Roman par Richard Trigaux
PRESENTATION DU ROMAN (retour) .
Le but de ce roman est de donner au lecteur l'envie de partager le bonheur des personnages, et l'envie d'oeuvrer pour que ce bonheur soit un jour partagés par les autres humains sur la Terre.
A cette fin le roman décrit une vision d'une société idéale, afin d'en partager l'ambiance, la poésie, l'harmonie, la Paix, et de montrer comment cela peut fonctionner dans la réalité. Ceci nécessite bien sûr de présenter et d'illustrer un certain nombre d'idées sociales, économiques ou philosophiques, mais surtout de ressentir les vibrations et l'aspiration qui les sous-tendent. Ceci passe bien mieux dans une belle histoire que dans un exposé purement analytique.
Les idées et désirs ainsi générés pourront ensuite être appliquées dans notre vie personnelle ou dans la société. (Cette action dans la société est plus développée dans le second roman «Naufragée Cosmique»)
Le monde des éolis est lumineux et simple, paisible et joyeux, poétique et drôle, plein des mille plaisirs de la nature et de la vie. Il a une signification profonde de par l'émouvante destinée spirituelle des éolis. Il diffère par certains points de celui de la Terre (absence de technologie, longue vie, éolis ailés...) mais les lois profondes qui le régissent sont les mêmes que pour le nôtre. En cela il nous est parfaitement possible de l'imiter, et nous en tirerions un immense bénéfice. Ce qui ne nous empêcherait nullement de conserver le trésor de richesses culturelles originales que nous avons déjà su créer sur notre propre monde.
Ce roman peut donc inspirer un changement de vie personnelle ou une action sociale, mais aussi, au delà de notre mort, le désir de renaître dans un tel monde paradisiaque, ou encore le désir d'acquérir une élévation spirituelle suffisante pour à notre tour aider nos frères humains à sortir de leurs conditionnements limitatifs et accéder au bonheur authentique et stable auquel tout le monde a droit.
Le plan du roman classique (mise en place du mystère, développement, chute) a été volontairement abandonné pour une suite de scènes variées susceptible d'inspirer une large variété de gens, dans une trame qui, comme la vie, est une suite de situations s'enchaînant sans fin.
L'auteur ne pourra assumer l'ensemble des initiatives inspirées par le roman pour en concrétiser la vision. Ceci représente un vaste travail qui de toute façon s'insère dans tout ce qui va déjà dans le sens d'un monde meilleur. Toutefois je suis ouvert aux propositions qui pourraient correspondre avec des projets personnels. Egalement je souhaite être informé de toute activité directement inspirée du roman ou du monde des éolis, ou de toute inspiration ou réussite, qu'elle soit personnelle ou collective.
COPYRIGHT (retour)
Il est possible de télécharger gratuitement ces textes et illustrations et d'en imprimer un exemplaire sur papier dans le cas d'un usage personnel, familial ou de personnes vivant ensemble en communauté au sens strict. (Ménages à plusieurs familles, monastères.)
Copyright Richard Trigaux 1998. Dépôt légal Mai 1998
L'intégralité des textes et des illustrations, le vocabulaire et les noms propres du roman sont déposés légalement et propriété de l'auteur Richard Trigaux ou de ses ayants droits. Toutefois, malgré la similitude, il ne faut pas confondre le nom de planète Aéoliah avec le nom propre Aeoliah qui appartient au compositeur et peintre Californien.
Pour tout autre usage collectif ou public demander l'autorisation de l'auteur Richard Trigaux. Même si cette autorisation est formellement accordée, elle ne pourra être effectivement accordée que si cet usage est bienveillant et en relation avec les bases philosophiques de l'oeuvre. Tout usage commercial ou onéreux sans l'autorisation de l'auteur ou de ses ayant droit est interdit et passible de poursuites judiciaires. Concernant les courtes citations à des fins d'exemple ou d'illustration, ainsi que le pastiche, la caricature et l'allusion, leur utilisation à des fins malveillantes, ou en désaccord avec les principes philosophiques de l'oeuvre, ou en désaccord avec les valeurs morales généralement reconnues ou avec les droits de l'homme, sont susceptibles d'être poursuivies en justice.
