtant, même ainsi elles tombent aux bons endroits. Beaucoup de graines, pour germer, ont besoin de passer dans l'estomac d'une sorte d'oiseau très précise: de telles restrictions n'ont aucun sens dans la théorie de l'avantage sélectif.
Les oiseaux, accélérant l'érosion ici ou la freinant là, peuvent littéralement sculpter les collines, les montagnes et les rochers: ces artistes-là, génération après génération, leur donnent les formes les plus harmonieuses, poétiques, équilibrées: galbes vivants, dômes, ondulations liquides, puissantes compositions qui font de toute Aéoliah un tableau féerique et vivant, un mystérieux jardin, une création de maître.
A plus grande échelle, réguler l'érosion revient à programmer l'épaisseur de la croûte planétaire et son poids. Or c'est bien évidemment là où elle est la plus lourde qu'elle s'enfoncera le plus facilement dans les entrailles de la planète, facilitant les courants internes descendants. La boucle est bouclée, puisque la maîtrise de ces courants internes mène à celle de la formation des continents, qui se rassemblent là où les courants descendent, comme la mousse sur la soupe qui bout.
Mais quels êtres extraordinaires sont donc ces oiseaux d'Aéoliah? Oh, ce ne sont que de gentils petits oiseaux comme ceux de notre Terre, je veux parler bien sûr des charmants oiseaux chanteurs, comme les mésanges, les merles et bien d'autres anges gardiens de la Poésie. Les oiseaux ont un petit cerveau tout simple, avec quelques idées et quelques sentiments tout gentils. Ce cerveau matériel SEUL serait bien incapable de mener de tels projets ni d'en comprendre le but millénaire, s'il n'était très sensible aux influx provenant de leur ravisante petite âme... Plus ceux de leur archétype, qui est en quelque sorte le modèle idéal de leur espèce, soigneusement archivé par les anges gardiens de la planète dans le monde de l'esprit. Le seul avantage des oiseaux Aéoliens sur ceux de la Terre est de capter également les âmes des paysages Aéolien, leur projet, l'intention créatrice qui agit et modèle toute la planète, et de s'en faire les humbles et joyeux instruments. Même là, sur notre Terre, qui sait si ces mystérieux migrateurs qui traversent nos pays si haut qu'on ne les voit même pas, ne participent-ils pas à quelque fantastique plan planétaire, encore caché à la masse des humains??
Le pari des mystérieux créateurs d'Aéoliah était de vivre la merveille au coeur de cette matière si étrangère aux lois ineffables de l'esprit et de l'âme. Il leur fallait composer avec elle, et ils ne pouvaient lui commander que par de complexes mécanismes écologiques, comme ci-dessus, ou biologiques, dans les corps vivants. Il leur fallu admettre que certains phénomènes en principe dangereux ne pouvaient être supprimés de la surface de leur planète paradisiaque. Leur parfaite maîtrise du climat (qui ne fut pas évidente au début) élimina gel, tempêtes et orages des régions habitées, mais il ne fut pas possible, sur une planète essentiellement vivante, tectonique et active, plus encore que notre Terre, d'empêcher les volcans et les tremblements de terre. Ils en prirent alors le parti, et même se piquèrent au jeu: les frissons d'Aéoliah font bien rigoler les éolis... dont les maisons ne craignent rien! Les volcans renouvellent à la longue l'air de la planète, sa teneur en gaz carbonique, et par ce biais régularisent sa température, en participant au complexe ajustement de l'effet de serre, conjointement avec l'érosion dirigée par les oiseaux, et avec la sédimentation des carbonates, elle aussi régulée par les oiseaux mangeurs de corail. Car au cours de sa vie l'éclat d'un soleil augmente petit à petit, et sans compensation de ces variations de température, aucune planète ne pourrait être suffisamment longtemps habitable: le taux de gaz carbonique dans l'air doit donc diminuer progressivement. Cette régulation oeuvre également sur Terre, et elle permet aussi à une planète de rester habitable à une assez large variété de distance de son étoile. Les frissons d'Aéoliah, eux, sont atténués par une intense circulation d'eau souterraine qui aide à briser facilement les roches siliceuses, un peu comme quand le vitrier coupe une plaque de verre en la mouillant. Cela arrive aussi sur la Terre, où certaines failles glissent lentement, sans secousses.
Mais la meilleure garantie contre tout danger est le sens spirituel dont furent dotés tous les êtres conscients d'Aéoliah et qui leur indique la proximité d'un accident ou d'une catastrophe: éruption, éboulement... suffisamment à temps pour prendre la fuite. Anthelme et ses amis se rappelèrent cette très forte envie de s'envoler qui les prit soudain juste avant le frisson d'Aéoliah, pendant que tous les oiseaux et tous les grillons se taisaient. Grâce à ce sens, il n'arrive JAMAIS rien de fâcheux sur Aéoliah, malgré ses centaines de milliers de volcans bouillonnants et ses montagnes trépidantes. Les éolis et les animaux savent, parfois des siècles à l'avance, où peuvent se produire les éruptions, les projections, les glissements de terrain, et s'installent et vivent en toute quiétude dans les zones abritées. Les oiseaux poussent même l'art jusqu'à empêcher toute végétation là ou passeront les coulées brûlantes! Les éolis et leurs volcans sont de grands copains, et les premiers ne ratent pas une occasion d'admirer les seconds, surtout la nuit, quand ils déploient leurs draperies de feu et leurs monts de vapeurs, grandioses et pathétiques spectacles qui ne font pas de mal à un seul moucheron. Comment fonctionne ce sens spirituel serait trop particulier à expliquer, mais il fonctionne parfaitement, ponctuellement. Il en va de même sur toutes les planètes de cet univers matériel, y compris sur la nôtre, ami lecteur, mais nous sommes si souvent distraits par nos dérisoires activités sérieuses et nos loisirs ennuyeux... Quand une catastrophe naturelle menace sur Terre, les animaux fuient souvent; quand un avion ou un bateau part pour l'au-delà, il reste parfois sur le quai un passager qui a été averti et qui n'est pas monté. L'auteur de ces lignes n'en retirera jamais un seul mot, malgré tous les sophismes sceptiques et tous les mensonges rationalistes, car il a lui-même vu de telles choses.
Déjà, Anthelme et ses amis aimaient beaucoup les oiseaux d'Aéoliah, leurs si charmants compagnons. Mais après avoir découvert tout leur émouvant et discret travail, leur amour frisa l'adoration. Les oiseaux sont les maîtres d'Aéoliah, mais ils n'en tirent que davantage de Modestie et d'Humilité. Leurs âmes sont vraiment des âmes simples et droites, consacrant joyeusement et passionnément leur vie à une obscure activité qui ne portera ses fruits visibles que cent millions d'années plus tard, bien après leur départ d'Aéoliah. Chacun n'accomplit qu'une infime parcelle de ce modelage géologique, mais tous à la fois ils... soulèvent les montagnes.
* * *
Le rouleau sur la création d'Aéoliah avait une petite annexe.
Chose impensable chez nous, mais tout à fait normale chez les éolis, il concluait sur la fin d'Aéoliah. Les éolis envisagent sereinement la mort de leur Soleil et l'arrêt de leur touchante civilisation, dans un peu plus d'un milliard d'années, comme faisant partie de l'ordre des choses dans cet univers matériel.
Petit à petit, comme toutes les étoiles, le soleil d'Aéoliah va en se réchauffant, au fil des milliards d'années. Cela n'a pas d'effet sur le climat de la planète, grâce à l'activité des coraux, qui, en fixant le gaz carbonique, réduisent l'effet de serre et régulent parfaitement la température.
Mais, peu avant de s'éteindre, le Soleil d'Aéoliah passera par une phase brûlante. Lentement mais inexorablement, le flux de chaleur augmentera sur la surface d'Aéoliah. Quand il ne sera plus possible de baisser davantage l'effet de serre, les nuages prendront le relais, occupant de plus en plus le ciel pour diffuser vers l'espace les ardeurs du Soleil mourant.
Les éolis de cette époque verront un ciel de plus en plus couvert, cachant un Soleil dont la chaleur sera devenue pénible. Sachant la fin de leur paradis venue, ils arrêteront progressivement de se reproduire, abaissant petit à petit la population de leur planète; ils iront renaître ailleurs, vers d'ineffables mondes de l'esprit, ou vers d'autres planètes paradisiaques tournant autour d'étoiles qui ne sont pas encore nées aujourd'hui...
L'égrégore planétaire, formidable puissance d'Amour et de dévotion à la vie, patiemment rassemblé au fil de quatre milliards d'années de Bonheur et d'activité créatrice, nul ne sait encore ce que l'on en fera. Sera t-il transporté vers une seconde Aéoliah? Sera t-il projeté d'un bloc sur une planète où sévit le mal (s'il en existe encore à cette époque) pour provoquer une guérison brutale mais radicale? Un projet fou parle de libérer totalement et instantanément toute sa puissance dans l'espace physique lui-même. Une aussi formidable déflagration pourrait provoquer des changements sensibles dans l'univers entier, et le rendre plus propice à l'Harmonie, plus réceptif à l'Esprit...
Il faudra une trentaine de millions d'années pour que les nuages recouvrent entièrement le ciel d'Aéoliah, et il ne restera sans doute plus à la fin que quelques témoins, qui partiront en laissant tous les autels et tous les temples allumés. En effet, une fois le ciel entièrement couvert de nuages, rien ne pourra plus empêcher la température de monter à la surface de la planète, jusqu'à l'effet de serre divergent: plus il fait chaud, plus il y a de vapeur d'eau dans l'air, et la vapeur d'eau renforce encore l'effet de serre...
La planète deviendra alors totalement inhabitable en quelques mois. Les océans s'évaporeront, les montagnes calcaires seront calcinées comme dans un four à chaux. Toute érosion stoppée par la fin des pluies, elle conservera encore pour quelque millions d'années les derniers témoignages momifiés de sa merveilleuse vie sous son blanc linceul de nuages...
Puis, la chaleur augmentant encore, les nuages et l'air se dissiperont dans l'espace, exposant à nu une surface désertique qui ne tardera pas à fondre...
Enfin, tout comme un satellite qui effectue sa rentrée, la planète commencera de se freiner dans la couronne et les protubérances géantes de son étoile monstrueusement dilatée. Ce vent, d'abord ténu, butera sur la magnétosphère et la queue magnétique, enveloppant la planète d'une flamme bleutée, éblouissante, comme une gigantesque comète. Puis le vent solaire brûlant emportera le champ magnétique, frottant directement sur la surface de lave bouillante. La planète continuera encore un temps de spiraler autour de son étoile, traînant derrière elle une énorme onde de choc, plus une gigantesque queue, presque aussi brillante que l'étoile elle-même. Ainsi elle perdra sa matière de plus en plus rapidement. Le noyau de fer brûlant, libéré de la fantastique pression des roches, entrera très brutalement en ébullition, donnant lieu à d'étonnants volcans magnétiques qui achèveront rapidement de volatiliser la planète.
Sous forme de poussière cosmique, impalpable mais sacrée, elle ira rejoindre d'autres nébuleuses dans l'espace interstellaire, et, qui sait, peut-être participer à nouveau à la merveilleuse aventure de la vie...
CHAPITRE 7
LES SOUVENIRS D'ALGENIO
(sommaire)
Le temps avait coulé petit à petit sur la douce Aéoliah, et les nouveaux éolis n'avaient fait que consolider leur Bonheur. Nellio commençait à aider Alambo dans la délicate peinture artistique, Aurora était devenue une virtuose du tissage, parmi une belle équipe: Elora, Elnadjine, l'entraînant Sondounéou et sa brune compagne Tzilnia-Linia, magicienne de la broderie, Sélina et Sélinao, soleils de Sérénité.
Algénio et Liouna continuaient à cultiver avec Anthelme, quand ce dernier n'étudiait pas. Liouna avait trouvé sa vocation d'aider les mondes en formation, mais à ce stade elle n'avait fait qu'étudier, sans penser pouvoir y participer réellement à brève échéance. Et puis elle n'était pas pressée, la discrète Liouna. Elle le savait, il lui fallait d'abord vivre sa vie sur la douce Aéoliah, profiter pleinement de son Bonheur. Tout viendrait en son temps. C'était une petite éoline discrète, silencieuse, toujours serviable et active. Comment eut-elle pu imaginer que bien vite viendrait l'heure d'utiliser les prodigieux talents dont elle était la dépositaire sans le savoir?
En effet, si la plupart des éolis ont des souvenirs, ou au moins une idée de leur existence passée avant de naître sur Aéoliah, pour Algénio et Liouna c'était le noir total. Cela leur avait épargné le sentiment d'étrangeté éprouvé par les autres en découvrant la vie corporelle. La seule indication à leur disposition leur venait de la mère d'Algénio, Murlya. Murlya était une grande éoline aux longs cheveux d'or clair, retenus par un petit bandeau vert pâle de la même couleur que ses doux yeux, toujours vêtue de mauve pastel. On l'eut dit immatérielle. Discrète, parlant peu, extrêmement douce et prévenante, elle s'activait en silence à tous les menus travaux du village éoli et à la culture d'une sorte de myrtille éoline, la murline. Elle aimait éperdument son compagnon Omron, un éoli aussi silencieux que travailleur, toujours une pioche à la main, les cheveux châtains, vêtu d'un pourpre violacé aux curieuses broderies dorées. Murlya et Omron étaient très aimés au village, pour leur discrétion aimable et leur douce présence manifestée par tant de bons services rendus. Ils étaient l'Aéoliah profonde, sereine et équilibrée, forte et tranquille comme le rocher.
Contrairement aux autres parents, qui aiment souvent à raconter à tous leurs amis ce qu'ils ressentent à propos de leur futur enfant, Murlya et Omron étaient restés très secrets. Ce silence avait été mis sur le compte de leur discrétion naturelle et personne n'y avait prêté d'attention particulière. Il arrivait parfois que les futurs parents reçoivent la visite d'Adénankar, ou d'un autre Jardinier des âmes, pour quelques conseils ou aide spirituelle. Aussi on n'avait pas vu mystère dans ces longs conciliabules nocturnes chuchotés dans la petite maison ronde d'Omron et Murlya, peu de temps avant la conception d'Algénio, et qui se terminaient à l'Heure Obscure par le furtif glissement d'une silhouette vers la forêt. Murlya avait juste laissé entendre à Algénio qu'il avait déjà eu des expériences corporelles sur une autre planète, mais elle s'était tue aussitôt, laissant le gamin sur sa curiosité. Les parents de Liouna s'étaient montrés plus énigmatiques encore et le seul indice sur son identité spirituelle réelle était la profonde résonance éveillée en son coeur par le rouleau sur la création des mondes. Que signifiait-elle? Mais Anthelme n'avait pas redemandé d'autres rouleaux de cette sorte. Liouna n'avait osé questionner qui que ce soit sur son passé, ni sur sa vocation. A coeur perdu dans toutes ses passionnantes activités du village, elle n'y pensait d'ailleurs pas souvent, mais en concevait quelquefois un soupçon de nostalgie, seul sentiment négatif que le cerveau éoli peut vaguement ressentir, parfois. Liouna prit patience, pressentant que la révélation viendrait en son temps. Liouna et Algénio étaient également presque les seuls à ne pouvoir quitter leur corps, et cela était un peu frustrant. Mais ils pouvaient très bien rêver, en dormant ou éveillés.
Une autre pièce du mystère étaient les visites d'Adénankar à Algénio, à l'écart du village, où il s'asseyait derrière lui, les mains immobiles presque à toucher son dos ou d'autres parties de son corps. Algénio n'en parlait pas aisément, juste pour dire que les mains d'Adénankar lui faisaient grand bien. Liouna avait facilement remarqué qu'après ces séances, il était plus enthousiaste pour les activités quotidiennes et plus tendre avec elle.
Mais tous ces détails n'avaient au fond rien d'extraordinaire: il arrivait parfois que l'émouvant chef-d'oeuvre de l'incarnation d'un éoli nécessitât quelques retouches ou adaptations personnelles, c'était là le travail habituel des Jardiniers des âmes qui s'en acquittaient fort bien sans qu'il soit forcément nécessaire d'en parler en dehors des familles.
Pourtant vint le moment où Algénio commença à se souvenir. Ce fut extrêmement étrange. La première fois, c'était à l'Heure Obscure, au coeur de la nuit Aéolienne, quand l'anneau est dans l'ombre de la planète et les fleurs lumières éteintes; seul sur la Montagne du Soir veillait encore le rassurant sémaphore rouge, plus calme à cette heure tardive, comme si ses mystérieux gardiens sommeillaient un peu eux aussi. Un dernier grillon attardé stridulait encore, par intermittence, seul dans le Grand Silence de la nuit, et les étoiles resplendissaient de tous leurs feux, sans plus d'anneau pour les voiler. Dans la chambre d'Algénio et Liouna il faisait complètement noir, seule la fenêtre formait un ovale légèrement luminescent, scintillant doucement. (Les éolis admirent parfois ce poétique fourmillement de la très faible lumière, que l'oeil humain peut percevoir aussi, en y faisant spécialement attention, sans accommoder sur la fenêtre. C'est une manifestation tangible, sans instruments, de la nature quantique de la lumière, dont nous voyons le grain de photons). Algénio était à moitié éveillé, comme souvent les éolis la nuit. Dans le grand lit rond, Liouna dormait à ses côtés, toute nue sur le drap mauve, lovée parmi un monceau de tendres coussins, châles et doudoux; le parfum de son corps superbe emplissait la minuscule chambre de sa chaude présence. Algénio s'était étendu sur le dos, se sentant bizarre. Et cette image se projeta dans son outre-mémoire. Il était lui, avec un corps semblable à celui des éolis, mais sans ailes. Ce corps devait être très grand, car l'herbe et les fleurs ne lui arrivaient qu'aux genoux. Le paysage était beau comme sur Aéoliah, avec des myriades de fleurs, des arbres et des collines ondulantes; des oiseaux chantaient et un ruisseau glougloutait, un peu en contrebas du chemin qu'il suivait dans son autre corps géant: rien que de familier. Mais Algénio, au lieu de s'imprégner l'âme de toute cette Beauté, d'être heureux, ému aux larmes de cette fantastique énergie poétique, NE RESSENTAIT RIEN. Il ne prêtait aucune attention au suave parfum de la marjolaine, ni à l'amertume de la bardane. Les fleurs brunes du plantain et les hampes délicates de la folle avoine fouettaient un mollet complètement insensible, la chaleur de la terre gorgée de soleil n'éveillait aucun sensuel émoi au pied nu qui la foulait. Au moment où la scène s'était réellement déroulée dans le passé, il n'avait pas même remarqué ce vide de sensation, mais maintenant, en éoli, ce vide ressortait avec une acuité extrême, comme une énorme incongruité. C'était le même malaise que celui que nous ressentons après un de ces rêves incompréhensibles qui nous accablent certaines nuits, pleins de scènes absurdes accompagnées de sentiments inconnus mais indéfinissablement désagréables...
L'image s'estompa, laissant Algénio stupéfait. Il n'y avait pas de mot dans la langue éoline pour nommer cet inconcevable état. Comment pouvait-on ne pas s'enivrer par tous les pores de la caresse de la douce brise d'été, du zonzon du bourdon, des vibrations souveraines du Soleil dans le ciel immensément bleu, du parfum enivrant des herbes sous le pied, de leur froufrou voluptueux sur les jambes nues? Cela n'avait pas de sens. Tout dans l'univers vibre, aime et frémit, les étoiles, les êtres vivants, l'air, la mer, et même les rochers à leur grave manière.
Algénio resta longtemps pensif, cherchant en vain à quoi raccorder cette énigmatique réminiscence. Puis il se serra contre Liouna endormie, dans la douce chaleur et le parfum de son corps, ramena sur eux un des châles de coton laineux, et finit par retrouver le sommeil.
Le lendemain il ne sut parler de cette impossible vision à personne, mais s'en trouva fort troublé. Le travail ne l'intéressait qu'à moitié, et Liouna remarqua facilement qu'il était temps qu'Adénankar vienne. Il vint effectivement, l'après-midi, et comme à son habitude, il emmena Algénio à l'écart, mais cette fois Liouna les suivit. Adénankar se tourna vers elle, avec un regard grave qui signifiait: «Veux-tu vraiment savoir?» Elle hésita, puis fit encore un pas. Adénankar reprit alors son chemin, et tous trois se retrouvèrent ensemble à l'endroit où avait habituellement lieu la cérémonie d'Algénio. C'était un gentil recoin moussu, pentu, en bas du village, sur le chemin de la plage de mousse où les nouveaux éolis avaient découvert l'amour. On entendait le ruisseau limpide et par moment des rires cristallins ou de joyeux flops d'ailes dans l'eau fraîche. Ce recoin moussu était entouré d'un buisson au feuillage fin et compact, couronné de grappes odorantes de minuscules fleurs violettes pleines de colibris chamarrés. Derrière, une tribu de canards éolis cancanaient allègrement en gambadant dans l'herbe.
Algénio s'assit, un peu amorphe, dans un creux qu'il avait fini par imprimer dans la mousse, et Adénankar commença à promener ses mains le long de son dos, en changeant parfois, ou les secouant sur le côté, comme pour les égoutter. Il ne semblait prêter aucune attention à Liouna. Rien d'extérieur n'indiquait ce que signifiaient ces gestes, aussi elle se mit en méditation pour percevoir de l'intérieur. D'abord dans le plan des sentiments elle capta la riche Bienveillance du Jardinier des âmes, puis la Confiance et la Gratitude de son Algénio bien aimé. Mais dans son coeur perlait une petite tache grise, couleur absolument incongrue dans le coeur d'un éoli. Liouna s'intéressa alors au corps énergétique d'Algénio, ce qu'elle avait déjà fait de nombreuses fois. Habituellement il lui apparaissait comme une série de lumières floues de diverses couleurs: les centres énergétiques que sur Terre nous appelons Chakras ou Tan Tiens, qui échangent des bouffées de lumière dansante: la vie. Or ce jour-là certains des Chakras semblaient comme voilés, laissant fuir leur énergie, et les influx traînaient en chemin. Les mains expertes d'Adénankar attiraient la lumière, la rassemblaient ici, ou la déplaçaient ailleurs; et petit à petit les Chakras retrouvaient leur éclat. De temps à autre Algénio sursautait, comme surpris, ou soupirait. Adénankar accomplissait ainsi son méticuleux travail, méthodiquement, passionnément, sans aucun geste inutile. Quand il eut fini, Algénio avait retrouvé tout son éclat, comme le ciel bleu après la pluie.
Liouna rouvrit les yeux pour voir son Algénio se relever prestement et venir l'embrasser tendrement, complètement rétabli. Adénankar eut un large sourire pour Liouna, et vint lui caresser ses courts cheveux foncés, pendant qu'Algénio lui tenait la main. Liouna eut un grand soupir heureux, car ce sont là des gestes de chaude amitié pour les éolis, même si ils les accomplissent souvent.
Toujours sans un mot, tous trois reprirent le chemin du village, à la queue leu leu, Adénankar suivant. Arrivé à l'orée du village, il s'éclipsa doucement, avec un dernier sourire.
Liouna se planta devant Algénio, posant ses mains sur sa poitrine à lui, et l'interrogea du regard. Mais il ne répondit rien. Liouna replia alors ses mains sur sa propre poitrine; Algénio fut ému par la douce confiance qui illumina son visage.
Main dans la main, ils regagnèrent le centre du village, parmi les autres éolis.
Les réminiscences d'Algénio commencèrent à se produire sporadiquement, tous les deux ou trois mois. Elles l'affectèrent moins que la première fois. Elles n'apportèrent d'abord rien de nouveau, puis se firent un peu plus fréquentes et précises. Il revit plusieurs fois la mystérieuse scène du promeneur absent de lui-même, avec des variantes, des détails supplémentaires, qui parfois lui revenaient en plein jour, quand il se questionnait à ce sujet. Puis d'autres scènes émergèrent à leur tour de la brume grise de l'oubli, dont l'interprétation lui parut plus nuancée, plus familière. De toute évidence Algénio retrouvait le souvenir d'une de ses existences passées, ce qui aurait été assez banal, sauf son caractère fantastique, sur une étrange planète. Il serait trop long de la décrire par épisodes en désordre, telle qu'elle réapparut à Algénio, au fil des années. Quand celui-ci se décida enfin de parler à Liouna, il put alors lui raconter une histoire cohérente, bien qu'incroyable.
Cette vie s'était déroulée assez récemment, sur une autre planète semblable à Aéoliah, si ce n'est que les corps y étaient beaucoup plus grands, plus trapus et sans ailes. Ces gens étaient des humains, race très voisine des éolis et assez répandue parmi les planètes amies d'Aéoliah: Les jeunes éolis en avaient vu des images sur les rouleaux de l'école. Les humains de la planète d'Algénio avaient la peau brun clair, comme l'écorce de certains arbres, les cheveux et la barbe noirs et luisants. Ils vivaient dans un paysage idyllique de verdure et de fleurs, de lavandes et de roches claires, dans des maisons arrondies faites de branches, de chaume et de pierres. Ils utilisaient des outils de bronze fondu au feu et cultivaient des herbes dont ils récoltaient les graines; ils les pilaient et les faisaient cuire sur le feu. Les éolis connaissent l'existence du feu et de la cuisson, sans pour autant les utiliser. Ce village était plein d'enfants: la vie des habitants devait être étonnamment courte, une cinquantaine d'années pour les plus âgés. Tout cela aurait été fort charmant, mais l'inconcevable commençait juste après.
L'ancien Algénio, de même que les autres habitants du village de son ancienne planète, semblait peu sensibles aux mille plaisirs de la vie, la beauté des fleurs, des couchers de soleil, des mignonnes petites vies de la nature, pas plus qu'à la joie du corps ou de l'esprit dans l'activité. Ils semblaient ignorer ce qui fait la trame même du Bonheur, ce sans quoi la condition humaine n'est qu'une tragédie vaine et sans espoir: la richesse infinie, la profondeur, la chaleur incomparable de la relation entre êtres conscients, entre êtres humains... Seulement vaguement, parfois, il leur arrivait de goûter la pure et franche joie d'aider, de donner de l'Amour, de la reconnaissance, ou d'en recevoir, ou le plaisir d'être ensemble, de contempler les mêmes choses, de partager les mêmes espoirs. Même le simple bonheur d'exister leur semblait étranger... Il serait faux de dire qu'ils y étaient totalement insensibles; ils recherchaient même cela, quelque part au fond d'eux-mêmes; Algénio, sur la fin de cette incarnation, put y arriver, au prix d'un certain entraînement. Mais la pensée de ses compagnons était comme brouillée, obscurcie par des nuages, des émotions à la fois impénétrables et pourtant familières à Algénio. De ces émotions hors-unité naissaient des idées, des paroles et des actes qui embrouillaient la trame de la vie, perturbaient les essentiels échanges d'Amour, ternissaient la joie d'être ensemble... Et d'autres choses encore, bien pires, qu'Algénio hésita à conter à Liouna. Mais il lui fallait aller jusqu'au bout maintenant qu'il avait commencé.
Les éolis savent ce qu'est l'Harmonie, ils l'étudient même assidûment, dès l'enfance, à l'école, dans leurs activités, pendant leurs méditations ou leurs rêveries. C'est en fait un des grands buts de leur existence. Ils en détaillent les lois les plus secrètes, les appliquant à tous les domaines. Leur vie quotidienne dans ses moindres détails est imprégnée d'Harmonie, de Beauté, de Poésie, ils ont constamment présent à l'esprit une passionnée recherche de la perfection, équilibrée seulement par leur humour primesautier et fantasque. Vous n'auriez pas trouvé chez les éolis un seul rouleau par exemple sur l'économie, mais plus de rouleaux sur l'Harmonie qu'il y a de problèmes économiques chez nous. Dans une telle conscience de tous les instants, ils savent parfaitement que certains gestes, certaines associations, de couleurs par exemple, s'opposent à l'Harmonie ou à la Poésie. Il est certes possible de s'éloigner un peu de la ligne idéale, trop purement intellectuelle: c'est même cela la danse, la vibration palpitante et passionnée de la vie. Une fleur n'est jamais totalement symétrique, une note d'un chant trémole et se pose aux environs de la fréquence mathématiquement exacte. Mais il y a des limites à ne pas dépasser; seul l'humour peut venir chatouiller ces limites mais sans jamais tomber au-delà. Les éolis, et Algénio aussi bien, savent pertinemment qu'en dépassant ces limites, des choses néfastes arrivent qui ne doivent jamais arriver, aussi, pleins de bonne volonté, ils ne les dépassent jamais, ils ne leur vient pas même à l'idée de le faire, pas plus que nous autres, ami lecteur, n'aurions l'idée de dépasser le bas côté de la route, en voiture, pour voir en quoi consiste un accident. Même si il nous arrive parfois de serrer à gauche ou à droite, voire de zigzaguer pour rire, nous sommes tous irrévocablement convaincus que l'embrassade du platane n'est pas intéressante, aussi nous ne tentons jamais de dépasser le bas côté, et l'idée même d'essayer nous paraîtrait folle, inquiétante, symptôme de grave dérèglement. Les éolis, eux, savent fondamentalement que l'inharmonie est une très pauvre expérience de vie! Jamais ils ne franchiraient le bas-côté!
On devine alors la violence des sentiments qui assaillirent Algénio en éoli, découvrant que dans son ancienne vie, ses compagnons et lui même aussi, franchissaient à tout bout de champ le bas-côté, les limites de l'Harmonie, comme d'une chose sans importance, apparemment nullement conscients du fait qu'ils en récoltaient chaque jour les terribles conséquences: souffrance, conflits, haine, ennui, misère, désespoir! Heureusement son cerveau éoli ne captait pas tous ces sentiments négatifs, mais il les traduisait indifféremment par une sensation d'extrême étrangeté, d'incongruité, de pitié, et, dans le cas d'Algénio, par un grand trouble de son nouveau corps vital encore peu consolidé.
Par leur manque d'Entraide désintéressée, les anciens compagnons d'Algénio s'imposaient une compétition qui se traduisait par une misère et des privations parfois cruelles; par leur manque d'Harmonie entre personnes, d'attention la plus élémentaire à autrui, certains d'entre eux étaient malheureux leur vie durant, et aucun ne connaissait un Bonheur véritable; certains semblaient ignorer complètement la Poésie; d'autres y prêtaient parfois attention, mais comme à un accessoire: ils piquaient des fleurs parmi les chaumes de leurs toits, sans se préoccuper de les voir noircis de fumée; les femmes portaient de belles parures de métal sur des habits qu'elles ne devaient apparemment pas laver souvent; des immondices s'accumulaient à proximité des maisons, juste cachés par une petite haie de branches entrelacées... N'exagérons pas: malgré ces détails, le tableau n'était pas vraiment laid, il aurait même paru charmant à certains de nos touristes en mal de nature, mais pour un éoli cette si molle recherche d'Harmonie n'avait nul besoin de mener à des catastrophes pour être profondément choquante.
Durant son ancienne vie, cette condition avait d'abord paru normale à Algénio; mais il avait petit à petit pris conscience du manque, d'abord dans son for intérieur. Il commença à s'entraîner pour mieux capter, mieux s'intégrer à la nature, mieux se centrer dans la vraie vie, ne plus passer à côté. Il y arriva assez facilement, d'autant plus qu'à cette époque de son ancienne vie il était jeune, on venait de le marier à une douce compagne, et ils s'aimaient tendrement; avec les jeunes amis de son âge ils formaient une équipe joyeuse et insouciante, sans bistrots pour enlaidir leur juvénile camaraderie. Logiquement, il entreprit d'offrir en partage ses enthousiasmantes découvertes à ses compagnons, tout comme il distribuait de grand coeur les délicieuses fraises ou merises qu'il ramassait au cours des longues séances de cueillette communautaire.
Il parla en premier à sa compagne, lui montrant les beautés qu'il était en train d'explorer. Elle fut d'abord heureuse de ces merveilleuses découvertes et commença elle aussi à s'exercer; il en fut de même avec deux ou trois amis de son âge. Mais quand il se mit à en parler en public, il se passa des choses totalement incompréhensibles; d'étranges dis-réalités se manifestèrent.
Certains se mirent à rire; il partagea d'abord de bon coeur ce rire avec eux, car il n'était jamais le dernier pour la rigolade! Mais ces rires-là mirent rapidement l'Algénio humain mal à l'aise.
Pour bien comprendre les sentiments de l'Algénio éoli, il faut savoir que les éolis appliquent également l'Harmonie dans l'action. Même quand ils sont d'avis différents, ils ne se contredisent jamais, car leurs pensées sont toujours intégralement en accord avec les grandes Lois Universelles de la vie: l'Amour, l'Entraide, l'Harmonie. Ces Lois sont ainsi faites que jamais qui que ce soit qui les applique vraiment ne peut être la cause d'une gêne ou d'une nuisance à quiconque d'autre. Ainsi les éolis, dans leurs décisions collectives, arrivent toujours rapidement à un consensus agréable pour tous, comme nous l'avons vu à l'occasion de la construction de la filature d'Aurora: faire adopter son avis par les autres n'a jamais une importance vitale, puisque les autres avis sont tous aussi porteurs de Bonheur. De toute façon chaque éoli d'Aéoliah est totalement libre de faire ce qu'il veut et de mener sa vie comme il l'entend, tant qu'il est en accord avec les Lois Universelles de la vie et de l'Harmonie. Sans ce respect commun des Lois Universelles, il est totalement inutile d'espérer arriver à une quelconque entente de groupe sans reniements ni compromis, puisque les intérêts vitaux eux-mêmes peuvent devenir contradictoires. Aussi un Bonheur parfait et une Paix absolue, totalement exempte de tout conflit ou compromis, et même de toute compétition, peuvent régner indéfiniment sur toute planète où ces Lois Universelles sont aimées et vécues. C'est grâce aux Lois Universelles de la vie que les éolis peuvent s'approuver et s'encourager mutuellement sans aucune restriction dans leurs choix différents; un éoli qui prend une décision ou une initiative est de ce simple fait approuvé, aimé et aidé dans son choix par toute la communauté.
Là est le véritable secret qui permet aux éolis de toujours s'entendre merveilleusement entre eux, au-delà des techniques de communication les plus subtiles. Lors de la construction de la filature d'Aurora, nous avions vu à quelle finesse et à quelle précision peut arriver la communication entre éolis; pourtant elle serait totalement inefficace si ils n'avaient pas une base commune pour s'entendre, au-delà de toute construction artificielle: opinions, croyances, préjugés, idéologies, systèmes... Non pas que ces systèmes de pensée soient tous foncièrement mauvais, mais ils sont des constructions artificielles, arbitraires: chez nous, sur la Terre, dans le monde du vingtième siècle, chacun a les siens, et ne peut s'entendre avec autrui que s'il a les mêmes, ce qui, en dehors de groupes très spécialisés, est extrêmement peu probable. Pourquoi alors s'encombrer de tels systèmes, qui ne mènent qu'à des disputes? Il vaut infiniment mieux s'en tenir à ce qui est, à ce qui est donné par la vie, à ce qui existe réellement, quel qu'il soit. Même si l'on n'en est pas sûr a priori, on peut raisonnablement espérer qu'il existe des Lois de la vie, puisqu'il y a bien des lois de la matière. Et donc rechercher ces lois, et, si on en trouve effectivement, les appliquer. Et être heureux, et être toujours en Harmonie! Les éolis, et bien d'autres avec eux, peuvent dire que oui, elles existent, ces Lois Universelles. Eux qui les connaissent sur le bout des doigts, peuvent tous et toujours s'entendre à merveille, même si leurs buts dans la vie sont foncièrement différents, puisque de toute façon, tant qu'ils entrent dans le cadre des Lois de la vie ces buts ne sont jamais contradictoires.
Voici donc vraiment comment Aéoliah demeure un paradis où la Paix règne indéfiniment, quoi qu'il arrive, et ce dans la plus totale Liberté.
Il est difficile de parler des Lois Universelles, car elles ne peuvent guère tenir en quelques formules intellectuelles; en faire la liste même serait malaisé. Mais on peut les comprendre bien plus justement en s'en imprégnant tout au long de ce livre. Car, le lecteur s'en sera douté, sur la Terre ces lois restent souvent à découvrir... et à accepter.
Pour parler notre langage humain actuel, l'initiative de l'ancien Algénio fut rejetée par son village qui entra en conflit avec lui; Algénio perdit ses amis et même sa compagne qui l'abandonna sans l'ombre d'une hésitation pour rester en accord avec le clan. Il s'enfuit alors dans la forêt où il put développer encore ses idéaux, mais le chagrin et les rudes conditions d'existence amenèrent bien vite la ruine de son corps physique et la fin de sa vie. Cette belle histoire serait ainsi bien triste si nous ne savions que, après quelques tribulations et une solide formation dans les mondes de l'esprit, Algénio, triomphant de la sottise, de la misère, de la souffrance et même de la mort, était mille fois récompensé de son idéalisme en renaissant sur la merveilleuse Aéoliah avec une si douce compagne... qui ne le trahira jamais, celle là.
Le comportement des compagnons de l'ancien Algénio, s'il nous paraît, hélas, familier à nous, amis lecteurs, était totalement absurde, incohérent et dépourvu de toute signification aux yeux d'un éoli. C'est comme, pour nous, si nous jetions la nourriture et détruisions nos maisons, sans comprendre pourquoi nous souffrons du froid et de la faim ensuite. Ah, si ses amis avaient écouté Algénio, sans doute seraient-ils devenus de ces Sages fondateurs de civilisation célébrés de millénaires en millénaires...
Ces visions perturbèrent beaucoup Algénio, d'où la tache grise dans son coeur, et l'assombrissement de son corps vital. Sans l'aide d'Adénankar, il n'aurait sans doute pas pu tenir le coup. Il put s'en sortir finalement en choisissant, parmi les sentiments étranges qui le chaviraient, de ressentir pour les malheureuses créatures de son ancien village une sorte de Compassion navrée...
Algénio n'avait plus rien à dire à présent. La fleur-lumière rose commençait à baisser, et les ombres violettes de la nuit à tapisser les murs pastels de leur chambrette. Liouna, assise en lotus à côté d'Algénio, sur leur lit mauve, le regardait gravement. Elle avait tout écouté sans presque rien dire, et maintenant elle méditait. Algénio contempla les objets familiers comme s'il les voyait pour la première fois: les froufrous dans lesquels ils aimaient à se blottir pour dormir ou pour s'aimer, les deux demi-coquilles de noix, couvertes d'une grande corolle, qui servent à garder un peu de rosée pour se laver le matin; leurs grands chapeaux et leurs robes pliées au pied du mur arrondi de leur chambrette nue et toute simple.
Amis lecteurs, voyez-vous, on aurait pu craindre que les éolis ne soient que des créatures superficielles, heureuses d'un bonheur factice à l'abri des vrais problèmes; eh bien pas du tout. Les éolis sont des êtres profonds, responsables et courageux; leur bonheur, et leur paradis, ils se les sont construits de leurs mains et gagnés par leur respect intransigeant des lois Universelle. Les éolis ne se moquent jamais, ne jugent jamais, ne condamnent jamais, ne contredisent jamais. L'Amour est la première des Lois Universelles, c'est si vrai que quand un éoli aime, l'univers n'a plus qu'à suivre. Les éolis sont des créatures merveilleuses de Bonté et d'Amour, et je vous souhaite sincèrement de rencontrer un jour de tels êtres, ami lecteur.
La petite Liouna, la discrète éoline travaillant aux humbles besognes des champs, la toute nouvelle éoline qui ne parle pas souvent, savez vous ce qu'elle a dit? Liouna, après un moment de méditation, rouvrit ses yeux, et, pour les anciens compagnons d'Algénio au si étrange comportement, elle n'eut que trois mots, mais si touchants:
________ «Comment les aider?»
On entendit le Grand Silence de la nuit tendre l'oreille.
Puis Liouna s'allongea pour dormir. La belle planète Aéoliah continuait sa course, rutilante de lumière et de splendeur, parmi les étoiles de l'Infini, suavement bercée par l'éternelle et cristalline musique des sphères.
Algénio ne fut plus jamais malade, même quand plus tard revinrent des souvenirs plus affreux encore. Qui l'avait guéri? Le regard tranquille de Liouna, ou ses douces paroles? Plusieurs jours s'écoulèrent tranquillement après qu'il eut tout dit à Liouna. Il faisait, comme toujours, un soleil resplendissant; la vie était la merveille de chaque instant, parmi les fleurs et les travaux des champs. Si les incroyables visions de Nellio avaient pu les plonger dans un abîme de perplexité, elle n'avaient plus le pouvoir de troubler leur bonheur quotidien.
Il y avait une grande récolte de pollen jaune, et Algénio alla avec Liouna aider Nellio et Aurora, avec aussi Anthelme et Elnadjine, Elsignor et Elsigna, tous les nouveaux éolis. Il fallait y aller tôt le matin, car on humidifiait un bâton de rosée pour pouvoir agglutiner le pollen, que l'on rassemblait ensuite dans des petits godets de bambou suspendus au cou pour le faire sécher l'après-midi. Les huit nouveaux éolis se retrouvèrent ensemble, ce qu'ils aimaient bien car cela leur rappelait leurs premières amours et les délices de leur enfance.
Les fleurs dont on récoltait le pollen étaient des sortes de crocus, aux corolles en forme de coupe profonde, blanches veinées de mauve, qui arrivaient toutes à la poitrine des éolis. Tout au fond de la coupe, s'étoilaient les étamines d'un jaune intense et un pistil vert pâle, humide de nectar. Le champ de crocus était assez grand, (trois mètres carré) et on n'y voyait que des corolles serrées les unes contre les autres, avec les éolis dépassant par ci par là, comme si, avec leurs chapeaux, ils avaient été une autre sorte de fleurs éparses dans les crocus. Autour de ce champ, à l'écart du centre du village, mais avec encore quelques maisons dispersées, s'étendaient une plaque de mousse épaisse, d'autres grandes plantes formant des haies et de grosses fleurs rouges. Derrière la haie, d'autres éolis riaient en travaillant à on ne sait quoi: les nouveaux éolis se mirent aussi à plaisanter, leur rire insouciant tinta à son tour dans l'air pur, ce qui fit rire encore plus les autres éolis cachés. En peu de temps ce fut un concours de pouffage inextinguible! Et puis, ne le répétez pas, avec l'autre bout du bâton qui leur servait à attraper le pollen au fond des corolles, les éolis, savez-vous, tout enivrés du suave parfum, ramassaient aussi un peu de nectar sur le pistil, le poudraient de pollen et suçaient le tout: c'est délicieux, un régal dont ils raffolent...
Mais la subite guérison d'Algénio, pas plus que sa maladie, n'était passée inaperçue. La plupart des éolis du village voyaient ou ressentaient distinctement les vibrations des autres; tous avaient remarqué le trouble croissant d'Algénio, puis son soudain rétablissement. Presque tous avaient vu disparaître la tache grise en son coeur aussi facilement que nous terriens aurions remarqué un changement de vêtements. Plusieurs également avaient ressenti une subtile différence chez sa compagne Liouna, suite au rétablissement d'Algénio. Mais personne ne posa de question: c'est ainsi, les éolis sont très discrets. Et puis s'il y en avait un qui avait des questions à poser, c'était surtout l'Algénio! Les autres en savaient sans doute plus que lui...
Il y avait quelque chose d'autre encore. C'était l'impression d'un événement imminent. Probablement Algénio et Liouna la ressentirent aussi. C'était comme si un invisible et inaudible tam-tam battait continûment le rappel des énergies; on vit rentrer petit à petit les membres du village partis en voyage, et aussi les amis vinrent s'y rassembler. Le village gonfla à près du double de sa population habituelle, il fallut loger tous ces invités chez soi, dans des tentes ou dans des nids d'oiseaux à la ronde.
Cela se produisit quelques jours plus tard, à midi. Deux ou trois mots avaient circulé. Chacun se sentit concerné et vint sur la place des réunions du soir, où avait également lieu le repas de midi.
Le repas de midi, chez les éolis, est une occasion de rassemblement, de célébration commune, de rencontres. Il est fort animé, car on y discute et l'on y rit beaucoup! Au centre sont rassemblés les fruits et les champignons, sur un lit de feuilles pour la propreté. Des éolines coupent avec entrain des tranches ou versent du jus dans des coupes; on y trouve aussi des coques de noix remplies de rosée, et, au milieu, toujours, les fleurs-lumière, qui, bien sûr, ne brillent pas en plein soleil: elles se rechargent. En une joyeuse animation, formant des files bariolées, chacun va se servir, se resservir ou se reresservir, puis revient à son petit groupe d'amis avec une tranche de fruit ou un godet en bambou qu'il a empli en le trempant directement dans l'eau ou dans le jus de fruit. (Il n'y a pas de maladies contagieuses sur Aéoliah, aussi ses habitants n'éprouvent aucun dégoût à leur contact mutuel, ni ne sont astreints à autant de règles d'hygiène que nous). Certains vont un peu plus loin siroter leur tranche d'ananas, dans un endroit plus calme, et on en voit même qui, ne le répétez pas, font des réserves.
Mais certains jours, tout le monde reste sur la place: on y fait fête ensemble, parfois même un espace près du centre est laissé dégagé pour un spectacle spécial (c'est rare, car les éolis préfèrent de loin les grands jeux auxquels chacun participe plutôt que le rôle passif de spectateur). Il en fut ainsi ce jour-là. Les nouveaux éolis s'étaient mis ensemble, ils avaient eu le sentiment que ce qui allait arriver les concernait. En particulier Liouna et Aurora s'étaient mises côte à côte, se tenant épaule contre épaule, geste de tendresse courant entre amis éolis ou éolines.
Il y eut un silence du côté de la forêt, et les regards s'y portèrent. Adénankar venait de déboucher d'une des tonnelles naturelles de cistes roses qui menaient vers chez lui, suivi d'une file de six éolis et éolines que les nouveaux ne connaissaient pas. Adénankar venait souvent au repas de midi, comme tous les éolis, habituellement par la voie des airs, parfois en compagnie d'inconnus; il parlait à tel et tel, mangeait et repartait avec une provision pour sa mystérieuse compagne Milarêva, que les nouveaux éolis n'avaient encore jamais vue. Mais aujourd'hui leurs démarches solennelles et l'aura puissante de cette lente procession firent rapidement cesser toutes les discutions. Deux des six inconnus étaient habillés comme ceux du village, ils firent même quelques discrets saluts à de leurs amis. Deux autres étaient des éolis de la montagne, vêtus de pétales de fleurs séchés, les deux derniers enfin portaient aussi de ces habits de pétales colorés imperméables que les éolis utilisent pour les voyages lointains. Ils suivaient Adénankar en procession, portant rubans ou écharpes, signe de grande solennité. Il fallut leur laisser le passage, et ils arrivèrent à l'espace vide central. Les nouveaux éolis virent les parents d'Algénio et de Liouna rejoindre leurs enfants, comme si cela avait été convenu d'avance. Surtout Omron et Murlya, parents d'Algénio, s'assirent derrière lui et se firent aussi discrets qu'à leur habitude. Sans qu'il ne sachent pourquoi, les nouveaux éolis sentirent leurs coeurs battre...
Adénankar resta debout, tête baissée, devant ses compagnons assis. Il commença son discours par un long silence. Le repas était suspendu. (Ami lecteur, faites donc comme si vous y étiez: attendez un peu avant de lire la suite, et posez donc votre casse-croûte...)
Puis il leva son regard vers Algénio, et lui sourit doucement.
«Ami Algénio?
- ... » Sidéré, Algénio, de voir toute cette pompe rien que pour lui.
«Es tu heureux de vivre sur notre planète?»
Algénio était terriblement confus. Ainsi Adénankar savait; il savait toujours tout cet Adénankar. D'autres dans le village savaient aussi sans doute. Et ses parents aussi, tiens. Ils en savaient probablement bien plus que lui-même ne s'était rappelé. Tout le village et les amis du village, et Adénankar et les inconnus le regardaient, avec ce sourire si doux, si naïvement charmant des éolis et des éolines, avec une grande Bonté et aussi un petit je ne sais quoi qui donne toujours envie de rire. Dans son dos il sentait aussi le regard tranquille comme le roc de son père Omron, et celui limpide et frais de sa douce mère Murlya. Sa gentille compagne Liouna, assise à sa droite, irradiait une confiance inébranlable, malgré ses yeux écarquillés par un prodigieux étonnement. A côté d'elle, Aurora et Nellio, fixant la mousse devant eux, l'approuvaient. A sa gauche le sage Anthelme rayonnait et Elnadjine tourna la tête vers lui, rejetant tendrement en arrière ses superbes cheveux d'or pâle. Alors ce fut trop, trop de bonheur pour Algénio qui s'effondra en larmes. Il pleura de joie, l'Algénio, sur le sein de sa bien aimée, dans les bras de sa mère et de son père, parmi tous ses amis connus et inconnus qui le regardaient, saturé de toutes ces délicieuses vibrations à lui envoyées par ceux qui savaient déjà, et aussi par ceux qui attendaient de savoir.
Quand il eut fini, au bout d'un temps qui lui parut très long, il releva la tête vers Adénankar qui n'avait pas bougé.
«Alors tu es heureux.»
L'énoncé d'une telle évidence fit rire tout le monde!
Adénankar parla alors longuement.
«Il arrive parfois que l'incarnation d'un nouvel éoli demande des ajustements ou des soins, comme pour le repiquage d'une plante délicate.»
Il y eut un murmure approbateur; d'ailleurs le repas reprenait très discrètement son cours, sans perturber l'attention soutenue que les éolis portaient aux paroles d'Adénankar.
«Pour Algénio, ce fut particulièrement difficile. Il est fort probable que sans votre aide dévouée à tous et sans vos méditations quotidiennes Algénio n'aurait pas pu rester parmi nous.»
La gorge d'Algénio se serra de nouveau. Emu de tout ce discret et merveilleux dévouement qu'il n'avait même pas soupçonné, il ne pensait pas du tout à manger, lui, ni ses amis d'ailleurs. L'un des éolis inconnus assis derrière Adénankar claironna, d'une voix haut perchée: «C'est aussi grâce à toi et à tes fantastiques talents de médecin.»
Adénankar courba le dos sous le compliment. Il était terriblement modeste, cet éoli. Un type comme Adénankar, vous le propulseriez sur la Terre, qu'il affronterait tempêtes et injures, calomnies et tortures sans jamais, jamais se départir de son merveilleux sourire, bon comme du pain bio. Mais les compliments et les remerciements le troublaient comme une fiancée timide. C'est ainsi, son émouvant côté humain qui nous le fait si proche, comme une étoile venue nous rendre visite en cachette. Il continua, un bémol plus bas:
«Mais seuls les parents d'Algénio et de Liouna connaissaient exactement la vérité, qu'il est maintenant temps de révéler à tous. Nous avions choisi ce village pour tenter une chose que nous n'étions pas du tout sûrs de réussir: aider à l'intégration d'Algénio qui vient d'un monde dont les habitants ne savent pas encore vivre en harmonie avec les Lois Universelles de la Vie.»
Un brouhaha s'éleva à cette incroyable déclaration. C'était comme un coup de tonnerre. Les anciens éolis disaient bien parfois qu'il existait de tels mondes, mais la plupart ne voyaient là que spéculations aussi lointaines qu'inconcevables, voire mythiques, peut-être seulement des histoires d'école pour édifier les jeunes éolis. A tel point que la réaction du village était bien plus de curiosité que de dégoût pour ces étranges expériences de vie hors-unité. C'est que les éolis de ce village en ignoraient le terrible prix: la souffrance. Les compagnons d'Adénankar hochèrent gravement la tête, sauf ceux de la montagne, merveilleusement imperturbables.
Adénankar expliqua d'où venait Algénio, et ce qui se passait sur le monde exotique où il avait vécu... vingt six ans seulement. Il utilisa des mots que les nouveaux éolis n'avaient jamais entendu, comme maladie, inharmonie, aliénation, dis-réalité, ces mots négatifs que nous connaissons bien, nous, malheureux, sur notre Terre, mais dont il fallait longuement expliquer le sens aux nouveaux éolis comme à ceux du village. A chaque nouveau mot, il tournait son regard vers eux. Les jeunes éolis n'avaient absolument aucune expérience de ce que ces vocables pouvaient recouvrir, sauf Algénio bien sûr. Abasourdis à leur tour, Anthelme, Nellio et surtout Aurora posèrent des questions, mais Elnadjine se contenta d'écouter avidement.
Adénankar parla d'abord de la création des univers. L'univers physique dans lequel existaient Aéoliah et la planète d'Algénio avait émergé de la Source Universelle de vie, dans une titanesque explosion, en même temps que bien d'autres qui y naissent en permanence, mais avec des lois physiques différentes et généralement plus malléables pour les esprits harmonieux qui les reçoivent en partage.
Dans celui-ci, l'esprit n'a que peu de pouvoir sur les formes qui y existent, ce que nous appelons la matière. Cette matière est en quelque sorte autonome. Elle n'obéit que très peu à la pensée, mais en contrepartie elle jouit d'une propriété remarquable: tout phénomène de cet univers continue d'exister même si on ne pense plus à lui. C'est évident, penserez-vous, amis lecteurs. Eh bien non, en fait, et c'est même un des plus passionnants mystères de cet univers-ci. Du fait même de son inertie aux influx spirituels, cette matière dont devaient être faits les corps physiques posait de passionnants problèmes: les corps, au lieu d'y être des simples images ou nuages d'énergies, des rêves faciles à projeter comme à modifier, ces corps devaient au contraire être des mécanismes d'une complexité inouïe, où la faiblesse de la vie devait être compensée par de formidables amplificateurs, des automatismes régulateurs d'une subtilité prodigieuse, bâtis par des processus auto-organisateurs d'un haut niveau mathématique. Quelle merveille, au service du Bonheur et de la vie, quand, après avoir vaincu tous ces obstacles, des âmes arrivent à goûter l'Harmonie et la Félicité sur une des innombrables planètes de cet univers!
Quand une planète matérielle a terminé sa vie, ses anciens occupants retournent généralement dans des plans d'existence spirituelle, mais ils y ramènent une force, une puissance, une consistance d'être qu'ils n'auraient jamais pu acquérir par d'évanescentes et fades rêveries, aussi belles fussent-elles... C'est sans doute là un des plus grands bienfaits de l'incarnation dans les mondes matériels.
Mais en contrepartie, il y a parfois des problèmes, des anicroches.
Adénankar expliqua ce qui était arrivé sur la planète d'Algénio, et qui se produit parfois aussi sur d'autres planètes où l'évolution des corps est en cours. L'immense majorité des âmes qui vivent sur ces mondes en formation sont des âmes juvéniles, plus ou moins fraîchement nées de la Source Universelle de vie; elles n'ont donc encore que peu de force d'âme, ne sont encore dans la pensée de la Source de Vie que des rêves inconsistants, indifférenciés. En plus elles se retrouvent dans des corps encore imparfaits, dotés de psychismes immatures, bien trop peu sensibles aux charmes de la véritable vie, où la capacité de maintenir sentiments et idées sous la direction de l'âme ne se manifeste pas encore avec assez de force, assez de constance. Je ne répète pas tout, amis lecteurs, car certains esprits malinvoles pourraient s'emparer de ces explications pour tenter de justifier le mal, ce qui n'était pas, mais alors pas du tout le propos d'Adénankar. Enfin le résultat, Adénankar eut du mal à en brosser le tableau à ses amis, mais nous ne le connaissons que trop, des musiciens débutants, au goût encore incertain, s'emparant d'instruments pas encore accordés ne peuvent donner qu'une belle cacophonie, ce que nous appelons le mal, cacophonie d'idées et de sentiments égocentriques, incohérents et inharmonieux, bruit tonitruant des psychismes qui s'agitent sans but, chacun pour soi, hors du contrôle des âmes... Ces problèmes de débutants seraient plus drôles que vraiment douloureux, si il n'arrivait parfois que les puissantes énergies vitales natives de ces planètes, faute d'être guidées vers l'Harmonie par ses habitants, s'investissent alors dans de fausses directions, créant de terribles égrégores maléfiques capables de dévoyer les âmes juvéniles et d'en prendre le contrôle. Ces âmes dévoyées se mettent à leur tour à alimenter l'égrégore noir, qui devient incroyablement puissant, verrouillant ainsi la situation...
Normalement cette période dangereuse passe assez vite sans trop de dégâts, notamment grâce à l'aide des Jardiniers des âmes et autres guides des mondes de l'Esprit, dont le rôle est, comme nous l'avons vu, d'aider les âmes fondatrices à se créer leurs mondes, notamment en veillant à ce que ces dangereux phénomènes ne se produisent pas, ou en tout cas ne dépassent pas certaines limites. Une fois le cap passé, la planète et ses habitants sont suffisamment forts pour se passer de toute aide, ils peuvent alors s'élancer, libres, et vivre par eux-mêmes ce qu'ils ont projeté dans toute leur plénitude, sans plus jamais retomber dans aucune sorte de mal. Sur Aéoliah, le problème avait été efficacement évité, car les fondateurs n'étaient pas des âmes juvéniles; ils n'autorisèrent l'incarnation de ces âmes inexpérimentées qu'une fois les corps, les psychismes et les égrégores stabilisés, et encore avec beaucoup de prudence, puisqu'elles ne furent jamais plus d'un pour mille de la population. C'était pourtant à l'époque où les éolis essaimaient sur les différentes îles autour desquelles les continents allaient grandir: La croissance de leur population ne put ainsi s'accomplir que très lentement, au rythme du mûrissement des nouvelles âmes. Mais on attendait depuis un demi-milliard d'années, on n'allait pas tout gâcher en voulant en gagner quelques centaines de mille! C'est à cette époque que les éolis mirent au point l'art délicat des Jardiniers des âmes...
Mais sur quelques planètes, ce phénomène n'avait pu être maîtrisé, et avait pris des proportions autrement plus graves, en arrivant même à créer de la souffrance. Le cas de la planète d'Algénio était étrange, mais dans cette histoire on n'en finit plus de renchérir sur l'étrange. Des égrégores noirs y existaient déjà bien avant l'incarnation d'humains, de par la faute d'animaux monstrueux qui s'étaient dotés de griffes et de dents tranchantes pour dévorer d'autres animaux. Les âmes humaines incarnées là n'avaient pas encore assez de force pour choisir entre l'Harmonie et les suggestions des égrégores hors-unité (Hors-unité peut se dire dé-monos, en grec...). Certaines en arrivèrent même à prendre carrément la vie à rebrousse-poil et à refuser de reconnaître la Vérité, à refuser de reconnaître les sublimes Lois Universelles, refuser de s'enthousiasmer à la beauté de l'univers, refuser de s'y plonger, de s'y perdre pour s'y trouver elles-mêmes enfin. Pourquoi refusaient elles? Mais le mot «pourquoi» a t-il un sens dans le monde acausal des âmes... Peut-être aussi que la Source de Vie plaça là des âmes qui avaient déjà échoué à accepter les merveilleuses lois de la vie, lors d'expériences précédentes, sur d'autres planètes...
Cette cause unique, simple, de leurs souffrances, se manifestait lors de l'incarnation de ces âmes, d'une quantité de façons différentes, selon qu'elles étaient atteintes bénignement ou profondément, selon la part de la Vérité qu'elles refusaient plus particulièrement, ou tout simplement selon la personnalité qu'elles avaient endossée. La matière de cet univers, de par son extraordinaire propriété d'exister et de se comporter indépendamment de ce qu'on pense d'elle, était un excellent instrument pour aider ces âmes déboussolées à admettre au moins sa propre vérité physique, ce qui était un premier pas vers l'Humilité et la Sagesse. La majorité des âmes incarnées sur la planète d'Algénio, peu atteintes, pourraient se guérir et s'en sortir par elle-mêmes, à condition toutefois de trouver assez de force d'âme pour ne plus se laisser subjuguer par la minorité violemment révoltée contre la vie, ou d'y échapper par quelque biais. Par contre, pour ces âmes rebelles à la vie, leur seul espoir est d'un jour comprendre que toutes leurs souffrances proviennent uniquement de ce refus de jouer le jeu de la vie. Et encore, pour cela leur faudra t-il désembrouiller les multiples niveaux d'illusions du monde artificiel et des valeurs illusoires qu'elles se sont créées, exactement comme une chèvre têtue qui a entortillé sa corde autour de son piquet devra accepter de retourner un certain nombre de fois en arrière pour atteindre le chardon qu'elle convoite.
Comme la maladie des âmes révoltées est très contagieuse, en particulier pour les âmes juvéniles qui manquent par trop de discernement, les planètes qui en hébergent sont surveillées avec la sévérité la plus extrême: Pas un seul de leurs habitants ne les quittera jamais, jamais, jamais sans avoir fait la preuve irréfutable et impartiale de sa totale guérison, devrait-on pour cela y passer la totalité des cent milliards d'années que les étoiles ont pour briller. La Justice Cosmique n'est pas une administration: aucun passe-droit ni pot de vin n'est possible. C'est qu'il n'est absolument pas question de laisser le mal se répandre dans l'univers et polluer les ineffables paradis de Sagesse et d'Amour.
Et ici c'est à vous d'en apprendre: la planète d'Algénio, ami lecteur, où il avait vécu son étrange vie antérieure, cette planète peuplée d'âmes juvéniles ou d'âmes révoltées contre l'Harmonie de l'univers, n'était autre que notre Terre. Vous vous en doutiez, allez. Algénio y avait vécu à l'époque que nous appelons l'Age du Bronze, dans une région d'Europe qui n'était pas encore la Yougoslavie, dans un de ces premiers villages agricoles que les archéologues redécouvrent aujourd'hui en leur donnant des noms bizarres.
Algénio, âme inexpérimentée mais de bonne volonté, s'était guéri facilement, avec l'aide des anges et des esprits qui se sont donnés pour tâche d'aider les âmes en difficulté. Les problèmes qu'il éprouva sur Aéoliah vinrent de ce que sont corps énergétique avait été perturbé par ses épreuves terrestres; mais à aucun moment il ne douta ni ne se laissa aller, et c'est ce qui le sauva. Pendant sa vie Terrestre, grâce à ses persévérants exercices de présence à la Beauté de la nature, il avait acquis une confiance solide dans la Source de Vie universelle, et pressenti l'existence des Lois Universelles de la vie. Ses souffrances physiques, dues à la faim et au froid, quand il eut quitté son village, auraient pu détruire cette confiance, mais ses anges gardiens virent que son idéal n'était pas du toc: ils lui permirent alors d'entrevoir, dans ses rêves, un monde meilleur au delà de la Mort et surtout de le rejoindre vite: en voulant cueillir des fruits haut perchés, il tomba fort opportunément d'un rocher, et quitta ainsi la Terre proprement, sans souffrir, en pleine conscience. Fini les épreuves inutiles; le froid gourd et la faim fielleuse qui habitaient son corps depuis cinq ans disparurent instantanément pour faire place à un merveilleux choeur d'âmes bienveillantes qui le réconfortèrent, le consolèrent de ses malheurs et le guidèrent vers une école dans le monde de l'esprit. En moins de mille ans il rattrapa son retard. Aéoliah se trouvait ressembler beaucoup à la Terre, de part ses vibrations profondes. Les professeurs de l'école du monde de la pensée contactèrent l'équipe d'Adénankar, qui demanda à Murlya et à Omron d'accueillir Algénio. Il leur confia sans complaisance toute la difficulté de leur tâche et les graves risques qu'ils prenaient pour eux-mêmes. Pas une seconde Murlya et Omron n'hésitèrent ni ne doutèrent. Nous connaissons la suite.
«Et moi?» Liouna rougit aussitôt d'avoir osé poser pareille question. Il est vrai qu'elle ne pouvait être par hasard la compagne d'Algénio.
Adénankar eut un petit rire bienveillant.
«Il aurait été dangereux qu'Algénio et toi aillent vous promener dans l'astral avant qu'Algénio ne soit guéri, et nous avons dû prendre quelques précautions. Mais maintenant vous retrouverez petit à petit vos facultés et vos souvenirs et tu t'apercevras que, toi et moi nous avons été à la même école des Jardiniers des âmes.»
Il y eut des exclamations stupéfiées: La petite Liouna? Incroyable! Liouna était maintenant rouge, mais rouge, que c'est pas possible. Presque elle aurait pris feu. Aurora, adossée contre elle, bondit comme électrisée: sa tendre amie: pas possible! Elnadjine était stupéfaite, bouche bée, mais Anthelme se tapa sur les cuisses, hilare: «Ha ha! Je m'en doutais!» Liouna regardait tout autour d'elle: ce n'était pas possible, c'était une plaisanterie. Adénankar plaisantait parfois, mais pas sur des sujets si graves. Liouna croisa les regards tranquilles et souriants de ses parents: ainsi ils savaient... et n'en avaient jamais rien laissé paraître.
Quand les commentaires cessèrent, le silence qui revint posait une question. Adénankar était immobile, le buste penché en avant, gravement. L'après-midi était avancé et le Soleil amorçait sa descente vers la Montagne du Soir. La douce brise qui s'était levée, annonciatrice de pluie, apportait ici le tendre parfum des fleurs-tonnelles et, par moments, des bouffées d'humidité du torrent en contrebas de chez Adénankar, là où Nellio et Anthelme s'étaient perdus, il y a longtemps. Le parfum, le Soleil, le vent, posaient une question. Adénankar attendait, et ses amis aussi.
Ce fut la petite Liouna qui, encore une fois, rougit pour répondre:
________ «Il faut les aider.»
Adénankar se redressa imperceptiblement.
Liouna précisa, comme s'il était nécessaire de préciser:
«Les autres, ceux qui y sont restés.»
Le silence était palpable. Elle ajouta, se levant soudain, avec une énergie totalement inattendue:
________ «Notre village va devenir une base d'aide pour les Terriens!»
Le silence le plus respectueux accueillit ces paroles, malgré la nombreuse assemblée. Les oiseaux et même le vent s'étaient tus. Adénankar sursauta, puis, lui, le Grand Sage, l'être supérieurement évolué, eut un sanglot de Bonheur! Il se dirigea vers Liouna, lui murmurant quelques mots qui resteront à jamais leur secret. Certains disent même qu'ils ont vu Adénankar rougir un peu. Il la serra contre sa poitrine, lui caressant les cheveux, les yeux fermés. Un long et doux frisson monta alors des tréfonds de la planète, et la Montagne du Soir vibra d'un éclair de lumière blanche, visible en plein jour, ce qui ne s'était jamais produit de mémoire d'éoli. Liouna s'abandonna complètement, la tête renversée en arrière, dans les bras du Sage. Longuement le sol oscilla calmement, avec un grave grondement, faisant dodeliner les têtes ou les bras détendus, puis retrouva petit à petit sa stabilité.
Quand Adénankar et Liouna se séparèrent, le vieux Jardinier des âmes eut encore quelques mots pour elle, dont certains sont parvenus aux oreilles de leurs amis:
«...et pourtant, moi, je me rappelle bien, et je te reconnais parfaitement...»
.Avant de clore ce chapitre, il faut préciser que ces gestes d'Adénankar avec Liouna, pour tendres qu'ils aient été, ne sont nullement inhabituels entre éolis et éolines d'un couple différent. Les éolis sont ainsi. Leur totale fidélité dans le couple leur donne cette liberté en dehors, sans aucun risque d'équivoque. De toute façon, pour la tendresse entre éoline et éoli d'un même couple, c'est autrement et il n'y a aucune confusion possible.
Après avoir vu comment les éolis discutent en groupe de toute question collective, il peut paraître incroyable qu'une éoline à peine sortie de l'enfance ait pu prendre seule une aussi grave décision qui scellait le destin de plusieurs centaines d'autres pour des milliers d'années, cela sans aucunement leur demander leur avis.
C'est que son intention était en accord avec les Lois universelles, notamment Aimer et s'Entraider. Elle ne pouvait donc gêner personne, ni être contredite. De toute façon chaque éoli ou éoline était totalement libre en fait de vibrer ou non avec le projet de Liouna. Ceux qui n'y participeraient pas l'approuvaient de toute façon. Pour la question de savoir qui participerait et comment s'y prendre, on verrait. Mais on le ferait, de toute façon.
Cette façon d'agir n'est ainsi nullement en contradiction avec la puissante démocratie directe et immédiate des éolis. Leur formidable capacité d'entente et de communication n'a même pas à entrer en jeu.
C'est bien là, comme on l'a vu, le second secret de l'union profonde et indéfectible de tous les éolis d'Aéoliah. Ils se réfèrent tous aux mêmes Lois Universelles de la vie, au même ineffable paradigme de l'univers. Ils ne font pas de leur vie une affaire «personnelle», au sens étroitement égocentrique du terme. Leur vie, leur personne, n'est pas un but en soi, mais un moyen de résonner à l'unisson avec la vie, de vibrer avec les autres, avec l'univers, de s'émerveiller... Libres de tout ce que nous appellerions «intérêt personnel», vibrant au même profond Amour de la vie, ils sont ainsi toujours cohérents sur l'essentiel sans même avoir besoin de communiquer entre eux. C'est là ce que nous appelons Communion, état d'accord profond sur une base commune, qui n'a aucun besoin de concertation ou d'échange d'information, pas même télépathique. Eolis et éolines sont toujours d'accord sur le fond, et ne discutent que pour la mise en pratique, les moyens. En ce qui concerne les options personnelles, quelles que soient leur diversité, il n'y a pas même besoin d'en parler: reposant toutes sur les mêmes lois universelles, elles ne peuvent jamais se contredire ni se gêner mutuellement. Les éolis n'ont ainsi jamais à renoncer à aucune de leurs aspirations.
Pour un peu d'Amour, pour un peu de bonne volonté, par le respect du «mode d'emploi» de la vie, et sans même se prendre au sérieux, les éolis sont formidablement libres, sans aucun besoin de ce que nous appelons chez nous la «démocratie» pour garantir cette Liberté... Ils sont également incroyablement unis et efficaces en collectivité, comme nous allons le constater.
CHAPITRE 8
* LES MYSTERES DES ROULEAUX *
(sommaire)
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Anthelme avait cette fois attendu pour recevoir ce rouleau. Les rouleaux mathématiques venaient facilement, mais ceux-là...
C'était à la fin de l'après-midi. Il y avait Elnadjine; ils étaient assis devant leur nouvelle maison-courge. Ils avaient dû la refaire, car, on s'en doute, les maisons-courge ne durent pas plus de quelques années. Ils en avaient profité pour la changer de place: leur nouvelle courge, orange velouté, piquetée de rouge comme un abricot, ils en avaient semé la graine, puis l'avaient orientée tant qu'elle était petite, pour qu'elle s'allonge sous un buisson très compact aux minuscules feuilles odorantes, vers le bas du village, un peu à l'écart du centre. Côté entrée, c'était un grand champ de fraisiers, où passait un des chemins du village, où deux oies pouvaient atterrir à l'aise sans trop piétiner. Ils avaient comme la première fois fait deux pièces, une salle d'étude orange pastel avec le support de rouleaux, et une chambre bleu ciel. Plus une seconde porte ovale, donnant vers l'intérieur du buisson, dans une minuscule clairière de mousse touffue et laineuse où il faisait bon se retrouver assis en rond. Poétique étrangeté, il existe plusieurs variétés de chlorophylle sur Aéoliah, et si, pour des raisons spirituelles le vert dominait, cette mousse-là était mauve.
Nellio et Aurora s'étaient eux aussi refait une maison donnant dans cette même clairière, petit puits de verdure colorée, délicatement bouclée et délicieusement fraîche, avec un petit tunnel d'accès à travers le buisson. C'était un lieu tellement intime et ils étaient tellement amis qu'ils s'aimaient parfois dans la petite clairière moussue. Algénio et Liouna projetaient aussi de se réinstaller près d'eux.
Ce soir-là, il y avait Anthelme, Elnadjine, Nellio et Aurora, et puis Tzilnia-Linia qui revenait du champ avec une besace remplie de petites baies au parfum enivrant, pour les porter au repas du soir. Tzilnia-Linia, avec son visage très rond et ses courtes mèches de cheveux bruns en tire-bouchon qui se promènent toujours sur son front ou sur sa nuque, était vraiment très jolie. Posant son sac, elle leur sourit gentiment, et ils rirent ensemble sans s'être rien dit. C'était l'heure où la chaleur du jour commence à baisser, tandis que les grillons préparent leur concert du soir. A cette heure, les éolis, d'ordinaire si actifs, se contentent parfois de seulement goûter à la douceur de vivre. Un couple d'oiseaux jaunes avait fait son nid, totalement invisible, dans le buisson; ils pépiaient doucement, à peine audibles.
Tzilnia-Linia était maintenant bouche bée, puis elle partit dans un sourire-rire heureux et frais, avec ses grand yeux noisette brillants. Anthelme se tourna vers Nellio pour savoir quelle blague il lui avait faite, mais il avait son grand air innocent. Elnadjine se mit à rire aussi, Aurora et Liouna souriaient à part dans leur méditation, assises dos à dos dans un renfoncement du buisson. Tzilnia-Linia ouvrit à nouveau sa petite bouche pour faire «Oh», Anthelme regarda derechef Nellio, mais cette fois Tzilnia-Linia montrait le ciel: Deux superbes oies blanches tournaient dans l'azur, encore trop haut pour qu'on puisse les entendre voler. Elnadjine posa sa main sur l'épaule d'Anthelme, pressentant un fameux moment.
Quel majestueux spectacle que ces deux grandes oies lumineuses descendant doucement en vastes cercles! Même Aurora et Liouna s'étaient levées pour voir ces oies toutes blanches, sauf le bord des ailes, les pattes et le bec d'un délicat rose nacré. La vie Aéolienne, qui n'a à craindre aucune sorte de prédateur, n'a pas à être discrète, aussi chacun est libre de se parer des plus somptueuses couleurs, selon son envie. L'une des oies portait deux silhouettes, l'autre des rouleaux. Elles semblaient un peu hésiter sur l'endroit où se poser, comme parfois quand la personne qu'elles cherchent a récemment déménagé. Enfin, après un dernier passage au-dessus d'eux, elles arrivèrent droit dans le champ, devant la maison-longue-courge. La place y était suffisante, mais courte, les obligeant à battre fortement de leurs ailes pour freiner avant de toucher le sol. Le vent fit voler les chapeaux et battre les robes. Enfin elles replièrent lentement, méthodiquement leur plumage et se couchèrent pour permettre à leurs occupants de descendre.
Quels occupants! C'étaient un éoli et une éoline qui paraissaient petits, bien qu'ils ne l'étaient pas. Lui avait un visage rond et des cheveux très noirs descendant juste dans le cou, étalés sur le côté un peu comme les anciennes parures égyptiennes, finement ondulés, un peu à l'Africaine, mais il ne portait ni barbe ni moustache, comme souvent les éolis aux cheveux noirs. Ce qui ne l'empêchait pas d'être tout à fait viril. Il était vêtu d'une grande robe rouge vif, couleur relativement rare chez les éolis, et il semblait encore plus fin que les autres. Elle, comme éternellement souriante, avait le visage un peu plus triangulaire et portait de fins cheveux blonds, longs, comme flous. Sa robe était blanche et pure, ce qui n'est pas non plus très courant. La coupe aussi en était différente: des manches moins larges, pas d'échancrure au cou mais un pli horizontal juste sous le menton. Leur insigne, l'étoile à quatre branches avec un coeur, que portent absolument tous les éolis d'Aéoliah, n'était pas brodé: l'étoile était d'or brillant et le coeur en onyx vermillon, joliment galbé et poli, fixé sur la robe par un petit lacet. Déjà les jeunes éolis étaient intrigués devant ce spectacle peu usuel.
Les arrivants s'avancèrent en souriant vers le petit groupe muet. Ils firent tous ensemble le geste universel de fraternisation des éolis: bras tendus, chacun prend dans sa main droite le coude gauche de l'autre, formant un cercle, les yeux dans les yeux, s'admirant l'âme l'un de l'autre. Enfin ils dirent leurs noms: lui c'était Ozoard et elle Orzeilla. Ozoard s'adressa très cérémonieusement à Anthelme, d'une voix haut perchée:
«Nous t'apportons un rouleau que tu as demandé, de la part d'Adénankar.»
Ils approchèrent de la seconde oie, qui attendait patiemment devant les appétissantes petites fraises. Elle n'y toucherait pourtant pas, car sa charmante petite âme savait qu'elles étaient de plantation éoline. Sur son dos, attendaient des rouleaux, un rose qu'Anthelme avait demandé, et cinq autres, violets, qui touchaient à la profonde Sagesse. Anthelme se sentit soudain frémir de désir: il aurait voulu les lire tous, mais il ne le demanda pas. La première oie portait sur son dos des couvertures en pétales séchés, doublées de coton rose, afin d'y dormir pendant les longues étapes nocturnes: un véritable tapis volant, aménagé comme une caravane de luxe, et incomparablement plus vivant que ceux des Milles et une Nuits! Dites, c'est vraiment gentil, une oie.
Anthelme et Nellio demandèrent en même temps: «D'où venez vous?
- Nous venons de... Irizdar.
- ...
- Vous ne connaissez point Irizdar, les grottes d'Irizdar?» Fit Ozoard, feignant comiquement un grand étonnement.
Les nouveaux éolis firent cercle, attentifs. Ils avaient certes entendu parler de grottes, mais ils ignoraient que des éolis puissent y vivre. Ozoard eut un petit rire.
«A Irizdar il y a des grottes de lumière, très sèches où nous rangeons les rouleaux, et aussi une école de Sagesse, mais cela il est difficile d'en parler.» Il en aurait pourtant eu envie, d'en parler, Ozoard, car il devenait volubile. Orzeilla reprit, en penchant mignonnement la tête de côté, d'une voix très suave et un peu chuchotante, au timbre curieux et émouvant:
«C'est très beau, les grottes de lumière. Une mousse lumineuse rose ou orangée tapisse les parois; elle purifie l'air et en absorbe l'humidité, aussi les rouleaux peuvent se garder très longtemps.»
Puis, ils se reprirent chacun la suite l'un de l'autre, très rapidement, comme s'ils n'avaient eu qu'une seule pensée:
«C'est très beau: la mousse fait une lumière rose irisée d'orange, de rouge ou de mauve.
- Il n'y fait pas si clair que le jour, mais on y voit tout de même assez bien.
- Là ou il n'y a pas de mousse, il y a des stalactites ou des stalagmites, qui apportent l'eau.
- Et en y mettant du gras dessus, par endroits, on peut diriger l'écoulement de l'eau et sculpter ainsi la stalactite.
- Comme ça Orzeilla en a commencé une il y a six mille ans; en y revenant tous les six mois elle l'aura fini dans cinq mille environ. (Rires de l'intéressée) Il fait déjà plusieurs boucles, et d'autres éolis sculptent aussi des arabesques, et même les entrelacent, c'est très joli.» (La tête d'un spéléologue terrien qui trouverait des stalactites entrelacées!)
«On peut aussi sculpter le stalagmite, mais c'est plus difficile. On y fait des gours, des tubes où la goutte vient chanter: ça fait de la musique, et même des orgues à gouttes.
- Si on la laisse pousser la mousse devient très épaisse; il faut la retirer de temps en temps.
- La mousse épaisse absorbe tous les bruits: il fait un silence incroyable dans nos grottes, c'est super pour y méditer.
- Ça c'est l'insigne des éolis d'Irizdar, en or et en onyx.»
Les nouveaux éolis étaient sidérés. Puis ils se mirent à poser des questions, tous à la fois, et tout d'abord ce qu'étaient des stalactites, des stalagmites et des gours (Vous le savez, ami lecteur, sauf peut être pour les gours, qui sont de jolies vasques d'eau surhaussées dans des murs de concrétions, ruisselantes sur tout le tour).
Il fallut libérer les oies du matériel et des rouleaux qu'elles portaient, que l'on posa dans la salle de travail d'Anthelme, pendant que les oies s'envolaient librement. Avec tout ça, on arriva peu discrètement en retard au repas du soir! Ozoard et Orzeilla eurent droit à un accueil de vedettes, car en vérité, mis à part les nouveaux éolis, tout le monde les connaissait bien, et depuis belle lurette. On n'allait pas s'ennuyer avec ces deux-là.
Et on ne s'ennuya pas! On rigola ferme et on chanta jusque fort tard, l'anneau était déjà presque entièrement dans l'ombre de la planète. Ozoard et Orzeilla étaient un peu comme des troubadours, qui allaient de village en village, tout en gardant une résidence aux grottes d'Irizdar. Ils avaient amenés avec eux leurs instruments de musique. Les instruments éolis sont toujours grands, par rapport à eux, sinon leurs sons seraient trop aigus et inaudibles. Bâtis sur les mêmes principes que les nôtres, leurs formes différent un peu. Ainsi Ozoard avait apporté une sorte de violon, taillé d'une seule pièce dans une grande feuille sèche coriace. De son naturel cette feuille avait bien eu trente centimètres, mais le luthier n'avait conservé que les dix premiers centimètres du pétiole, pour le manche, et seulement les six premiers centimètres de la feuille proprement dite pour la table de résonance en forme de coeur élancé, joliment nervurée. Orzeilla jouait d'une sorte de harpe, montée comme un cymbalum, au son féerique, mais bien trop lourde pour transporter à dos d'oie. Heureusement il y en avait une au village, dans un abri près de la place, que l'on amena diligemment, à grand renfort de «han» et de «hisse»: les éolis adorent faire le mille-pattes pour porter ensemble des gros machins! Pour ce faire la harpe avait des manches tout autour. Ozoard et Orzeilla jouaient divinement bien, et Orzeilla se distinguait par sa voix merveilleusement suave, ample, profonde et un peu chuintante qui faisait chavirer les coeurs. Alors que les éolis chantent souvent en choeurs, Orzeilla faisait seule la mélodie, et le village des répons, comme souvent quand une voix particulièrement belle est disponible. La musique Aéolienne est plus complexe que celle de l'Europe, un peu comme la musique hindoue, à laquelle elle ne ressemble pourtant pas.
Au fur et à mesure que la soirée s'écoulait, l'entrain du début faisait petit à petit place à une tendre complicité. Se coucher tard ou se lever la nuit fait partie de la vie des éolis; mais rappelez-vous bien, amis lecteurs, que nous ne sommes pas des éolis et que nous avons besoin de dormir profondément du soir jusqu'à tôt le matin, sauf dans quelques circonstances exceptionnelles.
Le lendemain de cette mémorable soirée, Anthelme et Elnadjine se levèrent à leur habitude, pour admirer le lever du Soleil et s'enivrer de la merveilleuse cérémonie aurorale des oiseaux, depuis le rocher qui surplombait leur clairière mauve. Puis ils récoltèrent de la rosée pour y faire trempette, en compagnie de Nellio et Aurora, dans la petite clairière de mousse laineuse. Chacun a sa bassine; on se lave d'abord le visage, puis tout nu, on se passe l'eau fraîche sur tout le corps; sur fond mauve la peau paraît délicieusement dorée. Entre éolis, c'est rigolo, on s'asperge mutuellement, on est insouciant et c'est si bon de vivre!
Elnadjine, enthousiaste du jour nouveau, fila aux potirons-réserve pour ramener un couteau et une sorte d'ananas éoli (fruit au délicieux goût d'ananas, mais plus doux, avec l'aspect et la taille d'un kiwi), Aurora s'en alla chercher des feuilles (il ne fallait pas répandre de jus sucré sur leur précieuse mousse mauve) pendant que Nellio et Anthelme se dirigeaient vers les champs pour cueillir des fraises et des murlines, une délicieuse baie inconnue sur Terre, bleue comme une prune et grosse comme un pois chiche. Quelques unes suffisaient pour leurs minuscules estomacs.
S'en revenant quelques minutes plus tard, ils trouvèrent comme à l'accoutumée Algénio et Liouna, mais en traversant l'étroit tunnel de verdure sous leur buisson, ils entendirent d'abord la voix haut perchée d'Ozoard et celle émouvante d'Orzeilla. Chic!
Ils formèrent une gentille petite assemblée, tous les huit, et la clairière de mousse mauve était juste suffisante pour les accueillir. Ozoard avait déjà embrayé la discussion à fond de train, il n'y avait plus qu'à lui poser une question de temps en temps, et encore. Sur Irizdar, il était intarissable. Nellio demanda, sur le ton de celui qui pose une belle colle:
«Comment la mousse-lumière peut-elle vivre, si elle ne voit jamais le soleil?»
Ozoard le regarda en souriant, un moment, ce qui fit rire les autres. Puis il expliqua.
«Les mousses-lumière ne sont pas de véritables plantes vertes. Elles sont une survivance des végétaux les plus anciens d'Aéoliah, avant l'époque de la chlorophylle. Elles sont apparues au fond des océans bien avant l'oxygène de l'air. A cette époque elle tiraient leur énergie physique d'émanations volcaniques, qui ont toujours été abondantes à certains endroits des océans, là où se séparent les plaques tectoniques. Les mousses-lumière ont appris à briller dès cette époque, en symbiose avec certains petits animaux qui pouvaient ainsi y voir dans les profondeurs de l'océan. Il a été soigneusement veillé à ce qu'elles ne disparaissent pas, et il y en a toujours de cultivées quelque part sur Aéoliah, dans des centres spéciaux. Celles d'Irizdar y sont depuis des millions d'années, et elles vivent d'émanations de méthane et d'éthylène qui sourdent au plus profond des grottes, en provenance des très anciens volcans que vous appelez la Montagne du Soir.»
Ozoard, qui ne nous attendait pas, continuait:
«Les grottes d'Irizdar sont un labyrinthe avec en gros trois niveaux.
«Dans les parties les plus profondes, très en dessous du plateau d'Irizdar, la mousse ne pousse pas car il n'y a trop d'eau. C'est tout noir et chaud. Il existe des entrées dans ce niveau, mais dans une autre vallée, bien plus bas et fort loin, de l'autre côté des montagnes d'Irizdar, par ou rentre l'air, aspiré par la chaleur. C'est là aussi que le gaz chaud sourd d'un réseau de fissures, et qu'il se dilue dans l'air aspiré. Tout cela est très bien disposé: en effet, le gaz trop concentré aurait risqué d'exploser. L'appel d'air provoqué par le gaz chaud ventile régulièrement en air tiède et sain les grottes supérieures, habitées. On ne va pas souvent dans les parties profondes et obscures où rôde le mystère...
«Le niveau intermédiaire est le plus spectaculaire; l'eau y est suffisante, sans excès, donc la mousse s'épanouit, et il y fait très clair, surtout près des puits d'où jaillit l'air chargé venant des profondeurs. Il y a de grandes salles fort joliment colorées et décorées de stalactites sculptées, de stalagmites-maisons pleins de colonnettes et de fenêtres éclairées, et des petits ruisseaux avec des magnifiques gours. C'est à ce niveau que se trouve l'entrée principale, bien plus grande que votre potiron-filature, tellement qu'on y entre en volant. Elle donne sur le grand plateau d'Irizdar, poétique paysage de douces collines couvertes de forêts, parsemées d'étangs, avec de nombreux champs et villages. Dans le niveau intermédiaire des grottes se trouvent les salles de méditation ou de cérémonie, l'école de musique avec ses orgues et ses harpes géantes, de nombreuses galeries décorées et aussi les salles d'attente.
- Salle d'attente? Qu'est ce que c'est?
- C'est un endroit où l'on peut laisser son corps et partir en voyage dans les mondes de l'esprit, pour de longues durées. Le corps éoli peut ainsi se mettre en léthargie pendant des dizaines de jours, tandis que l'âme explore ou travaille dans un autre plan. La salle d'attente est idéalement tiède et humide pour cela. La mousse lumière couvre même le sol, il suffit de s'allonger sur un lit de lumière...
- On peut faire un truc pareil?
- Avec un peu d'entraînement, oui.
«Au troisième niveau, les parties hautes des grottes d'Irizdar sont les plus compliquées; elles sont partiellement remplies de piliers et de stalagmites aux formes les plus bizarres, sculptées par la nature ou par de lointains ancêtres. Les mousses y brillent moins car l'air qui arrive là a été séché par les mousses des étages inférieurs. Mais c'est parfait pour la conservation des rouleaux. C'est donc là qu'a été établie l'Ecole de Sagesse d'Irizdar. Toute la montagne d'Irizdar est un vaste rocher couvert de nids de verdure; Les maisons éolines sont taillées dans le calcaire, perchées bien plus haut que les arbres. Ces rochers sont parcourus par les galeries du troisième niveau, éclairées par les mousses et aussi par de nombreuses fenêtres. Dans des porches ouvrant en plein à-pic, des villages entiers s'agglutinent parmi les lianes pendantes pleines de merveilleuses fleurs: ce sont les éolis de l'école qui habitent là, ou les élèves, ou les Jardiniers des âmes.
- La roche ça doit durer plus longtemps que le potiron.
- Ah ça oui. Plus à l'intérieur de la montagne il y a des galeries sculptées en étagères pour les rouleaux. Et, plus au fond, d'autres choses encore, très importantes.»
De temps en temps Orzeilla, avec un petit sourire malicieux, tendait un morceau de fruit à son compagnon, sinon Ozoard n'aurait rien mangé. Quel parleur cet Ozoard.
«Et les Jardiniers des âmes, qu'y font-ils? Les âmes c'est pas dans les grottes qu'on les trouve d'habitude.»
Cette remarque fort pertinente parut désarçonner Ozoard, qui finit par répondre: «Eh bien... en quelque sorte ce sont les correspondants à Irizdar de leur grande école dans le monde de l'esprit... Ils ont une petite école de Jardinier des âmes, dans le monde matériel celle-là, mais elle n'a que quelques élèves, aussi elle profite de l'égrégore d'Irizdar. Ou encore elle offre une option pour l'école de Sagesse d'Irizdar, qui elle a des milliers d'élèves. Car, vous vous en doutez les deux ont beaucoup en commun. C'est très utile, vous savez, les écoles, car à un moment de sa vie ou à un autre on a besoin d'étudier les nouvelles connaissances pour y former notre compréhension. Une fois cela fait, on peut s'y retrouver intuitivement.»
- Et les insignes?
- Ah les insignes! De l'or et de l'onyx!
- De l'or? D'où vient-il?
- Du plus profond des grottes, là où il fait toujours noir, il y a un filon. On n'y touche pas, on prend seulement ce que la rivière souterraine d'Irizdar dégage, par l'érosion. Sinon il n'y en aurait plus en quelques milliers d'années!
- Et l'onyx?
- Ah ça l'onyx, c'est une autre histoire. Ce sont les éolis de la montagne qui l'apportent. Ils doivent sûrement le trouver quelque part «là-haut».
Ce disant Ozoard eu un petit geste pas très solennel vers «là-haut»: la Montagne du Soir et tous ses bizarres secrets auxquels on ne les convie pas!
«Quel boulot pour le tailler, l'onyx! C'est duuur!»
Ces explications avaient largement mené jusqu'à la fin du repas. Les éolis ne sont pas du tout du genre à traîner à table, aussi on rangea, pour s'en aller au jardin, le meilleur moment pour jardiner étant comme chacun sait le matin tôt.
Ozoard et Orzeilla étaient fort demandés dans le village, et les nouveaux éolis ne pouvaient pas se les garder pour eux, même si ils étaient venus exprès. Mais on ne les fit pas jardiner, non, seulement jouer de la musique et chanter de leurs belles voix pour accompagner le travail.
Anthelme et ses amis purent les entendre un moment depuis leurs champs habituels; puis ils disparurent totalement du village peu de temps avant le repas de midi et ne réapparurent qu'en début de soirée, comme la veille, et, parlant à droite et à gauche, ils arrivèrent près de la longue courge d'Anthelme, comme par hasard en même temps que lui et ses amis.
Ils se retrouvèrent donc dans la cour de jolie mousse mauve, et attendirent un peu avant de reprendre leur conversation là où ils l'avaient laissée. Les oiseaux jaunes pépiaient comme la veille, dans le buisson si épais qu'on ne les y voyait qu'à leur envol. Comme les éolis ils s'étaient aménagé un tunnel de verdure, mais dans les hauteurs du buisson. Quelquefois les nids des oiseaux sont si bien faits qu'on les confondrait avec des maisons éolines! Le feuillage de ce buisson était particulièrement dense, et il absorbait les sons, aussi c'est en sourdine qu'on entendait une éoline d'une maison voisine chanter une douce mélodie, avec de temps en temps la voix grave de son compagnon qui commentait on ne sait quoi.
Ozoard reprit petit à petit la parole.
«Les Jardiniers des âmes doivent apprendre beaucoup de choses sur les corps subtils des êtres, leurs corps d'énergie, de sentiment, d'esprit, et même sur les corps matériels, qui sont sans doute les plus compliqués. Ils ont le privilège de connaître intuitivement certains Mystères de l'âme et de la Source de vie Universelle, mais il est difficile de parler de cela. Ils passent bien des années à apprendre, et bien plus encore à former petit à petit leur être sous la direction de leurs maîtres. Et les Jardiniers des âmes d'Irizdar se servent souvent de la salle d'attente, pour aller à leur grande école des Jardiniers des âmes, dans le monde de l'esprit, et pour d'autres choses dont je ne doit pas encore vous parler!»
Ces derniers mots excitèrent plutôt la curiosité des nouveaux éolis, qui avaient appris, (voir le chapitre précédent) que bien des choses extraordinaires pouvaient se dérouler dans leur propre village sans qu'ils n'en aient la moindre idée. Liouna se prenait souvent à rêver à l'évocation des Jardiniers des âmes, surtout depuis qu'Adénankar lui avait révélé qu'elle avait été à la même école que lui. Qu'il existât une telle école à portée de vol de son village l'émut soudain profondément, sans qu'elle ne comprenne encore bien pourquoi. Elle n'avait retrouvé aucun souvenir de son passé, peut-être n'en retrouverait-elle jamais, mais ce n'était pas grave car elle en avait gardé une très puissante intuition: il lui suffirait d'alimenter son esprit, déjà formé, avec quelques concepts de base pour redécouvrir tout ce qu'elle savait profondément. Adénankar pourrait tout seul s'occuper d'elle, et il lui avait même déjà donné quelques bases, qu'elle avait assimilées en quelques semaines, au lieu des années normalement nécessaires.
Anthelme voulut savoir ce qui se passait dans les parties profondes des grottes d'Irizdar.
«Dans les profondeurs d'Aéoliah ont lieu les transformations et le recyclage des minéraux, la circulation des eaux souterraines pour les sources, ou, beaucoup plus profond dans le sol, des eaux fortement minéralisées qui régularisent les frissons d'Aéoliah et forment certains filons métalliques. Encore plus profond se trouvent les chambres magmatiques des volcans. Notre belle planète Aéoliah nous a fait cadeau des grottes comme celles d'Irizdar, des filons d'or, et de bien d'autres merveilles. Plus près de la surface du sol a lieu le recyclage des matières organiques mortes en terre.
Mais les Esprits des profondeurs et de la Terre donnent une vie poétique à tous ces processus qui autrement ne seraient que pure mécanique. Ils font circuler les énergies de la vie dans les roches et leur donnent présence et mystère! Ils ont des domaines de forêt à eux, surtout dans les creux humides, là où les éolis n'habitent pas.»
Anthelme et Nellio se rappelèrent les inexplicables rires graves qu'ils avaient entendus dans la forêt sans fleurs, près du torrent, quand ils s'étaient perdus en allant chez Adénankar. Effectivement de tels endroits ne donnent pas envie d'y habiter!
«Les Esprits des profondeurs s'activent pour le plan d'Aéoliah, tout comme les oiseaux, mais ils en sont fortement différents. Il faut les laisser dans leurs domaines. C'est pour cela que nous n'allons pas souvent dans les fonds d'Irizdar, même si on peut y voler à l'oreille dans l'obscurité, ou encore s'habiller avec des tuniques en mousse-lumière. De toute façon c'est dangereux, et assez impressionnant.»
Encore une invraisemblance soigneusement emballée: Voler à l'oreille. Les éolis ont un sonar comme celui des chauves-souris. Mais ils savent donc tout faire, ces éolis! Je sens pointer le complexe chez certains lecteurs, aussi j'indique ici un truc pour vous consoler. Nous humains de la Terre, avons aussi un sonar, pas si performant que celui des chauves-souris ou des dauphins, mais tout de même utilisable. Le plus fort c'est que personne ne le sait! Etrange humanité, qui côtoie tous les jours le fantastique sans le voir. Allez donc en montagne, dans un endroit plein d'échos différents: avec un peu d'attention on peut reconnaître la direction de l'écho produit par chaque pan de montagne ou de roche, sa distance (par le temps écoulé), et, yeux fermés, se faire ainsi une image mentale tridimensionnelle des lieux. Le voilà le sonar! Une fois il m'a bien aidé, lors d'une randonnée où la brume nous avait surpris... Avec de l'entraînement, on peut plus ou moins «voir» dans la rue, et c'est ainsi que font certains aveugles. Mais revenons à nos éolis.
«Et l'école de musique? Demanda Nellio.
- C'est aussi, comme on veut, une option de l'école de Sagesse, ou une école indépendante, car il n'est pas tant nécessaire d'étudier la profonde Sagesse pour faire de la musique que pour faire Jardinier des âmes. L'école de musique est aussi installée dans les parties hautes d'Irizdar, là où la lumière naturelle remplace celle des mousses; ils ont aussi des balcons de verdure et de fleurs haut perchés, tout en haut des falaises d'Irizdar; mais les plus gros instruments sont dans de grandes salles des parties moyennes, spécialement aménagées avec des orgues, et beaucoup d'autres choses. Car voyez-vous, la musique que nous faisons habituellement dans les villages a sa place dans la nature, parmi les fleurs et les forêts, près des ruisseaux ou des rochers, et selon les heures du jour et nos états d'âmes, vibrations chaleureuses du soleil ou Douceur du crépuscule, nous chantons ou jouons différent modes (Ozoard pourrait aussi parler de ce que les hindous appellent les ragas, mais ceux des éolis sont différents). Pour ces musiques de la nature et de la gaieté, des instruments de la nature conviennent: flûtes en bois, voix, violons...
«Mais il y a d'autres genres de musique que les villages connaissent moins et qui se jouent pour les étoiles, ou pour l'admiration de la Source Universelle de vie; ces musiques peuvent se jouer en dehors de la nature, en dehors de l'heure, dans le plus grand silence, dans la transparence directe avec le Cosmos. Sur certaines planètes amies (Je suis allé sur une) qui savent construire des appareils électriques, ils font des instruments où les sons les plus harmonieux sont entièrement fabriqués par des machines à calculer (Ozoard veut parler de synthétiseurs numériques, qui balbutient sur Terre mais se sont bien développés ailleurs à de belles fins). Sur Aéoliah nous avons de merveilleuses grottes où les musiques de l'Infini peuvent résonner dans le plus pur silence de l'âme, avec des instruments comme les orgues ou les harpes géantes, qui arrivent à produire les sons cosmiques ou célestes les plus purs. Comme ils sont très grands, on peut aussi y produire les sons les plus graves.
- (Nellio) Mais les musiques de l'âme et celles de la nature, ce n'est pas la même chose?
- (Ozoard) Ça dépend. Si l'on veut, la musique de l'âme peut vibrer dans la nature, par la nature, ou direct dans l'Infini. C'est la même chose, mais ça vit dans des modes complètement différents.
- (Anthelme) Décidément il nous faudra aller à Irizdar.
- (Ozoard) Quand vous en ressentirez l'élan profond en votre âme, vous irez. En attendant...
- (Aurora) En tout cas j'aimerais bien entendre les musiques d'ailleurs.
- (Elnadjine) Celles que nous faisons ici au village expriment tout à fait la beauté de notre nature. Et c'est vrai que le matin ou le soir ont chacun leur musique, et que l'on aime les écouter à ce moment. Il ne me serait pas venu à l'idée de décaler les heures!
- (Liouna) Dis nous Ozoard, comment as tu fait pour aller sur une autre planète? Tu as laissé ton corps dans une salle d'attente?
- J'ai fait cela des fois. Mais sur cette planète amie j'y suis allé avec mon corps.»
Les jeunes éolis écarquillent les yeux à cette déclaration!
(Aurora) «Comment, avec ton corps? Mais ce n'est pas possible: comment pourrais-tu parcourir de telles distances? Même les oies ne peuvent pas voler si haut: il n'y a pas d'air!». (Les éolis connaissent les dimensions incommensurables de l'univers physique, pour les avoir apprises à leur école élémentaire; aussi la déclaration d'Ozoard pique vivement leur curiosité.)
«Oh non, pas toute cette distance: on prend des raccourcis, en quelque sorte. On y va dans des vaisseaux cosmiques.»
Ces derniers mots excitèrent encore plus nos jeunes éolis, qui firent cercle autour du parleur. Ils n'avaient entendu mentionner les vaisseaux cosmiques et la flotte galactique que lors de la lecture du rouleau sur la formation des mondes, sans aucune explication. Pour nous terriens (dans les années 1990 où ce roman a été écrit), ces mots font surgir des images dans notre esprit (absolument fausses d'ailleurs) mais pour les nouveaux éolis le mystère était total. Qu'est-ce qu'un vaisseau cosmique? A quoi cela ressemble t-il? Qui sont les Gardiens Cosmiques? A quoi pouvaient-ils bien consacrer leur vie? Sûrement pas qu'à promener Ozoard, en tout cas. Ni à cultiver des fraises. N'oubliez pas, ami lecteur, que le mot «Cosmos» se rapporte essentiellement à l'Ordre de l'Univers, et seulement subsidiairement au vide glacial de l'espace interplanétaire! Pour un éoli, ce mot n'évoque nulle image de science-fiction ni de guerre interstellaire; pour un éoli, le Cosmos, ce sont les Lois de la vie, son But ineffable et Sa Volonté supérieure! Les nouveaux éolis savaient cela, et soupçonnaient dans cette histoire de vaisseaux cosmiques tout un monde passionnant d'activités spirituelles inconnues, mais dont ils ressentaient la plus haute importance... cosmique!
Ozoard fut couvert de questions! Mais sa réponse ne fut guère compréhensible: «Attendez, attendez! Oh là là! Ah! Un vaisseau cosmique, c'est une sorte d'égrégore, qui peut à volonté passer du monde du rêve au monde corporel et vice versa. Dans le monde matériel il prend la forme d'une maison, comme un énorme potiron, capable de retenir l'air, parfois grand comme un village entier. Puis il passe dans le monde de l'esprit, et il peut alors réapparaître en n'importe quel autre endroit de notre monde matériel, sans aucun trajet intermédiaire. C'est très pratique pour visiter les autres univers ou les autres mondes de notre univers. Et les Gardiens Cosmiques vivent tans des vaisseaux...
- (Algénio) On peut aller dans les mondes de l'esprit avec son corps?
- Pas tout à fait tel quel, mais n'oubliez pas que notre univers est aussi un monde de l'esprit parmi d'autres, créé par la Pensée de la Source Universelle de Vie. Il ne diffère pas fondamentalement de l'astral: il en est un plan parmi une infinité d'autres, juste plus rigide et plus persistant que nos rêves. Je veut dire par là qu'il continue d'exister même quand on ne pense pas à lui, ce qui est une propriété tout de même étonnante quand on y réfléchit bien. Il y en a de bien plus raides encore, où vont les âmes très fortement atteintes par le mal, par exemple celles qui ont échoué dans leur évolution terrienne.
- (Liouna) Je me demandais pourquoi le monde corporel était différent des mondes de l'esprit ou de l'astral. En fait, dans son essence, il ne l'est pas.
- (Anthelme) Oh là là! En tout cas Nellio si tu vas dans ma pensée n'oublie pas de retirer tes chaussettes pleines de terre.
- (Liouna) Que font les Gardiens Cosmiques?
- Ce sont des sortes de Jardiniers des âmes, mais ils utilisent d'autres méthodes. Ils sont les Gardiens de la Vie, chargés de la protéger. Ils travaillent en parallèle avec les Jardiniers des âmes comme ceux d'Irizdar, parfois même ils s'entraident. Leur but est le même de toute façon: rendre toutes les âmes heureuses. Pour Aéoliah, leur seul travail notable fut de dévier les météorites dangereuses, lors de la formation et quelquefois encore de nos jours. Ils interviennent dans le plan matériel, à l'aide de leurs puissants vaisseaux cosmiques, ce qui demande plus encore de Sagesse que de travailler dans la pensée comme ceux d'Irizdar. Mais je ne peut en dire plus car...
- (Les autres, en choeur) Nous ne sommes pas encore prêts pour ces choses!
- (Ozoard) Euh si, mais... pas tout le plaisir à la fois!»
Orzeilla fit malicieusement diversion: «Tiens mon chéri goûte ces murlines. C'est l'heure de manger, on parlera des vaisseaux une autre fois»
Passons sur les explications qu'Ozoard dut fournir aux nouveaux éolis sur beaucoup d'autres sujets: tout ce qu'il leur apprit pendant ces deux jours tiendrait en fait dans un gros livre. Nous aurons l'occasion d'en voir des parties de temps en temps, au fur et à mesure du déroulement de cette histoire, surtout vers la fin. Ce furent deux jours et deux nuits de discutions passionnées, entrecoupées de jardin et tout de même d'un peu de sommeil, sauf le second après-midi où Ozoard et Orzeilla disparurent comme le premier, on ne sait où.
Nellio remarqua qu'en revenant ils avaient sur eux, faible mais reconnaissable, le parfum aérien et incomparable des grosses fleurs mauves qui poussent uniquement sur l'arbre d'Adénankar. Ozoard n'était pas là seulement pour leur raconter des belles histoires. Il avait bien réussi à piquer leur curiosité, en tout cas! Et si c'était simplement là son but?...
Anthelme fit remarquer que Liouna était sur le chemin d'Irizdar, où elle aurait certainement beaucoup à faire. Elle lui répondit que de toute façon, lui aussi, à force de demander des rouleaux, avait fini par se faire remarquer de leurs gardiens. C'est sans doute ce qui leur valait cette visite!
Le troisième matin, ils trouvèrent en se levant les deux oies blanches et roses qui attendaient, dans le champ de fraises, devant la longue courge d'Anthelme. Elles ne disaient rien, elles ne bougeaient pas, elles attendaient. Quelques fraises avaient disparu, mais baste, on les leur laissait de bon coeur. Ozoard et Orzeilla arrivèrent pour la troisième fois au moment de déjeuner avec eux, mais ce fut comme on s'en doute pour leur dire au revoir. Contrairement aux deux premiers jours, ils mangèrent tous ensemble sans rien dire, dans un silence complice, appréciant simplement leurs présences mutuelles, tout entiers au merveilleux parfum des fruits dont ils se délectaient, dans leur petite cour de mousse mauve, encore fraîche de nuit.
Les fleurs d'Aéoliah exhalent leurs parfums à différents moments de la journée: parfums de la nuit, subtils et légers, insaisissables ou sans origine décelable, les plus beaux peut-être; parfums du matin, frais et vivifiants; ceux de la journée, capiteux et chauds, ou résineux; ceux du soir, suaves et doux, et même ceux de la pluie, que l'on retrouve toujours avec plaisir. Dans leur petite cour, il flottait toujours une senteur fraîche et agréable qui ne provenait d'aucune plante particulière, parfum du sol humide et des feuillages abrités, gorgés de sève à peine séparée de l'air par une si tendre pellicule.
Juste à la fin du déjeuner, ils entendirent les deux oies ouvrir leurs ailes et lisser leurs plumes pour l'envol. Ozoard et Orzeilla se levèrent alors sans un mot, et firent à nouveau le geste de fraternisation éoli, pour le départ. Les nouveaux éolis, surtout Anthelme, ressentirent un manque de ce départ, pas vraiment de la tristesse, sentiment inconnu des éolis, mais un vide dans leur âme...
Juste Ozoard demanda: «Et le rouleau? Il t'a plu?»
Anthelme réalisa alors qu'il ne l'avait même pas déballé, pris qu'il était dans les passionnantes discutions d'Ozoard: il gisait dans sa salle d'étude, avec les autres qu'on y avait abrités. Pourtant il l'avait attendu, ce rouleau!
Le temps de recharger les autres rouleaux violets, et les étonnants visiteurs se juchèrent sur leurs oies, faisant de joyeux au revoir.
Il était l'heure d'aller s'activer aux champs. Les joyeux éolis se remirent bientôt au travail, mais ils étaient encore un peu à Irizdar..
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CHAPITRE 9
SECOURISTES DES AMES
(sommaire)
Fort curieusement, la proposition-décision de Liouna de venir en aide aux Terriens ne sembla provoquer tout d'abord aucune réaction ni aucun commentaire dans le village. Mais un observateur attentif aurait surpris, çà et là, des discutions dans l'intimité des maisons, la nuit. De temps à autres on faisait de petits cercles de méditation. Il fallut du temps. Il y en avaient qui étaient intéressés par cette initiative, voire enthousiasmés, et d'autres pas. Un tel travail demanderait un psychisme solide et certaines qualités particulières, dont les éolis n'étaient pas tous dotés car ils n'en avaient pas forcément besoin pour leur vie sur Aéoliah. En particulier c'était bien trop dangereux pour les jeunes âmes des nouveaux éolis, sauf Liouna bien sûr, qui n'était pas du tout une jeune âme, même si physiquement elle sortait de l'enfance.
Ne croyez pas qu'il y eut un quelconque désaccord, ni même ce que nous appelons un débat entre ceux que cela intéressait ou non. Même les éolis qui ne comptaient pas du tout s'y investir personnellement adhéraient totalement au projet. L'idée de Liouna avait été inspirée par l'Amour, la première loi universelle. Il n'y avait donc aucune objection possible, ni même pensable. Seulement à résoudre les difficultés pour la réaliser. Donc tous les éolis étaient de grand coeur ensemble et cherchaient ensemble comment faire.
Cela prit en fait des années. Il fallut d'abord s'instruire des conditions régnant sur la Terre. Des éclaireurs s'y rendirent un peu témérairement, en esprit, mais ils trouvèrent la Terre entourée d'un épais égrégore de prudence (Qui y est encore, rassurez-vous). Comme ce n'était pas la dernière qualité des éolis, ils n'insistèrent pas. De loin ils contemplèrent son apparence physique. La Terre n'a pas d'anneau, mais c'est, comme nous l'avons vu, une planète double: sa planète compagne n'est autre que la Lune, qui est ainsi plus qu'un simple satellite comme ceux de Jupiter.
Les éolis trouvèrent la Terre fort belle... Et elle l'est encore aujourd'hui, malgré le gris et le noir qui la rongent.
Adénankar, au début, suffisait seul a expliquer l'essentiel. On le voyait par ci, par là, chez l'un, chez l'autre. Des petits groupes se formaient, on posait des questions. Mais au fur et à mesure que les esprits se préparaient il fallait de plus en plus de présence, et Adénankar dût demander l'aide de ses amis.
Un jour, au crépuscule, la Montagne du Soir s'irisant de violet, ils arrivèrent, à une douzaine. Ils venaient d'Irizdar, de l'école de Sagesse. C'étaient, comme les éolis de la montagne, des éolis qui avaient accompli la seconde étape de la vie Aéolienne. Mais au lieu de se préparer à partir pour d'autres univers plus beaux encore, ils avaient choisi de rester encore un temps sur Aéoliah, pour enseigner. Les plus âgés dépassaient les cent mille ans, ce qui ne les empêchait pas de rester plaisantins et tendres comme de jeunes éolis. Le rôle de l'école d'Irizdar était surtout d'aider les éolis à accéder à la seconde étape de leur vie, ce qui prend beaucoup de travail. Les éolis que nous connaissons en étaient tous à leur première étape, sauf les Jardiniers des âmes, comme Adénankar; mais l'école des Jardiniers des âmes où Liouna avait connu Adénankar était elle située dans un plan spirituel, sans lieu physique, sans lien avec Aéoliah. Seule une annexe locale était à Irizdar, comme nous l'avait expliqué Ozoard. C'était un groupe de Jardiniers des âmes qui avaient décidé d'aider les Terriens, il y a fort longtemps. Ils choisirent Aéoliah comme lieu d'accueil pour les Terriens qu'ils amèneraient. Pourquoi Aéoliah se prêtait-elle si bien à cela? C'est qu'elle ressemblait beaucoup à la Terre, par certains côtés. Ainsi intégrer un ancien Terrien sur Aéoliah, comme ils l'avaient tenté pour la première fois, avec Algénio, ne nécessiterait que peu d'adaptation au niveau du corps énergétique. Autant de gagné quand il est perturbé. Il y avait d'autres raisons plus profondes, difficiles à expliquer: par exemple les yeux éolis posent sur l'univers presque les mêmes couleurs que ceux des Terriens, ce qui a de nombreuses et importantes implications, notamment pour la perception des vibrations spirituelles des personnes ou des situations.
Le groupe d'Irizdar avait choisi, pour recevoir des Terriens, notre village éoli, un village du Bonheur parmi des millions d'autres où la vie coulait paisible et poétique, dans l'Amour partagé. Adénankar, qui poursuivait son projet depuis des lustres, était venu naître sur Aéoliah dans un des villages proches d'Irizdar (il y en a des centaines) puis s'était tout bonnement installé dans le village que nous connaissons, sans rien demander à personne. Il était libre, de toute façon. Mais Adénankar, aussi sage fut-il, avait besoin d'une aide plus élevée encore. Il lui fallait quelqu'un capable de focaliser les formidables énergies dont il aurait besoin. Il lui fallait surtout rester en Harmonie avec le plan d'évolution et de guérison de la Terre. Ce projet est animé à un très haut niveau, supérieur aux anges, comme on l'a vu, mais il s'agit là de choses fort ésotériques. Une âme était descendue de ce plan pour être la compagne d'Adénankar: l'ineffable Milarêva. Frêle éoline toujours de blanc vêtue, elle paraissait n'être formée que de lumière quand on l'apercevait parfois la nuit, pâle fantôme silencieux.
La douzaine d'éolis venus d'Irizdar s'installèrent un moment dans notre village, puis firent la navette entre ici et Irizdar. Dans l'astral commençait une intense activité. Il s'était formé deux équipes d'une dizaine de membres chacune, aptes à aller sur la Terre, et ils s'entraînaient, tandis que les autres restaient tous ensemble en communion avec eux pour les soutenir. Le travail se faisait la nuit, sur la grande place des repas. Ils étaient assis ou couchés en plusieurs cercles concentriques, avec des fleurs-lumière au centre. Ceux couchés au milieu partaient dans l'astral, soutenus et aidés par ceux assis en cercles tout autour, formant un égrégore très puissant. C'était facile ainsi, mais ce le serait beaucoup moins plus tard: autant être prêts.
Algénio, lui, ne pouvait évidement pas tenter de quitter Aéoliah, mais il venait aux réunions et aux discutions; il prit même à coeur ce travail dont il avait été le premier et très heureux bénéficiaire. Dès qu'il sut quitter son corps il alla aider aux travaux de méditation. Son témoignage vécu était très précieux; il aidait à se représenter les conditions mystérieuses et déroutantes régnant sur la lointaine Terre. Les cours des éolis d'Irizdar paraissaient en effet bien abstraits, tant ces conditions étaient bizarres. Algénio, à cette période, retrouva d'autres souvenirs, mais ce furent presque les derniers. Dans une scène particulièrement absconse, $$ il se voyait avec un grand animal terrien, couvert de poils, dans le même genre que ceux qui vivent près des pôles d'Aéoliah. L'ancien Algénio, avec d'autres de ses compagnons, le maintenait immobile, et il semblait que l'un d'eux $ enfonçait un morceau de métal dans le corps de l'animal. Il en jaillit même un liquide rouge qui éclaboussa leurs jambes nues. Aucun éoli, dans toute l'existence d'Aéoliah, n'avait certes jamais vu du sang avec ses yeux de chair, mais ils connaissent pourtant fort bien son aspect, puisqu'il leur suffit, en astral, d'observer l'intérieur du corps physique d'un de leurs amis pour en connaître les plus infimes rouages, os, veines, organes. Mais le sens d'une telle scène était totalement incompréhensible et elle mit Algénio fort mal à l'aise quand elle lui réapparut. Algénio pensa que c'était sans doute là une manifestation de cette chose inconcevable qu'Adénankar appelait «le mal». Il était tout de même urgent de faire quelque chose. Heureusement la nature foncièrement optimiste et positive des éolis reprit magistralement le dessus, une fois pour toutes, et Algénio flanqua définitivement l'adversité au tapis. Il alla raconter ses souvenirs à l'assemblée au travail puis il les chassa de son esprit à tout jamais. Nous-mêmes n'en accablerons pas davantage le lecteur.
Juste une remarque, sur l'emploi de ces signes *, et $, que vous avez déjà rencontrés ici ou là, en têtes de chapitres ou d'alinéa, au fil de ces pages. L'étoile c'est l'Espoir, c'est la Lumière. Elle indique donc des passages particulièrement poétiques ou agréables... Presque tout jusqu'à présent. Pour éviter aux âmes sensibles de se blesser en tombant sans être prévenues sur les scènes du mal, il fallait les signaler à l'aide d'un autre caractère typographique. Mais tous ont leur utilité, poétique ou banale, et il aurait été dommage d'associer au mal des signes d'usage fréquent dans diverses activités. Tous sauf un: le $, qui est sur le clavier de mon ordinateur. Je ne lui connais aucun usage important, et son nom, qui ressemble à douleur, le prédestinait à cet emploi... Il indiquera donc des passages douloureux, où le mal est à l'oeuvre. Le lecteur pourra donc choisir de les lire pour être instruit de certaines choses, ou de les sauter pour ne pas en être accablé. Le enfin renvoie à une sorte de dictionnaire sur les mots dont le sens peut poser problème, qu'il se soit gauchi, ou qu'il ait carrément fait l'objet de manipulations idéologiques. Ceci afin que le lecteur ne puisse avoir aucun doute sur la pensée de l'auteur.
Liouna, elle, s'était trouvée apte à aller sur la Terre parmi les premiers, ce qui n'est pas étonnant puisqu'elle faisait partie de l'équipe d'Adénankar depuis déjà longtemps. Pour la première expérience d'aide à un Terrien, avec Algénio, elle s'était proposée pour être sa compagne. On avait prévu qu'il en aurait grand besoin, et elle aussi car elle était une âme solitaire depuis longtemps. Elle avait donc poussé la compassion fort loin... De fait sans la silencieuse présence de Liouna, Algénio aurait eu bien du mal à surmonter sa maladie. Liouna, débloquée, put à nouveau sortir de son corps très facilement, sans toutefois retrouver beaucoup de souvenirs de son existence passée. Mais toutes les explications des éolis d'Irizdar lui parurent évidentes et leurs exercices faciles; elle en déduisait rapidement la suite et, par son expérience intuitive, fut d'une aide précieuse, notamment pendant les séances d'entraînement en astral.
Les autres nouveaux éolis étaient restés à l'écart de ces préparatifs, bien qu'ils venaient parfois gonfler un peu l'égrégore, de loin. Seuls Anthelme et Elnadjine purent y participer, plus tard. Nellio, Aurora, et quelques autres du village étaient bien trop vulnérables. Aurora aurait pourtant aussi aimé aider, car elle avait un coeur grand comme ça; celui qu'elle portait en insigne, elle l'avait brodé elle-même, très grand, mais ainsi il cachait un peu l'étoile de la Sagesse... Elle se contenta d'assister de loin aux séances d'entraînement, en astral. Ce qu'ils allaient entreprendre, ils le savaient tous, était dangereux, même pour des âmes solides et entraînées. Ils risquaient la mort, certes, mais bien pire encore: être contaminés à leur tour et plonger dans un long cycle de ténèbres et de souffrances, où il leur faudrait trimer des siècles et des siècles pour dissiper les illusions et les distorsions du mal. Normalement cela ne devait pas arriver, mais, contrairement à ce qui se passe sur Aéoliah et sur toutes les planètes de Lumière, ils ne bénéficieraient jamais d'une sécurité absolue dans la zone terrienne, seulement d'une couverture relative. Ils réalisèrent que les habitants de la Terre avaient sécrété de puissants égrégores néfastes, capables, en concentrant leur force sur une seule âme, d'endommager gravement ses véhicules subtils. Il était important que des aides restent dans l'aura inexpugnable d'Aéoliah, prêts à tirer tout le monde au cas où... Le nombre de mesures de sécurité parlait de lui-même. Ils comprirent ces risques, mais pas un ne renonça.
L'équipe d'Adénankar escomptait bien trouver de l'aide parmi les éolis des villages; mais ils furent agréablement surpris d'une réaction aussi enthousiaste et énergique, plus qu'une aide, une collaboration active et responsable. Ils n'avaient en effet pu jusqu'à présent, faute de nombre, suivre un travail régulier sur la Terre elle-même; ce village allait donner une équipe entière, peut-être deux, capable de mener à bien le guidage minutieux et de longue haleine, qu'ils avaient projeté, de plusieurs Terriens tout au long de leur vie.
Vers la fin des préparatifs, Ozoard vint faire une conférence. Il expliqua où en était le plan d'évolution et de sauvegarde de la Terre. A cette occasion, nos amis découvrirent une autre facette d'Ozoard (Qui en comptait beaucoup, puisqu'il était très... facétieux!), un Ozoard précis et net posant magistralement ses explications, campant son sujet à grands traits lyriques, et vis à vis des Terriens, aussi impartialement dépourvu de tout ressentiment comme de la moindre complaisance.
Ozoard expliqua que l'équipe d'Adénankar était loin d'être unique: Des milliers d'autres, toutes volontaires, étaient déjà à l'oeuvre depuis des planètes amies, et ils avaient mis au point une formidable collaboration qui quadrillait toute la surface de la Terre. Depuis l'expérience de vie terrienne d'Algénio, les Terriens avaient fait progresser leurs techniques, et pour certains leurs âmes, mais il ne s'agissait que d'une minorité. En ce moment précis, dans la région visée par Adénankar, ils vivaient une période de (très) relative lumière, qui avait permis à certains secouristes des âmes de se montrer à eux physiquement, seul moyen alors de les contacter pour leur parler et leur montrer les merveilles de la vraie vie.
Ozoard expliqua également les méthodes utilisées par les secouristes des âmes. Il était inutile d'essayer d'élaguer autoritairement le mal dans l'esprit des Terriens, comme cela se fait quelquefois des vieilles branches de certaines plantes. Il aurait tout simplement repoussé ailleurs, et cela tant que les Terriens n'auraient pas eux-mêmes le désir de Bien, tant qu'ils n'auraient pas accompli le nécessaire travail de purification. Surtout que, comme les lecteurs ont pu le constater, le simple fait d'expliquer à quelqu'un qu'il est dans le mal n'a souvent pour seul effet que de le mettre en colère, ce qui l'y enfonce encore davantage! Pour la même raison, il est généralement inutile, voire néfaste, de chercher à démontrer la vérité, ou de donner des preuves concrètes, sauf cas précis, car ils doivent d'abord aspirer eux même à connaître cette vérité en leur âme, par leur seule libre décision, par leur seule recherche, leur seul Amour de cette vérité. Le travail des Jardiniers des âmes se limite en fait à seulement être là au bon moment, à proposer les bonnes idées, les bons sentiments, les bonnes vibrations, juste quand les âmes commencent à être réceptives. Parfois on peut faire un peu plus, mais...
Une autre raison de cette discrétion des Jardiniers des âmes est qu'il est dangereux de s'immiscer dans les compliqués écheveaux de situations entremêlées que le mal des Terriens secrète sans arrêt. Ils risquent en effet de s'y trouver empêtrés à leur tour... Aux murmures de l'assemblée, Ozoard (C'était un orateur hors pair) répondit que cette marge de manoeuvre très restreinte, si elle ne permet que trop rarement aux Jardiniers des âmes de résoudre eux-mêmes les problèmes et malheurs de la Terre, les laisse toutefois libres pour l'essentiel: l'éveil des âmes de leurs élèves Terriens. Cet éveil, en lui-même, suffit à anéantir ces problèmes sans avoir à les résoudre. De toute façon l'influence des Jardiniers des âmes sur les conditions environnant leurs protégés est tout de même notable, surtout avec l'aide des anges gardiens de la Terre. Mais les interventions matérielles directes éventuellement nécessaires sont elles du ressort des Gardiens Cosmiques, qui, on s'en doute, jouent un rôle très important dans le sauvetage des planètes où sévit le mal. Même ainsi les Gardiens Cosmiques se font très discrets: généralement ils ne laissent aucune trace tangible de leur action, et quand, exceptionnellement, ils interviennent au vu et au su d'un Terrien, ils s'arrangent pour que les autres n'en aient aucune preuve, afin de ne pas fouler leur libre-arbitre. Mais ces précautions draconiennes n'ont aucunement pour but d'interdire aux Terriens de bonne volonté de connaître l'existence des aides cosmiques, si cela leur est agréable de savoir que des êtres bénéfiques oeuvrent pour leur guérison!
Une parenthèse ici, ami lecteur, qu'Ozoard ne pouvait évidemment pas faire à cette étape de ce récit: Il ne faudrait pas s'imaginer que les Gardiens soient une sorte d'«armée» des puissances cosmiques! Bien au contraire! Ils sont des gens extrêmement gentils et pacifiques, dévoués à l'extrême... Bien loin d'eux l'idée d'utiliser des armes, mais ils disposent de moyens considérables dont ils usent avec énormément de discrétion, en accord avec les tréfonds de la Source de Vie universelle ou de la Hiérarchie des Gardiens du Plan de Sauvetage de la Terre. Quelquefois, il faut ce qu'il faut... Une intervention «chirurgicale», un humain pour qui une preuve sera salutaire, un événement qui ne doit avoir lieu à aucun prix, un Terrien à évacuer de la Terre avec son corps... Les Gardiens Cosmiques sont là. On les appelle aussi les Réparateurs, car ils savent réparer les bonheurs brisés, ou les Chevaliers du Cosmos, car comme nos antiques ordres de chevalerie, ils ont fait voeu de protéger les innocents quels qu'ils soient.
Vint enfin le temps de la première expédition des éolis. C'était vers le milieu de la nuit, plus favorable au voyage astral, avec une obscurité et un silence bienvenus, même pour les éolis qui ont pourtant bien mieux que nous la faculté de se fermer yeux et oreilles pour se concentrer à l'intérieur. Les participants arrivèrent petit à petit, avec leurs couvertures étanches à la rosée, car elle commence à se condenser à cette heure plus fraîche de la nuit. On parlait peu. Le moment était grave, car, peu après les secouristes des âmes partiraient pour un monde inconnu, incertain et dangereux. Il était possible que certains n'en reviennent pas, et même que l'on ne les revoie plus jamais dans cette vie. Il y avait huit partants, dont Liouna et plusieurs autres qui laissaient leur compagne ou leur compagnon. Mais chacun s'acquittait du rôle choisi, sans une hésitation ni un temps mort. Quelques-uns plaisantaient, mais tous ne riaient pas, loin de là.
Enfin, quand tout le monde fut calé et couvert, le silence qui s'établit donna le signal du départ. La place du village était maintenant obscure et silencieuse, et les silhouettes couchées ou assises en rond paraissaient pétrifiées. Mais dans l'astral régnait une lumineuse activité, le temps que chacun se retrouve bien. Un spectateur dans l'astral aurait vu les huit partants, leurs formes évanescentes entourées d'auréoles vibrantes, lumineuses, et avec eux plusieurs autres éolis qui avaient le don précieux de rester «l'oeil dans l'astral et le pied dans la matière» et dont le rôle serait de faire le guet. Adénankar, lui, restait pour harmoniser l'égrégore de soutient, plus de cent éolis en méditation sur la place. Liouna n'était pas seule à diriger le groupe des secouristes des âmes, puisque quatre de l'équipe d'Adénankar, venus en astral depuis Irizdar, les y attendaient déjà pour partir. Ils ressentirent également sur eux plusieurs autres regards inconnus...
Il y eut un moment d'hésitation, le seul: dans l'astral les émotions de toutes sortes les atteignaient plus directement et, il faut le dire, ils avaient peur. Il leur fallu se réaligner sur la Sérénité avant de partir; heureusement leur entraînement leur permettait de le faire rapidement. Sinon il aurait mieux valu rester: la peur est le meilleur moyen de s'attirer des tuiles. Le groupe se resserra en sphère, solide comme un roc, puis commença à s'élever lentement, sans qu'aucun ne renonce. Arrivés à hauteur de l'anneau planétaire, ils firent la pause traditionnelle de tous les éolis qui s'en vont en voyage hors de leur chère planète. Des millions d'autres éolis partant et revenant sans cesse, formaient dans l'astral un second anneau brillant et chatoyant, un anneau de vie, de gaieté, de gentillesse, de Poésie. Et les secouristes des âmes, comme à l'accoutumée, admirèrent, en s'éloignant doucement, leur si beau paradis. Cette gaieté, cette Poésie, cette planète aimée, leurs gentils compagnons tant chéris, ils risquaient de ne pas les revoir. Ils s'en imprégnaient donc particulièrement bien.
Ils survolaient le côté nocturne, mais vers l'Ouest de ce disque obscur les continents et les océans Aéoliens étaient phosphorescents de fleurs-lumière et d'algues-lumière. Le bord noir du disque se frangea de bleu, puis de rouge lumineux et le Soleil en émergea brusquement dans une gloire de lumière. Contournant Aéoliah en une vaste boucle, la planète leur apparut pleinement éclairée, déjà petite, mais si belle! Enfin ils foncèrent dans l'espace intergalactique obscur, à la vitesse de la pensée et, se visualisant à côté de la Terre, ils s'y retrouvèrent instantanément, ensemble grâce à leur profonde harmonisation. La Terre était effectivement aussi belle qu'Aéoliah, avec sa Lune compagne orbitant paisiblement autour. Ils en avaient de la chance, les Terriens, de voir ainsi une autre planète de leurs yeux, simplement en levant le nez. C'était sans doute pour leur montrer clairement qu'il y a «autre chose». Liouna, atterrée, vit que le Sahara avait grandi depuis qu'elle était venue pour Algénio. (Elle avait retrouvé en astral le souvenir de cet épisode).
A nouveau ils eurent une émotion: les choses sérieuses commençaient. Les anciens de l'équipe d'Adénankar ne montraient quand à eux aucune perturbation dans leur aura. Pas un ne regarda en arrière. Pourtant, si ils l'avaient fait à ce moment... Mais ils étaient déjà dans la zone de protection relative.
Ils approchaient maintenant et l'action chassa la tentation de la peur. Il fallut franchir la barrière psychique au niveau des ceintures de Van Allen, et ses seuils de protection, gardés par des anges sereins mais vigilants. Ils ne virent pas vraiment ces anges, qui n'ont pas forcément d'apparence. Mais ils échangèrent une sorte de «Nous sommes les éolis d'Aéoliah, nous venons pour le secourisme des âmes, et nous en sommes capables». Maintenant qu'ils étaient connus, ils pourraient passer comme ils le voudraient. C'était un peu comme à l'entrée d'une usine dangereuse, où on leur aurait accordé un droit de passage.
Dès ce moment ils surent que les choses ne se déroulaient pas comme prévu. Encore une fois les Jardiniers des âmes avaient eu trop confiance en leurs protégés, et ils avaient voulu aller trop vite. $$ L'empereur Charlemagne avait promulgué des édits cruels comme de $ brûler ou de noyer tous les habitants de l'Empire Franc qui avaient rencontrés des êtres surnaturels, tous assimilés en vrac à des démons. Certains protégés des Jardiniers des âmes avaient trop parlé de leurs rencontres avec les messagers du ciel, et ils payaient un lourd tribut à l'ignorance et au fanatisme! La Terre était encore loin de sortir de la barbarie. C'était une catastrophe, qui ruinait plusieurs décennies de travail. Du moins dans le plan formel. C'était aussi une effervescence, parmi les anges gardiens. Ils reconnurent alors, à la stupéfaction des éolis, que ces derniers s'étaient magistralement préparés et qu'ils pouvaient descendre tout de suite; du reste il y avait urgence, en bas. Ce qui explique sans doute que les si bons et si diligents anges gardiens ne prirent pas la précaution de vérifier chacun des éolis du groupe. Mais on était en zone de sécurité de plus en plus relative, dans le feu de l'action et de l'urgence, et là où on allait maintenant, chacun ne pourrait plus compter que de sa propre vigilance.
$$ Les éolis tombèrent en pleine scène d'horreur, de meurtre et de bûcher, dont on épargnera les détails au lecteur. Comme on l'a vu, même en de si graves circonstances, ils n'avaient guère le pouvoir d'intervenir physiquement pour empêcher le massacre. La seule chose à faire était d'aider les malheureux à transiter, atténuer leurs souffrances, désamorcer la peur panique que les Terriens ont de la mort, et surtout préserver au mieux les acquis de leur évolution récente. Il fallait surtout agir très vite, en quelques secondes, aussi un spécialiste prit la direction des éolis pour se charger d'une jeune femme: ils purent lui parler dans son for intérieur et lui éviter la terrible morsure du feu. Une bouffée d'oxyde de carbone l'envoya dans l'astral, infiniment étonnée et encore toute palpitante de terreur. C'était comme à une sorte d'accouchement... dans l'autre sens. Et fort prématuré, croyez moi. Aussitôt cette fragile créature fut aspirée vers le haut par ses anges protecteurs. C'est à cet instant que les éolis...
Aurora aurait dû être en train de dormir paisiblement dans son poétique potiron Aéolien, dans les bras de son Nellio, parmi les tendres châles roses. Mais, curieuse, elle était sortie en astral elle aussi pour regarder de loin le départ. Elle voulait voir sa tendre amie Liouna, et elle la vit, son aura flamboyante du beau rouge de l'action et de l'intrépidité. Aurora était fascinée. Elle les avait déjà observés ainsi pendant leurs exercices, en évitant de les déranger, si bien que sa présence ne fut pas remarquée. Elle les avait suivis... Seule l'entrée d'Aéoliah est contrôlée, pas la sortie, comme c'est généralement le cas sur les planètes enchanteresses dont les propres habitants n'ont nul besoin d'être surveillés. Elle n'était absolument pas préparée, ignorant totalement ce que pouvaient être la souffrance ou les ténèbres, n'ayant qu'une très vague idée de ce qui l'attendait, et ses jeunes véhicules subtils inexpérimentés ne ressentirent pas le pincement au coeur qui signale l'approche de la Terre. Elle entra en zone de sécurité relative juste derrière le groupe, trompant ainsi involontairement la surveillance des anges gardiens. Sentant l'appel de l'urgence, son grand coeur répondit, mais sa trop courte existence sur Aéoliah n'avait pas permis à son véhicule astral d'intégrer ce que son cerveau y avait appris. Un grand coeur cachant l'étoile de la Sagesse... Oubliant toute prudence, se précipitant pour aider elle aussi, elle se retrouva complètement perdue dans la purée que nous venons de voir. Que se passa t-il alors? Isolée, elle fut une proie facile pour l'horrible égrégore qui émanait de la foule malade, vociférante. Sans doute a t-elle tenté, abominable imprudence, de se rendre compte des sensations et des sentiments qui vibraient dans l'esprit d'une des victimes, ou pire encore dans celui d'un des assassins. Là étaient les véritables ténèbres... Ne comprenant pas encore ce qui arrivait, elle persista plusieurs dixièmes de secondes. Réalisant enfin, elle lança un pathétique «A l'aide» mais trop tard.
Les guetteurs restés sur Aéoliah firent le signal et les cent méditants tirèrent aussitôt la «corde» abstraite qui assurait le groupe plongé sur la Terre. La place silencieuse aux silhouettes figées se mua instantanément en un tohu-bohu: tous avaient réintégré leurs corps physiques fort brutalement. Ce fut ensuite une belle confusion: tout allait bien chez les secouristes, qui donc avait appelé? Les guetteurs durent chercher à se souvenir, ce qui ramena un silence relatif. Chaque guetteur passa dire un nom à l'oreille d'Adénankar, qui passa de l'étonnement à la plus extrême gravité. A la fin il prononça «Aurora». Les éolis se regardèrent, incrédules. Puis deux s'envolèrent avec Adénankar et Liouna en direction du potiron d'Aurora et Nellio. Dans l'obscurité presque complète à cette heure, ils évitèrent juste de se cogner face contre Nellio qui montait précipitamment vers la grande place: heureusement que l'ouïe des éolis leur permet de voler dans le noir. Arrivés dans la chambre d'Aurora, il la trouvèrent, immobile, qui les regardait sans expression. Elle prononça le nom de Nellio, puis des paroles qui se rapportaient incontestablement à ce qu'ils venaient de vivre sur la Terre. Merci à la Source Universelle de vie, elle était revenue. Mais dans quel état!
Le lendemain, le village avait repris son aspect normal, mais les éolis ne riaient pas. Certes les secouristes des âmes avaient montré leur capacité à agir efficacement et leur première sortie avait été une réussite, surtout avec la situation (heureusement extrême) qu'ils avaient eue à affronter. Ceux qui auraient encore douté savaient maintenant que les histoires de la Terre n'étaient pas des blagues, mais bien de terribles dis-réalités. La plupart des éolis n'avaient pu imaginer pire, comme mal, qu'un fruit pourri tombant sur la figure, ou qu'une plaisanterie trop appuyée... La sécurité des secouristes eux-mêmes avait également été parfaitement assurée, mais ce succès avait été terni par l'incroyable imprudence d'Aurora. Elle ne s'était pas levée et restait dans son lit, le regard vide, dans les bras de son Nellio qui ne l'avait pas lâchée. On mit un moment à comprendre ce qui s'était passé, et il fallu même retourner voir les anges gardiens de la Terre pour apprendre qu'Aurora les avait suivis. Ces gardiens furent très peinés d'apprendre leur erreur, et ils durent avouer que cela arrivait malheureusement, parfois... Dans la zone d'influence d'une planète où sévit le mal, aucune sécurité n'est infaillible, malgré toutes les précautions qu'il est angéliquement possible de prendre. Mais ces gentils gardiens félicitèrent aussi chaudement les éolis pour leur aide; dans l'opération de la veille, seul un des humains avait réellement souffert: on n'avait pas pu l'aider car il s'était enfermé dans la haine pour ses bourreaux. Il fallait maintenant laisser prudemment cette émotion se dissiper, avant de pouvoir le guider dans les premières étapes de sa nouvelle vie abstraite. La jeune femme qu'ils avaient aidée était très heureuse maintenant, surtout qu'elle avait retrouvé son cher compagnon également assassiné quelques jours plus tôt. Mais ils n'étaient pas encore assez évolués pour quitter la Terre: ils renaîtraient dans une contrée plus douce et plus avancée que l'empire Franc, par exemple chez certains indiens d'Amérique du Nord, à qui des vaisseaux cosmiques rendaient quelquefois visite car ils étaient pacifiques et de bonne volonté. Ils représentaient l'idéal de vie auquel la jeune Terrienne et son compagnon avaient aspiré juste avant d'être si sauvagement massacrés. Ils pourraient maintenant assimiler cet idéal en profondeur, tranquillement, car l'invasion de l'Amérique ne serait pas encore avant plusieurs siècles.
Comme on l'a vu les éolis sont foncièrement optimistes et positifs; le village redevint actif et harmonieux, mais pas vraiment gai. Aurora ne semblait pas s'arranger. On était parvenu à faire manger Nellio, mais elle refusait. Or le corps éoli, léger et dépourvu de réserves, ne peut vivre plus de quelques jours sans manger. Nellio le savait. Leur bonheur allait-il ainsi partir en fumée?
Il s'écoula trois jours ainsi. La peau d'Aurora devenait translucide et rougeâtre, car elle épuisait rapidement les réserves de glycogène qui lui donnent son fond clair. La troisième nuit, Nellio, qui n'avait pas dormi de tout ce temps, sentit que le sort d'Aurora était scellé. Il n'eut jamais le coeur de demander ce qui s'était passé exactement cette nuit-là, et ne le sut que longtemps après, par des bribes de conversations.
Adénankar et son équipe avaient humblement compris que leur compétence était dépassée. Ils avaient fait appel à plus haut dans la hiérarchie des règnes vivants. Il y eut une brève réunion, dans un plan abstrait. Le diagnostic tomba: Aurora avait faussé et endommagé plusieurs de ses corps subtils. L'âme d'Aurora, merci encore à la Source de Vie universelle, était restée innocente, mais elle était contaminée et il lui faudrait longtemps pour se réparer. Son corps énergétique était comme voilé et désaligné, hors de prise de l'âme, plusieurs connexions rompues d'avec le corps physique. Ce dernier n'avait pas souffert, mais, privé d'énergie subtile, il ne pouvait plus se régénérer et, même si Aurora mangeait, le processus de vieillissement s'enclencherait avant quelque mois. Et si Aurora se désincarnait maintenant, Nellio la rejoindrait rapidement, car les éolis ne peuvent survivre sans les échanges d'énergie et de tendresse dans leur couple. L'âme de Nellio risquait alors d'être entraînée à son tour dans les divagations de celle d'Aurora. Et de cela il n'était absolument pas question. Jamais Aéoliah n'abandonnerait ses enfants.
Les décisions désagréables mais inévitables furent prises et appliquées immédiatement. C'était l'heure où presque tous les éolis et les animaux dorment, quand l'anneau naissant au levant annonce l'aube encore lointaine. Nellio veillait; il n'était pas vraiment malheureux, puisque les éolis ne captent pas les sentiments désagréables. Il prenait la situation avec une désarmante absence de tout signe de chagrin. Mais son âme était elle catastrophée, et de cela une ombre épaisse planait sur sa conscience. Soudain il sentit le sol vibrer doucement. Ce n'était pas un frisson d'Aéoliah, car cela durait. Il en était à se demander ce qui arrivait quand Aurora, comme mue par une autre volonté, se leva, engourdie, passa sa plus belle robe violette, et sortit. Nellio la suivit. Il ne comprit pas tout de suite la scène. Ils étaient dans la petite cour de mousse mauve, vous vous rappelez, auprès de la longue courge d'Anthelme. Il y avait des silhouettes d'ombre dans la nuit: Adénankar et plusieurs autres qu'il ne connaissait pas. Et aussi une autre silhouette, pâle celle là, qu'il reconnut même sans jamais l'avoir vue: Milarêva! Elle mit une main sur l'épaule de Nellio, qui fut immédiatement subjugué par le puissant et émouvant magnétisme qui en émanait. Aucune parole ne fut prononcée.
Dans le ciel se découpait une large forme ovale. Au-dessus du buisson se penchait un humain grand comme nous, gigantesque pour les éolis. C'est son pas qui avait fait vibrer le sol. Du vaisseau cosmique jaillit soudain un éclatant faisceau de lumière, sans source visible. L'humain apparut éclairé: il avait la peau bleue, très bleue. Sans aucun préliminaire il posa devant Aurora le petit berceau en osier enfroufrouté de velours rose. Aurora, sachant apparemment ce qu'elle devait faire, y grimpa pour s'y allonger. L'homme bleu reprit alors le berceau dans ses mains et le porta à son coeur. Il fit à Nellio un sourire navré. C'était un Gardien Cosmique: pas question pour lui de trier ses sentiments, et il la ressentait douloureusement, lui, la tristesse. Il pencha le berceau en pleine lumière. Aurora tendit la tête de côté pour regarder une dernière fois son Nellio, et ils virent couler la larme.
Après un instant très court et très long à la fois, l'homme bleu et son précieux fardeau s'éleva dans les airs, comme aspiré par le vaisseau. A peine y fut-il entré que tout disparut instantanément sur place dans le ciel étoilé. Milarêva, après une dernière étreinte, retira doucement sa main et tous filèrent furtivement, laissant Nellio immensément seul. Il gardait sur son épaule le brûlant souvenir de la main parfumée de Milarêva, comme si elle le serrait toujours. Elle lui avait donné toute sa merveilleuse compassion, qui lui permit de supporter... et le fit dormir jusqu'au lendemain midi.
Le village reprit sa vie normale, et les éolis leur gai bonheur. Il n'aurait servi à rien de se taper la tête aux potirons à propos d'Aurora. Le secourisme des âmes n'avait pas à être abandonné: il continua, avec d'autres précautions inspirées de l'expérience durement acquise. Nellio resta moins actif, avec moins d'initiative. Il serait mort rapidement, seul sans sa compagne, et aurait dérivé lui aussi, et c'est ce qu'il fallait surtout éviter. La nuit d'après le départ d'Aurora les Gardiens Cosmiques revinrent aussi discrètement, pour installer la pyramide; Nellio y habita désormais, laissant son potiron rose à Algénio et Liouna.
La pyramide avait les arrêtes un peu arrondies et elle se cachait sous un arbuste, car une construction anguleuse, ça jure drôlement dans un paysage Aéolien. Elle était un peu à l'écart du village, vers le haut; on pouvait y accéder discrètement de la forêt. Nellio s'y sentit bien: elle contenait un transmutateur d'énergie qui devait lui permettre de vivre sans la douce chaleur de sa compagne. Privé même de toute communication télépathique, il dut apprendre à se faire à cet immense silence. Il dormait là de longues nuits, et pas question d'aller se balader en astral. De temps à autres il y recevait la visite de Milarêva.
Quant à Aurora, vous avez certainement compris que ce fut elle l'infortunée pensionnaire de la crypte d'Uhluhlorah. Réparer ses véhicules inférieurs aurait été de la routine pour les Gardiens Cosmiques, mais pour son âme c'était une autre affaire.
CHAPITRE 10
* ANTHELME A IRIZDAR *
(sommaire)
Pour échapper quelque peu au goût amer qui flottait sur le village les temps qui suivirent l'accident d'Aurora, Anthelme décida d'aller à Irizdar. Il invita Nellio, ce qu'Adénankar approuva. Il n'eut pas besoin d'inviter Algénio et Liouna, ni bien sûr Elnadjine. Tous les cinq se rendirent donc à Irizdar.
Ils avaient rendez-vous à l'aube, sur la plate-forme d'Adénankar. Ils y arrivèrent à l'heure où le silence cristallin annonce l'aurore. Tout d'abord, dans l'obscurité, ils n'en virent que le contour. Ils s'y posèrent. Adénankar était déjà assis au milieu de la mousse, et Milarêva, un peu en retrait, se reconnaissait aisément à sa silhouette claire, comme légèrement lumineuse, et à l'ineffable parfum d'Amour que l'on ressent toujours en sa présence. Sauf Nellio, ils la voyaient pour la première fois, aussi leurs petits coeurs se mirent à battre, et leurs visages à rougir d'une délicieuse timidité. Elle s'éclipsa au bout de quelques secondes.
Dans le plus profond silence, sans même une salutation, ils s'installèrent ensemble pour la méditation de l'aube. Seul l'écho nocturne du torrent, tout juste audible, montait du fond de son lit de brume. L'anneau planétaire à cette heure avait retrouvé toute sa splendeur.
A peine quelques minutes passées, le premier oiseau donna le signal, plus haut vers le village. Les bois d'Adénankar suivirent avec un peu de retard, sans doute parce qu'ils donnent au Nord.
L'aube, chez Adénankar, était aussi belle, mais différente, donc plus belle encore qu'au village. Chaque communauté d'oiseaux s'éveillait à son tour, et la mélodie tournait autour des éolis, avec une lente majesté. Un timbre entendu là-bas se retrouvait d'un autre côté, avant d'être couvert par un autre, en une partition subtilement complexe, magistralement orchestrée par le hasard et la Providence... Le ciel rosissait parmi les entrelacs de rameaux noirs ou violets. Les feuillages en haut de la colline flamboyèrent soudain; encore un peu et un rayon d'or jaillit, explorant horizontalement les sous-bois, puis disparaissant pour transformer les cimes des arbres en lumineux vitraux vert tendre.
Quelle Paix grandiose, dans cet écrin de fraîcheur! Tout ce qu'il fallait pour la méditation du Jardinier des âmes. Une fois la splendeur du jour établie, les colombes qui nichaient dans le même arbre se mirent à roucouler tendrement, en une vivante image de paradis, que dis-je, elles étaient le paradis.
Nos amis s'aperçurent alors que la plate-forme d'Adénankar avait été agrandie, non pas en surface, mais en hauteur, ce qui revenait au même car sa forme générale était restée un cône la pointe en bas. Elle était faite de bûches savamment coincées dans les diverses enfourchures, et, avec le temps, définitivement scellées en place par la croissance du tronc. C'était une construction assez élaborée, malgré sa rusticité. Un vernis protégeait les parties sensibles, formant des pellicules qui guidaient l'eau de pluie aux endroits critiques, laissant au sec le fondement de la plate-forme, elle-même protégée par son propre sommet formant chapeau. Ce chapeau avait été maçonné à l'argile (sans doute par les colombes) pour le rendre imperméable et permettre d'y cultiver la mousse et les fleurettes. L'argile du sommet était séparée du bois par des colonnettes en brindilles. Cet espace permettait de détecter les éventuelles fuites, tout en préservant le bois du contact de l'argile humide. Les colonnettes, elles, étaient condamnées à pourrir rapidement, mais on pouvait les changer aisément. C'était toute une technique!
Dans les parties basses, des espaces entre les bois formaient des galeries, dont l'une abritait une maison, ainsi discrètement séparée du reste. L'ancien dessus d'argile de la plate-forme avait été remplacé par des maisons, puis le tout recouvert par le nouveau chapeau plein de jardins. Il y avait là un travail énorme, porter toute cette terre, et même de lourdes pierres. Qui avait pu faire cela? Pas les oies, car elles auraient inévitablement empêtré leurs cordes dans les branches.
La nouvelle plate-forme ressemblait donc à la précédente, mais avec une grande place moussue au centre, et, sur le tour, des fleurs et des plantes grasses. A l'étage inférieur, une salle pouvait abriter vingt ou trente éolis. Même, mais les nouveaux éolis ne purent la voir, une vaste réserve de fruits et champignons secs attendait de pied ferme les plus grosses troupes de visiteurs inopinés. Les maisons-boule avec les curieuses grilles ressemblant à du fer forgé (en fait une sorte d'osier), qui avaient tant intrigué Anthelme et Nellio, étaient toujours là, sur une branche latérale, mais il fallait maintenant regarder vers le bas pour les voir. Adénankar recevait sans doute sur sa grande plate-forme ses amis d'Irizdar, ou d'autres Jardiniers des âmes. Mais il n'y avait présentement que lui et Milarêva.
Il était maintenant temps de partir. Les colombes frémissaient. Adénankar les appela: comme tous les animaux, elles comprennent toujours quelques mots essentiels. Il en fallait une chacun, Adénankar restant là. Les nouveaux éolis mirent un moment à se sentir à l'aise sur leur dos étroit et ondulant; elles durent marcher en rond sur la mousse pour les accoutumer. Puis elles s'envolèrent, les éolis bien cramponnés aux tiges des plumes, et s'en furent par une trouée de ciel entre les cimes.
Dix colombes et cinq éolis s'élevèrent majestueusement dans l'air pur du matin, taches blanches qui disparurent dans l'azur immaculé, vers le Nord, vers Irizdar.
Le trajet n'était pas direct: il fallait contourner un haut et vaste plateau aux impressionnantes falaises. Irizdar étant un peu plus élevé que le village, les colombes durent conserver leur altitude au-dessus d'une profonde vallée, se retrouvant ainsi à voler très haut. Les nouveaux éolis se sentirent vite en confiance sur les colombes qui, en vol, remuaient moins qu'en marchant. Elles faisaient attention, de toute façon, et puis les éolis ont des ailes, eux aussi. Bien qu'ils soient incapables de voler si loin, ils peuvent tout de même se rattraper en cas de chute, ce qui de toute façon n'arrive jamais.
Le seul bruit, hors le chuintement feutré de l'air dans les ailes, était le sourd mugissement du torrent qui dévalait la pente loin en dessous d'eux, en s'enflant de nombreux affluents. Il avait taillé une profonde gorge dans des roches brunes, où il roulait en écumant. Parfois, les éolis croisaient d'autres oiseaux qui s'appelaient ou chantaient en volant. Ils admiraient, émus, le formidable paysage de roches roses ou jaunes et de forêts d'émeraude; ils s'en enivraient et, sans le savoir, car il ne l'auraient pas imaginé autrement, appréciaient la pureté, la virginité de cette nature grandiose, splendide pour elle-même, jamais cadastrée, libre, sauvage, à jamais vierge de toute spéculation, de tout «aménagement»! Vue de cette hauteur, la forêt était un tapis vert presque immobile sous eux, épousant les formes élancées des contreforts de leur plateau, et toute constellée d'arbres en fleurs. Tout au fond de la profonde vallée, le torrent rejoignait une grande rivière formant des boucles et des plages. Sur l'une d'entre elles, ils virent tout de même une boule rouge, minuscule dans ce grandiose paysage mais bien trop grande pour être de fabrication éoline. Du reste il ne devait pas y avoir de village dans cette profonde vallée.
Une colossale falaise jaune barrait maintenant la route devant eux, une vaste mesa de grès descendant en dents des scie vers la droite. Les colombes visaient une de ces échancrures, qui se rapprochait insensiblement. Sur la gauche la falaise était couronnée de forêts d'où une cascade se jetait dans le vide pour s'y dissoudre en écume, sans toucher le fond. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient, leur mouvement d'une lenteur majestueuse redevenait perceptible. Ils longeaient maintenant la falaise vers l'échancrure. Vue de près, la perspective verticale de la masse rocheuse était vertigineuse.
Ils ressentirent alors, plus vivement que jamais, la pathétique et formidable vie des roches, qui s'étale sur de si fabuleuses durées de temps. Chacune des fines raies horizontales de l'immense falaise avait été une plage, ou pendant des milliers d'années des êtres aujourd'hui disparus avaient vécu, joué, s'étaient aimés, puis étaient repartis vers l'Infini... Ces fines strates, il y en avait des dizaines de milliers, légèrement inclinées maintenant; il suffisait d'un peu d'imagination pour accélérer ce lent mouvement et y voir les énormes et si lourds empilements de grès catapultés à de prodigieuses hauteurs par les formidables poussées des tréfonds de leur planète. Ces monts colossaux vibraient d'une lente et puissante pulsation, énergie fantastique mais pathétique par sa lenteur, par son poids de souvenirs disparus, de Bonheurs achevés et aujourd'hui oubliés.
Enfin ils atteignirent le petit col et s'y posèrent. Pas sur le col lui-même, plein d'arbres et d'étranges lianes pendantes, mais sur une petite roche en forme de champignon, à peine plus haut. Les éolis et les colombes, à force d'y traîner leurs chaussettes depuis des millions d'années, en avaient arasé le sommet à plat.
Après un bref repos, les colombes permutèrent leurs passagers, et l'on repartit. A peine dégagé du petit col, la vue s'étendait, au-delà d'une autre vallée moins large, vers le plateau et les falaises rougeâtres d'Irizdar. Aucun détail n'en était visible d'ici, sauf les fenêtres noires et des taches de verdure. Sur leur droite les deux vallées se rejoignaient en s'élargissant et la vue s'y perdait dans de lointaines perspectives bleues et des successions de monts arrondis.
Une fois franchie la seconde vallée, profondément verte et sans trace de rivière, ils survolèrent le plateau d'Irizdar presque en rase-mottes, suivant les ondulations de douces collines, par de jolis vallons, frisant parfois la cime des arbres. Le paysage, de grandiose était devenu intime et charmant. Les arbres ne portaient pas de fleurs, se contentant d'une palette de verts reposante et variée. De frais ruisseaux glougloutaient, des tribus d'oiseaux babillaient, et, par moments, des chants ou des rires nous chuchotaient que l'on survolait un des innombrables villages du Bonheur, invisible dans son écrin de verdure.
De temps à autres des plates-formes arboricoles émergeaient de la verdure, couvertes de mousse, de tentes ou de maisons de feuilles; ou bien ils survolaient des prés constellés de potirons roses, exactement comme dans leur propre village, ou encore une mare s'ornait de nymphéas, de ponts inutiles ou de pagodes flottantes. Si les éolis étaient plutôt discrets, les oiseaux, eux, offraient des symphonies variées de chants qu'ils traversaient tour à tour; parfois c'étaient de véritables nuages de papillons ou d'autres insectes bruissant de leurs ailes chamarrées. Quel émouvant voyage pour les jeunes éolis, qui pensaient à toutes ces merveilles, à tous ces amis à jamais inconnus, coulant là aussi un Bonheur paisible et immuable...
Enfin, après une dernière butte, le terrain descendit doucement en une longue prairie ondulée, et ils virent Irizdar, de près cette fois.
C'était une vue merveilleuse. Imaginez une longue falaise irrégulière de roches rougeâtres aux vastes lobes arrondis, aux formes bizarres, pleine de porches d'ombre emplis d'arbres et débordant de lianes pendantes, couronnée de tours et de clochetons roses délicatement sculptés, couverts de verdure. Le contraste rose-vert vibrait intensément, mais de ces formes vivantes et douces émanait une Harmonie bien plus poétique que grandiose.
Les colombes visaient un point au pied de la falaise où brillait une étoile d'or, et enfin elles se posèrent devant l'entrée principale d'Irizdar, simple porte dans le roc, sous un surplomb. Ce porche au pied de la falaise (curieusement c'était le seul à ce niveau) était petit comparativement aux autres, mais un humain aurait tout de même pu y pénétrer debout. Il était entouré de feuilles d'or brillant au Soleil, plaquées sur la roche curieusement sculptée en volutes et entrelacs complètement asymétriques. C'était une des rares constructions éolines ne recherchant pas la discrétion. Par endroit, quelques lambeaux de dorure étaient tombés à même le sol, sans que personne n'ait pensé à les prendre. La falaise formait ici un surplomb abritant de la pluie, aussi il ne poussait rien dessous. Dans cette étendue de sable ocre, perpétuellement des éolis et des colombes se posaient ou repartaient, effaçant chacun les traces des précédents. Nos amis firent de même, comme tous les autres. Les colombes, après les avoir salués du bec et s'être fait abondamment caresser, s'égayèrent dans différentes directions.
Les nouveaux éolis eurent un vertige: pour la première fois de leur vie, ils étaient seuls, loin de leurs amis habituels, de leur maison, de leurs parents, en un lieu inconnu, où ils n'avaient même pas de jardins. Dans quoi s'étaient-ils donc lancés? Ils étaient là, sur la vaste plage de sable rouge devant le porche mystérieux et obscur, hésitant un peu sur la conduite à tenir, quand ils réalisèrent que ce couple qui s'avançait vers eux n'était autre qu'Ozoard et Orzeilla, qui les attendaient, tout simplement. Ces Jardiniers des âmes sont vraiment attentionnés. Sans cela, il y aurait eu de quoi chercher Ozoard pendant des semaines dans l'incroyable dédale de grottes et de villages.
Quelles joyeuses retrouvailles! Une ombre planait pourtant, mais ils n'y firent soigneusement aucune allusion. Chacun savait que les autres savaient, et donc chacun se taisait. Anthelme ne put s'empêcher de complimenter Orzeilla de sa si belle voix, ce qui la fit (et la fait toujours) rougir, et en plus zézayer! Elle leur renvoya la balle en filant entre ses doigts les si beaux cheveux d'Elnadjine, qui rougit encore plus.
Enfin ils s'avancèrent dans l'ombre du porche. Il émanait de là un léger courant d'air vivifiant, embaumant un subtil mais profond parfum. «Les mousses-lumière» précisa Ozoard. Cet air était léger, agréable, très pur, et son étrange senteur vraiment propice à la méditation.
Dès les premiers pas dans la galerie il apparut évident qu'elle était artificielle, de section régulière en forme de silhouette très vaguement éoline. Qui avait bien pu accomplir un si formidable travail, tailler ainsi des centaines de mètres cubes de cette roche dure? Eh oui, même Ozoard n'en savait rien! Mais ces larges dimensions se révélèrent bien utiles: il fallait attendre l'accoutumance des yeux, et, de ci de là des groupes d'éolis attendaient en cercles. Le plus pratique était de marcher doucement, ce qu'ils firent, sur un sentier profondément marqué dans le roc au fil des millénaires.
Au fur et à mesure que l'on s'avançait plus profond dans l'obscurité, les murs se tapissaient petit à petit de discrets points lumineux, comme des braises sous la cendre: Les mousses lumière! Nos amis commencèrent à s'exclamer, à montrer abondamment du doigt, tandis qu'Ozoard faisait le connaisseur! Mais il fallait attendre d'arriver dans la première caverne pour apprécier pleinement le somptueux spectacle.
C'était une salle naturelle, de dimensions moyennes pour un humain, mais immense pour les éolis. Le sol était légèrement en cuvette, avec de ci de là de curieux champignons de pierre; le plafond formait un dôme allongé, d'où descendaient quelques longues aiguilles de stalactites. Toutes les formes étaient émoussées et arrondies par l'épaisseur considérable de la mousse. La salle n'avait pas à proprement parler de murs, mais la vue se perdait dans plusieurs directions différentes, entre de larges piliers ou des bombements du plafond. Le spectacle des oeuvres souterraines de la nature est déjà suffisamment prodigieux pour rendre les jeunes éolis béats d'admiration; mais il faut préciser que pas un seul centimètre carré de roche n'était visible: l'hypogée était entièrement tapissée d'un somptueux velours lumineux, rose comme une braise incandescente, et les parties les plus lointaines chatoyaient d'ors, de mauves, de pourpres. C'était d'une splendeur à couper le souffle! Et par dessus tout régnait une Paix et un Silence impalpable comme l'air des hautes montagnes, avec le parfum délicieux et léger des mousses, qui rappellerait un peu le plus subtil encens!
Bien que des chemins serpentaient un peu partout dans les galeries, il était plus commode d'y voler. Nos amis étaient presque seuls maintenant, dans un réseau de couloirs et de salles, parfois simplement séparées par des forêts d'énormes piliers. En fait presque tout ce niveau de la montagne était creux, sans doute une strate de roche plus soluble avait-elle été emportée pendant que le reste tenait bon.
Mis à part les mousses lumineuses, ce niveau d'Irizdar ressemblait tout à fait à une grotte de Dordogne que l'on appelle le Grand Roc, elle aussi accessible aux visiteurs par un tunnel et ornées de splendides concrétions. Les galeries d'Irizdar ne sont pas en fait de dimensions très supérieures, et c'est en raison de la petite taille des éolis qu'elle sont pour eux immenses, comme une série de vastes cathédrales.
Il aurait fallu en effet des jours pour explorer tout le réseau, aussi ils avançaient au hasard... Mais était-ce vraiment au hasard, avec Ozoard? Parfois un puits ou une fissure obscurs béaient au plafond, inexplorés. On se gardait bien d'aller y voir, pour en garder le mystère.
Ils aboutirent à une salle plus grande, au sol en forme d'entonnoir avec un ou deux vagues gradins. Au fond béait un gouffre, en forme de losange très aplati, lumineux comme l'entrée d'un four incandescent. Un souffle tiède, à l'âpre senteur de silex, émanait là des profondeurs mystérieuses... Les nouveaux éolis, vivement intrigués, survolèrent le fascinant puits de lumière, tentant d'y voir le plus profond possible, mais il n'était pas rectiligne.
Cette fois Ozoard et Orzeilla prirent la tête du petit groupe, dans des galeries plus humides, avec, par endroit, de l'eau suintant le long des murs et des stalactites, laissant des traînées sombres dans la mousse: elle ne pousse pas dans l'eau. Les concrétions devinrent bientôt nombreuses et vivantes, et les nouveaux éolis purent admirer toutes les plus invraisemblables contorsions auxquelles se livrent ici les stalactites: chaque séjournant d'Irizdar tenait à avoir la sienne et rivalisait d'imagination pour la modeler des plus curieuses façons. Souvent drôles, toujours fort belles, parfois émouvantes, elles témoignent depuis des millénaires de l'ingéniosité poétique du merveilleux petit peuple éoli.
Toutes ces galeries semblaient ne pas avoir d'autre usage que d'être les galeries d'Irizdar; pourtant Orzeilla et Ozoard en connaissaient les moindres recoins. En fait le labyrinthe lumineux était tellement vaste que les éolis, si nombreux fussent ils, n'avaient réussi à n'en occuper qu'une petite partie. Le reste, ils s'y promenaient, admiratifs, où y méditaient par petits groupes, comme ils en rencontrèrent par-ci par-là.
Un certain effort dans leurs ailes leur indiqua qu'ils montaient; de fait ils se retrouvèrent soudain au-dessus d'un immense puits qui, Orzeilla l'expliqua, recoupait le niveau inférieur d'où ils venaient. Plusieurs niveaux s'étageaient ainsi jusqu'au sommet de la montagne. Le génie des roches avait fait là un fabuleux travail...
Enfin ils aboutirent dans une salle plus discrètement éclairée de violet, toute bruissante d'une profonde et merveilleuse musique... Mais belle, qu'ils n'en avaient jamais entendue de pareille! Ozoard les fit se poser, pour éviter les bruits d'ailes. Frémissant d'impatience, ils s'approchèrent entre des groupes d'éolis assis ou allongés, leur chapeau sur le nez, ce qui pour tous les éolis d'Aéoliah signifie: «chut je médite».
Prenant place à leur tour, nos amis se regardèrent, bouche bée... La musique cosmique! D'une orgue, de choeurs et d'une immense harpe montaient droit à l'âme les accords sublimes d'une profonde Harmonie, à la fois grandiose, lyrique et émouvante... Un lent et ample mouvement, un rythme discret mais envoûtant, un subtil crescendo mélodique étreignaient les coeurs, résonnant jusque dans les immensités infinies du Cosmos, où tant de merveilles sont possibles... Puis le mode changeant soudain, comme un vaste retournement, un doux frisson montait le long du dos, ou une larme perlait...
(Le titre «Quasars» du «Golden Voyage (volume 1)» de Bearn et Dexter donne une idée de la subtilité des mélodies entremêlées de la musique des éolis...)
Des forêts de cordes bruissaient ensemble en un sublime mantra dont on n'aurait pu définir le ton, avec des chapelets de notelettes indéfiniment répétées, ou d'aériens arpèges... Les mélodies s'envolaient, batifolant dans les recoins de la vaste voûte, en cascades, en constellations cristallines, ou retombant en émouvants glissandos des médiums. Les chants étaient d'une splendeur incroyable; les voix individuelles des centaines de choristes se fondaient entre elles pour former des voix d'éolis ou d'éolines idéaux, touchant directement aux cordes les plus sensibles du coeur éoli...
Oui, comme l'avait promis Ozoard, cette musique profondément bouleversante portait vraiment l'esprit au-delà du monde ordinaire, vers les plus hautes sphères, vers des merveilles plus belles encore! L'air d'Irizdar, plus subtil, plus éthéré, plus transparent, nourrissait l'âme! A l'écoute des plus sublimes Harmonies et des choeurs cosmiques, La grotte de lumière n'avait plus de murailles et son merveilleux ciel de velours mauve constellé de braises s'étendait à l'infini... On était en plein Cosmos, parmi les étoiles, dans un des mystérieux vaisseaux des Gardiens de la vie... Quel lieu plus approprié pour résonner sur Aéoliah que la féerique cathédrale souterraine aux murs irisés? Ils restèrent des heures à écouter, chaque nouvelle coloration musicale les emportant plus loin encore.
Dès qu'un musicien ou un chanteur s'arrêtait, un autre le relevait aussitôt, en une improvisation éternelle, qui déployait ses arpèges sans interruption depuis des millénaires, depuis le début d'Irizdar. Pour une improvisation, les éolis étaient remarquablement cohérents, comme toujours. Parfois, ils changeaient subitement de ton sans aucune concertation, et même ainsi aucun ne se laissait surprendre. Résultat d'années d'études de l'Harmonie et des vibrations... Selon l'inspiration, c'était calme et doux, tendre et émouvant, grandiose et lyrique, sidéral ou ineffable.
Longuement ils goûtèrent, émerveillés, aux subtiles résonances, aux tentures sonores, aux paysages aériens vibrant de chants d'étoiles; ils s'emplirent de la subtile mais puissante énergie qui vibrait dans la grotte entière. Plus que jamais leur venait l'élan d'admirer le Cosmos, de goûter à la vie plus profondément, plus intensément, de louer ardemment la Source Universelle de vie qui leur prodiguait ces merveilles...
Anthelme, curieux comme toujours, ne put résister à la tentation d'explorer la vaste caverne magique, et découvrit qu'elle recelait plusieurs harpes et orgues, ou, plutôt des jeux différents, répartis sur les murs et jusqu'au plafond ogival.
Les harpes étaient gigantesques, tendues sur des concrétions formant table d'harmonie. Pour obtenir les notes les plus graves, les éolis avaient dû utiliser des cordes aussi grandes que pour les instruments Terriens, mais immenses pour eux. Elles étaient aussi beaucoup plus espacées: chaque corde avait de multiples emplacements, où des éolis prenaient place, assis en lotus, pour y jouer. Aucun éoli n'aurait été assez grand pour jouer sur toutes les cordes à la fois! Aussi utiliser ces instruments gigantesques était, là encore, une affaire d'équipe... Les cordes, sonnant comme le bronze au timbre lumineux et chaud, semblaient d'argent ou de platine, pas tant pour la beauté que pour en éviter l'oxydation dans ces cavernes assez humides. Anthelme se demanda bien où et comment elles avaient pu être fabriquées, et en quel métal. Pas en fer. Et pas sur Aéoliah: Ozoard disait donc vrai, il fallait bien qu'elles aient été amenées de quelque autre planète, avec des industries et d'autres choses extraordinaires et mystérieuses, et ces histoires de vaisseaux cosmiques n'étaient pas une plaisanterie! Les tables d'harmonie des instruments étaient en calcite translucide, apparemment guidées lors de leur formation, exprès pour cet usage. Les éolis jouaient tantôt avec les doigts, tantôt avec des maillets, des balais, ou encore des archets; parfois même ils utilisaient ce dernier accessoire directement sur une stalactite qui rendait alors un son riche et émouvant, d'autant plus que les concrétions elle-mêmes étaient accordées dans cette salle! Certains archets étaient gigantesques et devaient être manipulés à quatre ou plus; que l'on imagine alors le degré de coordination, de précision et de doigté des musiciens éolis, car il est déjà bien difficile de jouer du violon seul!
Les orgues intéressèrent vivement Anthelme qui se demanda bien d'où provenait le puissant souffle d'air qui les faisait vivre. Mais leur tuyau d'amenée d'air était invisible, taillé dans le roc. Elles étaient construites sur les mêmes principes que nos classiques orgues de cathédrales, de mêmes dimensions (encore l'histoire des notes graves) et de sonorité comparable, mais les tuyaux, au lieu d'être en métal (rare sur Aéoliah), avaient été creusés dans la paroi rocheuse. On ne voyait que la tringlerie, extérieure au lieu d'être cachée dans les buffets, et des rangées d'embouchures; les buffets et les tubes prenaient parfois la forme en méduse si caractéristique des concrétions. Les éolis jouaient de cet instrument différemment de nous, d'une manière à la fois grandiose et lyrique, mais aussi délicate et aérienne, surtout dans l'extrême aigu qui va plus haut encore que nos oreilles peuvent entendre. Les graves étaient plutôt jouées en lentes pulsations, qui, mine de rien, avaient tôt fait d'éveiller les énergies ou de vous transporter vers les hauteurs spirituelles, surtout quand les plus gros tubes emplissaient la salle de leur grondement de tonnerre!
La musique éoline est, comme la nôtre, basée sur l'octave divisée en six, puis douze, puis vingt-quatre intervalles, tempérés ou en gammes, selon plusieurs systèmes différents, adaptés à une variété d'instruments rudimentaires comme le pipeau ou complexes comme l'orgue ou la harpe. Sur cette dernière, d'ingénieux registres et clés permettent de changer de ton rapidement, en plein jeu, sans avoir à réaccorder l'instrument. Seulement, pour un éoli, les plus grosses clés avaient la taille qu'a pour nous un levier d'aiguillage de chemin de fer! La musique éoline a de nombreux modes différents, exprimant chacun une vibration, une ambiance ou un état d'âme particulier, tout comme la musique des Indes où chaque raga (mode) ne se joue qu'à un certain moment de la journée, ou pour certaines circonstances précises. Il en va de même des modes éolis, qui conviennent aussi à différents paysages sentimentaux, ou à des personnalités variées...
Les choeurs, eux, perchaient sur des balcons, répartis par sexes et par tessitures. Ils chantaient à coeur perdu, passionnément, avec tout leur corps, comme font les êtres qui vivent vraiment. Ils ne disaient pas toujours des paroles, mais plutôt de ce que nous appellerions des voix d'anges, des voyelles tenus indéfiniment, chaque choriste reprenant son souffle à son tour. Et c'était beau, émouvant au-delà de toute expression...
Cette cathédrale naturelle était occupée en permanence par des éolines ou des éolis venus méditer et rêver, imaginer et s'enthousiasmer au rythme sublime de la Musique des Sphères. La nuit ils étaient plus nombreux encore, car, rappelez-vous, les éolis ne dorment pas tout le temps comme nous. Mais comme pour nous la nuit est tout de même le meilleur moment pour rêver. Les éolis arrivant ou repartant à tout moment le faisaient toujours dans le plus grand silence, à petits pas feutrés, pour ne pas troubler l'attention des autres.
Anthelme examina de près la mousse-lumière; ses couleurs semblaient changer selon la musique, ou parfois même scintiller comme des étoiles... Vu de près, la lumière émanait d'une multitude de petits globes gros d'un millimètre environ, entourés de petites feuilles pelucheuses, sur un fond d'anciennes mousses mortes. Là aussi une forte épaisseur s'était accumulée au fil des siècles, sauf au plafond qui devait être régulièrement dégagé pour ne pas étouffer la riche résonance de ce volume. Des zones plus sombres témoignaient d'un tel travail récent, qui devait se faire par roulement. La mousse était tout un monde de beauté: chaque globe avait sa propre couleur, et pulsait lentement à son propre rythme. Quand les globes de même couleur arrivaient à battre ensemble, les murs palpitaient alors d'arcs-en-ciel mouvants!
Quel merveilleux et fantastique spectacle que ces grottes de lumière! Quoi d'étonnant à ce qu'un tel lieu ait été choisi pour une école de Sagesse, pour un centre de méditation! Les éolis qui y étudiaient remerciaient chaque jour les génies des roches et la Source de vie Universelle de leur avoir donné un si bel écrin pour les joyaux de leur Sagesse.
Anthelme le premier rompit le charme; Ils réussirent à quitter la salle aux harpes, non sans avoir reculé plusieurs fois, retenus toujours par une variation plus merveilleuse encore. Ils cheminèrent à pied le long d'une galerie plus étroite où glougloutait un filet d'eau, admirant la beauté des gours où l'onde si pure semblait invisible, quand elle ne reflétait pas la féerie étoilée du plafond comme un tranquille miroir de rêve. Mais ils se rendirent compte qu'ils avaient faim. Ils n'avaient pas mangé de la journée et maintenant on devait être vers la fin de l'après-midi.
Ozoard et Orzeilla les guidèrent alors dans un dédale de galeries et de salles montantes, plus petites et moins éclairées, peuplées d'une myriade de concrétions sculptées, représentant des éolis ou des éolines radieux et émouvants, qui, pour la plupart, les avaient quittés depuis longtemps; certaines étaient en voie d'être recouvertes par d'autres plus récentes, et ne se laissaient plus apercevoir que par des lucarnes, sereins visages d'êtres totalement réalisés, se préparant lentement à devenir d'étranges et poignants fossiles, témoins de milliers d'évolutions achevées jusqu'à la perfection...
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Dans les parties hautes d'Irizdar, les mousses-lumière ne couvraient plus les murs entiers, mais seulement des plaques qui, avec le temps, devenaient d'étranges globes et autres boursouflures arrondies et rebondies. Le reste des murs était couvert de concrétions, ou bien montrait des strates par milliers au fur et à mesure que l'on montait; la même formidable et pathétique sensation de la vie des roches leur revint à cette vision: remontant ainsi les galeries ils suivaient le temps, un temps incommensurable, habité d'une quantité infinie d'éolis et d'éolines aujourd'hui partis au-delà de tout ce qu'ils pouvaient concevoir de la Création.
Enfin ils débouchèrent dans un de ces vastes porches des hauts de la falaise d'Irizdar, tout empli d'arbres. Ils ne purent admirer la splendeur de cette étrange végétation qui semblait suspendue en l'air, car le jour déclinait en un flamboiement d'ors et de roses, comme s'ils n'étaient pas vraiment sortis des grottes.
Il y avait là un étrange village, tout d'argile ocre rouge vernissée, suspendu à une hauteur vertigineuse par tout un réseau de cordes sur lesquelles grimpaient voluptueusement de délirants volubilis. On n'avait pris aucune précaution contre la pluie qui n'y entrait jamais. Les fleurs-lumière venaient de s'allumer pour éclairer le plus charmant spectacle: imaginez des sortes de kremlins mous et dansants, encastrés les uns dans les autres, tout couverts d'entrelacs psychédéliques, incrustés de cristaux dorés ou roses, de paillettes de mica luisantes... On pouvait se réunir sur des plateaux ronds, en une sorte d'osier, de différentes nuances disposées en cercles concentriques, orangés, paille, ou vieux rose. C'était vraiment la cité des djinns des Milles et unes Nuits. Assis en cercle sur un de ces tapis suspendus, des éolis et des éolines chantaient, accompagnés d'une simple flûte de bambou, comme toujours de taille démesurée pour les petits éolis.