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Sauf preuve du contraire l'auteur revendique la paternité des idées originales (philosophiques, épistémologiques ou logiques, métaphysiques, biologiques ou physiques) contenues dans le roman, et leur antériorité depuis 1990.
SOMMAIRE (return)
Dernière mise à jour 1 Octobre 1999
| Thème du chapitre. | |
| Principale vibration évoquée: *** très belle * agréable $ moche $$$ choquante. (présentées à fin d'illustration ou de réflexion. Ces passages sont indiqués dans le texte par le signe $. Ils peuvent être sautés sans nuire à la compréhension de l'ensemble) | |
| Thèmes philosophiques ou sociaux traités. (S'il n'y a pas de lien hypertexte c'est que tout le chapitre est concerné) | |
| Chapitre 1 Prélude. | Mystère dans l'espace... |
| * | |
| Chapitre 2 La Bienheureuse Aéoliah. | Découverte d'une planète paradisiaque. |
| *** La vie, une journée paisible dans la nature, sous les étoiles | |
| Chapitre 3 L'Amour d'Aurora et de Nellio | L'incarnation de deux êtres sur leur planète paradisiaque. |
| *** Une douce vie pour des jeunes enfants, leurs découvertes de l'activité, des autres, de la nature, de l'amour... | |
| La nature du temps et de l'espace. Ecole et éducation. L'activité, l'insertion de deux êtres dans leur société. | |
| Chapitre 4 Le village dans l'infini | La vie quotidienne sur Aéoliah. |
| *** Activité, joie, vie dans la nature, soirée sous les étoiles | |
| Communication et prises de décision en groupe, communion avec la nature | |
| Chapitre 5 Anthelme et Elnadjine | Les nouveaux éolis commencent à s'intéresser au monde, au delà de leur village, et à y découvrir des choses étranges et passionnantes... |
| *** ou * Dans la nature, mais plus varié. | |
| La mort et le départ vers une autre vie. | |
| Chapitre 6 Les secrets des rouleaux | La formation de la planète Aéoliah d'après l'école des éolis. |
| * | |
| Astronomie Astrophysique. Formation des planètes. Apparition de la vie Apparition des civilisations. (éléments sur la Formule de Drake) Comparaison des civilisations. Evolution des civilisations. Geophysique, géologie. Evolution de la vie, apparition des espèces, écologie. Influences spirituelles sur la matière et sur l'évolution. Communication interplanétaire, contact interplanétaire. Poésie | |
| Chapitre 7 Les souvenirs d'Algénio | Algénio retrouve d'étranges souvenirs d'une vie antérieure. |
| * ou $ Contraste entre la paradisiaque Aéoliah et l'ancienne planète d'Algénio. | |
| Corps énergétique, Chakras. Perception du monde et de la vibration de la nature, vivre le bonheur ici et maintenant, à la lumière du contraste entre deux expériences différentes. Evolution spirituelle, idéalisme, réincarnation. Lois de l'Harmonie et de la Poésie. Communication en groupe et harmonie de la société (deux endroits). Insertion/rejet dans la société. Evolution des civilisations, les bonnes voies et les accidents. Les différent plans matériels ou immatériels. Vision des photons à l'oeil nu. | |
| Chapitre 8 Les mystères des rouleaux | Un couple d'éoli très bavards vient piquer la curiosité des nouveaux éolis à propos d'une grande école de sagesse. |
| *** Nature du village et celle plus éthérée et rose de l'école de sagesse d'Irizdar. | |
| Aperçus sur voyage astral et voyage interplanétaire. Sonar humain. «Dévas» ou esprits des lieux. Musique. | |
| Chapitre 9 Secouristes des âmes. | Les éolis s'initient au secourismes des âmes sur Terre, en voyage astral. Leur première expédition confronte ces êtres purs au barbarisme. Elle est un succès mais est ternie par l'accident d'Aurora. Son corps est emmené par les Gardiens Cosmiques, tandis que son âme doit commencer un cycle de réparation sur Terre. |
| * ou $ avec un passage $$$ lors de la descente sur Terre en plein épisode meurtrier. | |
| Voyage astral. Aide spirituelle. | |
| Chapitre 10 Anthelme à Irizdar. | Les nouveaux éolis visitent l'école de sagesse d'Irizdar, riche en surprises. |
| *** ou * La nature grandiose, puis le monde chaleureusement coloré de l'école. | |
| Musique de la nature et musique cosmique. Education: comment se motiver pour apprendre et travailler, comment gérer ses études. Vibrations (définition et origine du mot). Economie: comment sont soutenus ceux qui ne produisent pas, et comment être heureux en produisant. Le hasard et l'esprit. Spontanéité et respect d'autrui: on est tellement plus heureux et libres sans drague ni sexisme. Voyage astral. | |
| Chapitre 11 Secouristes des âmes 2 | Les éolis reprennent leurs expéditions sur la Terre, en Europe, avec des expériences variées |
| * | |
| Aide spirituelle. Nature du temps, dans les mondes physiques ou spirituels. Le karma et le respect des lois de la vie. Communication. Représentation théâtrale d'êtres spirituels (Mystères chrétiens). Le sort des animaux: en particulier régulations écologiques, alimentation, maladies et prédation. | |
| Chapitre 12. Venue avec l'Aurore | Aurora a une première réincarnation sur Terre, en extrême orient. Elle est aidée par un sage bouddhiste, mais est en bute aux préjugés de ses proches. |
| Nature **, un ou deux passages $. | |
| Travail spirituel sur soi. Poésie. Vibration. Le bonheur en travaillant. | |
| Chapitre 13 Secouristes des âmes | Le temps a passé sur le village des éolis. Le secourisme des âmes est maintenant bien organisé. |
| *** ou * Aide spirituelle. Contact avec des êtres spirituels. | |
| Chapitre 14 L'atoll de Nasachto et Inélounia. | Les nouveaux éolis se promènent sur une île idyllique d'Aéoliah... |
| *** et *** et ***... nature, océan, atolls, races exotiques... | |
| Poésie et humour (ce lien et tout le chapitre). Ecologie, économie (deux endroits) et bonheur. Vie amoureuse poétique des éolis contre pornographie et pudibonderie. Morale. Communication (deux endroits) Apprentissage. Bèkbèk le racisme. | |
| Chapitre 15 La vie de château... | Aurora se tape une incarnation en plein Moyen Age... |
| $ avec des passages $$$ et parfois tout de même *... | |
| Travail spirituel sur soi dans des conditions adverses. Manipulations mentales et influence. Chasse. Amour platonique. Pardon. | |
| Chapitre 16 Va île nouvelle... | D'autres éolis commencent à poétiser une île nouvelle. |
| *** Océan, atolls, grandiose éruption volcanique qui ne fait pas de mal à une mouche. | |
| La création de l'égrégore et de l'écosystème de l'île. Les poétiques «rituels» de vie commune. Les «Dévas» ou esprits des lieux (deux endroits, le second étant la principale discussion dans le roman, mais il y en a d'importantes dans les chapitres suivants). Ecologie sans prédateurs, deux endroits. | |
| Chapitre 17 Vertao. | Le secourisme des âmes se personnalise. |
| Aide spirituelle. Evolution spirituelle. | |
| Chapitre 18 Lioureline. | L'île de Lioureline a développé son écosystème et son ambiance. |
| *** ou * nature, étoiles, roches... | |
| Aide et évolution spirituelle. Poésie (partout). Vision des couleurs, vibrations et art (impressionnisme) «Dévas» ou esprits des lieux. Ecologie sans prédateurs (deux endroits, et partout. Géologie. Vibration des étoiles. | |
| Chapitre 19 Résumé, jusqu'à nos jours. | L'île de Lioureline achève son développement. |
| *** ou * nature, étoiles, roches... | |
| Poésie, féerie. Mort et devenir. Evolution de la Terre... | |
CHAPITRE 1
* PRELUDE *
(sommaire)
Musique: Elixir, «Procession on the horizon» Révérence à toute forme de vie, passionnément. Ou Klaus Shultze, «Timewind» .