Les fleurs-lumière ici pendaient après les arbres, comme des lampadaires; elles brillaient du même genre de couleurs que les grottes, roses et oranges, sur le fond de ciel bleu nuit derrière eux, tout scintillant d'étoiles auxquelles répondaient, loin au dessous, une myriade de lumières des villages des vallons d'Irizdar. De l'intérieur de la grotte filtrait une palpitante fluorescence mauve... Même pour un éoli ce spectacle était merveilleux, il eut été inimaginable pour un Terrien.
Ils se posèrent sur le plateau des musiciens, dans un silence feutré pour ne pas troubler leur douce et silencieuse communion. Mais ces derniers s'arrêtèrent d'eux-mêmes, pour sourire en bienvenue aux nouveaux venus, une étoile d'or dans le regard. C'étaient sans doute des élèves de l'école, habillés à la mode d'Irizdar, d'une étoffe un peu rugueuse, un pli horizontal au cou, et l'insigne joliment brodé. Seuls les permanents en avaient un en or, métal tout de même rare même sur Aéoliah.
Ozoard et Orzeilla eurent une courte discussion à voix basse. Leur fonction dans l'école d'Irizdar n'était ni d'enseigner, ni d'administrer; cette fonction n'existe dans aucune école terrienne: Elle consistait à inopinément faire de grands discours enflammés dans les amphis, à apparaître à chacun de temps à autres pour parler de trucs mystérieux ou de planètes pas possibles, à être introuvable quand une question brûlait les lèvres, à rapporter les inévitables potins, amener des graines de fruits inconnus, organiser des farces, à tout savoir sur Irizdar mais ne pas avoir le droit de tout dire, bref à piquer les curiosités, énergétiser les élèves, entretenir la flamme de la vocation. Et ils s'y prenaient bien, les nouveaux éolis en savaient quelque chose! En bonne pédagogie, c'était là le rôle le plus important et il était impossible de faire le cancre à Irizdar. C'est des subtils, les Jardiniers des âmes.
De toute façon tous les élèves venaient quand ils voulaient, quand ils avaient quelque chose à apprendre, et ils repartaient strictement quand ils le voulaient. Si certains s'acharnaient à tout découvrir rapidement, d'autres y mettaient des siècles. D'autres encore n'y venaient que pour un cours particulier, pour une matière choisie ou un séminaire, voire même simplement pour nourrir leur âme de cette ambiance raffinée. Il n'y avait ni classes, ni groupes, ni emploi du temps prédéfini, mais un vaste libre-service de cours les plus divers, sauf pour l'école des Jardiniers des âmes mais c'est là une autre histoire. Les élèves, entièrement responsables, organisaient eux-mêmes leur parcours, chacun selon sa méthode, et il y en avait pour tous les styles: des amphithéâtres pour les grandes communions collectives avec le Savoir, des petites salles pour cours personnels ou équipes, de vastes bibliothèques en libre-service et des recoins ensoleillés dans les hauts, où chacun pouvait venir siroter tranquillement son rouleau. Les professeurs de Sagesse étaient vite de bons amis; leur seule autorité était de veiller à ce que les connaissances des élèves soient suffisamment complètes et équilibrées dans la matière qu'ils avaient choisie. Pour cela chacun pouvait les consulter et au besoin se faire guider dans le complexe dédale des enseignements riches et variés d'Irizdar.
De toute façon cela ne valait que pour l'enseignement théorique. En fait la pratique de l'évolution de l'esprit prend bien plus de temps, et demande un suivi plus personnel par les Jardiniers des âmes. Mais cela n'est pas visible dans l'école. Chacun étudie un peu, repart, travaille, vit sa vie, puis, quand il se heurte à une difficulté, ou veut aller plus loin, il fait un petit séjour à Irizdar, et reprend ensuite sa vie quotidienne avec de nouveaux exercices.
Irizdar n'est qu'un point focal d'une activité qui concerne en fait tous les éolis, et tous y viennent un jour ou l'autre, surtout quand ils entrent dans la seconde partie de leur vie.
Ozoard présenta les jeunes éolis. Les musiciens leur firent le compliment: C'est qu'il n'est pas si courant de voir de si jeunes éolis à Irizdar. Orzeilla guida nos amis vers une autre place suspendue, sous la première, couverte de feuilles, avec un gros tas d'appétissantes prunes oblongues à demi sèches, des sortes de glands comestibles, et d'autres fruits tous plus parfumés les uns que les autres. Les éolis sont loin d'être gourmands, mais ils prennent un sain et pur plaisir à la satisfaction des besoins de leur corps. Or ils n'avaient pas mangé de la journée et beaucoup volé. Ils avaient donc grand besoin de se gaver de délicieux jus sucré, ce qu'ils firent avec une délectation joyeuse et appliquée.
Les joueurs de pipeau avaient repris leurs chants, de plus en plus doux au fur et à mesure que le soir s'avançait. Nos amis s'assirent aussi; aucune parole ne fut échangée. Pour quoi dire? Il suffisait de goûter ensemble à cette ambiance paisible, poétique et si chaude...
Les entrelacs fous qui couraient sur les murs semblaient animés, par quelque astuce d'optique, et ils dansaient inlassablement autour des maisons rondes, sautant de fenêtre en fenêtre...
Nos amis finirent par avoir sommeil. Ozoard leur dit de prendre les maisons qu'ils voudraient, sauf la sienne: il y en avait beaucoup de libres. Les flûtistes eurent un dernier sourire...
L'intérieur des maisons était d'un agréable pastel vert frais, contrastant étrangement avec l'orange ocre extérieur. On se serait cru dans de petites mosquées. Dans ces mignonnes maisons d'hôte attendaient des lits simples. On n'en changeait pas forcément les draps pour chaque nouveau visiteur: vu l'absence de maladies, la propreté et le parfum naturels du corps éoli, l'hygiène n'a pas besoin d'être aussi stricte que chez nous. Et puis c'est fascinant de s'endormir ainsi dans le parfum d'éolis ou d'éolines inconnus, au son d'une suave musique de flûte... Plus tard dans la nuit un des couples de musiciens, voulant se coucher, trouva Nellio endormi dans son lit. Tampis, ils allèrent dans un autre. Ainsi les éolis, sur leur planète accueillante, voyagent léger: pourquoi tout emporter alors que tout ce dont on peut avoir besoin se trouve toujours sur place?
Le lendemain ils se levèrent alors que l'aube resplendissait déjà. Le porche naturel donnant vers le Sud-est, on pouvait admirer le lever du Soleil au-dessus d'un lointain massif de montagnes habituellement bleues, mais d'un violet profond à cette heure. Le village d'Ozoard était relativement silencieux: il n'y habitait qu'une seule tribu d'oiseaux et quelques autres nids de couples solitaires, d'où des chants moins fournis qu'au village, mais particulièrement mélodieux... Un bruissement féerique de myriades d'oiseaux de la forêt montait jusqu'ici, fond sonore discret mais si beau... Certains nids étaient en argile, accrochés au plafond, et les éolis les avaient décorés eux aussi de ces étranges entrelacs qui couvraient également une partie des parois. D'autres maisons étaient taillées dans la roche, dont celle d'Ozoard et Orzeilla, au vaste portail entouré d'extravagantes sculptures rougeâtres, où l'on accédait par une longue passerelle en cordes. Sans doute recelait-elle quelques salles et galeries secrètes... En tout cas personne d'autre que ses habitants n'y avait jamais pénétré, et il était fort difficile de dire si les étranges rumeurs qui courraient sur cette habitation étaient fondées ou non. Chacun savait à Irizdar qu'Ozoard était tout à fait capable, par exemple, d'entrer et de ressortir dix fois par jour d'une galerie en cul de sac, simplement pour donner à penser qu'il y avait là quelque mystère excitant. Mais on arrivait vite à comprendre que Ozoard et Orzeilla étaient, sous leurs apparences baroques, des êtres d'un haut niveau d'évolution, des anciens d'Aéoliah, détenteurs d'authentiques secrets initiatiques et de quelques pouvoirs très particuliers, bien qu'ils soient par contre d'une discrétion exemplaire sur ces sujets.
En dessous du village suspendu, plus bas sur les roches, un immense nid tapissé de duvet attendait ses occupants, absents pour le moment: les deux belles oies blanches d'Ozoard et Orzeilla, qui répondent aux noms d'Uderline et Zerneline. La paroi extérieure des falaises apparaissait, vue de près, percée de minuscules fenêtres éolines, de dix à vingt centimètres de diamètre, éclairant un fantastique réseau de salles et de couloirs taillés dans le calcaire au prix d'un immémorial labeur.
Pour se laver, point de rosée. Ils s'enfoncèrent dans le porche, débouché d'une vaste galerie pénétrant plus avant dans la montagne jusqu'à ce que les mousses-lumière prennent le relais de la lueur du Soleil. Toutes ces parois en étaient couvertes de constructions diverses, de niches et de plates-formes, résultat de millénaires de travail. Pour se laver, ils trouvèrent, dans une petite salle en dièdre aux parois orange et blanches, une goulotte suintant d'une fissure dans un petit gour blanc comme neige; on pouvait y puiser à l'aide d'une grande louche pour alimenter une vingtaine de petits bassins de calcite... Mais oui. Une bonde en liège permettait même de les vider. C'était un lieu agréable, et même joli car l'eau était pétrifiante et formait des fleurs de cristaux étincelants. A cette heure il était très fréquenté, en une joyeuse animation. Ozoard savait que ses visiteurs devaient continuer à vivre selon leurs habitudes, même pour un bref séjour, et devaient donc pouvoir se laver quand ils voulaient, avec de l'eau fraîche, ce qui leur fait tant de bien. Ici ils le faisaient tous ensemble: les éolis et les éolines n'ont ni fausses pudeurs ni complexes.
Après le délicieux et vivifiant bain du matin, l'estomac réclamait son tour de soins. Ozoard et Orzeilla avaient disparu, mais nos amis connaissaient maintenant le chemin. Un gros oiseau qu'ils ne connaissaient pas déposa sur la terrasse aux fruits une sorte de melon et s'en retourna aussitôt. Ah ils se la coulaient douce, à Irizdar, si haut au-dessus des jardins. Enfin, on aurait pu le croire, car en réalité élèves et professeurs descendaient souvent ensemble dans les frais vallons au bas des grottes pour y cultiver eux aussi. Un éoli ne touchant jamais la terre, c'était impensable. Ozoard descendait moins souvent, car son rôle très particulier le sollicitait en permanence. Mais il cultivait dans le porche même, en dessous du village suspendu, à côté du nid de ses oies blanches, une sorte d'étrange fleur inconnue au parfum unique. Personne n'avait jamais pu lui faire dire où il l'avait dénichée, ni même son nom, ce qui obligeait à dire «la fleur d'Ozoard». C'est qu'on le sentait bien capable d'avoir provoqué lui-même une mutation, créant ainsi son espèce, à exemplaire unique bien entendu.
Ozoard reparut, seul, un peu après manger. Ozoard et Orzeilla donnaient toujours l'impression d'avoir des tas de rendez-vous, mais ils étaient toujours parfaitement détendus et jamais pressés. Ozoard emmena les jeunes éolis dans une vaste visite guidée de l'école et de ses annexes. Anthelme ne redemanda jamais plus où étaient stockés les rouleaux! Il y en avait des centaines de mille, soigneusement répertoriés et classés dans de gigantesques galeries: libre-service pour modèles courants, épaisses archives poussiéreuses à souhait, rouleaux rares ou précieux à dérouler sur place... Un astucieux système d'anneaux colorés sur leur housse permet de lire leur numéro et d'autres informations sans avoir à les remuer. Les rouleaux ne se rangeaient pas perpendiculairement au mur, mais en épi, ainsi les précieux anneaux étaient toujours visibles, et on pouvait plus facilement les sortir dans les étroites travées. Il y en avait de petit ou de grand diamètre, selon leur contenu, mais tous avaient la même longueur pour passer sur tous les supports. Cette norme, établie par les tout premiers éolis, était valable sur toute Aéoliah, valant environ 12.7 cm, soit la taille moyenne d'un éoli, sans le chapeau.
Parfois un rouleau manquait, et dans son alvéole capitonnée était glissé un pétale de fleur. Anthelme, curieux, en déroula un, pendant qu'Ozoard lui souriait en coin: tout simplement l'éoline qui avait emprunté le rouleau, avait écrit dessus son nom et l'endroit où elle l'avait emmené, pour que l'on puisse aisément le retrouver.
Ils entrèrent dans une salle circulaire aux murs tapissés de diagrammes et d'écritures, avec, pendant au plafond, un dôme de mousse-lumière, tellement ventru qu'il allait bientôt toucher par terre. Une cinquantaine d'éolis, et d'autres entrant ou sortant en permanence, étaient absorbés dans la lecture de tous ces signes. C'était simplement les listes des rouleaux; Ils étaient rangés selon un système de référence unique, mais plusieurs listes ordonnées de différentes manières permettaient à chacun de s'y retrouver selon sa propre méthode pour organiser son travail. Il y avait même, plus bas dans les grottes, une sorte d'urne pour tirer des numéros de rouleaux au hasard... Tout à fait sérieusement, car les éolis le savent parfaitement, le hasard fait toujours merveilleusement bien les choses! Car quand on est en Harmonie avec la Source de Vie Universelle, elle vous comble de ses grâces... Et les élèves qui utilisaient l'urne faisaient souvent grâce à elle de merveilleuses découvertes. Le principe de ce tirage au sort était fort simple, à base de billes et de plateau tournant, mais il y avait un petit truc, pas du tout «magique» mais qui facilitait beaucoup l'expression du bon hasard au détriment du hasard statistique. Mais Ozoard, Adénankar et toute leur équipe se garderont bien de nous confier ce petit secret, tant que chez nous se trouveront des gens susceptibles de mal l'utiliser...
Anthelme, lui, savait ce qu'il voulait. Pas besoin de hasard... Plus tard, peut-être?
Cette idée de confier la direction de notre évolution au hasard peut sembler étrange et peu pratique, fruit de l'imagination gratuite d'un romancier. Pourtant je recommande au lecteur qui veut réellement SAVOIR de tenter l'expérience suivante: Il faut être dans un état d'attente et de recherche sincère de la vérité spirituelle, et d'ouverture sincère par rapport à ce qu'elle pourrait nous apporter qui bouleverserait nos vies. Il faut également le faire pour du vrai, pas simplement dans le but d'assister à un phénomène, ou pour tenter de prendre l'auteur de ces lignes en défaut! Sans non plus s'attendre à de fantastiques révélations. Une fois ces conditions réalisées, rendez-vous dans une librairie ésotérique sérieuse (Celles qui parlent des grandes traditions spirituelles, pas celles qui parlent de faux mystères, de soi-disant trésors ou de pseudo-voyantes. On en trouve aujourd'hui dans toutes les grandes villes) et choisissez un livre au hasard, sans regarder les titres ni les couvertures; ouvrez ensuite ce livre, toujours au hasard, et posez le doigt quelque part sur la page. Lisez alors la phrase que votre doigt a désignée. Vous pourrez alors vous apercevoir que la magie n'est pas un vain mot, et que le hasard n'est pas toujours le hasard...
Nous les Terriens habitués à former des multitudes anonymes et inexpressives, serions bien surpris de n'entendre nulle part à Irizdar de brouhaha. Même dans la salle aux listes régnait un silence de chapelle, à peine troublé par les chuchotements d'un groupe, de temps à autres. Dans les couloirs circulait tout un monde affairé, portant des rouleaux, de grands pétales ou des chemises, arborant l'éternel sourire des éolis, et toute leur charmante attention avec. Jamais chez les éolis de cette fausse politesse qui vous fait dire à longueur de journée des «merci» ou des «excusez-moi» à des inconnus à qui l'on ne pense même pas. Chez les éolis, dans les couloirs d'Irizdar, vous croisez une éoline splendide, ou un éoli, trimballant une grande feuille violette, et elle/il vous plante son regard le plus troublant dans les yeux, et elle/il s'arrête juste devant vous, avec son parfum enivrant, et elle/il se retourne quand vous passez. Elle/il a simplement trouvé votre aura belle, et a eu un pur bonheur à la regarder, à l'apprécier. Que faire de mieux que d'en être heureux vous aussi? Si l'éoli(ne) inconnu(e) avait été vraiment amoureux(se), elle/il n'aurait pas du tout agi ainsi, au contraire elle/il aurait été très intimidé(e): L'amour est un Mystère!
Les éolis, dans ces rencontres impromptues, éprouvent plutôt un sentiment auquel notre évolution Terrienne encore inachevée ne nous permet d'accéder qu'après un assez long mûrissement. Chez nous, la rencontre d'une belle ou gentille personne ouvre trop souvent encore la porte à la drague, à la séduction, au désir de possession, ou à d'autres expériences décevantes. Un sourire, un simple regard même, peuvent être interprétés comme une proposition ou une acquiestation vers ces attitudes, et c'est bien triste car les gestes naturels et si bons de la Bienveillance s'en trouvent chargés d'ambiguïté, au point que la plupart des gens préfèrent les éviter, voire même s'en défendent comme d'une agression. Les éolis, eux, maîtrisent très bien cela, en se jouant. Comment? Pas par quelque extraordinaire talent; simplement ils ne désirent pas pour eux. L'histoire classique du faux ego égoïste: l'éoli donne spontanément là où nous avons encore trop souvent le réflexe archaïque de prendre pour nous, de ne penser qu'à notre propre plaisir. Entre éolis, entre personnes dégagées de tels conditionnements, on est pleinement libre de goûter le pur plaisir d'admirer une belle créature, une belle âme, et d'être heureux pour elle, gratuitement, sans craindre d'être mal perçu; on peut également se laisser admirer soi-même sans aucun risque, et en être très vivement heureux! Les éolis peuvent librement manifester ce plaisir, le partager, le recevoir, seuls ou en groupe. Les éolis sont entre eux comme nous entre enfants qui se font des câlins, c'est tout naturel et c'est si bon. Quand des éolis inconnus se rencontrent ou que des amis se retrouvent, ils font le geste de fraternisation, bras en ovale, ou ils s'embrassent; un éoli, ou une éoline aussi bien, qui admire vos cheveux se mettra à les caresser... Pour les éolis, qui sont si fidèles en amour, ou pour nous Terriens quand nous vivons sérieusement en couple, les rencontres imprévues ne mèneront pas à l'amour corporel, mais elles portent la promesse d'amitiés toutes aussi belles... Et pour ceux d'entre nous Terriens dont le coeur est vacant, un sourire, un regard aux douces énergies, sont la porte ouverte à un nouveau bonheur, coeur, corps et âmes unis... Et c'est merveilleux. Quelle stupidité que d'avoir terni les plus beaux moments de notre vie avec ces histoires malpropres de possession, de pouvoir ou de drague.
De toute façon ils sont tous beaux, les éolis.
De cette beauté du corps qui exprime si ingénument la beauté de leur âme.
Quand, trop souvent, chez nous la beauté du corps est un leurre qui nous laisse sans défiance devant les difformités de l'âme ou de la personnalité.
Et puis, savez-vous, la tendresse leur est indispensable. Sans elle, ils mourraient. Et nous-mêmes Terriens vieillissons prématurément. Alors hein...
Sans aller forcément jusqu'à ces démonstrations extrêmes, tout de même rares, quand un éoli ou une éoline en croise un autre dans un couloir d'Irizdar, il sait que c'est aussi une éoline ou un éoli en train de marcher gaiement dans un exaltant couloir d'Irizdar, quelle aventure, cela mérite bien au moins un clin d'oeil! Il n'y a rien de caché ou de secret, rien de ce que nous appelons à tort «personnel» ou «nos affaires». Ils sont complices, ensemble, tous les deux dans la même action, le même jeu, de commettre la même folie de vivre, et ça les fait sourire! Et même se marrer! Evidement l'autre a sa vie, ses amis, ses projets, inconnus mais sûrement passionnants. Quelle chance si on se retrouve dans la même équipe de jardin!
Jamais non plus de nonchalance: pour les éolis, même nos cadres dynamiques auraient l'air de roupiller. Ils sont contents, les éolis, enthousiastes, ils arpentent joyeusement les couloirs, à grandes enjambées! Oh, que ce rouleau est appétissant! Oh, vite le lire!
Dans la langue éoline, il n'y a pas de mots différents pour le jeu et le travail, pas plus que d'opposition artificielle entre le travail manuel ou le travail intellectuel, pas davantage qu'on ne sépare l'activité de subsistance de la création artistique. Tout cela n'est que de l'«activité». Mais il y a des centaines d'activités! Et beaucoup de mots pour en parler...
Chez les éolis il n'y a pas non plus de différence entre «s'exprimer personnellement» ou «travailler pour la communauté», ni entre faire une chose de notre propre initiative, ou une qui nous a été demandée. On prend aussi bien son plaisir à aider la collectivité, qu'à suivre nos penchants personnels.
Ça en simplifie, des choses, je vous le garantis.
Ozoard pilotait les nouveaux éolis dans le dédale de galeries et de grottes, tantôt éclairées par des mousses roses, tantôt par des rais de jour bleuté tombant d'un immense plafond, tantôt par les vitraux de feuillages verts tendre d'une fenêtre dans le rocher. La luminosité était faible mais assez égale; il le fallait pour éviter d'avoir sans arrêt à s'accoutumer en se déplaçant. Seules les couleurs variaient, en d'agréables contrastes. Les vraies fenêtres étaient occupées surtout par des salles de lecture, nécessitant la pleine lumière. Les couloirs passaient alors derrière, ne recevant qu'un peu de jour. Par endroits également, par quelque jeux de galeries, le son émouvant de la grande salle de l'orgue leur parvenait, a moins qu'il n'en existât plusieurs autres plus petites, dédiées à des styles particuliers.
Ils virent un des amphithéâtres, vide car on ne les utilisait pas tout le temps. C'était une salle, plus bas dans les grottes, abondamment couverte de mousse-lumière, au sol plat de sable sec. Un stalagmite en forme de champignon avait été promu au rôle de chaire. La stalactite correspondante avait été déviée, pour éviter à l'orateur d'être constamment arrosé. En attendant un usage plus collectif de ce lieu, des petits groupes débattaient passionnément, de ci, de là.
Souvent dans les galeries étaient sculptées ou rapportées en argile des loggias, des balcons arrondis, des maisons-boule éclairées de l'intérieur. C'étaient des sortes d'expositions, dans tous les domaines de la vie: maquettes de nids, de terrasses arboricoles, de machinettes éolines, des cartes, des peintures somptueuses sur tous les sujets concrets ou spirituels, des maquettes multiples représentant les différentes phases d'une construction, avec toutes les pièces exactes à l'échelle, ou grandeur nature, démontables et remontables.
On y trouvait de tout: des globes d'Aéoliah, des peintures de paysages d'autres planètes et des choses étranges que l'on y rencontre, comme des véhicules mécaniques ou des machines à calculer, et aussi des peintures que nous pourrions qualifier d'abstraites... Rien à voir bien sûr avec les gribouillages malsains que sont en réalité la plupart des tableaux ainsi nommés sur Terre. Rappelons-nous que le but (clairement exprimé) des (véritables) fondateurs de l'art abstrait Terriens était de retransmettre des vibrations, et ce sans le secours d'une représentation concrète. Il n'y a donc forcément rien à «comprendre», mais seulement à ressentir dans une (véritable) oeuvre abstraite, qui est ainsi la forme de peinture la plus pure. Imaginez une salle des grottes d'Irizdar, où l'on accède par en dessous grâce à un puits. Le plafond est en forme de dôme translucide, éclairé de l'extérieur pour paraître luminescent comme un ciel, et entièrement peint de différentes harmonies de couleurs, avec des motifs, volutes, larges dégradés, taches, arabesques, réseaux géométriques... Bien sûr cela ne représente rien de concret, mais évoque par contre tout à fait ce que sur Terre nous appelons des vibrations, de diverses natures. Ces vibrations émanent des êtres et des choses selon l'humeur, l'état d'âme, l'heure, le lieu... Les éolis ont pour les désigner tout un vocabulaire précis et objectif, basé sur les vibrations des noms, association de sons qui, tout comme les couleurs, ont aussi chacun une vibration. Quand cela était possible, les noms et les sons correspondants étaient inscrits sur les murs de chaque salle, ou encore elles étaient parfumées de diverses essences de fleurs. Ces peintures étaient donc bien des oeuvres fort utiles (et souvent fort belles) exprimant des choses abstraites, dépourvues d'apparence concrète, mais existant de leur côté dans les domaines de l'esprit et des sentiments.
C'était tellement énorme à tout visiter, qu'ils préférèrent ne pas s'y lancer... L'école d'Irizdar avait un côté véritablement encyclopédique. Bien sûr les sujets indispensables à la vie des éolis y étaient abondamment et précisément enseignés, panorama des techniques, spiritualité, agriculture, écologie. Mais des matières «inutiles» comme les mathématiques, la logique, la musique ou la calembourdologie y étaient exposées avec le même sérieux, ainsi que le fonctionnement des corps concrets ou subtils des éolis, les interminables listes de plantes et d'animaux, les centaines de planètes amies aux civilisations parfois si déroutantes, l'évolution de l'univers, la vie des roches, et d'autres choses encore, incompréhensibles à nous Terriens. C'est que les éolis, comme tous les êtres un tant soit peu éveillés, sont curieux de tout, et que consacrer du temps sans arrière pensée utilitaire, simplement pour connaître l'Univers, c'est aussi cela, la vie!
Un peu partout il y avait des salles d'eau comme celle de chez Ozoard, à la faveur d'un suintement, dans le bol d'un gros stalagmite, et les éolis appréciaient de pouvoir se laver à toute heure, ce qui n'était pas toujours si facile dans les villages.
On trouvait aussi de petites salles d'étude, souvent occupées, celles-là, en général par une équipe, avec ou sans professeur. Ces derniers ne se reconnaissaient d'ailleurs pas des élèves. Autour d'un porte-rouleaux, d'un tableau de fine calcite blanche ou d'une table, quelqu'éoli chenu expliquait, ou on essayait ensemble de comprendre un point particulier. Ailleurs au contraire on s'appliquait silencieusement à des écritures ou à des exercices.
Les étudiants un peu peintres ou calligraphes consacraient une partie de leur séjour à recopier des rouleaux, assurant ainsi la pérennité de la vaste bibliothèque d'Irizdar. Ils virent une de ces salles de peinture, isolée dans un recoin ensoleillé et tranquille, où une douzaine d'éolis s'affairaient patiemment sur de très longues tables à rouleau, passionnant et minutieux travail. Ils pouvaient même recopier fidèlement les images sans les avoir vues, grâce à un système de codage descriptif, similaire à celui des thangkas tibétaines, grâce aussi à leur perception précise et objective des vibrations.
Mais curieusement la plupart des étudiants paraissaient passer leur temps à déambuler en devisant joyeusement dans les couloirs, par petits groupes ou chargés de feuilles et d'écritoires. En fait la vie à Irizdar était une sorte de fête, de happening permanent. La plupart des étudiants n'y venaient que pour quelques jours qui étaient l'occasion de revoir des amis, ou de faire connaissance. Souvent des groupes d'amis s'y donnaient des rendez-vous spirituels ou intellectuels; des compagnons de travail venaient ensemble pour se perfectionner; certains même ne faisaient qu'y suivre une compagne ou des amis étudiants sans en être eux-même.
De tout temps, sur notre Terre, escholiers et étudiants ont organisé chahuts et manifs. Ces deux mots n'avaient bien sûr aucun sens sur Aéoliah, mais, de fait ces coutumes doivent ressortir de quelque besoin profond et universel, car, de temps à autres une sorte d'effervescence imprévisible gagnait tout ou partie d'Irizdar et l'on y voyait alors grands Sages et jeunes élèves jouer comme des enfants à cache-cache derrière les stalagmites, ou faire d'énormes improvisations musicales de pure joie tous ensemble. (On aura bien sûr compris que ni les chahuts ni les farces éolines ne dérogent à la Poésie) Les éolis de la montagne, pressentant les bons moments, rappliquaient alors dans les grottes et assistaient, assis en lotus, aux pires fou-rires sans jamais se départir de leurs mines extatiques, ce qui bien entendu redoublait encore l'allégresse. Nellio et Algénio auraient aimé voir ça, mais ils n'en eurent pas l'occasion pendant un si court séjour.
Evidement pour que leur belle école ne dégénère pas en un phénoménal désordre, il fallait que les éolis aient chacun un sens particulièrement aigu de la responsabilité personnelle et de l'Entraide. Personne ne les obligeait à venir; ils le faisaient par plaisir, par passion, par désir de servir. C'était LEUR école, ou encore, cette école appartenait à la Joie, à la vie. Qui chez nous aurait idée de dire «notre administration», à propos de l'un de ces monstres froids dont trop souvent le contrôle nous échappe totalement, dont le simple citoyen n'a guère plus à attendre qu'une indifférence polie, quand il ne se fait pas tout bonnement marcher dessus par ces géants qui poursuivent aveuglément leur chemin...
Chacun a Irizdar avait donc à coeur que tout s'y passe pour le mieux. Et tout allait fort bien. Les détails d'organisation se réglaient selon leur nature par des notes, des réunions, des plans, des modes d'emploi. Les cours se déroulaient à la perfection, entre deux rigolades ou fêtes. Cette douceur de vivre n'empêchait nullement la rigueur dans le travail: Si les éolis avaient décidé de faire un cours ensemble à telle heure, le cours avait bien lieu à l'heure dite, avec tous ses participants, même sans «organisateurs». Les enseignants tant que les élèves avaient aussi très à coeur l'entretient des lieux, qui se faisait toujours à temps. L'idée d'avoir pour cela des sortes de serviteurs ou d'employés était fondamentalement étrangère à la mentalité des éolis et ils auraient eu horreur de se sentir assistés dans ces humbles détails de la vie quotidienne. Il n'y avait non plus aucune ségrégation entre élèves et enseignants; là encore une telle idée aurait paru folle aux éolis. Tout au plus les résidents étaient mieux logés, ce qui est compréhensible. De toute évidence également, entre leurs jardins, l'entretient et autres à côtés, les éolis ne passaient qu'une partie de leur temps à effectivement étudier ou enseigner. Pas rentable, diraient nos fonctionnaires. Mais qui aurait eu l'idée de passer tout son temps le nez dans des écritures, au fond d'une grotte sans soleil?
Les grottes n'étaient que le lieu propice à l'étude et à la communion avec l'Univers. Il n'y poussait évidement rien à manger. Aussi les villages des vallons d'Irizdar servaient de support à l'école. Ce n'était nullement une charge pour eux: il y habitait cent fois plus de monde que dans toute l'école. Quand les oiseaux d'Irizdar prélevaient dans les récoltes pour porter dans les hauts villages des grottes, cela ne se voyait même pas. Il aurait fallu compter pour s'en apercevoir, mais jamais l'étrange idée de compter sa récolte ne serait venue à un paysan éoli.
Et encore que l'école aurait été une lourde charge, cela aurait été quand même acceptable, puisqu'elle est utile à la vie...
Tout en leur parlant, Ozoard (qui en savait long sur les effervescences) les avait petit à petit menés dans des parties moyennes, déjà visitées la veille, mais dans une autre direction. Il régnait dans ces grottes désertes et bleutées un calme palpable et impressionnant. A un détour de galerie un panneau les invita à se poser à pied, et à continuer ainsi dans le plus grand silence. A chaque pas un chapeau posé sur un poteau fiché en terre indiquait un lieu de profonde méditation. Il y avait même un avertissement télépathique, gentil mais impérieux, à l'intention des distraits. C'était très sérieux, plus question de piper un mot.
Le coeur battant, ils débouchèrent dans une salle basse, au sol concave. Le plafond en était très bas, convexe et ventru, semblant suivre les ressauts du sol à faible hauteur, s'en rapprochant vers le fond sans former vraiment de murs: comme souvent à Irizdar, la vue se perdait dans une forêt de colonnes baignées d'indigo nocturne, alors que la salle était elle d'un violet saturé, avec une étrange senteur de violette cosmique. Le parfum des mousses se nuançait selon les couleurs...
Tout au centre, un petit dôme en forme de pouf formait une sorte d'autel, avec des motifs sur les bords. Juste à côté une silhouette assise en lotus était concentrée dans une intense méditation: elle n'eut aucune réaction à leur présence. Autour, en cercles concentriques plus ou moins garnis, des formes allongées, emmitouflées de couvertures, chapeaux sur le nez, semblaient dormir. Ozoard tourna vers eux un sourire triomphal: Ils avaient tous reconnu... la «salle d'attente». Ces éolis allongés étaient en léthargie, en voyage astral de longue durée.
Silencieusement (car il est dangereux de réveiller quelqu'un en astral) ils entrèrent, terriblement impressionnés, dans le cercle derrière Ozoard. Même le sol était couvert de mousse fluorescente, ils marchaient sur un tapis de lumière violette, et, plus encore que dans la salle de musique, ils sentirent que les murs n'existaient pas, qu'ils flottaient dans l'univers infini, sans limites. Alors qu'ils avaient des millions de tonnes de roches au-dessus de leurs têtes...
Ozoard leur montra des places. Ils s'allongèrent, et virent le plafond couvert de spirales et d'entrelacs tourbillonnant avec la lente pulsation des mousses lumineuses. Avec une telle berceuse hypnotique, et dans le puissant et exaltant égrégore qui régnait ici, ils n'eurent aucun mal à quitter leurs corps, même Nellio et Algénio. Une fois dans l'astral, ils pouvaient à nouveau communiquer entre eux sans déranger personne. Ozoard prenait dans le monde de l'esprit l'apparence d'une étoile scintillante d'éclats rouge vif et bleu électrique. Cette aura était belle malgré ce surprenant contraste. Présentement il irradiait de rapides pulsations rouges, avec des étincelles vertes et bleues. Contrairement à toute attente, il... descendit. A travers le sol, vers le bas. Les nouveaux éolis, un peu interloqués, hésitèrent d'abord à le suivre. Leur corps astral, immatériel, n'avait bien sûr aucune difficulté à traverser les roches. Seul un préjugé pouvait l'arrêter, mais les éolis en étaient bien sûr exemptés. Ce fut donc un jeu que de se glisser à travers les épaisses dalles de calcaire.
Mais ce fut aussi un choc. Une puissante et poignante émotion les saisit aussitôt, à l'évocation de ces immensités de temps figées dans les strates superposées, à la sensation du pathétique et prodigieux destin des roches, de leur vie si lente et si puissante...
Ozoard savait où il allait, vers un endroit où les strates s'incurvaient pour former une sorte de cratère, qu'elles avaient fini par recouvrir: un ancien atoll corallien, complètement enfoui dans la roche, fossilisé d'un bloc, puis emporté à des centaines de kilomètres à l'intérieur du continent et projeté à plus de quinze cent mètres d'altitude. Il était invisible de la surface, mais en astral il suffisait d'accorder sa sensibilité aux formes des strates pour le percevoir. Nos amis étaient suffoqués. C'était comme si l'intérieur de la montagne avait été une bulle préservée d'un passé fantastiquement lointain, des dizaines de millions d'années... Mais Ozoard devait avoir quelque chose de plus époustouflant encore à montrer, car son aura s'était mise à pétiller franchement. L'ancien lagon, bien sûr, fourmillait de fossiles, racines pétrifiées ou extraordinaires coquilles des étranges animaux des mers d'Aéoliah, mais de plus près encore, ils virent, imprimées dans le fin calcaire du lagon, des traces... Si émouvantes, des pieds menus d'une éoline, qui avait vécu à cette fabuleuse époque. Pathétique réminiscence...
Sidérés, qu'ils étaient, les nouveaux éolis. Ozoard pouvait toujours être sûr du résultat, quand il montrait ça. Il était un peu cabotin, Ozoard. Par télépathie, il leur montra l'avenir d'Irizdar. Certes les grottes pourraient continuer pendant des milliers d'années à recevoir l'école, mais, ils le savaient, l'érosion grignotait petit à petit les parties les plus hautes, tandis que la montagne se soulevait lentement en basculant vers les basses vallées. Déjà les plus anciennes stalactites penchaient. Petit à petit l'espace utilisable diminuerait, les émanations gazeuses de l'ancien volcan iraient en s'amenuisant, et il faudrait déménager l'école.
Ozoard les emmena à nouveau, cette fois vers la salle du gouffre, descendant aux parties inférieures, qui les avait tant intrigué. Au fond de son entonnoir, ce dernier béait toujours, avec son ouverture en forme de losange allongé, ardente comme le gueulard d'un four de fonderie. Ils s'y glissèrent, non sans une certaine émotion. Il eut été dangereux de le faire avec leurs corps physiques, et même en astral la sonnerie d'alarme retentissait dans leur conscience. Mais en astral il n'y a rien à craindre de quoi que ce soit de matériel.
Les mousses lumière n'avaient pas conquis les parties basses des grottes d'Irizdar, et on veillait à ce qu'elles ne le fassent pas, car elles y auraient épuisé les gaz nutritifs avant qu'ils n'arrivent dans les parties habitables. Les parties basses d'Irizdar contrastaient singulièrement avec les parties moyennes ou hautes. Les roches y étaient de schiste sombre, et tout était totalement obscur, dans un réseau de galeries de deux ou trois mètres de section, souvent accidentées. Des spéléologues Terriens les auraient considérées comme assez difficiles. En plus elles étaient parcourues de courants d'air assez bruyants ou de cours d'eau: les éolis auraient eu du mal à voler à l'oreille comme les chauves-souris. On ne pouvait guère aller là qu'en astral. Ce réseau drainait tous les suintements de la montagne d'Irizdar, ainsi que les ruisseaux du plateau qui venaient se perdre au pied de la falaise. Il les rassemblait dans un torrent souterrain qui roulait en tonnant le long d'un interminable tube de schiste noir, pour ressortir sept kilomètres plus loin et mille mètres plus bas... De l'autre côté de la montagne d'Irizdar, au-delà encore de la vallée, après avoir franchi le synclinal dans un immense siphon. Il fallait venir à Irizdar pour voir une chose pareille. Une autre galerie aspirait l'air depuis une lucarne au pied de la falaise, également de l'autre côté de la montagne d'Irizdar. Plus haut qu'Irizdar, vers l'Ouest, s'empilaient d'autres montagnes similaires, avec aussi des grottes vertigineuses, mais cela suffisait d'un Irizdar. Là-haut on n'y allait qu'en retraite ou en ermite. C'était le domaine des éolis de la montagne.
Ils revinrent au début du tube de schiste, qui était fréquemment interrompu de seuils, de cascades, voire de siphons. Son exploration par des spéléologues Terriens aurait été impossible. Quel contraste avec la douceur des étages supérieurs... Mais on était ici dans le domaine propre des génies des roches. Les éolis n'avaient aucune utilité à s'y rendre physiquement et n'y allaient qu'en astral. L'un des siphons du torrent souterrain était particulièrement impressionnant. Il débutait dans une grande salle circulaire, au fond en entonnoir. La rivière y arrivait par la tangente, dans une sorte de glissière mugissante. L'eau, curieusement, montait rapidement, noyant successivement les gros blocs luisants qui encombraient la salle. Puis elle baissait bien plus vite encore, n'en finissant pas de descendre dans le puits qui faisait suite à l'entonnoir, jusqu'à ce qu'il s'y forme un tourbillon aspirant l'air de la salle dans un puissant fracas. La descente se terminait par un terrible coup de bélier ébranlant les roches et projetant de l'écume jusqu'au plafond, et l'eau recommençait à monter, reproduisant le cycle, indéfiniment.
Il y aurait eu de quoi avoir peur, et quand Ozoard les entraîna plus bas encore, ils évitèrent la gueule hurlante et écumante du maelström, avec ses murailles d'eau qui semblaient rigides. Ils le contournèrent à travers les roches. En dessous le torrent débouchait dans une courte section de galerie, fermée par un second siphon, où réémergeait à gros bouillons l'air aspiré par le tourbillon. Mais Ozoard avait encore quelque chose à leur montrer. Il leur désignait une lucarne dans le plafond, d'environ quarante centimètres de diamètre, où l'air comprimé dans la caverne s'engouffrait en ronflant. Il lui fallait bien ressortir quelque part. Ils suivirent la petite galerie, qui se montra étonnamment régulière et de diamètre constant, suivant un trajet légèrement incurvé et ascendant. Parfois elle recoupait des salles obscures, mais toujours une autre lucarne aspirante indiquait que l'étrange tube continuait, toujours de même diamètre, toujours montant. Bientôt un son déjà entendu les intrigua. Le tube aboutissait... Oh merveille, dans la salle de musique, où il fournissait tout simplement l'air de l'orgue! Médusés les nouveaux éolis contemplaient ce chef-d'oeuvre d'astuce qui arrivait à capter la force brute du torrent, sans rien enlever de ses vibrations puissantes et sauvages, tout cela pour animer la délicate et sublime vie musicale de leur école!
Si le tourbillon, les galeries et les siphons étaient, eux, l'oeuvre des génies des roches et des eaux, le tube, lui, était de toute évidence, artificiel, creusé de main éoline, ce qui représentait un formidable labeur dans des conditions invraisemblables. Les éolis pouvaient bien sûr guider efficacement leur travail en astral, mais le creusement lui-même n'en était aucunement facilité. Ce n'était pas le seul travail d'Hercule à Irizdar, puisqu'il y avait aussi la longue galerie d'entrée. Or rappelez-vous le Plan pour Aéoliah exclut l'emploi de moyens techniques, (machines, explosifs...) bien que les éolis en connaissent l'existence. Pourtant seuls ces moyens semblent rendre possible de tels exploits. C'était l'unique explication plausible: des habitants de planètes amies seraient venus aider au creusement des galeries, avec leurs machines. D'ailleurs il en venait, parfois, et Ozoard confirma que si le grand porche d'entrée est à leur taille, c'est bien pour permettre à des humains la visite des grottes.
Mais Ozoard expliqua aussi qu'il y avait bien eu un «truc» pour rendre ces travaux colossaux possibles avec des moyens rudimentaires. Seulement les éolis fondateurs d'Irizdar, totalement inconnus et depuis longtemps partis, n'avaient légué ce secret que sous la forme de tables de quartzite, actuellement stockées quelque part à Irizdar. Inutile de chercher: ces galeries avaient été scellées, et entourés d'un égrégore protecteur. Le secret ne ressortirait que si un jour de tels aménagements étaient à nouveau nécessaires, à Irizdar ou dans quelque nouvelle école. Ces décisions n'étaient prises qu'en accord avec les anges gardiens d'Aéoliah et les gardiens du Plan. Le temps venu, les éolis qui vivront à cette époque briseront les sceaux et feront ce qu'il y aura à faire.
La dernière merveille qu'ils virent en visitant les fonds d'Irizdar en astral fut une sorte de filon, d'intrusion volcanique, dans les tréfonds de la montagne, qui était suivi par certaines galeries. De là sourdait, depuis des temps immémoriaux, le précieux gaz qui donnait vie et lumière aux grottes, sans lequel il eut été bien moins intéressant d'y faire une école. D'où venait le gaz lui-même? De plus bas, plus profond, sous la montagne du Soir, de l'ancienne chambre à magma de ce puissant massif volcanique. Mais il ne fallait pas aller par là. Il y avait là, en ce lieu magique, un étrange pacte entre les puissantes forces vitales des tréfonds de la planète et celles qui aspirent le plus à l'Infini, et dont témoignait la lueur rouge magique à son sommet. Plus tard, dans la seconde partie de leur vie, les jeunes éolis sauraient...
(Il serait bien sûr complètement erroné de voir dans les forces souterraines d'Aéoliah des forces maléfiques. Ce sont des forces très puissantes, qui pour cette raison peuvent être dangereuses si on s'en approche sans précaution, mais elles sont tout autant dévouée à la vie que les forces poétiques de la surface ou que les forces spirituelles du Cosmos)
Quand nos amis revinrent à la vie physique, dans la salle violette, ils étaient courbaturés mentalement, comme si le voyage dans le monde des roches les avait éprouvés. Ozoard avait disparu. Le méditant près de l'autel avait été relevé par un autre, sans qu'ils s'en aperçoivent. Les autres formes allongées étaient elles restées d'une immobilité qui nous aurait paru inquiétante, et qui de fait impressionna les jeunes éolis. Il y en avaient même avec un peu de mousse lumière dessus! Anthelme faillit se mettre à parler à haute voix, mais l'avertissement mental fusa aussitôt dans son esprit: Gare aux distraits!
Ils sortirent de la salle violette, aussi silencieusement qu'ils y étaient entrés, prenant en sens inverse la galerie qui y menait. Mais ils durent bientôt reconnaître qu'ils étaient perdus. On ne pouvait s'aventurer dans les grottes d'Irizdar sans guide! Ils cherchèrent un moment, mais il n'y avait personne ici et toutes les galeries se ressemblaient. Ce fut Algénio qui les tira d'embarras. Une ruse de Terrien, pardi. Il suffisait de suivre le courant d'air, imperceptible mais qui se signalait par la forme des massifs de mousse dans les passages étroits. Il conduisait forcément vers une sortie.
Ils rejoignirent bientôt des régions plus habitées et les galeries montantes qui conduisent vers les hauts, où il ne fut pas difficile de demander le village d'Ozoard. Il y arrivèrent à nouveau à la tombée de la nuit, ce qui fait que le lendemain ils furent heureux de retrouver le Soleil qu'ils n'avaient pas vu de ces deux journées. Irizdar, ils y reviendraient un jour, ils en appréciaient la Beauté et les trésors de Sagesse, mais en attendant rien ne valait le grand air, les fleurs et la nature!
Uderline et Zerneline, les deux oies d'Ozoard et Orzeilla les attendaient. L'une prendrait trois éolis, et l'autre deux. Contrairement aux colombes, qui étaient petites et devaient se relayer pour porter un éoli sur ce trajet, les oies, habituées aux longs vols intercontinentaux, pouvaient porter trois éolis sans aucun problème. Nellio embarqua donc avec Elnadjine et Liouna. Il était temps qu'il rentre: loin de son transmutateur, il commençait à devenir taciturne.
Les oies allaient beaucoup plus vite et sans contourner la grande mesa de grès jaune: Elles passèrent par dessus. Au ras des arbres, ils débouchèrent brusquement sur l'immense vide où la cascade s'élançait avec une lenteur majestueuse. Nos éolis se cramponnèrent aux plumes, de tous leurs doigts et de tous leurs orteils.
Ils retrouvèrent leur cher village et leurs amis, avec l'impression de les avoir quitté quinze jours plus tôt. Beaucoup dans le village n'étaient jamais allés à Irizdar, aussi ils en auraient des choses à raconter!
Mais ils entrevirent aussi avec compassion Nellio s'en aller directement à sa pyramide, où il valait mieux le laisser seul. Sans doute la discrète Milarêva l'y attendait.
CHAPITRE 11
SECOURISTES DES AMES 2
(sommaire)
Le village ne put rien faire de plus pour Aurora. Il fallut se contenter de continuer de vivre ainsi. Il ne fut pas possible d'avoir la moindre idée ni de ce qu'elle était devenue, ni de ce qu'elle éprouvait. Adénankar avait seulement appris que son corps était sur Uhluhlorah, tandis que son âme errait sur la Terre, mais ce fut tout. Les éolis n'eurent aucun contact, aucune information, ni par Adénankar, qui n'en savait d'ailleurs pas plus lui-même, ni par les Gardiens Cosmiques, qui ne réapparurent pas. Nellio avait reçu consigne d'entretenir l'aire d'atterrissage, devant sa pyramide, au cas où, mais ce «cas où» risquait de ne pas se présenter avant longtemps. Sa pyramide devait sans doute contenir une sorte de caméra de surveillance, qui permettait aux Gardiens Cosmiques de savoir ce qui s'y passait sans le troubler par des apparitions répétées.
Nellio lui-même vivait dans une conscience rétrécie, dormant beaucoup, rêvant peu: le transmutateur de sa pyramide lui distillait une sorte d'anesthésie partielle, le laissant conscient, mais sans pensées vaines pour son amour perdu. Il travaillait peu ou bien se lançait soudain à corps perdu dans une activité. Il se perfectionna beaucoup chez le peintre Alambo et se mit à créer d'émouvants visages. Il y concentrait en sorte toute son énergie vitale. Les éolis et particulièrement les éolines du village multipliaient les attentions à son égard; on prévenait discrètement les visiteurs de son état, bien qu'en général ils en étaient intuitivement avertis en le voyant. Mais à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles: l'intuition des visiteurs pouvait être prise au dépourvu par cette situation anormale et il fallait éviter à Nellio toute question ou remarque qui pouvait relancer sa pensée vers Aurora.
En vérité, tout le village, s'il était rapidement redevenu joyeux et gai comme tous les autres villages éolis, tout le village ressentait une profonde compassion pour Nellio, et ils n'en auraient jamais trop fait pour lui, à défaut de pouvoir quelque chose pour Aurora. Mis à part cela rien ne le distinguait des autres villages.
La filature d'Aurora continua: il ne manquait pas d'éolines capables de tenir un peigne de tissage.
Le potiron neuf d'Aurora et Nellio était resté vide; ce dernier le donna à Algénio et Liouna. L'amitié des nouveaux éolis, Aurora disparue, se resserra davantage autour de Nellio, qui en avait grand besoin. Algénio commença ainsi à rembourser une infime partie de sa dette. Le mot «dette» n'existe bien sûr pas dans la langue éoline, et personne n'avait rien demandé à Algénio: l'acte d'Amour dont il avait bénéficié était essentiellement gratuit. Sinon ce n'aurait pas été un acte d'Amour. Mais, pour lui c'est ainsi, il se sentit dans l'obligation de rendre le Bien qu'il avait reçu. Le meilleur de ce qu'il avait appris sur la Terre, peut-être?
Le plus désagréable pour les éolis dans l'affaire d'Aurora, c'était d'être condamnés à l'impuissance, eux si vifs, si actifs. Mais si même les Gardiens Cosmiques ne pouvaient rien...
Quelques années s'écoulèrent, où la situation de Nellio devint moins critique, où les regrets stériles se dissipèrent. Les éolis sont si foncièrement positifs. Ils se rappelaient, mais sans que cela n'ait plus de prise sur leur bonne humeur ni sur leur entrain. Adénankar reçut à cette époque un bref message télépathique des Gardiens Cosmiques: ils prendraient les mesures nécessaires pour que la situation d'Aurora ne dure pas trop longtemps. Mais que signifiait «trop longtemps» pour un Gardien Cosmique?
Le secourisme des âmes continua, malgré quelques hésitations ou défections. La seconde sortie fut infiniment moins dramatique que la première, quoique bien plus longue: on leur confia le guidage d'un vieillard, pour qu'il traverse la mort en toute sérénité. Cela demanda plusieurs jours terriens, pendant lesquels ils lui parlèrent à plusieurs reprises. La première séance fut assez épique: le gars se défendit, pensant avoir affaire à des démons. Heureusement, sa religion fanatique, si elle avait réussi à cautériser son intelligence, n'avait pu venir à bout de sa Sensibilité: il comprit rapidement que ses invisibles visiteurs étaient de braves gens venus pour l'aider en ce grave moment. Certes il pensait déjà que la mort n'était pas le néant, et qu'elle conduisait à une autre vie, mais il n'en était pas moins paniqué face à cet inquiétant mystère. Il le pensait dans sa tête, mais ne le vivait pas en son esprit. Il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait réellement, et la peur l'habitait. Les éolis, par de prudentes mais nécessaires révélations, l'aidèrent à retrouver la Paix, pour que le passage se fasse dans les conditions les plus profitables pour lui. Il y avait aussi une histoire d'héritage usurpé. Ça, les anges gardiens du mourant, qui avaient confié cette mission aux éolis, leur avaient vivement conseillé de ne pas s'en mêler, sans toutefois le leur interdire. Mais ces sacrés éolis traduisaient en situation terrestre leur passion de l'Harmonie en une non moins effrénée passion pour la Justice. Ils trouvèrent le moyen de soutenir la main défaillante du vieillard pour qu'il rétablisse la vérité. L'héritier abusif, impuissant, eut beau hurler sa rage, il ne trouva en face de lui qu'un sourire serein illuminant le visage du mort!
Les anges gardiens de cet homme le reprirent en main dans sa nouvelle existence, la mission des éolis remplie. Ils les félicitèrent chaleureusement pour le Bien qu'ils lui avaient fait: ainsi, sans terreur à dissiper, il pourrait progresser et renaître rapidement, ce dont il avait fort besoin. Ils félicitèrent également les éolis pour leur habileté et pour leur cohésion, mais ne firent point de commentaires sur l'héritage!
Les éolis, libres, projetèrent d'aller un peu visiter la Terre, mais ils réalisèrent soudain que plus de dix jours s'étaient écoulés depuis leur départ d'Aéoliah: Pourquoi les guetteurs ne les avaient-ils pas rappelés, comme convenu, avant l'aube? Dans quel état étaient leurs corps abandonnés depuis si longtemps? Etaient-ils seulement encore vivants? Etaient-ils à leur tour victime d'un affreux accident comme celui d'Aurora? La panique s'abattit sur le groupe, sauf Liouna dont l'aura pétillait de rire! (Ça fait ça, en astral) Sommée de s'expliquer, elle leur dit, entre deux gerbes d'étincelles multicolores et fantaisistes, qu'il leur suffisait de se visualiser dans leurs corps sur Aéoliah cinq minutes après leur départ, ce qu'ils firent avec une confiance mitigée.
Les guetteurs et les méditants restés sur Aéoliah furent bien étonnés à leur tour de les voir revenir si vite! Ce fut une belle confusion, car chacune des deux parties racontait une histoire complètement incompatible avec celle de l'autre. Ils mirent un moment avant de s'y retrouver! Quel étonnement sans borne face à cette manipulation du temps, accomplie en se jouant! Mais Adénankar et Liouna, dans un coin, n'en pouvaient plus de se retenir de rire! Ils finirent par éclater devant tous les autres, et le rire devint général quand fut racontée l'histoire de l'héritier abusif. C'étaient des êtres comme celui-là qui, les éolis ne l'oubliaient pas, avaient fait tant de mal à Aurora. Ils ne firent soigneusement aucune allusion à cette dernière, mais ils se laissèrent aller à rire à gorge déployée, tant qu'ils firent lever les voisins de la place, intrigués de ce tapage inhabituel et incompatible avec la méditation.
Quand Adénankar et Liouna furent calmés, ce qui prit un moment, ils furent priés de s'expliquer sur cet escamotage de dix jours, accompli uniquement par l'action de la pensée, par des êtres tout à fait ordinaires dépourvus de pouvoirs spéciaux. Liouna, qui n'était pas encore redevenue la discrète éoline de tous les jours, se fit oratrice:
«Parmi les Lois Universelles spirituelles que vous connaissez bien, comme les lois d'Amour, d'Entraide ou d'Harmonie, qui régissent les liens entre les âmes, il y en est qui régissent l'ordre de l'univers manifesté: les lois COSMIQUES. La principale est la loi qui dit que la cause précède toujours l'effet, et qui permet à la Création d'être cohérente. Elle est valable dans tous les univers, dans tous les plans de l'astral, et pour tous les états de conscience. Elle régit l'écoulement du temps dans tous les univers temporels, et assure la cohésion des univers intemporels.
«Dans un univers physique comme celui d'Aéoliah et de la Terre, la pensée du cerveau est un processus matériel, elle se produit donc à un rythme en relation avec les processus matériels élémentaires, des neurones, de la chimie, des particules, sortes d'horloges naturelles sur lesquelles l'âme n'a que peu de prise. La conscience incarnée dans un corps physique, pensant et percevant par le cerveau, ne peut donc guère que suivre ce rythme qui lui est imposé, indépendamment du rythme des événements qu'elle observe, et de là naît cette sensation d'écoulement continu du temps matériel à un rythme immuable, de durée, qui paraît si curieuse aux nouveaux incarnés. Dans l'astral, la matière physique n'intervient plus, ni les perceptions du cerveau. Seule la vie des âmes crée des événements, des causes et des effets, qui se succèdent dans un certain ordre mais sans que l'on puisse définir de durée entre eux. La sensation de l'écoulement du temps est alors uniquement affaire d'habitude ou d'imagination. On peut comprimer le temps et regarder pousser les montagnes, ou l'étendre pour figer l'éclatement d'une bulle, le cheminement de la lumière... Exactement comme on le fait avec notre imagination. On peut même faire disparaître toute sensation de temps et voir l'espace-temps comme un tout achevé, avec tous les événements qu'il contient. Il n'y a pas dans l'astral de durée définie ni mesurable, aussi chacun peut avoir la sienne propre.
«Il arrive aussi parfois des états intermédiaires où la pensée de l'âme supplante celle du cerveau, alors que nous sommes conscients dans notre corps physique, et y produise des sensations de temps accéléré, par exemple pour nous guider hors d'un danger, ou lors de grands moments de notre vie.
«Mais la succession des causes et des effets est elle totalement irréversible. S'il n'y avait pas des âmes, avec leur libre arbitre sans cause, alors tout dans l'univers suivrait un chemin totalement défini depuis la Création, ce qui n'aurait aucune utilité, aucune vie.
«Ainsi, s'il est possible, en astral, d'accélérer ou de ralentir le temps à sa guise, on ne peut retourner en arrière que seulement en spectateur impuissant, puisque les causes de notre présent sont déjà établies. Il y aurait de graves risques sans cela, notamment des âmes pourraient rentrer dans des boucles perpétuelles où leur évolution serait à jamais bloquée, ou bien des pans d'univers seraient contredits par d'autres et disparaîtraient à jamais, avec les âmes qu'ils contiendraient. Pour la même raison, il nous est impossible de connaître l'avenir tant qu'il n'est pas encore entièrement déterminé par le présent, c'est à dire quand il dépend de choix de libre arbitre encore à faire. Comme cela, nous pouvons être avertis d'un frisson d'Aéoliah imminent et inéluctable, mais pas connaître à l'avance les dates précises des éruptions lointaines.
«Sur Aéoliah, les êtres sont proches et interagissent incessamment les uns avec les autres en une trame de causes et d'effets imbriqués et inséparables, aussi le voyage astral local est obligé de se plaquer étroitement sur l'écoulement du temps physique, ne pouvant qu'accélérer ou ralentir la sensation d'écoulement. Mais pour la Terre, elle est très loin et nous n'avons avec elle que des rapports très peu nombreux, uniquement en astral. Il n'y a même pas de communication physique possible, car même la lumière ne saurait aller assez vite: la Terre est bien au-delà de l'horizon cosmologique. Aussi, comme nous ne sommes pas engagés dans des jeux de causes et d'effets déjà établis, il est permis de se décaler légèrement dans le passé ou dans l'avenir, à l'aller ou au retour, sans rien perturber. Nous le ferons souvent d'ailleurs, surtout en cas d'urgence car on ne pourrait toujours se réunir sur cette place pile au moment où un Terrien a besoin d'aide.
«Le plus étrange est que pour le voyageur en astral, que la lointaine Terre soit dans notre univers ou non n'a aucune importance en fait, alors qu'un voyageur matériel, même infiniment rapide, ne peut se rendre que dans le même univers physique que lui. Le voyage astral est le moyen de transport le plus rapide et le plus universel, que ce soit entre deux endroits d'un même univers ou entre deux univers physiques différents, sans aucun lien matériel, ou même dans ces univers de la pensée ou du rêve que certaines âmes désincarnées projettent ou effacent à leur guise.»
Un profond silence dubitatif accueillit ces paroles. Le secourisme des âmes débouchait sur de bien curieuses perspectives. Les éolis étaient, comme tous les êtres vivants, curieux des mystères de la nature, de l'univers et du temps. Mais le cours de Liouna les avait proprement stupéfiés!
Ils avaient à peine fini de digérer ces étrangetés qu'Adénankar prit la place de Liouna. Il y eut quelques rires car le bon Jardinier des âmes finissait à peine de cuver son pouffage de tout à l'heure, et il était encore quelque peu échevelé. Mais, contrairement à toute attente, il prit son air grave:
«Nous avons au cours de cette sortie commis deux erreurs qui auraient pu avoir de très lourdes conséquences.»
Un brouhaha interrogatif traversa la place. Les éolis se regardaient les uns les autres, surtout ceux qui étaient sortis. Personne ne se hasarda à demander ce que signifiait «très lourdes conséquences»: ils ne le savaient que trop bien.
«Réalignez vous sur la pure Bienveillance et essayez de trouver ce qui n'allait pas. Ceux qui étaient de sortie, vous viendrez me le dire à l'oreille.»
Les éolis s'exécutèrent immédiatement, même les voisins qui n'y étaient pour rien. Ils étaient fort intrigués; seule Liouna semblait détachée et contemplait l'anneau planétaire qui, au Levant, émergeait de l'ombre de la planète, comme un rai de lumière dorée qui commençait à escalader le ciel. Après un moment de silence, ceux qui étaient de sortie se levèrent à tour de rôle pour chuchoter à l'oreille d'Adénankar, qui leur répondait par des «oui» ou par quelques discrets commentaires. Enfin Adénankar reprit la parole.
«Qu'en pensent ceux qui nous ont rejoints ensuite sans être au courant de l'histoire?» Il y eut des hésitations, puis Sondounéou, qui habitait près de la place, sur un rocher, et avait à charge les instruments de musique, déclara timidement:
«Il y avait, comment dire... comme un trouble dans l'aura de votre groupe, surtout vers le centre, chez ceux qui sont allés sur la Terre. Heureusement ça s'est dissipé en nous réalignant sur la Bienveillance.»
Personne ne fit de commentaire, car tout le monde avait compris, rétrospectivement, en se réalignant sur la Sérénité. Adénankar expliqua néanmoins, car ces choses importantes devaient bien rentrer dans les esprits.
«Les deux erreurs tournent autour de cette curieuse coutume terrienne qu'ils nomment héritage. Vous avez voulu arranger une histoire non-juste; Liouna vous a laissé faire, après s'être discrètement assurée que cette action n'aurait pas quelque imprévisible conséquence néfaste. Car elle aurait pu en avoir.
«Il faut nous rappeler maintenant un autre aspect de la loi de cause à effet. A chaque fois qu'une âme prend une initiative, accomplit un choix, elle crée une cause. Or tous les effets que cette cause produira appartiennent à l'âme qui l'a créée. Même si les premiers effets apparents semblent concerner d'autres âmes, tôt ou tard l'âme qui les a provoqués les voit revenir à elle. Sur Aéoliah cette loi n'est pas très connue. En effet, comme toutes nos actions sont en Harmonie avec les Lois Universelles, tous les effets, toutes les conséquences qui nous en reviennent tôt ou tard sont également en Harmonie avec les lois universelles, et donc toujours nous apportent de la Joie et du Bonheur jusqu'à saturation. Nous n'avons donc pas à nous en préoccuper!
«Sur la Terre il en va de même, mais comme les âmes qui y vivent font des choix indifféremment dans ou en dehors des Lois Universelles d'Harmonie, elles en retirent les conséquences dans les deux cas, Bonheur ou souffrance. Cela est juste, car ce sont leurs auteurs eux-mêmes qui goûtent le produit de leurs actes, exactement comme quand les jours de liesse nous faisons de ces si succulentes salades de fruits: c'est toujours celui ou celle qui les a préparées qui y goûte en premier, pour éventuellement rectifier et perfectionner. Cette loi est connue de certains Terriens qui l'appellent loi du karma; et encore beaucoup s'en croient dispensés ou la comprennent de travers. Il arrive souvent qu'une situation immédiatement non-juste, où un Terrien perd une richesse, par exemple, soit en fait une conséquence de la loi du karma, où ce Terrien ne fait que goûter au plat non-bon dont il a nourri un autre être, autrefois. C'est fort utile pour lui, c'est une leçon dont la valeur est très supérieure à celle des petites richesses matérielles éphémères qu'il perd, car c'est ainsi qu'il arrive à faire lui-même la différence entre ce qui est dans ou en dehors des Lois Universelles, entre ce qui apporte du Bonheur ou ce qui impose de la souffrance.
«Le karma est engagé, non pas tant par l'action elle-même, mais plus par le fait de s'assimiler à cette action, de s'y attacher, d'en faire «notre» action. Il n'est pas engagé par une action non-bonne, mais commise par erreur ou sous contrainte ou manipulation. A l'inverse il peut être accroché par la simple pensée d'une action non-bonne, même non exprimée, si nous savons qu'elle est non-bonne. Si on fait une bonne action dans le seul but de créer un bon karma, ça ne marche pas! Le karma non-agréable n'a plus d'utilité si l'âme a pu apprendre entre temps à aimer et à appliquer les lois universelles, si elle a pu poursuivre normalement le fil de son évolution, ou comprendre ses erreurs. Alors le karma non-agréable peut être purifié; il perd de son caractère non-agréable, voire se dissipe. Mais pour les âmes fort attachées au mal, il n'y a pas d'échappatoire. Elles en souffrent parfois énormément, mais elles produiraient bien plus de souffrance, et bien plus longtemps, si elles restaient indéfiniment livrées à leurs errances.
«Nous ne pouvons pas, à quelque uns, résoudre l'ENSEMBLE des problèmes des Terriens. Ils ont EUX-MEMES créé les situations qu'ils vivent, par leur propre libre arbitre. Ou, plus précisément, la plupart d'entre eux ne savent pas encore faire consciemment usage de leur libre arbitre, et ils subissent les effets de décisions qu'ils n'ont pas encore su prendre vraiment en connaissance de cause. Seuls eux-mêmes peuvent s'en sortir, par l'exercice de leur libre décision, à bon escient cette fois. Il n'y a malheureusement pas d'autre moyen. Même s'il existe des raccourcis, ils doivent de toute façon choisir, être motivés pour accomplir le travail nécessaire. La seule façon dont nous pouvons les aider est d'éclairer le bon chemin, de les guider, mais pas de marcher pour eux.
«Dans des situations comme celle de ce Terrien âgé et de ses héritiers, ses anges-gardiens vous avaient déconseillé d'intervenir, car vous risquiez de commettre une erreur, une injustice profonde en croyant faire une justice superficielle. Ce que les Terriens appellent le droit n'est qu'un ensemble de conventions qu'ils ont inventées et qui ne coïncide qu'aléatoirement avec la véritable Justice. En particulier cette coutume d'héritage ne correspond à rien: Seul l'Amour pour leur mère la Terre pouvait décider qui aurait à charge les portions de leur planète dont le mourant était ce que les Terriens appellent propriétaire (Adénankar peinait dans la traduction de ces concepts alambiqués et abscons). Heureusement Liouna, qui en sait bien plus que ces anges gardiens, a pu vérifier que dans le cas précis de ces personnages, la justice apparente de leur droit et celle réelle de l'évolution spirituelle se trouvaient coïncider. Heureusement, car en cas d'erreur... C'est ainsi, en accrochant des sentiments non-bons et des illusions et des bric à brac de n'importe quoi, qu'Aurora a mis la main dans l'engrenage terrible qui devait la jeter si bas. Il aurait pu arriver la même chose ce soir, et avec un tel karma on n'aurait même pas pu vous ramener sur Aéoliah».
Un frémissement parcourut l'assistance. Il n'en fallait pas tant pour décider les éolis à rectifier leurs erreurs avec la plus grande rigueur. Adénankar avait certes exagéré son propos, mais le risque était bien réel. Liouna reprit la suite:
«Souvent nous serons tentés d'intervenir dans l'existence de Terriens à qui nous apporterons de l'aide. Faute de connaître exactement la trame profonde de cette existence, nous ne pouvons pas savoir de manière certaine si cette aide est appropriée ou peut être néfaste. Notre aide devra souvent se borner à donner du Soleil, de l'Espoir, de la Paix, à panser les blessures. Pour ce qui est d'intervenir plus directement, comme de donner des révélations ou de modifier des situations, seul l'être réel profond du Terrien, ou son ange gardien personnel peuvent dire de manière certaine si cette aide est appropriée ou néfaste. Il faut le leur demander, mais seuls les Jardiniers des âmes peuvent faire cela. Il y a toujours un risque d'erreur autrement, et c'est pour cela que dans notre école de secourisme des âmes, Il est de règle de toujours intervenir sous la guidance d'un Jardinier des âmes, même quand notre entraînement sera terminé.
«En effet, dans le secourisme des âmes, où le but essentiel est d'aider l'évolution d'une âme, une ingérence maladroite peut être inefficace, voire nuisible, par exemple si elle tend à dispenser les personnes que l'on veut aider d'accomplir elle-même un effort volontaire de compréhension et d'épanouissement, qui seul peut réellement résoudre leur problème. Une ingérence bien informée peut, en modifiant une situation, favoriser une compréhension ou un épanouissement. De toute façon, il faut alors être discret, car si ces êtres encore fragiles s'aperçoivent d'une intervention extérieure à leur compréhension, ils peuvent en être gravement perturbés.
«Bien sûr cela est valable pour les Jardiniers des âmes. Les habitants de la Terre ont eux beaucoup plus de moyens d'action concrète que nous, mais par contre ils n'ont aucune possibilité de connaître le karma des autres. Dans ces conditions, pour eux, intervenir pour protéger des faibles ou des opprimés est un devoir moral, car faute de savoir vraiment ce qu'il en est, ceux qui souffrent sont présumés être des victimes innocentes. Cela peut amener des Terriens à se mêler autoritairement des affaires des autres pour rétablir la justice. Cela est bien.
«Lorsqu'un Terrien suit normalement son évolution, cela suffit souvent à dénouer, à dissoudre les pires imbroglios, sans qu'il ait à faire d'actions particulières pour cela. Souvent aussi c'est la mort qui vient le délivrer de situations insolubles, et lui offrir l'occasion de repartir sur des bases saines. C'est même pour cela que les Terriens vivent si peu de temps. Même, c'est rigolo, vers la fin de leur vie, leur peau devient toute ridée comme une pomme sèche! (Rires attendris ou étonnés) C'est à ce moment-là que la Beauté ou la non-beauté de leur âme transparaît le plus dans leur apparence physique.»
Ces curieuses révélations soulevèrent des commentaires amusés, mais Liouna, d'un sérieux et d'une énergie que peu lui connaissaient, continua: «La seconde erreur était différente, mais elle pourrait avoir à la longue des conséquences aussi graves. C'est au retour, quand nous avons ri de la tête de l'héritier abusif qui voyait s'éloigner le produit de son détournement en quelques minutes alors qu'il le préparait depuis vingt ans. Il arrive que le rire et les farces viennent chatouiller les limites fixées par la Divine Loi de Bienveillance, mais il ne faut jamais qu'ils ne les dépassent. Or ce soir ils les ont dépassées: c'est ce que les Terriens appellent se moquer. Il aurait fallu éprouver pour ce pauvre homme égaré dans le mal une intense Compassion, plus intense encore que pour sa victime. Cet humain dans le mal risque de croupir dans les ténèbres et le malheur bien plus longtemps que sa brave victime.
«Pourquoi avons-nous dépassé les limites de la Bienveillance? Pourquoi avons-nous oublié la Compassion? Tout simplement parce que nous avons ramené avec nous, au bout de ce long séjour, un petit peu de cet égrégore noir qui accable la Terre. C'est pour cela que Sondounéou a senti un trouble. Oh peu, ce n'est pas grave, mais si nous n'y prenons garde les puissants anges gardiens d'Aéoliah finiraient un jour par nous refouler à notre retour, pour nous empêcher de contaminer notre propre planète. Déjà ce soir ils nous regardaient d'un drôle d'air. N'OUBLIEZ JAMAIS que pour tout ce qui touche à la Terre, notre sens du danger n'est pas absolu et peut nous jouer des tours. Il peut avoir des trous, voire ne plus fonctionner du tout, sans que l'on s'en aperçoive, dès que l'on est souillé par l'égrégore noir. Rien que de nous moquer légèrement comme tout à l'heure, nous aurions pu ne pas être avertis d'une simple chute de fruit et être blessés. Pour tout ce qui touche à la Terre nous ne pouvons vraiment compter que chacun sur sa propre vigilance et sur le respect intransigeant des Lois Cosmiques.»
Pour ces fragments d'aura, là encore Liouna exagérait, mais le risque était tout de même bien réel de les voir s'accumuler dans le village et de mener à des conséquences désastreuses.
Adénankar demanda de faire une méditation de réalignement et de purification qui devait durer jusqu'à l'aube. Les secouristes des âmes, galvanisés par l'énergie drue et harmonieuse de la petite Liouna, s'y mirent tous avec le plus grand sérieux, tant il est vrai que ces créatures fondamentalement libres sont parfaitement capables de marcher d'un seul bloc avec la discipline la plus intransigeante si cela est nécessaire pour arriver à leurs fins.
Sondounéou et les autres éolis qui étaient seulement venus voir pourquoi l'on riait tant, s'en repartirent bien avant, constatant que décidément chez les secouristes des âmes ça ne rigolait pas.
Le lendemain à l'aube, on retrouva Liouna encore endormie, toute menue dans sa couverture, sur la place du repas. Elle ouvrit les yeux, étonnée de se retrouver là. Elle était redevenue la discrète et timide petite éoline...
Après ces incidents, Liouna aurait voulu attendre plusieurs mois d'entraînement avant de retenter une sortie. Ils faisaient maintenant des séances régulièrement, tous les quinze jours environ. Un conteur décrivait des situations invraisemblables à souhait, et ils préparaient ainsi toute une quantité de sketches parfois complexes, prêts à ressortir à l'instant, au besoin, pour parer à toute situation. Comme organisation, cela ressemblait à l'entraînement à certains sports d'équipe: un mot du capitaine voit aussitôt chaque membre prendre une position différente ou exécuter une action bien précise. Mais il s'agissait ici d'actions spirituelles: invoquer une Vertu, épauler quelqu'un, s'aligner sur une vibration ou sur une source de connaissance...
Mais dans les entraînements, tout allait toujours à merveille. Il fallait se frotter aux situations réelles. Ils ressortirent donc plus tôt que prévu.
Cette fois, le travail qui leur fut imparti était beaucoup plus représentatif de ce qui serait leur ordinaire désormais. Ils avaient faits leurs preuves dans la tempête, il leur fallait maintenant les faire dans la routine, ce qui n'est pas forcément plus facile.
On leur confia non pas un, mais trois tours de garde simultanés, de quinze jours environ, pour trois Terriens. Ces trois étaient à un stade où l'évolution commence à se faire à vitesse tangible; aussi ils étaient régulièrement surveillés par leurs anges gardiens personnels et par des volontaires qui se relayaient, comme les éolis le firent à leur tour.
Il n'arriva aucun événement fâcheux ni même notable pendant cette période. Les éolis purent s'entraîner, en astral, à comprimer leur perception du temps, ce qui leur fut difficile au début, tant l'habitude est invétérée. Mais il était indispensable d'en passer par là, car quinze jours à regarder quelqu'un manger, travailler, dormir et j'en passe, ce n'est pas exaltant. Comprimer les temps morts était donc bien pratique, et tous les anges gardiens comme les secouristes font ça. Heureusement il n'y avait pas que des temps morts!
Le premier Terrien était un jeune paysan, un serf, un esclave en somme, d'un de ces seigneurs primitifs qui régnaient sur cette rude Europe Carolingienne. Ce maître était dur, mais pas tant que les précaires conditions d'existence. Heureusement ces serfs misérables ne pouvaient guère imaginer le monde autrement, d'où cet apparent paradoxe de les voir jouir d'un relatif bonheur. Celui des éolis était à une période critique d'éveil de la Sensibilité. A cette époque cette admirable Vertu exposait son bienheureux possesseur à de graves dangers. Il fallait donc qu'elle puisse se développer, mais sans entraîner une révolte, vouée à la plus sauvage répression dans ce monde rigide. Le jeune serf était dans du coton, en somme, comme une pousse fragile. Paradoxe encore, il fallait éviter au Terrien de réellement voir certaines choses, alors que sa Sensibilité naissante les lui désignait tout spécialement. Par exemple ce lapin égorgé pendu devant la porte, scène qui de nos jours indisposerait tout européen normal. Les éolis n'avaient pas le pouvoir d'intervenir physiquement pour empêcher ces horreurs. Ils tentèrent tout de même de détourner la pensée de l'assassin, mais il avait un mental tellement raide que c'était comme de tenter de dévier à la main une puissante locomotive de ses rails d'acier. Heureusement ils purent s'occuper du lapin, lors de sa transition. Les éolis ne font pas de différence entre les formes extérieures de la vie: ce sont toujours des âmes, plus ou moins simples, plus ou moins enfantines, qui prennent les formes qui leur plaisent: oiseau libre, lapin soyeux, humain plein de questions.
Leur seconde protégée était une femme, également serve, mille kilomètres plus loin, mère d'enfants déjà grands. Elle n'avait encore rien développé, mais le germe s'éveillait simplement; il avait besoin de Soleil. Il lui fallait vivre au moins une bonne partie de sa vie heureuse, car c'est dans le Bonheur que l'on se construit le mieux. Il fallait guider vers elle les attentions, les sourires, et détourner les tuiles, ce qui n'était pas toujours évident. (Heureusement le chaume était alors bien plus courant). Elle avait ce que l'on appelle de la chance, sans se douter de son origine. A elle d'en faire bon usage. Elle croyait énormément à Jésus Marie Joseph, aussi il fallait de temps en temps lui apparaître sous cette forme pour lui raconter des histoires, comme un papa à son bambin. Les éolis le firent une fois, en s'inspirant des images et des scènes qu'elle attendait, toutes prêtes dans son mental. Cette fois les éolis ne comprimèrent pas le temps, même ils se dilatèrent franchement la rate! Ce fut une bonne rigolade, et de bon aloi, en toute Bienveillance. Ces Terriens naïfs étaient émouvants comme des bébés. Les éolis n'avaient pas besoin de se forcer: ils avaient vraiment des têtes de petits Jésus marrants qui allaient bien pour faire ça! Ils n'auraient jamais pu faire de ces gros Bouddhas chinois. Sans doute pour cela les envoyait-on en Europe. Quant aux véritables Jésus, Marie et Joseph, ce n'est pas leur genre de venir réclamer des droits d'auteurs! Pourquoi ne laisseraient-ils pas jouer les pères Noëls en leur nom, si cela peut aider les grands enfants à devenir sages. Cet innocent subterfuge n'est pas vraiment un mensonge, car si on joue sincèrement le rôle d'un Sage, alors Il est en nous. Ce truc, d'un usage courant chez les secouristes des âmes, est encore loin d'être usé aujourd'hui. Le seul problème est qu'il est parfois employé à mauvais escient par certains esprits indélicats... Méfiez vous toujours des belles visions qui volent trop haut au-dessus de vos problèmes.
Quant au troisième Terrien confié aux éolis, c'était plus sérieux. La flamme brûlait déjà en son coeur. Il hésitait: allait-il continuer sa vie de fainéant à la cour de son père ou se faire moine? Chez son père, il faisait ce qu'il voulait, mais l'ambiance n'était guère raffinée. (On était encore loin de l'époque des troubadours, et le manque s'en faisait fort sentir). Chez les moines, on vivait plus dans la nature, l'Entraide et la prière, mais il fallait travailler. Cruel dilemme. Les éolis furent ici fort discrets; ils méditèrent et prièrent: le Terrien devait apprendre à dégager son idéal et fortifier ses véritables aspirations au détriment des tentations superficielles. Sans compter qu'un troisième choix pouvait intervenir et se montrer plus à sa portée, comme par exemple cette jeune femme très sincèrement pieuse qui venait discrètement d'arriver à la cour... Un écheveau, vous dis-je, que seuls les êtres concernés avaient le droit de démêler.
A la fin du temps des éolis, les rôles furent redistribués. Ceux qui prirent la suite auprès du fils de châtelain n'étaient pas des éolis, ni même des humains... Ouuaaaah! Spielberg n'a rien inventé! Pour le jeune serf, ce furent des Terriens, entre deux vies, et qui, sans avoir liquidés tous leurs problèmes encore, étaient déjà suffisamment de bonne volonté pour Servir.
Les anges-gardiens des trois Terriens remercièrent aussi les éolis, longuement, et discutèrent avec eux, sur des détails techniques. Si on peut appeler discussion ces foudroyantes synergies d'idées, ces explosions intuitives, ces fluides ballets conceptuels qui la remplacent très avantageusement dans l'astral. On peut même parler à plusieurs sans se gêner. Le «truc», je vous le donne, il peut servir si vous allez en astral, et il m'est arrivé de le voir fonctionner même dans une réunion de scouts bien terre à terre. Il suffit que chacun s'enthousiasme pour l'idée commune, cherche à la comprendre, et construise dessus: il apparaît parfois une idée que personne n'a eue avant les autres et qui appartient au groupe. Mais pour que ça marche il ne faut pas le faire exprès.
Les anges-gardiens questionnèrent aussi longuement les éolis sur leur attitude avec le lapin. Ça les intriguait. Ils en parleraient à leur prochaine réunion de cellule angélique. La casse était déjà telle sur Terre que ce groupe ne s'occupait pas des animaux, généralement moins perturbés que les humains. Certes ils souffrent plus, en toute innocence, mais ils ont moins d'orgueil. Ils s'en sortiront donc mieux, mais pas seuls: l'aide des humains guéris leur sera indispensable. D'où l'ordre des urgences adopté par une bonne partie des anges-gardiens. Est-il le meilleur? Pas forcément, et d'autres anges ou âmes désincarnées s'occupent des animaux.
Pour le retour sur Aéoliah, nos amis choisirent de se manifester une heure après le départ; c'était plus sûr ainsi car les guetteurs pouvaient les surveiller plus facilement. Cela n'a l'air de rien, mais c'est toute une organisation, avec des détails minutieux à régler.
Cette fois il y eut une réaction qui nous sembleraient curieuse: les éolis étaient tellement bien et heureux d'être ensemble qu'ils continuèrent leur méditation, tout simplement. Il fallait certes dissiper d'éventuels miasmes, mais surtout c'est vraiment une joie d'aider les âmes à se dégager et à évoluer, et après coup ils dégustaient cette félicité dans un silence complice... D'un commun accord tacite les mises au point techniques furent reportées à la séance d'entraînement suivante.
Aucun autre incident notable ne s'étant produit, les séances d'entraînement et de discussion alternèrent avec les sorties de la première équipe, auxquelles commencèrent à participer les membres de la seconde équipe, moins confiants. On put ainsi les initier petit à petit et lancer cette seconde équipe. Il ne fallait pas trop rapprocher les sorties, qui consomment tout de même beaucoup d'énergie vitale.
Le secourisme des âmes prit ainsi un tour agréable que personne n'avait espéré, mais qui a fortiori s'expliquait par le Bien qu'ils y prodiguaient. Ils le savaient pourtant, les éolis, que la seule source de Joie et de Bonheur dans la vie est de faire du Bien sans compter.
La quatrième sortie fut assez similaire à la troisième. Mais à chaque fois ils intervenaient pour un Terrien différent. Cette fois ils travaillèrent de concert avec l'ange gardien d'un Irlandais, pays où les conditions de vie, quoique rudes, étaient plus justes que le servage Franc. Elles permettaient même une certaine liberté de pensée et de progression spirituelle, dans ce pays de moines pionniers à l'écart de l'hégémonie Romaine. Les éolis ne devaient pas intervenir par eux-mêmes, il leur fallait seulement fournir un appoint d'énergie que l'ange-gardien avait demandé, car l'irlandais promettait de faire rapidement une prise de conscience, concernant les joies de l'Entraide et du travail en groupe. Il ne fallait pas lui laisser perdre cette occasion, car il était, sans le savoir, condamné à mort par une maladie d'origine karmique. Cette prise de conscience, avant la mort, lui permettrait de mieux démarrer sa vie future, et, peut-être, d'éviter l'épreuve tout de même pénible de cette maladie.
En attendant, il fallait lui envoyer les énergies positives nécessaires à sa prise de conscience et empêcher que certains problèmes ne le bloquent. Déjà, à leur arrivée les éolis le trouvèrent dans une certaine exaltation, mais ils durent repartir quinze jours après (le maximum qu'on leur accordait) sans avoir vu le résultat. Ça ne marche pas toujours. On ne peut qu'aider une âme, jamais la forcer.
Qu'à cela ne tienne, les éolis, après un mois de vie sur Aéoliah, revinrent, à douze cette fois, revoir l'irlandais lors de leur cinquième sortie. Le boulot s'était fait entre temps, pas tout à fait dans l'alignement parfait, mais c'était déjà ça. L'ange-gardien pouvait se débrouiller seul maintenant. En tout cas, le Terrien, lui, était enthousiaste! Les microbes pouvaient venir, il avait une raison de vivre, maintenant.
Ce fut au tour des éolis d'être intrigués par les relations ambiguës entre les microbes et les humains de la Terre. Sur Aéoliah elles sont franchement cordiales et les microbes Aéoliens y accomplissent dans la plus humble invisibilité des quantités de fonctions absolument indispensables. Il ne serait jamais venu à l'idée d'un microbe Aéolien de tenter de proliférer dans le corps d'un éoli ou d'une autre créature, sauf bien entendu ceux qui y sont expressément autorisés, par exemple pour la digestion ou pour la fixation de l'azote. Cette dernière propriété est très précieuse, permettant aux éolis d'obtenir leur ration de protéines avec un régime surtout fruitarien.
Il existe bien entendu sur Aéoliah une grande quantité de symbioses vraies entre êtres très différents: bactéries et éolis, éolis et plantes, plantes et oiseaux, arbres et rhizobium (champignons qui vivent au contact des racines), bactéries de l'humus et plantes...
Ni les éolis, ni les plantes ou animaux d'Aéoliah n'ont vraiment de système immunitaire ou défensif comparable à celui des humains; cela n'est pas nécessaire car dans l'univers normal l'évolution d'une planète ne peut pas donner naissance a des espèces prédatrices ou agressives. Mais la vie sur Aéoliah entretient un complexe système de messages chimiques (des sortes d'ARN non codants, mais très précis et variés) qui informe à chaque instant n'importe quel microbe, s'il est dans un organisme vivant ou mort, dans un intestin, dans un compost, ou en présence de son compagnon symbiote. Chaque bactérie ou champignon exécute alors strictement les instructions correspondantes, se mettre en veilleuse ou proliférer, sécréter tel ou tel type de substance. Ainsi animaux, plantes et arbres comme éolis sont à l'abri de toute maladie. Ce système est tellement précis et efficace que le simple parfum corporel des éolis suffit à rendre leurs vêtements imputrescibles pendant plusieurs mois! La fixité des gènes Aéoliens contribue beaucoup à la fidélité des microbes envers ces messages chimiques, mais il y a aussi des raisons d'ordre spirituel.
L'ange-gardien de l'irlandais leur expliqua que les âmes Terriennes n'avaient évidement pas toutes forme d'humains, mais aussi d'animaux et de plantes. C'était logique, puisque les âmes sont fondamentalement de même nature, seul change leur degré de complexité et leurs affinités. Les âmes les plus simples donnent donc des animaux, sur Terre comme sur toutes les autres planètes. Le problème qui empoisonnait les humains existait déjà chez les animaux depuis plus de quatre cents millions d'années, et les humains n'ont fait que d'en hériter, puisque leur évolution tant corporelle que psychique était passée par le stade animal. Tout cela avait donné une fameuse pagaille dans l'écologie terrienne, des règnes les plus simples jusqu'aux humains. L'égrégore noir parasite de la Terre, détournant le moteur de l'évolution, $ avait créé des formes monstrueuses, armées de griffes et de dents pour mordre et tuer. Et ça continue de nos jours, puisque la visualisation collective de monstres, par exemple dans les films d'horreur ou la bande dessinée satanique, tend à les faire exister, entre autres sous forme de maladies nouvelles, de criminalité, ou de systèmes politiques pervers.
Des âmes simples, mais plus saines, prirent elles des formes variées d'animaux gentils et de tous les joyeux oiseaux chanteurs. Ainsi ils purent distribuer sur la Terre Poésie et Beauté, tendresse et discrétion... Mais au prix d'un lourd et permanent sacrifice, car ils sont une proie facile pour les animaux monstrueux, agiles à grimper ou même à voler.
Pour les bactéries, il en allait de même, sauf qu'elles n'ont pas d'âme individuelle, bien sûr. Si la majorité des bactéries terriennes coulait discrètement une vie bien remplie, certaines, contaminées par l'ambiance, étaient devenues à leur tour agressives ou envahissantes, à moins qu'elles ne se soient retrouvées l'instrument obligé de terribles châtiments karmiques. Quant aux bactéries fixatrices d'azote, c'était une lamentable histoire. Ces bactéries existent en abondance sur la Terre, dans les racines des légumineuses, haricots, pois, acacias, et le Plan pour les humains avait prévu qu'ils en auraient aussi dans leurs intestins. Mais ils s'étaient mis à manger des animaux morts, pourris ou cuits, ce qui avait tout perturbé. Seules quelques tribus de Papous avaient su fixer les précieuses bactéries. Tous les autres humains s'étaient ainsi condamnés à continuer d'absorber de la chair... Ou à ahaner dans de vastes champs de céréales, au lieu de fruits et de patates faciles à cultiver, comme le prévoyait si généreusement le Plan!
L'ange, après ces explications, devenait tendre. Ça leur fait souvent comme ça, aux anges, qui sont tous si gentils! Mais vous connaissez les anges, on en parle plus que des éolis. Et ils aiment se confier, surtout les anges-gardiens qui s'ennuient, condamnés qu'ils sont si souvent à cette ingrate besogne: regarder attentivement leur protégé qui ne les écoute jamais.
«Mon humain, je l'aime bien. Je sais, il a fait des tas de bêtises, il n'entend pas mes conseils, il boit même de l'ale. Mais il a de l'Humilité, ce qui fait que malgré tout, il avance petit à petit. Il ne combat pas la Vérité universelle, simplement il ne s'y intéresse guère, et ne progresse qu'en dilettante. J'ai de la peine quand je le vois boire: il communie alors dans les basses vibrations avec des pseudo-amis, dans des tavernes répugnantes. Mais au fond on sent qu'il aspire un peu à autre chose...» Puis, très tendrement: «Alors je lui pardonne. Et je l'aide. Merci de tout coeur du coup de main, ça lui a fait du Bien. Votre énergie était très pure.»
Emus, les éolis prirent humblement congé et s'en furent en quête d'une autre mission. Ils ne cherchèrent pas longtemps. Un bon seigneur (il y en avait) venait de prendre possession de son fief, suite à la mort de son père. Il fut avec ses serfs d'une largesse... Qui aurait paru bien relative aux français du 20eme siècle mais qui à l'époque était une bénédiction pour ces esclaves. Ils vivaient dans trois villages, plus les serviteurs du château, et le bien-être nouveau avait déclenché une euphorie générale. Ce genre d'événements, fort propices à l'éveil des personnalités, focalisaient l'attention des anges bienveillants, des guides spirituels et... des secouristes des âmes. On n'y était jamais trop nombreux. Ces effervescences retombent rapidement, face aux terribles atavismes. Il fallait donc faire vite, quitte à retoucher les bavures plus tard. De fait, pendant le séjour des éolis, ils purent aider, sur cinq cents villageois et la vingtaine de serviteurs, quelques petites prises de conscience partielles sur la Paix, et une assez sérieuse, quoiqu'inattendue, chez un enfant, à propos de la Beauté de la nature.
Ainsi allait le secourisme des âmes, oubliant la tragédie pour devenir une part de la vie quotidienne des éolis de ce village, il y a mille deux cents ans.
La sixième sortie... Mais on ne les comptait déjà plus.
Ils eurent à s'occuper de ce que nous appellerions vraiment une âme perdue, lamentable et pitoyable spectacle qui rebute souvent les secouristes des âmes. Dans de tels cas, il n'y a rien à faire... d'autre que d'aimer. Mais n'attendez pas qu'un type vous tape dessus pour essayer, ce serait vraiment vous placer dans le cas le plus difficile! En équipe, dans l'astral, en se répartissant les rôles, on y arrive bien mieux. Ainsi le triste soudard, depuis le début de sa nulle carrière de rapines et d'exactions au service d'un tyran local, était soumis à un bombardement constant de pensées d'Amour et d'Espoir.
Les cas de cette sorte semblent bien désespérés et l'action des secouristes des âmes peu efficace. Du moins en apparence. En fait les plus dures carapaces d'acier rouillent et finissent parfois par s'écrouler d'un bloc, sans que rien ne l'ait laissé prévoir, sous l'action irrésistible, inéluctable, du germe intérieur. La preuve: l'ancien soudard est aujourd'hui végétarien. Il s'est sans doute épargné ainsi bien des souffrances karmiques.
Heureusement au cours de la sortie suivante ils eurent la joie d'obtenir des résultats immédiats. Une histoire de partage de champs qui empoisonnait la vie de deux familles de serfs depuis douze ans. Les éolis prirent un peu d'initiative et décidèrent de frapper précisément à la cause du mal. La solution concrète du problème matériel était évidente: il suffisait de couper le champ en deux. (Pour les éolis, cela n'avait aucun sens, il suffisait de cultiver le champ ensemble. Mais cet étrange concept de partage était le seul accessible à ces Terriens). Les deux ennemis le savaient depuis bien longtemps; chacun des deux aurait accepté depuis aussi longtemps ce partage pour mettre fin à cette situation, (fort pénible pour... leurs estomacs) si l'AUTRE le leur proposait. Mais... Mais... c'est que le Grand Seigneur ORGUEIL le leur interdisait formellement de le faire EUX ce premier pas. Grâce à l'aide spirituelle des éolis, ils trouvèrent l'énergie de surmonter cet orgueil tyrannique. Mettons qu'ils s'appelaient banalement Pierre et Paul. Ils m'ont demandé l'anonymat, car ils sont aujourd'hui assez connus dans leur ville et toujours associés.
Leur dialogue mémorable vaut son pesant de seigle:
Marchant lentement, Pierre arrive en vue de la chaumière de Paul, croupe noire parmi les sombres châtaigniers. Il s'arrête pour prier puis s'avance. Le vent lui apporte une vieille odeur de fumée et de châtaignes. Il tremble car cela fait douze ans qu'il n'est jamais venu ici. Les gamins ne le connaissent même pas. Il se force à avancer.
Paul le voit. Il est tellement étonné de le trouver là qu'il reste bouche bée. Les éolis, attentifs, infiniment discrets, ne comprimaient pas le temps, je vous l'assure. L'émotion des grands moments étreignait tous les coeurs.
Paul est sur le seuil, sous l'auvent de chaume qui pend. Sa femme est derrière, silencieuse, méfiante. Les marmots font des airs étonnés, en croquant des châtaignes grillées, leur seule nourriture pour cette journée.
Pierre est devant le seuil. Il reste un long moment immobile. Les types, à l'époque, avaient de rudes conditions d'existence, mais basta, eux étaient plus rudes encore. C'est pourtant avec un gros trémolo dans la voix qu'il finit par déclarer: «Notre Seigneur Jésus-Christ nous a demandé de nous aimer tous les uns et les autres, comme s'aiment les frères d'une même famille.»
Paul le regarde, éberlué. Il passe la main inconsciemment (ou consciemment, allez savoir) sur la cicatrice du coup de gourdin que l'autre lui avait flanqué douze ans plus tôt. Pourtant dès ce moment c'était gagné. Ce n'étaient pas des matheux, ces gens, et pourtant Paul avait compris où Pierre allait en venir. Il voyait déjà où mettre la borne, pour le partage. Ces paysans, alors! Vous me croirez si vous voulez, mais parler de Jésus-Christ, et surtout de Pardon, à cette époque et dans cette partie de l'Europe, c'était encore dangereux. Ces mots n'avaient pas encore pris couleur sale de bigoterie, ils étaient encore des mots neufs et puissants, des mots de pionniers, des mots qui sonnent clair, des mots qui disent ce qu'ils veulent dire, et nos deux compères s'étonnaient eux-mêmes en les prononçant.
Paul répondit à son tour, avec encore plus de trémolo, après un grave silence: «Je t'ai offensé. Me pardonnes-tu?
- Oui je te pardonne, comme l'a fait Notre Seigneur.
- Et moi aussi je te pardonne, comme l'a fait Notre Seigneur.»
Ils étaient comme ça, les gens.
La compagne de Paul, soulagée après tant de temps, éclata en sanglots derrière lui.
Ils restèrent silencieux, ensemble, et Pierre repartit sans autres paroles que de salutations. Ils avaient dit. Le don de la parole, ils ne l'avaient pas reçu pour meubler le silence.
C'était à l'époque des semailles du méteil. Quelques jours après, Paul passa chez Pierre. Ils allèrent ensemble voir le seigneur local, dans sa grande maison de bois entourée de palissades, pour la terre à partager. C'était un brave type, et il fut sincèrement heureux de les voir réconciliés.
Il glissa ses genoux à terre et remercia Dieu. Pierre et Paul lui demandèrent une hache, car, en douze ans, il avait poussé plus que de l'herbe dans leur champ.
Quand le soir tomba, après une journée de travail ensemble, (sans plus même penser à la borne) ils ne virent pas l'aura rose des éolis qui s'élevait discrètement dans l'indigo du ciel. De toute façon, c'était eux qui avaient fait l'essentiel du boulot et ils pouvaient à bon droit en être fiers.
CHAPITRE 12
VENUE AVEC L'AURORE
(sommaire)
C'était dans un petit coin de la Terre, il y a plus de mille ans, une de ces civilisations éphémères et éternelles de l'Asie du Sud-est: Une ville avec des temples, des palais et des réserves de grains, mais presque sans habitants fixes: la plupart des humains de cette région vivaient près des rizières, dans de petites maisons de bambous et de paille de riz, accrochées sur les pentes de vastes collines couronnées de forêts luxuriantes. La vie s'y écoulait paisiblement, entre les travaux des champs et ceux des maisons, entre les fêtes et les voyages à la ville.
Quelque part, dans une vallée reculée, un hameau, quelques paillotes dispersées sur une centaine de mètres. Ici on ne cultivait pas le riz, mais des légumineuses, qui ne nécessitent pas de terrasses inondées. Autour de ce hameau, une clairière, sorte de replat sur le flanc de la montagne, aussi intensément verte que la vivante forêt, couverte qu'elle était de jardins plantés de précieuses fèves, et d'autres légumes. Les habitants du hameau les échangeaient contre le riz. Sans être chimiste pour découvrir que, se faisant, ils équilibraient leur ration d'acides aminés, ils savaient, par tradition, qu'il fallait manger ainsi, comme toutes les civilisations anciennes qui harmonisent toujours céréales et légumineuses, blé et lentilles, maïs et haricots, riz et soja, couscous et pois chiche.
Du fond de la vallée montait perpétuellement le souffle grave de la rivière. C'était ici la trame du silence, ponctué de chants d'oiseaux. Un peu plus haut dans la montagne, dans un vallon, résonnait toujours, même la nuit, une curieuse musique de tubes de bambous frappés, sur plusieurs notes. Oh ce n'étaient pas des sons bien puissants, un bavardage suffisait à les couvrir, mais dans ce calme virginal, ils en prenaient une présence de tous les instants. Les femmes chantaient souvent, et aussi les hommes au moment de dire les prières. Autrement on se parlait peu, juste pour le travail, ou parfois le soir dans les maisons.
Ces maisons étaient très sobres. Le grand dénuement de cette époque n'offrait aucun matériau coloré comme déjà en Europe. Les couleurs omniprésentes étaient le vert intense des jardins et de la forêt, le gris-brun du chaume ou des murs de bois et de bambous, la glèbe rougeâtre des chemins. On trouvait tout de même des vêtements teints et des fleurs, cultivées avec une certaine vénération. Aussi, malgré cette sobriété, les abords et l'intérieur des maisons étaient harmonieux, propres et jolis, totalement vierges de tous ces objets clinquants et disparates qui ne manqueraient pas de s'y accumuler aujourd'hui. Même le chemin principal était joliment arrangé de cailloux clairs, pour éviter la boue fréquente sous ce climat pluvieux.
En dehors des odeurs de fumée et de cuisine, Les fleurs étaient le seul parfum. Aussi, les habitants savaient, bien avant de se lever, rien qu'aux senteurs de la nature, si l'herbe était pleine de rosée ou non, s'il pleuvrait avant le soir, si le vent montait de la vallée ou chevauchait les montagnes...
Dans une de ces maisons, la plus retirée du hameau, sous un grand arbre près de la lisière de la forêt, entourée d'une jolie haie, une petite fille venait de naître.
Sa mère, peu de temps avant sa naissance, avait fait un rêve, ce qui fut considéré comme un signe. Son enfant arrivait du ciel, sur fond d'aurore et d'étoiles. Les anciens dirent que cette fille était un don du ciel, que c'était sans doute une belle âme ou la réincarnation d'un sage. Mais ils auraient été tous bien étonnés si ils avaient connu la signification exacte de ce rêve. Quoi qu'il en fut, ses parents nommèrent leur fille d'un nom aujourd'hui oublié, mais qui dans leur langue signifiait «venue avec l'aurore». Appelons là tout simplement Aurore.
Comme tous les bébés du monde, Aurore commença sa vie à dormir et à téter. Mais elle se montra vite pleurnicheuse. Sa mère, non dépourvue d'intuition, remarqua qu'elle ne pleurait que dans la maison. Elle s'organisa pour la sortir le plus souvent possible et l'amener avec elle aux jardins. Aurore, au soleil, avec juste une ombrelle, ouvrait grands ses jolis yeux noirs, et contemplait inlassablement le paysage intensément vert. Différents légumes et variétés de fèves poussaient là en Paix; un peu plus loin bruissait la forêt luxuriante, masse de couleur, de fraîcheur et de vie. Au fond de la vallée, le torrent nichait dans un écrin d'émeraude, avec quelques taches blanches d'écume sous la lisière vert d'ombre de la forêt. Plus loin encore, la vue s'étendait dans la vallée, en une succession de turquoises, jusqu'aux lointaines montagnes bleues en pains de sucre. Dans tout ce vert, l'ocre de la terre en paraissait rouge et la paille bien jaune. Le Soleil irradiait toute sa chaude gaieté, mais pendant la pluie la verdure vibrait aussi, autrement, en une douce intimité, en une succession de verts frais et d'ombres mystérieuses. Le ciel gris laissait alors pendre des écharpes de nuage qui passaient doucement en caressant les montagnes. Les maisons devenaient alors d'un gris coloré et chaleureux.
Dès qu'elle sut marcher, Aurore passa son temps à gambader dans les jardins, s'intéressant vivement aux haies fleuries qui en délimitaient les différentes parties. Elle chercha précocement à imiter sa mère dans les gestes du jardin, mais au début il fallut l'en empêcher car cette enfant si jeune était encore maladroite. Elle s'y mit pourtant, se montrant même douée. Elle n'apprit à parler que tard et lentement, se montrant facilement taciturne avec de soudains et inexplicables accès de bouderie. Après quelques avances vers les enfants de son âge, elle s'en désintéressa; il faut dire qu'il y en avait que deux dans ce si petit hameau. Aurore ne semblait heureuse que dans la verdure des jardins parmi les chants des oiseaux. Cette région avait le bonheur d'en avoir quelques espèces au chant agréable. Ils venaient dans le jardin, picorer ou se faire admirer. Aurore tentait de s'en approcher, vivement désappointée quand ils s'envolaient. Elle parvenait parfois à les caresser, ce qui étonna ses parents.
Les anciens et ses parents se confortèrent vite dans l'opinion qu'Aurore était un peu spéciale. Ces gens n'étaient pas méchants; ils ne conçurent aucun sentiment négatif envers elle; toutefois ils renoncèrent à la comprendre et à communiquer. Mais savaient-ils seulement communiquer entre eux, en dehors des codes familiers et des situations prévisibles dans leur conception du monde, harmonieuse mais somme toute fort étroite?
Aurore fut une petite enfant calme et agréable, serviable et active. Elle se mit à coudre aussi très tôt, y prenant un plaisir inlassable et semblant là aussi curieusement douée, au point qu'elle en remontra rapidement à des adultes. Seule ombre au tableau, elle piquait parfois des colères quand elle n'arrivait pas à concrétiser de ses mains encore malhabiles ce que son esprit agile avait projeté.
Parfois au jardin, elle se levait et se tournait vers le vallon, au-dessus du hameau, d'où provenait la curieuse musique des bambous. Elle écoutait, puis elle se baissait à nouveau vers son travail. Pendant la pluie, on restait dans les maisons, et elle s'installait avec sa couture près de la fenêtre donnant vers le vallon. De temps en temps elle regardait au-dehors, puis reprenait son ouvrage. Les seuls sons étaient alors la pluie sur les chaumes du toit, quelques grésillements du feu, avec, en arrière-plan, toute diffuse en un étrange écho aérien, la mystérieuse musique des bambous. Parfois ses parents prononçaient une ou deux phrases ou son petit frère au berceau appelait. Les journées s'écoulaient ainsi dans une grande tranquillité, une simplicité biblique. Ce silence même était tout leur doux bonheur... Les narines d'Aurore, selon les mouvements de l'air, percevaient tantôt l'agréable odeur d'humus humide et de feuilles mouillées, tantôt le parfum de la soupe de riz, de fèves et de légumes qui cuisait lentement. Elle contemplait aussi les entrelacs de bambous des murs de leur maison. C'était une sorte de tissage. Comme elle admirait la patience des bâtisseurs! La nuit, quand la pluie cessait après avoir gonflé les eaux, Aurore, le nez sous ses couvertures, écoutait l'ample et grave mugissement montant de la vallée se mêler au souffle plus aigu des cascades dans le vallon. Avec toujours, en sourdine, la musique des bambous... O sons qui formez la trame de nos vies, vous connaissez l'art sacré de bercer nos coeurs et de peupler nos souvenirs d'émouvantes et profondes vibrations! Magie: Une musique, une harmonie, et ce qui n'était qu'une image fixe soudain vit, frémit et s'émeut!
Quand elle fut une enfant capable de se promener seule autour du hameau, une de ses premières expéditions fut vers le vallon à musique. Il fallait suivre le chemin couvert de pierres qui traversait le hameau et les jardins vers le haut, vers le ruisseau où ils prenaient de l'eau. Elle connaissait parfaitement bien ce trajet, puisqu'elle le parcourait quotidiennement pour laver du linge ou remplir une cruche.
Aurore aimait beaucoup se rendre au point d'eau, poétique vasque entre des pierres, couverte d'un dôme de verdure, vitrail au soleil, mystère sous la pluie. Une petite source cascadait d'un rocher, pour la cruche, et la vasque accueillait le ruisseau pour le linge. Un peu en amont il y avait le bain des hommes et en aval celui des femmes.
Aurore avait choisi un moment sans bains, car il n'aurait pas fait bon être surprise à proximité du bain des hommes. Or le chemin du vallon passait là. Elle ne s'aventura donc que précautionneusement, s'assurant qu'il n'y avait personne, et franchit rapidement cet endroit. Comme elle l'avait pensé, le chemin continuait, plus étroit, parfois impressionnant, sous des rochers surplombants. Petit à petit, le son des bambous enfla, et elle arriva, essoufflée.
Elle ne comprit d'abord pas ce qui l'attendait là. Elle voyait bien des tubes de bambou, suspendus à des cordes, s'agitant en rythme pour s'entrechoquer et faire la musique. Mais comment bougeaient-ils? On ne pouvait le voir, car tout était mélangé à la luxuriante végétation. Des fleurs poussaient là, sans doute plantées exprès. Aurore suivit la corde qui semblait animer le tout, le long du chemin qui continuait. Quelques mètres plus loin, près d'une cascade du ruisseau, elle aboutissait à une palette de bois qui tombait, entraînée par la cascade, s'en échappait, pour remonter (grâce à un contrepoids à l'autre extrémité de la corde) et se remettre à nouveau sous le jet, indéfiniment.
Aurore fut d'abord désappointée de ne pas trouver quelque chose de magique ou au moins de vivant à l'origine de cette mélodie qui avait enchanté sa vie depuis la plus tendre enfance. Il n'y avait là que des cordes et des bouts de bois. Cette première impression passée, l'enchantement reprit le dessus. C'était un bel endroit, tout fleuri et parfumé; les tubes de bambous, soigneusement accordés en un mode mineur très doux, décrivaient des arabesques sans jamais repasser par le même chemin. Chacun tentait d'osciller selon son rythme propre, comme tout pendule, mais la corde les tirait toujours à un moment différent du balancement, résultant en un mouvement jamais identique, et une musique toujours différente. Pour de frustes paysans, ce n'était pas si mal trouvé! Le résultat était d'une poésie à la fois très rustique et étrangement aérienne, vivante. L'âme de leur civilisation agreste et tranquille vivait dans cette musique perpétuelle.
Aurore se mit à redescendre: son absence prolongée pouvait être remarquée. Heureusement elle trouva sur son passage une des grands mères du hameau qui avait toujours été gentille avec elle. Elle lui demanda où elle était allée, bien qu'elle s'en doutât, puis eut quelques remarques qu'Aurore ne compris pas. Elle la raccompagna par un autre chemin qui ne passait pas par les bains, ce qui était un gentil cadeau complice: Aurore pourrait aller vers la forêt et vers les bambous quand elle voudrait.
Aurore arriva à l'âge où l'on peut travailler pleinement pour le hameau, qui nous semblerait encore bien jeune. Il se confirma qu'elle ne recherchait guère la compagnie des jeunes gens de son âge; seule la gentille grand-mère recueillait parfois ses soupirs... On aurait pu croire qu'Aurore coulait un bonheur paisible dans ce gentil village parmi la nature. Mais il n'en était pas vraiment ainsi. Elle souffrait parfois, sans pouvoir dire pourquoi. Elle n'arrivait pas à se le dire à elle-même, et encore moins aux autres. La gentille grand-mère le sentait, elle ne comprenait pas non plus, mais elle l'écoutait et la consolait de ses gentillesses. C'était bon, et particulièrement bienvenu lorsque le père d'Aurore était resté longtemps absent à la ville, comme souvent les hommes de son âge, pour ce qu'ils appelaient le service. (Service civil, plus précisément)
Tout de même, certaines choses précises avaient blessé Aurore. Parfois un des adolescents du hameau lançait des pierres aux oiseaux, et arrivait à en tuer. La première fois elle hurla de rage, et s'attendit à ce qu'il fut sévèrement puni, mais il n'essuya que de molles remontrances, uniquement verbales, alors que d'autres avaient reçu le fouet pour des fautes bien moins graves. Ce même jeune homme venait parfois lui parler sans arrêt au jardin. Il prétendait qu'il mangeait les oiseaux après les avoir tués, mais elle ne put jamais croire une telle baliverne.
Une autre fois, la grêle avait réduit la récolte de fèves, ce qui était catastrophique dans leur situation misérable. Les paysans des rizières, plus bas dans la vallée, étaient venus, comme à l'accoutumée, avec leurs sacs de riz; comme à l'accoutumée ils procédèrent au rituel compliqué, au terme duquel le riz se répartissait dans les divers greniers, tandis que fèves et autres grains emplissaient les sacs des porteurs. Aurore pensa que, en toute logique, leur récolte de fève étant maigre, ils recevraient plus de riz pour compenser. Pas du tout! Ils en reçurent moins. Durant toute la saison suivante le hameau entier souffrit de la faim, sans une plainte, sans un murmure, comme un dû. Aurore, furieuse, en conçut une sensation d'injustice au-delà de toute expression, mais on lui enjoignit sévèrement de ne rien dire.
Ces accidents étaient certes fâcheux, mais la nature humaine étant tout de même plutôt positive, Aurore aurait pu les oublier ou au moins ne pas gâcher sa vie avec ces griefs. La vérité est qu'elle portait en elle une blessure bien plus profonde; elle ne pouvait goûter aux joies de la vie comme elle l'aurait voulu. Comme elle s'approchait de l'adolescence, une mélancolie de plus en plus marquée se répandait en son coeur, sans qu'elle ne put en connaître l'origine. Cela la prenait surtout les jours de pluie, comme on s'en doute. Pourtant elle refusait farouchement cet état et aurait combattu à mort pour en sortir; mais comment s'y prendre contre un mal inconnu et abstrait? Elle était totalement impuissante.
Ses parents voyaient bien que leur fille se languissait. Ils se méprirent d'abord, pensant qu'Aurore était en proie à un désir bien naturel à son âge. Ils lui parlèrent de se marier, mais cette démarche n'eût pas du tout le succès escompté. Aurore refusa absolument de nommer un seul garçon avec qui faire sa vie, et fit même une moue de dégoût quand ils évoquèrent celui qui tuait les oiseaux. Mieux valait ne pas insister.
Les jours qui suivirent Aurore pensa bien à un garçon, un qui aimerait comme elle contempler la vie de la nature en faisant son jardin. Mais le choix était fort maigre dans leur minuscule hameau comme dans le voisinage, et pas un ne correspondait à cet idéal pourtant guère ambitieux.
Un jour, son père absent depuis plusieurs semaines, surgit soudain au village, exalté, en compagnie de deux autres hommes qu'elle ne connaissait pas. Quand ils entrèrent dans la modeste maison, elle fut soudain transfigurée... L'un des inconnus portait une robe d'un rouge profond, certes élimée, mais pour les gens simples et si pauvres de cette lointaine contrée elle était fort belle.
L'homme à la robe rouge n'était pas comme les autres, il rayonnait la magie, la puissance!
Le père d'Aurore expliqua que c'était un moine, un homme qui ne fait qu'un avec les grands mystères de l'existence, bien plus que lui-même, pauvre paysan. Le moine regarda Aurore avec un grand et chaud sourire, le sourire entier et profond des êtres vrais. Il eut quelques gentilles paroles, puis il se retira. On aurait dit qu'il avait fait tout se trajet, plusieurs jours à pied dans les durs sentiers de la montagne, tout ça rien que pour sourire à Aurore. Ces moines devaient vraiment être des gens extraordinaires.
Il y eut une discussion, à l'écart d'Aurore, qui ne put rien en saisir. Le moine, après avoir prodigué quelques médecines aux villageois, fut hébergé pour la nuit dans une autre maison et s'en repartit le lendemain très tôt, sans qu'Aurore ne puisse seulement le revoir.
Aurore n'osa pas reparler de cette rencontre. Mais, de tous les hommes qu'elle avait vu, le moine était de fort loin celui qui l'intéressait le plus. Elle aurait beaucoup aimé en savoir plus sur les moines, qui ils étaient, ce qu'ils vivaient, où ils habitaient. Ces questions lui brûlaient les lèvres, mais une timidité terrible les empêchait d'en sortir.
Le père d'Aurore se préparait à nouveau à partir, quelque jours après la visite du moine. Il vint trouver Aurore et lui déclara gravement qu'elle devait venir avec lui en ville. Aurore en conçut des sentiments contradictoires. En bonne paysanne, l'idée d'un voyage hors de son cadre familier la bousculait; mais un espoir bien supérieur en force la souleva: allait-elle revoir le moine? Allait-elle rencontrer d'autres personnes au sourire vrai? Elle n'en laissa rien paraître et son père crut voir sa fille lui obéir sagement, comme une fille bien élevée qui obéit même si cela lui en coûte. Il fut fier de sa fille, mais en réalité il ne la comprenait absolument pas, et il perdait de plus en plus le contact avec elle.
A cette époque les voyages étaient longs et difficiles, sur d'étroits sentiers souvent obstrués de végétation; il fallait franchir les rivières à gué, lutter contre le courant furieux, de l'eau jusqu'à la taille, dans le tonnerre des rapides qui pouvaient vous happer. Il fallait encore porter de lourdes charges, qui brisaient les épaules juvéniles, et tout cela pieds nus sur les pierres aiguës. Aurore supporta vaillamment ces difficultés. Mais il fallait également passer des nuits dans des maisons de paysans. Certaines ressemblaient à celles du hameau, ornées de guirlandes de coloquintes ou de grandes fleurs sèches, mais d'autres étaient de repoussants taudis, et cela pour Aurore c'était bien pire que de trimmer dans le torrent ou d'ahaner dans les raidillons.
Enfin ils arrivèrent dans la vallée au fond plat où se dressait la ville. Cette vallée fertile était tout occupée de diverses cultures et de maisons de paysans. La ville proprement dite en occupait l'aval.
Il ne faut pas du tout s'imaginer, au mot de ville, quoi que ce soit qui ressemblât à ce que nous connaissons. Il n'y avait là que des édifices communautaires avec quelques dortoirs pour leurs serviteurs et ouvriers, joyeusement égayés entre arbres et jardins. Les deux seuls bâtiments en dur étaient le palais du prince et le temple, et encore pour l'essentiel étaient-ils en bois. Leurs toitures en planchettes se patinaient de brun sombre et de taches de lichen jaune; leurs murs, plus abrités, étaient bruns, sauf le bas en pierres, pour lutter contre l'humidité. Ils se ressemblaient, chacun d'un côté d'une place gazonnée, sortes de pagodes carrées, encore rustiques, à un seul niveau. Elles n'en étaient pas moins délicatement sculptées et même peintes par endroits. Pour Aurore et ses compagnons c'était là un spectacle féerique et grandiose. Les rues principales étaient pavées de grosses pierres plates brutes, avec de l'herbe dans les joints. Les quartiers d'habitation étaient parcourus de simples chemins serpentant parmi les arbres et les paillotes, sur fond d'herbe et de jardins, sans trace d'aucune délimitation ni clôture. Les seules autres constructions notables étaient les greniers où l'on préparait aussi la nourriture pour les ouvriers et les serviteurs; c'est là qu'Aurore, son père et leurs compagnons de voyage reçurent leur part pendant leur séjour.
Le père d'Aurore lui fit visiter les différentes parties de la ville. Il lui montra d'abord le chantier d'un nouveau bâtiment, en dur comme le palais, mais destiné à recevoir les réserves de grains. En effet la ville connaissait à ce moment une grande expansion due à l'afflux d'artisans, des ébénistes, des tisserands, et même des forgerons: il fallait les accueillir, eux, leurs familles et leurs ateliers, ce qui n'allait pas toujours sans problèmes. Le père d'Aurore lui montra fièrement les murs de pierre au montage desquels il avait participé. Oh certes lui, le paysan ignorant, n'avait pas maçonné, mais ils les avait portées, ces pierres, et de cela ses épaules se rappelaient! A ce moment l'édification de la charpente s'achevait, une équipe était dans les hauts pendant qu'une autre à terre débitait des pièces de bois en chantant.
Il régnait à ce moment dans la région une ferveur de pionniers, un enthousiasme de renouveau: on bâtissait de meilleures maisons, et le nouvel enseignement religieux donnait plus d'Harmonie et de Bonheur.
Le Prince avait donné l'ordre que les travaux se fassent dans la gaieté, en chantant les chansons en accord avec les règles sacrées de l'Harmonie, pour que les murs du futur bâtiment soient pétris de bonnes vibrations, de bons sentiments et de joie. A cette fin les jeunes ouvriers qui, comme avait fait le père d'Aurore, venaient accomplir leur service depuis les campagnes environnantes, avaient maintenant le droit d'amener leurs femmes, pourvu qu'elles n'aient pas encore d'enfants à s'occuper.
Alors la bonne humeur et les chansons, ça ne manquait pas, le prince pouvait compter dessus!
Les rues de la ville étaient animées, mais calmes, propres, pleines d'herbe ou de cailloux. En se rencontrant on s'évitait avec bienveillance. Mais des nuages assombrissaient ce tableau. Certains suivaient certes ces règles de politesse, souriant et accomplissant les gestes, mais leur pensée allait en sens contraire! Aurore en eut froid dans le dos, et ne compris pas, mais alors vraiment pas ce que cela signifiait.
Il y avait aussi quelques soldats, mais Aurore ne se douta heureusement pas de la fonction de ces personnages. En effet, malgré le bataclan guerrier qu'ils arboraient, ils étaient aussi peu effrayants que Charlot conscrit.
Le palais du prince était à ce moment interdit d'accès, mais les jours de fête, le peuple pouvait entrer dans la grande salle, pour les cérémonies ou pour les distributions de vêtements. Ce bâtiment était d'ailleurs beaucoup plus fonctionnel que luxueux, avec ses scribes et ses réserves de denrées diverses; néanmoins la présence des soldats, la déférence des ouvriers, le soin extrême apporté aux jardins à l'entour, la grande place carrée concouraient pour donner à ce lieu une aura impressionnante incitant au respect.
Le temple était lui d'accès libre en permanence, sauf bien sûr les dépendances où se retrouvaient les prêtres.
Il fallait joindre les mains et se prosterner avant d'entrer, ce qu'Aurore fit très consciencieusement, non sans une vive émotion. L'intérieur était sombre et solennel comme nos cathédrales, mais avec la chaleur du bois, de l'orient et des statues exubérantes, chamarrées. Au-dessus de l'autel, un superbe Bouddha couvert de feuilles d'or resplendissait sur fond de bois brun. Aurore, pleine de respect, en admira le profond et doux sourire, le regard intérieur, entièrement dans sa méditation: c'était aussi un sourire vrai! Mais plus aérien que celui du moine. Pour la première fois elle humait de l'encens, et en fut émerveillée. Ce parfum puissant la toucha au fond de son être, et lui sembla être la présence même de l'Esprit en ce lieu, pulsant d'une profonde et sublime vibration sacrée...
Il n'y avait pas à proprement parler de service dans le temple, sauf au lever et au coucher du Soleil, ou les jours de fête. Mais il venait du monde sans arrêt et toute la journée ce lieu bourdonnait de Matras et de prières. Pendant les offices s'y ajoutaient des cymbales et des gros tambours.
Aurore fut très vivement impressionnée par ce lieu tout bruissant de mystère des choses profondes de la vie, tout imprégné de vibrations subtiles... Elle savait que Bouddha avait enseigné à être doux entre humains et à ne tuer les animaux sous aucun prétexte. Elle trouva dans sa maison consacrée un soutient, un réconfort, Comme si Bouddha avait été un père aimant et doux... Il était là, du reste, par la magie de son sourire, par l'encens mystérieux, par la ferveur d'Aurore et par le battement de son coeur ému...
Ils restèrent un moment dans le temple. Du monde entrait et sortait en permanence, malheureusement avec beaucoup plus de bruit qu'il n'aurait dû être permis dans ce lieu de méditation. Aurore n'aurait pu le supporter longtemps, mais pour quelque mystérieuse raison elle était apparemment la seule à s'en offusquer. Aurore ignorait ce que signifiait le mot «méditation» mais elle pensa qu'il s'agissait d'avoir en esprit la vision d'un monde joli et doux, où chacun saurait s'émerveiller de la Beauté de la vie. C'était plutôt ce que nous appelons la visualisation positive, mais peu importe.
Soudain le père d'Aurore s'exclama en sourdine que c'était à leur tour, puis il l'emmena vers le fond, par une petite porte, dans les dépendances. Ils y furent accueillis par un moine: Aurore le regarda intensément, avec l'espoir de revoir un vrai sourire: mais celui-ci semblait plutôt revêche. Son père demanda à rencontrer un nom qu'elle ne se rappela pas. Le moine à l'air revêche (mais c'était en fait un érudit fort brave) les conduisit par un couloir vers une cellule et les y fit entrer.
C'était un peu une réduction du temple principal: les mêmes murs de bois sombre, les mêmes sculptures bariolées et contorsionnistes, présentant des thèmes mythologiques ou concrets: vie du Bouddha, récolte du riz, fleurs et oiseaux, scènes d'amour poétiquement rendues. Avec émotion Aurore y vit aussi des écritures, exquisément travaillées, signes mystérieux et hautement sacrés exprimant la Sagesse et la Beauté des enseignements des moines et du Bouddha. Dans sa naïveté, Aurore crut qu'elle savait lire, car elle voyait les formes harmonieuses des lettres sanskrites exprimer une poétique et mystérieuse vibration!
Au-dessus d'un petit autel se tenait aussi une statue du Bouddha, mais de bois noir celle-là, avec de chaque côté d'impressionnantes et solennelles tentures pourpres. Au milieu de la pièce, assis en lotus sur un trône, un vieillard en robe rouge (neuve, celle-là) semblait les attendre, chauve comme un oeuf, ridé comme un vieux fruit, bon comme le Soleil avec son sourire lumineux et infiniment modeste. Egalement sur les côtés des moines étaient assis en grand apparat, avec des cordelières et des pompons dorés. Et par dessus tout flottait un envoûtant parfum d'encens, mêlé à celui des tissus et du vieux bois. Sans le savoir Aurore était en présence du Grand Maître spirituel de la cité, vénéré par des centaines de moines et des milliers de paysans, devant qui même le prince se prosternait.
Elle n'osa parler et fit timidement le salut que lui avait ordonné le moine à l'air revêche.
On la fit s'asseoir en face de lui, avec son père un peu en avant d'elle. Ils restèrent ainsi en silence un moment. Aurore était pleine d'un incompréhensible espoir, mais elle entendit s'affoler le coeur de son père. Le vieillard hocha la tête, puis ferma les yeux, juste un peu plus grave.
Il parla lentement, avec de longues pauses, d'une voix adoucie par les ans.
«Sois remercié, ô cultivateur des hautes montagnes, d'avoir répondu à mon appel, et d'être venu maintenant.
«Ta fille, ô paysan des hautes montagnes, ta fille a tout ce qu'il lui faut pour accomplir ce qui est son karma pour cette existence. Tu ne dois pas t'inquiéter pour elle. Tu ne dois pas non plus penser que tu as commis une faute envers elle. Tu ne dois pas non plus penser que tu as commis quelque péché à son sujet, dans cette vie ou dans une autre.
«Tu ne dois pas non plus penser qu'elle a commis un péché, dans cette vie ou dans une autre. Ta fille a vécu dans d'autres vies sous un autre ciel, sous un autre Soleil plus clair et plus clément que celui-ci; elle a vécu parmi des âmes pures et elle-même est tout à fait innocente.
«Mais vois-tu, homme de la forêt, ta fille a commis une très grave imprudence, une chose qui te serais incompréhensible. Mais elle l'a fait en toute innocence. Elle l'a fait en pensant Servir. Elle garde de cela une profonde blessure dans son coeur, et même son Souffle Divin en a été affaibli. (Un silence, puis, plus bas:) Il lui faudra d'autres vies encore pour guérir.
«Tu as fait, homme de la montagne, ce que tu pouvais faire de mieux. Tu peut aller l'âme en Paix. Juste encore une chose: ne prend pas tant le soin de vouloir marier ta fille, car sa voie est déjà tracée.»
Ils échangèrent des paroles rituelles, et le vieillard posa encore quelques questions sur la spiritualité au père d'Aurore. Ce dernier s'empêtra quelque peu dans les réponses, et un des moines lui fit sévèrement signe du doigt que ça allait barder. Mais le vieillard n'eut qu'un large sourire indulgent.
Le moine à l'air revêche réapparut pour les inviter à sortir, à reculons, car on ne tourne pas le dos au Grand Sage. Avant que la porte capitonnée ne se referme, le vieillard fixa Aurore d'un regard à la fois admiratif, complice, compatissant et un peu mélancolique.
Sur le chemin du retour, et les jours qui suivirent, Aurore se remémora chacune des paroles du vieillard. De toute évidence, il avait parlé pour elle, et ce n'était que par politesse et par tradition qu'il s'était adressé à son père. Ces paroles avaient levé certains doutes: non, Aurore n'était pas en proie à un démon; non, elle n'avait pas quelque horrible faute à expier. Quel soulagement d'être sûr de n'avoir eu aucun commerce avec le mal. Mais cela mis à part, les paroles du Sage étaient bien mystérieuses. Certes Aurore savait, comme tous les gens du hameau et de la ville, que l'humain naît, s'épanouit, meurt et renaît indéfiniment, exactement comme les fleurs sur un arbre, qui, pour une fleur, paraît éternel. Malheureusement il n'était que trop rarement possible de se rappeler des existences passées; seuls certains Sages faisaient cela, mais ils n'en parlaient que très chichement. Où pouvaient bien se situer «un autre ciel» et «un autre Soleil»? Qui étaient ces «âmes pures»? Que s'était-il passé de si terrible dans son autre vie? Elle avait parfois eu la sensation étouffée, diffuse, d'une cassure dans son passé, d'une masse noire et lourde d'un poignant regret, qui l'empêchait de capter toute la bonne lumière de la vie. Si ce n'était pas une mauvaise action, qu'était-ce donc de si terrible?
Déçue aussi de n'avoir pas d'information sur son mariage futur. A son âge, le désir en était maintenant vif, mais elle ne pouvait l'envisager qu'avec un garçon qui partageât son désir de vie harmonieuse.
A quelques jours de là, elle osa prendre sa mère à part, pour lui demander la permission de se marier avec un moine. Pour quelle raison incompréhensible s'offusqua t-elle si vivement? (Ça ne lui arrivait pourtant pas souvent) Elle répondit sévèrement que les moines ne se marient jamais. Désappointée, Aurore demanda alors s'il lui était possible d'aller vivre parmi les moines, à la ville ou dans un monastère, tampis si elle ne pouvait se marier avec l'un d'eux. Sa mère répondit avec moins de véhémence mais encore péremptoirement que les filles ne pouvaient pas devenir moine. Seul son petit frère pourrait devenir moine, pas l'aîné, le petit, et encore seulement s'il étudiait correctement. Le rôle des femmes était de rester aux champs et de s'occuper des enfants. Le seul homme qui restait à marier au hameau était celui qui tuait les oiseaux, l'autre ayant été emporté par une fièvre.
Aurore ne montra à sa mère aucun signe de contrariété; elle s'en fut dignement, histoire de montrer qu'elle aussi savait se tenir. Mais en son for intérieur, c'était l'effondrement de tous ses espoirs, après la Lumière à peine entrevue. Elle bouillait d'une terrible révolte devant l'absurde, l'injuste, l'incompréhensible. Elle allait finir sa vie dans ce hameau qui lui paraissait maintenant minable et terne, après les merveilles qu'elle avait découvertes au temple. L'odeur d'air vicié qui traînait dans les maisons les matins de froidure lui devint insupportable. Encore heureux que le vieillard du temple ait mis son père en garde contre un mariage forcé: le garçon qui tuait les oiseaux, sentant les choses venir, multipliait de plates et odieuses assiduités jusqu'au fond du jardin.
L'avenir semblait totalement obscur et bouché. Il n'y avait aucun mot dans leur langue pour parler de l'injustice, mais toute une collection pour dire la soumission et la fatalité. Aurore se rappelait l'épisode de la grêle.
Heureusement le désagréable jeune homme fut appelé à son tour pour les travaux à la ville. Aurore disposait donc de quelques mois pour dissiper son ressentiment et faire le point. Elle put jardiner tranquillement aussi, et cela lui fit du bien de retrouver cette joie éternelle. Les paroles du Sage avaient attiré sur elle l'indulgence des gens du hameau: on la laissa aller dans la forêt quand elle voulait.
Une nuit elle se réveilla; une petite voix, sans doute un rêve, répétait: «Patience, Confiance.» «Confiance, Patience.», comme dites par un être infiniment joyeux et radieux. Elle en fut fortement ébranlée. Plusieurs nuits elle entendit les explications: «Confiance: tout va s'arranger. Tout le mal se dissipera. Ne crains rien pour l'avenir» ou encore: «Aie confiance dans la Source Universelle de toute Vie». Puis la voix disparut avec un dernier petit rire de Printemps. Elle n'eut jamais d'explication, ni n'en demanda jamais à personne. Mais elle comprit que ces paroles étaient toutes de Sagesse. L'apparente douceur de ses compagnons du hameau n'était que fatalisme, démission, soumission par ignorance. Elle avait bien mieux à faire. Il était certes inutile de gaspiller son énergie à une révolte vouée à l'échec; mais plutôt que de se soumettre, il serait bien plus profitable de s'entraîner à rester rayonnante, sereine, confiante. Pour le reste, Bouddha, ou le karma, peu importe, lui donnerait ce qui lui reviendrait, récompense méritée ou épreuve nécessaire. Arriver à cet état serait très dur, et il ne lui restait plus qu'un mois avant le retour de son désagréable promis. Après, elle le sentait, il ne lui serait plus jamais possible de se consacrer à ces choses essentielles. Alors il fallait travailler dur, ne compter sur aucune aide et surtout ne rien dire à personne.
Pendant tout ce mois, Aurore fut dans une sorte d'exaltation: les mystérieuses paroles nocturnes lui avaient communiqué une farouche énergie. Elle s'était fixée sur la musique des bambous, et chaque note devait être un rappel de la Sérénité, et chacun des tubes en rappeler une nuance différente. Elle évita les conversations brûlantes, que du reste on ne chercha pas à lui imposer. Elle éluda même toute discussion, mais avec les gens du hameau, ce n'était pas bien difficile: Il suffisait de donner quelques réponses toutes faites pour qu'on la laisse tranquille. Elle jardina assidûment, ce qui lui attira même des félicitations, dont elle n'avait cure. Elle souriait à tous, - cela faisait partie de son entraînement - mais dans son for intérieur, elle se battait, férocement, pied à pied.
Vers la fin de la période de service, on ne pouvait savoir le jour exact, elle vécu le coeur battant à chaque bruit de pas qui arrivait, à chaque éclat de voix. Mais peu importait maintenant: elle avait gagné. Le sourire qu'elle affichait à ses compagnons était maintenant l'expression d'une authentique Joie intérieure. Qu'ils ne remarquèrent pas davantage, d'ailleurs.
Son désagréable parti revint au hameau à la fin d'une belle après-midi ensoleillée, accompagné d'un autre moine qui ne pensait pas tomber si à point...
Trois heures auparavant, la musique perpétuelle des bambous s'était tue subitement, laissant la place à un étrange silence. Le brave pépé qui avait à charge l'entretient de l'appareil, monta pour le dépanner. Chemin faisant, il trouva Aurore endormie, au fond du jardin, près du raccourci. Elle n'avait jamais été aussi belle, avec ses seize ans. Elle avait dénoué ses longs cheveux de jais comme pour une fête et, gracieusement allongée dans l'herbe avec sa plus jolie robe, elle souriait comme le Bouddha du temple. Il aurait dû la réveiller, car il y avait du travail urgent aux jardins, mais il n'en eut pas le coeur.
L'homme monta voir les bambous. Il dû chercher la pelle de bois. Il la retrouva, projetée à plusieurs mètres, inexplicablement éclatée de l'intérieur, avec des éclats jonchant le sol alentour. Quand il redescendit, il revit Aurore comme il l'avait laissée. Il se décida à la réveiller, pour lui éviter une remontrance si d'autres la voyaient. Il hésita et toucha sa jolie joue, qui était déjà froide.
La musique des bambous fut réparée, après les funérailles. Je crois qu'elle doit toujours y être, peut-être l'entendrez-vous si vous passez par là. Mais elle est restée un peu mélancolique....
CHAPITRE 13
LE TEMPS C'EST DE LA JOIE
(sommaire)
«NELLIO! NELLIO!»
Nellio fit un bond.
Et pour les éolis ailés, faire un bond ce n'est pas une figure de style.
C'était à l'heure la plus sombre de la nuit Aéolienne, la plus propice aux mystères.
«NELLIO! Nellio!»
Nellio s'assit sur son lit, écouta de toute son oreille intérieure, tremblant. Il n'aurait jamais espéré l'entendre de si tôt. C'était elle, sans nul doute possible, sa voix semblait fêlée, mais c'était bien Aurora.
Nellio logeait toujours dans sa pyramide; vu sa situation exceptionnelle on lui avait installé un éclairage électrique, alimenté par le Soleil. Il ne s'en servait guère, préférant de loin l'irizure vivante des fleurs-lumière, mais à cette heure elles étaient épuisées et il se précipita sur le gradateur. Il se mit en adoration devant l'image de sa bien aimée, si joliment peinte.
«Nellio! Nellio... »
Déjà la voix s'éloignait, résonnant comme dans une banlieue ténébreuse, glaciale et solitaire. Pauvre Aurora! Elle avait dû faire un effort considérable pour remonter ses vibrations au niveau de celles de Nellio, et déjà elle redescendait inexorablement. Il tenta de la rattraper, mais en vain. La voix disparut. Un gros nuage passa alors dans l'univers intérieur de Nellio. Nous, à sa place, aurions pleuré toutes nos larmes, mais l'éoli était simplement prostré.
Milarêva entra.
Si l'on peut appeler ça entrer. Nellio, malgré son espèce d'anesthésie, n'avait pas perdu sa jugeote d'éoli. Anthelme aussi s'était douté de quelque chose. Alors, un soir où Milarêva était vraisemblablement pour venir, les deux compères avaient dévidé la soie d'un cocon abandonné, et en avaient tendu les fils arachnéens autour de la porte de la pyramide, en prenant bien garde de ne pas émettre de pensées à ce sujet. Difficile gageure pour les éolis toujours entièrement à ce qu'ils sont en train de faire, mais ils y étaient tout de même arrivés.
Milarêva était venue, non pas le soir même, mais la nuit suivante. Seul le fil en travers de la porte fut cassé. Même en se posant tout près, elle aurait normalement dû en casser d'autres.
Milarêva dût s'apercevoir de la chose, car dès la visite suivante elle ne chercha plus à passer par la porte pour faire comme les autres éolis. Elle prit donc avec le plus grand naturel l'habitude de se matérialiser directement dans la maison de Nellio.
Donc, quand je dis elle entra, cela veut dire que son ineffable vibration devint sensible d'abord, par prévenance, puis que son corps diaphane apparut progressivement dans la pièce, juste devant Nellio, d'abord simple brume blanche, puis se concrétisant petit à petit, tandis que sa vibration puissante et infiniment bienveillante prenait toute son intensité émouvante...
Elle ne manifesta jamais la moindre réprobation d'avoir été découverte. Cela aurait été totalement étranger à son éternelle béatitude. Simplement elle n'avait plus de raison de cacher cela à Nellio, puisqu'il savait. Elle évitait les spectaculaires démonstrations de ses étranges pouvoirs par une sorte de pudeur, par égard pour les autres éolis, par respect pour le Plan d'Aéoliah qui ne prévoyait pas cela. Milarêva était vraiment une âme de très haut niveau, inconcevable pour nous. Sa présence transfigurait tout. Son corps semblait fait de lumière impalpable, mais il était pourtant bien plus intensément chaud, vivant et présent que la banale matière dont sont faits, tant bien que mal, nos corps ordinaires. Par la seule pureté de son énergie créatrice, elle maîtrisait la matière et l'espace...
Milarêva venait quand Nellio en avait besoin, pour lui donner de la tendresse, de la vie, que même les étranges machines cachées dans les entrailles de sa pyramide ne pouvaient pas parfaitement imiter. Les éolis se gardaient bien d'avoir certains gestes en dehors des couples. Le lien de couple a une importance vitale chez eux, bien plus encore que pour nous. Mais Nellio était lui dans une situation exceptionnelle, et seule Milarêva pouvait l'aider tout en maîtrisant les conséquences.
Nellio ne se leva que le lendemain à Midi. Cela déjà attira l'attention de tout le village, car jamais depuis l'accident d'Aurora il ne s'était levé si tard. Tout au plus il ratait le lever du Soleil.
Il ne parla qu'un peu avant le repas du soir, à Anthelme, qui, en l'écoutant, eut bien du mal à garder un air naturel tant son émotion fut vive.
La nouvelle de son contact avec Aurora fit au village l'effet d'un tonnerre de joie. Mais un tonnerre fort discret qui ramassa immédiatement ses éclats: il ne fallait pas troubler Nellio.
Aurora, leur chère Aurora, que tous avaient tant aimé, ainsi elle vivait, elle existait, elle pensait, quelque part, elle pensait à eux. Elle cherchait à les revoir. Certes elle était encore loin, mais le néant atroce, le vide infini qui les avait si brutalement séparés n'était pas invincible. Alors au village on pleura de bonheur, on se serra les uns contres les autres, éperdus. Et surtout un fol espoir commença à germer.
Savez-vous, amis lecteurs, que bien du temps s'était écoulé au village éoli depuis le dernier chapitre. Deux siècles. Oui, deux siècles. C'est long, n'est ce pas? Et pourtant ce n'est qu'une très petite partie de la vie des éolis.
La Terre avait dépassé l'An Mille. L'Empire Franc avait cédé la place à différents royaumes encore petits et instables, dont la France. L'Europe entrait dans le moyen-âge, lumières et ténèbres inextricablement mêlées. L'Orient avait enfanté l'Islam. L'Himalaya avait donné vie à la fascinante Sagesse Tibétaine. Les civilisations éternelles de la Chine et de l'Inde continuaient pareilles à elles-mêmes. Leurs astronomes observaient la supernova qui devait donner la nébuleuse du Crabe. En Amérique, les bâtisseurs montaient fiévreusement leurs temples jusque sur les montagnes à cinq mille mètres d'altitude, pendant que courraient bisons et caribous, libres comme le vent, pour quelques siècles encore. La Terre continuait à tourner autour de sa galaxie rutilante d'étoiles, ses océans à moutonner, ses fleurs à s'épanouir, ses habitants à suivre vaille que vaille le chemin qui les mène vers leur éveil.
Aéoliah continuait à briller de son Bonheur éternel qui n'avait failli que pour Aurora. A Irizdar, dans la cathédrale rose, l'ineffable et éternelle musique de l'orgue de calcite blanche et des harpes d'or ne s'était jamais arrêtée. Combien d'âmes avait-elle éveillées, transportées?
Au village, tout était changé, et rien n'avait changé. Ce n'étaient plus les mêmes arbres, mais toujours la montagne mystérieuse à l'altière silhouette enchantait les soirées éolines de son rouge fanal balisant discrètement le chemin de l'Infini. Aéoliah avait frissonné de nombreuses fois. Les potirons roses et abricot, les mousses mauves, tout avait disparu, et tout s'était recréé pareil un peu plus loin. Un rocher était tombé, près de chez Alambo, qui en avait fait un nouvel abri. Le ruisseau glougloutait toujours, mais des poissons complètement différents l'habitaient désormais. Les jeunes arbres où les nouveaux éolis s'étaient fait les ailes étaient maintenant centenaires. D'autres n'étaient plus, et à leur place des nouveaux tendaient vers le ciel leurs verges juvéniles.
Ami lecteur, arrêtez-vous quelque peu et essayez de vous représenter un si long laps de temps, tant de sourires joyeux, tant de bonsoirs ensommeillés, tant de coups de pioche, tant d'élans de joie, tant de caresses... Contrairement à la Terre où la vie est toute cycle, sur Aéoliah elle est toujours Printemps. Deux siècles, même deux siècles de Bonheur, c'est très long.
Que dire pour Nellio? Ressentait-il aussi cette immensité de durée? Ou son anesthésie partielle l'en dispensait-il? Au bout de combien de temps espérait-il revoir Aurora? Personne n'aurait eu le coeur de lui poser de telles questions, pour ne pas raviver la plaie en son coeur.
En tout cas les Gardiens Cosmiques n'avaient laissé la place pour aucune illusion. Ils ne s'en étaient eux-mêmes pas fait. La pyramide de Nellio était en diamant mat, teinté dans la masse par des jeux d'interférences optiques (comme les ailes de papillon), d'où son apparence si lumineuse et chaleureuse. Autant dire qu'ils avaient prévu pour cent mille ans. Heureusement Nellio ne s'en était pas aperçu: il lui aurait fallu pour cela fouiller dans des rouleaux de chimie parmi les plus poussiéreux, dans les galeries les plus sombres d'Irizdar, et ce n'était pas son truc à lui Nellio.
Si les plantes et les maisons du village avaient changé, ses habitants étaient toujours restés pareils à eux mêmes. C'étaient toujours les joyeux éolis, passant éternellement du rire cristallin au sourire de Bonheur béat, de la joyeuse activité à la profonde méditation sur le ciel étoilé, de la chaude amitié à la douce tendresse, les éolis qui se caressent les cheveux sans se connaître et que l'on entend soupirer de Bonheur, la nuit, dans leurs poétiques et inénarrables maisons-potiron, les éolis astucieux et débrouillards, les éolis boute-en-train aux vibrations toujours pures, déambulant dans les chemins secrets de leur village avec leurs impayables grands chapeaux-fleur qui font rigoler, et alors ils se retournent en faisant voler leurs cheveux et ils vous lancent une oeillade à vous chavirer le coeur...
Les éolis irrémédiablement positifs et optimistes, dont l'accident d'Aurora n'avait absolument pas entamé la lumineuse confiance ni le contagieux Enthousiasme, malgré l'épine qu'il avait planté dans leurs coeurs.
Certes quelques éolis du village étaient partis, et de nouveaux enfants étaient nés. Mais tous ceux dont nous avons fait connaissance étaient toujours là, et beaucoup le sont encore aujourd'hui.
Le secourisme des âmes avait bien sûr continué. Il y avait eu quelques accidents, semblables à celui d'Aurora, mais qui n'en eurent pas les conséquences, grâce à l'expérience passée et à la puissante organisation de la sécurité. On avait rajouté des surveillants aux abords du groupe de secouristes, au cas ou des entités inopportunes ou des âmes incompétentes s'accrocheraient à eux. (Ce qui arrivait parfois). Deux ou trois secouristes, qui avaient présumé de leurs forces, durent abandonner... A leur grand regret, car, malgré ses dangers et ses désagréments, le secourisme des âmes était, pour ceux qui l'accomplissaient, un grand Bonheur, une joie toujours renouvelée. Certes ils avaient souvent à assister, impuissants, à des horreurs ou à des injustices, à patauger dans des cloaques, certes ils ne réussissaient pas toujours, mais chaque aide, chaque espoir donné, chaque prise de conscience accomplie était pour eux une grâce lumineuse et inoubliable. Ce n'était rien que la loi d'Amour qui s'accomplissait, elle qui veut que toujours notre Bonheur vienne de celui que nous donnons gratuitement aux autres. Et les éolis savent, eux, donner sans la moindre trace de calcul ou d'intérêt. Cela serait fondamentalement étranger à leur mentalité. Ils savent parfaitement que l'Amour donné de grand coeur est la pierre de fondation du Bonheur.
Le secourisme des âmes était devenu partie intégrante de la vie du village. Quatre équipes indépendantes et autonomes sortaient chacune tous les dix jours environ. On ne pouvait guère faire plus, car on aurait couru le risque d'accumuler les petites quantités de l'aura terrienne que l'on ramenait à chaque fois. Ainsi ceux qui n'avaient pas voulu se joindre au secourisme des âmes y remplissaient tout de même le rôle de réservoirs de pure lumière dans lesquels les miasmes résiduels se desséchaient et disparaissaient. Tout le travail et ses participants étaient étroitement supervisés par les éolis d'Irizdar et d'autres plus haut encore. Rien n'était laissé au hasard. Certes les secouristes étaient toujours libres d'agir à leur guise, selon leur intuition ou leur coeur, mais le moindre dérapage était ainsi immédiatement stoppé et repris. La probabilité d'une erreur ou d'un nouvel accident était ainsi très réduite.
En deux siècles, la quantité de travail et de Bien accompli par les secouristes avait été énorme: plus de dix mille sorties. Certes c'était encore bien peu par rapport à tout le mal accumulé, et peu visible en plus, et il n'y avait pas trop des milliers de secouristes des âmes de toutes les planètes et des millions d'anges gardiens sur la Terre. Les éolis étaient bien anonymes et discrets parmi ces légions d'êtres de lumière venu aider à l'éveil des Terriens et de toutes les autres planètes non réalisées.
Il faut parler de l'organisation d'une sortie de secourisme des âmes. C'est époustouflant. Une précision, une discipline qui auraient stupéfié un capitaine de trois-mâts anglais.
On peut d'abord s'étonner à juste titre de voir les éolis parler couramment des choses du mal entre eux, alors que précédemment ils en ignoraient jusqu'à l'existence. De fait la langue courante d'Aéoliah, pourtant beaucoup plus riche et subtile que la nôtre, n'a aucun mot pour désigner le destructif et le maléfique, tout au plus quelques vocables ou affixes généraux de mise en garde contre des déséquilibres ou des carences. C'est que Aéoliah est dans l'espace normal, là où le jeu sans faille des Lois Divines Universelles d'Amour, d'Entraide, de Poésie, d'Harmonie garantit à tous les êtres un Bonheur pur, une Harmonie complète où le mal ne pourra jamais en aucune façon s'immiscer.
Aussi les secouristes des âmes avaient pour parler des choses du mal un vocabulaire spécial, tout comme n'importe quel corps de métier a ses mots techniques. Un vocabulaire d'ailleurs parfaitement neutre et bienveillant, dénué de tout jugement et de toute moquerie. C'était un peu comme si vous atterrissiez sur le trois-mâts cité plus haut et que l'on vous demande d'étarquer la drisse de clinfoc. Pour vous c'est de l'hébreu. Un marin, lui, bondit et en un éclair a saisi le bon cordage pour le tendre, sans même poser sa part de pudding. Une conversation des secouristes des âmes aurait été incompréhensible pour un éoli moyen. Au début tout le village apprit aussi ce vocabulaire, mais, toujours pour ne pas courir le risque de disséminer les éventuels miasmes, on prit rapidement l'habitude d'entourer d'une sorte de pudeur ce qu'on avait vu pendant les sorties, et de ne point en parler en dehors de discutions techniques très fermées. Le mal ne pouvait ainsi se répandre par battage médiatique, et le bon soleil du Bonheur continuait à briller totalement pur parmi les éolis.
L'organisation de l'équipe proprement dite variait suivant le travail demandé. En général, comme les éolis n'avaient pas un but précis sur la Terre, ils se contentaient de se brancher (télépathiquement, toujours, car nous sommes en astral, où c'est le seul moyen de communication possible) sur une sorte de fréquence d'appel organisée par les anges gardiens de la Terre, et qui fonctionne puissamment et merveilleusement bien. La moindre demande d'aide est immédiatement répercutée vers les compétences idoines, et la moindre offre d'aide se voit instantanément aiguillée. Il n'y a jamais la queue, ce n'est pas une agence pour l'emploi, je vous le dis, et ça turbine drôlement.
Si l'aide proposée n'était qu'un simple support spirituel, un apport d'énergie, alors tout le groupe opérait de concert, en parallèle, pour unir leurs forces. Mais s'il fallait une action plus précise, alors un membre du groupe l'accomplissait, et lui seulement. Généralement deux autres lui fournissaient alors les énergies nécessaires, pendant que les autres membres du groupe méditaient ou s'enthousiasmaient chaudement chacun sur une Vertu particulièrement opportune. En plus un observateur, l'ange gardien ou un Jardinier des âmes, regardait et analysait froidement ce qui se passait, pour éventuellement changer l'action. Tous les membres du groupe se maintenaient visibles les uns des autres, soit sous leur image familière, sois sous l'aspect de sphères ou de petits soleils, puisque l'on prend l'apparence que l'on veut en astral. D'autres éolis, ceux d'Irizdar ou de l'école des Jardiniers des âmes, surveillant seulement les sentiments des secouristes, mais sans se montrer ni assister à l'action proprement dite, sans savoir ce que les dits secouristes étaient en train de faire. Ces observateurs de derrière le rideau, comme on les nommait, fournissaient ainsi une sécurité et un soutient qui ne pouvait pas être influencé par le mal rencontré, puisqu'ils ne le voyaient pas et restaient délibérément dans un plan de pure lumière. Par exemple, s'il y avait une injustice et qu'un des secouristes s'indignait, ils pouvaient l'aider à retrouver la Sérénité seule garante de la Justesse et de l'efficacité dans l'action spirituelle.
Si un secouriste perdait trop la maîtrise de soi, alors pouvaient intervenir les «tireurs», restés sur la place du village, qui se servent d'une sorte de «corde» abstraite, comme les cordes d'assurance des alpinistes. Le secouriste en détresse se retrouvait instantanément dans son corps, sur Aéoliah, avant d'avoir pu se souiller ou engager son karma. Ils avaient ingénieusement tiré parti des possibilités de manipulation du temps offertes par le voyage astral; mais c'est là une chose fort difficile. Pendant une sortie, il ne s'écoule que quelques heures sur Aéoliah, alors que les secouristes et leurs surveillants passent plusieurs jours sur la Terre. Ils s'étaient donc arrangés pour que le temps subjectif réellement dévolu à l'action correspondre à peu près à celui des assistants restés sur la place du village. Ces derniers sautent carrément les temps morts, et reprennent contact au prochain épisode d'action, ceci équivalant à une surveillance continue. Tout un protocole de communication était prévu pour cela, et il arrivait parfois qu'un des observateurs trouvât commode de retransmettre un ordre de vive voix, et ces exclamations soudaines étaient du plus étrange effet sur cette place complètement obscure et silencieuse, peuplée de silhouettes totalement immobiles...
Le temps des surveillants, en particulier celui des observateurs de derrière le rideau, était légèrement en avance sur celui des secouristes et des assistants. En cas de panique, l'ordre de tirer était ainsi instantanément suivi d'effet. Mais il fallait tout de même faire vite, car une fois le karma engagé le retour en arrière n'est plus possible. Si une telle chose arrivait, le secouriste concerné pouvait avoir à rentrer dans un cycle complet de réparation, comme Aurora...
Il y avait le groupe des assistants restés sur la place du village, dont le rôle était essentiellement d'être de tout coeur avec les secouristes. «Etre de tout coeur avec», cela pourra sembler abstrait et purement littéraire à beaucoup de lecteurs. Mais en astral c'est essentiel, puisqu'il n'y a pas à proprement parler d'espace comme dans notre monde physique: les «lieux» de l'astral sont les états d'âmes et les sentiments. Pour parler comme nos scientifiques modernes, l'astral est l'espace des phases de l'esprit humain. Des êtres qui méditent dans le même but y sont donc bel et bien «ensemble», dans le même «lieu». Ils peuvent être aussi «solidement» unis que les pierres d'un mur entre elles. D'où la puissance du travail dans ce plan...
Outre les tireurs, il y avait également des éolis couchés en méditation sur la place du village, qui étaient capables de dire aux autres ce qui se passait chez les secouristes. A plusieurs reprises, ils eurent à intervenir et à rappeler tout ou partie du groupe des secouristes, comme on l'a déjà vu. La situation qui avait provoqué l'accident d'Aurora se reproduisait parfois, surtout avec les nouveaux, ou lors de scènes d'horreur comme celle de la première sortie. Heureusement, à chaque fois les victimes, si étroitement surveillées, purent être rappelées dès les premiers signes de perturbation, plus ou moins sonnées, mais sans dégâts irréversibles.
Parfois il fallait apparaître en rêve ou en «matérialisation» à des Terriens. Le moyen âge européen était très propice à ce genre de manifestations, très intéressantes car on pouvait alors parler directement à des humains, sans passer par une télépathie que peu sont vraiment capables de recevoir sans trop de distorsion. L'étroitesse de vue, chronique à cette époque, était compensée par une attirance pour le surnaturel très touchante, qui fait cruellement défaut dans notre civilisation occidentale d'aujourd'hui. Il n'y avait qu'à apparaître, et les gens vous regardaient béatement, en gobant vos paroles. Il n'était même pas nécessaire de toujours se déguiser en petit Jésus, et souvent les éolis se montrèrent presque tels qu'ils étaient. Pour leurs protégés, ces si gentilles créatures ailées étaient incontestablement des anges, donc des créatures de Dieu en qui l'on pouvait avoir totalement confiance. Si les éolis recommandaient des exercices spirituels ou d'hygiène corporelle, on leur obéissait scrupuleusement, avec une ferveur émouvante. Tout de même cela n'était possible qu'avec une minorité de privilégiés déjà ouverts, des musiciens (il commençait à y en avoir) des habitants de la forêt, certaines femmes âgées seules, des ermites ou des moines.
Si de telles rencontres avec des êtres angéliques semblaient monnaie courante à cette époque, pourquoi n'en reste t-il aucune trace historique aujourd'hui? C'est que les éolis, comme tous leurs collègues secouristes, défendaient formellement à leurs protégés de parler de leurs visions: le risque était grand de se retrouver sur un bûcher... Des traces historiques, il y en a beaucoup... dans les annales de l'inquisition. (Qui n'était pas encore érigée en administration de la terreur à cette époque, mais elle fonctionnait déjà depuis longtemps). Même en notre fin de vingtième siècle rationaliste, matérialiste et scientiste, des visites d'aides cosmiques ont lieu, mais leurs bénéficiaires n'en parlent qu'à des amis intimes, ou le plus souvent pas du tout: le risque est grand de se retrouver abusivement enfermé en hôpital psychiatrique... Sort auquel le bûcher est sans doute préférable. Si tout ce long, patient et ingrat travail souterrain accompli par les secouristes de âmes de toutes les planètes n'a laissé aucune trace écrite dans notre histoire, il ne faudrait pas en déduire qu'il est inutile: bien au contraire, nous en retirons tous les bénéfices aujourd'hui par une plus grande liberté d'évolution et un monde certes encore très imparfait mais beaucoup plus intéressant qu'il y a mille ans; sans compter toutes les âmes épanouies, libérées, qui, définitivement délivrées du mal, sont allées renaître ailleurs et ne viennent plus gonfler aucune statistique chez nous! Eh oui!
La discipline des éolis secouristes des âmes était absolue. Ils n'avaient pas, comme on le voit sur Terre, de chefs, mais chaque membre du groupe d'intervention avait une responsabilité, quelque chose à veiller. Si besoin était, il donnait un ordre, immédiatement appliqué par ceux concernés. Chacun avait à coeur d'accomplir sa tâche, que l'occasion lui soit donnée de commander ou qu'il accomplisse quelque service. L'obéissance aux Jardiniers des âmes était encore plus parfaite. Les éolis et les éolines reconnaissaient et respectaient tout à fait leur Sagesse supérieure et ne trouvèrent jamais rien à y redire. Libres de tout, ils ne se gênèrent pourtant pas pour en discuter de nombreuses fois entre eux, au sein de leurs villages ou entre amis, mais ils n'y trouvèrent jamais aucune faille: la parole des Sages fut toujours merveilleusement... sage.
Certains lecteurs s'étonneront de voir les éolis, libres et fantasques comme le vent, se plier allègrement à une discipline aussi inflexible. C'est qu'il y a Liberté et liberté. La liberté de certains n'est qu'une fausse liberté: liberté de fumer, de boire, de détruire, d'opprimer, de se défiler de ses responsabilités, de crouler dans le vice... C'est la liberté du caillou qui roule sur la pente. Il ne peut ni remonter, ni dévier, ni même s'arrêter. Alors, pour ne pas avoir l'air idiot, pour ne pas perdre contenance dans les discutions de salon, il dit que c'est CE CHEMIN qu'il a choisi, que c'est SA LIBERTE, et que personne ne l'en changera! La vraie Liberté, la seule même, c'est de choisir son chemin. Soi-même. C'est être CAPABLE DE CHOISIR de monter, de progresser, de briser les conditionnements et les préjugés, de bâtir un idéal, c'est au moins de le vouloir de tout coeur, même si on n'arrive pas à le concrétiser. Ainsi les anges sont eux vraiment libres, et c'est pour cela qu'on les représente avec des ailes. (En fait ils n'ont pas forcément d'apparence propre: on peut leur donner n'importe laquelle, du moment que ce soit beau, pur et gentil) Eux, ils savent monter, et, quoi qu'ils fassent ils n'ont jamais besoin de se justifier. La vraie Liberté, c'est essentiellement une question d'Humilité et de Franchise avec soi-même. Reconnaître - au moins à nous mêmes - ce que nous sommes, et réagir en conséquence, pour progresser. C'est même là l'essentiel de ce que nous avons à apprendre sur la Terre. Si devenir un ange n'est pas à notre portée immédiate, l'Humilité en est le premier pas, qui, lui, est à notre portée. Une fois accompli, ce premier pas amènera le suivant à notre portée, et ainsi de suite jusqu'à...
Les éolis, quand ils choisissent une activité, ils en acceptent les moyens. Exactement comme un sportif ou un alpiniste Terrien se plient à un pénible entraînement où se risquent dans des situations périlleuses, sans jamais rechigner, si c'est le chemin pour arriver au but qu'ils se sont donné. C'est aussi ce que font les humains chez qui le désir de progrès s'est éveillé: ils y consacrent toutes leurs énergies, y sacrifient leur faux confort et souvent même leur sécurité. Quand les éolis font quelque chose, ils le font complètement. Bien qu'au départ ils ne savaient pas du tout dans quoi ils s'engageaient en devenant secouristes des âmes, ils en acceptèrent néanmoins les risques et les servitudes sans aucune arrière-pensée. La discipline dans le travail en était une condition inévitable: ils l'adoptèrent donc, sans arrière-pensée, comme un outil, un moyen, comme le menuisier qui empoigne sa gouge ou le peintre sa brosse. Et encore, leur organisation n'avait aucune rigidité, laissant toute sa place à l'initiative, sans jamais rien sacrifier de ce qui est essentiellement humain. Mieux, ils en firent un jeu, une danse, ce qui la transforma en Joie. Ils sont géniaux, ces éolis! Cela n'était d'ailleurs pas nouveau pour eux, puisque le travail en équipe, même dans la douce quiétude de la vie quotidienne, exige déjà une forme de cohésion avec le groupe: Faire au bon moment ce que les autres attendent de vous. Si l'on n'accepte pas ce minimum, ce n'est vraiment pas la peine de vivre en groupe! S'il se trouve des gens qui ne sont pas d'accord avec ça, qu'ils restent donc seuls dans leurs tanières, avec les ours, et qu'ils ne viennent pas enquiquiner les groupes sincères.
Mais il n'était absolument pas question pour les éolis de laisser déteindre une obéissance rigide ou une quelconque forme de contrôle sur leur vie ordinaire. Cette discipline cessait immédiatement dès qu'ils se levaient de leurs méditations nocturnes. Ils sont pas fous les éolis.
Décrire en détail toutes les techniques des secouristes des âmes éolis avec plus de deux siècles d'expérience demanderait un très gros livre: ce n'est donc pas possible ici. De plus je ne tiens pas trop à divulguer certains aspects de la science des Jardiniers des âmes: ils disposent de moyens d'action très puissants qui pourraient tenter des personnes malveillantes. Il s'est déjà fait assez de mal comme cela rien qu'avec notre psychologie, trop souvent détournée de son but thérapeutique.
Le secourisme des âmes n'avait pas changé l'apparence du village, ni la merveilleuse ambiance chaleureuse qui y régnait. Il contribua à modifier certaines affinités, à déplacer des amitiés, mais ça c'est la vie.
Il y eut tout de même une conséquence avec Milarêva. Celle-ci avait dû fréquenter le village assez assidûment, pour conseiller les uns, donner de sa force aux autres. Le pâle fantôme évanescent de la nuit, que les nouveaux éolis étaient restés quarante ans sans voir, était devenu une silhouette familière, de chair aussi chaude et ferme que celle de n'importe quel autre éoline. Elle retenait ses étranges dons pour rester une amie, une présence discrète mais vibrante et solide. En astral, elle apparaissait quelquefois aux secouristes sous la forme d'un flocon de lumière blanche flottant et dansant, légère comme un duvet d'oiseau, impalpable, ou plus souvent comme une simple présence, dénuée de toute apparence, mais diffusant une énergie féerique et inébranlable, fort bienvenue dans certaines situations peu reluisantes. En sa présence, tout miasme, toute laideur disparaissaient, s'évaporaient. Le jour, au village, elle s'habillait toujours de sa robe blanche frangée d'un peu de mauve, avec un petit chapeau de délicats pétales roses, qu'Antonnafachto le cultivateur de chapeaux allait chercher on ne sait où. Ces pétales, sur ses cheveux blancs bouclés à reflets mauves, restaient frais et délicats fort longtemps, alors que normalement ils sont séchés (comme nos immortelles) avant d'en faire des chapeaux.
Maintenant Milarêva venait souvent avec Adénankar au repas de midi, et même elle mangeait. Elle parlait fort peu en groupe, et quand elle expliquait quelque chose c'était toujours par quelques phrases simples, poétiques, rondes et achevées comme le corps d'un dauphin. Sa voix était profonde et curieusement grave pour cette éoline si légère, de ce grave très doux qui monte directement à l'âme. Elle n'avait rien changé de son éternel sourire, de son regard rêveur et extasié, perdu dans l'Infini, comme si elle contemplait un ciel merveilleux au delà du monde physique.
Si elle vient pour vous parler, il faut d'abord faire silence, elle à côté de vous, regardant au loin, avec parfois un soupir de bonheur, et toujours son haleine suave et son parfum unique. Vous, vous êtes en train de coudre à la lumière d'une fleur, dans votre potiron, le soir après la veillée du village. Milarêva se balance imperceptiblement, et, au moment voulu de toute éternité, avec une incroyable Douceur, elle vous confie ce que vous souhaitiez savoir, ou ce qu'elle avait à vous enseigner, en quelques mots. Elle vous regarde ensuite en souriant comme une amoureuse, pendant que vous vous extasiez sur cette Sagesse, ou sur votre problème résolu, dissous, évaporé, comme s'il n'avait jamais existé. Puis petit à petit son regard se détourne à nouveau vers l'univers ineffable qu'elle voit à travers vous, ou en vous. Toutes les blessures d'âme ou de coeur guérissent en sa présence. Sa Douceur, son silence, sa lenteur appellent les plus puissantes énergies.
Pourquoi des êtres tels que Milarêva ne viennent-ils pas sur notre Terre? Mais ils y viennent! Seulement, voyez vous, la Source de Vie Universelle a voulu que les humains de toutes les planètes soient essentiellement libres, et ceux de la Terre autant que les autres. Alors les êtres de lumière viennent sur la Terre, ils nous font du coude et des clins d'oeils: «Regardez comme c'est chouette la vraie vie». Mais souvent nous ne les voyons pas, occupés que nous sommes à rien de bien lumineux. Si nous les voyons, ou seulement si nous ressentons leur aura, c'est alors pour nous un de ces moments inoubliables, une de ces révélations ineffables que tous les braves gens connaissent un jour où l'autre, peu ou prou. En de tels merveilleux instants, les miasmes sont balayés, et tout notre être est réceptif à la Vérité, à la Lumière de la Vie! Mais ces moments sont bien courts, et il nous faut par la suite apprendre à en retrouver le fil par nous-même, et surtout, vivre ce que nous avons appris, avec notre coeur, nos sentiments, l'imposer aux terribles forces d'inertie. Alors souvent nous nous décourageons, et nous oublions.
En attendant le secourisme des âmes était devenu le gros truc, la principale activité spirituelle de ce village. Non pas que cette situation posa quelque problème, certes non, mais cette spécialisation ne pouvait pas durer. Ce n'était pas dans l'esprit d'Aéoliah. Les éolis du village ressentaient, sans se l'être encore dit ouvertement, que le secourisme des âmes devait être soutenu par plus d'éolis et d'éolines, et donc partagé avec d'autres villages des environs. Et puis Adénankar avait d'autres projets, auxquels il commençait à faire allusion. Il attendait depuis trois mille ans! Les éolis sont patients, mais tout de même.
La résurgence d'Aurora tombait donc à un moment charnière, où certaines choses devaient changer. Les plus optimistes n'attendaient pas cette réapparition avant mille ans au moins, et ceux qui connaissaient le diamant étaient encore bien plus circonspects. Ce fut donc une sorte de choc agréable. Même si le processus de réintégration d'Aurora risquait de durer encore longtemps, il était maintenant en cours. Et pour un éoli voir un travail en cours auquel il ne peut pas participer ÇA LE DEMANGE!!! Oh là là!! C'est même à peu près le seul moyen de les embêter, les éolis. Aussi germa tout naturellement l'idée que les secouristes des âmes pourraient participer au retour d'Aurora. Comme toutes les idées nécessaires, personne ne se rappela après coup qui l'avait eue le premier, mais c'était d'une logique imparable: Qui pouvait être mieux placé que les éolis pour aider une éoline? Surtout qu'au fond c'était de leur faute.
Et la discipline intransigeante des secouristes des âmes? Bonne dans l'action. Les éolis restaient essentiellement libres de choisir le but de leur travail. Ils allaient aider qui ils voulaient sur la Terre, et ils en discutaient librement avec les Jardiniers des âmes, qui ne leur refusèrent jamais d'initiative sans leur donner d'explications précises et détaillées.
Les Gardiens Cosmiques ne se manifestèrent pas. Leur déontologie veut qu'ils n'interviennent qu'en cas de pépin. Aussi, si on ne les voit pas, les Gardiens Cosmiques, c'est que tout va bien, ou, au moins, que la bêtise que l'on est en train de faire n'a pas encore tourné au cataclysme. Chez les Jardiniers des âmes, ni Adénankar, ni Milarêva, ni les autres éolis d'Irizdar ne firent le moindre commentaire au projet des secouristes des âmes, quand ils en eurent vent. Ces intransigeants superviseurs, qui n'hésitaient pas à vous réexpédier franco de port sur votre planète à la moindre défaillance, seraient-ils favorables au projet Aurora, ou y opposeraient-ils un veto absolu, comme à une grave folie? L'affaire n'était absolument pas évidente.
Comment ces deux groupes au fond si différents allaient-ils s'y prendre pour concilier leurs exigences opposées, la Compassion pour les uns, et la Rigueur pour les autres? Lisez bien ce qui suit, amis lecteurs, car c'est dans ce genre de situations que chez nous naissent les plus profonds divorces.
Les Jardiniers des âmes vinrent tous à la réunion de travail où les secouristes des âmes avaient mis la fameuse décision à l'ordre du jour. Certains étaient venus dès le matin, d'Irizdar ou de plus loin encore; ils avaient passé la journée sur la terrasse arboricole d'Adénankar, sans que rien ne transpire de leurs intentions. Le soir, ils arrivèrent, Ozoard en tête avec son violon des grandes fêtes, deux fois plus long que lui, les autres portant leurs flûtes de bambou aussi démesurées, ou divers instruments. On parla fort tard dans la nuit, de tout sauf du projet Aurora. On n'y fit pas même allusion. On chanta et on dansa dans une folle allégresse en buvant des jus de fruits, signe de liesse chez les éolis et les éolines. On vit Adénankar danser à la lumière féerique d'un grand cercle de fleurs, et même Milarêva, plus merveilleuse que jamais, la robe retroussée jusqu'en haut des jambes: nul, pas même elle, ne pouvait résister au pétulant et joyeux violon d'Ozoard, le génial troubadour aux oeillades incendiaires... Plus tard encore, les fleurs-lumière éteintes, on se serra les uns contres les autres, en se chuchotant des gentillesses, au son d'une très douce mélodie de flûte effleurant à peine le silence bleu de la nuit.
La décision d'aider Aurora fut ainsi irrévocablement scellée, d'un commun accord, entre les secouristes et les Jardiniers des âmes, sans qu'un seul mot n'ait été prononcé. Les lecteurs qui s'attendaient à un conflit ou à une difficile négociation sont bien attrapés: Les éolis n'étant pas dualistes, il n'y avait rien à concilier.
La seule question était de savoir comment on allait s'y prendre.
CHAPITRE 14
*** L'ATOLL DE NASACHTO ET INELOUNIA ***
(sommaire)
* Musique: Bearns et Dexter, The Golden Voyage Vol 3 «Look after Tomorrow for me»
Quelques temps après la fameuse fête des secouristes des âmes, où il fut si bellement décidé de participer au sauvetage d'Aurora, Anthelme et ses amis, Elnadjine, Liouna, Algénio, et bien sûr Nellio, se retrouvèrent ensemble un soir, juste avant le repas, comme ils avaient l'habitude de le faire.
A cette époque ils avaient installé leurs maisons au pied d'un rocher, un peu plus haut que leur ancien buisson aux mousses mauves. Celle d'Algénio et Liouna était en une belle argile jaune couverte de feuilles cirées, pour ne pas que la pluie ne dissolve l'argile. Ces feuilles, cueillies et collées fraîches sur l'argile mouillée, avaient la propriété de garder en séchant la forme qu'on leur avait donnée, sans former de pli, comme si elles étaient peintes sur l'argile. Ainsi cette maison était une boule brun-vert très discrète, ou plutôt une poire car une petite pièce était accolée à la chambre principale, où Algénio le jardinier rangeait des semences. L'argile, matériau éminemment plastique, leur avait permis de s'aménager divers placards dans la maison. Anthelme et Elnadjine étaient restés fidèles à leur longue courge couleur d'abricot et de Soleil, dont ils gardaient les graines à chaque fois qu'ils en refaisaient pousser une. Anthelme avait toujours sa petite pièce d'étude, son support et ses rouleaux, qu'il allait maintenant chercher lui-même à Irizdar, quand il ne les y dévorait pas sur place, seul dans un recoin moussu.
Il y avait aussi une troisième maison, faite par un couple de très gentils oiseaux jaunes et verts qui s'étaient pris d'amitié pour Algénio. Ils l'avaient eux aussi faite argile, avec les mêmes feuilles collées dessus, aussi en forme de poire, le gros bout contre la roche, le petit ouvert pour entrer. Celle d'Algénio était tout du long contre la roche, le petit bout vers l'extérieur pour que quiconque venant pour les semences puisse y accéder sans avoir à demander pour entrer. Les trois maisons formaient un demi-cercle contre le rocher, délimitant une cour fort intime, fleurie de mauve et tellement moussue qu'on y disparaissait complètement en s'y allongeant.
Les deux oiseaux ressemblaient, de silhouette et de caractère, à des rouges-gorges. Il y en a souvent sur Aéoliah, mais jamais beaucoup au même endroit. Contrairement à nos rouges-gorges terrestres, leurs couleurs sont assez variables et les éolis les appellent des izdars. Ces deux-là étaient vert et jaune. Personne ne les connaissait, ils étaient apparus un jour au village, et, sans rien demander, ils s'étaient installés près de chez Algénio, qui en conçut une gentille amitié pour eux. Car savez vous, les rouges-gorges sont des oiseaux très doux, au fort joli chant. Ceux-ci étaient souvent parmi les annonciateurs du Soleil levant. Ils vivent par couples un peu ermites; ils sont sentimentaux et fidèles en amitié. Même sur Terre, il est assez facile de s'en faire des compagnons joyeux et constants, pourvu que vous évitiez de les déranger et leur donniez à manger l'hiver.
Anthelme, Elnadjine, Algénio, Liouna et Nellio commentaient les divers préparatifs pour le secourisme des âmes. Adénankar et ses amis d'Irizdar avaient un peu parlé de leurs projets. Au lieu d'intervenir au hasard, ils voulaient maintenant suivre plusieurs terriens, dix ou vingt peut-être, plus s'il venait d'autres secouristes, et devenir vraiment leurs anges-gardiens personnels. Bien sûr Aurora serait la première sur la liste, mais pour le moment on ne savait encore rien d'elle. En attendant, des recherches allaient être entamées sur la Terre pour savoir qui ils pourraient le mieux aider. Adénankar jubilait!
Afin que cette activité ne soit plus soutenue que par un seul village, une bonne partie des secouristes et des assistants allait déménager pour plusieurs villages voisins. Ce serait un de ces chambardements comme il en prend envie aux éolis, de temps à autres. Oh cela durerait sans doute des années, le temps de trouver des amitiés, de bâtir des maisons, etc. En attendant, on commençait à se balader, à faire des échanges, à semer des potirons, à travailler les uns avec les autres. Il est courant que des éolis déménagent, changent de village, voire de continent, au gré d'une amitié, d'un paysage, d'une aspiration, parfois par tribus entières...
Un grand chapeau-fleur atterrit presque sur Liouna.
Ils levèrent tous le nez pour voir Antonnafachto éclater de rire en haut du rocher, juste au-dessus d'eux. Qui voulez-vous qui ait lancé un chapeau?
«Grand Nafachto, va!
- C'est comme ça que tu distribues tes chapeaux?»
L'intéressé s'exclama: «Eh tu m'a demandé un nouveau chapeau, non? En voilà un bien rond, violet comme tu les aimes.
- Sur la tête, pas sur le nez!
- Eh bien sûr, sur la tête, c'est là que je visais, mais c'est drôlement difficile de lancer un chapeau-fleur: on ne sait jamais où il va aller! Mais je m'entraîne, tu vois.»
Miélora, la compagne d'Antonnafachto, apparut à son tour sur la crête du rocher, pour rire elle aussi. Liouna, qui dans l'astral se révélait une capitaine intrépide et décidée, était encore, en chair, une toute jeune éoline timide, et les jeunes éolis restent enfants et joueurs bien longtemps après que leur corps soit adulte. Certains, comme Antonnafachto, le restent même toujours. Sacré Antonnafachto! C'était un travailleur du chapeau, car c'est lui qui cultivait les fleurs à chapeau, les mettait à sécher, pendant que sa compagne Miélora les formait et les cousait. Ils en faisaient des modèles courants ou sur demande, et, une fois une bonne pile constituée, ils partaient les distribuer à leurs futurs propriétaires du village et des environs, avec leurs bonjours et toutes leurs gentilles facéties avec. Plof! Un autre chapeau couleur pêche, démesuré, pour Elnadjine qui l'esquiva de justesse.
«C'est qu'elle nous fait faire double travail, celle-là, avec tous ses cheveux.
- Oh!
- Ah!»
Cette fois c'en était trop. Anthelme et Elnadjine s'envolèrent vers le farceur, qui les bombarda avec les chapeaux qui lui restaient. Arrivés en haut, ils l'attrapèrent, et ce fut bientôt une mêlée joyeuse. Quels gamins, ces éolis.
Et quand la mêlée est finie, qu'est-ce qu'ils font? Ils restent ensemble les uns sur les autres, en profitant pour faire quelques câlins anonymes, un peu au-delà du registre habituel de la tendresse, ou à l'affût d'un prétexte pour recommencer. Ce soir c'était bien parti et ça aurait pu continuer longtemps si un doux chant mélodieux de voix éolines n'était pas venu d'en haut du village pour les appeler au repas.