Uhluhlorah, la planète des glaces. Sur une petite lune qui n'a même pas de nom, se dresse un étrange monument. Vu d'ici, le soleil de ce système ne luit guère plus que notre pleine Lune, si loin et si froid que sa pâle lumière ne dégèle même pas le méthane. Dans le ciel noir d'encre, parmi les étoiles étrangement fixes, Uhluhlorah flotte immobile, vaste globe lisse d'un beau bleu céruléum tacheté d'outremer, toujours au dessus de la même colline grise figée dans une pathétique éternité. Rien n'a bougé ici depuis deux milliards d'années: le paysage est usé, tout en pentes douces, en arrondis, parsemé de cratères de toutes tailles, gris et émoussés, sauf quelques-uns qui arborent une auréole ou des rayons d'un blanc jaunâtre. Le sol ressemble à celui d'un névé, légèrement granuleux, avec des blocs ici ou là. Vu de près il révèle une beauté étrange en un lieu si reculé: Perles scintillant au lointain Soleil, étoiles irisées ou reflet bleu d'Uhluhlorah. La roche, ici, c'est de la glace, qui, à cette température, semble une quelconque pierre crayeuse, parsemée de minuscules gouttes luisantes dues aux micrométéorites.
Aucune vie possible sur ce monde mort, immobile, sans air, exposé au froid inimaginable de l'espace. Le sol même du satellite sans nom est figé pour l'éternité. Les seuls mouvements sont la répétition immuable des jours tous identiques, au même rythme que les quartiers d'Uhluhlorah, planète géante des limbes de ce grand système solaire. Et pourtant, en plein coeur de cette immensité à jamais interdite aux vivants, se dresse, énigmatique comme un Sphinx, le monument. Du ciel on distingue, avec un peu d'attention, une immense étoile jaune à quatre branches, courant sur plus de dix kilomètres de plaine, et toute écornée de cratères. Elle est là depuis si longtemps que son teint est maintenant plombé. Au centre s'étend une aire rougeâtre, en forme de coeur. Le monument proprement dit est une petite pyramide, juste à la pointe du coeur, jaunâtre, émoussée. Elle semble très ancienne aussi, autant que le glacial paysage. Rien a priori n'indique le sens de cette insolite présence en plein cosmos.
Au pied de la pyramide, des traces de chenillettes, des déblais semblent tout frais. Ou presque: vu la lenteur de l'érosion, ces travaux pourraient dater de millions d'années. Sur le flanc de la pyramide, une ouverture ronde a été scellée de glace claire. Tout ici est fait de la seule roche disponible: la glace, qui n'y fond jamais. Avec le temps la poussière du cosmos la fait tourner au gris. Les mystérieux bâtisseurs se sont servi de ce matériau, comme s'ils ne tenaient pas à en amener d'étrangers.