Chez les éolis la mélodie passe toujours avant la rigolade. Et les éolis, toujours libres comme l'air, sont parfaitement maîtres d'eux-mêmes et capables de passer instantanément (enfin presque...) du plus joyeux chahut à la plus suave Poésie. Ils se recueillirent donc (sauf Miélora qui poussa un cri, car elle avait senti un câlin anonyme nettement au-delà du registre habituel de la tendresse. Elle se retourna pour voir que l'auteur n'en était autre que son compagnon Antonnafachto, qu'elle foudroya de son impayable regard de reproche amusé)
Le chant du repas durait un moment, le temps que chacun range ses outils, se débarbouille les mains, etc. C'est un moment de recueillement, où la douceur du soir reprend ses droits: le Soleil a baissé ses feux, il est maintenant un lac d'or sur la Montagne du Soir; l'air tiède s'embaume de plantes aromatiques et des senteurs de terre chaude; les oiseaux se sont tus ou pépient doucement, tendrement; les grillons accordent leurs instruments avant le concert du crépuscule; la douce fatigue des travaux du jour engourdit délicieusement les membres dans la satisfaction du labeur accompli.
Les éolis, Anthelme, Elnadjine, Liouna, Algénio, Nellio, Antonnafachto et Miélora se donnèrent la main, sur le haut du rocher, et reprirent le chant qui se retransmettait ainsi de proche en proche à travers le village jusqu'aux champs les plus éloignés, bien hors de portée de voix de la place du repas. Ils furent rejoints par leurs voisins Nasachto et Inélounia, un couple d'éolis parmi les plus anciens du village, que tout le monde aimait car ils étaient extrêmement doux, discrets et fort gentils. Ils rayonnaient une Sagesse, un Amour lumineux, un parfum mauve et surtout une grande pureté spirituelle... La blonde Inélounia était toute de rose vêtue et Nasachto d'orange pêche. Ils habitaient dans un potiron juste sur le bord du rocher, avec ainsi une vue imprenable sur les ébats amoureux des nouveaux éolis, qu'ils avaient pourtant le tact de ne jamais voir. Antonnafachto était venu aussi pour eux, mais sans facéties car eux vibrent toujours dans la pure Poésie.
Quand le chant cessait, on avait quelques minutes pour s'envoler vers la place du repas. C'était précis, car il ne fallait pas que le recueillement du repas du soir ne soit troublé par d'incessantes arrivées. Mais le long chant permettait à chacun d'être prêt à temps. Bien vu, non?
Les nouveaux éolis, Anthelme, Elnadjine, Liouna, Algénio, Nellio, avec Antonnafachto et Miélora et leurs gentils voisins Nasachto et Inélounia s'envolèrent pour le repas. Il faut vous habituer, ami lecteur, à voir toujours pleins d'éolis ensemble, avec ces énumérations de noms qui s'allongent sans cesse.
Tard ce soir-là, Anthelme et Elnadjine se retrouvèrent aux côtés de Nasachto et Inélounia. Ils n'avaient jamais discuté avec eux, car en leur présence la Vie et le Bonheur coulaient de toute leur lumineuse évidence. Tout était complet, achevé, et le moindre commentaire superflu. Nasachto et Inélounia étaient devenus presque des anges. Parce qu'on devient ange, à la longue, quand notre évolution humaine est achevée, et que l'on en a goûté les fruits dans toute leur plénitude. Ceux qui disent que «qui fait l'ange fait la bête» ont bien tort, car on est justement sur Terre pour devenir des anges. Mais c'est vrai qu'il ne suffit pas de s'y croire pour en être.
Nasachto et Inélounia, eux, étaient vraiment loin de ces histoires. Etre des anges... Ils y étaient presque arrivés, mais pas du tout pressés de parcourir le peu qui leur restait du chemin. Il leur fallait goûter vraiment, longuement la vie d'Aéoliah, et les milliers d'années qu'ils avaient encore devant eux n'étaient pas de trop pour cela. Ce soir-là, comme à leur accoutumée, ils contemplaient le point rouge en haut de la Montagne du soir. Ils semblaient connaître la signification de la moindre de ses fluctuations. Pourquoi se mirent-ils à parler avec les nouveaux éolis? Cherchaient-ils à revivre leurs lointains débuts sur Aéoliah, quand ils étaient des jeunes éolis encore tout ébahis de leur Félicité? Commençaient-ils à espérer quelque chose d'encore mieux, sans trop savoir encore où le chercher? Ou bien tout simplement offraient-ils en cadeau aux nouveaux éolis un peu de la lumière limpide et parfumée de leurs âmes?
Antonnafachto et Miélora étaient aussi à proximité, tout pleins d'oreilles. La voix suave et langoureuse d'Inélounia était vraiment un délice. Il fallait en profiter avant qu'elle ne parte pour...
Que racontait Inélounia, avec de temps en temps un commentaire de Nasachto? Elle parlait de fleurs merveilleuses qui poussent dans d'autres régions d'Aéoliah; elle parlait d'amis, qui avaient fait des voyages incroyables, dans les îles idylliques des tropiques d'Aéoliah, elle parlait de l'océan infini et lisse comme un miroir, au point qu'il reflète les étoiles, la nuit; elle disait son Bonheur de vivre sur une si belle planète, et sa gratitude à la Source de Vie Universelle de lui avoir permis d'exister et d'aimer... Elle s'arrêtait un peu, échangeant avec son compagnon Nasachto un regard de tendresse... Elle était étonnamment belle, dans les roses et les bleus des fleurs-lumière, qui jouaient dans ses cheveux blonds comme de l'or neuf au grand soleil. Elle conta leur amour, gai et primesautier, qui avait commencé quinze mille ans plus tôt, puis était devenu petit à petit tendre et émouvant. Les échanges de câlins étaient devenus petit à petit des câlins au coeur puis à l'âme: ils avaient développé la télépathie et maintenant c'était directement d'âme à âme qu'ils s'aimaient. L'émouvante, la merveilleuse voix d'Inélounia se tut. Comment décrire l'indescriptible, comment nommer l'ineffable, comment faire ressentir le sublime? Un jour, jeunes éolis primesautiers, vous saurez, vous accéderez à des profondeurs insoupçonnées. Nasachto commenta encore: «Les éolis de la montagne n'ont plus besoin de parler: ils communient directement d'âme à âme, leur pensée fulgure d'esprit à esprit, et leurs sentiments s'épanchent directement de coeur à coeur. Les mots leur sont bien fades, bien lents, bien limités. Ils ne s'interdisent pas du tout de les employer, mais ils ont tellement mieux! Même leurs gestes de tendresse ne sont plus qu'un prétexte, car ils peuvent visualiser directement plaisir et joie dans le corps et l'être l'un de l'autre. Quel prodigieux Mystère!»
Nasachto se tut à son tour. Il y eut un long silence ou chacun médita ces révélations. Puis Anthelme à la curiosité insatiable demanda ce qu'il y avait sur ces fameuses îles.
Mais Nasachto et Inélounia n'y étaient jamais allés; ils n'en avaient entendu que quelque mots par leurs amis, il y a deux jours. Mais ces quelques mots avaient éveillé en eux un désir...
Vous commencez à connaître les éolis, amis lecteurs. Cette discussion fut un déclic, un point de rassemblement d'énergie. Le lendemain, c'était décidé: Inélounia et Nasachto iraient sur une île idyllique. Ça, c'est bien des éolis. Ils invitaient aussi Anthelme et Elnadjine, et bien sûr Nellio. Les précautions avec Nellio s'étaient quelque peu assouplies, mais il ne pouvait toujours pas se séparer de son transmutateur pendant plus de quelques jours. Comment faire? Milarêva parut l'après-midi pour leur dire qu'elle les accompagnerait, pour Nellio. Chic! Mais elle était occupée au secourisme des âmes, comment pourrait-elle y participer? Oh, mais qu'ils étaient bêtes de se poser ce genre de question à propos de Milarêva. Elle ne pouvait jamais manquer un rendez-vous, elle. Mais chuut...
Il manquait encore quelques ingrédients pour que leur folie monte en neige. Comment dénicher un îlot d'un demi-kilomètre dont ils ignoraient totalement la situation, sur une planète qui en fait cinquante cinq mille de tour et qui compte plus d'un million d'îles en tout genre? Comment traverser des milliers de kilomètres d'océan sans un caillou où se poser? Détails que tout cela. Tout s'arrangerait. Ils se réunirent à trois reprises, en cercle, sur la pointe de leur rocher, pour se recueillir et formuler le voeu d'y aller, et après ils s'en retournèrent relax s'occuper de leurs pommes. L'idée vivait, sa manifestation concrète allait venir inéluctablement et sans tarder.
Elle ne se fit pas attendre. Trois jours plus tard, un groupe d'oies blanches ou colorées parut dans le ciel du village. Elles restèrent quelques temps dans les parages, sans doute pour se reposer, a moins qu'elles n'attendaient compagnon ou compagne, car il y avait des jeunes parmi elles. La rencontre dût se faire, quelque part dans les vertigineux pitons de grès rose qui bordent le plateau vers l'Est: on vit un matin s'élever là-bas un vol nuptial, en larges spirales qui finirent par se perdre dans l'azur immaculé du ciel d'Aéoliah. Pendant quelques jours encore on les aperçut passant et repassant à l'entour, par deux ou quatre. Mais ni elles ni les éolis n'étaient pressés. Elles, se mariaient. Eux, de leur côté, devaient préparer les pâtes de fruits, indispensables réserves de sucre pour subsister pendant les longues étapes océaniques. Sur des feuilles aromatiques spéciales, une sorte de menthe, vous versez un jus de fruit adéquate, et vous laissez sécher au soleil. Vous en reversez ainsi plusieurs fois. A la fin vous obtenez une sorte de pâte de fruit très concentrée et crissante de cristaux de sucre, vigoureusement parfumée, et vous repliez les feuilles autour pour ne pas coller partout. Miam! Amis lecteurs... Bas les pattes, c'est une nourriture d'éoli, le sucre concentré n'est pas bon pour nous. Contentons-nous de nos fruits secs et du miel, seuls sucres vivants, et dont il ne nous faut déjà pas abuser.
Les oies finirent par se rassembler un matin dans une prairie à proximité du village, près de l'endroit où les jeunes éolis avaient découvert l'amour. Tranquillement, Inélounia alla les voir et une demi-heure plus tard tout le monde était prêt. Elles étaient douze adultes et quatre jeunes, dont ce serait le voyage de noce. Ce nombre même avait donné envie à Algénio et Liouna de se joindre à leurs amis: les oies pourraient sans problème les porter et se relayer. En peu de temps, tout le monde installa sur le dos des oies les couvertures, quelques outils de voyage, les pâtes de fruit et les précieuses outres d'eau.
Huit éolis prirent donc le départ, dans les chants d'allégresse de tous leurs amis du village qui faisaient de grands au revoir. Les deux izdars verts et jaunes venaient aussi! Quelle équipée!
Chaque couple d'éoli était sur une oie, allongé sur son dos et solidement agrippés à des plumes dorsales robustes qui poussent exprès pour cela. Dès que les chants d'au revoir de leur village furent inaudibles, ils se mirent à admirer intensément le magnifique paysage qui se déployait au-dessous d'eux au fur et à mesure qu'ils prenaient de la hauteur. Les deux izdars ramaient vaillamment à leurs côtés.
Une dernière fois ils aperçurent de minuscules points orange: leur village, ou un autre voisin. A cette hauteur on n'entendait déjà plus les oiseaux ni rien d'autre: un silence majestueux et immensément doux régnait dans toute l'immensité du ciel. Les oies montaient toujours, en vastes cercles, comme à leur accoutumée, et la vue devenait immense. En dessous le plateau de leurs amis ondulait en d'imperceptibles buttes, tacheté de forêts et de prairies plus claires, gorgé de lumière, de chaleur et de soleil. Vers l'Est les pics de grès rose aux si charmantes silhouettes avaient déjà perdu leur imposante allure: au-delà s'étalaient maintenant des rangées de ballons verdoyants, lumineux comme des vitraux, descendant doucement vers une immense plaine se perdant dans un infini bleu-vert. Au Sud également s'amoncelaient des milliers de collines, au-delà d'un magnifique lac, et, immensément lointaine, une imposante barrière de montagnes violettes hérissée de pics en folie. Au Nord c'était le paysage familier du chemin d'Irizdar, mais, comme écrasé par un si haut point de vue, il avait perdu toute sa majesté: la falaise jaune était devenue un simple seuil avec le panache blanc de sa cascade, totalement immobile vu de si haut. Au-delà le plateau verdoyant d'Irizdar semblait presque plat; sa falaise rose était surpassée par d'autres plus lointaines, étrange contraste de verts et de rouges tirant sur le mauve avec la distance. Les bouches des grottes étaient nettement visibles, et même l'étoile d'or de l'entrée. Au-delà s'étendaient à perte de vue des montagnes brunes ou violettes, et plus loin encore des neiges éternelles semblaient flotter dans le ciel. La grande vallée du bas d'Irizdar rejoignait la plaine de brume verte à l'Est, après avoir franchi un très long lac d'émeraude pâle. Enfin à l'Ouest, où ils se dirigeaient maintenant, la Montagne du Soir barrait l'horizon, immense enchevêtrement de monts verts, surmontés de vastes escarpements violets et bruns entrelacés de filons multicolores, surplombés enfin par le cône sommital où se tenait le fanal de la nuit.
Allaient-ils passer par dessus? Non, car instinctivement les oies l'évitaient. Mais ils ne l'avaient jamais vue de si près. Ils étaient même déjà plus haut, filant rapidement vers le Sud-ouest. Ils ne virent rien d'autre que des roches claires et d'immenses pentes d'éboulis entre les prairies d'altitude, et un petit plat ou cratère tout à fait au sommet, sans rien de remarquable. Rappelons nous que c'était un imposant massif volcanique, éteint depuis longtemps. Ce cône en avait été l'ultime construction. L'apex de cette pyramide naturelle était l'endroit désigné pour la rencontre entre les forces vitales du coeur de la planète et celles spirituelles de l'Espace infini...
Enfin ils dépassèrent les arrêtes du sud de la montagne, et cette fois un paysage entièrement nouveau s'offrit à leurs yeux. C'était immense, des massifs vertigineux, des pics étrangement ciselés, entrecoupés de profondes vallées noyées de toutes les nuances de vert, et, çà et là, des plateaux, des coteaux, où, ils le devinaient, devaient vivre, chanter et s'émouvoir des myriades d'éolis totalement inconnus d'eux, des millions d'amis qu'ils ne connaîtraient jamais... Poignante nostalgie de l'Univers infiniment vaste, que l'on ne pourra jamais entièrement visiter...
Ils montaient toujours, et l'air fraîchissant, ils durent se rouler dans leurs couvertures. Maintenant ils étaient bien plus hauts que les plus vertigineuses montagnes et l'air lui-même se raréfiait: aucun problème pour les éolis, accoutumés depuis toujours, mais au prix d'une sorte de somnolence. Ils restaient allongés sur le ventre, subjugués par les merveilles qui se déroulaient sous eux en une vaste et merveilleuse vision... C'était d'une beauté à couper le souffle, et les éolis rendaient grâce de vivre sur une si belle planète... Ils restèrent ainsi jusqu'au soir, sans piper mot, dans le silence immaculé des hautes altitudes si propice à la méditation.
Pourquoi les oies volent-elles si haut? Simplement parce qu'à ces altitudes circulent sur Aéoliah de vastes et rapides courants aériens, sortes de jet streams variables selon le jour et la hauteur, qui poussent et aident considérablement, sans quoi les oies ne pourraient jamais traverser les vastes océans Aéoliens d'une seule traite. Ainsi, en changeant au besoin de vent ou de courant, elles arrivent à voyager à la vitesse d'un petit avion. Ces oies sont adaptées depuis toujours à ces performances dans l'air raréfié et glacial, comme certaines de leurs congénères sur notre Terre, qui accomplissent une fantastique traversée de l'Himalaya à neuf mille mètres d'altitude...
Toute la journée ils survolèrent chaînes et vallées, falaises et plateaux. De temps à autre les monts laissaient la place à de petites plaines intérieures, chatoyantes de verdures fleuries, ou à de profonds lacs d'outremer, de turquoise ou d'or vert. Ils en virent même un rose. Parfois les monts escaladaient le ciel jusqu'à blanchir leurs sommets. Une fois, et une fois seulement ils distinguèrent quelque chose d'artificiel: Sur une colline isolée en forme de dôme, toute bleue de fleurs, s'enroulait une spirale d'arbres, avec une petite tache claire au sommet. Sans doute quelque chose d'important, pour déroger ainsi à la discrétion habituelle sur Aéoliah: une école de Sagesse du genre d'Irizdar, ou quelque autre mystérieux centre spirituel éoli. Un long moment aussi le panache rose d'un volcan en activité se profila sur l'horizon, loin au Nord, sans qu'ils n'en voient de détails.
Le soir trouva leur vision saturée de merveilleux spectacles, de collines chamarrées de toutes les fleurs qu'elles portaient, de lacs joyaux opalescents dans leurs écrins. L'émotion et le bonheur étaient à leur comble.
Avec le soir arrivait l'heure de la relève: une oie porteuse d'éoli se place au ralenti juste au-dessus d'une oie libre. Un des deux éolis passagers glisse alors sur l'oie de dessous, et l'autre, à l'aide d'une corde, lui passe les quelques bagages, avant de descendre à son tour. Ainsi les oies se relayent, bien que les éolis ne leur pèsent pas beaucoup. C'est une manoeuvre délicate, mais les éolis y sont instinctivement rompus. A tel point qu'ils en profitent pour voler un peu à côté de l'oie, et pour faire pipi. Chacun sur une oie, avec leur corde, ils peuvent au besoin passer rapidement une quantité considérable de bagages, munis d'un anneau pour glisser sur la corde. Mais ils ont l'habitude de n'emporter que les couvertures étanches, les pâtes de fruits, l'eau, la corde pour les manoeuvres et une machette, certains qu'ils sont de toujours trouver l'hospitalité, où qu'ils aillent sur Aéoliah.
* (La musique pour le passage suivant peut être celle indiquée en tête de chapitre, mais elle peut être aussi TimeWind de Klaus Shultze.)
Le soir tombant leur promettait le repos après tant de merveilles, mais ils ne se doutaient pas que la nuit le spectacle était plus féerique encore. Déjà le ruban d'or de l'anneau planétaire traversait le ciel, au-dessus d'eux. Mais en bas c'était encore bien plus fantastique, car les fleurs-lumière sauvages s'allumaient à tout de rôle, étalant d'un horizon à l'autre leurs somptueuses marqueteries de lumière. Imaginez le sol comme un immense vitrail multicolore, un feu d'artifice immobile, des constellations violettes, mauves, roses, bleues, ou, selon les endroits, jaunes, roses, oranges... Des plaques de velours noir signalaient les forêts ou les roches, et parfois une opale unie, verte ou turquoise indiquait un lac avec également des algues-lumière, ou encore une forêt laissait grésiller une étrange phosphorescence verte de son sous-bois. Cette vie lumineuse toute en auras et dégradés était d'une splendeur inimaginable, dont les lecteurs qui ont survolé en avion une grande ville de nuit n'auront qu'une faible idée. Les fastes des fêtes terrestres, les plus somptueux son-et-lumière ne sont rien à côté de cette magnificence vivante, aimante, palpitante, toute en voiles, en constellations et en subtils dégradés de couleurs. Les éolis, qui connaissaient pourtant déjà ce spectacle depuis le sol, étaient stupéfiés, serrés les uns contre les autres sur le dos de leurs oies. Que dire? Que faire? Ils étaient tellement émus qu'ils en oubliaient même de rendre grâce.
C'étaient surtout les vallées qui s'illuminaient. A chaque fois qu'ils franchissaient une crête, la nouvelle vallée s'annonçait d'abord par une aurore diffuse, avant de laisser petit à petit découvrir une nouvelle splendeur, damasserie chamarrée ou vaste harmonie colorée. Parfois les lumières étaient tellement étranges qu'ils se demandaient bien ce qui pouvait les émettre, comme ces clignotants (ils en virent plusieurs, de différentes teintes), une sorte d'entonnoir blanc, et d'autre figures mystérieuses. Une autre fois une algue blanche avait colonisé tout le réseau d'une rivière et de ses affluents, dessinant une résille d'argent reliée à un lac de diamants! Ils furent tous pris d'un sensuel désir de bain de lumière dans cette eau de rêve...
La nuit s'avançant, l'anneau se cacha petit à petit dans l'ombre de la planète, et les fleurs-lumière faiblirent les unes après les autres. Ils réalisèrent alors que les plus hautes montagnes, dès qu'elles formaient un peu promontoire, portaient souvent des fanaux de diverses couleurs, comme leur Montagne du Soir, simples étoiles ou ovoïdes diffus flottant un peu au dessus du sommet. Il s'en trouvait sans doute des dizaines de milliers sur toute la planète...
L'obscurité venue révéla la splendeur du ciel étoilé. Amis lecteurs, vous pouvez me croire, c'est vraiment un fabuleux spectacle que ces myriades d'astres colorés fourmillant et brillant plus que notre étoile du Berger, dans le coeur dense de la galaxie d'Aéoliah... Une voie lactée brille aussi dans le ciel d'Aéoliah, comme sur la Terre, mais on distingue aussi un vaste halo brumeux, rond, sans détails: la galaxie elliptique géante, voisine de celle d'Aéoliah, où dort l'ancien quasar...
Les yeux des éolis, conçus dès l'origine pour l'émerveillement cosmique, peuvent intégrer pendant plusieurs minutes la faible lumière reçue des nébuleuses, pour peu qu'on reste immobile (au lieu d'une demi-seconde pour les yeux terriens) ce qui leur permet d'admirer bien plus de scènes astronomiques que nous, malgré leur atmosphère épaisse et humide qui intercepte beaucoup de lumière. Les éolis peuvent donc à loisir, simplement en se relaxant, allongés sur le dos, contempler la splendeur du ciel étoilé, surtout en altitude, et en ressentir les puissantes vibrations éthérées, mauves, roses, indigo, vibrations pures et élevées du Cosmos, émouvante lumière voilée de la Source Universelle de vie qui avait si généreusement répandu la conscience et l'Esprit parmi les astres innombrables de l'Infini...
Ils finirent par s'endormir.
Le lendemain, au réveil, l'anneau d'or était à nouveau illuminé, et l'aurore mauve les suivait, dans un silence absolu. Absolu? Non! Les deux izdars-rouges-gorges étaient là, toujours ramant aussi infatigablement que les oies. Ils chantèrent comme à l'accoutumée, mais leur chant fut totalement pur, dénué de tout écho, de toute matérialité, dans cet immense silence. C'était comme s'il n'y avait plus d'univers autour d'eux. Les éolis chantèrent aussi, aspirant à pleins poumons l'air léger et vivifiant, pur et frais, avec un subtil parfum indigo entre l'encens et la violette. On aurait eu envie de faire des galipettes, mais oseriez-vous, à douze mille mètres d'altitude sur le dos d'une oie?
Au fur et à mesure que le jour paraissait, les éolis découvrirent un étrange spectacle. Derrière eux s'allumaient les ors du levant, en une barre sur l'horizon. Le ciel passait du noir au violet, petit à petit. Mais le sol restait obstinément obscur, sans aucun détail visible. Il n'y avait plus d'écho, plus de sol, plus rien: ils flottaient, immobiles dans l'univers infini, seulement bercés par les doux et réguliers battements d'ailes. Bizarre, tout de même. Le ciel prenait bien la teinte bleu-indigo qu'il a le jour à cette altitude, mais le sol restait d'un outremer impénétrable, sans distance, aussi lisse et immatériel que le ciel, jusqu'à l'horizon, où il se perdait dans une brume bleu pâle.
Ils étaient au-dessus de l'océan! Un immense océan de velours violet, qui ne tarda pas à refléter le Soleil. Il y eut deux Soleils, un en haut, et un en bas presque aussi brillant. On allait de surprise en surprise.
Ils survolaient l'immense océan qui s'étend entre les cinquième, sixième, septième et huitième continents Aéoliens, le légendaire Télérion aux immensités infinies, à la surface parfois si tranquille, si lisse qu'on y voit se mirer les étoiles... Aussi appelé Southélérion, ou océan mauve, On le dit vivant, frémissant, palpitant d'imprévisibles courants, peuplé d'êtres immenses ou incroyables, recelant dans ses abysses insondables les plus profonds mystères d'Aéoliah. Il s'anime parfois d'immenses réseaux de rides spiralant autour des eddies; les houles des profondeurs y tracent de vastes zébrures, visibles seulement depuis les hautes altitudes... Les éolis aperçurent aussi le Souffle de l'Océan: d'immenses nuages d'écume jaillissant soudain d'un point de la surface. Le mystérieux phénomène s'étendit en rides concentriques, avec un sourd grondement comme un avion au loin, puis cessa au bout d'une heure environ, laissant un panache de brume saline grimpant jusqu'à la stratosphère en un immense champignon blanc...
La journée s'écoula ainsi en féeries et rêveries, entre les relèves et les chants repris ou lancés par les izdars, et, parfois les oies qui se mettaient toutes à cancaner sans raison apparente, faisant un beau tapage. Elles permutaient régulièrement leurs positions, dans leur formation de vol en triangle. Les éolis ne bougeaient guère, ils n'en éprouvaient pas le besoin, accoutumés qu'ils le sont à rester pelotonnés les uns contre les autres pendant des heures, sans ankylose. N'oublions pas que cet air était tout de même à moins quarante degrés, ce qui n'est pas idéal pour la gymnastique.
La journée entière se passa sans aucun événement, sans aucune solution de continuité dans les deux immensités bleue et indigo. On sortit les pâtes de fruits dont les fins cristaux crissaient délicieusement, au parfum curieusement mêlé de menthe et de fruit chaud et doux. Les izdars qui n'avaient tout de même pas tant de forces que les oies, durent se reposer une ou deux fois sur le dos de l'une d'elles, qui leur cancana bruyamment son amitié (Les oies aéoliennes ne sont malheureusement pas plus douées pour le chant que celles de la Terre!) Ils répondirent par de doux pépiements.
Le second soir leur réserva encore une autre féerie. Comme à l'accoutumée, une fois éteints les feux du couchant, devant eux, l'anneau s'alluma dans le ciel, avec cette fois son reflet dans l'océan, formant un cercle d'or complet tout autour d'eux. Ils devaient s'être déjà bien rapprochés de l'équateur, car il se dressait maintenant presque droit sur l'horizon, au lieu de l'allure inclinée qu'ils lui connaissent à leur village.
Mais l'océan s'illuminait lui aussi d'une quantité infinie de plancton, de micro-algues lumineuses, par bancs de différentes couleurs! Les éolis contemplèrent de tous leurs yeux les étranges volutes et spirales, les longues ondulations et replis, les festons et les flous parfois si vastes qu'ils occupaient toute la vue. Les couleurs semblaient ne jamais se mélanger. Contrairement aux lumières continentales, qui évoquent un paysage bien matériel, quoique transfiguré, la vue des algues semblait de pure couleur. Quelle étrange sensation que de flotter au-dessus de la lumière sous le ciel noir! A nouveau, ils vécurent cette sensation de ne plus évoluer dans leur univers. Mais que leur planète était donc belle! Ils étaient émus aux larmes, frissonnants, ne sentant ni la faim ni le froid.
Et puis c'était vrai: l'océan d'Aéoliah est si calme que certaines nuits, on y voit se mirer les étoiles. Ainsi ils virent le ciel étoilé se dédoubler au-dessous d'eux, comme en plein cosmos, comme dans un vaisseau spatial!
La troisième nuit vit se renouveler ces étranges spectacles, mais loin au Nord ils purent également contempler pendant plus de deux heures une aurore rose, avec un point pourpre brillant, juste à l'horizon, pulsant lentement, par intervalles de cinq minutes environ. Encore un volcan. Il y en a décidément beaucoup sur Aéoliah, et ils carburent.
Le quatrième jour, il fallut donner le reste de pâtes de fruits aux izdars, qui n'avaient pas l'habitude de si longues étapes. Ils virent enfin plusieurs îles, d'une étonnante variété: des atolls d'émeraude ou d'azur, des pains de sucre verts d'ombre, une grande île couverte de forêts et de montagnes, des petits volcans roses ou bruns entourés de récifs coralliens... Enfin, l'après-midi, l'île idyllique fut là. Les oies cessèrent soudain de battre des ailes, et ce fut ce silence qui les tira de leur rêverie.
Elle était vraiment minuscule. Un rocher mauve et tout grumeleux, comme une taupinière fraîche, avec, autour, un croissant de terre plate dont les cornes se touchaient presque, couvert de forêt, entourée d'une plage d'or. Dans le creux du croissant, et juste autour, la mer était d'un vert ineffable, mais dès que l'on allait un peu au large elle bleuissait et reprenait son violet profond. L'atoll devait être dans un courant marin, car il en émanait une sorte de long sillage sinueux.
Les éolis s'exclamèrent de joie. Les izdars quittèrent le dos de leur oie et se mirent à voleter autour, en chantant de leur voix claire. Les oies se contentaient maintenant de planer doucement, dans un silence presque absolu, juste le chuintement feutré de l'air dans leurs plumes. Elles avaient décroché de l'invisible mais rapide flux d'air qu'elles suivaient, si bien que maintenant, avec la hauteur, tout semblait immobile.
C'est donc avec une excitation croissante qu'ils virent l'île grandir imperceptiblement, au fur et à mesure qu'ils descendaient en une longue et grisante glissade silencieuse. L'air retrouvait petit à petit sa tiédeur habituelle, son azur lumineux, son parfum de Soleil et de vie.
L'île était vraiment petite. Le rocher ne faisait pas deux cents mètres de diamètre, et l'île entière à peine cinq cents. Le rocher était la partie émergée d'un piton de lave épaisse et boursouflée, d'un de ces innombrables volcans éphémères qui pullulent dans certaines régions des mers d'Aéoliah. A peine refroidi, il s'était vu enserré dans l'atoll corallien. Petit à petit, il s'enfoncerait dans l'océan, au fur et à mesure que le fond qui le portait se rapprocherait des continents, vers les fosses océaniques qui les entourent. En attendant il pourrait servir d'habitat à bien des générations d'une minuscule communauté d'éolis, mais n'anticipons pas.
Quand ils furent suffisamment bas pour entendre les premiers chants d'oiseaux, les oies se remirent à battre des ailes en claironnant pour décrire un vaste cercle tout autour de l'île, à la hauteur du rocher. Ces chants des îles étaient merveilleux; ils n'en avaient jamais entendus de pareils. Ne cherchons pas de ressemblance avec ceux que nous connaissons sur Terre. Ces oiseaux, au lieu de rapides successions de notes, lançaient de longs appels, avec des glissandos et des trémolos haut perchés dans les aigus, ou dans les plus envoûtants médiums. On reconnaissait aussi de plus familières perruches, oiseaux qui mettent leur joie partout sur Aéoliah, et de temps à autre les profonds et mélodieux appels des toucans. Plus bas devinrent audible de brefs appels et réponses indéfiniment réitérés de couples de mandarins, qui signifient: «Tu m'aimes? - Oui je t'aime.» Les izdars qui accompagnaient les éolis n'y tinrent plus et filèrent à tire d'aile rejoindre leurs congénères.
Enfin les oies se posèrent sur une des merveilleuses plages, la plus abritée dans le lagon, à l'intérieur du croissant. Tous les éolis de l'île idyllique étaient rassemblés là à les attendre. Cette plage ne faisait que vingt mètres environ de long comme de large, mais c'était amplement suffisant pour tout le menu peuple de ce lieu. Un merveilleux spectacle attendait là les arrivants.
Ce lagon était très petit et se réduisait ici à un simple couloir courbé, entre les grands arbres, qui limitaient la vue de tous côtés. Une plage d'or le bordait, et l'eau tiède, absolument lisse, virait à un vert miraculeux au fur et à mesure que sa profondeur augmentait. Des poissons et d'autres formes inconnues sur Terre s'y mouvaient, éclairs d'argent ou fuseaux violets. «Maman c'est quoi tous ces bildolios qu'il y a dans l'eau!» S'exclama Algénio. Les arbres étaient très hauts: Ce n'étaient pas des palmiers, mais des feuillus, formant des murs de verdures chargés de myriades de fleurs, de pendeloques de lianes multicolores, et d'une infinité de doux pépiements, de crissements, de sifflements de petits oiseaux ou d'insectes chanteurs les plus variés. Les troncs de la plupart des arbres se divisaient en racines tortueuses à environ trois mètres du sol avant d'y plonger un large éventail de racines, formant, à l'échelle des petits éolis, d'étranges cathédrales de mousses pendantes. La plage proprement dite était parsemée de féeriques coquillages de nacre, pastels ou vivement colorés, de testes ou autres restes d'étranges êtres marins. Certains de ces joyaux étaient assez gros pour abriter un éoli.
Mais nos amis éolis ne virent pas toutes ces merveilles, car un autre spectacle leur coupait le souffle: les éolis de l'île idyllique, trois petites centaines, prévenus par les cris des oies, les attendaient tous là, en une grande ronde ouverte de leur côté, accompagnés de perruches et d'autres oiseaux, mêlés à eux à même le sable.
Qu'ils étaient donc beaux!
Mais beaux!
Que la Source Universelle de vie soit louée pour tant de merveilles!
Que les génies créateurs d'Aéoliah, à jamais inconnus, soient remerciés, encensés, que sais je encore!
Leur taille et leur silhouette ne les différenciait pas de ceux que nous connaissons, mais leur peau était... Imaginez du marbre, de la nacre, blanche teintée d'une touche du mauve le plus suave, le plus subtil pour qu'elle ait l'air tantôt bleutée, tantôt rosée. Des santons, des bonhommes en sucre. Leurs cheveux étaient roses, blancs, mauves, bleu, violets, noirs de jais. Leurs lèvres et les bouts de seins des éolines étaient également d'émouvants roses ou mauves, plus foncé que la peau. Quelle chance ils avaient, d'être aussi beaux...
Nos amis oubliaient juste qu'ils étaient très beaux eux aussi!
Ils ne portaient aucun tissu, mais des sortes de jupes, ou de paréos comme on dit sur les atolls de la Terre, non de paille mais de fins duvets d'oiseaux, merveilleusement flous, assortis avec leur peau ou leurs cheveux. (Rassurez-vous, il ne serait jamais venu à l'idée à des éolis de prendre des plumes à des oiseaux vivants, ça non. Ils les recueillaient juste à la mue, quand elles tombent toutes seules.) Ces paréos leur faisaient autour de la taille et des cuisses une sorte d'aura veloutée et suave, contrastant avec leurs silhouettes menues et longilignes. Ils portaient aussi des chapeaux de pétales bleus ou roses, plus petits, ou parfois des sortes de couronnes de duvet ou de petites plumes vivement colorées. L'insigne des éolis était dessiné à même la peau, sans doute avec des sortes de henné de diverses couleurs, et la plupart portaient de gracieux anneaux autour des bras et des chevilles, ou des pendentifs de nacre blanche, irisée ou translucide, parfois en amas invraisemblables.
Il y avait pas mal de métis, car vous savez, chez les éolis aussi l'amour ignore les races, ou plutôt il les adore. Cela ne les empêche pas de se maintenir car elles ressortent toujours au bout de quelques générations de mélange. Une éoline semblait en vieux cuivre luisant, avec une longue chute de cheveux finement crépus, violet foncé. D'autres étaient roses comme les nouveaux venus, ou d'une étrange et fort émouvante nuance de violet avec des cheveux noirs ou violets, souvent réduits à un fin duvet sur le crâne. Deux éolis portaient de longs et dansants cheveux de feu: l'un avait la peau couleur de pêche, étrange harmonie, et l'autre couleur de ciel, étonnant contraste. Quelques couples étaient aussi bleu ciel, avec des cheveux violets, outremer ou noirs. Il y en avait un enfin, brun comme nos africains, coiffé à la Bob Marley et paré d'une multitude de colliers de petits pétales rouge-orangé. Heureusement qu'il n'y a pas de racistes sur Aéoliah, car ils y seraient vraiment très malheureux de voir tant de si belles différences se tenant si gentiment par la main ou par la taille.
Si la description est longue, la scène, elle, n'avait pas cessé un instant de vivre. Les hôtes entonnèrent un chant d'accueil fort doux, avec d'émouvants glissandos et une suave mélodie. Ils regardaient les arrivants, ondulant les hanches et souriant, de la lumière plein les yeux. D'autres encore sortirent de sous les arbres avec des flûtes, pour les accompagner de rêve...
Les échanges d'amitiés furent fort longs: faire l'accolade à tout le monde, et pas superficiellement! Parfois avec des bisous divers, le tout répété trois cents fois... Mais toujours avec une joie renouvelée. Ils se humaient, avec des rires amusés, car rappelez-vous les éolis sont parfumés, et les parfums diffèrent beaucoup selon les races. Si nos amis roses portaient des senteurs chaudes et fruitées, les mauves en avaient de florales et légères, très spirituelles; la rouge embaumait un étrange et puissant épice, et l'«Africain» rappelait l'encens d'église, mais avec la chaleur de la cannelle.
La blanche et pure Milarêva fut très admirée, et Nellio fut le dernier à finir les embrassades. Leurs hôtes ressentaient intuitivement l'élévation d'âme de la première et la blessure au coeur du second; Ils n'avaient jamais rencontré cela et pourtant ils savaient immédiatement quelle conduite tenir avec lui: Nellio fut particulièrement choyé pendant tout le séjour, surtout par les éolines.
Petit à petit l'ambiance était devenue exubérante: on avait tant de choses à se demander, à se montrer, à s'expliquer. Il fallait rire aussi, pousser des exclamations étonnées, se glisser dans les coquillages, caresser les duvets et les cheveux, échanger les chapeaux d'un geste léger et enfantin, et surtout, surtout enlever vite ces grandes robes et aller faire des gros ploufs dans ce lagon merveilleusement tiède, où les poissons venaient vous chatouiller. Quelle eau délicieuse! Quelle joie de s'y laisser porter! Quelle transparence, quelles étranges fleurs mouvantes au fond! Quelle galopade éperdue quand un gentil petit poulpe venait vous faire des mamours...
Les oies, posées un peu plus loin, regardaient placidement tout ce remue-ménage, en échangeant de temps en temps des clins d'oeils qui avaient l'air de dire «Ils sont fous ces éolis. Heureusement que nous sommes là comme gardiennes de la Dignité». Mais rassurez vous elles disaient aussi cela pour rigoler, car elles sont infiniment gentilles comme toutes les oies et tous les oiseaux d'Aéoliah, et sincèrement heureuses de voir les éolis aussi contents. Evitez tout de même de les faire rigoler pour du bon, car cela fait beaucoup de bruit.
Il fallut décharger les oies, qui se dispersèrent dans le voisinage.
Pour finir, après force baignades, tout le monde s'envola faire le tour de l'île. Les plages extérieures de l'atoll étaient plus agitées, avec une longue houle lisse qui venait friseler sur le sable blanc. Passé les quelques récifs de corail, le fond plongeait à pic d'un seul jet jusqu'à plus de mille mètres, comme souvent autour des atolls. La baignade de ce côté demandait donc un peu de prudence, mais elle valait le coup d'oeil, car la vie sous-marine déployait les merveilles que l'on imagine...
Le sel séchant, les éolis se retrouvèrent un peu collants: un rinçage s'imposait. Tout le monde fila donc par dessus les arbres immenses, vers le grand rocher. Vu de près, il était resté tel que quand il avait jailli du fond de l'océan: un gros amas de pierre bulleuse, violacée, comme ces tuiles trop cuites que l'on trouve parfois sur nos vieux toits. Mais l'eau de pluie, stagnant dans les creux, avait fini par la dissoudre et y creuser des sortes de marmites, comme on en voit sur certains dolmens de Bretagne. Les éolis avaient pris bien soin d'écoper et de retirer le sable pour accélérer et diriger ce phénomène. La roche elle-même était déjà parcourue d'évents de dégazage et truffée de petites galeries et de creux, une véritable éponge gorgée d'eau de pluie fraîche et pure.
Cette eau ressortait au pied du rocher, en un lieu au magnétisme pur et puissant. Imaginez le sous-bois comme une grotte de verdure au sol tapissé de mousse, où ne descend des hautes frondaisons qu'un jour vert et tamisé, comme d'un vitrail. L'air y est frais, délicieusement humide et vivifiant. Les chants mélodieux de toutes sortes d'oiseau bercent le silence et la tranquillité. Devant, dans la roche violette, s'ouvre une sorte de grotte, à peine un renfoncement. Du plafond et des murs tombent des gouttes dans une sorte de vasque infiniment limpide, extrêmement pure, toute de sable clair où ne poussent que des sortes de nymphéas aux blanches fleurs plus grandes qu'un éoli, et des algues formant de longs filaments verts. Quelques animaux à coquilles d'escargot dentelées et mauves vivent là aussi. C'est tout petit, trois mètres à peine, mais pour les éolis c'est comme si ça en avait fait trente.
Voici vraiment l'endroit idéal pour se rincer, contraste euphorisant et dynamisant après l'ardeur du Soleil.
Pourtant on ne fait pas plouf, on rentre dans cette si belle eau avec attention et recueillement: En de tels lieux la merveille, ténue et délicate, demande votre silence respectueux pour être perceptible... A peine a t-on mis le pied dedans qu'une fraîcheur délicieuse remonte en doux frissons le long du dos, de la nuque, et emplit l'être entier d'un sensuel amour pour la vie: on est heureux d'exister, on a envie de partager ce vrai Bonheur!
Le reste de l'après-midi se passa en une visite émerveillée de l'île. Ses habitants s'étaient un peu dispersés, ne laissant avec nos amis qu'un comité d'accueil plus réduit. Inélounia reconnut les fleurs fabuleuses dont on lui avait parlé, certaines trois fois plus grandes qu'un éoli, et d'une beauté stupéfiante, chacune portant tout un arc-en-ciel pastel sur ses pétales! Le sous-bois était extrêmement dense, mais parcouru de nombreux couloirs de vol soigneusement entretenus par les oiseaux. Un peu partout des passages montaient vers le ciel, tandis que près du sol, sous les ramifications des racines, de nombreuses grottes de verdure formaient aussi un labyrinthe d'allées sableuses et fraîches, parsemées de coquillages couverts de mousse. Curieusement, la vue y était assez dégagée, limitée seulement par des petites dunes sans herbe ou par des enchevêtrements de branches mortes couvertes de champignons exubérants. Mais l'essentiel de la vie se déroulait plus haut, dans la canopée où les plus hautes lianes formaient d'innombrables tonnelles de fleurs et des hamacs ondulants pour les nids. Mais de maisons éolines, point. Intrigué, Nellio demanda, mais il n'obtint qu'un petit rire pour toute réponse. C'était la surprise!
Le soir vint, avec le repas. On ne chantait pas le repas ici: les oiseaux s'en chargeaient tout seuls. Ils changeaient soudain de chant quand le Soleil commençait à toucher les flots. Tous les éolis et un bon nombre d'oiseaux se rassemblaient alors, assis sur le seul endroit découvert de l'île (hors la plage). C'était au pied du rocher, sur une sorte de promontoire sableux et moussu, avec vue sur l'océan vers le couchant. Un fort bel endroit aussi: juste en dessous s'étendait une prairie de fleurs jaunes, où gambadaient des oiseaux à aigrettes, et quelque mètres plus loin, l'océan léchait la plage minuscule de son léger ressac, à peine plus qu'un clapotis. La marée avait baissé. Eh oui, il y a des marées sur Aéoliah. Là il y en a qui vont me dire que je me suis trompé: il ne peut y avoir de marées sans Lune. Et pourtant si, car le Soleil aussi participe aux marées! Moins que la Lune, mais toujours aux mêmes heures, selon les endroits. Ici, maximum l'après-midi, minimum vers l'heure bleue de la nuit.
Le repas ne surprit pas les éolis arrivants: des fruits, bien sûr, mais ils n'en connaissaient aucun, bien entendu. Ils étaient tellement bons qu'Algénio, suçant un pépin, demanda: «Est ce qu'il pousserait chez nous?» Ce qui souleva un concert de non non non amusés:
«Ce n'est pas possible, ces arbres ne poussent que les pieds dans l'eau de la mer!
- Oh non, il leur faut des champignons symbiotes spéciaux dont le cycle reproducteur passe par nos intestins à nous, les éolis mauves. Il faudrait qu'on te porte toutes nos crottes dans ton verger.
- Ce serait difficile, car les graines ne lèvent que si c'est un oiseau éreanil qui les sème! On n'a jamais su pourquoi.
- Et les éreanils ne font leur nid que sur les lianes o'chan'oa avec seulement de la mousse ibizar...
- ...qui ne pousse qu'au pied des Arobans.
- Et de toute façon les éreanils ne nous écoutent jamais.
- Je vois, ça a l'air compliqué votre affaire. Mais je trouverai bien un truc.
- Le truc, ami Algénio, c'est de venir vivre sur notre île!» Et un éclat de rire général clôtura cette discussion.
Le ciel était maintenant presque violet, et les éolis invités contemplaient le rouge du couchant. Mais il n'y avait pas de fleurs-lumière, sur la place du repas? Pourtant on y voyait fort bien.
La nuit descendant dévoila une nouvelle merveille. Les fleurs lumières poussaient ici sur les arbres. A la nuit noire, la forêt toute entière était illuminée comme un palais de fées. La petite place du repas en recevait suffisamment de lumière pour un bon confort. Sous les arbres, il faisait plus clair que le jour (pas tant en réalité, mais l'illusion était persistante) et les berceaux et les tonnelles de lianes scintillaient... Même des guirlandes ou des arbres de Noël auraient été une piètre comparaison, car les fleurs étaient tellement grosses qu'elles se superposaient et tout brillait comme des murs de lumière, des froufrous d'arc-en-ciel. Le sous-bois était une succession de grottes et de salles pleines de tentures de lumière rose, ou mauve, orangée, dorée... Les perruches continuaient d'y voleter, de passer et repasser, mais dans un étrange silence troublé seulement par le chuintement de leurs ailes. Elles semblaient, dans une sorte d'extase, accomplir quelque rituel inconnu, sans voir les éolis, et leurs plumages scintillaient de tous les feux rencontrés...
Que notre vocabulaire terrien est dépassé! Beauté, merveille, féerie, que dire? Même les éolis ne trouvèrent pas de mot pour exprimer ce qu'ils ressentirent. Un peu tremblants, ils pensèrent à la Source Universelle de vie...
Les flûtes sortirent, et les éolis de l'île s'apprêtaient à la veillée, sauf quelques-uns. Décidément ces éolis n'ont pas les mêmes rythmes que nous terriens, qui devons nous coucher tôt sous peine de détraquer nos nerfs. Mais les éolis invités avaient eux bien sommeil après ce voyage et ces émotions. L'heure était donc venue de leur dévoiler la surprise des maisons de l'île, aussi invisibles ici que dans la forêt. A leur étonnement, on les emmena vers le rocher, vaste masse noire dans la nuit. On les guida dans un étroit passage entre la roche et la forêt, pour se poser sur un rebord échancré comme une écume.
Quelle étrangeté? Des taches de lumière dans le rocher. Ils s'approchèrent, sous les yeux amusés de leurs guides. Il découvrirent des orifices, et dedans... La roche était truffée de milliers de géodes, de petites grottes aux parois tout incrustées de nacres scintillantes! Beaucoup étaient assez grandes pour être aménagées en chambrettes, au sol couvert de mousse. On en montra une à chaque couple. Leurs hôtes, avec une grande attention, y avaient même amenés les couvertures de pétales, et d'autres en feuilles velues et souples qui les y attendaient déjà. D'un commun accord, les oiseaux ne nichaient pas dans les géodes et les laissaient toutes à la disposition des éolis.
Quel merveilleux sommeil, parmi les reflets infiniment réfractés de la féerie des sous-bois, avec la forte odeur de fourrage des couvertures!
En fait cette débauche d'énergie lumineuse ne durait pas longtemps; passé l'heure de la veillée elle s'éteignait doucement, bien avant l'anneau, couleur par couleur, en un lent dégradé, blanc, bleu pâle, bleu irréel, noir... La seconde moitié de la nuit ne montrait plus que de discrets lumignons indigo, répandant un puissant et fort étrange parfum, ressemblant de loin à la violette. Comme souvent les éolis dormaient une heure ou deux, se réveillaient, rêvaient ou s'aimaient, puis se rendormaient à nouveau. Aux heures obscures, ils ne voyaient plus que la silhouette de l'entrée de leurs grottes, scintillant doucement par le fourmillement des photons. Des tréfonds du grand rocher fraternel émanait une douce et puissante énergie de Paix et de Sérénité qui les berça toute la nuit. Le silence des heures obscures (ici on disait des heures bleues, à cause des lumignons) se perlait de temps à autre de la ligne mélodique d'un oiseau de nuit. Nulle part sur Aéoliah vous n'auriez trouvé quoi que ce soit qui ressemblât à des chouettes, mais plutôt des sortes de rossignols au chant doux et mélodieux: les durlus, ou les ouars qui doivent leur nom à leurs mystérieux appels sporadiques...
Aux heures fraîches, précédant l'aube, l'anneau planétaire brillant à nouveau remplaça les lumignons indigos, dont le parfum se dissipait, remplacé par la fraîcheur vivifiante et pure, un peu iodée, qui ici annonce l'aube. Le silence s'argenta du clapotis des vagues sur les récifs qui se découvraient à cette heure de basse mer.
Ici les oiseaux commençaient d'infimes et très doux trémolos et pépiements bien avant que la moindre lumière ne soit visible à l'Est. Petit à petit le chant s'étoffait, rejoint par d'autres oiseaux, sans que l'on ait pu dire à quel moment il avait commencé, pas plus que l'on ne peut dire quand débute l'aurore. Mais tous deux étaient bien là et les éolis sortirent la tête de leurs chambres de nacre. Les chants d'oiseaux eux-mêmes semblaient faire lever le Soleil. Une brume d'argent émanait du sous-bois tout humide, avec une bonne odeur d'humus. Quelle délicieuse fraîcheur! Les bactéries du sol devaient se régaler. La partie du rocher où les éolis de l'île logeaient les invités donnait un peu vers l'Est, vers l'aurore naissante. Avec de doux bruissements d'ailes, les habitants de l'île sortaient de leurs géodes et s'envolaient vers le sommet du rocher. Les invités en firent autant.
Le sommet du rocher n'était pas plat, mais formait une sorte de paysage, avec de nombreuses marches, une succession de plateaux et de terrasses étagées, un jardin de rocaille planté d'étranges cactus (sans épines, bien entendu) mousses et lichens, de fleurs jaunes ou rouges, sur fond de roche violacée et tourmentée. Curieusement cette lave donnait l'impression de s'être figée la veille, alors que par endroits l'eau ou les pas millénaires des éolis l'avaient profondément entaillée. Il y avait aussi des coquilles, soudées à la roche par le temps, que de lointains ancêtres avaient dû monter ici. Le sommet de ce dôme de lave comportait des creux, dont l'un était assez grand et profond pour contenir une petite mare, avec des fleurs jaunes, et des sortes d'insectes nageurs tout blancs. Le simple fait que les éolis s'y baignent régulièrement suffisait, par une subtilité de biochimie Aéolienne, à garder à l'eau toute sa pureté.
Tous les éolis de l'île se retrouvaient ici à l'aube pour chanter et admirer le lever du Soleil, avec un chant très doux et remarquablement organisé, autour de dix ou douze voix différentes, selon les timbres des différentes races. Chacune prenait la première place du chant, puis laissait les autres s'exprimer à son tour. Les oiseaux y participaient aussi, en une douce et chaleureuse manifestation de reconnaissance envers la Vie éternelle. Certaines voix étaient plus simples, pour permettre aux invités de s'y mêler même si ils ne les connaissaient pas encore. Ces éolis des îles ont vraiment le sens de l'accueil! Le premier lever de Soleil sur l'océan des nouveaux éolis fut vraiment inoubliable: un déploiement de couleurs, l'épanouissement vers l'Infini de tout un paysage qui en devenait grandiose! C'était plus beau encore que vu du ciel: l'aube ici était d'un bleu clair allègre et radieux, entouré de violet, irisé de feu.
L'un des éolis du comité d'accueil vint discrètement avertir les invités qu'il fallait être prêt à apercevoir le rayon vert, qui ne dure qu'un clin d'oeil juste avant que le disque du Soleil ne pointe à l'horizon. Ils n'avaient jamais entendu parler de cela! Mais ils virent effectivement un bref diamant vert, juste avant le cuivre en fusion du disque solaire traversant l'horizon océanique. Enfin le Soleil monta dans toute sa gloire resplendissante, pendant que le chant des éolis devenait puissamment émouvant, allant crescendo en hymne à l'allégresse, et cessant brusquement en un brouhaha cristallin de rires, d'interpellations joyeuses et de gambades.
Le plus gros du mouvement allait vers la place du repas, mais les éolis invités restèrent un peu en haut, en compagnie de quelques autres, pour la magnifique vue qu'ils avaient sur toute l'île. Les oies avaient disparu. Le lagon, pris entre les deux branches du croissant et son ventre, se réduisait à un simple couloir de verdure, plus serré là où ils étaient atterris, et ne communiquant vers le large que par une passe étroite. Les ondulations régulières du fond étaient soulignées par des amas d'algues. Une petite île de verdure et de fleurs flottait là. Elle s'était déplacée depuis la veille, sans doute sur quelque radeau de branches. La plage extérieure se découvrait complètement, à marée basse, se terminant sur les récifs couverts d'algues vert pâle, violacées ou rougeâtres. Le sable ne se prolongeait pas au-delà de ces récifs: l'eau y devenait bleue puis violet profond. Du côté du rocher, il n'y avait pas de plage mais l'eau immobile et merveilleusement transparente montrait, juste sous la surface, un platier de roches riche d'une merveilleuse vie sous-marine: l'envie d'aller y plonger était vraiment poignante!
Mais les nouveaux éolis tinrent d'abord à satisfaire leur intense curiosité pour les géodes, où ils avaient passé la nuit sans pouvoir les admirer faute de lumière. Toujours accompagnés de quelques insulaires, ils les explorèrent avec force exclamations! Imaginez de petites cavités souterraines, entièrement carrelées de morceaux de nacre irisée, soigneusement agencés et harmonisés, fixés sans doute par une sorte de ciment dont les éolis ont le secret. En plus certaines nacres Aéoliennes sont colorées... Appelons cela des géodes, bien qu'il ne s'agisse pas de véritables géodes de cristaux, que l'on ne trouve pas dans la lave mais seulement dans certaines formations profondes dues aux eaux minérales. Celle de Nellio et Milarêva était flammée d'orange. Leurs hôtes avaient bien choisi, car il faut le dire, même pour des éolis il est tout de même difficile de deviner les couleurs préférées d'un inconnu. Algénio et Liouna s'étaient vu attribuer une grotte en forme de haricot, d'un doux mauve pastel, remarquablement homogène; Celle de Nasachto et Inélounia était ronde, tapissée d'un suave rose laiteux, comme il se doit, et enfin Anthelme et Elnadjine avaient une grande grotte aussi orange, dont l'entrée était voilée par une plaque translucide: vu de l'intérieur on eut dit un vitrail de feu. Les insulaires qui les accompagnaient se faisaient du coude, heureux eux aussi de les voir s'extasier! Il faut dire que ces cavités claires, lisses et gaiement colorées étaient délicieuses à habiter. Il y en avait des centaines ainsi aménagées dans le rocher, mais discrètement, car des maisons blanches éparses dans un paysage, cela est difficile à harmoniser.
Le repas du matin se déroula comme celui de la veille, entre les fruits et les rires. Vers la fin, deux gros toucans arrivèrent à tire-d'aile de l'océan, avec chacun deux éolis mauves sur le dos. Ces toucans ressemblaient tout à fait à ceux de la Terre, avec les mêmes becs démesurés, des couleurs différentes mais tout aussi bigarrées, lançant de profonds appels assez émouvants (et pas rauques!). Ils n'étaient que quatre ou six couples sur l'île mais cela suffisait pour qu'on les entende de partout. En tant que seuls gros oiseaux, ils se chargeaient des transports d'éolis d'une île à l'autre et passaient ainsi la moitié de la journée en balade an dessus de l'océan, car chaque jour arrivaient ou repartaient des éolis des nombreuses îles voisines.
Il serait bien long de raconter toutes ces journées de doux bonheur que les nouveaux éolis passèrent sur l'île idyllique. Ils avaient tant de choses à se dire! En effet, la moitié des habitants de l'île n'y étaient pas nés; les éolis mauves venaient des troisième et quatrième continents, les bleus des cinquième et sixième, et les autres de plus loin encore. Que de tendres confidences et d'épanchements spirituels, dispersés en petits groupes dans les balançoires de fleurs en haut des arbres, ou sur les plages extérieures! Que de paysages divers, de moeurs étranges à comparer! C'est que c'est grand, Aéoliah, et on peut difficilement imaginer que cent ou mille milliards d'éolis vivraient tous pareil.
A première vue, il n'y avait aucune activité sur l'île idyllique. Aucune culture, pas de maison à entretenir, pas d'habits à tisser ni à coudre. Pourtant les insulaires étaient toujours occupés... Il fallait entretenir les plages et la forêt, ramasser les coquilles vides (à dix, pour les plus grosses) retirer le sable des grottes, tailler les arbres, couper les vieilles fleurs, rassembler les déchets... Sans arrêt les fourmis éolines passaient et repassaient dans les bois, traînant une feuille, grattant un tronc... Ils tenaient en particulier à ce que la mousse dans les grottes de verdure, sous les racines, soit toujours impeccable comme un gazon anglais. Mais pas ici d'enthousiasme démonstratif: une sorte de douceur rêveuse... Toute aussi efficace, d'ailleurs. En fait l'essentiel du travail n'était pas tant son but concret que la joie qu'on y mettait: les éolis chantaient, dansaient en se faisant la chaîne, plaisantaient, se racontaient des histoires, disparaissaient dans les facétieux labyrinthes de mousse...
Une autre activité importante était la méditation, qui n'arrêtait pas de la journée, ni même de la nuit, au sommet du rocher. Que rayonne la douce Harmonie de l'île idyllique, offerte à toute la planète et à tout l'univers! Les rires-grelot et les soupirs d'origines variées qui montaient de la forêt ne gênaient pas du tout les méditants: bien au contraire cela teintait leur rayonnement de douce tendresse et de gentillesse. Pour les méditations plus profondes, quelques géodes étaient réservées, côté océan, avec le silence parfait des minéraux, sans même les chants d'oiseaux. Vue de l'astral, l'île était un splendide phare rose posé sur un roc de Sérénité, ou un lotus aux mille pétales dans une verdure gorgée de sève.
La nuit, tout comme au secourisme des âmes, quelques habitants de l'île idyllique partaient en astral vers une lointaine planète où ils aidaient les êtres sur le chemin de leur évolution. C'étaient des petits animaux, guère plus évolués, intellectuellement parlant, que nos poissons. Mais ces êtres ne s'étaient jamais révolté contre la vie, et ils recevaient l'enseignement amical et lumineux des éolis mauves avec une candeur touchante. Déjà ils s'activaient à rendre leur planète plus harmonieuse, alors qu'ils n'avaient même pas de mains. Quelles formidables promesses offrait donc cette planète! Quelle honte pour certains Terriens inactifs ou saccageurs, alors qu'ils disposent de tant de possibilités!
Les insulaires s'intéressèrent vivement au secourisme des âmes sur l'âpre Terre, et il s'y trouva même deux candidats pour s'y joindre. Milarêva et Liouna acceptèrent cette aide inattendue, trouvant que ces deux éolis bleus étaient spirituellement assez solides et tout à fait capables. Ils convinrent, à défaut de se rencontrer physiquement tous les jours, qu'ils se retrouveraient en astral pour les séances d'entraînement ou de travail. Milarêva tenait même ainsi un bon prétexte pour revenir les visiter sur l'île, ce qui n'était pas pour lui déplaire!
Les éolis invités se dispersèrent pour se joindre aux insulaires dans leur vie quotidienne, et se mêlèrent à leurs travaux.
La place du repas bourdonnait tout au long du jour de discutions, et parfois de véritables conférences: il y avait toujours des visiteurs sur l'île, pour quelques jours ou pour quelques siècles. Les plus gentils éolis de l'île idyllique leur distillaient ainsi peu à peu de leur Sagesse. Quand les éolis discutent, comme dans toute autre activité, ils maintiennent tous leur pensée dans l'Harmonie des Lois Universelles, aussi jamais la pensée ni la vie d'un seul éoli ne peuvent blesser, contredire ni irriter celle d'un seul autre éoli. Ni d'aucun autre être vivant d'ailleurs. Et si parfois certains portaient la contradiction, voire organisaient de véritables débats, c'était pour provoquer et stimuler le cheminement de la pensée entre les divers aspects et arguments d'un problème, un exercice très utile pour former le raisonnement ou pour comprendre des matières complexes. Mais, au-delà des échanges de connaissances, ces discutions étaient surtout des dons ou des échanges d'énergie: encouragement, admiration, égards et estime réciproques pour ce que chacun a à apporter d'original... Chaque partie s'en revenait plus solide, plus assidue dans son travail spirituel, plus heureuse de son mode de vie, plus sereine, plus forte, plus enthousiaste dans ce qu'elle avait de plus précieux. Jamais le ton ne montait, toujours il était pétri d'allégresse ou d'émerveillement, entre la chaude amitié ou la douce confidence. La seule précaution demandée était de parler posément et calmement, pour ne pas troubler le silence de la nature ni les méditants juste au-dessus d'eux en haut du rocher, mais cela les éolis y font toujours attention.
Un peu plus loin le long de la plage, ou dans de petites alcôves de verdure, des groupes d'éolis et d'éolines chantonnaient doucement en taillant des bouts de nacre ou en assemblant des plumes, pour leurs belles parures, au son d'un pipeau rêveur ou un peu chuintant.
Dans une des grottes en bas du rocher, macéraient des graines au puissant parfum de cannelle, destinées à faire une sorte de henné pour dessiner à même la peau les petits coeurs et l'étoile à quatre branches que portent tous les éolis. Mais le plus gros de la production avait un emploi aussi charmant qu'inattendu: c'était l'éoline au teint cuivré qui s'en faisait copieusement oindre par son compagnon. De son naturel elle était en fait rose comme vous et moi. Tous deux prenaient un grand plaisir amoureux à cette étrange coutume, peut-être un souvenir d'une vie antérieure sur quelque planète exotique. Les autres éolis étaient heureux de les voir heureux ainsi.
Ah! Ami lecteur, j'aimerais bien vous parler des jeux d'amour des éolis! Que de tendresse, de Poésie, de gentillesse! Mais voilà que notre Terre se trouve actuellement dans une de ces tristes périodes où tout ce qui touche à l'amour corporel est galvaudé, étalé, dépoétisé. De quoi nous privons-nous en projetant tant de bassesse sur nos plaisirs les plus simples! Même l'amour du coeur est considéré comme une annexe, un simple prétexte! Misère!
Aussi je me sens l'obligation, à regret, d'entourer d'une charmante discrétion tout un pan de la vie des éolis, qu'aucune réflexion malsaine ne viendra ainsi souiller. On ne regarde qu'avec les yeux propres. Du reste, les éolis eux-mêmes n'en parlent guère entre eux, et seulement entre proches. Ah, ils n'ont pas besoin d'éducation sexuelle, eux.
Que les lecteurs à l'esprit pur que cela intéresse sachent tout de même que les éolis nous ressemblent sur ce plan. Chez eux l'amour corporel n'est pas exactement comme chez nous, ou plutôt il est comme chez les humains qui maîtrisent vraiment leurs énergies sexuelles, ce qui leur vaut bien plus de plaisir et de Bonheur qu'en suivant platement la pente de leurs fantasmes et autres instincts primaires. L'amour corporel des éolis ne diffère du nôtre que par quelques détails, et par plus de variété. Que tous les aspects de leur vie sont poétiques, doux, gentils, purs, beaux, parfumés, émouvants. Comme dans tous les domaines, le désir, l'énergie restent sous la domination de leur âme, qui ne les laisse s'élancer qu'au moment opportun, mais alors ils le font sans hésitation, sans blocage. Les éolis vivent leur vie complètement, éperdument.
Si nous sur Terre avions été dans une de ces périodes de froide bigoterie, de cette si malsaine et malodorante pudibonderie qui nous fait avoir honte du chaste baiser d'un enfant, j'aurais sûrement pris un provoquant et sain plaisir à détailler l'intimité éoline et ses mille plaisirs... Savez vous que certains ont des coutumes parfois surprenantes. Dans un autre livre peut-être, dans un avenir plus pur?
Il faut tout de même savoir que les éolis ne séparent pas leur vie amoureuse de leur Sagesse ni de leur esprit, pas plus qu'ils ne le font d'autres aspects de leur vie, comme l'économie ou l'art. Ils suivent en fait une voie qui fait aussi partie de différents enseignements spirituels terriens. Mais cela est encore entouré de discrétion: il est dangereux de bricoler dans ces domaines sans une motivation parfaitement pure.
La morale des éolis (si on peut l'appeler ainsi, car ce n'est point un ensemble de règles aristotéliciennes formelles, c'est plutôt une Sagesse intuitive et exacte, bien qu'ineffable) diffère par quelques détails de celle qui devrait être la nôtre... Mais attention, ceux qui veulent faire croire que la morale n'est qu'une convention variable avec le lieu ou l'époque restent coi: les écarts entre eux et nous ne sont justifiés que par quelques différences de biologie ou de psychisme; pour l'essentiel la morale éoline et celle qui devrait être la nôtre sur la Terre reposent toutes les deux sur le même respect de la personne et des Lois Universelles de la vie. Une conception chez un couple éoli ne peut se produire que par amour maternel et paternel pour une âme désincarnée qui demande à devenir leur enfant. Prenons-en de la graine: une mutation dans ce sens serait assez facile à accomplir chez nous, elle est même prévue, et ce peut être déjà ce qui se passe quand une conception se produit hors dates. Mais il y a encore trop de pagaille et pas assez d'Amour sur Terre pour pouvoir compter sur ces merveilleuses rencontres du destin. La conception y est encore affaire de mécanique biologique plus que d'Esprit. Et la contraception reste un artifice indispensable.
Même si cela doit surprendre certains lecteurs, Adénankar, quand l'archangélique Milarêva lui fut présentée en astral peu de temps avant leur naissance, en vue d'unir leurs vies aéoliennes, il lui demanda de partager avec lui tous les aspects de cette future existence; il demanda qu'elle sache aussi s'abandonner comme toutes les éolines amoureuses. Elle ne répondit rien, son éternelle aura blanche de béatitude mystique se teinta seulement d'un petit peu de rose vers celui qui se préparait à naître pour devenir son compagnon amoureux.
Et, de fait, amis lecteurs, si vous rencontriez la blanche, la pure Milarêva, vous la trouveriez adorable...
* * *
Comme il n'y avait rien de pressé sur l'île, on laissa les éolis invités faire un peu ce qu'ils voulaient. Milarêva disparut du côté de la plage du repas, vers l'ouest de l'île, là où l'on s'occupait des bijoux de nacre. Elle dût se plaire à tailler ces pierres blanches, dans le doux silence complice d'une petite équipe, qui, de son côté, goûta avec délice sa pure et puissante vibration... Anthelme et Elnadjine se joignirent à la petite équipe spéléopoétique qui descendait dans les creux du rocher pour en vider le sable et l'eau saturée de roche dissoute. Algénio et Liouna, au pied du même rocher, mais côté mer, parcoururent le platier à fleur d'eau pour on ne sait quel étrange activité nécessaire en ce lieu... Mais les mers envoûtantes et cristallines d'Aéoliah abritent des vies fort étranges et bien des secrets, qu'il n'a pas été donné à l'auteur de ces lignes de regarder de près. Il serait bien sûr possible d'étudier scientifiquement les océans Aéoliens, et peut-être de trouver des explications aux curieux phénomènes qui s'y déroulent, mais ainsi ils perdraient de leur Poésie, de leur mystère... Quelques curieux ont sans doute cherché, et trouvé, mais la mer n'est-elle pas bien plus belle à contempler du haut du rocher?
Nasachto et Inélounia restèrent avec Nellio et huit éolis mauves, pour le nettoyage des couloirs de mousse sous les racines. Ils étaient intrigués: pourquoi les arbres poussaient-ils ainsi sur des trépieds? Pourquoi des coquilles fraîches s'amoncelaient-elles par endroits, loin de la plage? Il aurait suffit de deux mois pour les enlever toutes. Ils ne posèrent pas de questions, tout à leur joie de jouer-travailler en compagnie d'êtres aussi charmants... Leur parfum mi-rose mi-violette s'amplifiait dans le sous-bois, répondant au leur propre, d'abricot ou de pêche. Leurs rires cristallins se répondaient sur des modes différents, en d'infinies variations.
On finissait d'enlever les plus grosses coquilles d'une allée déjà nettoyée des petites, et pour cela on s'attelait et on tirait, comme font les éolis pour toutes les lourdes charges. Ça allait facilement, vu le nombre. Ces promenades sous les bois frais étaient agréablement accompagnées des chants aigus et aériens des éolis mauves. Inélounia, qui chantait merveilleusement bien, leur répondait avec ses compagnons dans des tons plus graves et émouvants.
Les coquilles dégagées des sous-bois avaient plusieurs destinations: elles étaient montées au rocher, pour quelque construction fleurie, ou elles allaient vers les plages des bijoux. Mais la plupart étaient entassées en certains endroits pour renforcer les dunes. On les remplissait alors de sable. Ces coquillages étaient fort beaux, parés de couleurs magnifiques, échancrés de mille dentelures ou au contraire du galbe le plus pur. Même pour les entasser, on les rangeait par couleurs, en veillant à ce qu'ils s'accrochent mutuellement. (Pourquoi ces précautions?)
Les éolis mauves, tous plus gentils et plus doux les uns que les autres, n'en suivaient pas moins fort scrupuleusement une bien aimable discipline: Accomplir chaque geste le plus gracieusement et aériennement possible, en dansant en harmonie avec le chant, et ce chant lui même n'était pas un texte ni une musique fixés, mais une improvisation constante dont le mode et l'expression reflétaient l'ambiance, le moment, le lieu, l'état d'âme des participants...
Plus encore, ils s'efforçaient d'être présents, c'est à dire d'être bien conscients de la situation, de l'ambiance, de la poésie propre à chaque lieu et à chaque geste... Et de goûter pleinement le bonheur qui en découlait.
Cela suffisait pour occuper à plein temps leur pensée qui ne divaguait pas à des choses inutiles, d'ailleurs peu courantes sur Aéoliah. Ces exercices étaient pour eux somme toutes assez faciles; mais, et c'est déjà plus étonnant pour nous, ils s'entraînaient à le faire ensemble, en pleine communication et communion.
C'est que la communication est un art simple mais délicat. L'«émetteur» ne doit rien envoyer en disharmonie avec les Lois Universelles ni avec la Poésie du moment, contre quoi le «récepteur» serait obligé de se défendre. Ce dernier, lui, doit accepter et rentrer dans le jeu, dans celui des Lois Universelles bien sûr, mais aussi dans l'état d'esprit de l'«émetteur», dans l'idée ou le sentiment qu'il veut faire passer, sans se braquer dans un état de refus, ni d'ailleurs d'attachement ou de dépendance. Pour la communion, il faut que tout deux puisent à la même source d'Amour de la vie et d'Enthousiasme (sans forcément communiquer, subtile nuance). C'est un fil subtil qui les relie, que le moindre geste maladroit peut briser, mais quand on a développé la Douceur, la Patience, la Discrétion, cela n'arrive jamais.
Cet art est un apprentissage, sur le tas comme toutes les grandes réalisations de la vie. Au début c'est difficile, on échoue souvent, mais cela finit par se faire. Apprendre à communiquer, c'est comme d'apprendre à monter à vélo, dans le monde matériel: c'est difficile, et si vous n'aviez jamais entendu parler de gens montant à vélo, cela vous semblerait impossible, «utopique», «irréaliste». Et pourtant le délicat équilibre du vélo est vite acquis, d'autant plus vite que l'on est passionné, pour devenir évidence, réflexe de fond inconscient. Ainsi un gamin intrépide peut stupéfier ses parents en faisant la chandelle les mains sur le guidon, ou en le lâchant pour bouquiner en roulant. Quelqu'un qui a peur par contre mettra longtemps, voire s'obstinera toujours à tomber. C'est une histoire de circuits nerveux à former, à adapter. Des cellules inutilisées du cerveau (qui en contient bien plus que nécessaire) se connectent, s'assemblent automatiquement pour former un circuit nerveux capable de résoudre en jouant, les équations différentielles du troisième ordre nécessaires pour conduire un vélo. Eh oui votre cerveau fait cela, sans même que vous vous en aperceviez. Quel fantastique auxiliaire! Et quel est donc le si puissant moteur capable de créer automatiquement et à partir de rien ces formidables assemblages de cellules nerveuses plus complexes qu'un ordinateur géant? C'est la joie, l'Enthousiasme, la passion! N'expliquons pas ici en détail par quels complexes mécanismes hormonaux ces sentiments fondamentaux agissent précisément sur telle ou telle cellule, mais constatons que leur puissance est souveraine. Le principe primordial de toute pédagogie est qu'il faudrait toujours aller à l'école pour s'amuser, jamais pour travailler.
Ce qui vaut pour cet exemple «terre à terre» est tout autant valable pour la communication, ou pour la culture du jardin de l'âme en général. Tout cela est aussi affaire de formation du cerveau, au moins pendant la vie matérielle. Les éolis, comme tous les êtres de tous les univers, cultivent le jardin de leur âme. C'est pour eux un travail et une préoccupation joyeuse, mais constante. Ils y arrivent grâce à leur joie primesautière, à leur fond d'Amour et d'Enthousiasme pour toute la Création. Qu'est ce qui peut bien nous empêcher, sur Terre, d'en faire autant? Ces gentils (mais lucides) éolis auraient-ils raison de nous considérer comme enfantins, immatures, inachevés, voire même pour certains d'entre nous comme «malades», révoltés, ou au moins en porte à faux avec la lumineuse évidence de la vie, tentant perpétuellement de nous cacher à nous-mêmes ce porte à faux, malgré les douloureuses chutes qui en résultent? Si tel était le cas, il ne faudrait alors pas chercher pourquoi le sens de la vie et les grandes Vérités Universelles nous paraissent «incommunicables» ou «ésotériques». De toute façon quel sens peut bien avoir le mot «communication» pour un humain qui aurait passé toute sa vie à ne penser qu'à lui? Les secouristes des âmes éolis, quand ils nous voient ainsi, n'en conçoivent pourtant nul rejet. C'est que cette façon de voir nos problèmes en indique aussi très clairement la solution, le moyen pour chacun d'entre nous de nous en débarrasser.
En tout cas, les éolis, eux, ils progressent, et même très vite quand c'est le moment. Mais ils savent aussi prendre le temps de jouir pleinement du résultat, de s'imprégner longuement de tout ce Bonheur paisible. Après avoir formé leur cerveau, il faut former aussi le corps astral immatériel, qui seul nous accompagne après la mort. Et pour cela il faut beaucoup de temps, beaucoup de joies, beaucoup de travail. Quelle longue vie de bonheur appliqué pour accomplir tout cela!
Pendant tout leur séjour sur l'île idyllique, les nouveaux éolis participèrent au nettoyage de deux vallons du sous-bois, entre les dunes. Ces vallons étaient des successions de grottes sous les racines fourchues des grands arbres, ou de charmantes petites clairières de mousses. Par endroit des branches ou des troncs morts formaient de vastes ponts, mais ils disparaissaient vite car les champignons et les insectes mangeurs de bois s'en occupaient rapidement. Quelle idée d'avoir tant de variétés de champignons sur une si petite île? Chaque bois mort était un palais de chapeaux de diverses formes et couleurs, qui complétaient avantageusement les fruits des arbres dans la nourriture des éolis. Dans les sous-bois ombragés poussaient aussi de nombreuses plantes dont la chlorophylle n'était pas verte, mais bleu-vert, bleue, violacée, vieux-rose... Sur notre Terre seules certaines algues ont gardé ces couleurs anciennes, ou certaines plantes d'ornement qui les ont retrouvées.
Mais les éolis invités ne terminèrent jamais ce travail commencé. Un matin, vers la fin de leur séjour, ils ressentirent l'avertissement maintenant familier des frissons d'Aéoliah. Mais de frisson point. Il fallait monter sur le rocher, ce que firent aussi les habitants de l'île. Vers midi, ils étaient tous là-haut, avec des fruits pour le repas, dispersés sur les plats du sommet, par petits groupes. Les éolis invités ne se rendirent d'abord pas compte de ce qui arrivait en silence: ce fut les joyeuses exclamations des autres qui les fit regarder en bas. La plage avait disparu. Seulement à ce moment ils entendirent le puissant souffle de l'eau se ruant sous les arbres, puis la plage se découvrit à nouveau, en une cataracte de reflux. L'eau du lagon resta un moment agitée d'un mouvement alternatif, en se troublant petit à petit. Que voulez-vous, dans cette région de volcans fulminants, ces petits raz-de-marée étaient assez fréquents.
Heureusement que cet appel télépathique prévenait les créatures de la terre comme celles de la mer, laissant à chacune le loisir qui de monter sur le rocher, qui de gagner le large. De toute façon, en plein océan, les raz-de-marée les plus puissants ne dépassent pas deux mètres.
Les éolis invités, redescendant du rocher, purent constater que la vague avait déferlé sous les bois, transformant le paysage, creusant ici, amassant du sable là, dispersant partout coquilles et débris de corail multicolore. Ah, il y avait toujours du travail sur l'île! Les arbres aussi se protégeaient à leur manière contre ces affouillements: C'était là le rôle de leurs racines trépieds! Eh oui... pas d'atoll sans grosses vagues: que ce soient les raz-de-marée sur Aéoliah ou les tempêtes sur Terre, comment voulez-vous que du sable produit par les coraux sous la mer fasse des îles qui dépassent de cette même mer? Seules les vagues les plus exceptionnelles l'ont fait monter là où il est, sans quoi nos belles îles des mers du Sud ne seraient que des cayes affleurant à peine la surface. Le raz-de-marée était ici une sorte de jeu, un câlin de l'océan... Et les frissons d'Aéoliah? Les éolis ne frissonnent que d'amour...
Quand le lendemain ils se remirent à nettoyer les sous-bois, les éolis invités purent se rendre compte de l'utilité de leur travail. Les murets de coquilles et de coraux, habilement ajustés, avaient pour la plupart résisté au flux puissant et retenu du sable: ainsi les dunes se consolidaient petit à petit et les mousses restaient propres comme un gazon. Même sans le travail des éolis, racines, buissons et mousses fixaient déjà beaucoup de sable. La mer avait projeté un peu partout de nouveaux débris de corps marins et de nacre, qu'il fallait à nouveau ramasser. Certains étaient assez pesants malgré leur petite taille, composés de plaquettes et de filaments lisses. On les déblayait en premier, pour les entasser par catégories près des plages. Les éolis invités savaient de quoi il s'agissait, pour en avoir souvent vu même sur leur continent loin de la mer. Mais vous, amis lecteurs, je vous le donne en mille.
Réfléchissez avant de lire la suite...
Du fer! Eh oui, vous vous étiez sans doute demandé comment les éolis fabriquent leurs pioches et couteaux en métal, sans feu ni industrie? On aurait assez mal vu ces petits personnages bâtir des hauts fourneaux ou manipuler le fer rouge. Oh, débrouillards comme ils le sont, ils y seraient certainement arrivés, mais ce n'était pas ainsi qu'ils comptaient vivre. Il fallait donc que la nature généreuse d'Aéoliah leur fournisse ce métal tout de même d'usage bien pratique.
Ce sont des êtres marins qui le fabriquent, à partir de l'oxyde de fer dissous dans l'océan. Si un jour, ami lecteur, vous passez près d'un marais salant, vous y verrez l'eau, après s'y être délestée du calcaire et avant de donner le précieux sel, déposer au fond des bassins un bel oxyde de fer rose appelé colcotar, bien plus pur que celui de la mine, qu'on lui préfère pour les usages les plus nobles.
Les animaux des mers d'Aéoliah sont donc capables de réduire cet oxyde, ce qui est plus facile que de réduire le gaz carbonique et l'eau comme le font couramment les plantes. Du métal ils se font des sortes d'os, qu'ils abandonnent à leur mort corporelle. Il ne reste qu'à ramasser ce que les vagues remontent et à le distribuer sur tous les continents d'Aéoliah, à l'occasion des divers voyages individuels. Là des forgerons éolis finissent de les tailler avec des meules et de les assembler.
On peut se demander pourquoi une telle collaboration de la nature n'existe pas sur Terre: cela tient simplement à notre projet qui passait par les activités techniques. Point trop n'en faut quand même: la nature nous fournit malgré nos industrieux talents beaucoup d'objets jolis ou de denrées succulentes que notre technique et notre chimie seraient bien en peine d'imiter...
Les blocs ne sont d'ailleurs pas du fer pur, mais un alliage contenant d'autres métaux, également présents dans l'eau: manganèse, silicium... avec aussi un peu de carbone: cela donne un acier, pas supérieur, mais très suffisant pour les usages éolis. Par contre, il ne comporte pas les impuretés (soufre, phosphore...) du fer des mines, ce qui le rend très résistant à la rouille, pratiquement inoxydable.
Ce fer est sécrété atome par atome, par une sorte de périoste. D'où quelques propriétés étranges, que les éolis n'ont pas manqué d'utiliser à des fins ingénieuses. Il est en quelque sorte trempé natif; ses cristaux sont orientés, lui donnant un «fil» comme le bois, meilleur que celui de l'acier matricé. Parfois il est magnétisé.
Question de rêve... Les fortes polarités magnétique des êtres aux os de fer ont-elles quelque chose à voir avec leurs affinités amoureuses?.. ...?
Ces os sont plus denses que ceux en calcaire, mais comme le fer est bien plus solide, ils sont bien plus légers que ceux en calcaire, et leurs possesseurs peuvent flotter aussi bien qu'une boite de conserve (étanche) ou qu'un bateau. Ils se présentent sous formes de lames ou de tubes, dont il est aisé de faire des outils, pioches, gouges, axes, lames, forets...
Dans la même veine, il y a mieux encore: Les os des éolis eux-mêmes et de leurs amis les oiseaux sont également de métal, mais plutôt d'aluminium allié de magnésium et de silicium, d'où la grande légèreté des éolis comme des oiseaux. A la différence des os des animaux marins qu'il suffit de ramasser sur les plages, ceux-là ne sont pas utilisés, ce qui se comprend. Du reste ils sont rapidement oxydés par des bactéries spéciales.
Toute cette chimie vivante ne doit pas surprendre. La vie est de loin le plus habile chimiste. Savez vous que sur notre Terre, des bactéries vivent dans l'eau bouillante en respirant du soufre, parfois à plusieurs kilomètres sous la terre, d'autres se nourrissent de minerais, tandis que certains de nos vastes gisements de fer proviennent de bactéries qui ont mangé le fer natif qui existait sur Terre avant que l'air ne contienne de l'oxygène?
Sur Terre nous avons choisi de vivre avec une industrie... qui gagnerait à imiter la vie Aéolienne. La mer contient tous les métaux et tous les corps possibles en solution, et c'est une ressource inépuisable, puisque ces minéraux se renouvellent indéfiniment grâce à l'érosion. Quelques îles flottantes, vastes mais discrètes, pourraient les extraire, en fonctionnant à l'énergie solaire, sans polluer ni embêter personne. Le plancton et l'écume possèdent même la propriété de concentrer les éléments les plus rares. D'ailleurs, parmi les planètes amies que les éolis connaissent ou fréquentent, toutes celles qui ont développé une technologie comparable à la nôtre ont procédé ainsi: plus de mines, et l'ensemble des industries lourdes de toute une planète sont installées sur quelques îles artificielles automatisées où travaillent seulement quelques centaines de personnes. Leur production ne sert d'ailleurs qu'en complément au recyclage massif et systématique de toutes les ressources épuisables.
* * *
Le séjour sur l'île idyllique fut pour les éolis invités un rêve, un long bonheur inracontable; il leur paraissait plus fort que celui de leur village, car différent. Et puis ces éolis mauves avaient un charme fou. Si ils ne riaient pas si souvent que les roses, si leur Enthousiasme était plus discret, ils émanaient par contre une Poésie très pure, très délicate, comme un santon de Marie vêtue de bleu dans sa crèche, sereins comme le ciel, purs comme l'air des sommets, d'un parfum plus subtil que celui des fleurs... Et comme leur peau dont on ne pouvait jamais dire si elle était plutôt rose ou plutôt bleue, leur sourire oscillait imprévisiblement entre la gentillesse attentionnée et l'Emerveillement contagieux.
Ils purent faire connaissance un peu plus profondément avec plusieurs d'entre eux, notamment avec la suave Lioureline qui ne parle qu'en chantant. Elle devait devenir une grande amie d'Inélounia, comme on le verra plus loin.
Mais ce séjour toucha à sa fin. Sans aucun regret d'ailleurs, pour cette île merveilleuse, ses oiseaux miraculeux, ses éolis si gentils. Juste un tout petit peu de nostalgie de quitter de nouveaux amis.
Une à une les oies reparurent, sans les jeunes, mais avec deux autres couples d'un beau bleu de cobalt.
Les éolis de l'île se rassemblèrent à nouveau pour les au revoir, sur la plage du lagon. Ce fut aussi long qu'à l'arrivée, car si on n'avait plus à se découvrir, on avait maintenant beaucoup à se dire. De nouveau les oies attendirent placidement, en se roucoulant de temps à autre des secrets d'oies, l'oeil en coin sur les éolis, chargées des fameuses plaquettes de fer.
De nouveau ils s'envolèrent, le soir cette fois, pour un merveilleux voyage de retour. Mais ils ne repassèrent sans doute pas par le même trajet, car ils ne reconnurent aucun paysage. Juste avant que la nuit ne tombe, ils aperçurent une île plus belle encore, sans rocher, mais avec un lagon circulaire d'un rose ensorcelant et des arbres immenses flamboyant de jaunes et d'oranges. Sans doute était-il habité car il rayonnait une sorte de joie exubérante et rythmée. Plus tard, après que l'anneau planétaire soit rentré dans l'ombre, ils virent deux autres atolls brillant dans la nuit, l'un était un cercle indigo, l'autre était plutôt en forme de huit, signalé par quelques étoiles d'un bleu-vert ahurissant. C'est ainsi sur Aéoliah: on croit toujours avoir trouvé le summum de la merveille, mais on découvre encore mieux...
Et ils s'en revinrent à leur village natal et à leurs amis, riches d'un peu plus de merveilleux souvenirs...
CHAPITRE 15
$ LA VIE DE CHATEAU... $
(sommaire)
. ...n'était pas si reluisante que dans les contes de fée.
(Ce chapitre est dans son ensemble plutôt $, ce qui signifie qu'il n'est pas recommandé de le lire si on veut seulement s'émerveiller; Il vaut surtout si l'on veut comprendre le cheminement assez tortueux d'Aurora projetée sur notre Terre, et tel que les éolis n'en eurent heureusement jamais connaissance.)
Voyons ce petit fief de Capderoc, un comme le haut Moyen Age européen en comptait des centaines. Peu importe le lieu, ni les noms exacts, qui ont été changés par discrétion. En ce douzième siècle les châteaux étaient encore assez primitifs, surtout dans cette campagne reculée, et tenaient plus de la grosse casemate que du palais. On commençait toutefois à y trouver des aménagements, des raffinements, et des chanteur et des vielleux, venus surtout du Sud. Les choses étaient en fait très inégalement réparties, et l'image d'Epinal que nous avons du Moyen Age mit en fait plusieurs siècles à se façonner.
Capderoc était donc un de ces nombreux petits châteaux, d'un de ces petits barons qui régnaient un peu partout en Europe, dans un pays de collines et de forêts. Un mur d'enceinte carré, quatre tours d'angles, une d'entrée, un donjon rectangulaire en face de l'entrée, et, dans la cour, adossés au mur, la chapelle, les corps d'habitation pour le curé, les serviteurs et les soldats, plus une étable, un moulin et une forge, le tout sur un espace très restreint. Quelle promiscuité! Le fer du forgeron sonnait pendant des heures interminables et quand les soldats ivres braillaient on était obligé de les supporter où que ce soit dans le château; il n'était pas possible d'aller d'un bâtiment à l'autre sans passer dehors au vu et au su de tout le monde. L'entrée était toujours fermée, on ne pouvait entrer ou sortir que le jour et encore avec un bon motif. Pas question d'aller se promener... Dans la cour grise, souvent boueuse, entre les raides bâtisses de pierre brute, il y avait encore le puits, et aussi, dans un coin, près du fumier de l'étable, les latrines: $$$... Il faisait aussi bon vivre là que dans une prison, mais faute d'être capables d'imaginer mieux, les occupants de ce lieu s'y trouvaient bien: Ah la vie de château!
Dans les logements du maître, dans le donjon, et dans la grande salle de réception et de fête, une certaine recherche avait couvert les pierres brutes de tentures, et même par endroit de lambris, sans compter les armoiries et autres bannières. Mais malgré cette ostentation de moyens, le décor restait rude. Forcément: les plafonds noirs de fumée, les râteliers d'armes ou les têtes de sangliers aux yeux terribles n'incitaient pas du tout à la délicatesse des sentiments... L'Hiver y était terriblement froid. Seuls, on s'en doute, les appartements du maître étaient un tant soit peu chauffés; les serviteurs et les soldats devaient se contenter du fournil ou de la grossière et suffocante cheminée du corps de garde.
Le seul endroit un peu joli était la chapelle, mais il ne fallait pas compter s'y réchauffer l'hiver! Dieu était loin et haut pour les humains de cette époque... Simple et nue, la chapelle avait tout de même ses murs enduits et peints de bleu pâle, avec un grand crucifix très naïf. Les curés ont toujours su tenir leurs lieux présentables. Elle était petite: la spiritualité n'était pas la spécialité de Capderoc. Les barons se contentaient d'être en règle avec Dieu, ce qui coûtait moins cher finalement qu'avec leur suzerain.
Ce jour-là justement on en enterrait un, de baron, tué au combat. Son fils Regnald devint le nouveau Baron de Capderoc. Il avait tout juste dix-sept ans, avec ses cheveux blonds comme le Soleil. Tout le monde le trouvait beau et fort, un vrai seigneur et maître! Il riait aux éclats et félicitait serfs et soldats. Sa gaieté bourrue attirait toutes les sympathies, et par là le respect de tous les serviteurs, hommes d'armes et artisans. C'était de la bonne psychologie, car Regnald était en son for intérieur un être cruel et retors. Pour le moment, la chaleur de la jeunesse, ses cheveux blonds bouclés, son entrain, sa vitalité étonnante lui conféraient un rayonnement, une apparence aimable qu'il entretenait car il savait habilement en tirer parti.
Regnald était une force de la nature: un cou de taureau, une carrure énorme, le bras et la cuisse épais. Insensible au froid comme à la fatigue ou à la maladie, les rudes coups qu'il pouvait recevoir à son entraînement guerrier ne lui arrachaient jamais une plainte ni une hésitation à recommencer. Encore un point pour se faire admirer et porter comme chef de facto. Il n'était pas intelligent au sens où nous entendons habituellement ce mot; mais il était très psychologue et rusé pour arriver à ses fins. Regnald passait le plus clair de son temps avec ses sergents et soldats, sur la lice devant le château ou dans la salle d'armes, à s'entraîner au combat. Toute la journée le château retentissait de fracas métalliques ou du ahanement de la lutte, a moins que la même fine équipe ne se transforma en meute de chasseurs invétérés battant la campagne en grand tintamarre, au grand dam des cultivateurs et de tout ce qui dans la forêt pouvait courir ou voler. Souvent on croisait dans un couloir Regnald en sueur, sanguinolent, bardé de fer puant le suif que l'on y mettait pour ne pas qu'il rouille. Et Regnald, comme si de rien n'était, vous décochait une plaisanterie ou un clin d'oeil malicieux...
Les longues soirées se passaient en ripailles et chansons, qui n'étaient pas des poésies, on s'en doute, mais les types, à l'époque, n'avaient pas appris à parler avec la télé et leurs sottises et paillardises sortaient avec de vraies voix... Euh... C'était une époque formidable!... ...
... Comme on dit dans ces cas-là.
Regnald régna ainsi pendant deux ans, apparemment sans histoires. Mais son apparence sympathique ne devait pas leurrer ses sujets plus longtemps. Regnald croyait que quand on avait trompé quelqu'un une fois, on pouvait recommencer indéfiniment. Il se montra très dur avec les serfs, piétinant sans vergogne les champs lors de ses chasses incessantes, puis exigeant de lourds impôts, dont il attribuait l'origine à son suzerain. Bientôt les cachots du château furent pleins et le gibet fonctionnait bien plus souvent que du temps de son père. Pis encore, quand il s'agissait d'interroger des justiciables, avec les abominables méthodes de cette époque, Regnald était souvent introuvable et on en vint à murmurer que la cagoule du bourreau cachait mal une carrure très reconnaissable... C'était sans doute vrai car Regnald de fait était vraiment sadique. Il oubliait juste une chose: Que ses soldats étaient aussi des êtres humains, avec des familles hors du château, dans les villages, et qui discutaient avec les prisonniers pour tromper l'ennui des longues journées de garde... Regnald avait beau surveiller et espionner par une meurtrière donnant sur la cour, sa réputation de vilenie se fit rapidement. Heureusement le pouvoir d'un baron sur ses sujets n'était pas illimité et Regnald était redevable auprès de son suzerain de sauvegarder une apparence de justice, de loyauté et de charité. Mais il trouva le moyen de faire de cette obligation un prétexte supplémentaire pour oppresser et surveiller son monde. La justice, c'était lui qui la rendait, et il avait l'art de toujours trouver des coupables, et même au besoin des victimes. L'ambiance du château de Capderoc, qui n'était déjà pas spécialement raffinée, était rapidement devenue aussi intenable que celle d'un roman d'espionnage américain.
Au bout de ces deux ans, les conseillers de Regnald lui rappelèrent son devoir: il devait prendre femme et donner un héritier à son nom. Regnald commença par renâcler: pour prendre une femme, il suffisait d'aller incognito dans une des fermes... Mais soudain il entrevit les avantages que cette situation lui procurerait. Justement son suzerain avait à le remercier, sûrement pas d'un haut fait chevaleresque car ils ne se vantèrent jamais de cette affaire. Mais elle devait être d'importance pour que le suzerain décide d'offrir à Regnald la main de sa fille Gunniverre...
Gunniverre était l'idéal du Moyen Age comme Regnald en était la honte. Elle avait été élevée à la cour de ses parents qui était nettement plus raffinée que celle de Regnald: il n'y avait de râteliers d'armes et de têtes de sangliers que dans la salle d'honneur. (C'était tout de même un progrès...) Ils recevaient de lointains visiteurs qui chantaient des poésies au lieu de paillardises. Mais ces différences étaient somme toute encore superficielles, car la vie quotidienne y était presque aussi rude pour les serfs et pour les animaux de la forêt.
Gunniverre et ses soeurs étaient nées et avaient vécu dans des appartements nets, avaient appris à chanter et même à tenir quelque instrument de musique. Les plus rudes besognes leur avaient été épargnées, sans qu'elles ne vivent pour autant dans du coton, car leur père tenait à ce qu'elles sachent faire le pain, le tissage ou d'autres besognes comme le jardin ou la cueillette des fruits. Gunniverre de fait était une mignonne jeune fille de seize ans, épanouie, cultivée et éduquée comme il se faisait de mieux à l'époque.
Ce qu'il se faisait de mieux... Certes on savait piquer une rime, mais il ne faut pas croire que c'était l'idéal. L'évolution va en ascendant, donc en descendant si on va vers le passé, et non pas l'inverse comme une certaine forme de pessimisme voudrait nous le faire croire. Ainsi on pensait que les hommes vont à la guerre, que c'était normal; qu'ils allaient à la chasse, que c'était normal (Saint François d'Assise était encore à être attendu...) que les serfs trimaient et vivaient dans des cabanes, que c'était encore normal, que les suspects soient torturés et pendus, normal encore... Au Moyen Age, contrairement à la théorie de l'âge d'or, la Sensibilité ne faisait que s'éveiller et les admirables réalisations de cette époque n'étaient le fait que d'une petite élite éclairée, et encore devait-elle se garder de trop montrer en public ce qu'elle était réellement. Il n'y a qu'à, pour s'en persuader, visiter une cathédrale comme Notre Dame de Paris et y comparer les sculptures représentant des saints, personnages aux traits nets, harmonieux et équilibrés, avec celles montrant des gens de l'époque... comme ils étaient. Les artistes qui les ont faites savaient de quoi ils parlaient, et étaient en plus doués d'un grand sens de l'observation, encore très instructif pour nous.
Si Gunniverre était représentative de son époque, elle était toutefois aussi une exception. Elle pensait «comme tout le monde», c'est-à-dire très peu, mais sa Sensibilité artistique et sa Compassion étaient nettement plus épanouis que chez ses contemporains. Pas trop, car elle n'aurait pu vivre dans cette ambiance, mais suffisamment pour la mettre mal à l'aise dans de nombreuses occasions: la guerre, les exécutions, l'abattage des cochons... Un jour elle s'en était confessée à son abbé. Ce brave abbé était un de ceux qui avaient choisi ce métier pour faire le Bien, qui y croyait vraiment, ce qui lui valait une connaissance intuitive nettement au delà de ce qu'on lui avait appris dans ses ordres. Il avait grondé sourdement: «Folle! Ne dites cela à personne! Dieu vous comprendra et vous pardonnera, mais les hommes, jamais. Filez vite, maintenant». La seule solution pour Gunniverre eut été d'entrer au couvent, unique havre de tranquillité disponible à l'époque, mais voilà, elle rêvait d'un homme avec qui elle serait heureuse et qui la comprendrait... Elle rêvait de cela, on s'en doute, comme souvent les jeunes filles, mais aussi parce qu'elle était malheureuse de ne pouvoir communiquer avec personne. Parfois encore, elle se sentait triste, sans raison apparente, et le monde lui semblait une absurde attente de quelque chose qui ne viendrait jamais... Ecoutez les musiques d'époque, magistralement reconstituées par des artistes modernes, et vous ressentirez le fatalisme pesant et désespéré qui en émane souvent...
Le père de Gunniverre n'eut pas l'impression de mal agir en offrant sa fille à Regnald, au contraire. Gunniverre accepta volontiers, sur la base d'une simple entrevue de cinq minutes chez son père: Regnald, qui s'était lavé, paraissait gai et enjoué, et il l'approuva chaleureusement quand elle lui dit qu'elle savait rimer et faire de la musique. Gunniverre pensa avoir trouvé un homme sensible au regard pétillant; mais ce qui avait allumé l'oeil de Regnald n'était que le sein dodu de sa promise. Il pouvait toujours faire des ouiouioui à ses idées, cela ne lui coûtait absolument rien...
Lors du mariage, Gunniverre avait oublié ses amères pensées et sa tristesse. Elle était même heureuse, heureuse de la fête, heureuse de chanter les répons dans la grande église du château de son père, pleine de gratitude envers ce Dieu qui lui accordait ce dont elle avait tant rêvé. Elle y était venu souvent, dans cette église, et elle avait prié, et prié... Car elle ne pouvait imaginer que la vie ne soit qu'une absurde attente sans espoir. Pour Gunniverre, Dieu, c'était la Poésie, la musique, la forêt ensoleillée, et un homme avec qui partager ces heureux moments. Elle avait souvent tiré la quenouille en rêvant, en chantant, en appelant la patience. Peut-être une de ces chansons infiniment nostalgiques nous est-elle parvenue...
Il n'y eut qu'un seul trouble en ce moment de bonheur: à l'instant de dire «oui» se dessina nettement entre elle et le brave abbé la figure d'un diablotin hilare (il en était presque sympathique!). Elle hésita en son for intérieur, mais ne put rattraper le «oui» qui sortit automatiquement de ses lèvres, sans aucune participation de sa volonté. Il ne pouvait en être autrement d'ailleurs: Elle était théoriquement libre de refuser, mais quelle réprobation, quel scandale aurait-elle soulevé... De toute façon elle ne comprit pas du tout ce que cette apparition pouvait bien signifier en un tel moment. Le diablotin disparut en ricanant, et Gunniverre chassa péniblement cette vision de son esprit. La fête continua, avec des chants et des festins; Gunniverre était maintenant engagée sur un chemin de souffrance et d'illusions. Heureuse de chanter dans la grande salle rutilante de chandelles, le coeur pincé d'entendre la voix déjà un peu éraillée de son nouveau mari. Heureuse d'entendre son rire sonore et entraînant, gênée de le voir s'empiffrer malproprement de tant de venaisons et salaisons. Le régime alimentaire de Regnald était atroce: viande et vin presque exclusivement. Seule une très forte constitution lui avait permis d'y résister. Il ignorait que l'on avait fait périr des condamnés à mort de cette façon. De toute façon, dans son orgueil, il se serait volontiers cru immortel.
L'arrivée au château de Capderoc fut encore pire: la raide et triste bâtisse ne vibrait que de bataille et de combat. La souffrance et le désespoir sourdaient de ses sinistres caves pleines de malheureux condamnés. Pas un brin d'herbe dans la cour, aucune vue sur l'extérieur. Le château du père de Gunniverre était plus grand, avec des dépendances et des arbres; on pouvait y admirer les oiseaux de la fenêtre et se régaler à les entendre chanter. Ici la seule affaire que l'on avait avec les rares oiseaux était de tendre pièges et gluaux. Au soir des noces ce fut pire encore. La mère de Gunniverre lui avait prédit du bon temps, avec cet homme vert et fort. En fait il était piètre amant, brutal et fugace. Gunniverre qui s'attendait à se pâmer d'amour, dut faire preuve de beaucoup d'imagination pour au fil des années arriver à ressentir quelque chose.
Car, c'est là que vous allez être étonnés, Gunniverre ne s'était pas désillusionnée. L'eut-elle fait qu'elle aurait eu à affronter une énorme et terrible déconvenue. Elle aurait dû s'avouer que son mari était un être fruste et méchant qui allait terriblement gâcher sa vie. Elle n'aurait plus eu d'autre issue (ni d'autre envie) que le suicide. Pas question de divorce à cette époque!
Elle fit une chose qui vous paraîtra fort étrange: elle se cacha à elle-même cette terrible dis-réalité. Un raisonnement logique élémentaire, un brin d'intuition auraient pu la lui montrer: elle n'osa pas; elle n'en eut pas la force, elle ne suivit pas cette direction, chassant farouchement de sa conscience toutes les preuves, jusqu'au moindre indice.
Enoncé comme cela «se mentir à soi-même» paraît impossible. Voudrait-on le faire exprès que l'on n'y arriverait jamais. C'est là je le reconnais un grand mystère et l'un des plus étranges défauts humains; pourtant nous le faisons tous à toutes sortes d'occasions, bénignes ou graves. Le plus fort c'est que nous ne nous en rendons pas compte, et l'auteur lui-même n'a pu s'en apercevoir qu'en observant avec l'acuité d'un détective... ses propres pensées! C'est ce qui explique sans doute que ceux qui parmi les humains sont en dehors de la vraie vie ont tant de difficulté à comprendre leur situation, malgré leurs souffrances: Comment avoir la force d'accepter que toute notre vie a été une erreur, que nos valeurs sont fausses ou fallacieuses, que des gestes que nous pensions normaux se révèlent criminels? Comment avoir le courage de se retrouver au ban d'une famille ou d'une société qui seraient restée dans ses illusions? Vu de cette façon, en tout cas, nous en sommes tous au même point, question valeur morale. Il n'y a plus de «méchants» mais seulement des brebis égarées... On peut même avoir de la compassion pour ceux qui sont dans le mal... Et a fortiori pour notre voisin de bureau ou de palier.
«Se mentir à soi-même» est peut être l'expression la plus directe dans la vie terrienne de ce qu'Adénankar appelait la maladie des Terriens, le refus d'accepter les Lois Universelles de la Vie. Aurora, quand elle vivait sur Aéoliah, n'aurait jamais pu imaginer qu'une telle chose fut possible; pourtant Gunniverre le fit, deux siècles après qu'Aurore ait fuit la même situation, dans le vallon aux bambous. C'était trop pour un psychisme humain encore enfantin, et de plus fragile et déstabilisé. Gunniverre chassa de sa pensée le diablotin, la voix éraillée, les gluaux, l'haleine fétide... Elle joua le jeu: Elle était la Baronne de Capderoc, fief batailleur et ripailleur! Ahah! Elle était la femme de Regnald! Elle l'aimait, elle faisait comme lui, chanter des paillardises, bâfrer des viandes gluantes de sauce, (Des cuisses entières sans couteau ni fourchette, je ne vous en dit pas plus...) admirer les joutes brutales en piaillant, essuyer la terre du visage de son mari, et, la nuit, se terminer toute seule pendant que l'autre ronflait déjà.
Regnald la regardait faire, en coin, avec un discret sourire content de lui, comme font les êtres sales quand ils voient un être pur tomber à son tour dans la souillure.
Gunniverre semblait irrémédiablement perdue. Pourtant elle était déjà sauvée. Paradoxe? Non: nuance, mais qui n'avait pas échappée au Gardien Cosmique dans son merveilleux vaisseau si haut, parmi les étoiles, loin au-dessus de Capderoc. Aurora-Gunniverre n'avait pas intégré le mal en elle, elle s'illusionnait simplement sur son époux. Ce n'était certes pas suffisant pour remonter tout ce qu'elle avait dégringolé, il lui faudrait encore beaucoup de travail. Mais le plus gros noeud était défait. Pour son âme, car Gunniverre la terrienne allait encore souffrir. Elle culpabilisa, et pensa être elle-même la cause de son malheur, avec sa Sensibilité et ses rêves de Perfection... Elle était en fait accrochée à ses illusions sur Regnald, comme un membre d'une secte à son faux gourou qu'il prend pour un guide parfait. Elle ne se rendait compte de rien, mais les rires sonores de péronnelle et les grands gestes des bras cachaient mal une sourde tristesse. Ecoutez encore les chansons...
Regnald se fichait pas mal de sa femme le jour, et il la laissait faire ce qu'elle voulait dans son appartement. Heureusement, car pour le reste elle était littéralement prisonnière. Elle ne pouvait sortir qu'accompagnée de son mari. Elle ne quittait jamais le château ou la lice et se serait étiolée si elle n'avait été une de ces femmes frêles d'allure mais robustes de constitution. Elle put tenir cette vie en porte-à-faux pendant des années. Son appartement personnel était constitué de deux pièces dont l'une donnait sur la chambre commune. Elle aménagea l'autre avec tout ce qu'elle put trouver de joli et de poétique. Elle recommença à jouer de la musique et à chanter. Elle mena double vie; elle fit comme la plupart des femmes de son époque: de la Poésie, oui, mais à part de la vie. Dans les textes, mais pas dans les gestes.
Malgré les ripailles communes, on se doute que les relations entre Regnald et Gunniverre étaient quasi inexistantes. Il n'avait même pas su être à la hauteur au lit, comment eut-il pu l'être dans aucun autre domaine? Pourtant Gunniverre tenta de parler avec son mari. Au début il renâcla, puis, tactique, se mit à l'écouter quelques minutes de temps à autres. Gunniverre espérait-elle le ramener vers le Bien? Il aurait fallu pour cela qu'elle sache elle-même où elle en était. Elle lui parla Poésie; il répondit que ça lui plaisait. Il supporta d'écouter un poème, et arriva même à faire bonne mine, malgré une furieuse envie de décamper. Instinctivement, il jouait le jeu de Gunniverre et l'entretenait dans ses illusions de rédemptrice, cela pourrait lui servir un jour. D'autres fois Gunniverre le questionnait sur ce que lui faisait. Il répondait invariablement qu'il préparait la guerre. Quelle guerre? Pourquoi? Ça c'était des histoires d'hommes. Mais il fallait être prêt, car il y aurait des guerres de toute façon. Dieu le voulait ainsi. Il fallait bouter l'ennemi hors du pays. Et pour cela il fallait des hauts murs et des lances et des épées et des armures. Que pensa Gunniverre de ces propos débiles? Elle les crut. Elle avait complètement abdiqué, pour le moment du moins. Et les oiseaux? «Dieu nous les a donnés pour les manger». Et leurs chants? «Eh bien écoute-les si c'est ton bon plaisir, moi mon bon plaisir à moi c'est de les manger. Je retourne à la salle d'armes»
Liberté... Mot inconnu à cette époque. Pourtant Gunniverre la connaissait... Et la respectait. Aussi elle avala encore l'histoire des oiseaux. Puisque c'était «son bon plaisir»... Elle se reprocha même d'avoir contrarié Regnald, d'avoir voulu attenter à sa «liberté». Par quel mystère était-elle ainsi sous le pouvoir de ce Regnald, qui n'était autre que l'âme qui l'avait entraînée si bas, quatre cents ans plus tôt, près d'un certain bûcher? La peur? La faiblesse? L'illusion? Gunniverre se présentait comme un patchwork de morceaux étrangement mêlés d'Aurora, de Regnald, de stéréotypes de l'époque. Par moment elle était complètement comme le Baron. Cette abdication de la personnalité et de la perception était le seul échappatoire pour ne pas souffrir le martyre... Il fallait penser et ressentir comme lui, pour ne pas avoir mal...
Le corps de Gunniverre semblait être plus réceptif à la pensée et aux désirs de Regnald qu'à sa véritable âme, celle d'Aurora. En fait à ce moment de sa vie Gunniverre n'avait fait que dégringoler pour se retrouver au pied du mur, face au drame qu'il lui fallait dénouer. Mais en aurait-elle la force? Rien n'était moins sûr. Sa personnalité semblait se figer dans ses deux rôles, et encore Gunniverre se rendait de moins en moins souvent dans la chambre aux poèmes. Cette existence se terminerait sans doute ainsi, comme pour tant d'autres êtres sensibles, lamentablement, par un lessivage complet à la sauce Regnald.
Mais pourtant les étoiles continuaient de briller avec féerie dans les milliards d'années-lumière; pour qu'elle s'en sorte, insensiblement la Vie Universelle mettait ses pièces en place autour de Gunniverre.
Il advint une suite d'événements apparemment anodins, banaux en tout cas. Gunniverre eut un fils. Regnald, Baron de Capderoc, avait un héritier. Gunniverre en eut la charge complète, du moins tant qu'il resta trop jeune pour fréquenter la salle d'armes. Face à cette responsabilité, elle redevint un peu une personne. Seule circonstance atténuante pour Regnald, il sut s'attendrir pour ce bébé qui lui tirait la barbe en riant. Instinct paternel? Germe de Bonté en lui? Qui saura le dire?
Gunniverre se prit d'amitié pour la mère de Regnald. La pauvre femme n'avait mérité ni la mort de son mari, ni un tel fils. Douce et réservée, elle était restée longtemps taciturne et secrète dans son château gai comme une prison, mais un jour Gunniverre l'entendit chanter, ce qui créa entre elles un lien immédiat et indéfectible. Gunniverre n'était plus seule. La mère de Regnald n'osa le critiquer nommément, mais elle montra tout de même son amertume. Gunniverre se rendit compte que Regnald ne faisait pas souffrir qu'elle. C'était un marchepied pour la suite, pour se défaire de la terrible culpabilité qui l'écrasait, et que l'autre entretenait par d'habiles sous-entendus, par des éclats de colère soigneusement dosés. Souvent son visage et sa voix devenaient terribles, apparemment contre d'autres personnes, mais c'était tourné de telle façon que Gunniverre ne pouvait pas ne pas se sentir visée... Alors son coeur battait la chamade, et elle s'agitait fébrilement à quelque chose qui plaisait à son époux...
La mère de Regnald conseilla à Gunniverre d'aller voir le curé de Capderoc. Curieusement, elle n'y avait jamais pensé. Elle trouva dans le curé de Capderoc un de ces vieillards sans âge, au coeur bon comme le pain. Le brave curé commençait à se demander ce que Dieu pouvait bien attendre de lui dans ce château infect. N'allez pas imaginer que ce curé fut un saint ni même une source de vérité; ses conceptions du monde et de la vie étaient imprégnées des mêmes balourdises et de la même cruauté que chez ses contemporains. Ce nigaud ensoutané ne tenta jamais de détromper Gunniverre, pour la simple raison qu'il ne voyait rien à détromper, qu'il n'avait lui-même rien compris. Il ne lui apporta aucun élément de vérité, mais seulement une chaude sympathie. Qui avait tout autant de valeur... car la vérité se trouve souvent mieux dans les subtils échanges de coeur à coeur que dans les phrases. La vérité, c'était le bon sourire du curé de Capderoc.
Gunniverre eut même droit à un moment de bonheur: Regnald était enfin parti à sa sacrée guerre, qui dura plus de deux ans. Cela eut été parfait s'il ne lui avait pas infligé le port de la ceinture de chasteté. Gunniverre n'aurait pourtant jamais pensé à recevoir un autre homme que son mari; il le savait et, comble de paradoxe il n'était pas jaloux! Il avait maints défauts, mais pas du tout celui-là. $ Alors pourquoi la ceinture? Fantasme? Sadisme? Le répugnant objet la fit bien souffrir en tout cas.
Malgré cela Gunniverre se sentit légère. Elle osa même s'avouer ce sentiment. Le château était plus calme, sans les braillements ni les cliquètements. Il était entre les mains des deux plus vieux conseillers qui laissèrent les femmes plus libres d'aller et venir. Et puis après tout Gunniverre était la Baronne. Comme on l'a vu elle aurait sans doute été plus heureuse en paysanne, mais elle était la Baronne. Une occasion pour, enfin, s'affirmer en adulte, en être humain indépendant, dont elle ne profita pas tant qu'elle aurait pu. Cela lui monta plutôt à la tête: l'influence de Regnald, encore. Son fils avait alors cinq ans, trop jeune pour avoir accompagné son père mais déjà initié aux jeux guerriers... et à la chasse. Si Gunniverre avait retrouvé une liberté de mouvement, elle était encore loin de recouvrer la liberté de penser. Elle alla jusqu'à montrer au gamin comment faire des pièges à oiseaux! Entre deux poèmes... Quelle pagaille! Elle était vraiment la baronne...
La guerre, que Gunniverre ne vit heureusement jamais, facilita paradoxalement les rencontres. La grande route de la plaine était dangereuse; les voyageurs préféraient passer par la vallée parallèle, par Capderoc, malgré la mauvaise réputation de ce lieu. D'habitude il n'y venait que des jongleurs médiocres, ou bien des ermites qui passaient vite leur chemin... On y vit des pèlerins, des musiciens, des compagnons, des commerçants. Tout ce monde demandait l'hospitalité au château pour une nuit ou pour quelques jours, et c'eût été un grave manquement au rôle de châtelain que de la leur refuser. Tous ces gens ne manquaient pas d'égayer les soirées en démontrant quelque talent, ou en déballant leurs malles pleines d'excitantes richesses: tissus, bijoux, épices... Gunniverre en profita pour faire des achats et embellir son appartement de beaux tissus bleus et même d'une grande tenture indigo.
Un jour un pèlerin apporta des nouvelles
de Wallonie. Il leur raconta l'histoire d'un seigneur local, Hubert, qui était
possédé par la cruelle passion de la chasse, traquant impitoyablement
tout ce qui courrait ou volait. Un jour qu'il forçait un cerf à
pied, dans la forêt ombreuse propice au Mystère et à la
Merveille, le cerf s'immobilisa soudain et une grande croix lumineuse apparut
entre ses bois. Hubert entendit alors une voix intérieure lui ordonnant
de renoncer totalement à la chasse et de changer complètement
de vie. Ce qu'il fit, au point d'entrer dans les ordres.
Hubert fut canonisé peu après, et
vous savez que aujourd'hui il est appelé le saint patron... des chasseurs!
Voyez-vous comme les discours établis peuvent cacher les mensonges les
plus grossiers, et comme une belle histoire peut être travestie en vile
propagande...
L'histoire d'Hubert fit fortement impression sur Gunniverre... Elle rêva à plusieurs reprises d'un cerf lui ordonnant de changer de vie... Mais elle n'était pas une sainte, et de fort loin. «Changer de vie» consiste d'abord (et essentiellement) à changer d'idées, de sentiments, et pour cela il fallait d'abord sortir de l'influence de Regnald... Compliqué. En fait Gunniverre aspirait bien à en sortir, mais inconsciemment elle avait très peur... Elle ne pouvait se résoudre à reprendre l'ensemble de ses pensées en main, mais elle agit ponctuellement en posant un acte symbolique: la tête de cerf qui ensinistrait la chambre conjugale disparut. (Pardon aux cerfs pour le mot ensinistrer; mais la tête d'un cerf n'a sa place et sa beauté que sur le cou d'un cerf heureux dans la forêt et non pas clouée à un mur)
A cette époque elle éprouva le besoin de se confesser souvent chez le brave curé. Que lui dit-elle? Qu'elle pensait agir selon la morale (De l'époque!) mais que même ainsi elle se demandait si elle agissait bien selon la Loi de Dieu. A chaque fois qu'elle venait, quoi qu'elle lui ait dit, le curé l'envoyait toujours réciter un Pater et un Ave Maria, histoire de dire qu'elle faisait pénitence. Mais il n'était pas du tout convaincu qu'elle ait quoi que ce soit à se reprocher. Lui-même avait été ébranlé par l'histoire d'Hubert. L'esprit cruel de l'époque fléchissait dans ce château un peu libre. Le curé écoutait Gunniverre, longuement, avec sa petite mine grave, dodelinant un peu de la tête. Il n'avait pas trop de clients à Capderoc, alors il avait le temps. Il lui posait une question quand elle s'arrêtait, histoire de lui permettre de continuer. Puis il lui disait «Dieu vous pardonne ma fille» et quand elle revenait de ses Paters: «Dieu est avec vous ma fille» et il lui donnait son bon sourire. C'était une sorte de psychothérapie avant la lettre, qui fit du bien à Gunniverre.
La guerre se termina, par une terrible défaite. Le suzerain du Baron, père de Gunniverre, fut battu et tué dans des conditions scabreuses. Son fief fut repris par le vainqueur, que nous appellerons le Duc, par discrétion. Quelques jours plus tard la mère de Regnald mourut subitement, d'une façon incompréhensible. Gunniverre fut très affectée par ce double deuil. Elle était seule maintenant.
Ou pire encore. Regnald revint au château. Son orgueil avait été durement atteint, et il avait pris le goût du sang. Son oeil était maintenant injecté de rouge. Il ne dit jamais rien pour la tête de cerf, mais il prit acte. Il s'en fichait complètement, de cette tête de cerf, mais il lui était intolérable de voir Gunniverre échapper à son influence, de si peu que ce soit. Elle allait payer.
Regnald était de ces gens, que l'on rencontre souvent, hélas, qui ne vous diront jamais, jamais, mais alors jamais pourquoi ils vous détestent. Peut-être est-ce un truc sans importance pour vous, que vous pourriez facilement leur concéder. Mais non, jamais vous ne le leur ferez avouer leur raison exacte. Alors ils vous font mille reproches différents, à propos de tout et de rien, s'ingénient à trouver mille occasions de vous persécuter, et si jamais, pour vous défendre, vous leur portez quelque coup, alors ils y voient le plus beau prétexte, qui justifie toute leur vindicte et au delà, y compris celle qu'ils vous vouaient déjà avant.
Regnald organisa sa haine si méthodiquement, si patiemment, que Gunniverre ne s'aperçut de rien, au début. Toujours psychologue, Regnald faisait en sorte que Gunniverre se sente obligée de s'imposer elle-même ce qui lui ferait du mal. Il avait le temps, maintenant, car le Duc lui avait interdit d'entretenir une armée, seulement quelques gardes. Il prit donc l'habitude de parler avec Gunniverre. Toujours mielleusement. Oh qu'il était gentil, le brave Regnald. Qu'il était tout dévoué au bonheur de sa femme, maintenant qu'il n'avait plus la guerre à s'occuper. Il alla jusqu'à visiter la chambre aux poèmes. Gunniverre, toujours prête à espérer de nouveau, à voir le Bien s'éveiller enfin, le crut encore...
C'est que le malheureux Regnald avait bien des problèmes... Par exemple, ce curé, il avait ouï dire qu'il était à la solde du Duc. Puisqu'elle allait souvent le voir, ne pourrait-elle regarder dans ses affaires... Et la salle de Poésie, c'était dommage, mais elle était bien placée pour surveiller la cour... Il ne restait à Gunniverre qu'une sorte de réduit sombre... Et ainsi de suite. Gunniverre commença par accepter ces dures pertes et ces cas de conscience, car elle avait, puissamment implantée en elle, un solide trait de caractère: l'obéissance, la discipline. Ce sont certes deux belles qualités, quand elles sont utilisées à bon escient; mais avec Regnald c'était courir à l'auto-destruction.
Gunniverre fut bien obligée de s'en rendre compte, tant la tension devint insoutenable. Elle finit enfin par réagir. Timidement d'abord, passivement, mais tout de même. Elle organisa une seconde vie intérieure, visualisant des scènes de fleurs et de nature quand le Baron était là. Et il était souvent là à la suivre, car terriblement fainéant en dehors de tout ce qui concernait la guerre ou la chasse. Gunniverre, à peine ce travail commencé, eut un encouragement.
En effet, de temps à autres, des envoyés du Duc, ou le Duc en personne, venaient à Capderoc. La guerre avait cruellement éprouvées les campagnes; il fallait permettre aux serfs de relancer leurs cultures, reconstruire leurs maisons, et pour cela prendre des mesures comme des exemptions d'impôts, ou chasser seulement en forêt, pour ne pas détruire la moitié des récoltes en les piétinant. Comme Regnald détestait le Duc! Mmmmouuuuuu! Mais comme il savait lui faire bonne figure! Le Duc alla jusqu'à se préoccuper du sort de Gunniverre, qui, disait-on, savait rimer et chanter. Regnald ne pouvait cacher son épouse, il fut bien obligé de la présenter. Le Duc trouva bien sombre le recoin aux poèmes. «Mais mon cher Baron, votre femme chante merveilleusement! Que ne lui donnez-vous cette chambre claire à côté de la vôtre, pour lire et jouer, au lieu de ce réduit?» Gunniverre n'en crut pas ses oreilles! Le Duc lui permettait de retrouver sa belle chambre aux poèmes! Il alla même jusqu'à demander pardon pour la mort de son père! Gunniverre ne put tout de même pas donner son amitié au Duc, mais elle dût admettre qu'elle lui devait une fière chandelle.
Gunniverre, forte de cette première victoire, se mit également à parler plus librement à son fils. Ce dernier l'écoutait. En tirerait-il une ligne de conduite morale? Serait-il meilleur que son père, triompherait-il de son influence perverse? Une graine était semée, germerait-elle?
Regnald, lui, devint mauvais. Sournoisement, à cause du Duc. Mais mauvais. Il ne parla plus jamais à Gunniverre. Il se mettait à brailler quand elle chantait. Il lui interdisait de seulement sortir sur la lice, et mille autres vexations. Il devint également très dur avec les serviteurs, qu'il avait pourtant su ménager (par intérêt) jusqu'à présent. Mais heureusement, au lit il avait perdu tous ses moyens. Car en vérité Regnald commençait à payer le prix de sa folle conduite de vie. Le radieux sourire de la jeunesse avait disparu à tout jamais. Son métabolisme était à la fois affamé de glucides et d'éléments nobles absents de son alimentation, et surchargé de déchets et de toxines: sous-nutrition chronique, qu'il compensait par une inefficace et désastreuse suralimentation: jusqu'à quatre kilos de viande par jour! L'entretient de Regnald coûtait fort cher à la gent animale. Son foie, serviteur dévoué et si humble, avait doublé de volume. Son coeur était empoisonné de mauvais sentiments et d'alcool. L'invincible Regnald, qui avait autrefois plaqué un taureau à mains nues, qui ne craignait ni le froid glacial de la bise, ni les coups les plus rudes, s'était ruiné lui-même de l'intérieur. Son fol orgueil lui interdisait d'en parler à quiconque, mais, parfois, seul au détour d'un couloir désert, on l'aurait vu se figer soudain la main sur le plexus solaire et proférer d'horribles grimaces. Sans aucun espoir d'inspirer de Compassion à quiconque...
Le Duc était un protecteur des arts et des lettres. Pas par amour personnel, mais par réalisme: il savait qu'une nation tire sa force de son esprit, de ses artistes et artisans, de sa foi. Il envoya régulièrement des ménestrels et autres conteurs à Capderoc. Il fit cadeau d'un retable à la chapelle. Des artisans s'installèrent même hors les murs de Capderoc, à côté de la lice.
Quelques années passèrent encore ainsi, entre le timide renouveau et la haine de Regnald, quand arriva, sous recommandation du Duc, le troubadour Arnaud. Gunniverre vit immédiatement, comme à l'évidence, que c'était là un homme véritable, sensible et raffiné, sincère et intègre. Sa belle et ample voix de ténor servait à merveille des textes vivants et poétiques, il chantait l'amour, l'attente de l'être aimé, il parlait de la vie, des oiseaux, des après-midi calmes au rouet. Il représentait l'idéal de Gunniverre! Mais pas question pour elle d'en être amoureuse. Impensable: elle était unie devant Dieu avec Regnald. (En réalité devant le diable, comme on l'a vu, mais ce «détail» était sorti de sa mémoire et ne lui revint que plus tard) Mais Gunniverre rêva d'Arnaud; elle l'invita à revenir.
Arnaud aurait bien aimé Gunniverre; mais pour lui c'était encore plus impossible, surtout dans la sordide et malveillante promiscuité du château. Il ne fallait pas y penser. Mais un lien s'établit tout de même entre Arnaud et Gunniverre; un lien abstrait mais puissant. Ils ne se dirent jamais rien; mais ils étaient à chaque fois plus heureux de se rencontrer, de parler et de chanter ensemble. Ils n'avaient pas le droit de se le dire. C'est ce que certains troubadours chantèrent plus tard comme un doux lien directement d'âme à âme, que nous appelons aujourd'hui l'amour platonique. Il n'a vraiment rien de plat, je vous le garantis, et il sut combler l'âme et le coeur de bien des gentes dames affublées de maris lourdauds, aux idées ne dépassant guère la ceinture. De nos jours l'amour platonique revient, entre autres par une saine réaction contre cette terrible idéologie dominante de la pornographie.
C'est là que se noua le drame d'Arnaud. Il en était à sa quatrième visite au château, et Gunniverre l'invita seul à seule dans la salle aux poèmes, où elle tenait également son rouet. Il ne lui vint jamais à l'idée de mal agir ainsi: cette pièce était nettement séparée de la chambre conjugale, avec un accès différent. Elle y avait souvent invité, également seul à seule, des envoyés du Duc ou même de simples voyageurs. Quand Arnaud redescendit, le soir, il ne vit pas la lourde silhouette de Regnald, caché dans une recoignure, l'oeil luisant. Le Baron n'était pas du tout jaloux, comme on l'a vu; mais il tenait sa revanche.
Gunniverre ne s'étonna pas de la disparition d'Arnaud. C'était un être libre et fantasque, et il lui arrivait de partir subitement, sans rien dire à personne, et de réapparaître à l'improviste. Elle n'avait pas spécialement convenu d'autres rencontres avec lui. Le garde à l'entrée avait reçu consigne de le laisser entrer et sortir à sa guise. Pourtant elle eut un funeste pressentiment quand elle vit le Baron sourire à nouveau.
Il passa à l'attaque, directement chez le Duc, accusant Gunniverre d'adultère avec Arnaud. Il était témoin, et $ Arnaud avait avoué sous la question, devant les conseillers de Capderoc.
Ce fut un moment terrible pour Gunniverre. Le sort qui l'attendait était affreux: $ horriblement mutilée, elle passerait le reste de sa vie dans un cachot.
Pourtant ce n'était pas sur son sort qu'elle pleura, mais sur celui d'Arnaud, aussi terrible. Mais par dessus tout, que l'on puisse perpétrer si aisément d'aussi énormes félonies lui était bien plus insupportable que n'importe quelle torture physique.
Car il était fort difficile à Gunniverre de se défendre: pour l'esprit lourd de l'époque (et encore souvent aujourd'hui, avouons-le) toute relation entre homme et femme ne pouvait aboutir qu'au lit, ne pouvait avoir d'autre motivation que le désir sexuel. De nos jours, n'entretenons-nous pas encore de terribles confusions quand nous disons «ami/amie» ou «copain/copine» pour désigner une personne avec qui nous avons des contacts sexuels, et souvent que des contacts sexuels? Il ne manquerait pas de soi-disant témoins pour jurer avoir vu Arnaud entrer dans la chambre, et, elle le savait, le Duc ne badinait pas avec les lois du mariage. Eut-elle pu se disculper, que pour Arnaud il était déjà trop tard: $ sans doute la torture l'avait-elle laissé infirme. C'était bien trop pour cet être sensible et délicat: Dans d'aussi atroces souffrances, il aurait avoué n'importe quoi.
Car il faut dire ici que le haut Moyen Age était le théâtre d'étranges croyances qui ne prenaient pas du tout leurs racines dans les douces paroles de l'Enfant de Nazareth. Ainsi on était persuadé que l'innocent résistait à la torture et pas le coupable. Comme le bourreau n'y allait pas de main morte, la plupart s'attribuaient les plus injustes accusations. (Ne condamnez pas trop vite ces superstitions: au fond ce n'est pas plus idiot, ni plus cruel, et beaucoup moins lâche, que de nos jours croire que les braves gens victimes d'injustices peuvent tous financer de longs et coûteux procès pour se disculper et se réhabiliter en toutes situations. Que choisiriez vous, entre dix minutes de fer rouge ou dix ans d'incertitude, d'angoisse et d'usure mentale?) Pire encore, revenir sur ses aveux était considéré comme une preuve définitive de culpabilité. Arnaud, quoi qu'il arrive, était perdu.
Il s'en suivit une grande confusion à Capderoc. Gunniverre était enfermée dans sa chambre, en proie aux affres de l'impuissance. Regnald lui conta par le menu tout ce qu'il entendait lui faire subir. Mais ses conseillers, qui commençaient à connaître Regnald, et sentant le Duc derrière eux, lui rétorquèrent hautement qu'il fallait d'abord faire un procès correct.
On envoya quérir le Duc, et Regnald se précipita pour se faire: ainsi il pourrait le mettre de son côté. Il n'eut pas de mal, car le Duc, malgré une certaine intelligence, manquait de finesse.
Le Duc, arrivé à Capderoc, commença par tancer vertement Gunniverre. Mais il sortit de la chambre dubitatif: Gunniverre ne parla jamais d'elle, mais de Justice et de Vérité. Elle renonçait à jamais revoir Arnaud, pourvu qu'on le relâche. Ce n'était pas la réaction d'une coupable. Le Duc exigea de compléter l'enquête. Les témoins se contredirent. Deux conseillers de Capderoc tentèrent de disculper Arnaud. Le Duc alla voir Arnaud dans son cachot: il lui jura son innocence, et lui parla de poèmes et de chansons. Ce fut une scène affreuse, $ car le malheureux, brisé, souffrait et pleurait. Le Duc hésitait. Regnald tentait de le pousser, mais son sens psychologique s'était émoussé avec l'alcool. Sa lourdeur, ses ressassages insistants finirent plutôt par indisposer le Duc.
On aurait fini par accorder à Gunniverre le bénéfice du doute, et l'affaire se serait arrêtée là, si le brave mais stupide curé n'avait pas eu l'idée saugrenue de faire ce que l'on appelait un «jugement de Dieu». Quekquékça? Une des plus inexpiables horreurs de l'époque: Un combat à mort entre les deux hommes. Entre Regnald et Arnaud. Ils étaient tous persuadés que Dieu allait donner la victoire à l'innocent. Imaginer ainsi que Dieu était une sorte de personnage, de grand Baron capricieux, qui allait venir jouer Zorro pour régler tout le fatras des mesquines querelles entre ses sujets! Quel blasphème! Quel paganisme! Que voulez-vous, il leur fallait soit voir Dieu bien trop haut pour eux, soit l'imaginer aussi mesquin.
La véritable Source de Vie, l'Artiste Divin n'agit pas ainsi. Il respecte notre libre arbitre, notre dignité, notre décision, même absurde. Il nous considère comme adultes, et même d'une certaine façon comme Son égal. Son Oeuvre est bien plus vaste et plus subtile. Ce qui se passa lors du combat, aussi extraordinaire que cela pourrait paraître à certains lecteurs, ne fut que la stricte conséquence logique de ce que chacun des deux participants y fit, seul face à lui même. Pourtant la véritable Justice y trouva son compte d'une manière inapparente mais bien plus élégante.
La veille du jour fixé pour le combat, Gunniverre était dans un indescriptible état de lutte intérieure. Le terrible chagrin, bien sûr, que toute personne sensible ressent face à la perte d'un être vrai. Mais aussi un affreux dilemme. D'un côté, encore sous l'influence de Regnald, elle culpabilisait terriblement et pensait que ce qui arrivait à Arnaud était de sa faute (Elle ne s'apitoya jamais sur elle-même, malgré les terribles menaces de Regnald). De l'autre côté, elle était cette fois bien obligée d'admettre que Regnald l'avait ignominieusement trahie. Il ne lui était vraiment plus possible de se mentir à elle-même, de se cacher la chose. Mais elle n'était pas encore arrivée à en tirer les conclusions simples qui s'imposaient, d'où une terrible tension, un état comme on en connaît heureusement peu dans notre vie, $ bien plus ténébreux que la peur ou le regret: L'univers lui paraissait fou, noir et furieux comme un ciel de tempête, toute référence logique ou morale se dérobait, plus rien n'avait de sens, la vie elle même paraissait une tromperie... Quoi qu'elle pensa, des abîmes ténébreux s'ouvraient sous ses pieds, et tout espoir de Vérité semblait perdu...
Ce sentiment atroce, qui n'a même pas de nom, nous le ressentons quand nous refusons d'admettre un des éléments de notre situation, et que ce refus nous mène à la tragédie...
Cela arrive par exemple à l'adepte sincère d'une secte qui se découvre trompé; ce peut être si pénible à affronter que certains n'en ont pas la force et restent coincés dans une forme d'auto-illusion. C'est sans doute aussi ce qu'on dû ressentir les peuples des civilisations natives d'Amérique ou d'Afrique quand ils ont vu arriver ces envahisseurs blancs de peau, mais d'une si incompréhensible sauvagerie...
Le jour du «jugement de Dieu», tous les habitants du château et tous les serfs vinrent sur la lice. Gunniverre était cloîtrée depuis tellement de temps qu'elle découvrit qu'on était au printemps. Un clair Soleil déjà tiède distribuait sa tendre lumière, envers et contre la mesquinerie de ces gens, vers les oiseaux pleins de chants d'amour, vers l'herbe tendre qui couvrait la lice maintenant que les soldats ne s'y entraînaient plus.
Il y avait foule, car l'affaire était d'importance: Arnaud n'avait-il pas été recommandé par le Duc? Ce dernier était en bonne place sur la tribune, digne et impénétrable comme tout juge. Ses conseillers et capitaines l'entouraient, mais, à part le curé barjo de Capderoc, aucun ecclésiastique: la hiérarchie de l'Eglise avait tout de même désapprouvé ce genre de pratiques depuis belle lurette. En face de la tribune, de l'autre côté de l'espace réservé au combat, les serviteurs et les serfs attendaient, discutant et riant bruyamment. Ils avaient amené diverses marchandises, car après l'exécution aurait lieu le marché. Au-dessus de la tribune, sur un des poteaux qui servaient à tendre une bâche, un couple de mésanges exprimaient joyeusement la Beauté de l'Amour universel, envers et contre la sinistre comédie qui se préparait. Ô petit oiseau, par ton charme et ta Simplicité messager direct de l'Artiste Divin, tu leur indiquais pourtant la solution claire et nette à tous leurs problèmes! Mais ils ne t'écoutaient pas... Ô fol qui n'écoute que lui-même!
Gunniverre était aussi sur la tribune, à part. Seul son fils l'accompagnait. Paradoxalement, après les tourments de la veille, elle se sentait légère et presque heureuse. Etait-ce l'air du printemps, la vision tant attendue des arbres en fête, les mésanges? Ou bien tout simplement qu'elle croyait, elle aussi, que Dieu allait vraiment prêter son bras à Arnaud pour lui permettre de terrasser le terrible Baron Regnald? Comment aurait-elle pu imaginer qu'il puisse en être autrement, puisque comme tous les autres elle était nourrie de telles inepties depuis sa plus tendre enfance? Justement le curé de Capderoc, qui marchait maintenant avec difficulté, vint à passer près d'elle, et lui murmura discrètement son rassurant refrain: «Dieu est avec vous ma fille».
On amena Arnaud. $ Le malheureux faisait pitié: amaigri par ses souffrances, lui déjà mince, il ne pouvait tenir sur ses pieds horriblement brûlés. Les courants d'air glacés des sinistres cachots de Capderoc avaient provoqué une pleurésie. Tremblant, fiévreux, infirme, ses jours étaient de toute façon comptés...
Les réactions de la populace ne furent pas du tout unanimes. Si la plupart, aussi bornés que Regnald, huèrent Arnaud, on entendit tout de même des «Arnaud Dieu est avec toi». Cette seconde réaction paraît plus sympathique, mais il faut tout de même savoir que, personne ne disposant d'aucun élément réel de vérité sur la «culpabilité» ou l'innocence d'Arnaud, la plupart des présents prirent parti pour ou contre lui uniquement en fonction de leurs opinions à propos de la fidélité conjugale... ou du Baron!
Regnald se préparait au combat, méthodiquement, posément, comme s'il avait à affronter un puissant adversaire. On leur donna leurs armes, terribles: des pics à deux pointes, de plusieurs livres. Malgré son intérieur malade, Regnald était encore redoutable: Sa lourde masse virevoltait et sautait avec une agilité déconcertante; il aurait pu tuer net Arnaud à dix pas, d'un seul jet de son engin, avec une diabolique précision. Jamais on n'avait vu de combat aussi inégal.
Le signal fut donné.
Et alors rien ne se passa comme personne n'avait pensé.
Arnaud avait fait ses comptes. S'il refusait le combat, le supplice l'attendait. S'il acceptait, de toute évidence il n'avait aucune chance de gagner: il mourrait, et Gunniverre serait reconnue coupable, et atrocement suppliciée. Et lui, comment irait-il en Paradis, avec les mains pleines de sang? Il n'y avait qu'une seule solution.
Arnaud n'avait pas le droit de poser son arme, sous peine une fois encore d'être reconnu coupable. Il ne la posa donc pas, mais la tint une pointe en terre en s'agenouillant, dans l'attitude de la prière. Les huées cessèrent soudain.
Regnald avait retrouvé son sourire, mais un sourire féroce, une joie sadique. Il allait enfin se venger de la Bonté, de la Pureté, de la gentillesse de sa femme. Il allait mettre Arnaud en charpie et assister au supplice de Gunniverre. Pour lui, le comportement d'Arnaud était un aveu: il se tourna vers le Duc en faisant: «voyez...» Mais le Duc eut un regard glacé, totalement inhumain. «Continuez...» Il voulait la vérité, le Duc, pas des arguments. (Dommage qu'il s'y prenait si mal!) Regnald pouvait bien prendre à témoin qui il voulait, il était maintenant seul face à ses responsabilités.
Les serfs recommencèrent à huer Arnaud: «Lâche... Couard!» Mais le silence se fit bientôt. Ce qui pour ces esprits lourds n'était qu'une péripétie d'un jeu cruel, cachait en fait la merveille. «Qu'aurait fait Christ à ma place?» Se demandait Arnaud. Il balaya tout le reste, qui, de toute façon, face à la mort inéluctable, n'avait plus aucune importance. Arnaud n'avait plus rien à perdre. Il n'avait qu'une seule issue: le Ciel. Ultime Liberté de l'humain face à la mort! Qu'aucune magouille mondaine ne pouvait plus lui retirer! Mais il lui fallait d'abord pardonner. Il s'y employa, au prix d'un effort intérieur terrible. Non, Dieu ne jouait pas Zorro; non, Dieu n'allait pas descendre broyer les chairs de ses créatures. Le véritable Dieu, l'Artiste divin, le Suprême Consolateur, s'il aida Arnaud, ce fut à pardonner. Et pardonner, cela signifie essentiellement trouver la Sérénité en son âme, malgré les émotions négatives soulevées par la vue du mal. Cela ne veut absolument pas dire que l'on abdique toute dignité, que l'on abandonne toute résistance. Rien à voir avec aucune forme de masochisme, résignation ou autre romantisme.
Le Pater commença à sortir de la bouche d'Arnaud. Jamais «Que votre volonté soit faite» ne résonna avec tant de sincérité; jamais «comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés» ne força tant le respect, malgré le trémolo convulsif qui le rendait presque incompréhensible. Tout le monde se figea. Même le Duc se pencha. Arnaud, hoquetant, nouée par l'effort, eut encore la force de dire «Je vous pardonne, Baron». Ô âme invulnérable, qui garde toute sa puissance, toute son intensité, même dans les plus horribles tourments, alors qu'un grain de sable peut suffire à ruiner le corps!
Qu'avait fait Regnald pendant tout ce temps? Il avait tourné autour d'Arnaud, levant son arme pour frapper, l'abaissant avec lenteur, comme si une main invisible retenait son bras; il recommença ainsi cinq ou six fois, puis se mit à jurer, écarlate. Il n'entendit sans doute pas Arnaud, aveuglé par la colère.
Le sinistre jeu continua: pour tous ces prisonniers de leurs terribles mentalités, il était hors de question d'arrêter le combat sans un mort au moins. Le Baron tentait encore, impuissant, de frapper Arnaud; ce dernier, étonné d'être encore en vie, s'adressa à Gunniverre: «A Dieu, gente et chaste Gunniverre» puis, en occitan, vers les mésanges: «A Diu, aquel pichon aucel». Prêt à entrer en paradis, il s'était mit à sourire. Pardonner avait exigé un terrible effort, mais cela fit comme un mur qui cède soudain: La terreur, la crispation douloureuse qui ne l'avaient pas quitté depuis le début de sa séquestration disparurent brusquement pour laisser la place à une douce Sérénité. Même ses terribles souffrances physiques sortirent de sa conscience. La rage du Baron décupla: ces paroles, prononcées sur ce ton détaché, en un tel moment, innocentaient irréversiblement Arnaud. Sans doute Regnald crut-il que c'était réellement Dieu qui retenait son bras, et il se mit à proférer d'horribles blasphèmes: en un rien de temps toute la foule hurla contre lui, et le Duc, furieux, lui ordonna de se taire. En vain. Regnald était dans une rage indescriptible, écumant, tournant autour d'Arnaud, quand, sans qu'il ne l'ait touché, celui-ci glissa doucement à terre, épuisé par ses blessures, comme aurait fait un petit oiseau, poétique jusque dans sa façon de mourir.
Quel brouhaha! Quelle confusion! Le moins qu'on puisse dire c'est que la situation n'était pas plus nette qu'avant. Regnald s'acharna à coup de pieds sur le corps sans vie d'Arnaud; il fallut le tirer à dix. Normalement le rituel idiot désignait Arnaud comme coupable, mais dans ces conditions, il y avait comme un doute... Regnald se précipita vers Gunniverre: «Voyez, elle est coupable, elle doit être suppliciée!» A ce moment, et à ce moment seulement, Gunniverre eut peur pour elle. Il y avait de quoi. Tout un sinistre matériel attendait derrière la tribune, avec trois hommes en cagoule noire... Mais le Duc demanda à débattre avec les religieux. Regnald, fou furieux, faisait maintenant de terribles moulinets avec son pic et menaçait tout le monde. «Il est fol, amenez les archers». Mais les archers n'eurent pas à intervenir. Regnald titubait maintenant, comme ivre. Il s'effondra le nez dans la boue. Une demi-heure après c'était fini. Mourir à trente-quatre ans d'une bête crise cardiaque, au douzième siècle, lamentable...
Les deux corps furent exposés côte à côte. Quel contraste! Arnaud souriait doucement, beau comme un enfant. Les traits de Regnald s'étaient figés dans un rire sardonique.
Devant ce match nul, dans des conditions qui bafouaient tous leurs dogmes cruels et les laissaient sans aucun échappatoire, le Duc, ses conseillers et les ecclésiastiques hâtivement consultés furent bien obligés de déterrer en eux quelque véritable sentiment humain et de prendre une décision par eux-mêmes. C'est qu'ils n'étaient pas du tout d'accord les uns avec les autres! Mais le peuple, dans un de ses accès de juste Sensibilité, réclamait l'acquittement de Gunniverre, faisant un beau tapage. Même les soldats discutaient entre eux, lançant des regards vers leurs maîtres... Rien de tel que le peuple unanime: Les puissants ne pensent jamais si vite et si bien que quand ils sentent leur pouvoir ne tenir finalement qu'à une simple convention. Ils surent trouver un accord officiel et faire passer leurs grimaces pour du chagrin. Gunniverre fut enfin innocentée. Avait-il vraiment été nécessaire de massacrer Arnaud pour arriver à une aussi évidente conclusion?
En tout cas son pardon au Baron fit vive impression. Il fut presque tenu pour un martyr. Peut être que ces événements contribuèrent à faire reculer ces pratiques cruelles, mais quel prix à payer pour chaque victoire sur la barbarie!
«Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers» commenterait le proverbe à propos de la mort d'Arnaud. Ce qui semble un vilain dicton pessimiste n'est que justice, car ce faisant, les bons quittent notre vie plate pour une autre plus agréable, qu'ils ont méritée. Ils passent en classe supérieure, en somme. Arnaud n'alla pas directement en paradis, car, comme on l'a vu, les choses ne se passent pas tout à fait comme dans les livres de catéchisme. Mais il avait gagné une fameuse avance. Il recommença une autre vie un peu plus tard, en Inde, étape classique de l'éveil à la Vraie Vie, où, on s'en doute, il alla dans les bons Ashrams étudier les Mystères et atteindre ce que les hindous appellent Ananda, la joie intérieure inébranlable. Il apprit aussi la musique de l'Inde, qui était de fort loin en avance sur celle de l'Europe à cette époque. Après cela, il fut libre de quitter la Terre, ou d'y rester pour aimer ses frères et leur offrir en partage ce qu'il avait acquis. On ne sait ce qu'il fit, car on perd sa trace ici. On aurait sans doute préféré qu'il vive et partage l'amour de Gunniverre. Mais cela n'était pas possible: Nellio attendait sur Aéoliah la parfumée. Tout fut donc pour le mieux. Bien que la Justice de l'Univers soit dépourvue de moyen concret pour intervenir dans le monde apparent et empêcher physiquement les errements et les crimes des humains, elle sait par contre se rétablir bien mieux qu'il ne soit possible d'espérer, même dans les situation les plus complexes et les plus tragiques...
(A propos, que signifie le mot «tragique»? Qu'il y a des morts? Pas forcément: à l'origine c'était un genre théâtral grec où les personnages étaient enfermés dans leur névrose au point d'arriver à des comportements en désaccord total avec la Sensibilité et le bon sens. Qu'ils se réveillent simplement et la tragédie se dissipe comme un mauvais rêve au bon Soleil du Bonheur)
Et le Baron, que devint-il? Etait-on débarrassé de cet être abject? Pour un temps, oui. Mais quelle illusion de croire que l'on élimine un criminel en le tuant! L'âme perverse du Baron rôda encore quelques années à Capderoc et trouva même le moyen d'interférer encore dans l'univers intérieur de Gunniverre et d'autres personnes. Puis elle disparut. Sûrement pas vers un endroit agréable. En enfer? Non, car l'enfer tel qu'on l'imagine habituellement est une invention de l'Eglise romaine. Il n'est pas possible de se rendre en un endroit que l'imagination seule a considéré. Mais dans le plan de l'esprit, chaque âme peut projeter autour d'elle un monde à sa mesure, paradis, médiocrité ou enfer. Regnald ne dût pas s'ennuyer dans le sien.
Le vieux curé de Capderoc avait sans doute terminé sa mission, car il mourut deux mois plus tard, toujours souriant humblement. Il fut remplacé par un de ces religieux dogmatiques, totalement dépourvu de la chaleur de l'Esprit qu'il était censé propager. Gunniverre n'eut avec lui que des relations de politesse, bien qu'il exigea qu'elle se rende quotidiennement à confesse. Elle lui racontait alors qu'elle avait cassé une cruche ou d'autres choses du même genre. L'autre la regardais alors d'un air sévère (il s'y croyait vraiment) et lui faisait réciter d'interminables séries d'Ave Maria.
Gunniverre, enfin réhabilitée, se retrouva maîtresse de Capderoc. Deux jours seulement: son fils réclama la succession. A douze ans, il était encore un peu jeune, mais le Duc préférait le voir lui diriger, bien encadré, plutôt qu'une poétesse. Gunniverre en fut d'abord ulcérée, puis elle réalisa que c'était bien mieux ainsi. Il lui aurait fallu s'occuper de la paye des soldats, de l'entretient de la douve, des taxes et des corvées, des doléances des uns et des autres, des cachots, de faire affûter les outils du bourreau... Bref rentrer dans tout un tas d'histoires pas toutes reluisantes où elle aurait fatalement eu à se salir les mains. Elle avait mieux à vivre.
Gunniverre n'avait que peu de communication avec son fils. C'était un administrateur, un organisateur. La Poésie ne l'émouvait guère, mais il n'y était pas hostile et, dans le même esprit que le Duc, il laissa toute liberté à Gunniverre. Ce fut comme si elle était encore la Baronne, mais sans les inconvénients. Du balai les têtes de sanglier. Le nouveau Baron haussa les épaules. Mais il lui interdît formellement de retirer les râteliers d'armes de la salle d'honneur.
En deux jours de règne, elle avait eu tout de même le temps de faire une large amnistie de tous les faux coupables séquestrés dans les caves de Capderoc, ce qui lui valu l'amour indéfectible de tout le peuple. Elle put aller où elle voulait, dans les villages et dans les campagnes, sûre d'être toujours accueillie avec complicité et bienveillance quoi qu'elle fasse. Depuis le temps qu'elle-même était séquestrée à Capderoc, elle fut libre enfin d'en sortir de à sa guise. Elle retrouva l'herbe tendre et les vertes frondaisons avec la joie d'un petit enfant. Elle retourna cueillir des fruits, admirer les oiseaux et même se baigner nue dans la rivière. Au douzième siècle, malgré la religion, c'était plus facile que de nos jours. Elle était comme une convalescente qui retrouve naïvement la lumière et le grand air.
On la vit souvent au château du Duc, et dans d'autres lieux. Elle participa à l'élite intellectuelle et artistique, encore maigre, de l'époque. Elle composa des poèmes, dont sans doute aucun malheureusement ne nous est parvenu. Elle ne se remaria jamais, car il faut bien le dire elle ne retrouva jamais un homme de la valeur d'Arnaud.
Fut-elle heureuse? D'une certaine façon oui, mais était-elle tirée d'affaire? La mort d'Arnaud lui causa d'abord, on s'en doute, un terrible choc. Mais en même temps, elle eut l'inexplicable certitude qu'il était en Paradis. Le véritable Amour n'est jamais égoïste et d'être rassurée sur le juste sort d'Arnaud suffit à consoler Gunniverre. A la mort de Regnald, l'image du diablotin lui était revenue. Il avait l'air de dire comiquement: «Regarde: je t'avais prévenue.» Qui était vraiment ce diablotin? Quelque messager d'une hiérarchie subalterne, qui avait pris cette apparence de catéchisme pour prévenir Gunniverre? Ou bien seulement une image mentale, pure création de son inconscient, tout à fait conscient, justement, de ce qui allait se passer?
Ce dénouement avait d'une certaine manière écarté les doutes existentiels de Gunniverre, mais l'avait aussi dispensé de les résoudre. Le travail était donc seulement esquissé. Gunniverre aurait dû logiquement rejeter de sa pensée tout ce qui provenait de Regnald, tout ce qu'il avait touché ou modifié. Certes elle accepta (enfin) le fait que le Baron avait été un félon qui l'avait injustement accusée, mais elle ne fit que très partiellement le nécessaire nettoyage dans son esprit et dans son coeur, de tout ce que Regnald y avait déposé d'opinions erronées et d'émotions négatives. En particulier elle se tortura jusqu'à son dernier jour avec sa culpabilité à propos d'Arnaud, et d'autres choses. Gunniverre se contenta de prendre le contre-pied des travers les plus caractéristiques de Regnald (comme avec les têtes de sanglier) mais sans aller au fond des choses, sans arracher toutes les racines (peur, démission...) de ce lien troublant qui l'avait si longtemps subordonnée corps et âme à cet être nul. Car elle n'avait pas été que physiquement enfermée: son esprit et son coeur avaient aussi été fait prisonniers, empêchés de penser ou de ressentir par eux-mêmes. Ils se contentèrent de retrouver ce pouvoir seulement partiellement. Gunniverre resta donc dans l'esprit de l'époque. Ne la blâmons pas: tenter sa propre analyse psychologique seule en plein Moyen Age européen, il fallait déjà le faire! Et elle réalisa tout de même une merveille, au cours des journées de filage ou de cueillette: développer une grande Douceur, une élégance de gestes et de paroles, une danse des gestes de la vie... Par son influence à la cour du Duc, elle put retransmettre cet art à d'autres, contribuant au raffinement progressif des moeurs... Et à l'éveil des quelques âmes qui ont eu la chance de la rencontrer.
Gunniverre mourût assez jeune, vers quarante ans, de ce que l'on appelait encore il y a peu la maladie de langueur. Sans regrets, car vers la fin sa Sensibilité à la souffrance des êtres s'était réveillée, ce qui ne fut pas de tout repos... Sur son lit de mort, elle était encore belle et jeune. Elle semblait dormir, très tranquille, sérieuse comme une enfant. La Terre poursuivait patiemment son chemin d'éternité parmi les inimaginables lumières des étoiles mouvantes. Le Gardien Cosmique échangea quelques pensées avec ses compagnons, d'une vibration si douce qui ne troublait pas le moins du monde la Poésie bleutée du coeur de leur vaisseau.
CHAPITRE 16
* VA, ILE NOUVELLE... *
(sommaire)
Mais que les éolis pouvaient-ils donc bien fabriquer sur cette île complètement pelée? D'abord une île pelée, sur Aéoliah, c'est déjà étonnant. C'est que c'était une île nouvelle. Elle n'avait pas trente ans, ce qui, pour une île, n'est rien. Les éolis adorent les îles nouvelles. Quelle merveilleuse occasion de créer de toutes pièces un nouveau paysage, une nouvelle ambiance à nulle autre pareille? Une nouvelle communauté d'espèces et d'éolis? Une nouvelle Harmonie de fruits et de fleurs, de parfums et de couleurs, un original bouquet d'arômes et de chants? Peut-être même un nouveau style de vie, différent de tous les autres, comblant les aspirations les plus profondes?
Qui étaient les éolis de cette île? Nous en avons vus quelques-uns sur l'atoll aux géodes, il y a cent vingt ans. Ils sont roses comme ceux du septième continent, sauf deux, mauves, du quatrième. Nous connaissons même un nom: Lioureline. C'est elle qui percevait le mieux le nouveau projet en son coeur, qui en focalisait les énergies. Elle avait invité ses amis du septième continent, qui ne sont autres que ceux de notre village. Il y avait Nasachto et Inélounia, les amis de Lioureline. Il y avait Liouna, pour qui la création d'une île était l'OCCASION à ne pas manquer, avec son ancien terrien d'Algénio. Il y avait Anthelme, maintenant passionné d'écologie, comme nous allons le voir, et son inséparable Elnadjine, et d'autres encore. Ils n'avaient pas du tout l'intention de quitter leur village, mais aider à la création d'une île demande du monde! Quel plaisir de venir donner un coup de main! Lioureline, elle, comptait bien s'y installer, avec son compagnon et d'autres amis de l'atoll et d'ailleurs. Quand les éolis ont la bougeotte...
Comment les îles nouvelles naissent-elles? Le plus souvent, c'est par les volcans, tout simplement, comme sur la Terre. Encore les éolis avec leurs sacrés volcans. Quelle équipe! Ce volcan n'était autre que celui qui faisait des vagues, lors de la visite à l'atoll, par de titanesques explosions sous-marines qui se produisent quand la lave se mêle à l'eau. Ce phénomène est courant sur Aéoliah comme sur notre Terre.
Lors des éruptions suivantes, il avait formé l'île, vaste plaque inclinée de basalte violacé, de deux kilomètres sur trois, haute de cinquante mètres au plus, toute boursouflée de petits dômes ou de bizarres clochetons ciselés. L'herbe et les arbres n'y poussaient pas encore. Les oiseaux d'Aéoliah n'avaient pas pris la peine d'ensemencer l'île en graines, et aucun insecte n'avait encore tenté le voyage, accroché à leurs plumes. Pourquoi? Parce qu'une nouvelle éruption était imminente. Quelques arbres et graminées avaient tout de même essayé de s'accrocher: Des noix de coco, des rafles flottantes avaient germé sur une langue de sable. Ils étaient certainement perdus, mais on pouvait sauver les graines. C'est ce à quoi s'employaient les oiseaux et les éolis.
Les oiseaux picoraient, simplement. Après ils s'en iraient, rejetant ailleurs quelques graines non digérées. Il y en avait de toutes sortes, en une joyeuse farandole de couleurs et de chants, belle anthologie de Poésie Aéolienne. Ils venaient parfois de fort loin, migrateurs de passage ou «spécialistes» venus exprès.
Les êtres de la mer étaient aussi concernés. Comme ceux de la terre, ils s'étaient abstenus d'entourer l'île de leurs féeries, à quelques exceptions près. Les oiseaux de mer, avant de quitter l'île deux jours plus tôt, avaient prévenu les animaux simples vivant dans l'eau. Cela leur était facile, car beaucoup d'oiseaux de mer Aéoliens savent nager sous l'eau tout comme ceux de la Terre.
Quant aux éolis, ils s'efforçaient de sortir de là les noix de coco. Cette variété, assez rare, faisait une bonne part du plan de Lioureline, par son abondante production d'enveloppe fibreuse, très utile pour les maisons. Il leur fallait donc la maintenir sur l'île. Ils les tiraient, jusque sur la plage, et les assemblaient en radeaux, car ces noix de coco, tout comme celles de la Terre, peuvent flotter fort convenablement pendant plusieurs mois, à la recherche d'une nouvelle terre où germer.
Les éolis avaient préparée une véritable île artificielle en noix, enserrée par quelques troncs de cocotier. Ils y avaient mis cinq jours, à traîner les troncs, les assembler, puis lacer dessus un treillis de feuilles rigides pour former un pont valable. Les charpentiers éolis sont habiles, ingénieux, et pourvus d'une extraordinaire ardeur au travail... Les lourds troncs, poussés par tant et tant de bras, semblaient léviter, osciller, pourvus d'une vie propre... Ce fut un moment d'activité heureuse, pleine d'Enthousiasme, avec la belle Lioureline, qui chantait et riait, les bras chargés de tiges et de feuilles...
L'éruption s'annonçait pour le soir. Il fallait terminer le radeau. Un nouveau groupe d'éolis mauves tomba à pic pour ce faire, surtout qu'ils amenaient quantité de fruits avec eux. Le travail continua avec une joie et une énergie décuplés: les dernières noix furent accrochées vers Midi. On largua les amarres, et le radeau, cueilli par la marée haute, commença à s'éloigner dans un des fantasques et mystérieux courants des vastes océans d'Aéoliah.
Pourtant les éolis restèrent sur l'île. Encore un peu... Ils ne voulaient pas rater le spectacle! Comment connaissaient-ils le moment de l'éruption? Tout simplement par leur sens des événements imminents, dont on a déjà apprécié la précision lors du frisson d'Aéoliah. Mais ce sens ne les prévient pas à distance. Alors ils quittent leur corps (Ce que nous appelons le voyage astral) et s'en vont ainsi explorer les tréfonds de la terre. Ils peuvent suivre le cheminement des laves, les tensions du sous-sol, le mûrissement des chambres à magma. Ils connaissent ainsi les dates des éruptions à venir, certes vaguement, mais la précision s'affine au fur et à mesure que l'échéance se rapproche.
Et puis ne vous imaginez pas que les laves montent tranquillement dans une sorte de tuyau tout prêt. Non, car les précédentes ont figé dans le conduit qu'elles ont utilisé et les nouvelles doivent s'en frayer un à leur tour. Et ça ne va pas tout seul. Depuis l'aube, l'île frémissait sous la formidable poussée. A Midi, de sourdes percutions montaient des profondeurs. Nous, terriens, aurions décampé, en proie à notre frousse instinctive des éclats de la Terre. Les éolis continuèrent la fête, tirant leurs dernières noix, applaudissant joyeusement à chaque contraction. Eh oui, pour eux c'est comme pour une naissance: la Terre allait enfanter d'une nouvelle terre! Ils employaient les mêmes mots et encourageaient leur mère la planète Aéoliah dans son labeur créateur! En totale confiance, ils dansaient et riaient quand les secousses ébranlaient le sol sous leurs pieds.
Les oiseaux prirent du champ presque tous en même temps, au début de l'après-midi, pour disparaître vers tous les horizons. Un étrange silence prit alors possession du monde minéral rendu à sa solitude. Les éolis attendirent encore un peu, mais ils devaient tenir compte de leurs faibles capacités de vol. Ils commencèrent par se rassembler au sud de l'île, sur la langue de sable. Les secousses faiblirent, car les laves s'approchaient de la surface, au Nord de l'île. Mais elles étaient maintenant continuelles, et un sourd grondement roulait du ciel aux profondeurs, étreignant tout le corps d'une poignante émotion. Les roches vibraient, les roches vivaient! Elles palpitaient dans leur formidable étreinte, leur embrassement sauvage et joyeux! Leur énergie colossale était encore plus puissante, plus vivement perceptible en ce moment privilégié où leur mouvement devenait sensible!
L'heure était grave, et l'on comprend que les éolis tenaient à assister à la suite du plus près possible. Mais leur sens préventif les pressait maintenant de partir. Il allait faire chaud. Le Soleil s'abîmant dans les flots les vit rejoindre le radeau, bien visible avec ses fleurs-lumière, déjà éloigné de plus d'un kilomètre.
Sur l'île, les secousses avaient maintenant cessé, et un calme étrange préludait aux noces de la Terre et du Feu. Le ciel était devenu violet du crépuscule. Un des clochetons coulissa horizontalement, puis s'enfonça doucement dans le sol. Une petite détonation, une bouffée de fumée blanche précédèrent de quelques secondes une colonne de feu et de lumière qui partit à l'assaut du ciel, vrombissante, de plus en plus haut, de plus en plus fort, éclaboussant l'île obscure d'une myriade d'étincelles éblouissantes. En quelques minutes se déploya jusqu'à la hauteur énorme de trois cents mètres une fontaine de lave liquide, jaillissant verticalement en un jet dru qui s'épanouissait avant de retomber en gerbe de lumière et de chaleur... Ce jet initial s'élargit ensuite en un gigantesque papillon pourpre, dont les ailes tourbillonnantes de traînées incandescentes battaient au rythme d'inconcevables soubresauts, tandis qu'un petit groupe de jets plus fins apparaissait à quelque distance. L'île se couvrit rapidement de roche écarlate, puis disparut dans des volutes de vapeurs roses et or, la lave se déversant à flots dans l'océan.
Le radeau des éolis, pris dans les vastes remous tranquilles de l'océan, ne s'éloignait que très progressivement. De courtes vagues commencèrent à le bercer. La formidable chaleur du brasier arrivait jusqu'à eux. Ils eurent même la chance de percevoir de furtives lueurs violettes dans l'eau noire: la lave circulait au fond, s'entourant au contact de l'eau d'une gaine solide en forme de polochon, qui se rompait pour se reformer aussitôt, et cela sans troubler le moins du monde la surface.
L'image des fontaines de feu se dédoublait avec son reflet dans l'eau, s'auréolant d'une vaste aura de vapeurs pourpres dégradant vers les violets, encadrée par l'Anneau planétaire, qui, vu des tropiques, fait avec son reflet d'or un cercle complet, du Zénith au Nadir. Après les grandes orgues de la journée, l'éruption semblait étrangement calme et silencieuse, avec seulement quelques pofs sporadiques, tranquille comme un feu de Bengale. C'était pourtant un fantastique spectacle auquel les éolis étaient conviés, serrés les uns contre les autres sur leur radeau, frissonnants, étreins par une grandiose et grave émotion dont ils se délectaient. Ils admiraient, le coeur battant, la pure grandeur de la Nature dans ses oeuvres majeures... Quel Bonheur de vivre sur une si belle planète, qui savait mettre en oeuvre une si grandiose puissance pour leur mitonner de délicats paradis de fleurs et de finesse...
Lioureline et les futurs habitants de l'île chantaient: c'était leur fête, leur Bonheur qui se bâtissait. L'Univers entier était joyeusement complice: les étoiles, l'anneau, l'océan infini et doux, le volcan... Le rêve de Lioureline était en train de naître, c'était aussi merveilleux que si le colossal volcan avait eu une volonté bienveillante envers les minuscules et délicats éolis...
Ils ne dormirent guère cette nuit-là, subjugués par le formidable spectacle dont ils s'éloignaient petit à petit. L'aube les trouva à dix kilomètres environ de l'île nouvelle. Avec un peu de chance, ils aborderaient avant le soir sur un autre atoll des parages. Les fontaines de lave continuaient à jaillir. Le jour révéla un panache compact de vapeur blanche qui se dissipait un peu plus loin, et une colonne floue de brume marron qui, émanant des fontaines, s'élevait en s'éloignant, puis, gagnant les hautes altitudes, se repliait en un immense point d'interrogation, par dessus les éolis et disparaissait à l'horizon derrière eux aussi loin qu'il était possible de voir.
Le soir, ils ratèrent l'atoll visé, mais ils en touchèrent un autre le lendemain matin. Il était en forme de huit, tout à fait plat, et couvert de bambous ou de palmiers. Les habitants en étaient des éolis bleus du cinquième continent qui ne parlaient qu'en chantant. Déjà de leur naturel les éolis ont un accent mélodieux, mais là il s'agissait de véritables chansons, d'une grande douceur: un art de vivre délicat et enchanteur. Les éolis bleus de l'atoll construisaient des maisons suspendues dans les palmiers, toutes en lames de bambou refendu, d'une très grande richesse de décoration, en complexes motifs de cannage rappelant les féeriques palais arabes. Ces maisons étaient collectives et démesurément grandes: elles comprenaient une multitude de couloirs tubulaires et de pièces rondes totalement inutiles mais où il faisait si bon s'égarer! Des fleurs et feuilles séchées aux couleurs pastel ou blondes, délicatement assorties, couvraient les murs intérieurs, et les plafonds rayonnaient de sortes de carlines or ou bistres aux dentelles étonnantes. (Sur Terre les carlines sont des chardons sans tige qui de leur fleur unique font des soleils dentelés au ras du sol. Dans les Pyrénées on les fait sécher pour en décorer les maisons) Les lattes et tubes de bambou tenaient entre eux par d'ingénieux et assez compliqués systèmes d'encoches et de queues d'aronde. Les pièces s'enfilaient d'abord, puis pivotaient de façon à ne pouvoir ressortir, les suivantes assurant un coinçage définitif, en force, grâce à un motif de base triangulaire. C'était très solide. Les toits adoptaient une forme a priori curieuse: en entonnoir et non en cône, pour recueillir la pluie. Cette disposition est très fréquente sur les îles et les régions sèches d'Aéoliah. Ils étaient faits de feuilles séchées, rajoutées d'années en années sur une épaisseur telle qu'ils pouvaient rester étanches pendant vingt ans. Certaines des maisons étaient bien plus vieilles encore, sans que l'on puisse dire leur âge car elles étaient perpétuellement remaniées, voire démontées et remontées ailleurs.
Les occupants de l'atoll faisaient également des radeaux sur le même principe, flottant sur de nombreux tubes de bambou gros et courts, verticaux, montés sur des tiges démesurées, comme des mille-pattes arachnéens chaussant une myriade de grosses bottes: Il était ainsi facile de changer les flotteurs abîmés. Ces palais flottants couverts de feuilles colorées se promenaient dans le lagon au gré des courants... Ces éolis bleus dormaient souvent au hasard, dans l'une ou l'autre des multiples chambrettes entièrement capitonnées d'ouate de coton pastel, déjà imprégnées du parfum de leurs amis.
Entre les bambouseraies se pressaient des vergers soigneusement élagués et entretenus, nets et propres, fournissant principalement une sorte de prune bleue, à la chair très molle, comme du miel, douce, exquise. Les palmiers donnaient quant à eux des noix et des dattes consommées fraîches ou sèches. A l'intérieur du tas de branches mortes et de compost, dans des galeries propices, poussaient aussi des champignons fort délicieux, ne ressemblant à aucun de la Terre.
Les éolis bleus aux palais de bambous vivaient à demi nus, comme souvent les éolis des tropiques, avec des robes de longues fibres bleu tendre ou blanches, souples et soyeuses. Ils se paraient de colliers, ceintures et rubans, ornant leurs cheveux, masculins ou féminins, de sorte de grosses perles blanches, de coraux et de petits chapeaux de fleurs séchées aux pétales translucides, dans les tons délicats des tisanes.
Ils firent un accueil très chaleureux à nos amis, bien qu'ils doublaient presque la population de l'île. C'est qu'ils étaient gentils tous ces gens des îles, toujours prévenants, souriants, offrant des prunes séchées qu'il suffisait de laisser tremper un peu. Ils en avaient une réserve impressionnante, pendues un peu partout dans les maisons, en cas justement de telles visites, assez fréquentes. De toute façon, il y avait bien plus à manger que nécessaire sur l'île.
Les précieuses noix de Lioureline et quelques rhizomes qu'ils avaient aussi amenés, furent promptement rangés, à l'abri de l'humidité qui aurait pu les faire germer.
On passa sur cet atoll trois jours pleins, à travailler ensemble, qui dans les jardins, qui à des assemblages de bambou. Anthelme aurait de quoi épater Arnophilco le menuisier à son retour! La nuit, on allait en astral admirer le volcan, toujours rutilant: on en apercevait d'ici une vaste auréole rose. On passa également trois jours de chants et de rêveries communes. C'est que cette aimable communauté avait pour importante mission de participer à de fort énergétiques visualisations des archétypes ou de l'égrégore d'Aéoliah, et ils passaient la moitié de leurs journées à rêver ensemble, à se raconter des histoires merveilleuses toutes plus typiquement éolines les unes que les autres. Archétypes, égrégore, Qu'es aquò? Cela signifie tout simplement que d'écouter ces histoires vous donnerait une furieuse envie de vivre sur Aéoliah, de vous fondre et de vous perdre corps et âme dans l'émouvant et perpétuel Bonheur des éolis, ou encore de vous activer dans un de leurs merveilleux jardins à cultiver des mirabelles au parfum mirobolant... Mmh?
Les éolis de cette île étaient bleus, les prunes bleues, même les bananes, car il y avait bien entendu des bananes, les bambous d'un vert bleuté, et, la nuit, quelques fleurs-lumière accrochées sur les maisons dans des fanaux en bambou ou des noix de coco, également bleues, et les algues phosphorescentes du lagon, d'un superbe céruléen laiteux...
Mais l'oreille se régalait plus encore que les yeux. La nuit, l'île chantait. Je dis bien l'île, pas les oiseaux ni les éolis bleus qui y vivent. Ces derniers ne voulurent rien dire, se contentant de sourire aux questions intriguées de nos amis. Et quand, la nuit, se levait la petite brise qui de temps à autres vient délicieusement équilibrer les ardeurs du Soleil sur les îles idylliques, une subtile harmonie s'élevait sous le ciel étoilé. Parfois, une douce flûte impalpable courrait dans les roseaux, s'approchant furtivement, pour s'enfuir aussitôt; ou bien une harpe floue égrenait en chemin de délicieux arpèges... Une brise un peu plus forte éveillait l'océan, et un ressac limpide ourlait le silence de la nuit. Alors une symphonie de harpes éoliennes et de flûtes de Pan s'élevait des forêts de bambous, courant ici et là, se mêlant aux échos, laissant un silence, puis renaissant un peu plus loin...
Cette mystérieuse musique sans origine portait une vibration subtile, magique, une Poésie très émouvante... On aurait passé des heures à s'en délecter! Ah, éolis de l'île aux bambous, quelle chance vous avez de vous endormir sur une aussi douce symphonie!
Ce fut Anthelme qui trouva d'où provenait le chant des bambous... Ah! Quelle astuce! Ah! Quelle patience! Tant de Poésie vivante, par un moyen aussi simple! Je vous dirais bien comment, amis lecteurs, mais ce serait déflorer un mystère... Donc je me tais, a moins que quelqu'un ne me le demande discrètement pour apprendre à chanter à ses bambous.
Au matin du quatrième jour, le panache brun du volcan avait disparu. Une rapide expédition astrale permit de se rendre compte de ce qui se passait: les laves sortaient maintenant par une autre bouche, sous la mer, plus au Nord. Le débit en avait considérablement diminué, car le basalte fluide était remplacé par une variété plus épaisse, qui promettait une belle activité strombolienne. Ce volcan était en fait assez complexe, au joint d'une faille coulissante du fond marin, tendue à bloc, prête à renvoyer les laves encore ailleurs. A l'emplacement où les fontaines avaient jailli, régnait une très forte chaleur. Elles avaient fondu leurs lèvres, laissant deux puits extrêmement profonds, emplis de basalte bouillonnant qui débordait encore par moments, au rythme d'une inconcevable respiration. L'île entière avait été couverte d'une vaste coulée, qui ne brillait plus, mais par endroit des langues ardentes remontaient de l'intérieur encore en feu, édifiant ces clochetons qui avaient tant intrigués les éolis, volcans en miniature alimentés par la lave en cours de solidification au coeur de la coulée. La nouvelle bouche éruptive était sous l'eau, se signalant seulement par un silencieux panache pulsant de vapeur blanche. Mais au rythme où elle montait, elle émergerait rapidement, dans quinze jours au plus. Et il y avait de la lave pour plusieurs mois encore. Chic, Lioureline aurait la montagne dont elle rêvait!
Comme il n'était pas question d'attendre si longtemps, on décida de se disperser chacun chez soi, en attendant la fin de l'éruption. Les graines étaient en sûreté sur l'atoll bleu, où l'on resta encore le temps que les oiseaux migrateurs puissent reprendre tout le monde.
Quelques mois s'écoulèrent donc...
Ce fut Milarêva qui avertit les éolis de notre village de l'appel de Lioureline. Il ne faut pas croire que les éolis sortent en astral à tout bout de champ, et pour la majorité d'entre eux ce n'est pas même de la routine. Certains n'y arrivent qu'après bien des siècles. Mais Milarêva restait en contact assez fréquent avec Lioureline, à cause du travail de secourisme des âmes, avec plusieurs habitants de l'île aux géodes, auquel Lioureline avait également demandé à participer.
Quinze jours après, ils étaient sur l'île nouvelle, qui avait bien changé... Elle faisait maintenant cinq kilomètres de long, en forme de croissant très ouvert. Le bouclier de lave initial avait été recouvert de nombreuses coulées plus petites, qui avaient formé, en se solidifiant, un merveilleux réseau de grottes, d'arches et même des réserves d'eau souterraines que la pluie avait déjà commencé à remplir. Pour le moment l'eau en était encore imbuvable, pleine d'acides et de sels, mais dans quelques années elle serait merveilleusement fraîche et limpide... L'île proprement dite était maintenant dominée par un dôme en pente très douce de laves violacées alternant avec des scories, également plein de grottes et d'eau, avec au sommet un cratère qui aurait volontiers commencé lui aussi à se remplir, si des fumerolles brûlantes n'en jaillissaient encore. La bouche éruptive du Nord (vers les deux tiers du croissant) avait comme prévu donné un joli cône rose, irrégulier, qui se prolongeait jusqu'au niveau de l'eau par de douces pentes sableuses recouvrant tout le Nord de l'île de basalte. Derrière ce cône, une troisième bouche éruptive rougeoyait et fumait encore au ras de l'eau, avec même par moment des détonations isolées, mais elle allait sur sa fin et on pouvait donc séjourner sur l'île sans danger, tant qu'on ne s'approcherait pas trop près du dernier foyer.
Lioureline! Quelle joie de la revoir! Elle était comblée! Des maisons-grotte, des réserves d'eau fraîche, des roches fantasques sculptées comme de l'écume, elle n'avait pas osé rêver tant de choses! Le volcan avait vraiment été gentil avec elle! Et ce n'était pas fini, car d'autres éruptions étaient prévisibles, mais dans la moitié Nord, elles laisseraient désormais tranquille le Sud de l'île. On pouvait commencer là le travail.
Lioureline était merveilleusement belle, et son rêve à son image. Elle était (et elle est toujours) grande, le corps délié et ondulant. Ses yeux étaient d'un vert fabuleux, et ses cheveux mi-blonds mi-roux ondoyaient perpétuellement en deux ou trois grosses mèches souples et vaporeuses jusque sur ses jambes. Elle portait au front, comme les éolis de l'atoll bleu, une sorte de boule de corail, bleue celle-là, et d'autres plus petites. (Ces boules sont l'oeuvre d'êtres marins microscopiques, vivant en colonies sphériques, sécrétant une masse calcaire spongieuse, fine et légère, blanche ou pastel, pleine d'air permettant à la colonie de flotter entre deux eaux). Lioureline s'habillait de bleu ciel, d'une robe fortement froncée aux épaules, avec de longs rubans mauves, le tout d'une sorte de tissage particulier, entouré d'une aura floue de fils très fins: Elle avait l'air un peu immatérielle...