L'ouverture scellée donne sur une galerie qui s'enfonce raide, en spirale, vers les entrailles de la lune sans nom. Profondément enfouie dans la glace, bien à l'abri des rayonnements cosmiques, exactement sous l'apex de la pyramide, nous attend une crypte. Elle est en forme de petit pain rond, d'une dizaine de mètres environ de diamètre. Là nous attend un étrange spectacle... Pourrait-on appeler cela une machine? Pourtant cela a été pensé, conçu et bâti dans quelque mystérieuse intention. C'est d'une beauté émouvante, tout en sphères et ellipsoïdes imbriqués, d'un vert lumineux et profond comme un vitrail; le long des murs s'en tiennent d'autres, plus petits, reliés entre eux par des tubes, des vaisseaux, des trompes ou d'infimes fils d'argent. Quelques-uns s'avancent dans d'étroites galeries, s'enfonçant encore davantage vers d'autres installations inconnues, vers le coeur mystérieux de la petite planète. Tout semble fait d'or vert, d'émeraude translucide ou de végétation tendre, illuminé de l'intérieur comme un gemme. Les formes, loin du rationalisme de nos produits industriels, ressemblent plutôt à des organes vivants, des cellules, à quelque improbable orchestre de cuivres surréaliste ou encore à ces curieux alambics anciens des moines distillateurs de fleurs. Pas de mécanisme ni d'énergie électrique comme dans nos créations terrestres; tout est sans mouvement, sans finalité apparente. Et pourtant l'hypogée toute entière irradie une phosphorescence à la fois immobile et passionnément palpitante, d'un vert ineffable, profondeurs d'un océan merveilleux, émeraude impossible, fraîcheur d'un printemps indicible, oxygène infiniment bienfaisant et pur... Ah, si nous pouvions nous trouver dans cette crypte, nous serions bouleversés au plus profond de notre être par l'intensité vivifiante de cette étrange radiation, de cette puissante et bienfaisante vibration! Oui, c'est cela: Ces assemblages incompréhensibles vibrent, vivent, c'est bien une machinerie, mais encore inconcevable pour nous terriens: elle oeuvre avec les énergies de la vie, elle les attire amoureusement, les capte, les concentre, et, frémissante, les transmute à Dieu sait quelle fin! Ce qui en émane est plus que de la lumière: c'est de la vie, concentrée, sereine, rafraîchissante, purificatrice. C'est un appareillage bienveillant, conçu non par des techniciens, mais par des amoureux, par des poètes!
A quelle fin et par qui a t-il été installé ici, sur ce monde désolé et infiniment glacial? Même si la lumière de la crypte oscille entre la fraîcheur délicieusement vivifiante de la source sous les feuilles et la chaleur intensément colorée des vitraux, le thermomètre, lui, marque implacablement et immuablement moins deux-cent-trente-deux degrés dans la crypte totalement vide d'air. Un fin givre de méthane en témoigne sur les murs pâles. Beau, mais totalement inhabitable!
L'intérieur du bulbe central est une succession d'ovoïdes et de tores imbriqués défiant les Moëbius et autres Klein, vibrant de couleurs pastel variées, tissés de fils ténus, de tubules. D'infimes organes recèlent une complexité dépassant de fort loin notre technologie. Au coeur du bulbe, là où les vibrations sont les plus vives et les plus entrelacées, se trouve une chambre, comme une géode tapissée d'efflorescences et d'antennes d'un vert très doux, tamisé. Et, tout à fait au centre... grand comme un nid d'oiseau, un berceau! Un berceau en osier très fin, enfroufrouté de tissu rose brodé de fleurs naïves, et, dans le berceau, une créature de rêve: elle a forme humaine, c'est même de toute évidence une femme, mais haute comme notre main!
Sa tête est plus grande, en proportion, que la nôtre, comme celle d'une petite fille; mais c'est bien une créature féminine adulte. Son visage rond et régulier respire la Douceur; ses épaules sont à peine plus larges que la tête, et les hanches plus fines encore; les bras nus si menus semblent translucides. Sa beauté fascine, mais plus encore une Bonté et une Poésie émouvantes émanent de cette forme étendue, comme endormie. La régularité, l'Harmonie de ses traits, la douce et claire vibration qui en émanent signent l'être parfait, libre du moindre défaut tant de l'esprit que du corps, l'Innocence absolue, sans aucune sorte de lien avec le mal, avec pourtant un je ne sais quoi de simple et sérieux comme un enfant faisant le Bien, qui nous la rend plus proche de l'humain que de l'ange.