Le compagnon de Lioureline, Boronnée, au lumineux regard bleu pâle, s'habillait plus classiquement d'une robe indigo où ses blonds cheveux promenaient leurs volutes. Il semblait réservé, et parlait fort peu, mais avec une grande douceur, alors que Lioureline était volontiers volubile, chantant souvent, intarissable sur son projet. Boronnée avait toujours l'air de contempler quelque merveille, et sa voix suave semblait ne pas vouloir déranger votre propre extase... Malgré cette apparent effacement devant sa compagne, c'est lui qui avait le rôle principal, donnant à Lioureline sa puissante impulsion. Il le faisait avec discrétion et délicatesse, la laissant libre de créer elle-même. Boronnée était un Jardinier des âmes comme Adénankar, mais il ne s'occupait pas des âmes déboussolées; son travail à lui était d'aider à la perpétuelle re-création de toute vie, au dru jaillissement de l'éternel Renouveau de la Joie et de l'Emerveillement. Quand Adénankar devait patienter, biaiser, supputer, pour un résultat infime qu'une peccadille pouvait annihiler, Boronnée, lui, oeuvrait dans la Joie franche et directe, la Plénitude, l'euphorie des projets grandioses qui marchent toujours comme sur des roulettes dans l'enthousiasme général! Boronnée n'avait pas tant de connaissances subtiles sur les rouages complexes de l'esprit; mais les joies du Jaillissement Créatif, de l'explosion des expressions, de l'élan partagé n'avaient aucun secret pour lui. Adénankar rattrapait patiemment les ratés, Boronnée fonçait en exultant silencieusement! Et sans ratés. Ils n'étaient pas du tout de la même école. Ayant tout à apprendre l'un de l'autre, ils n'en furent que mieux amis.
Le projet de Lioureline était simple: créer une nouvelle communauté éoline, sur une vibration plus particulièrement féerique et mélodieuse. Déjà une centaine d'amis adhéraient à son projet et l'avaient fait également leur. Pour le moment ils habitaient sur l'île aux géodes, que nous avions visitée l'autre fois.
L'île nouvelle, sans eau ni nourriture, était encore inhabitable. Aussi ils choisirent d'y venir lors des périodes de pluie, qui rythment le mois sur Aéoliah. Il fallait des abris, pour plus de cent, plus la nourriture et les graines. Ce fut vite trouvé: imaginez une coulée de lave, dont l'extérieur est déjà solide, et l'intérieur encore fluide: si un orifice s'ouvre, toute la lave s'écoule, laissant un tube creux. Il y en a de nombreux sur Terre, à Hawaii ou sur l'Ile de Pâques notamment. S'ils sont recouverts par d'autres coulées, ils forment alors de véritables grottes, alors que ceux de surface s'ornent souvent de fenêtres et il peut y faire clair comme dans une maison. Les éolis en choisirent un, assez vaste, largement ouvert à un bout et fermé à l'autre, offrant un abri impeccable contre la pluie et les courants d'air, suffisamment clair, dont le sol s'était figé en un plan grosso-modo horizontal. Il était accessible jusqu'au fond, plus sombre mais qui ne servirait que pour les rangements. Pour nous il aurait déjà représenté une honnête petite maison, mais pour les petits éolis c'était une cathédrale. La première expédition y laissa ses pâtes de fruits et les couvertures, qui seraient fort utiles.
Le second problème était l'eau. Ils avaient bien fait de venir avec la pluie, et ils passèrent les trois jours à écoper les flaques pour remplir un creux abrité, après l'avoir rincé à plusieurs reprises car l'eau se chargeait des sels solubles de la roche vierge. Le troisième jour une puissante détonation les surprit tous: du cratère principal monta un panache bleuté accompagné d'un crépitement de cailloux. Que s'était-il passé? L'eau de la pluie, collectée par le cratère, s'était engouffrée dans les trous des fumerolles jusqu'au coeur encore bouillant: la pression formidable de la vapeur avait tout fait sauter, doublant presque la profondeur de cette vasque naturelle. C'était une aubaine, car le panache, vite rabattu par la pluie drue, retomba sur le sol en poussières que les ruissellements accumulèrent dans les creux, formant des petites plages. Les premières graines pourraient ainsi être semées.
Le Soleil revenu les trouva fort contents car ils étaient tous trempés jusqu'à l'os! Mais ils avaient de l'eau. Ils étalèrent joyeusement leurs robes sur un vaste rocher et... en firent autant pour eux-mêmes. Ils écoutèrent Lioureline et ses amis, qui décrivaient longuement leur rêve, avec maints détails chaleureux et émouvants. Ils avaient bien prévu quelque chose pour les maisons, mais n'avaient pas espéré en trouver de toutes faites. A l'unanimité donc le plan initial pour les maisons avait été modifié en faveur des tubes de lave. Pour l'essentiel cela ne changeait rien car l'habitat était déjà prévu collectif. Un autre tube voisin conviendrait pour les ateliers, mais il était encore occupé par de la vapeur chaude sortant d'une fissure. Les chambres seraient comme des nids d'hirondelles accrochées aux parois courbes, et l'intérieur serait un vaste espace de réunion et de méditation. Le soir il y aurait des fleurs-lumière, et d'autres, bleues, près de l'entrée, pour la retrouver facilement dans la nuit. Choisirait-on le bleu pâle de l'atoll aux bambous ou l'indigo irréel de l'île aux géodes? On ne parlerait pas à l'intérieur des maisons, car on y dormirait et méditerait à la fois. D'autres grottes pourraient être réservées aux repas et ateliers. Mais on n'y parlerait pas non plus! On y chanterait! Les indispensables remarques se faisant à voix basse ou dans le chant. Déjà Lioureline invita les présents (futurs habitants ou pas) à se brancher sur la féerie, à marcher en ondulant, en flottant... Pour certains c'était naturel, ou c'était leur désir: les futurs habitants. Les autres étaient de toute façon déjà gracieux, mais autrement.
Lioureline et ses amis avaient préparé des rituels, pour se dire bonjour, pour annoncer le repas, ou la méditation du soir, pour s'installer dans le lit, pour porter les fleurs-lumière, et ils s'y exercèrent, et c'était vraiment très agréable, car tout était en chants ou en merveille. Il n'y avait que deux coques de noix où poussaient deux lumignons indigo de l'île aux géodes; ils n'éclairent pas mais brillent toute la nuit: ce sont d'excellents repères. Accrochés aux murs, ils y formeraient des constellations où même dans l'obscurité totale il serait possible de se repérer dans le volume, pour que chacun puisse retrouver son nid. Ce truc est courant sur Aéoliah. Présentement, en plein jour, les coques passaient de main en main, chacun à son tour s'essayant à les porter à la future manière, qui était joyeuse, mélodieuse et diligente, à la façon des lutins. On ne pouvait laisser les fleurs-lumière dans les grottes pendant le jour, sans soleil, sinon elles s'épuiseraient rapidement: chaque matin et chaque soir il faudrait donc les sortir et les rentrer, en formant pour cela des files ondulantes et fluides, toutes joyeuses.
Un cérémonial pour rentrer dans le lit... Il y en a bien un pour le thé, sur Terre! Il n'y a pas de thé sur Aéoliah, seulement parfois des feuilles parfumées dont on fait des infusions froides. Mais presque partout il y a un cérémonial pour rentrer dans le lit. On ne le fait pas forcément tous les soirs, mais on le retrouve toujours avec plaisir. Il varie énormément d'un village à l'autre: on s'aide, l'éoli passe en premier, ou l'éoline, on se dit un mot gentil, ou un bisou particulier... Parfois on en change, pour des raisons mystérieuses. C'est un grand jeu! Sur l'île nouvelle, ce serait (pour le début, au moins, plus tard on changerait peut-être) chacun d'un côté du lit, les joues se touchant, chacun les mains sur les épaules de l'autre... Elisa proposa d'y ajouter une danse ondulée. Pour se dire bonjour, il y aurait bien sûr le grand geste de fraternité éoline, qui valait sur toute la planète: les bras l'un sur la taille de l'autre, formant ovale. Mais il y aurait aussi... Oh! Sacrée Lioureline!
Ce fut une épique séance que celle du rituel du lit! On fit un lit en plein soleil, sur la vaste dalle lisse devant la maison, avec une des couvertures de feuille velue, couleur kaki (Je ne sais pourquoi on appelle ainsi cette couleur, car le fruit est orange, mais passons) puis des couples (improvisés, bien sûr) vinrent tour à tour essayer: ce fut d'abord une franche rigolade, puis une joyeuse attention à la grâce qui émanait de cette danse aux subtiles ondulations, qui demandait l'attention concertée des deux participants en un jeu d'appels inattendus et de réponses, ondulations dont la Poésie est d'ailleurs bien plus importante que le geste lui-même. Pour la poésie, on fit avec les vrais couples, bien sûr. Et pour offrir à manger? Il n'y avait pas grand chose à tester, mais on s'exerça ici aussi.
Lioureline avait prévu toute une quantité de rituels, selon les diverses circonstances possibles. Car rien n'est ni figé, ni imposé, ni obligatoire. Beaucoup d'éolis ne font même pas les rituels, s'exprimant librement selon leur inspiration. Mais ils les ont tous appris, et souvent c'est à ces rituels exquis qu'ils doivent leurs gestes gracieux, aériens et vivants, qui ont fait d'eux ces êtres poétiques et harmonieux, dansants, émouvants, rigolos, complice de la vie, de la fleur, de l'étoile. La vie coule, avec sa spontanéité, son imprévu, son humour. Les rituels s'insèrent dans la vie courante, en toute fluidité. Les gestes tout faits, comme les appellent plutôt les éolis, ne sont que des prétextes, des amorces à d'infinies variations selon l'état d'âme ou le moment, des connivences que l'on échange joyeusement. Les gestes tout faits sont aussi porteurs de la vibration du groupe ou d'autres expressions spirituelles, un peu comme l'insigne universel des éolis. C'est un réflexe commode et toujours à portée pour s'aligner, se recaler aisément sur la Poésie, l'émerveillement, la Douceur... et l'égrégore Aéolien. Il sont une des formes de la perpétuelle culture du Jardin de l'âme qu'accomplissent toutes les âmes de toute la Création, et nous ferions bien de nous y exercer nous aussi sur la Terre!
Les rituels de Lioureline étaient féeriques. Depuis si longtemps qu'elle attendait son île, elle avait tout préparé dans les moindres détails.
Ils passèrent ainsi deux ou trois journées très agréables, drôles, poétiques et galvanisantes à répéter ces gentils petits rituels. Mais ils consacrèrent aussi une bonne partie de leurs nuits à un autre travail: par une méditation agréable, diffuser une sorte d'appel à la conscience de la nature vivante, aux futurs esprits des lieux. Ils viendraient de toute façon, mais il était préférable de leur donner dès le début la note du futur paysage.
Au bout de ces trois jours, l'eau et les vivres étant limités, on commença à se disperser sur les îles avoisinantes ou de retour dans les villages, non sans avoir vu quelques oiseaux, déjà, se poser sur les pinacles violacés.
Pour vivre sur l'île nouvelle, il faudrait des cultures et des plantes adéquates, notamment le coton spécial flou que présentement Lioureline allait chercher sur une île vaste comme la France, dont nous reparlerons peut-être dans un autre livre. Il fallait choisir, parmi le million de variétés de plantes Aéoliennes celles qui sauraient vivre sur ce sol et s'entendre entre elles, celles qui participeraient le plus à l'ambiance féerique et mélodieuse de l'île. En terme d'écologie livresque, c'eût été un travail colossal, mais les oiseaux, comme d'habitude, en accompliraient l'essentiel, naïvement, sans s'apercevoir de sa complexité. Il suffisait d'invoquer la vibration à obtenir. Le plan général d'Aéoliah prévoyait déjà tout pour l'ajustement automatique de ces subtils arrangements, mais les fortes méditations des compagnons de Lioureline l'avaient en quelque sorte coloré, arrangé selon leur note: tout se passerait avec les plantes comme avec le volcan; ils n'auraient à amener que quelques dizaines d'espèces particulières, comme le coton ou les noix.
En terme d'écologie amoureuse, ce serait un travail passionnant, dans lequel les éolis joueraient un rôle essentiel: donner la note, affiner les détails, retoucher par quelques gestes concrets ce qui aurait pu ne pas convenir: la conscience de la nature n'a pas de mains!
Mais qui sont donc ces esprits de la terre et des lieux? En Occident le terme le plus courant pour en parler est «Déva», mais il s'agit là d'un abus de langage: en Hindi le mot Déva renvoie à des divinités heureuses, ce que nous appellerions des Bienheureux ou des anges. Le mot hindou pour les esprits des lieux est Naga (serpent). Sont-ils les esprits de la terre? Les mécanos de la nature, qui font pousser les plantes, souffler le vent et mûrir les récoltes? Des magiciens dotés de pouvoirs étranges, comme dans les contes de fées? Ou comme dans certains bouquins du Nouvel Age où l'on va taper le baratin avec les Dévas de la carotte ou du navet, pour qu'ils nous refilent tous leurs trucs de jardiniers?
Je me suis même demandé s'ils existaient vraiment, amis lecteurs, ou s'ils n'étaient pas qu'une interprétation du monde (l'animisme), une personnification des forces naturelles, comme par exemple ces esprits malfaisants des hauts cols himalayens: On sait aujourd'hui que les malaises que l'on ressent en ces lieux ne sont dus qu'au manque d'oxygène. Il n'y a rien, dans ce cas précis, qui serait l'action d'entités conscientes, même abstraites.
Les diverses traditions terriennes décrivent chacune une ribambelle d'esprits de la nature, des lieux ou des éléments, en un panthéon foisonnant et richement coloré. Elles pensaient expliquer ainsi la croissance des plantes, la décomposition de l'humus, la pluie et le soleil, les sources, etc... Mais toutes ces activités sont essentiellement affaire de mécanique, de chimie, de biologie, ne nécessitant aucune action ésotérique. Le monde se débrouille très bien sans intervention divine à tout bout de champ. Mais cette interprétation purement mécaniste de la nature laisse une forte sensation d'incomplétude: Il n'y a là nulle Poésie, nulle vie, nulle magie.
On est bien obligé de constater, lorsque l'on vit dans divers paysages, que certains sont vivants, apportent une vibration bénéfique, apaisante ou vivifiante, alors que d'autres semblent morts, voire malsains. La plupart des gens le ressentent, même s'ils le disent avec d'autres mots. Ce ressenti coïncide souvent avec l'état de ces paysages: nature saine (Qu'elle soit luxuriante ou désertique, qu'elle soit sauvage ou habitée avec respect) nature perturbée (exploitation des sols, pollution, habitat dépoétisant, climat malsain...) voire détruite (villes, zones...)
Voici, au-delà de la chimie et de la biologie, la vie des paysages: leur vibration. Qui peut parfois être délicieusement intense!
Un paysage peut-il avoir une âme, une conscience? On sait qu'il peut exister des corps abstraits, non liés à un corps physique (sinon on ne pourrait pas sortir en astral). Des consciences revêtues de tels corps peuvent se localiser en un point d'un paysage, et s'y s'exprimer à travers une multitude de corps physiques primitifs, plantes, bactéries, au lieu d'en posséder un seul à leur usage exclusif. Cette façon de vivre a ses inconvénients, mais elle a aussi ses attraits: A chacun son truc. On pourrait dire que le paysage est leur corps physique. De telles âmes n'ont que peu ou pas d'ego différencié, et elles peuvent former un champ de présence ou de vibrations diverses, sans que l'on puisse dire s'il y en a une ou plusieurs, ni ou commence ou finit le domaine de l'une ou de l'autre. Ceci correspond effectivement à ce que l'on ressent quand l'on médite dans la nature; et la réaction spontanée est alors une sorte de «Bonjour»...
Il n'y a «personne» au sens courant du mot. Même les images qui apparaissent dans notre conscience pendant la méditation ne sont que des inspirations, des allégories, des personnifications. Et pourtant... La source pure sous les arbres rayonne bien une mystérieuse et magique présence, la futaie au vert profond émane une noble et douce énergie, la montagne altière force le respect... Alors effectivement on dit bonjour, on ressent bien une vie, voire une conscience...
Les voilà, nos esprits des lieux, nos Dévas! Une vie abstraite qui participe, non pas à la mécanique de la nature, mais à sa vibration, à l'énergie vivifiante et bénéfique dont elle gratifie tous les êtres conscients! Le mot éoli pour esprit des lieux pourrait se traduire à la fois par jardinier, donneur de vie, accordeur d'orchestre (celui qui indique le mode) ou diapason de vibration...
L'existence d'une conscience de la nature est donc possible, et même à plusieurs niveaux, (consciences primitives ou êtres de Sagesse), quoiqu'elle ne puisse se manifester physiquement par des actions matérielles. Mais nous allons constater qu'elle se manifeste de façon plus subtile. Pour bien le comprendre, amis lecteurs, allez faire donc un tour dans un coin de forêt ou de champ enclavé dans une zone urbaine, non entretenu, puis dans un autre endroit aussi semblable que possible au premier, (même végétation, même microclimat...) mais en pleine nature sauvage, loin de toute ville. Le mieux est d'être seul, au calme, par beau temps pas trop chaud, peu de vent, quand les arbres sont verts. Mettez-vous en méditation, et vous constaterez une subtile mais très nette différence. La nature prise dans l'aura de la ville a quelque chose de sale, désordre, sinistre, (dans son ambiance et souvent même dans son aspect visuel) et c'est encore plus sensible si à proximité se trouvent des lieux très insalubres: bidonvilles, usines d'armement, décharges... (Dans les années 1990 où a été écrit ce livre, presque toutes les villes sont gravement polluées physiquement et psychiquement) Au contraire, la véritable nature sauvage, là ou ni la charrue ni la hache ne sont passés, vous montrera fréquemment une certaine harmonie, des régularités qui ne peuvent s'expliquer par le seul jeu stupide de la lutte pour la vie. Il est aisé de constater que des paysages différents ont chacun une note, une vibration: grave et profonde pour des sapins, fraîche et vivifiante pour une verte forêt de feuillus, chaleureuse et pure pour la pinède rocheuse... Parfois même, tout pousse harmonieusement, net et propre comme un jardin japonais. C'est une histoire de proportion dans les formes, de choix des plantes... C'est que les esprits des lieux peuvent s'exprimer à travers leurs corps matériels simples, plantes, bactéries, tous un peu réceptifs aux influx de l'esprit, et avoir ainsi une action physique diffuse mais notable sur les paysages.
Indépendamment même de l'aspect physique de la nature, au-delà de ce qu'exprime cet aspect, l'humain éveillé ou intuitif peut ressentir en chaque lieu des ambiances, des énergies inexplicables, parfois de véritables sentiments. C'est même assez facile, pourvu que l'on essaye. Cela est dû à la qualité des êtres invisibles qui s'y trouvent, à ce qu'ils rayonnent. En effet ces êtres invisibles que nous regroupons sous le nom d'esprits des lieux (ou de Dévas) peuvent être de nature, d'origine et de motivations très différentes, et donc avoir des actions parfois étonnantes. On peut ainsi trouver des âmes d'êtres vivants simples, des formes pensées (esprits sans âmes) créées par des humains, des âmes humaines égarées, des anges ou d'autres âmes évoluées aux mystérieuses activités... Les esprits des lieux eux-mêmes peuvent être de nombreuses sortes, depuis des êtres très simples jusqu'à des anges, des entités harmonieuses jusqu'à (sur Terre) de véritables brigands.
Pour bien comprendre leur rôle discret mais indispensable, imaginons que l'on plante un lotissement dans la chaude pinède odorante aux douces collines ondulées: ce n'est alors plus une pinède odorante aux douces collines ondulées, mais une opération immobilière. Beaucoup parmi les humains actuels ne font pas la différence, mais elle est pourtant essentielle, et les esprits de la nature, eux, la perçoivent parfaitement! C'est qu'ils vivent dans le monde des vibrations et des énergies, quand nous nous sommes immergés dans celui de l'apparence, de la matière. Une bêtise ou deux de ce genre, ils s'en accommodent en ronchonnant, mais trop ils s'en vont et là c'est fort grave: notre planète entière deviendrait une banlieue inhabitable, dénuée de toute la Poésie et du charme de la nature. Essayez donc, pour voir! Ce serait une épouvantable catastrophe: Le monde deviendrait tel que les scientistes, les médias et les administrations nous le décrivent. Quelle horreur sans nom: plus de mélodieux chants d'oiseaux, plus de douces corolles: des signaux reproducteurs. Plus de feuillages à la fraîcheur vivifiante: la production forestière. Plus de blés blonds, des entreprises agricoles. Plus de museaux frémissants, plus de pattes furtives: des proies et des prédateurs. Plus d'émouvante destinée vers l'Infini: la sélection naturelle, la loi du plus fort. Plus de futaies, plus de plages, plus de roches aux formes étranges: des zones touristiques, avec des Mickeys grimaçants, et des guichets à l'entrée. Plus d'humains: des consommateurs, des prospects, des échantillons pour sondages, quand ce n'est pas du matériel expérimental. Cela nous pend au nez, car la conscience de la nature a une sainte horreur de la pollution, des villas boîte à chaussure, des autoroutes, des lignes haute tension, des POS, ZUP, ZAC, des écobuages, des forêts coupées à blanc, etc... Franchement, il vaudrait mieux faire sauter la planète, et nous avec, que d'en arriver à un tel degré d'horreur fade et indolore!
L'auteur de ces lignes ne pose pas d'affirmations gratuites, il a pu effectivement constater, comme tout un chacun peut le faire à son tour, que les pays vierges ou les réserves naturelles strictes ont une vibration bien plus puissante que celle de la campagne ordinaire, qui paraît pourtant déjà bien plus belle que celle des zones urbaines.
Un des aspects le plus curieux des esprits des lieux est que l'on peut communiquer avec eux, et même établir des collaborations. Cela pourra paraître incroyable à beaucoup de lecteurs, mais la civilisation occidentale moderne est la seule qui ait jamais existé sur Terre ignorant l'existence des esprits des lieux; et encore a t-elle dû le faire soigneusement exprès. Le travail commun humains-esprits des lieux a existé de tous temps, dans toutes les tribus, dans toutes les civilisations, à toutes les époques, même si les mots et les concepts ont changé: culte solaire, animisme, chamanisme, sorciers, nymphes grecques, Nagas hindous, lus tibétains, etc. L'ennui c'est que certains humains ont utilisés les esprits des lieux les plus primitifs à de mauvaises fins, ou leur ont communiqué de lourdes vibrations. Cette pollution insidieuse est une des plus répandues, plus pernicieuse encore que la radioactivité, et elle peut rendre certains endroits inexplicablement désagréables, tristes, voire dangereux. De tels phénomènes ne se produisent jamais dans la véritable nature vierge, a moins d'une cause visible, par exemple un marécage malsain.
Les esprits des lieux ne sont pas tous des anges; certains en sont même fort loin. Il ne faut pas imiter certains écologistes ou spiritualistes naïfs qui considèrent la nature comme une sorte de modèle, de dieu infaillible, de gourou. Quel ultime orgueil que de voir le mal comme l'exclusivité des humains! Il y a aussi dans la nature de notre planète des choses laides, sales ou dangereuses; les entités abstraites qui l'habitent y ont leur part.
Cela peut (et doit) être rectifié en s'adressant aux esprits des lieux, en méditation. Cela bien entendu dans le but de restaurer une nature belle et poétique, ou pour s'y insérer harmonieusement.
Bien sûr il ne faut pas espérer avoir de grandes discutions ou se faire des petits copains: c'est impossible avec des êtres qui n'ont souvent pas d'ego différentié, pas de mental, et très peu de psychisme... Et nous sommes rarement doués pour la télépathie! Ce qui est possible c'est de leur indiquer par visualisation l'aspect ou la vibration que l'on souhaite donner au paysage, et, comme réponse, ne nous attendons pas à mieux que quelques fugaces impressions. Ayons l'humilité de l'accepter.
Bien entendu il faut une motivation propre: vibration pure et harmonieuse, non attachée à un ego, qu'il y ait un projet spirituel ou au minimum un cadre de vie agréable et poétique. De toute façon l'essentiel du travail se fera avec les mains: inutile d'attendre l'harmonisation spontanée d'un tas de broussailles! L'essentiel de l'aide que vous pourrez recevoir viendra sous forme d'un peu plus de Poésie à l'entour, ou de vos activités d'aménagement facilitées, ou encore vous-mêmes qui vous vous sentez plus heureux, plus en Harmonie, ou plus en communion avec le lieu.
Encore une fois, ne prenez pas vos esprits des lieux pour des gourous: ils n'en ont pas les capacités. Visualisez à leur attention la vibration poétique que vous souhaitez, et faites votre boulot. S'ils renâclent, insistez. Mais si ça marche, ressentez de la gratitude envers eux! Ne vous adressez jamais à eux par votre ego, (surtout si ils sont de mauvaise volonté) mais au nom de Dieu, d'un projet spirituel ou altruiste, de la Poésie, etc... Ne les laissez pas rentrer dans votre vie privée: Certains adorent les très mauvaises farces! Ne tentez surtout pas de les employer à des fins personnelles, et encore moins en désaccord avec la morale! Si vous leur rendez un culte (offrandes régulières, etc...) ne cessez pas sans leur donner d'explications. Enfin ne dites rien aux parleurs et contradicteurs, qui dissiperaient et embrouilleraient vos énergies. Chacune de ces erreurs peut mener à de graves ennuis, mais le plus dangereux est de se faire croire à soi-même que l'on a des contacts avec des êtres abstraits: C'est la porte ouverte à l'hôpital psychiatrique...
Ainsi il est possible d'aider la conscience de la nature à évoluer, à devenir meilleure, à élever les vibrations des paysages et des lieux, à découvrir et aimer la Poésie, l'Harmonie. Je crois même, bien que je n'aie guère d'expérience personnelle dans ce domaine, que c'est plus facile qu'avec des humains adultes, un peu comme avec de tout jeunes enfants. En tout cas on n'a pas à se coltiner tous les barrages et distorsions si particulières du mental humain.
C'est au fond une chose merveilleuse, amis lecteurs, que de pouvoir compter sur des alliés invisibles pour embellir la Terre, et je ne vous recommande que trop, si vous disposez de quelque lopin abrité, de tenter de communiquer avec les esprits du lieu, ou même d'en attirer d'autres, pour plus de vie, pour une plus grande Harmonie. Ainsi les paysages deviendront enfin ce qu'ils auraient toujours dû être, chargés de belles vibrations vivifiantes, différentes selon les lieux ou l'heure, apaisantes ici, grandioses là, éthérées plus loin, joyeuses, poétiques, etc... Peut-être même est-il possible d'en éloigner ainsi quelque fléau, un promoteur par exemple. Ce serait même un moyen de communication et d'éveil, puisque notre vie durant nous imprégnons un lieu de notre ambiance, qui peut ainsi se retransmettre à nos successeurs, à d'autres, s'amplifier, devenir une force émouvante...
C'est aussi une grande responsabilité, car ils peuvent également retransmettre nos échecs, nos incohérences, nos mauvaises vibrations, etc... sans même qu'on le leur ai demandé. Si on ne peut rien faire de mieux, alors il vaut mieux rester en ville.
Il y aurait tant à dire sur les esprits des lieux, qui sont nos compagnons invisibles, qui peuvent devenir de bons amis, et une aide très précieuse dans la réparation et l'harmonisation de la nature, dont ils connaissent les plus infimes rouages, les plus subtils équilibres...
Mais revenons à nos chers éolis. Chez eux tout est pur, comme ils l'ont toujours voulu, comme cela pourrait l'être aussi sur Terre si nous le voulons, et les esprits des lieux y sont tous des plus gentils lutins les uns que les autres, prêts à s'activer joyeusement au service de la Beauté, de leur propre initiative ou avec la complicité des éolis. Nous en aurons la preuve plus loin. Les premiers commencèrent à arriver sur l'île de Lioureline au cours des mois qui suivirent, en même temps que toutes sortes de graines et de spores. Dans les creux sablonneux les premières herbes pointèrent, et sur les roches les premiers lichens. Mais il faudrait bien des années avant de donner de véritables prairies et des arbres.
Les amis de Lioureline visitèrent l'île régulièrement, et ceux de notre village de temps à autres. Il y avait certes déjà à faire, mais le plus gros du travail serait pour plus tard. Et puis tant que l'île ne produirait pas de fruits, personne ne pouvait y rester en permanence.
Une des premières activités fut, on s'en doute, de ramener les noix de coco. Ce fut épique! Il fallut relancer le radeau, mais comment lui faire remonter le courant? Lioureline elle-même vint y planter une sorte de tente, et guetta jour et nuit, le radeau tantôt tirant sur sa longe vers le large, tantôt drossé sur les coraux du bord de l'île aux roseaux. Une nuit, Lioureline, seule, se réveilla soudain, sentant l'instant propice, et se précipita pour dénouer l'amarre; elle s'en alla ensuite se coucher dans une des maisons de bambous où dormait déjà son compagnon Boronnée.
Le lendemain vit avec consternation le radeau, pris dans les vastes tourbillons, déjà éloigné, mais dans une mauvaise direction! Il était trop tard. L'Océan seul déciderait maintenant. L'Océan d'Aéoliah, le Télérion magique, si calme qu'on y voit parfois se mirer les étoiles, recèle en son vaste sein bien des choses étranges qu'il ne m'a pas été permis de rapporter, ni même de voir. Les courants de cet océan sont très différents des nôtres, car il n'y a pas de banquises sur Aéoliah pour alimenter les profondeurs en eau glaciale dense: Il est tiède dans toute son épaisseur, et ses immenses masses se déplacent de haut en bas en vastes tourbillons, en boucles imprévisibles. Lioureline était confiante en son intuition, et, de fait, le radeau échoua sur l'île nouvelle au bout de soixante-trois jours et six mille kilomètres d'une navigation fantaisiste.
Anthelme, rappelons-nous, était maintenant passionné d'écologie. Ce n'était pas sa première passion, ni sa dernière, mais elle tombait à point car ce qui se passerait sur l'île nouvelle allait être passionnant: l'apparition d'un écosystème, son développement, son ajustement, sa stabilisation, son harmonisation. Les éolis n'emploient pas de mots plats tels que «écosystème» ou «écologie», mais des mots vibrants, aimants, épicés. Ils parlent de mariage, d'Harmonie. La régulation des espèces n'est qu'un moyen, le plus important c'est l'Harmonie. Les éolis, ce sont des poètes. Le reste, broutilles.
L'écologie Aéolienne ressemble évidemment beaucoup à celle de la Terre, mais elle en diffère aussi par un point important: Les lois de l'écologie terrienne sont des «lois naturelles»... de la nature de la Terre! La régulation et la sélection des espèces, sur la Terre, se font souvent par la concurrence, par le vol, par le meurtre, par ce que l'on appelle la «loi de la jungle». Quel fol orgueil que d'attribuer à l'humain le monopole du mal! La nature et les animaux s'en font aussi entre eux, seule change leur responsabilité. Les prétendues lois naturelles de la régulation des espèces par le sang sont tout aussi artificielles, en fait, que les lois dis-réelles des marchés financiers, que l'on nous présente pourtant aussi comme naturelles! Elles ont pour origine la même faille, qu'elle se manifeste dans l'esprit des animaux ou dans celui des humains. Tout comme nos immorales lois de la finance, ces «lois naturelles» de l'écologie disparaîtront comme un mauvais rêve... quand nous nous réveillerons.
D'ailleurs il existe, sur notre Terre, ou du moins il existait, des écosystèmes capables de rester stables sans le racket des prédateurs. En Australie, de grands animaux ont pu vivre pendant des millions d'années, kangourous, koalas, autruches, sans aucun prédateur pour les «réguler». Ils ont bien dû trouver une autre solution, plus humaine.
L'écologie d'Aéoliah est basée sur les véritables et uniques Lois Universelles: Aimer, s'entraider, vivre en Harmonie. C'est de l'écologie propre, morale. De l'écologie vert tendre, pas vert kaki. Evidemment les cycles des éléments, tous ces aspects techniques et biologiques ressemblent à ceux de la Terre, mais sur Aéoliah les espèces (Les éolis ont des noms plus poétiques que nos espèces de mots: ils parlent d'instruments ou de notes dans la Symphonie de la Création) les espèces donc régulent elles mêmes leur population, ou, quand elles ne le peuvent, sont régulées par d'autres, mais avec douceur, comme on l'a vu pour les plantes et les oiseaux. Et puis, la reproduction, sur Aéoliah, même si elle reste une interaction forte, est sous le contrôle total du coeur et de l'âme.
Même sans ces différences, faire de l'écologie sur Aéoliah est infiniment plus agréable que sur Terre: on y voit la Création, pas la destruction; on admire, on participe à la vie, au lieu de seulement coller des affiches pour des causes généralement perdues d'avance; on construit, au lieu de recevoir des coups de matraque. Les écologistes de la Terre apprécieront sûrement cette différence-là...
Anthelme et ses amis (car il trouvait toujours le moyen d'en entraîner plusieurs dans ses passions) vinrent souvent sur l'île nouvelle, explorant les recoins, les grottes, à la recherche de tout nouveau végétal, des subtiles nuances de couleur des lichens. Il fallait enlever ceux qui ne s'harmonisaient pas avec la couleur des roches, ce que certains oiseaux faisaient aussi, mais pas complètement. Le basalte était parcouru de son habituel réseau de fissures hexagonales, ou selon le fil des coulées: elles seraient propices à l'enracinement des arbres. Au début il faudrait tout de même se contenter de variétés naines. Les herbes, au bout d'un an, formaient déjà des petites plaques, dans les creux, et l'on put amener des murlines, qui purent sustenter une petite équipe de permanents, disposant aussi d'un peu d'eau.
Le jet de vapeur de la grotte atelier fit place à une source minuscule, mais très suffisante pour le futur village. On pouvait même s'y baigner, mais l'eau n'en serait pas potable avant quelques années. Les bouches volcaniques du nord de l'île s'étaient assoupies dans une douce torpeur, et la seule activité encore visible était une petite fumerolle au pied du cône. Le cratère de l'île principale avait commencé à se remplir, mais il lui faudrait plusieurs années pour atteindre son niveau définitif. D'autres creux, un peu partout sur l'île, en plein air ou plus ou moins couverts par des roches, délicieux petits lacs pour se baigner ou poétiques vasques, attendaient de former autant de petits mondes grouillant chacun d'une vie aquatique différente. On y trouvait déjà des algues, et même un petit poisson dans le cratère principal, arrivé là on ne sait comment.
Anthelme put admirer toute la subtilité des amitiés qui se tissaient entre toutes ces espèces qui enrichissaient progressivement l'île. Déjà les premières se cantonnaient à certains endroits pour laisser le champ libre à d'autres, ailleurs. Mais pour le moment c'était surtout une affaire de lichens et de mousses, dont Aéoliah possède une variété considérable. Il fallait impérativement, pour le plan de Lioureline, sélectionner les bleues et les mauves, ce à quoi se consacra la petite équipe.
Il y eut un problème, toutefois, inattendu: les maisons. Il fallait aménager les grottes, faire des emplacements pour les activités, des nids pour dormir. Les éolis utilisent couramment l'argile à cette fin. Mais il n'y en avait pas un gramme sur l'île. Il fallut faire des tentes, avec les grandes feuilles de l'île aux géodes, du tissu, et des murets en cailloux. Pas question de faire un chemin couvert reliant la grotte-atelier et la grotte maison, comme ils l'avaient projeté, pour pouvoir passer de l'un à l'autre pendant la pluie. Lioureline s'était bien trompée, semble t-il, et les projets d'aménagement intérieur restèrent donc en suspens.
Mais une aussi grosse erreur ne pouvait être due au hasard, et cachait sans doute quelque heureuse surprise... Attendons!
CHAPITRE 17
VERTAO
(sommaire)
Quelques années après la mémorable éruption qui avait initié la vie sur l'île de Lioureline, les herbes folles commençaient à lancer leurs hampes souples sur les roches dures, perpétuelle victoire du vivant sur l'inerte. La brise douce et tiède de l'océan balançait de son vaste et libre respir des petits buissons et des fleurs rases près de la grotte des éolis, d'où émanait perpétuellement un chant mélodieux, à peine audible dans l'aigu, ou des petites clochettes de rires cristallins. L'âcre odeur des roches vierges cédait petit à petit la place à l'air profond de l'océan ou aux senteurs délicates des minuscules fleurs tapies dans les fissures. Le grand silence des pierres et de l'eau immobile s'ornait maintenant du chant large et profond des oiseaux de mer qui nichaient dans les creux des rochers ou sur les clochetons de lave.
Les éolis n'étaient encore qu'une dizaine de permanents, vivant sous des tentes kaki ou vertes, sortes d'adorables petites yourtes de feuilles ornées de fleurs bleues séchées. Il y avait déjà le nécessaire pour habiter sur l'île à quelques-uns, en se relayant, et les futurs occupants attendaient tous avec impatience leur tour de ce naïf scoutisme parfumé.
Quelques cultures avaient démarré, de murlines et autres baies, et au fond de la grotte attendait un impressionnant stock de pâtes de fruit et de champignons secs pour les visiteurs, plus des récipients en coco, des outils, des imperméables en pétales de fleurs, et d'autres ustensiles. Ils passaient d'agréables journées à voleter un peu partout sur l'île, y compris au Nord, sur le volcan assoupi et paisible. Il s'agissait toujours de sélectionner, parmi toutes les plantes nouvelles qu'apportaient en vrac les oiseaux, celles qui correspondaient au plan de Lioureline. Ces promenades se faisaient lentement, en rêvant, en s'enthousiasmant à ce que seraient ces paysages, ces lieux, plus tard, quand la vie végétale aurait déployé toute sa magnificence et tous ses trésors. Ici ce creux serait idéal pour une place de réunion; là pourrait pousser un grand Aroban qui couvrirait de ses larges frondaisons un petit jardin de roches en escalier. Parmi les plus hauts pinacles de roches, certains comportaient une sorte de chapeau qui ferait un excellent abri pour des veilleurs nocturnes. Parfois, bien sûr, il fallait retirer à la main une graine inopportune, mais l'essentiel du travail s'accomplissait par la puissance de leur rêve, qu'ils poursuivaient sur place ou dans les îles avoisinantes.
Les éolis de notre village revenaient de temps à autres, par deux, mais cette fois comme pour la première ils se déplacèrent tous ensemble, et emmenèrent Nellio. Le pauvre Nellio n'avait guère la bougeotte, mais il aimait bien de temps à autres sortir de sa situation, et voyager sur sa planète librement, comme n'importe quel autre éoli. On l'y encourageait et cela devenait un prétexte pour sortir tous ensemble!
Ils arrivèrent sur l'île de Lioureline à la nuit tombée, et constatèrent avec émerveillement qu'elle s'auréolait d'algues-lumière d'un indigo profond et envoûtant. Les algues-lumière sont un plancton formé de nombreuses espèces différentes, qui prospèrent ou s'éclaircissent au gré des lents brassages de l'océan; si une couleur apparaît, toutes les espèces qui le peuvent se mettent à la même, tandis que les autres s'abstiennent de briller, gardant ainsi leur énergie pour se manifester plus avant dans la nuit. Ainsi les couleurs ne se mélangent jamais, mais elles changent ou se propagent lentement, ou parfois avec une étonnante rapidité. Il arrive qu'elles reproduisent l'aura d'un lieu, puis qu'elles virent subitement, ou qu'apparaissent des structures complexes à l'origine mystérieuse, obéissant à un féerique ballet orchestrée par quelque invisible Jardinier des profondeurs bleues. En tout cas voir l'île de Lioureline entourée de sa couleur préférée était un joli compliment de l'océan.
Nos amis tombèrent en pleine veillée, à l'heure où l'ombre de la planète finit de grignoter l'anneau, où les fleurs-lumière exhalent un dernier soupir laiteux. Sous une tente ronde à la délicieuse odeur de foin, des éolis mauves qu'ils ne connaissaient pas chantaient, tous serrés les uns contre les autres dans une clarté orangée. Ces derniers les accueillirent joyeusement, et comme on n'aurait vraiment pas pu en mettre un de plus sous cette yourte, la fête continua dans la grotte dont le sol rocheux était couvert d'un moelleux tapis d'herbes sèches.
Ce fut plus tard dans la nuit que Nellio ressentit soudain une nostalgie le reprendre. Jetant un coup d'oeil vers l'infiniment dévouée Milarêva, qui l'accompagnait toujours, il la vit sereine et rassurante, à son accoutumée, mais attentive. Il alla se recueillir sous une des tentes du fond, réservée aux visiteurs. Ce faisant, il n'attira pas l'attention, car d'autres étaient déjà allés dormir et la soirée s'effilochait dans un doux chant de nuit, murmuré bouche close. L'orange de la dernière fleur cédait petit à petit devant l'ombre indigo qui baignait toute la grotte, donnant naissance à d'étranges franges mouvantes et irisées.
Nellio s'allongea et cette fois il entendit clairement l'appel, non plus angoissé et pathétique, mais une petite voix douce et désolée:
«Nellio! Nellio aimé!
- Aurora!»
Que se dire quand on ne s'est vu depuis quatre siècles? Leurs vibrations, leurs auras s'interpénétrèrent délicieusement, comme autrefois, avant qu'ils ne naissent ensemble sur Aéoliah. D'étranges images défilèrent rapidement dans l'esprit de Nellio, qu'il ne chercha pas à analyser sur le moment, tout entier à son éphémère Bonheur. Puis le merveilleux effluve s'estompa petit à petit, se retirant comme la lumière de la fleur...
«Nellio...
- Aurora!»
Revenant au monde corporel, Nellio vit Milarêva penchée au-dessus de lui, douce et rassurante présence. Puis il s'endormit.
Nellio resta au lit dans la grotte toute la matinée, éveillé mais pensif, avec Milarêva assise à son côté. Elle avait discrètement averti tout le monde, pour qu'on respecte son besoin de silence. L'après-midi, l'irrépressible élan vers l'activité des éolis reprit le dessus et Nellio alla se joindre à la culture, tout entouré des attentions charmantes des éolines mauves au si suave parfum. Ca y allait les rituels. Lioureline en avait rajouté d'apaisement, spécialement pour le secourisme des âmes, afin d'accueillir des êtres encore mal assurés qu'ils comptaient bien recueillir, comme le faisait déjà Adénankar. Il tombaient fort à propos. Quelle finesse, quel tact! Un régal.
Le soir, Nellio parla avec Milarêva, à propos des images géométriques très précises qui étaient passées dans sa tête. Que signifiaient-elles? Quelle était leur importance? Même Milarêva ne les comprit pas. A tout hasard, elle transmit par télépathie à Adénankar et à ceux d'Irizdar, toujours à l'écoute, mais ils n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils eurent beau visualiser le passé d'Aéoliah, et consulter les sages du monde abstrait où avaient vécu Aurora et Nellio: Rien. Ils peignirent et archivèrent soigneusement ces images, au cas où elles seraient utiles un jour, pour aider Aurora. Elles sont toujours dans un des recoins d'Irizdar aujourd'hui, et elles risquent fort d'y rester encore longtemps, car je ne voit vraiment pas quel service pourraient rendre aux Jardiniers de l'Infini les armoiries et la bannière de l'orgueilleux petit Baron de Capderoc. Enfin il fallait bien expliquer comment elles sont arrivées à Irizdar, à des milliards de milliards d'années-lumière de la Terre et infiniment plus loin encore du Moyen Age. Cela valait bien son pesant de stalagmite, non?
Nellio se remit bien plus rapidement de ce nouveau contact. Il faut dire que son développement s'était accompli en accéléré: les éolis, bien qu'ils aient un corps adulte en quelques mois, peuvent garder un esprit enfantin pendant mille ans ou plus. Malgré cette relative Sérénité, il eut envie de rentrer rapidement au village. Il lui fallut prendre patience, car sur Aéoliah les voyages dépendent des oiseaux, eux-mêmes guidés par les influx de l'Esprit. Le simple désir ne les fait pas venir! Finalement il rentra seul avec Milarêva, sur le dos d'un couple d'oiseaux splendides, que les éolis appellent les oiseaux de feu. Il n'en existe pas d'équivalents sur Terre: Imaginez de beaux échassiers, comme des grues, mais au flou plumage d'or et de feu, mordoré comme les ailes des papillons ou des colibris, tout agrémenté de petites aigrettes, plus deux immenses plumes caudales aux yeux de braise irisés... Une merveille!
De retour au village, il se précipita sur son transmutateur, puis, aussitôt rechargé, il alla voir Adénankar dans sa maison arboricole.
Outre le bazar du Baron il avait reçu d'autres informations bien plus sérieuses qui permirent aux Jardiniers des âmes de mieux comprendre ce qui s'était passé avec Aurora. On se rappelle qu'elle avait tenté, pour voir, de s'assimiler à l'esprit d'un terrien particulièrement malade, et avait ainsi mis son âme sous son influence. Le choc avait été tel que son corps astral s'était désaligné et chargé d'une peur totalement paralysante. Aurora venait de vivre une vie corporelle sur la lointaine et glaciale Terre, où elle avait commencé à se dégager (très partiellement) de cette terrible influence. Quittant son corps terrien, elle avait rassemblé toute son énergie pour voir son Nellio, mais la vibration d'Aéoliah était bien trop élevée pour qu'elle puisse la maintenir longtemps en elle: comme la première fois elle était redescendue et avait rejoint un des innombrables mondes de l'esprit, spécialement destiné aux âmes partiellement purifiées ou suffisamment de bonne volonté. Cette nouvelle condition bien plus favorable décida les Jardiniers des âmes à agir; c'était même une nécessité maintenant qu'Aurora remontait la pente.
Le village accueillit la nouvelle du contact d'Aurora sans grandes démonstrations de joie, mais ce fut dorénavant comme si le Soleil brillait un peu plus, comme si l'eau du torrent était plus vivifiante, les fleurs-lumière plus poétiques, les fruits plus sucrés, les hanches plus souples, les rires plus communicatifs. On en parla discrètement, mais souvent et longuement, car tous les amis de Nellio étaient pleins de Compassion pour lui. Ce dernier était toujours très entouré, surtout par les éolines et bien sûr par ses amis, notamment la discrète et fort gentille Liouna. La bonne nouvelle n'était d'ailleurs pas tant qu'Aurora ait pu apparaître à Nellio, mais qu'elle ait pu amorcer la remontée. C'était cela qui aurait pu attendre des millénaires. Le reste ne serait qu'une question de siècles, ce qui est quand même plus court.
* * *.
Les secouristes des âmes éolis connaissaient maintenant assez bien les conditions de la Terre: Ses habitants expérimentent des souffrances parfois terribles, de par le karma de toutes les mauvaises actions qu'ils accomplissaient, ou seulement de ne pas s'intéresser à l'éveil quand ils en ont la possibilité.
Les Jardiniers des âmes éolis, nouveaux dans l'affaire, auraient aimé sortir de toutes ces histoires finalement assez sordides et proposer aux âmes rebelles ou égarées une voie d'évolution sans souffrance. Malgré toute leur bonne volonté, ils ne la trouvèrent point, car s'il en existait une, alors elle aurait été appliquée dès le début par tous les êtres de Bonté de l'univers et la Terre serait devenue depuis longtemps un paradis comme Aéoliah... Cela se saurait!
Le seul moyen d'action à la portée des éolis était donc d'aider des âmes de bonne volonté qui veulent réellement avancer, où chez qui au moins quelque ouverture commence à se manifester. Pour organiser leur travail sur place, il y avait deux possibilités: soit aider toutes les âmes passant à leur portée à accomplir un pas, à chaque fois qu'une occasion se présentait, soit concentrer leurs efforts sur un petit nombre qu'ils suivraient en permanence. Leur situation privilégiée sur une planète ressemblant beaucoup à la Terre indiquait la seconde méthode, et c'était de toute façon le projet d'Adénankar. Mais ils continuèrent aussi la première méthode pour une raison pratique: beaucoup d'éolis du village et des villages avoisinants voulurent participer au secourisme des âmes, mais occasionnellement, selon leur élan, sans en faire une activité continue. Seuls les Jardiniers des âmes et quelques spécialistes pouvaient se permettre les fréquentes et régulières sorties en astral nécessaires à une assistance permanente.
Le fait que plusieurs groupes différents organisaient des sorties vers la Terre, indépendamment les uns des autres, eut une conséquence curieuse: le temps terrien et le temps d'Aéoliah étaient maintenant beaucoup plus couplés. Liouna nous a expliqué que La Terre et Aéoliah existent dans le même espace-temps, mais à une si grande distance qu'aucune communication physique n'est possible entre les deux. Les deux planètes auraient en fait aussi bien pu exister à deux époques séparées, voire dans deux univers différents, avec des temps incommensurables. Cela n'a aucune importance du point de vue du voyageur de l'astral. Toutefois, à partir du moment où elles étaient reliées par des voyages astraux fréquents provoquant des actions réciproques multiples, il fallait bien une cohérence, faute de quoi on aurait pu produire les fameuses boucles temporelles et autres perversités inacceptables. Donc il a été admis que pour un voyageur astral le temps présent est le même où qu'il aille dans l'univers, selon notre conception habituelle simple du temps, le voyageur de l'astral sautant instantanément d'un lieu à l'autre. Malgré cela, un certain flou sur la définition du temps présent reste admissible tant que les voyages ne sont pas trop nombreux. Pour les secouristes des âmes, maintenant séparés en plusieurs équipes de plusieurs villages, agissant chacune indépendamment, le nombre d'actions et réactions réciproques s'était multiplié, réduisant le flou temporel de quelques jours à une vingtaine d'heures, et il allait en s'amenuisant de plus en plus.
Cela était bien pratique en fait, avec la nouvelle organisation. Les secouristes, plus d'une centaine, étaient maintenant tellement rodés que chacun pouvait tenir n'importe quel rôle; il se trouvait toujours, presque chaque nuit, dans notre village ou dans un autre des environs, un groupe suffisant pour faire une sortie, et d'autres qui les assistaient sans sortir eux mêmes. Le flou sur le temps permettait de couvrir les vingt-quatre heures terriennes, bien qu'ils ne sortaient que pendant la nuit d'Aéoliah. Ainsi, pendant quelques années, peu de temps avant l'île de Lioureline, Adénankar et son équipe avaient démarré un suivi permanent d'une, puis de trois âmes particulièrement handicapées dans leur compréhension de la vie. Il n'y avait en fait rien à faire, seulement rayonner du Bonheur. Mais, comme on l'a vu, aider des âmes révoltées contre la vie est difficile: Elles se servirent de cet influx bénéfique pour renforcer leur forteresse égocentrique. Il fallut cesser immédiatement, car ainsi elles se coulaient encore davantage. Une seule de ces trois a pu progresser aujourd'hui, $ et encore lui a t-elle fallu passer par les camps de concentration pour comprendre que les autres peuvent aussi souffrir. Le moins que l'on puisse dire est qu'il aurait été plus plaisant d'écouter le sage Adénankar...
L'équipe d'Irizdar supervisait toujours le secourisme des âmes pour les aspects importants; mais les participants étaient maintenant capables d'organiser la routine eux-mêmes, de se débrouiller, tant qu'ils n'intervenaient pas directement dans les événement. Même la probabilité d'accident s'était réduite à une valeur très faible. Aussi Adénankar et ses compagnons s'accordèrent-ils un temps de réflexion. Leur décision était pendante quand se produisit le second contact de Nellio et Aurora, sur l'île de Lioureline. Ils la prirent alors rapidement.
Ils passèrent à l'action, d'abord pour Aurora. Chaque nuit des méditations seraient faites pour elle. Il s'en faisait déjà, mais occasionnellement, dans un cercle restreint d'amis et de parents: Anthelme, Elnadjine, Elora et son compagnon Artapon, Algénio et Liouna. Maintenant ce serait des centaines d'éolis de plusieurs villages, toutes les nuits au même moment.
Liouna avait retrouvé quelques souvenirs de son passé, mais comme il ne consistait pas en une vie corporelle, elle aurait pu tout raconter en deux minutes! Des vibrations, une sorte de béatitude indigo, alternant avec des périodes d'intenses échanges d'énergie...
Elle alla souvent chez Adénankar et à Irizdar pour étudier, et avait encore à apprendre, mais elle progressait bien plus rapidement que si elle avait eu d'abord à former son esprit aux subtilités des mondes spirituels. Il n'y avait donc pas de temps perdu. En tout cas elle fut parfaitement capable de montrer le travail au nouveau groupe de soutient à Aurora, qui compta d'emblée plus de quatre cent participants réguliers, et dix fois plus d'occasionnels, dans plus de douze villages du plateau.
A cette occasion ils comprirent pourquoi ils ne pouvaient contacter Aurora: Au vu de la moindre émanation de sa planète mère, elle pouvait se verrouiller dans un état de frustration, de regret ou d'attente stérile qui lui aurait ôté toute envie de progresser. Il en est de même pour nous tous, amis lecteurs. Malgré les moments de cafard ou de doute, ne perdons jamais espoir, ne nous révoltons pas inutilement. Il nous faut d'abord vivre notre vie et réaliser ce que nous nous y sommes assignés.
L'action pour Aurora galvanisa les éolis bien plus que les contacts. Le village connût un pimpant et une gaieté qu'il n'avait jamais vraiment retrouvé depuis l'accident. Avec Aurora, on ne risquait rien! Il n'y avait même pas besoin de sortir en astral. Le secourisme des âmes prenait un tour agréable, simple, familier, accessible à tous.
Pour les autres âmes terriennes, Adénankar et son équipe, rendus prudents par l'expérience, choisirent d'en aider deux faciles, car à la différence des précédentes elles étaient humbles, donc en progrès rapide. Car tout progrès dans la vie se résume à accepter la Vérité de l'Univers et de l'Esprit, et à reconnaître ses défauts personnels, ce qui est pour le moins nécessaire à y trouver remède. Là est la force incomparable du Simple sur l'orgueilleux bardé de justifications et de sophismes!
Raconter les péripéties de cette expérience serait une autre histoire aux multiples surprises et rebondissements, aussi nous n'en verrons qu'un résumé. Ces deux âmes ont été plus tard appelées Vertao et Illinia par les éolis, plus une troisième qui les a rejointes sous le nom de Nashtao. Elles avaient choisi le Moyen-Orient pour cette vie, quelque part entre Bagdad et Téhéran. Vu le dogmatisme et la brutalité de ce lieu et de cette époque, leur vie se termina fort mal... Pour leurs corps physiques, car le cimeterre du bourreau ne pouvait qu'être totalement impuissant à faucher les fleurs qui commençaient à s'épanouir en leurs âmes. Vertao et Illinia durent se réincarner sur Terre plusieurs fois, avant de rejoindre un plan de Félicité dépendant de l'école des Jardiniers des âmes d'Irizdar. Enfin ils purent naître sur Aéoliah, dans le petit village que nous connaissons bien, avec Antonnafachto, Miélora, Sélina, Sélinao et tous leurs amis. Ce fut vraiment un bonheur immense pour eux, la réalisation de leurs rêves les plus fous, Bonheur délicat et enfantin qu'ils exprimèrent très discrètement par une vie de gentillesse et de douce activité dans les délicieux jardins d'Aéoliah. Ils y sont toujours aujourd'hui, encore au stade de l'enfance éoline qui peut durer mille ans comme on l'a vu, bien qu'Illinia soit maintenant la mère de Nashtao.
Pour Nashtao, ce fut plus difficile. Nashtao ruait dans les brancards. Cela est une bonne chose dans l'action du monde terrien, quand il s'agit de balayer les injustices. Mais il laissait la révolte empoisonner son âme, se rongeant à l'idée du mal extérieur, au lieu de cultiver en lui les douces fleurs de la Sérénité, massacrant toutes les minutes de sa vie avec des pensées amères, ce qui de toute façon n'a jamais rien fait pour arranger les problèmes du monde. Il ne put suivre Vertao et Illinia sur Aéoliah. Il lui fallut accomplir plusieurs vies terrestres encore. Cette histoire mouvementée et un peu rocambolesque nous mèneraient jusqu'à notre époque actuelle, où Nashtao se réincarna encore dans la même région, alla même étudier en France puis retourna dans son pays où il fut à nouveau assassiné lors de la guerre Iran-Irak des années 1980. Comprenant enfin que ce jeu n'avait de toute façon aucun sens, il gagna sa place sur Aéoliah, pour rejoindre ses anciens amis dans un petit corps éoli déjà en formation. Donc Nashtao est maintenant sur Aéoliah, mais il n'est pas resté au village de nos amis. Avec sa discrète et blanche compagne Veranlounia, ils sont partis explorer les mystères d'Aéoliah, les îles aux volcans, les pôles aux immenses animaux, les centres de Sagesse, le pays des oiseaux, et bien d'autres étrangetés que je ne puis rapporter.
Cela fera bien d'autres livres: Eolis et Eolines, Les Voyages de Nashtao et Veranlounia.
Et Aurora? Les éolis restèrent bien longtemps sans nouvelle d'elle. Bien que blessée, elle était tout de même une âme élevée, aussi elle put demeurer dans des plans de félicité associés à la Terre. Mais pour résoudre son problème principal Aurora dût attendre longuement les conditions favorables à la réincarnation décisive. Il lui fallait retrouver l'âme qui l'avait prise sous son influence néfaste, mais cette âme, murée dans l'enfer de ses mauvais sentiments, refusait toute nouvelle incarnation. Aurora dût se faire la main dans d'autres vies, avec d'autres âmes similaires, et surtout patienter longtemps. Heureusement le temps des mondes de l'esprit peut se contracter ou se dilater à volonté, ce qui lui permit de limiter son attente au strict travail indispensable.
Nous retrouverons donc Aurora, avec l'âme qui l'avait fait chuter, le temps venu...
CHAPITRE 18
LIOURELINE
(sommaire)
Plus de quatre vingt ans avaient passé sur l'île nouvelle, sans aucune éruption, du moins en surface, car sous la mer, au Nord, les fondements des futures extensions se poursuivaient activement.
Par rapport à l'île nue du début, elle était déjà méconnaissable, même si elle n'était encore qu'une garrigue buissonnante. Les lichens couvraient les roches basses et les herbes courraient dans toutes les fissures et les creux. Enverdis, les pinacles de basalte avaient pris un air débonnaire et les lianes cachaient les orifices des grottes sous de voluptueuses masses de fleurs parfumées. Les plantes d'eau avaient couvert le lac du cratère principal, le changeant en une sorte de pelouse d'un beau vert tendre.
Déjà les plantes montraient une certaine évolution. Les premières arrivantes avaient été choisies pour leurs facultés à pousser sans terre, dans les fissures et les creux de la roche, ou de la couvrir d'un réseau de jeunes tiges rampantes retenant le terreau formé par la décomposition des plus vieilles, ou encore, comme les lichens et les mousses, à entourer la pierre d'une fine pellicule vivante qui l'attaque aux joints de cristallisation, la réduisant lentement en sable. Ce travail préliminaire avait permis de créer rapidement une sorte de sol où des plantes plus ordinaires pouvaient maintenant s'enraciner et prendre par endroit la place des premières.
L'île nouvelle était encore par excellence le domaine des oiseaux de mer, fous du grand large et de liberté qui ne se posent à terre que pour nicher. Mais déjà une production de baies permettait à plusieurs espèces d'oiseau des bois de prospérer et d'émerveiller le rocher moussu de leur fraîche poésie.
Les éolis étaient maintenant à plus de deux cents habitants, en majorité bleus; la première grotte y suffisait juste et deux autres villages étaient en projet, aux environs du premier. Tous les amis de Lioureline avaient rejoint l'île qui offrait maintenant le minimum pour se nourrir et s'habiller: Des champignons, des baies, du coton, et même le coton bleu spécial flou de Lioureline commençaient à prospérer.
Le problème de l'argile pour bâtir les maisons avait été résolu élégamment, grâce à Nasachto et Inélounia et leurs amis sur le huitième continent, avec qui ils échangeaient régulièrement des lettres. Un jeune couple d'éoli du huitième continent se sentirent attirés par le projet de Lioureline et vinrent s'installer sur l'île, où ils sont toujours. Voyant les minuscules tentes kaki et les beaux projets en suspens, l'éoline s'exclama: «Mais il n'y a pas besoin d'argile! Il y a bien mieux!
- Ah bon, et quoi donc?
- Mais regardez ce que nous utilisons chez nous»
Ils s'expliquèrent: «C'est une sorte de poudre de corail finement broyé par des oiseaux de mer qui se nourrissent d'algues minuscules.» (Ami lecteur je ne peut répéter comment elle parvient aux éolis!) «Cette pâte est onctueuse et elle sèche progressivement à l'air. Elle devient encore plus solide que l'argile et tient à la pluie plusieurs années.
- Intéressant!
- Oh là là!
- Et en plus elle est de très jolies couleurs, selon le corail qui l'a formée: rose, bleue, et même mauve, par chez nous, mais ailleurs il y en a aussi de l'orange ou de la dorée.
- Mais il n'y a pas encore assez de corail sur notre île!
- Ça ne fait rien. Il y a bien d'autres îles coralliennes, dans les parages, non?
- Sur l'île des roseaux il doit sûrement y en avoir du bleu, comme les bananes.
- Des bananes!
- Et sur l'île aux géodes, j'en ai vu souvent en plongeant. Il y en a de toutes les couleurs, que les oiseaux mangent.
- Oui, parfaitement, des bananes. Et bleues, en plus.
- Mais les oiseaux d'ici sauront-ils?
- Il suffit de le leur demander, comme nous faisons chez nous.
- Comment?
- C'est simple, regardez.»
Sur la dalle, devant la grotte, ils étendirent de vieilles feuilles en un large tapis. L'éoli rose du huitième continent s'assit en lotus au milieu. «Comme ils n'ont pas l'habitude, il faut vous mettre en cercle autour pour m'aider.»
Ce qu'ils firent.
Quelques jours plus tard, le ciment bleu commençait à arriver.
Au fil des années, petite quantité par petite quantité, il en vint de quoi transformer la grotte en palais.
Imaginez un vaste portail bleu tout de formes vivantes et de suaves arrondis, couvert de subtiles irisations de bleu et de mauve... Tout autour les lierres fleuris ont grimpé et couvert le toit d'un épais feuillage vert sombre constellé de fleurs bleu pale ou indigo. Devant l'entrée, le sol est couvert de mousse vert tendre, sauf la dalle plate qui a été enduite aussi de bleu pâle. Disparu l'austère et rugueux basalte! Arrondies les cassures de la roche! Cette dalle plate n'était pas d'un seul tenant, à l'origine, mais formée d'une portion de toit du tube de lave effondré, donc de plusieurs blocs séparés par de larges fissures, comme un dallage grossier, et nettement surélevé par rapport au parvis proprement dit de la grotte. Les fissure ont été, non pas colmatées, mais aménagées en un amusant réseau de tunnels, balcons et pots pour de grandes fleurs-lumière.
A l'intérieur, c'est encore plus beau. Le sol a été tapissé d'une fine mousse mauve délicate, et les murs, également bleus, entièrement parsemés de petits orifices: les nids des habitants, avec, par-ci par-là, des crochets pour hisser et suspendre les fleurs-lumière, plus des plateaux pour chanter en hauteur. Le fond est devenu une vaste étagère de même taille que pour des humains, mais toute de draperies, colonnettes et pendeloques. De petits escaliers bizarroïdes, des treuils permettent aux éolis de monter ou de descendre toutes sortes de charges. Ces étagères étaient bien plus profondes que larges, comme des alvéoles d'abeilles; les parois latérales en étaient à leur tour couvertes d'alvéoles plus petites, à l'échelle des éolis cette fois. On reconnaît bien là leur sens inné du rangement et de l'organisation poétique!
Le sol à l'origine était à peu près égal, mais à peu près seulement. Un patient travail de remblayage l'avait nivelé complètement, sauf quelques bosses où la mousse n'avait pas poussé: elles avaient seulement été couvertes d'enduit mauve, comme la dalle de l'entrée, et aménagées en sortes de chaires ou d'estrades. La plus grande, juste à droite en entrant, servait pour les repas, surplombée par une demi-boule servant au rangement des ustensiles.
Surprise: le long de la paroi de gauche s'était trouvé une sorte de renfoncement dans le mur irrégulier, ainsi qu'un creux dans le sol. Le renfoncement dans le mur avait été fortement accentué et poétisé, de par l'épaisseur des maçonneries et constructions rajoutées tout autour, donnant une forme de conque, de coquillage, avec des rayons bleus et mauves. Quant au creux dans le sol, il était joliment pavé de graviers arrondis, roses ou blancs, qu'on avait patiemment ramenés du nord de l'île. Et cette vasque était... pleine d'eau. Une eau délicieuse, où les éolis faisaient tous ensemble leurs ablutions le matin, et plusieurs fois dans la journée, entre les séances de jardin, et même la nuit. Cette eau filtrait entre les graviers et alimentait sous le remblai une véritable nappe phréatique miniature dans toute la grotte et le parvis, au grand délice des mousses qui y poussaient à merveille, au point qu'il fallait les tondre. Plus loin, l'eau descendait le long de la colline, couverte de ventres de mousse ou donnant vie à des jardins, à des creux emplis d'algues et d'animaux aquatiques.
Mais cette eau, d'où venait-elle? D'un orifice, tout à fait au centre de la conque, juste de la hauteur d'un éoli et la largeur de deux. De là l'eau arrivait, d'abord dans une petite vasque, puis dans la grande, par une cascade chantante. La petite vasque servait à prendre de l'eau pour boire, sans qu'elle ne soit troublée par celle du bain.
Mais cet orifice? C'était un tunnel. On avait pris la peine de badigeonner les parois d'enduit violet, bien qu'il était totalement obscur. Il n'y avait en fait pas besoin d'y voir pour y cheminer à tâtons, car la section en était bien égale. L'eau courrait dans une petite rigole, non pas au sol, mais à mi-hauteur du mur, pour ne pas piétiner dedans. Ce tunnel était d'une longueur impressionnante, taillé dans le dur basalte: quel énorme travail, pour ces si petites créatures! Quelle patience! Comment s'y étaient-elles prises pour perforer ainsi cette roche compacte où l'acier se brise? Mais vous voulez tout savoir! Savoir comment ont été bâtis les mégalithes et les pyramides? Une autre fois, peut-être, amis lecteurs: il ne m'a pas été donné à moi-même de connaître cela. De toute façon ce n'est sûrement pas scientifique.
Le tunnel provenait de la grotte atelier, dont la minuscule source avait été soigneusement captée.
L'aménagement de la grotte atelier, bien qu'il n'était pas tout à fait terminé, ressemblait beaucoup à celui de la première, en aussi merveilleux. Mais la disposition en était différente. C'était aussi un tube de lave, un peu plus petit, qui formait un gros bourrelet rocheux le long d'une pente douce où poussaient déjà de petits arbres. Ce tube avait été percé en plusieurs endroits, en autant de fenêtres, et sur ses parois extérieures s'étageaient des replats ornés de plantes grasses aux minuscules feuilles vertes et charnues. Elles fleurissent pendant la pluie, blanc crème avec un coeur d'or, puis sèchent en gardant leur beauté plusieurs mois. Avec les lichens mauves, elles formaient un vivifiant et superbe décor rocheux!
L'intérieur de la grotte atelier était assez long, tortueux et en pente, comme un escalier de replats successifs. Le bas était bien éclairé et servait à différentes activités du temps de pluie: tissage, couture, décoration, menuiserie, rangements de maçonnerie, peinture, taille des outils en fer... Chaque activité avait son espace et ses rangements disposés en cercles autour, sortes de cratères aussi pleins d'alvéoles, de draperies et stalactites, jusqu'au plafond, toujours en superbe ciment bleu: ici tout était rationnel ET merveilleux, organisé ET fantasque, efficace ET simple.
Comme dans la première grotte, des escaliers et coursives farfelues s'insinuaient de ci, de là, contournant les colonnes, perçant les draperies de pierre, évitant les places, courant sur de hardies passerelles de cordes, suspendues au plafond et enduites de ciment, le tout en formes courbes, voluptueuses, vivantes, bleu, indigo, mauve, incrusté de coquilles des mille teintes de l'arc-en-ciel, plates, spiralées, pointues, radiales... Un bijou de tentures ondulantes et de curieuses pendeloques, devant qui le palais des mille et une nuits n'aurait pas tenu la comparaison!
(Précisons que le style des éolis reste toujours simple et harmonieux, même si parfois il se surcharge d'une quantité invraisemblable de décors)
Vers le milieu de la grotte, un espace également bien éclairé avait été aménagé en lieu de réunion, tout décoré de stalactites et de nacres, avec même quelques habitations, et bien sûr un confortable garde-manger, assidûment fréquenté pendant les travaux de pluie! C'est de là que partait le tunnel, qui suivait un trajet assez tortueux selon les caprices du terrain. C'est là que le filet d'eau était partagé, et il alimentait ici aussi une jolie vasque pour le bain, toute lisse et bleue.
Le fond de la grotte, d'où provenait la sourcelette, était plus souterrain, dépourvu de fenêtres, donc inutilisable pour des ateliers. Qu'en avaient donc fait les éolis? Ils l'avaient soigneusement muré, ne laissant qu'une petite porte et une rigole, identique à celle du tunnel, mais couverte pour la garder propre. Et dans ce vaste espace clos, humide, obscur et délicieusement frais, que fabriquaient donc nos éolis? Mais des champignons, bien entendu! Et pas des petits, de ces balaises champignons bleu pâle appelés lampanions, si délicieux! Ils n'avaient pas été choisis pour leur goût ni même pour leur couleur, mais pour la faible luminescence qui s'en dégage, permettant de se repérer dans leur cave, à défaut d'y voir vraiment.
Toute la journée, du fond de la cave aux champignons jusqu'aux jardins le long du ruisseau, tout bruissait d'activité, de rires et de chants joyeux... Sans arrêt, sur le sentier qui monte des jardins, des groupes d'éolis chantants apportaient dans de vastes hottes des débris de matières végétales jusque dans la cave aux champignons. Là ils suivaient une passerelle de corde, prévue pour pouvoir être déplacée selon les besoins, et ils versaient leur chargement sur un tas qui s'allongeait petit à petit; ils s'en repartaient en reprenant dans leur hotte de l'excellent compost et accomplissaient le même trajet en sens inverse. Tous les déchets de mortier de corail étaient également soigneusement recueillis, car ils constituaient un amendement calcaire fort bienvenu sur ce terrain qui en était pauvre.
De la grotte principale émanait perpétuellement, le jour, un doux murmure, un bruissement de voix de frais et aériens aigus: on ne parlait pas, on chantait, on murmurait un tapis sonore sans saillies pour ne pas accrocher l'attention de ceux qui méditaient en permanence, assis en cercle sur l'estrade près de l'entrée. Juste à côté se trouvaient des instruments de musique: des cordes tendues directement sur le rocher, dont on jouait avec un archer, en un continu et immatériel souffle. Chaque note avait une vingtaine de cordes aux accords très légèrement décalés afin d'en rendre le son plus vivant, plus doux, comme pour les coeurs de voix.
La grotte atelier était peu fréquentée par temps de soleil, mais on y rencontrait toujours des éolis allant et venant en quête de quelque outil ou ingrédient, s'interpellant en chantant ou en riant.
Les repas voyaient les éolis s'assembler joyeusement sur la roche devant la grotte, en riant et parlant à bâtons rompus le midi, ou dans un doux silence le soir.
Et par temps de pluie? Je sais que beaucoup de lecteurs Terriens n'aiment pas le temps de pluie. Ce n'est pas qu'il soit triste par lui même, mais étant Yin, il permet plus facilement aux regrets divers ou au sentiment d'incomplétude d'une vie factice de ressortir. Le véritable Bonheur n'est pas altéré par la grisaille du ciel; les êtres réalisés, lorsqu'ils disposent de leur plein tonus énergétique, sont aussi heureux et dynamiques lors du coucher du Soleil, et le temps de pluie n'altère en rien leur bonne humeur; ils savent en apprécier la douceur, la fraîcheur à la fois reposante et vivifiante. Sur Terre, par temps de pluie, s'il ne fait pas trop froid, la forêt reverdit et s'étire voluptueusement sous la caresse des gouttes, tout respire, tout revit; une multitude de petits animaux, grenouilles, escargots, salamandres, viennent «bronzer» sous leur «soleil» humide, et les champignons en profitent aussi. Ce qui est anormal, c'est le froid ou la sécheresse, tous deux anti-vie.
Seul gros inconvénient de la pluie sur Terre: la grisaille. Mais l'oeil du poète sait voir au-delà, dans la nature, une subtile harmonie de mauves, bleus, turquoise et verts. Les éolis ne voient pas le gris, en fait. Leurs yeux perçoivent les mêmes longueurs d'ondes lumineuses que nous, et mettent dessus les mêmes couleurs fondamentales, rouge, vert, bleu, à peu de chose près. Mais ils ne font pas correspondre longueurs d'ondes et couleurs tout à fait de la même façon. Eh oui, si on dit que telle longueur d'onde est la lumière rouge, c'est bien commode, mais c'est aussi un abus de langage: cette lumière n'a cette couleur que pour les yeux des humains qui la voient rouge! Pour des yeux d'abeille, par exemple, elle est invisible, alors qu'elle voit les ultraviolets... De quelle couleur?
Les éolis ne voient pas le gris, ni toutes les couleurs sales ou ternes. Simple question de correspondance entre stimuli (longueurs d'ondes) et sensations (couleurs). Pour eux, une sorte de mauve remplace le gris, et là où nous voyons des couleurs sales ou lugubres, eux ont des couleurs foncées mais pourvues d'une lumière intérieure, telles l'indigo, le pourpre intense, la sienne, le vert lumière... Par contre la correspondance entre couleur (sensation) et vibration (effet sur l'âme) se trouve être très semblable pour eux et pour nous, et c'est cela qui rend le monde des éolis si proche du nôtre.
Là où l'oeil terrien perçoit un rocher grisailleux, seul un sens poétique épanoui lui permet de distinguer des ombres bleues ou mauves, des lichens dorés, alors que tout cela saute aux yeux des éolis. Certains grands peintres de la Terre (Notamment les impressionnistes) ont traduit ces couleurs subtiles dans leurs tableaux, et les personnes atteintes d'infirmités telles que le prosaïsme ou le «réalisme» croient que ces oeuvres d'artistes sont de l'imagination, voire l'effet de drogues! Alors que ce sont elles qui ne font pas le léger effort nécessaire pour voir ces couleurs sur-réelles, pourtant tout à fait objectives, et parfaitement visibles à quiconque accepte de les considérer! Les tout jeunes enfants terriens voient spontanément les couleurs sur-réelles: Remontez dans vos plus lointains souvenirs, amis lecteurs, et vous en aurez la preuve: Ne vous rappelez-vous jamais avoir été fasciné par la puissante vibration d'une couleur intense, ou votre étonnement en voyant pour la première fois un objet peint de gris pur? Egalement, les gens qui ne se sont toujours servi que d'un oeil, car l'autre était mauvais, peuvent parfois constater que cet oeil délaissé a gardé une vision un peu plus pimpante des couleurs, que parfois il perçoit naturellement les couleurs sur-réelles, là ou le bon, en quelque sorte blasé, n'y voit plus que du gris, du brun, de l'ocre. En faisant ce genre de petites expériences, vous pourrez constater qu'il existe effectivement des réalités importantes occultées par notre civilisation. La vision de l'enfance se ternit vite... Peut-être que si nous y faisions attention, peut être que si nous étions plus poètes, peut être que si notre monde était moins criard, moins béton, moins agressif à l'oeil, moins fouillis, plus harmonieux...
C'est peut-être une question de mentalité. En effet, nos organes des sens se sont façonnés au fil des millions d'années, en fonction notamment de ce que nous en faisions... L'apparition des couleurs sur-réelles, qui demandent un acte de volonté pour être vues, pourrait être le prémisse d'une nouvelle mentalité, qui mènera l'évolution humaine encore un peu plus loin. Un jour, nous serons plus sensibles à la Poésie, et nos yeux deviendront naturellement sensibles à ces couleurs, et à bien d'autres choses encore dont nous ignorons tout aujourd'hui...
En plus l'oeil terrien écrase ces différences subtiles, pour des raisons d'adaptation à des sources lumineuses variées. On peut s'en persuader en contemplant par exemple la neige, ou la brume, au crépuscule, le nez sur notre fenêtre. Elle nous paraît blanche, même s'il fait déjà sombre. Mais si on recule dans la pièce, et que l'on allume la lumière électrique, ou mieux une bougie, alors le petit carré de neige dans la fenêtre nous paraît bien bleu: L'oeil s'est accoutumé à la lumière jaune de la bougie. Remarquons au passage que restituer les couleurs naturelles des objets malgré une lumière colorée est une bien jolie performance de notre vision, qui demande à la rétine d'effectuer plusieurs millions de multiplications par seconde!
Les yeux des éolis sont plus achevés que les nôtres, et ils peuvent à volonté «accommoder» de deux façons: restituer au mieux les couleurs intrinsèques des objets indépendamment de la lumière comme l'oeil terrien, si l'éoli est en activité, ou, dès qu'il est relaxé ou méditatif, percevoir toutes les subtiles harmonies des éclairages variés du paysage. Ce changement de mode est produit automatiquement par l'état de conscience, et, comme chacun sait, les différents états de conscience correspondent à des fonctionnements différents du cerveau, qui se traduisent chacun par des ondes particulières: Chez nous c'est bêta pour la réflexion ou l'action, alpha pour la relaxation et la méditation, delta pour le sommeil... Un éoli peut donc laisser ses yeux (et d'autres organes) changer de mode par réflexe, à chaque modification de son état de conscience, mais il peut aussi commander volontairement l'accommodation. Quelle subtilité! Quelle précision, au service de la Beauté et du Bonheur!
Ainsi le basalte qui nous apparaît gris sombre ou gris-brun donne aux éolis toute une harmonie violacée, jusqu'aux brun-rouges; le ciel nuageux s'enrichit selon l'heure d'une palette de pastels jaunes, ou bleus et mauves, parfois verts, tout comme pour le Terrien poète, alors qu'en fait il émet exactement les mêmes radiations lumineuses que le nôtre. A l'inverse les magnifiques colorations des différentes races d'éolis (bruns, mauves, bleus, roses, orangés, cuivrés, plus tous les métis...) n'apparaîtraient pas si belles à nos organes visuels terriens. D'où l'intérêt, pour vraiment comprendre une planète, d'aller s'y incarner dans un corps qui y est adapté...
D'où aussi une certaine vanité de l'idée des voyages interstellaires à l'aide de machines transportant nos corps de chair. $ Nous aurions l'air fin, là-bas, avec nos immenses sabots dans les villages miniatures, et nos scaphandres, car même si l'air d'Aéoliah est parfaitement respirable aux Terriens, il faudrait nous protéger des merveilleuses essences florales pour nous toxiques et puant le plastique; il faudrait nous garder de goûter aux délicieuses murlines (sortes de myrtilles éolines) si riches en cyanure dont les éolis font des agapes quotidiennes; il faudrait nous protéger impérativement des moindres microbes Aéoliens, qui n'ont jamais rendu malade un seul éoli, mais, ne trouvant pas à notre contact leurs repères chimiques familiers, ils nous prendraient pour des tas de compost: $$ l'humus d'Aéoliah nous brûlerait comme du vitriol... Y a t-il encore des amateurs?
Eh oui, l'extraordinaire ne surgit pas forcément d'hypothèses techniques tarabiscotées ou bizarres, mais d'une petite adaptation d'un organe, à notre portée d'ailleurs, puisque nos yeux humains ont potentiellement les mêmes facultés que ceux des éolis, encore embryonnaires, mais qui se développent par le travail méditatif ou artistique. Elles seront un jour programmées génétiquement, puisque le désir répété de génération en génération peut finir par changer la forme des corps et le contenu des gènes. Là est le véritable moteur de l'évolution.
Par temps de pluie, deux jours par mois sous les tropiques, quelques éolis, assis devant les fenêtres, regardent, pendant des heures. Les gouttes tombant sur la mousse ont un doux bruit feutré. Au-dessus de leur tête, les stratus jaunes ou rosés défilent lentement, tandis que d'autres nuages plus petits, mauves, échancrés, griffus comme des dragons, tourbillonnent à plus basse altitude. Des creux et des collines montent des buées bleues ou turquoise. Les arbres s'égouttent doucement, cela sent si bon la terre humide et le champignon. Un ami arrive, et rentre vite à l'abri, essoufflé et riant comme d'une bonne farce. Les couleurs sous la pluie sont plus fraîches, plus pimpantes, comme si le paysage sortait du bain, tout propre, tout léger et revigoré. Les roches sont violettes, la verdure plus verte que jamais et les ombres d'un bleu-vert profond, turquoise, océan, harmonie douce rehaussée par le soleil orangé d'une fenêtre d'atelier d'où proviennent par moments des rires joyeux ou le rythme entraînant d'une activité. Les oiseaux eux aussi chantent; ils chantent autrement, ils chantent de toute façon. Tout est calme.
Par temps de pluie, on ne peut guère jardiner et les éolis si actifs se retrouvent dans les ateliers pour faire ensemble le tissage, la couture, et d'autres activités d'intérieur. Ils aiment ça! Avec leurs deux grottes reliées par tunnel, leurs gardes-manger rebondis, leur source, ils sont complètement autonomes. Les ateliers de l'île de Lioureline bourdonnaient, mais en une sorte de chant, là aussi. Ce fut un peu difficile, mais ils y étaient arrivés, à faire chaque exclamation, chaque bruit dans le rythme et autant que possible dans l'Harmonie. Ils avaient dû étudier soigneusement leurs métiers à tisser et autres machines: chaque pièce susceptible de rendre un son par choc, notamment les battes et la navette, avait dû être accordée dans le mode choisi, ce qui ne fut pas une mince affaire. Mais luthiers et charpentiers éolis sont ingénieux et persévérants: ils étaient arrivés à leurs fins. Même les rires purent être un peu harmonisés, mais pas complètement: on ne rit tout de même pas sous contrôle! Ça n'aurait plus d'intérêt!
Le plus beau moment, sous la pluie, est le soir: doucement les arbres se noient dans une brume violette, les merles mélodieux sont dans leurs modes les plus doux, tandis que les fenêtres ruissellent d'orange. On est saturé des parfums d'humus ou de cheveux mouillés, et l'on retrouve avec joie l'atmosphère gaie et les chaudes senteurs des maisons.
Après la pluie, le joyeux soleil se dispute un peu le ciel avec des cumulus, puis le ciel bleu immensément pur reprend toute sa splendeur.
Les éolis de l'île de Lioureline chantent beaucoup. C'est peu de le dire. Un promeneur qui aurait parcouru les jardins aurait capté en chaque endroit une voix cristalline différente, ornée de rires-clochette, ceux des éolis bleus sont plus aériens encore, ponctué du rapide flop-flop-flop-flop de leur vol papillonnant. La première grotte est perpétuellement habitée d'un murmure aigu et d'un doux violon, comme une poétique ruche.
Mais aussi, quand des éolis se croisent, dans quelque passage, ce sont de joyeuses salutations dansantes, ondulantes. Lioureline avait prévu de nombreux rituels ou gestes tout faits, pour toutes les circonstances de la vie quotidienne. Oh pas de politesse froide ni de conventions rigides: Pour chaque cas il y avait de nombreux choix, et surtout le geste tout fait n'est, chez les éolis, qu'un canevas, un prétexte où l'on brode selon la fantaisie du moment, et de la fantaisie, ça, les éolis ne sont jamais en reste! De la verve ni de l'humour non plus! Ainsi des gestes pas tout fait, d'autres à terminer ou en kit avaient vu le jour, pas du tout prévus au départ! Il est malheureusement difficile de décrire ces scènettes, par exemple lorsque deux éolis se rencontrent dans le tunnel obscur (Domaine privilégié des mains tâtonnantes, oh à qui est cette fesse?), où la Poésie, la gentillesse et la Tendresse ont la plus grosse part, sans quoi le rire seul serait vite lourd et lassant.
Ainsi, lors du repas du soir, à l'intérieur de la grotte, où l'on ne parle pas, monte une très douce ambiance, toute de sourires, d'yeux pétillant de poétiques connivences, dans la lumière bleutée du jour qui meurt, puis celle orangée des fleurs-lumière qui s'allument... Ceux qui ont connu le début de l'île se rappellent alors les douces soirées sous les tentes...
Plus tard, le chant reprend, plutôt un mantra car c'est presque tout le temps un aaaa ou ammmm indéfiniment repris par toutes les bouches, un a émerveillé de se tenir là dans un si bel univers...
Plus tard encore, c'est seulement un doux et tendre mmmm. Alors certains s'envolent vers les nids en haut des murs pour aller dormir, d'autres font silence, partis dans leur méditation...
Et Lioureline, que faisait-elle? Le plus souvent elle jardinait, pour acclimater de nouvelles plantes ou fleurs, ou simplement dans l'un des jardins potagers communs. Sa présence entraînante y était toujours appréciée. Ce village n'était qu'une première étape. Il fallait renforcer plus que jamais le rêve de l'île et pour cela méditer longuement la nuit. Le plus souvent ces méditations étaient silencieuses, dans la grotte. Mais parfois aussi on se mettait à l'écart, sur une terrasse ensoleillée, et l'on discutait à perdre haleine de projets futurs, et l'on s'enthousiasmait, et l'on renchérissait, et l'on pouffait de rire tous ensemble!
Parfois aussi, Lioureline et d'autres éolines ou éolis s'en allaient par petits groupes parcourir l'île, tout nus pour mieux communier avec la nature. D'autres fois c'étaient de véritables expéditions collectives qui duraient plusieurs jours, dans une intense communion des coeurs avec la vie!
Seuls les abords du village avaient été réellement cultivés par les éolis. Sur le reste de l'île, ils s'étaient contentés de sélectionner, comme on l'a vu. Elle paraissait encore assez pauvre, avec seulement des arbustes. De toute façon les arbres étaient prévus petits, pour ne pas se retrouver disproportionnés par rapport aux roches et aux futurs villages. En fait il n'y avait pas assez de grottes pour héberger tous les habitants que l'île pourrait recevoir, et de toute façon les éolis ne se sentent parfaitement bien qu'avec le ciel au-dessus de leur tête. Les grottes étaient bien pratiques pour les grands ateliers, elles seraient donc réservées à cet usage. La plupart des villages seraient bâtis de manière plus classique.
Des habitants de notre village du septième continent, Anthelme était revenu le plus souvent, toujours passionné d'écologie. Il avait pu s'en donner à coeur joie. De très nombreuses espèces de plantes (six mille peut-être) avaient déjà pris pied sur l'île, cinquante oiseaux et plus de deux mille insectes, sans compter les êtres aquatiques. Il aurait été impossible pour un esprit humain, ni d'ailleurs pour un esprit éoli, de suivre en détail l'écheveau complexe de relations entre tout ce monde. L'essentiel du travail d'harmonisation avait été fait par l'esprit de la planète, et bien sûr par les esprits des lieux.
L'action de ces derniers n'est pas mécanique, chimique ou biologique; elle est pourtant très importante dans la véritable nature vivante. Chaque sol vivant est un formidable réservoir de graines d'une grande variété; chaque plante porte bien plus de bourgeons latents qu'elle ne pourra jamais en exprimer. S'il n'est pas possible à des entités abstraites de créer une graine ou un bourgeon au bon endroit, elles peuvent par contre fort bien influer sur le choix des graines ou des bourgeons qui vont effectivement se développer. Et, au lieu de pousser en fouillis, les formes des plantes trouvent alors des régularités cachées, non immédiatement apparentes à l'oeil, mais porteuses de vibrations bien sensibles.
Les esprits des lieux ne peuvent créer un paysage par eux-mêmes, ni transformer une steppe en bocage normand; mais leur influence subtile quoique constante tend à y exprimer de manière visible et concrète la Poésie, la vie, la vibration qu'on leur sent déjà rayonner dans les plans plus abstraits.
Ils peuvent également intervenir dans la sélection des espèces elles-mêmes (ou plutôt dans la répartition des espèces présentes, de leurs voisinages et relations d'Entraide...) et jouer ainsi un rôle capital dans l'harmonisation des écosystèmes, prenant même largement le pas sur les régulations d'origine matérielle! Rien d'étonnant à cela, puisque ces dernières admettent généralement un grand nombre de solutions, qui ne demandent pas plus d'énergie l'une que l'autre pour se réaliser. Il n'y à qu'à choisir...