Elle est allongée, son ingénu visage rond sur le côté, ses petits seins marquant à peine le tissu de sa longue robe mauve un peu bouffante; elle porte sur le coeur, brodé, le même insigne que dehors sur la plaine: une étoile à quatre branches dorée avec un coeur rose. Ses cheveux châtains ondulent en nappe sur ses côtés et ses mains minuscules sont croisées sur le ventre. Presque cachées par les cheveux, des ailes, mais oui, quelle merveille! Cette petite femme de paradis, pas plus grande qu'une bergeronnette, a des ailes de papillon, roses, irisées d'indigo!
Elle ne sourit pas. Elle est très pâle; elle n'a pas l'air triste; sur son monde merveilleux on ne connaît certainement pas la tristesse. Pourtant une larme scintille, pâle perle de glace hyaline sous un de ses grands yeux fermés. Ici aussi il fait moins deux cent trente degrés. Est-elle morte? Non, mais son âme est de toute évidence loin de ce corps gelé depuis peut être des milliers d'années. Les merveilleux appareils de la crypte sont là pour le maintenir en état, dans le froid propice, dans l'espoir de le ramener un jour à la vie, mais ils ne peuvent rien de plus pour rappeler son âme.
De quel drame inconcevable la belle inconnue a t-elle été la victime, ici ou là-bas? Qu'a t-il pu arriver de si étrangement fatal que son monde idéal et parfait n'ai pu l'en mettre à l'abri?
CHAPITRE 2
* La Bienheureuse Aéoliah *
(sommaire)
* Musique: Pharista, Le voyage des anges, Premiers pas vers le silence.
. De toute évidence, la belle inconnue de la crypte n'est pas native du satellite inhospitalier d'Uhluhlorah; sa vie était sur une des planètes centrales du système. Amis lecteurs, faisons un instant silence ensemble, et laissons nous flotter dans l'espace interplanétaire; rapprochons-nous de ce Soleil. Nous croisons Anthéroah, planète également toute d'air et de nuages, qui ressemble à notre Jupiter comme Uhluhlorah à Neptune. Quel saisissant spectacle que ces globes majestueux glissant sur fond de velours noir! Plus près encore de la chaleur vitale du Soleil gravitent plusieurs planètes rocheuses. Cette étoile est un peu plus grande et un peu plus blanche que la nôtre, mais cela n'empêche pas d'y trouver aussi une planète à la bonne distance pour être habitable.
Toujours flottant librement dans l'espace, nous approchons du Soleil, qui devient radieux et chaud. Son scintillement enfle en gloire, et, portés par une irrésistible et joyeuse pulsation, nous approchons encore jusqu'à ce qu'émerge de ce flot de lumière le croissant d'une planète: Aéoliah. Prononcez A-é-o-liahh... et prolongez le son avec un coeur émerveillé... Le premier A arrive, se pose léger et joyeux comme un oiseau, et juste le second repart vers son émouvant destin. Eh oui, elle s'appelle, je ne sais pas pourquoi, presque comme le compositeur et peintre californien bien connu.