On comprend donc mieux avec quelle ferveur les éolis pensent à ces êtres abstraits, suscitent leur venue ou leur donnent des directives, puis leur rendent grâce pour tous leurs bienfaits!
Il faut bien se rappeler que les esprits des lieux ne sont pas un clan d'êtres tous identiques; ce mot désigne en fait une variété considérable de forces et de présences abstraites d'origine et de nature très différentes, dont certains peuvent mener des entreprises aux effets assez inattendus.
On peut en constater les effets sur la Terre même, où l'on trouve souvent des paysages purement naturels mais nets et harmonieux comme des jardins. Cela va plus loin que les simples apparences: en de tels lieux privilégiés règne parfois une ambiance, une force, que les humains qui acceptent d'y faire attention peuvent ressentir, qui est capable d'effets subtils mais profonds sur le corps et surtout sur le psychisme. De tels lieux, avec leurs arbres, leurs herbes, leurs fleurs, leurs parfums, leurs oiseaux, leur humus, leurs roches, sont de véritables êtres vivants avec qui l'on peut communier des choses agréables et importantes. Certains sont comme des livres où l'on peut lire la Sagesse avec les yeux de l'esprit, d'autres sont des Sources de Jouvence, d'autres encore enseignent des Vertus, entretiennent la flamme de l'Espoir, guérissent les coeurs meurtris, ou sont particulièrement accueillants au Souffle de l'Esprit... Certains ont même le pouvoir d'agir sur les événement matériels. Ce sont en quelque sorte les corps physiques d'êtres abstraits. Quelle souffrance si on les détruit! Quel crime inexpiable, si l'on y fait passer une autoroute! Quelle tristesse quand le tourisme et le bruit les font s'alanguir et perdre leur vie, leur magie!
Voilà pourquoi les ermites, certains moines, les naturistes, etc... ont toujours recherché la nature sauvage. Il faudrait laisser partout au moins un quart des paysages totalement vierges de quoi que ce soit d'artificiel, même de champs, et supprimer toutes ces abominables villes. Car l'arbre, le brin d'herbe, le rocher connaissent tous le sens de la vie et le pourquoi de l'univers, et ils nous le disent dans leur silencieux langage... Se priver ainsi du contact avec la nature (ou pire, y vivre sans communier avec) produit de graves maladies: on peut devenir financier, bureaucrate, exploiteur, «comme tout le monde», ou d'autres maux plus horribles encore.
Sur Aéoliah, aucun risque, mais pleine splendeur: l'âme des lieux vit de toute sa magnificence, de toute sa souveraine Beauté. Elle distille des ambiances différentes, mais toujours superbes et poétiques. Certains endroits privilégiés y jouissent aussi d'étranges pouvoirs...
Les oiseaux et les éolis choisissent leurs lieux d'habitation, d'activité ou de méditation selon leurs notes et leurs vibrations particulières. Egalement selon les lieux, des plantes différentes poussent: l'ambiance n'est pas seulement abstraite, elle s'exprime aussi concrètement par une harmonie de formes, de couleurs, de parfums, qui peut varier sur une distance de quelques pas seulement. Ainsi, dans un espace homogène, par exemple une plaine couverte de forêt, plusieurs styles différents de forêt peuvent voisiner, avec chacun leurs écosystèmes qui ne se mélangent pas, leurs fleurs, leurs oiseaux. Ces différences ont souvent pour origine la vie des esprits des lieux. En cherchant bien on peut le voir sur Terre, notamment dans les parties encore intactes de l'Amazonie. Mais il va de soi qu'en général les lieux diffèrent par leur fond: nature des roches, pente, exposition, eau... Chaque recoin de rocher, chaque repli de rivière peut avoir sa vie propre, et les éolis désignent souvent les lieux par la vibration que l'on y trouve.
Sur l'île de Lioureline, tout cela n'était pas encore bien différencié. Laissée à elle-même, elle serait sans doute devenue une pinède rocailleuse fleurant bon le thym et la résine. Mais il fallait de la FEERIE et il y en aurait! Elle n'était pas encore visible concrètement, mais les gentils chants et les rituels des éolis y contribuaient déjà. Ce qui commençait à fonctionner, c'étaient les ambiances particulières des lieux, autour du village. Les jardins étaient à la fois vivifiants et reposants, tant pour les plantes que pour les jardiniers, sur une belle vibration verte et fraîche qui ondulait entre les poumons et les reins et vous donnait une joyeuse envie, qui de piocher, qui de pousser!
Près de la grotte, une belle féerie bleue régnait déjà, avec le chant perpétuel, repris en choeur par tous les éolis présents dans les parages, pendant leurs activités ou assis en contemplation, parmi les éclatements violets et parfumés des lianes couvrant la roche...
Plus haut, différents endroits étaient prévus. L'Aroban était un jour sorti d'une fissure, au-dessus du futur jardin silencieux et ombragé. Un des pinacles de roche portait une fleur lumière. Ce seraient des lieux de calme et de recueillement, ombragés, silencieux, discrètement parfumés. Sur des plate-formes ou adossés à des rochers, des emplacement de futurs villages attendaient.
Ce jour-là, ce n'était pas Anthelme qui rendait visite à l'île, mais Liouna, accompagnée de son compagnon Algénio. Pour ce dernier, les souvenirs du passé dépassé ne le préoccupaient plus guère! Il avait seulement dû, tout comme Liouna mais pour d'autres raisons, quitter l'enfance éoline plus tôt et devenir un éoli dans toute sa plénitude. Cette espèce de timidité que nous lui avions connu avait disparu pour laisser la place à une calme mais franche bonhomie. C'était un de ces innombrables éolis que l'on ne remarque pas particulièrement, pas plus que Liouna d'ailleurs pour qui ne connaîtrait pas ses talents très particuliers.
Tous deux étaient toujours vêtu de longues robes indigo plutôt sobres, avec leurs cheveux bruns assez courts (pour des éolis)
Lioureline et son compagnon Boronnée, toujours discret à ses côtés, les attendaient pour partir en excursion vers le sommet et le nord de l'île, vêtus lui de bleu foncé et elle d'une simple robe bleu clair de voyage, ses immenses cheveux retenus dans une sorte de capuche. La pluie n'était pas en vue avant deux semaines, aussi ils n'emportaient presque rien, seulement des couvertures anti-rosée.
On se doute que Liouna venait sur l'île pour voir en pratique la création d'un monde en miniature.
C'était un matin tôt, juste après la prière du lever du Soleil et le repas. Le ciel était particulièrement lumineux, l'air pur et léger. Une journée idéale pour courir dans la nature... Qu'il était aisé et entraînant de marcher, de grimper dans les herbes et les roches! Mais il leur fallait surtout voler, car cette fois ils allaient faire le tour de l'île. Peu chargé, un éoli peut aller loin, pourvu qu'il se pose et mange de délicieuses baies de temps à autres.
Ils passèrent près du premier cratère, maintenant entouré d'arbustes. Comment des grenouilles étaient-elles arrivées ici? Lioureline expliqua qu'un éoli du cinquième continent était venu avec des oeufs enfermés dans une de ces outres à eau dont on se sert pour les longs voyages. Lui et sa compagne avaient dû tenir l'outre serrée entre eux, pour ne pas qu'elle gèle à haute altitude. Ils étaient arrivés juste à temps pour l'éclosion.
Le lac avait retrouvé sa transparence, avec près du bord des sortes de lotus mauves, plus des lianes qui font leurs racines dans l'eau et couvrent la roche. Autrefois tout vert, cet endroit était maintenant fleuri et parfumé. De temps à autres, un poisson effleurait la surface, en un éclair coloré. On n'a jamais trop su comment ces êtres étaient arrivés là, d'autant plus qu'une des espèces était vivipare, et il était bien difficile d'amener un alevin vivant dans une outre. Exploits discrets d'éolis anonymes? Grand voyage dans le bec d'un oiseau? Ou bien... Ou bien il y a des choses fort mystérieuses sur Aéoliah.
La vibration de ce lieu était délicieusement fraîche, vitalisante et calme, dans une harmonie de verts d'eau et de verts d'ombre. Bientôt on pourrait lui donner son nom. Une idée en l'air était d'y construire des sortes de petits kiosques discrets, noyés dans la verdure, au ras de l'eau, avec des escaliers pour y descendre sans bruit. Sous l'ombre des lianes épaisses, la lumière vert doré venait de l'eau, dont le Soleil éclairait le fond. Les poissons faisaient des gloups de temps à autre. Amis lecteurs, écoutez ce que je vais dire à votre oreille: allez goûter à la fraîche et mystérieuse vibration d'une de ces vieilles fontaines couvertes de mousse, au fond d'une forêt... C'est...
L'écosystème du lac n'était pas encore définitif, ce qui avait retardé le projet des kiosques. Il faudrait attendre que la vibration soit encore plus forte, et que pousse une petite forêt prévue juste au Nord. La vie dans le lac était viable, et pourrait dorénavant se perpétuer sans autre intervention, si ce n'est que de l'améliorer encore. Au regard s'offrait un faux fond d'algues, à un mètre de profondeur environ, tout ensoleillé et constellé d'étranges fleurs subaquatiques. C'étaient des algues aux longues tiges, fournissant l'oxygène et la base de l'alimentation des poissons. Ces derniers préféraient manger les parties les plus ensoleillées, régulant ainsi la profondeur des feuilles. Leurs déchets tombaient plus bas, en dessous des feuilles, vers cinq mètres de profondeur, dans une eau chargée de bactéries, puis plus bas encore, formant une sorte d'humus dont les algues se nourrissaient à leur tour. Cet humus arrivait à dissoudre lentement la roche, vers cinq à dix mètres selon les endroits, libérant les précieux oligo-éléments dont tout le monde se délectait... Il y avait de nombreuses autres formes de vie, des insectes d'eau, les grenouilles dont les têtards vivaient sous le faux fond, des limaçons vivement colorés se pavanant dans les algues, des mousses cachant les roches du bord, des fleurs aquatiques, des herbes des bords de l'eau, et, tout au fond, des vers très curieux et d'autres étranges animaux, dont certain passaient leur temps à faire la navette pour descendre de l'air, alimentant ainsi ce milieu riche en indispensable oxygène. Même à cette profondeur, l'eau, colorée comme une tisane, n'avait pas d'odeur désagréable ni de saleté. Il est vrai que les bactéries fermentatives et les éolis sont étroitement adaptés l'un à l'autre: les premières, n'étant pas dangereuses pour les seconds, n'ont donc pas besoin de signaler leur présence par des odeurs repoussantes, comme le font les nôtres sur la Terre. Par temps de pluie, le trop-plein du lac se déversait dans une étroite grotte volcanique et ressortait plus bas, au Nord, alimentant un autre lac, que nous verrons un peu plus loin.
Les abords du lac et le haut du premier volcan, couverts de roches plates, n'avaient que peu de verdure, mais une merveilleuse harmonie, entre la roche, les lichens, les fleurs, et une sorte de thym mauve qui s'arc-boutait pour élargir les fissures... Ce lieu avait à peu près son aspect définitif, sauf un bois vers le Nord qui manquait encore. A l'inverse du lac, la vibration était ici chaude, sèche, reposante. La vue s'étendait, entrecoupée de quelques grands arbres, loin sur toute l'île, vers l'Océan, d'où montait une douce brise chargée d'iode qui faisait balancer les ombelles fleuries. Ici frémissait l'appel du large, de l'espace, de la Liberté!
Ils restèrent là toute la journée, sans presque jamais parler, ne communiquant que par des sourires... Ils descendaient de temps à autres un peu plus bas sur la pente pour trouver des baies à manger. Pour l'eau, pas de problème... Ils firent de longues méditations auprès du lac, où plusieurs esprits des lieux avaient déjà élu domicile, donnant enfin sa magie à ce lieu. Oh, on ne parle pas vraiment avec les esprits des lieux, mais en méditation on communie avec eux, on ressent leur présence, leurs vibrations, et eux se chargent des nôtres, qu'ils peuvent amplifier et fixer bien plus efficacement que nous seuls. S'il y a des lieux magiques sur la Terre, on le doit souvent à certains humains plus éveillés, qui en ont entretenu le culte, les ont nourri de leur Esprit, leur ont confié leurs espoirs et leurs rêves. L'auteur en a trouvé un âgé de douze mille ans... Mais chuuut... Ceci est un grand et beau Mystère! Alors pensez, sur Aéoliah, à la puissance formidable que peuvent acquérir des lieux d'éveil comme Irizdar, ou d'autres plus vastes encore, quand leurs occupants, aidés des Aînés Cosmiques, y prient et agissent dans l'Harmonie depuis dix ou vingt millions d'années!
Ils passèrent la soirée près du bord, sur les roches qui le surplombent. Là, sous leur merveilleux ciel à l'arche d'or, ils se serrèrent ensemble, les yeux perdus dans les étoiles... La brise apportait tantôt l'air frais et vivifiant de l'océan, tantôt la tiédeur parfumée au thym des roches que le Soleil avait chauffées toute la journée... Il n'y avait aucune sorte de grillon sur l'île, mais dès le crépuscule, les grenouilles firent un concert qui se prolongea, coupé de silences, jusqu'à ce que l'anneau s'éteigne complètement.
Mais à cette heure tardive, nos amis éolis s'étaient endormis depuis longtemps, serrés dans des feuilles moelleuses, sous une petite tente qui les attendait un peu plus bas entre deux prunelliers.
Le lendemain dès l'aurore, ils firent chacun un plongeon dans l'eau délicieuse, puis se séchèrent, nus, en admirant le Soleil levant. Ils s'envolèrent aussitôt vers le Nord, où s'élançait la silhouette rose aux ombres mauves du second volcan. Ils descendirent nonchalamment la pente douce, s'arrêtant pour se gaver de prunelles et de murlines, ou pour communier avec la nature, ou encore pour dire bonjour à un esprit des lieux installé dans un clocheton de lave. Ce n'est donc que vers Midi qu'ils atteignirent le col qui sépare l'île en deux.
Cet endroit était la limite entre deux mondes différents. Au Sud, la première île de basalte violet, basse, toute en pentes douces et en roches arrondies, avec le lac rond à son sommet. De petits arbres y poussaient déjà, entre les buissons d'où émergeaient les pinacles de roche aux formes bizarres. Déjà les vibrations s'éveillaient, de douces connivences et de tendres souvenirs chargeaient les recoins et les plateaux. Nulle plage, et les roches sombres trempaient leurs pieds dans l'eau claire, se frangeant d'une sorte de chaussette de coraux vivement colorés, frise ondulante où dominait l'aigue-marine et le jaune... Au Nord, le second volcan et les récifs plus récents, monde encore âpre et minéral de sables et de graviers roses, sauf la grande prairie qui s'étendait entre le col et le dôme. Ce dernier n'était pas un cône régulier, car plusieurs explosions l'avaient bouleversé pendant son édification. Il formait comme un groupe serré de collines roses, avec quelques vallons presque fermés en son centre. Une grande abondance de tuf rose avait été projetée à l'entour, formant des plages et des pentes douces au pied du volcan. Pour le moment, il ne poussait là que d'immenses herbes jaunies, où chuintait doucement le vent du large, sur un fond de silence parfait. Entre la première île de basalte et celle de sable rose, une petite vallée glissait d'Est en Ouest. Côté du Levant, elle menait à une plage, surmontée du second lac dans un creux des roches. Au Couchant, elle se terminait sur une anse avec une lagune, pour le moment couverte de palmiers.
Si la partie Nord était ainsi délaissée, c'est surtout à cause des éruptions encore à venir. L'idée de laves brûlantes déferlant sur de tendres verdures répugnait tant aux éolis qu'à l'Esprit de la planète. Toutefois des herbes et quelques autres plantes avaient tenté l'aventure, comme elles le font parfois. Même si c'était provisoire, au moins ce lieu était plus doux couvert de prairies.
Nos amis prièrent le reste de la journée, près du petit lac, niché entre des roches. Contrairement au premier, rond, profond et encaissé, celui-ci nichait dans un léger creux un peu triangulaire, entouré de roches en forme de pain, toutes gorgées de Soleil. Certaines y formaient même de ravissantes petite îles. Le fond en était de sable clair, et les algues y vivaient en touffes affleurant à la surface. Entre les roches à l'entour s'étendaient des minuscules prairies couvertes de fleurs bleues et de violettes, finissant sur de petites plages, ou sur des touffes de plantes des bords de l'eau. Des fleurs aquatiques jaunes ou roses se nichaient dans les coins ou soulignaient les rives.
Nul mystère dans cette beauté naïve et lumineuse; c'était un petit lac féerique tout gorgé de soleil et de vibrations de Bonheur. La vue vers le lever du Soleil y était splendide, et de grasses prairies fleuries descendaient en pente douce vers l'océan, parsemées de quelques roches ou de touffes d'ajoncs dans les creux humides. Cet endroit était tellement beau et vivant, qu'on avait choisi d'y installer un des villages à proximité. Pas juste au bord du lac, qui se devait de rester naturel, mais légèrement à l'écart, parmi les rochers, où déjà quelques tentes attendaient les visiteurs. Le lac lui-même serait un lieu de bains, mais surtout de communion avec la Beauté vivifiante de la nature. Pour cette raison, il était prévu de ne pas y parler, et cette règle s'appliquait déjà, même si dans leur solitude nos amis ne dérangeaient personne. La Poésie d'un lieu sacré vaut bien ce petit effort, que les éolis accomplissaient spontanément, sans même avoir à y penser.
Le soir les trouva encore près de ce lac délicieux; mais ici les grenouilles ne donnaient pas de concert, seulement quelques bruits aquatiques ou appels isolés. Un peu à l'écart, sur une des roches, serrés les uns contre les autres, nos amis évoquèrent longuement le futur paysage. Il y aurait des arbres, mais à l'écart du lac, plus haut vers le col, ou vers le Nord. Là débuterait la grande forêt sacrée qui recouvrirait le second volcan et ses collines. Le lac avait déjà presque son aspect définitif, il manquait juste quelques ponts aux orbes féeriques pour aller sur les îles, et quelques canards de passage. Une sorte de pagode bleue attendait ses bâtisseurs sur un des rochers, et d'autres un peu plus loin, vers le village aux petites maisons bleues plus discrètes. Un peu au-dessus du village, à la lisière des grands arbres montant vers le second volcan, se profilant entres les silhouettes élancées des pagodes, un grand temple, bleu lui aussi, dominerait de sa vaste coupole la prairie en pente douce.
De tels paysages de rêve sont assez courants sur Aéoliah, et on aurait pu s'en contenter, mais il fallait en plus donner à celui-ci sa vibration féerique et bleue, chantante et poétique, typique de l'île de Lioureline, et pour cela méditer longuement, parler aux esprits des lieux tentés par l'aventure, en espérant que bientôt quelque-uns viendraient se fixer ici. Tout cela prendrait sans doute des siècles pour s'accomplir. Pour le moment, tout était conditionné par les éruptions futures, qui se produiraient plus au Nord mais pourraient avoir des effets jusqu'ici. Les éolis, et certainement aussi les esprits des lieux, ressentaient, en corollaire du sens du danger, une sorte d'attente des choses qui ne sont pas encore prêtes, pas encore fixées.
Quel merveilleux endroit pour admirer le lever du Soleil! Il était ici salué de doux pépiements de gentils petit oiseaux, émouvants comme un enfant qui parle de choses sérieuses. Pour le moment, ces chants n'avaient pas encore leur pleine vibration, mais ils deviendraient tout à fait féerique quand le petit vallon serait encadré de grands arbres où résonneraient d'autres appels, offrant ainsi la réverbération éthérée d'un vaste espace.
Les quatre éolis tournèrent leurs regards vers le Nord, cessant d'y contempler une somptueuse forêt aux profondeurs secrètes et aux échos mystérieux, pour y voir les pentes de pierres et de graviers qu'ils allaient maintenant escalader.
Sous une des tentes attendaient de petites outres à bretelles, qu'ils emplirent d'eau pour la journée, plus un sac où ils fourrèrent des prunelles séchées au soleil.
Ils atteignirent le sommet en fin de matinée. Dans ce désert de pierres et de sable rose au sol très perméable, nulle eau n'avait encore permis à aucune herbe de s'enraciner. Le Feu de la Terre avait façonné là plusieurs buttes, séparées par des vallons. Le plus vaste se trouvait au milieu, donnant vers le Levant, par une échancrure relativement étroite. Ce petit cirque naturel, bien qu'encore dépourvu de toute végétation, pulsait déjà de sa grave, harmonieuse et puissante vibration. Ici serait le sanctuaire de l'île, le coeur sacré, où, dans le silence et le mystère, quelques élus viendraient communier avec les forces vives de la forêt, et d'autres choses encore dont je ne doit pas parler. Qui dit sanctuaire dit Sacré, et qui dit Sacré dit Mystère et secret...
Ils visualisèrent ces collines recouvertes de forêt et d'arbres immenses, qui semblaient en doubler encore la hauteur. Seuls les arbres et l'humus forestier pourraient retenir l'eau ici; seule l'altière forêt saurait servir d'écrin aux doux mystères. Au fond du cirque végétal, impressionnante cathédrale de verdure à la lumière tamisée, une petite prairie en creux accueillerait les cérémonies. De petits temples et des maisons l'entoureraient, au pied des énormes troncs. Là vivraient quelques éolis et éolines au service des temples, là Lioureline et Boronnée se retireraient de la vie publique quand leur rôle de bâtisseurs serait terminé...
Un peu plus au Nord, à l'écart, un autre cratère, complètement fermé et secret, serait, lui, réservé à ceux qui viendraient là abandonner leurs corps pour partir vers d'autres mondes aux Soleils encore plus brillants... Les éolis recherchent pour cela de ces colossales futaies aux sombres profondeurs, fraîches, silencieuses et sans fleurs, mais si vivantes dans leur tranquillité inébranlable, que l'Esprit s'en délecte des plus subtiles vibrations comme d'une merveilleuse Source de Jouvence...
Ah, il s'en cachait des germes de merveilles, dans ce désert de pierres... Là où l'oeil de chair ne voyait que des cailloux secs, l'oeil de l'âme pressentait de la fraîche verdure, une intimité humide, des branches découpant le ciel en vitraux, de doux secrets de l'Esprit... Le regard de l'âme devinait déjà quelques graines enfouies dans la fine poussière rose, qui attendaient leur heure...
Tout cela prendrait bien deux mille ans pour prendre toute sa puissance. Qu'est-ce que deux mille ans, amis lecteurs? Réfléchissez, qu'entre la date de ce récit et notre époque, il s'en est déjà écoulé la moitié.
Deux mille ans d'Amour, de joie, d'activité, de douces complicités, de regards... On n'est pas pressés.
Et il faut bien tout ce temps, pour avoir des grands arbres. Sur Terre, les arbres meurent généralement au bout de quelque siècles, la croissance des racines produisant des chevauchements, des blessures, où finissent toujours par entrer les champignons chargés de digérer le bois mort. Les très vieux arbres sont creux et, perdant leur solidité, meurent en s'effondrant. (Du moins dans la nature sauvage, autrement le bûcheron sera passé bien avant.) Dans des régions particulièrement sèches, à l'abri des moisissures, les arbres vivent plus vieux. Sans parler de l'arbre de Bodhgaya, rejet de celui sous lequel le Bouddha reçut l'illumination il y a vingt-cinq siècles, on peut citer les forêts du Liban (Inestimable patrimoine détruit par la coupable négligence de ses gardiens), et bien sûr les fameux séquoias, avec leurs deux mille ans. Mais on a trouvé bien mieux depuis: en Arizona, des pins d'aspect maigrichon, dont les plus vieilles branches ont été datées à huit mille ans! Il n'y a en fait pas de limite théorique pour l'âge d'un arbre: ils ne meurent pas de vieillesse comme nous. Sur Aéoliah, les données ne sont pas essentiellement différentes, si ce n'est que les champignons et les arbres échangent des signaux chimiques plus précis, assurant que le travail des premiers ne se fera pas au détriment des seconds. Les arbres millénaires sont courants, mais on ne va guère plus loin que trois mille ans, dans les régions humides, ou dix mille pour certains résineux. Par contre les régions sèches voient des phénomènes, pour peu que les éolis les entretiennent: certains temples sont bâtis dans des oasis, autour de rejets successifs du même arbre se perpétuant depuis des millions d'années. Des racines si anciennes arrivent à faire partie intégrante des couches géologiques qui se sont formées par dessus elles... Vie hautement sacrée, témoin de tant d'émois, de tant d'espoirs et d'attention...
Il ne semble guère y avoir non plus de limite quant à la hauteur des arbres. L'aspiration de la sève, liée à l'évaporation de l'eau, atteint la valeur énorme de moins quatre-vingts bars: deux fois deux tonnes tirant de chaque côté d'une feuille! Cela rend théoriquement possible des arbres de huit cents mètres de haut, sur Terre, ou cinq cents mètres sur Aéoliah. Il ne faut tout de même pas exagérer, et les plus hautes futaies d'Amazonie ne dépassent guère les cent mètres. Sur Aéoliah, la hauteur des forêts dépend énormément du lieu; elles peuvent se contenter de quelques mètres à cent cinquante mètres dans les forêts humides, ce qui vu la petite taille des éolis équivaut à plus de deux kilomètres pour nous: des arbres-montagne! Certains résineux atteignent parfois deux ou trois cents mètres, ou un peu plus, mais c'est rare. Inutile de préciser que de tels êtres sont, eux aussi, hautement vénérés, et tellement chargés d'esprits des lieux qu'ils sont presque considérés comme des personnes.
Bien que le lieu où ils se trouvaient n'était pas encore formellement consacré, nos quatre amis accomplirent les rituels, au fond de la vallée en coupe, et méditèrent longuement sur l'ambiance grandiose et solennelle de l'endroit. Ils en firent également le tour, de sommet à sommet. Ils trouvèrent plusieurs emplacements très précis où les oiseaux avaient amendé le sol, de leur propre initiative. Sans doute quelques graines enfouies les avait elles appelés. Egalement, ils remarquèrent, dans de petits creux, quelques plaques de sol craquelées, et même encore humides de la dernière pluie: de l'argile commençait à se former, à partir des poussières de roche, qui arriverait petit à petit à retenir de l'eau. Sans doute était-ce là que de grands et mystérieux oiseaux migrateurs avaient déposé les précieuses graines...
Ils avaient d'ici une vue d'ensemble de l'île, vue grandiose et belle à la fois... Au Sud, l'île de basalte, plate, couverte d'arbustes, patchwork de violet et de vert, entourée d'une ligne dorée de coraux... Plus loin sous la mer, les anciennes coulées se prolongeaient en veines turquoises, puis bleues, outremer avant de rejoindre le violet profond de l'océan. Les deux lacs étaient de tendres joyaux dans leurs écrins... Le premier village était invisible d'ici, car il donnait plein Sud, de l'autre côté. La seconde partie de l'île s'entourait elle de plages roses, puis jaunes, vertes, et aussi turquoise, bleues et indigo en s'éloignant vers le large. Au Nord enfin du second volcan, des roches violettes et brunes émergeaient de l'eau en deux ou trois endroits, mais aucun coraux ne s'y étaient encore fixé, aussi le violet de l'océan gardait ses droits, sauf en deux ou trois points où l'eau prenait une étrange coloration rougeâtre: Des émanations volcaniques attiraient sans doute là un plancton très riche et particulier. Des sortes de mouettes blanches tournaient dans les parages, nichant sur les récifs.
Ils décidèrent de passer la nuit au somment de l'île. Comme on s'y attendait, ils dénichèrent un abri, non pas une tente, mais une petite construction aux murs de cailloux et au toit de feuilles, à mi-pente de la vallée centrale. Puis ils se ravisèrent: le ciel étoilé était tellement beau qu'ils préférèrent monter au sommet. Il suffisait de s'abriter derrière quelques rochers du vent frais de la nuit, et bien sûr de s'enrouler dans les couvertures étanches à la rosée. Oh, les doux moments de tendresse! On commence par pousser un peu le sable froid de la surface pour trouver celui qui est encore tiède de soleil, puis on dispose les couvertures. Les éolis, quand ils dorment dehors, ne se déshabillent pas complètement, pour garder leur chaleur, mais les robes de voyage s'ouvrent par devant: on peut ainsi se serrer avec sa douce moitié, s'enlacer, peau contre peau, sein contre sein, haleines mêlées, avec la douce caresse des cheveux, le parfum et la chaleur de l'autre... On a aménagé des petits creux dans le sol, pour les bras, afin de pouvoir dormir enlacé sans gêne ni ankylose. Les éolis très amis se disposent en étoile, têtes au centre, et ce soir-là leurs quatre visages, émergeant des couvertures, miraient béatement les étoiles, tous cheveux mêlés. Ils s'endormirent ainsi, le coeur plein des merveilleuses ou étranges vibrations qui descendent de ces lointains soleils...
Car chaque étoile a sa vibration, souvent âpre ou étrange si ses planètes sont inhabitées. Celles qui réchauffent et éclairent la vie, ont des vibrations plus fortes et plus variées, parfois incompréhensibles pour nous, parfois familières. Les éolis n'ont jamais donné de noms fixes aux constellations, car elles changent au fil des millénaires, et même pendant la vie d'un éoli, chaque étoile voyageant sur une orbite différente. Mais ils nomment les étoiles, selon leurs vibrations le plus souvent. Dans le ciel d'Aéoliah se trouvent (en ce moment) deux «trous gris», des étoiles habitées, mais dont les occupants n'ont pas encore su se débarrasser du mal et vivre en Harmonie. On les appelle ainsi car elles font comme un accroc, une déchirure dans la trame de l'Harmonie de l'univers, tout comme les trous noirs sont des trous dans l'espace-temps. Les planètes parasitées par le mal sont généralement entourées d'un bouclier astral, pour ne pas que leurs vibrations délétères ne viennent perturber les mondes d'Harmonie. Celui de la Terre est situé vers les ceintures de Van Allen, entre mille et dix mille kilomètres d'altitude. Au-delà s'étend déjà l'espace normal: les cosmonautes qui s'y sont aventurés en allant vers la Lune ont presque tous eu des expériences spirituelles, et seulement ceux-là. (Mais il n'ont pas nécessairement suivi cette voie, chacun d'eux ayant réagi à cette expérience ponctuelle selon sa personnalité et son degré d'épanouissement.) Notre système solaire a aussi un second bouclier, bien au-delà de Pluton. Grâce à de telles protections, les habitants des mondes d'Harmonie ne ressentent pas la vibration des trous gris parmi les merveilles du ciel étoilé, a moins de penser spécialement à eux. Il y en a deux dans le ciel d'Aéoliah, une planète peuplée d'humains semblables à nous mais relativement peu atteints, et une autre dont il vaut mieux ne pas parler, sauf pour dire que les Jardiniers de âmes qui s'en occupent ont quand même des résultats.
Les éolis ordinaires jamais ne pensent aux trous gris; si nos quatre amis ce soir là laissaient leurs lèvres trembler un peu à leur contemplation, c'est parce qu'ils sont tout quatre concernés par le secourisme des âmes, et s'ils pensaient ce soir là aux trous gris, c'est parce que le premier des deux allait, dans sa majestueuse ronde cosmique autour de la galaxie, passer très près d'Aéoliah. Une telle conjonction stellaire verrait, de chacune des deux planètes, le soleil de l'autre briller dans son ciel nocturne bien plus que notre Vénus, et les habitants des deux planètes communieraient au même merveilleux spectacle cosmique. En plus, comme les habitants du trou gris n'en étaient pas à censurer l'Esprit comme cela se fait sur Terre, des informations avaient pu leur être données. Ainsi, ils savent que ce soleil venu illuminer leurs nuits éclaire un ineffable paradis tout peuplé d'êtres gentils et doux qui se soucient d'eux... Quelle belle occasion, pour ces humains, de penser à la merveille Aéolienne, et, peut-être, de se libérer tous ensemble de leur mal! La conjonction était prévue pour dans dix-sept mille ans, pour une durée de dix à quinze siècles, aussi il était temps de se préparer. En particulier Liouna se sentait personnellement concernée; sans doute serait-ce l'affaire de sa vie. Elle avait déjà participé à quelques réunions de préparation, avec ses amis d'Irizdar et d'autres centres comme le gigantesque monastère rouge d'Oronar, derrière la Montagne du Soir, et l'école bleu pastel de Mydaor.
Ils restèrent une seconde journée en haut de la montagne, méditant ou projetant ensemble le futur paysage. Ils restèrent une seconde nuit, mais en ne pensant qu'aux belles vibrations cette fois. Il y en avait bien plus que de mauvaises...
Le troisième jour, ils n'avaient plus d'eau à boire, et il devenait urgent de se laver. Comme ils s'apprêtaient à redescendre, ils découvrirent l'arbre. Deux feuilles d'ornoullier, surgies d'une des flaques argileuses, entre des pas qu'ils avaient laissés la veille, sans rien remarquer. (Faites attention de bien prononcer ornou-lier, et non pas or-nouille) Algénio, qui l'avait repéré le premier, poussa un cri, et les autres accoururent. Oh, qu'ils étaient heureux! Tous les quatre, les genoux dans l'argile, firent leur révérence à l'humble plante, à l'arbre d'un jour, lui caressèrent ses deux feuilles encore fripées. Lioureline chanta, et, se relevant: «Il est juste là où il faut.» Puis, montrant du doigt un endroit parmi les cailloux: «Le petit temple de la Poésie agreste sera juste ici.»
Ils étaient heureux! C'est que, ami lecteur, l'ornoullier est un grand arbre au port large et majestueux, vivant très vieux, et qui ne pousse que dans les forêts sacrées. De le voir pointer son nez le premier était un présage bien plus qu'encourageant, et Lioureline, sautant et dansant comme une enfant, n'en pouvait plus de joie! Joie qu'Algénio et Liouna partagèrent volontiers, tandis que Boronnée, assis sur une roche un peu au-dessus, les contemplait de tout son sourire intérieur...
C'est le coeur léger qu'ils redescendirent, en planant, bien plus vite qu'à la montée. Ah, amis lecteurs, savez-vous comme il est grisant de se laisser glisser dans l'air pur, en ne comptant pour cela que sur ce que la nature nous a donné!
Riant et chantant, ils arrivèrent au second lac, directement dans l'eau, sans même prendre la peine de se déshabiller, car de toute façon ils étaient tout rouges de poussière. Après quelques joyeux ébats, ils remontèrent sur une des roches déjà tiède, étalèrent leurs robes et s'étendirent eux aussi pour sécher. Ils rincèrent, séchèrent et rangèrent soigneusement les outres à eau, pour d'autres visiteurs. Boronnée repeigna longuement les immenses cheveux de Lioureline, qui en soupirait d'aise...
Ils se rendirent à la lagune, vers l'ouest, sur les bords de laquelle poussaient les fameux palmiers qu'ils s'étaient donné tant de mal pour sauver de l'éruption précédente. Ces arbres étaient encore un peu seuls, entourés seulement d'herbes, avec des roseaux au bord de l'eau. Mais ils donnaient déjà une récolte, qu'un petit atelier permettait de préparer: le coprah en blocs, les coques sciées en deux pour faire des bassines, et la fibre qui pour le moment était stockée dans une grotte: on en ferrait d'excellentes maisons.
Les roseaux, eux aussi, pourraient fournir des bases de construction. Imaginez une pagode en treillis de roseaux peinte en bleu...
Ce lieu était encore un peu délaissé, à cause toujours des éruptions à venir. Mais il était important, tant comme futur jardin que pour sa beauté. Les grands roseaux se contenteraient de border la langue de sable qui séparait la lagune de la mer, et d'y former un labyrinthe; la rive intérieure, plus plate et plus sinueuse, serait une plage ponctuée de touffes d'ajoncs et d'autres plantes fleuries. Les minuscules caps et les îlots recevraient des pagodes élancées, répondant aux lignes horizontales du paysage. En allant vers l'intérieur viendraient les jardins, puis les forêts de cocotiers et de bananiers (bleus) et enfin la grande forêt sacrée, qui occuperait également le col. Le village s'étendrait, lui, entre la lisière de la forêt et les jardins, jusque sur le lido, où était prévu une grande place de réunion. Quant à la vibration, on la sentait déjà chaude et joyeuse, dynamique et active, sous l'oeil bienveillant de la Merveille Bleue, en haut de la montagne. Ce serait sans doute un des plus grands villages de l'île, et déjà plusieurs volontaires brûlaient d'impatience de pouvoir y oeuvrer, s'entraînant à entrelacer des lames de bambous.
Enfin, nos amis reprirent le chemin du premier village, en suivant la mer cette fois. Ô merveilleuse côte de roches violettes aux calanques parfumées de résine! La vie sous-marine avait déjà épanoui ses merveilles, dans l'eau transparente à la surface à peine ondulante. La couleur dominante était turquoise, due surtout à des coraux aux formes très échancrées, qui tapissaient la roche comme une chaussette: Ils n'avaient pas encore eu le temps de former leurs récifs.
Une eau si claire, bleue comme le ciel, était une provocation: nos amis s'y trempèrent voluptueusement. Chaque calanque était plus belle que la précédente, sous les arbres nains et les masses de fleurs qui surmontaient les rocs violacés.
Le soir les trouva pas très loin du premier village, mais plus à l'Ouest. Là se trouvait une petite pagode où l'on pouvait dormir, sur un promontoire avec vue sur plusieurs calanques, des roches féeriques et quelques grands arbres dominant l'île.
Cette merveille d'élégance et de finesse avait été assemblée en lames de bambou refendu, comme du cannage ou du rotin, avec des courbes, des piliers, des acrotères et des frises en croisillons. Par dessus on avait passé du mortier bleu, qui, mélangé à de la résine de pins faisait un bon stuc résistant à la pluie. On lui avait donné un étage, sans autre utilité que d'avoir des fenêtres. Mais ces fenêtres portaient des volets, ce que les éolis ne font jamais sans intention précise. Imaginez plus en détail: Chaque fenêtre ronde était séparée de sa voisine par un espace égal à son diamètre, et portait deux volets en demi-cercle, jaune clair à l'intérieur, bleu foncé à l'extérieur. Ouverts, ils se rejoignaient d'une fenêtre à l'autre en autant de cercles complets, jaunes; fermés, on n'y voyait plus que du bleu. Même la nuit, cela se remarquait facilement. Ce poétique sémaphore avait un but bien précis: indiquer si la pagode était occupée ou non. Et cela pour ne pas risquer de déranger les occupants éventuels... partis en voyage astral. Car là était l'usage de ce merveilleux petit monument.
C'était l'heure de dormir de toute façon, alors ils passeraient la nuit là. Boronnée mit les volets bleus. Dans la petite pièce au plafond bleu en dôme lisse, orné de volutes en dégradés, ils s'allongèrent sur les couvertures, en étoile à quatre branches, laissant un espace au milieu, où ils placèrent une fleur-lumière.
Ils dormirent ou rêvèrent jusqu'à la fin de la fleur lumière, puis, dans l'obscurité propice, commencèrent à quitter leurs corps. Algénio n'était guère habitué de l'astral. A peine remis d'une sortie délicate, il contempla la chambre de la pagode. La vision en astral était pour lui une chose assez déroutante par certains côtés. Combien y avait-il de fenêtres? Elles étaient interverties, leurs proportions changées, et pourtant c'était bien la chambre de la pagode qu'il voyait, baignant dans une lumière bleue. Il ne voyait que Liouna, qui lui souriait doucement, nimbée d'un bleu profond et lumineux, vitrail de cobalt. Boronnée et Lioureline lui paraissaient de simples auréoles de lumière, bleu roi et céruléum, et pourtant il sentait leur présence, leur sourire, leur regard: aucun doute, c'était bien eux. Lioureline n'avait pas prononcé un mot, et pourtant il savait exactement ce qu'elle lui demandait de faire: se visualiser montant doucement, ce qu'il fit. Aussitôt, il se sentit s'élever, avec une sensation très concrète et délicieuse à la fois, de légèreté et d'apesanteur. Il se retrouva dans la pièce aux volets, lieu étrange pour lequel on n'avait pas prévu d'escalier. C'était un occultum, dont les fenêtres étaient fermées par un vélum bleu. Il contenait un égrégore aux très puissantes vibrations, pour aider au départ et au voyage. Le sol était bombé, à l'image du dôme d'en dessous, et le plafond surbaissé. Un éoli mystérieux avait, de sa propre initiative et sans piper un mot, aménagé au centre une étrange sculpture en spirale, comme un de ces merveilleux coquillages hélicoïdaux hérissés de longues tiges rayonnantes. Elle se prolongeait sur le toit de la pagode par un bulbe surmonté d'une longue hampe, agrémenté de multiples antennes et dentelures. Il avait peint l'ensemble, sol et murs compris, de ce beau bleu céruléum rehaussé de dégradés plus foncés ou de spires mauves. Puis l'éoli mystérieux s'en était reparti sans donner aucune explication. On en avait conclu que cela devait être dans le plan.
Quand ils s'élevèrent au-dessus de l'île, elle leur paru d'une splendeur... Imaginez un ciel outremer scintillant d'étoiles comme une rivière de diamants, tout frémissant de phosphorescences colorées; imaginez un océan de velours violet, doucement phosphorescent; imaginez, flottant dessus, un vitrail resplendissant de bleus et de mauves, brillant comme un soleil, mais sans éblouir... Quelques zones foncées subsistaient dans la seconde partie de l'île encore peu vivante, mais des points de lumière scintillaient autour...
«Voilà tout notre travail de méditation», pensa Lioureline pour Algénio, qui le capta sans qu'aucune parole ne lui parvint. Il fut subjugué par la puissance et la variété des sensations de l'astral, vibrations de chaque lieu, de chaque être vivant, sentiments les plus divers qu'il ressentait tous dans son coeur sans qu'ils ne se mélangent, et surtout intense présence de ses compagnons et amis, plus d'autres inconnues, et surtout de son amoureuse Liouna, petite étoile qui maintenant irradiait à son attention un rose irréel et bouleversant... C'était la première fois qu'il ressentait si puissamment la force de son amour.
Algénio eut quelque difficultés à se ressaisir: on le comprendra.
Quand il y parvint, il retrouva une vision des lieux plus habituelle: des arbres parfumés, des roches fantasques, de l'eau claire, bien que tout cela palpitait de furtives et suaves luminescences. Ses compagnons et lui-même reprirent une apparence de corps. Lioureline portait en astral des cheveux encore plus démesurément longs, immatériels, s'enroulant en volutes langoureuses, sensibles au moindre contact... Pas étonnant qu'elle aime tant à être peignée!
Lioureline chantait. Elle n'émettait aucun son, mais des suites de vibrations différentes, en une sorte de mélodie. Algénio s'aperçut qu'elle baissait sa vibration. (Ce qui ne veut pas du tout dire qu'elle allait vers le mal, comme certains lecteurs pourraient le croire. Les notes graves seraient-elles «mauvaises» et les notes aiguës «bonnes»? Non, bien sûr.)
Le chant de Lioureline, petit à petit, fit disparaître de leur vue toutes les lumières vivantes et invoqua la vibration grave, profonde et solennelle des roches, de la Terre. Puis ils descendirent... jusqu'à toucher le sol, puis à le pénétrer. Algénio était tellement fasciné qu'il en oublia de trouver les roches compactes, et il s'enfonça avec une étrange délectation dans une sorte de gelée transparente, comme un bloc de verre où courraient des fissures, des fractures... Il voyait distinctement les séparations entre les couches successives de basalte, les innombrables fissures et vacuoles... avec la vibration sourde, profonde, bouleversante, âpre et pathétique des roches du feu.
Leur champ de vision s'élargit, et ils virent leur île de l'intérieur, tout entière, comme si elle était transparente, de tous les côtés à la fois, y compris derrière eux... Imaginez un groupe de trois immenses cônes accolés, seul le sommet des deux premiers émergeant de l'océan... Et, à l'intérieur, comme si tout était en verre, les innombrables couches de lave, et surtout toute l'arborescence des cheminées volcaniques successives, complexes comme d'étranges arbres...
Tous ces tubes partaient de trois points du plancher océanique, deux kilomètres plus bas, où deux failles convergeaient en une seule. A cet endroit déjà la chaleur faisait rougeoyer les roches, non seulement dans les cheminées proprement dites, mais aussi dans une sorte de fourreau tout autour.
Ils continuèrent leur descente, et le plancher océanique devint transparent à son tour, formé lui d'un nombre incroyable de filons et de failles verticaux, puis, encore quelques kilomètres plus bas, d'une roche homogène et compacte, chauffée au rouge, parcourue seulement de quelques failles tectoniques ressoudées. Les laves montant des profondeurs avaient essayé différents chemins le long de la grande faille, mais seuls les trois passages avaient abouti. Maintenant incandescentes, ces cheminées plongeaient toujours plus profond, puits vertigineux qui n'en finissaient pas...
Nos amis aboutirent enfin aux racines des volcans, pathétiques antres du feu et du magma, or en fusion tout vibrant d'une profonde et indescriptible pulsation... C'était un système de plusieurs chambres où, en une subtile alchimie, se décantaient et se refondaient les roches de l'océan, d'où surgiraient un jour d'autres montagnes, d'autres îles, d'autres délicats paradis... N'y voyant, c'est le cas de le dire, que du feu, nos amis réaccordèrent leur perception: âpres silex, âcre silice, ainsi leur parurent les différentes roches... Ils descendirent plus bas même, là où les roches écrasées de pression ne fondent plus, malgré le blanc éblouissant qu'elles irradient...
Même en ce lieu, ils sentirent des présences vivantes, puissantes et souveraines, mais si lentes qu'elles ne semblèrent pas les remarquer.
La perception des tensions des roches était bouleversante: partout, sans exception, elle sont toujours prêtes à craquer... Efforts colossaux, pathétique lutte immobile, indescriptible vibration de puissance et de lenteur...
Boronnée évaluait l'état des lieux, en expert. Il leur montrait: ici les roches figent lentement. Là, au contraire, elles fondent. La chambre magmatique avait débuté avec l'ouverture de la faille, il y a bien longtemps. Elle avait donné les trois volcans, et remontait petit à petit vers la surface, fondant la croûte océanique de son plafond et déposant sur on plancher les minéraux les plus réfractaires, l'excédent liquide léger filant vers la surface. Mais ses jours étaient comptés: dans moins de cent mille ans elle n'aurait plus assez de chaleur pour monter encore, et se figerait définitivement avant un million d'années.
Mais un autre bouleversement aurait lieu avant: la faille travaillait maintenant sur sa seconde branche. Elle pourrait fracturer les fondements sous-marins de l'île, vers le Nord-est, non sans un assez gros frisson d'Aéoliah, prévisible dans deux ou trois siècles: ils avaient bien fait de ne rien construire encore en dur! Près du futur épicentre, les roches écrasées, tendues à la limite de leur résistance, vibraient comme un sourd grondement, comme une trépidation immobile...
Les laves se préparaient sur un nouveau trajet, sorte de langue de feu près d'atteindre le plancher océanique. Elles formeraient bientôt un second système de volcans, abandonnant les trois premières cheminées. L'île serait alors stable en son entier, les nouveaux volcans ne pouvant pas sortir de l'océan avant cent mille ans, époque où ils seront sur leur fin. Cela ferait encore une autre île, ou de ces pains de sucre de laves épaisses, qui pullulent dans les océans Aéoliens...
Boronnée montra la troisième cheminée, juste en haut du plancher océanique. Un trait de feu arrivait jusqu'ici, de la lave montait, sans trop de difficulté pour le moment, car le fourreau de roche rouge n'opposait que peu de résistance, tout en guidant le passage. Dans quelque mois, ça allait à nouveau chauffer au nord de l'île... Et il en serait ainsi tant que la faille n'aurait pas joué.
Quand ils retrouvèrent leurs corps de chair, ils étaient saturés de pathétiques et colossales vibrations, et durent chanter de leurs pures voix pour retrouver leur univers familier et sa douce féerie scintillante d'étoiles nocturnes...
Algénio sortit pour respirer le frais de la nuit, sentir l'herbe, se frotter contre l'écorce, contre la douce vie frémissante, loin et si près de cet univers démesuré des entrailles de leur planète... Pour une sortie en astral, il avait été gâté! A l'est et à l'ouest, de petites portions de l'anneau se miraient dans l'océan; c'est ainsi sous les tropiques, même au coeur de la nuit, l'ombre de la planète ne le cache pas entièrement, et le ciel n'est pas vraiment noir, mais d'un outremer fascinant, tout piqué d'étoiles palpitantes... Au loin chantait un durlu, oiseau de nuit aux mystérieuses mélodies aériennes...
Algénio tira les volets jaunes, de l'extérieur. Puis il retourna dormir; Liouna l'attira dans ses bras, et il sentit son parfum, et la douce chaleur de sa peau contre la sienne...
CHAPITRE 19
RESUME, JUSQU'A NOS JOURS
(sommaire)
Patiemment, les habitants de l'île de Lioureline avaient attendu que se libèrent définitivement les tensions souterraines des fondements océaniques.
Et maintenant, ce jour était venu.
Le troisième volcan avait tonné plusieurs fois, édifiant enfin la dernière partie de l'île, plus grande que les deux premières réunies, groupe de collines rocheuses séparées par deux bras de mer recourbés. La plus haute faisait un pendant au cône du second volcan, moins élevée, mais plus volumineuse. Des panaches de fumerolles dureraient bien encore un siècle ou deux. Ça avait été la dernière éruption, et, dans une apothéose, elle avait saupoudré toute l'île de cendre jaune, très fertile, permettant à l'herbe de verdir déjà les nouvelles collines rocheuses.
Sur la planète Terre, l'Amérique indienne, à son apogée, voyait arriver les voiles blanches de ceux que, tragique méprise, ils prirent pour leurs guides; le Japon mûrissait sa tradition. L'Europe se réveillait du Moyen Age, toute courbaturée; le Tibet entrait dans son âge d'or, l'Inde et la Chine continuaient leurs civilisations millénaires... Et les étoiles scintillaient toujours, dispensant à tous les coeurs qui le voulaient bien leur éternel message de Paix, de Joie et d'Amour...
Depuis des siècles, les éolis de l'île sentaient se préciser l'échéance. Depuis des siècles ils méditaient à leurs futurs villages. Il leur fallait attendre que ce frisson d'Aéoliah fut passé, ainsi que les dernières éruptions, pour pouvoir construire leurs grandes maisons et leurs temples en toute sécurité.
Quelle impatience! Ils étaient plus de trois mille maintenant, attirés par des amis ou posés là par des oiseaux. Parfois les jeunes couples éolis montent sur des oiseaux de passage, sans savoir où ils vont, et l'arrivée est toujours une divine surprise...
Ils avaient fondé les débuts de plusieurs villages, notamment celui de la lagune, celui du petit lac, un autre à l'Ouest de l'île... Mais ils n'avaient pu créer que de petites maisons individuelles, en bambou ou en fibre de coco, la production de mortier étant insuffisante pour tant de maisons à la fois. Plusieurs ateliers avaient aussi été installés dans des grottes de lave.
Le rôle de Lioureline était maintenant différent. Elle avait donné la note au départ; les anciens la connaissaient, la montraient au cours de leurs voyages; les nouveaux venus s'y mettaient rapidement. Ils pouvaient se débrouiller tous sans la fondatrice, elle n'était plus indispensable, surtout que les éolis sont capables de retransmettre une vibration avec une grande finesse et une fidélité à l'épreuve du temps. Alors Lioureline s'était quelque peu retirée, avec ses proches amis, en haut de la montagne sacrée (le second volcan) et ils avaient fondé là un amour de petit village... féerique, intime et grandiose à la fois, à l'ombre verte des grands arbres. Le rêve de Lioureline...
Lioureline et Boronnée avaient terminé leur travail de fondateurs, et ils s'adonnaient maintenant à la seconde partie de leur plan: être les magiciens, les sourciers de l'énergie. Depuis leur village secret, niché au coeur d'un vallon tout au fond de la forêt sacrée, émanait un puissant et délicieux effluve bleu clair, parfumé, féerique, le coeur de l'égrégore de leur île...
Vous n'auriez pas reconnu la montagne sacrée: Le désert de graviers roses s'était mué en une épaisse forêt, verdoyante, vivante et fraîche, aux arbres déjà grandioses. Avec le couvert était venue l'humidité, et avec elle l'humus, les champignons, l'herbe, les fraises, la mousse...
Le vallon de Lioureline et Boronnée, tout en haut du volcan, était devenu une adorable prairie en creux, ouverte à l'Est, tout entouré de grandioses fûts et de frondaisons. Quelle vibration fraîche, vivifiante, et solennelle à la fois! Une trouée des arbres, astucieusement disposée à l'Est, permettait de contempler le lever du Soleil entre quelques branches dessinées à l'encre de chine. A l'aurore les premiers rayons inondaient d'or la clairière sacrée, au moment où se déroulait (depuis plusieurs siècles déjà) la cérémonie de la lumière... Ô grandiose fête, mariant l'éveil des oiseaux et la naissance du jour, symphonie de voix aériennes et pures, réverbérées par les frondaisons comme dans une cathédrale vivante, chants émerveillés dont on vient se délecter comme d'une chose rare qu'il ne faut pas déranger...
Depuis plusieurs jours, les éolis se préparaient. Leur sens du danger les incitait à éviter certains endroits, notamment le bord de l'eau. C'est qu'ils voulaient y assister, être prévenus, si cela se produisait pendant leur sommeil! Et il fallait héberger tous les amis des îles voisines venus assister au spectaculaire événement.
La veille, les grands oiseaux s'étaient rassemblés, avaient apporté encore quelques invités. Puis, le soir, après un conciliabule, ils étaient tous partis brusquement.
Nos amis avaient passé la nuit tous ensemble, sur une des places de rassemblement, pas loin d'une pagode à sorties astrales. De là ils pouvaient être informés par les voyageurs de l'esprit qui s'y relayaient continuellement. D'innombrables tentes avaient poussé alentour, pour les invités.
Dès le matin, une tension s'installa: les coeurs battaient, les paroles devenaient graves et rares. Les voyageurs de l'astral revinrent tous brusquement. Les oiseaux se turent, et quittèrent les arbres. Malgré l'envie pressante de s'envoler eux aussi, les éolis voulaient sentir vivre et frémir leur île, pour la dernière fois peut-être.
Ce fut très bref: dans un indescriptible grondement souterrain, les roches vibrèrent comme sous la charge d'un colossal marteau-pilon. Les arbres gémirent et oscillèrent, des branches se brisèrent. Les éolis, subjugués par la formidable étreinte de la Terre, soupirèrent, s'exclamèrent.
Puis ils se tournèrent vers la mer: Des vagues se ruaient dans les calanques, avec des gerbes d'écume et un fracas étrange (pour cette planète) qui mit plusieurs minutes à s'éteindre. La tension retomba; les oiseaux se remirent à chanter. Longuement, les éolis firent encore silence, méditant sur les profondes et pathétiques vibrations de la Terre vivante, s'en délectant, en gravant les moindres frissons dans leur mémoire. Ce n'est que longtemps après, qu'ils se remirent à parler et à rire, commentant l'événement, excités et joyeux!
Il n'y eut que quelques discrètes répliques, la nuit suivante. Le socle profond de leur île s'était fendu net, d'un bloc, sous l'implacable cisaillement de la faille transformante qui passait un peu au Nord-ouest. Maintenant le jeu de cette faille pourrait se faire plus discrètement, en tout cas sans risque pour les constructions éolines.
Les frissons d'Aéoliah ne font pas beaucoup de dégâts à la nature vierge, a moins d'être extrêmement violents, ce qui est rare sur cette planète. Mais celui-ci aurait tout de même pu abîmer des constructions un peu importantes, notamment les temples en projet près du second lac ou sur la montagne. C'est pourquoi on s'était abstenu d'en construire. Mais le problème ne se posant maintenant plus, il était désormais possible de lancer les vastes coupoles, les minarets de dentelles, les merveilleux palais des mille et une nuits, tout chamarrés de bleus et de mauves... L'île serait tout entière un palais des fées!
De l'océan, par contre, pouvaient toujours arriver des vagues; pour cette raison les éolis ne bâtissent rien trop près. De toute façon la Beauté et la Poésie privilégiée des bords de l'eau en font des lieux sacrés, ce qui en exclut formellement toute construction banale. Jamais les éolis ne touchent aux roches et aux plages... Mais ils s'y baignent, tout comme nous, avec délectation, tout nus, avec toute la poésie de leurs rires clochettes ou de leurs chants...
Le village le plus proche de l'eau était celui de la lagune. Les vagues avaient déferlé par dessus le lido, protégé par ses forêts de bambous. L'eau de la lagune, brune de sédiments, était montée jusqu'aux premiers jardins; elle ne retrouva son niveau que deux jours plus tard.
Si le frisson d'Aéoliah n'avait pas vraiment fait de dégâts, les éolis savent que tout a quand même une fin: l'érosion finit par emporter les montagnes, et les îles elles-mêmes disparaissent. La plupart sombrent effectivement au bout de dix à vingt millions d'années, englouties dans les fosses océaniques où aboutissent tous les mouvements tectoniques... Même si Aéoliah est une planète de durée, quand la Terre est une planète de cycles, rien n'y est non plus éternel. L'île de Lioureline finira comme les autres, ses montagnes s'enfonceront sous l'eau, elle deviendra un atoll, puis elle sera absorbée dans une fosse, passera sous un continent où son calcaire ressortira sans doute par la cheminée d'un volcan, et ainsi retournera à l'océan pour nourrir d'autres coraux, sur d'autres îles. Plus tard encore, le Soleil d'Aéoliah s'éteindra, et la planète ne sera plus qu'une boule obscure et glacée où les derniers volcans luiront seuls, pendant quelques milliards d'années encore...
Que seront les éolis devenus, à une si lointaine échéance? Dispersés dans les mondes de l'esprit, ils connaîtront d'autres Bonheurs plus vastes, a moins qu'ils ne choisissent de renaître encore sur d'autres planètes, et même dans d'autres univers naissants, ensemençant partout la merveille qu'ils ont su créer sur leur monde idyllique...
De toute façon, aucun éoli n'attendra de si lointaines échéances pour quitter Aéoliah, et, si l'île avait déjà connu plusieurs dizaines de naissances, elle avait déjà vu aussi plusieurs départs, sous les grands ombrages de la forêt sacrée, au fond d'un vallon mystérieux. D'un commun accord, personne ne va jamais là, sauf pour ça.
Les premiers candidats au départ avaient amené avec eux un peu de «terre des morts» recueillie dans une autre forêt, ensemençant ainsi le vallon avec les bactéries spéciales nécessaires en ce lieu.
Certains départs sont intimes et discrets; d'autres sont une émouvante cérémonie: l'île entière fait silence, en méditation. Escortés d'une solennelle procession de leurs derniers amis, joyeuse ou un peu nostalgique, les couples aspirant aux mondes incorporels se rendent dans la forêt sacrée; certains, pour partir plus facilement, se sont arrêtés de manger, ce qui leur donne un teint rougeâtre. Après un dernier regard, un dernier baiser à leurs amis, c'est seuls qu'ils s'engagent sous la sylve sacrée, à petits pas méditatifs, ou soudain pressés par leur ardente aspiration... Ils se rendent au vallon des morts, qui est, rappelons nous, un des anciens cratères au sommet de la montagne, un creux fermé de toutes parts. Ayant trouvé un lieu idoine, ils méditent jusqu'au soir, goûtant une dernière fois les douces sensation de leurs merveilleux corps dans cette nature si belle, attirant sur eux les anges protecteurs chargés des départs... Au crépuscule, ils déblayent une couche sous les feuilles mortes, s'allongent à même l'humus, tout nus, et tirent par dessus eux d'autres feuilles jusqu'à ce qu'on ne voie plus rien. Frissonnant dans leur litière humide, enlacés pour toujours, ils s'endorment ainsi, quittant définitivement leur corps pour, libres et radieux, s'élever vers l'espace, ajouter leur lumière à l'anneau planétaire, puis s'en aller, quitter Aéoliah, pour un corps de bébé déjà prêt sur une autre planète encore plus belle, ou pour un paradis de l'esprit, ou pour d'autres mondes encore, trop abstraits ou trop étranges pour que l'on puisse en dire grand-chose...
Les corps ainsi abandonnés reviennent rapidement à la vie générale de la Terre, et toute trace disparaît en quelques semaines.
La première fois, seuls deux ou trois éolis remarquèrent une faible aura lumineuse autour de la montagne sacrée, la nuit suivant le départ. Elle s'intensifia ensuite un peu plus à chaque fois, et devint visible à tous, mais plus concentrée au-dessus du vallon des morts, comme si une lumière bleu pâle éclairait le ciel de là, sa source restant invisible d'en bas...
De tout ce qui touche les départs, les éolis ne parlent guère entre eux, pas plus que des autres mystères de la vie. Ils savent que, réunis pour un temps dans ce merveilleux jeu d'Aéoliah, chacun d'entre eux continuera un jour son chemin vers l'Infini, connaîtra un autre Bonheur plus vaste, plus beau, et d'autres amis pour le partager, a moins qu'il ne fasse qu'en retrouver d'anciens... Un jour, aboutissement d'un long mûrissement ou soudaine aspiration, ils auront envie de partir...
Mais de toute façon cela ne serait pas avant tant d'années...
Sur Terre aussi, amis lecteurs, il existe des méthodes pour, au moment de la mort, transférer notre conscience vers un plan de pure lumière. Cela peut marcher même si l'on a un mauvais karma. Par contre, à la différence des éolis, qui décident volontairement de leur mort, cela peut nous poser à nous de graves problèmes d'abréger notre existence, qui est déjà bien trop courte...
Au fur et à mesure qu'ils prennent de l'âge, le rayonnement des éolis, d'enfantin devient plus grave, plus profond. La seconde partie de leur vie les voit bâtir de nouveaux corps subtils, se préparer à leur monde futur, et d'autres choses dont je ne puis parler. Certains mondes ont même des antennes sur Aéoliah, des sortes d'écoles, pour préparer leurs aspirants. (A ma connaissance, il n'existe rien d'équivalent sur Terre, ou alors c'est très secret) ( ...ou très fumiste: c'est précisément ce que prétendent faire les sectes à suicides collectifs. Une école authentique ne vous demandera pas d'abréger votre existence humaine qui est bien trop précieuse) Quand les éolis se sentent prêts, ils quittent petit à petit leurs anciens compagnons de village, se retirent avec quelques amis, à moins que ces derniers ne les aient précédés ou suivis. Puis a lieu l'émouvante cérémonie du départ...
Mais cela ne serait pas avant tant d'années, pour nos jeunes amis du village d'Adénankar, qu'ils n'y pensaient guère.
Ils avaient tout leur doux Bonheur à vivre avant.
L'île nouvelle de Lioureline avait encore beaucoup changé.
Dans la première partie, les arbres avaient bien sûr poussé, et pris leur taille définitive. Les jardins également s'étaient développés, jusqu'au quart environ de ce qu'on avait prévu. Tout était installé, et le résultat d'une beauté stupéfiante. La vie s'était essentiellement diversifiée, tant en nombre d'espèces qu'en styles, ambiances et vibrations. Des canards blancs s'étaient installés dans le second lac, fleurs animées parmi les nymphéas blancs ou bleus...
En fait cette première partie, tout comme la troisième, serait une zone tranquille, de doux villages paisibles nichés dans de ravissants petits coins. Le véritable centre de l'île serait la seconde partie, avec la forêt sacrée, tout entourée de grands villages, notamment ceux de la lagune, centre d'accueil et d'activités, et celui du second lac, plus consacré aux Jardiniers des âmes. En effet Boronnée et Lioureline avaient depuis longtemps transféré toutes leurs activités sur leur île.
Toutes les pentes du second volcan étaient réservées à la profonde méditation, et à son sommet se tiendraient les temples et l'école où enseigneraient Boronnée et quelques amis de sa lignée spirituelle, tandis que Lioureline officierait, distribuant à tous sa merveilleuse joie... Après avoir bâti un paradis concret, Lioureline, sur les conseils de son Jardinier des âmes de compagnon, consacrerait sa douce et féerique énergie féminine à aider d'autres éolis nouveaux incarnés, pour qu'ils bâtissent un paradis en leur coeur... En particulier Lioureline et ses amis, les Jardiniers des âmes et tous les éolis de l'île envisageaient très sérieusement, dès cette époque, d'accepter dans leurs villages des naissances d'êtres venant de planètes où sévit le mal, entre autres de la Terre. C'est aujourd'hui chose faite, il y en a plus de soixante! Ce qui n'a pas été sans difficultés, et certains ont bien failli rejoindre le vallon sacré des départs avant l'heure... Mais tout a pu être arrangé, et les bénéficiaires jouissent maintenant du même Bonheur que les autres éolis!
Au pied du dôme de la montagne sacrée, des pentes plus douces rejoignent la mer, et finissent sur d'adorables plages. La forêt descend jusque là, pleine de cocotiers et d'arbres fleuris, comme les merveilleux rivages de Tahiti.
Cette basse forêt est bordée de villages, notamment celui de la lagune et celui du second lac, vastes dispersions de maisons entre des temples et des ateliers, nichées parmi les jardins et de frais buissons aux mystérieuses profondeurs, ombragés de quelques grands arbres... Côté lagune, l'ambiance est un peu pinède et chêne liège, côté du second lac, c'est plus vert intense, prairies aux ondulations sensuelles, constellée de myriades de marguerites, avec en arrière-plan la verdure florissante des grands arbres, la forêt aux mystérieuses profondeurs...
Dans la forêt elle-même, quelques minuscules villages se nichent dans de merveilleuses petites clairières, où ils goûtent à un silence miraculeux, à l'incomparable fraîcheur et à la vitalité tranquille des sous-bois.
Le nord de l'île était encore inhabité et peu couvert à l'époque du grand frisson, à cause des éruptions toujours possibles. On y rencontrait d'abord une petite plaine sableuse couverte de forêts, ou en attente de l'être, finissant sur d'adorables plages. Un peu plus loin des collines montaient vers le troisième volcan, groupe de plusieurs petites montagnes entourant deux merveilleuses baies à l'eau idéalement transparente. Le terrain était ici varié, avec de belles falaises ocre, des roches échancrées, des pinacles, des pentes sableuses... O, que de beaux petits villages à installer! Que de doux petits Bonheurs à filer!
* * *
Qu'est devenue l'île de Lioureline aujourd'hui, encore cinq siècles plus tard?
Oh, qu'elle est belle... Joyau de verdure dans son écrin océanique! Petit paradis délicat et parfumé dans une immensité bleue!
Plus de dix sept mille habitants l'ont rejointe. Si vous êtes intéressés, amis lecteurs, dépêchez-vous: il reste encore un peu de place, mais plus pour très longtemps.
Elle est maintenant entièrement couverte de verdure exubérance, de végétation florissante, semée de fleurs merveilleuses... et du joyeux sourire de ses habitants.
Les volcans ne s'étaient plus manifestés que par quelques fumerolles, ou par d'épisodiques remue-ménages dans l'océan, vers l'Est, que les éolis venaient regarder du haut de leurs collines.
Dans tout le Nord pousse une forêt de petits arbres, agrippés aux falaises, dans les fissures... Entre les arbustes et les roches aux formes étranges, d'adorables petites prairies fleuries... où courent et volent d'innombrables oiseaux, qui tour à tour chantent ensemble ou respectent le Grand Silence de la nature. Comme partout poussent ici une variété surprenante d'arbres, de buissons, de fleurs et d'herbes, habitées par une myriade d'insectes, mais pas de grillons.
Les éolis n'ont pas vraiment bâti là de villages, mais plutôt des groupes de maisons, des cercles d'amis, répartis au hasard des creux de roches, entre des jardins ou autour d'un atelier... Les maisons se nichent discrètement aux lisières, derrière des buissons, ne se signalant que par les petits rires frais des éolis et des éolines, ou par le chant de quelque pipeau. Les groupes de maisons sont suffisamment éloignés les uns des autres pour ménager entre eux des espaces où l'on peut méditer avec les seuls sons de la nature... La plupart de ces maisons sont des boules, comme certaines cases africaines, faites en fibre de coco, ou d'autres matières similaires, de couleurs claires et variées, résistante à la pluie et ne tournant pas au gris avec le temps. Elles sont quasiment invisibles dans la belle nature, et pourtant, c'est là que les éolis sont les plus nombreux. Ils pourraient l'être encore trois fois plus sans troubler le moins du monde la douce poésie de ces roches fantasques tachetées de lichens, de ces falaises plongeant leurs pieds dans une eau infiniment limpide, au fond de corail inimaginablement bleu, constellé de fleurs roses ou dorées...
Tout à fait au fond d'une des deux longues baies, l'ancienne cheminée volcanique, submergée, bée en un gouffre profond à l'indigo mystérieux... Par moments, l'eau se veine de volutes opalescentes de millions d'animalcules en suspension... Ou bien des remous indiquent la présence de grands poissons ou d'autres mystérieux habitants des profondeurs marines.
Il n'y a pas, dans cette partie de l'île, de véritables constructions, sauf quelques pagodes, sur les sommets, réservées à la contemplation, ou simplement pour faire joli. Même les ateliers sont discrets, ou petits.
Une quelconque sonde spatiale terrienne, si elle pouvait arriver en orbite autour d'Aéoliah, n'y trouverait pas trace de vie intelligente... Selon les critères de la civilisation occidentale moderne!
Pourtant notre île n'est qu'un de ces innombrables paradis, comme il en existe des centaines de milliers, éparpillés sous les tropiques, îles idylliques des merveilleux et profonds océans Aéoliens...
Le sud de l'île, que nous avons connu en premier, ressemble au Nord, mais en plus doux, plus plat, plus résineux. Il est également un lieu où une douce vie s'écoule, tranquille, dans quelques gros villages éparpillés entre les roches ou nichés dans les grottes de lave...
Là poussent une variété surprenante d'herbes et de plantes, de petits arbres et quelques majestueux pins parasol. Le calme immense qui y règne n'est animé que de quelques oiseaux, et l'on peut entendre le doux chuintement des arbres résineux au soleil, ou le craquement des herbes sèches qui laissent éclater leurs graines. Pourtant ce silence est tout peuplé de fraîches présences, celle visible des éolis, et d'autres invisibles, mais bleues et féeriques...
Les éolis et les éolines qui participent aux cérémonies ou vont sur la montagne sacrée, s'habillent de grandes robes flottantes, souvent ornées de longs rubans de coton flou, dans toutes les harmonies de bleu, de mauve ou de violet, comme les maisons, en une vibration légère, élevée, spirituelle, féerique... Mais comme on est sous les tropiques, il fait bon, et les habitants du Nord comme du Sud ne portent que de grandes jupes, ou paréos en fils de coton flou non tissé... Et d'aller ainsi, les petits seins au soleil, avec des colliers de grosses perles blanches et des tresses dans les cheveux...
Au fur et à mesure que l'on s'approche de la montagne sacrée, la vibration est plus intense, plus féerique encore, plus profonde...
Tout autour, de merveilleuses plages de sable rose ou doré s'ornent de maisons suspendues dans les cocotiers, cachées parmi d'énormes grappes de fleurs où bourdonnent d'innombrables colibris chamarrés...
Dans la lagune, avec ses forêts de bambous, ses fleurs aquatiques, ses dédales d'ajoncs, surgit parfois une pagode mauve, sur fond de montagne verte, sous un ciel immensément bleu...
Vers le second lac, ses merveilleuses petites îles reliées entre elles par des ponts délicats, ses canards, ses fleurs, son eau merveilleusement limpide, toujours quelques éolis se baignent parmi les rires joyeux, et d'autres se sèchent, leurs grandes robes étendues sur le rocher...
Et autour, une grande prairie, doux et frais val de velours vert, semé d'une myriade de fleurs, parsemé de pagodes qui semblent indiquer le chemin d'un vaste dôme bleu, niché à la lisière de la forêt aux profondeurs ombreuses... Tout autour, sous les premiers buissons, nichent de merveilleuses petites maisons bleues...
Près de la lagune ou plus au Nord, s'étendent de tendres villages aux petites maisons bleues ou violettes, nichées entre des buissons, à l'ombre de pins parasols aux harmonieux branchages...
Petit à petit, vous entrez dans la forêt sacrée.
C'est d'abord un bois joli, où résonnent les appels d'oiseaux de toutes sortes, tous plus gais ou mélodieux les uns que les autres... Les arbres sont épars et relativement petits, mêlés de buissons de toutes tailles et délicieusement verts, ombrageant un réseau de fraîches clairières d'herbes ou de jardins éolis. Des maisons ont poussé par petits groupes, ou par grappes suspendues, joyeux hameaux du bonheur où résonnent les rires des éolis ou des éolines occupés dans leurs jardins.
Il n'y a pas tant de variété ici, du moins en apparence, car chaque dessous de buisson recèle des mousses, des plantules ou des insectes différents, notamment des sortes de fourmis que les éolis aiment bien. Pensons que pour un éoli une petite fourmi lui remplit la main! D'autres présences, invisibles celles-là, rayonnent une intense aura bleu foncé ou turquoise, d'une gravité qui contraste curieusement avec l'insouciance et la gaieté des éolis.
Plus loin, sur les premières douces pentes, au pied de l'ancien volcan, la forêt sacrée devient une superbe futaie aux fraîches et mystérieuses profondeurs intensément vertes, avec encore de merveilleuses petites clairières... Entre les buissons, encore des petits villages, mais des villages du silence cette fois, où l'on ne parle pas, où l'on chante seulement, où toute la journée des musiciens se relaient à la flûte où à la harpe... Et toujours d'invisibles présences, de plus en plus fortes comme l'on approche du coeur du mystère...
Dans la forêt sacrée, il y a... Oh! Que c'est poétique! Ah, que c'est touchant! Quel dommage que je ne puisse tout vous dire, amis lecteurs! Oh là là là là!
Plus haut, la forêt est pleine et entière, inhabitée, du moins par les éolis, sauf peut-être quelques plates-formes tout en haut des arbres, réservées aux ermites... Là s'élèvent à une hauteur prodigieuse les vastes fûts de plusieurs siècles... Il n'y a plus aucun buisson, le sol pentu est seulement couvert de mousse épaisse, parsemée de petites fleurs ou de champignons... Les feuilles mortes, qui tombent en permanence des arbres toujours verts, ne brunissent pas, elles se dessèchent seulement; ainsi le sous-bois est-il toujours vert. De toute façon la mousse les recouvre rapidement, et après la pluie le sol forestier est d'un beau vert tendre semé de fleurs...
Les hautes frondaisons tamisent la lumière en ombres mystérieuses, parfois traversées de raies de soleil doré, sur fond vert mystère... De la canopée descendent d'innombrables gazouillis et chants, douce symphonie estompée par la distance et l'écho, plus une lente mais permanente pluie de pétales de fleurs multicolores, délicieusement parfumés...
Mais plus que le parfum subtil et délicieux de la mousse, de l'humus et des fleurs, flotte ici une vibration de plus en plus intense et émouvante au fur et à mesure que l'on s'approche du rayonnant Mystère...
Tout à fait au sommet de l'île, la forêt devient impénétrable, pleine d'énormes lianes, de buissons compacts, comme si elle voulait décourager les simples curieux. Au sommet des plus grands arbres, quelques plates-formes ont vue sur toute l'île et ses horizons océaniques infinis... Il y a toujours des veilleurs là, de jour comme de nuit, qui méditent et rêvent à leur délicieuse île paradisiaque...
Enfin, au coeur du merveilleux vallon de Lioureline, une douce prairie voit chaque jour d'émouvantes cérémonies, célébrations de la vie universelle et abondante, magie des danses et du chant, de la joie et de l'émoi, symphonie de couleurs et de gestes aériens...
Autour de la prairie en creux, au pied des grands arbres, dans d'intimes charmilles, se niche le plus merveilleux village bleu des Jardiniers des âmes et de leurs élèves, coeur magique de l'île, plus une douzaine de temples harmonieux, consacrés à la vie universelle, à la forêt, au Bonheur, à la Poésie, aux étoiles... Doux et puissant rayonnement qui rejaillit sur toute l'île, sur l'océan, jusqu'aux cieux... Les éolis des villages, par petits groupes, viennent tour à tour séjourner là, dans le coeur aimant et sacré de leur île, assurer le service des temples et les chants du lever du Soleil, et c'est pour eux de merveilleux moments de Bonheur dont ils attendent le retour avec impatience...
De la forêt sacrée, on ne parle pas: c'est un Mystère, et ce mot «Mystère» de son véritable sens désigne ce qui doit vibrer seulement dans l'intimité du coeur et de l'âme...
Oh oui, elle est belle leur île...
Féerique? Merveilleuse? Comment faire autrement que de répéter toujours ces mêmes mots? C'est tellement féerique, tellement merveilleux...
Déjà des visiteurs passent, un jour ou un an, et ils transmettent à tous les continents éolis la bonne nouvelle: il y a une île idyllique de plus sur Aéoliah...
Parmi ces visiteurs, Algénio et Liouna, Anthelme et son inséparable Elnadjine sont revenus plusieurs fois. Liouna et Anthelme ont assisté, émerveillés, à toutes les étapes de la création de l'île, à la croissance des forêts, à l'arrivée successive et l'harmonisation des différentes espèces d'oiseaux, de plantes, d'insectes, de poissons... Chaque nouveau venu tentait sa chance, et finissait par trouver une place au soleil parmi les autres, parfois inattendue. Quelques-uns parmi les premiers avaient dû repartir, leur rôle achevé. Mais rassurez-vous, il ne manque pas d'îles nouvelles pour eux sur Aéoliah, puisque que de tout temps plusieurs centaines sont toujours en cours de création...
Ils sont revenus plusieurs fois, admirer les merveilleuses harmonisations. Et puis Anthelme adore trouver des tas de petites bêtes inconnues dans la nature. Sa passion de l'écologie est moins ardente, mais plus profonde.
Adénankar et Milarêva étaient venus aussi visiter Boronnée et Lioureline. C'est qu'avec les incarnations d'anciens Terriens, ils ont eu beaucoup à se dire. Boronnée fut assez désorienté, au début, par certaines réactions paradoxales de ses protégés. L'expérience d'Adénankar fut précieuse. A l'inverse, Boronnée savait mieux communiquer l'Enthousiasme et la joie, aussi, une fois passées les plus grosses difficultés, ses élèves s'émancipaient plus vite. Mais l'essentiel de la collaboration des deux Jardiniers des âmes s'était déroulée par l'entremise de Milarêva, qui, légère comme une idée, se joue des distances et du vaste océan.
Anthelme assure même l'avoir vue sur l'île, quand Liouna, au même moment, lui parlait au village... Erreur de date, ou... Ils n'ont jamais pu être sûrs, l'affaire s'était jouée à quelques minutes près, il leur aurait fallu des montres.
Et puis Milarêva s'était laissée mettre des fils une fois, mais pas deux.
Etrange Milarêva, créature toute de blancheur, par moments gentille éoline, silencieuse et si modeste, agréable confidente, et d'autres fois puissance mystique et sacrée, lumière intouchable...
Nellio n'était jamais revenu sur l'île. Il préfère rester dans cette sorte d'engourdissement, où le temps passe plus vite.
Plus vite pour lui, car au village, sur l'île, pour nos amis, il en est arrivé, des choses, mais il faudrait pour tout raconter, pour tout décrire, des centaines de livres comme celui-ci.
Adénankar et ses secouristes regardent le ciel, en pensant à la Terre... Ils sont inquiets et pleins d'Espoir à la fois. La Terre est de plus en plus sur le fil du couteau, prête à basculer, vers le Bonheur ou vers les ténèbres. Et le fil du couteau est de plus en plus fin... Et pourtant l'humanité terrienne continue toujours son chemin ambigu sans se décider... Jusqu'où les Terriens supporteront-ils cette tension sans cesse croissante? De quel côté l'équilibre finira-t-il par se rompre? Cela passera-t-il par une rupture brutale, ou par un glissement progressif du point d'équilibre des forces? Tous les Terriens seront-ils entraînés d'un bloc, ou certains échoueront-ils?
Ce sont là autant de mystères, qui préoccupent nos amis, depuis plusieurs siècles déjà. Ils ont assisté à l'éveil de la civilisation occidentale et de son système économique immoral, puis à son implacable prise d'hégémonie sur la planète entière, son incroyable génocide des cultures, des vibrations, des paysages et des esprits de lieux... Grave situation, qui fait lourdement froncer les sourcils aux Gardiens Cosmiques...
Ils ont assisté à l'expansion des techniques, qui donne à ces humains des pouvoirs toujours plus effroyables... La morale, malgré elle aussi quelques progrès, n'avait pas pu suivre ce rythme infernal: Le rapport pouvoir sur moralité prenait des valeurs toujours plus dangereuses. Les Terriens s'étaient eux-mêmes condamnés à relever le défi, à accroître leur moralité où à mourir sous leurs propres coups. Qu'y peuvent les Jardiniers des âmes?
Alors Adénankar et ses amis ont continué leur patient travail, sauvant miette par miette ce qu'ils pouvaient. Plus de deux centaines d'anciens Terriens, libérés du poids de leurs défauts, dégagés des limites qu'ils s'étaient eux-même imposées, ont pu renaître dans les villages voisins de nos amis, parfois sur d'autres planètes idylliques, et d'autres sont en préparation. Les Jardiniers des âmes peuvent être contents.
Si un jour l'humanité se décide elle aussi à faire de sa planète un paradis de splendeur, à mettre sa puissance croissante au service de la vie, alors il est fort probable que, sur Aéoliah, certains éolis prennent le chemin d'une profonde forêt, pour y laisser leurs corps et retourner sur leur ancienne planète...
Et ce jour-là, enfin, nous serons reconnaissants pour ceux qui savent.
Et Aurora?
Ils n'ont toujours aucune nouvelle d'elle. Seule Milarêva dit de temps à autres que tout va au mieux, mais sans donner aucune précision ni aucune date.
Et c'est là le sujet du second livre, «Naufragée
Cosmique».
Thème du chapitre.
Principale vibration évoquée: *** très belle * agréable $ moche $$$ choquante. (présentées à fin d'illustration ou de réflexion. Ces passages sont indiqués dans le texte par le signe $. Ils peuvent être sautés sans nuire à la compréhension de l'ensemble)
Thèmes philosophiques ou sociaux traités. (S'il n'y a pas de lien hypertexte c'est que tout le chapitre est concerné)
Chapitre 1 Prélude.
Mystère dans l'espace...
*
Chapitre 2 La Bienheureuse Aéoliah.
Découverte d'une planète paradisiaque.
*** La vie, une journée paisible dans la nature, sous les étoiles
Chapitre 3 L'Amour d'Aurora et de Nellio
L'incarnation de deux êtres sur leur planète paradisiaque.
*** Une douce vie pour des jeunes enfants, leurs découvertes de l'activité, des autres, de la nature, de l'amour...
La nature du temps et de l'espace. Ecole et éducation. L'activité, l'insertion de deux êtres dans leur société.
Chapitre 4 Le village dans l'infini
La vie quotidienne sur Aéoliah.
*** Activité, joie, vie dans la nature, soirée sous les étoiles
Communication et prises de décision en groupe, communion avec la nature
Chapitre 5 Anthelme et Elnadjine
Les nouveaux éolis commencent à s'intéresser au monde, au delà de leur village, et à y découvrir des choses étranges et passionnantes...
*** ou * Dans la nature, mais plus varié.
La mort et le départ vers une autre vie.
Chapitre 6 Les secrets des rouleaux
La formation de la planète Aéoliah d'après l'école des éolis.
*
Astronomie Astrophysique. Formation des planètes. Apparition de la vie Apparition des civilisations. (éléments sur la Formule de Drake) Comparaison des civilisations. Evolution des civilisations. Geophysique, géologie. Evolution de la vie, apparition des espèces, écologie. Influences spirituelles sur la matière et sur l'évolution. Communication interplanétaire, contact interplanétaire. Poésie
Chapitre 7 Les souvenirs d'Algénio
Algénio retrouve d'étranges souvenirs d'une vie antérieure.
* ou $ Contraste entre la paradisiaque Aéoliah et l'ancienne planète d'Algénio.
Corps énergétique, Chakras. Perception du monde et de la vibration de la nature, vivre le bonheur ici et maintenant, à la lumière du contraste entre deux expériences différentes. Evolution spirituelle, idéalisme, réincarnation. Lois de l'Harmonie et de la Poésie. Communication en groupe et harmonie de la société (deux endroits). Insertion/rejet dans la société. Evolution des civilisations, les bonnes voies et les accidents. Les différent plans matériels ou immatériels. Vision des photons à l'oeil nu.
Chapitre 8 Les mystères des rouleaux
Un couple d'éoli très bavards vient piquer la curiosité des nouveaux éolis à propos d'une grande école de sagesse.
*** Nature du village et celle plus éthérée et rose de l'école de sagesse d'Irizdar.
Aperçus sur voyage astral et voyage interplanétaire. Sonar humain. «Dévas» ou esprits des lieux. Musique.
Chapitre 9 Secouristes des âmes.
Les éolis s'initient au secourismes des âmes sur Terre, en voyage astral. Leur première expédition confronte ces êtres purs au barbarisme. Elle est un succès mais est ternie par l'accident d'Aurora. Son corps est emmené par les Gardiens Cosmiques, tandis que son âme doit commencer un cycle de réparation sur Terre.
* ou $ avec un passage $$$ lors de la descente sur Terre en plein épisode meurtrier.
Voyage astral. Aide spirituelle.
Chapitre 10 Anthelme à Irizdar.
Les nouveaux éolis visitent l'école de sagesse d'Irizdar, riche en surprises.
*** ou * La nature grandiose, puis le monde chaleureusement coloré de l'école.
Musique de la nature et musique cosmique. Education: comment se motiver pour apprendre et travailler, comment gérer ses études. Vibrations (définition et origine du mot). Economie: comment sont soutenus ceux qui ne produisent pas, et comment être heureux en produisant. Le hasard et l'esprit. Spontanéité et respect d'autrui: on est tellement plus heureux et libres sans drague ni sexisme. Voyage astral.
Chapitre 11 Secouristes des âmes 2
Les éolis reprennent leurs expéditions sur la Terre, en Europe, avec des expériences variées
*
Aide spirituelle. Nature du temps, dans les mondes physiques ou spirituels. Le karma et le respect des lois de la vie. Communication. Représentation théâtrale d'êtres spirituels (Mystères chrétiens). Le sort des animaux: en particulier régulations écologiques, alimentation, maladies et prédation.
Chapitre 12. Venue avec l'Aurore
Aurora a une première réincarnation sur Terre, en extrême orient. Elle est aidée par un sage bouddhiste, mais est en bute aux préjugés de ses proches.
Nature **, un ou deux passages $.
Travail spirituel sur soi. Poésie. Vibration. Le bonheur en travaillant.
Chapitre 13 Secouristes des âmes
Le temps a passé sur le village des éolis. Le secourisme des âmes est maintenant bien organisé.
*** ou * Aide spirituelle. Contact avec des êtres spirituels.
Chapitre 14 L'atoll de Nasachto et Inélounia.
Les nouveaux éolis se promènent sur une île idyllique d'Aéoliah...
*** et *** et ***... nature, océan, atolls, races exotiques...
Poésie et humour (ce lien et tout le chapitre). Ecologie, économie (deux endroits) et bonheur. Vie amoureuse poétique des éolis contre pornographie et pudibonderie. Morale. Communication (deux endroits) Apprentissage. Bèkbèk le racisme.
Chapitre 15 La vie de château...
Aurora se tape une incarnation en plein Moyen Age...
$ avec des passages $$$ et parfois tout de même *...
Travail spirituel sur soi dans des conditions adverses. Manipulations mentales et influence. Chasse. Amour platonique. Pardon.
Chapitre 16 Va île nouvelle...
D'autres éolis commencent à poétiser une île nouvelle.
*** Océan, atolls, grandiose éruption volcanique qui ne fait pas de mal à une mouche.
La création de l'égrégore et de l'écosystème de l'île. Les poétiques «rituels» de vie commune. Les «Dévas» ou esprits des lieux (deux endroits, le second étant la principale discussion dans le roman, mais il y en a d'importantes dans les chapitres suivants). Ecologie sans prédateurs, deux endroits.
Chapitre 17 Vertao.
Le secourisme des âmes se personnalise.
Aide spirituelle. Evolution spirituelle.
Chapitre 18 Lioureline.
L'île de Lioureline a développé son écosystème et son ambiance.
*** ou * nature, étoiles, roches...
Aide et évolution spirituelle. Poésie (partout). Vision des couleurs, vibrations et art (impressionnisme) «Dévas» ou esprits des lieux. Ecologie sans prédateurs (deux endroits, et partout. Géologie. Vibration des étoiles.
Chapitre 19 Résumé, jusqu'à nos jours.
L'île de Lioureline achève son développement.
*** ou * nature, étoiles, roches...
Poésie, féerie. Mort et devenir. Evolution de la Terre...