Changeant de direction, nous laissons le Soleil derrière nous, et contemplons de face ce fabuleux spectacle: le disque resplendissant d'une grande et belle planète, entourée d'un anneau doré, comme notre Saturne, mais moins large et fin comme du crêpe. Une inaudible orgue céleste vibre de ses plus majestueux accords... Aéoliah est couverte de vastes océans d'un bleu profond et velouté, entre des continents arborant toutes les nuances de vert, jaune et violacé; les nuages se regroupent en un vaste arc reliant un pôle à l'autre, laissant le reste totalement libre. Comme nous approchons petit à petit, Aéoliah semble grossir... Ah! Comme une planète vue de l'espace est belle! Belle à couper le souffle! Enivrante! Surtout de l'aborder avec une lenteur envoûtante... Des détails toujours plus fins se dessinent: Des plaines, des myriades d'îles sous les tropiques, pas de glace aux pôles mais beaucoup de chaînes montagneuses, parfois piquetées de blanc. Les couleurs somptueuses et veloutées vibrent et chantent intensément dans la lumière chaude du Soleil. Quel étourdissant spectacle! Comment ne pas s'enivrer de contempler tant de paysages, tant de vie à la fois!
Aéoliah, grandissant toujours lentement, occupe petit à petit le ciel devant nous. L'anneau se profile sur notre passage, filet d'or qui soudain bondit sur nous, comme nous le frôlons au vol! La lenteur de notre mouvement n'est qu'une apparence due à l'immensité de la scène...
La magnifique planète brille maintenant au-dessous de nous; le limbe devient horizon et se pare d'un émouvant liseré bleu: l'air! Ténu et précieux filet de vie... En bas un continent se termine en pointe vers le Sud, près de l'équateur; il n'en finit pas de se diviser en péninsules, îles, caps et îlots, mers, baies et criques. La Beauté stupéfiante de ce globe idyllique nous émeut jusqu'aux tréfonds de nos êtres, en un sensuel désir de fraîche végétation et de ciel immaculé... Quel émouvant mystère, d'englober d'un seul regard tant de lieux de vie charmants, tant de paysages superbes à aimer, tant d'existences à vivre ou à construire!
La côte ouest de ce continent est bordée de montagnes mauves et brunes, pailletées de doré, de vert olive ou citron, avec de ci de là des étoiles blanches de sommets enneigés. Plus au centre, une multitude de lacs, une résille de fleuves sinueux scintillent comme des diamants au soleil, dans un écrin de verdure profonde et veloutée. Toujours flottant en un lent et majestueux mouvement, nous glissons vers le Nord-Ouest et survolons à l'infini une immensité sauvage de montagnes hardies à perte de vue, de pics altiers, mauves ou roses, de dômes poétiquement arrondis, de plateaux intensément verts, de délicieuses vallées d'ombre turquoise... En un vol doucement descendant, nous approchons du sol; le ciel noir de l'espace tourne à l'indigo, puis à l'azur de la vie; l'oeil émerveillé découvre un monde de pentes, des rocailles, de prés ensoleillés, de petits cours d'eau, de recoins d'ombre fraîche, de vallons charmants; la forêt, de velours devient laine, parsemée d'arbres en fleurs; de curieuses collines ballonnées se parent d'anneaux concentriques, comme des courbes d'altitude sur une carte de géographie: vert tendre, jade, mauve, rose, or...
Nous descendons très doucement au dessus d'un frais plateau ondulé, échancré de ravins ombreux, ourlé de douces collines, de pics de grès rose aux formes élancées et poétiques. Un silence, une tranquillité étourdissante émanent de ce paysage de rêve, il nous saisit et nous englobe en une Paix formidable et pourtant si familière! Comme le repos de l'arrivée en un lieu hospitalier et accueillant, après un long voyage. Une chose frappe immédiatement le voyageur habitué aux paysages Terriens: Nulle trace de quoi que ce soit d'artificiel, aucune route, aucune maison ne trouent la verdure, pas une clôture ni même un champ. Aéoliah en son entier est superbement vierge! Une nature pure, parfaite, inviolée! Fière, resplendissante de Soleil et de Liberté, comme un inspir infini et vivifiant, riche de la promesse de fruits au delà de notre imagination!
Nous nous approchons de la cime des arbres, et une immense Harmonie de chants d'oiseaux monte jusqu'à nous, avec le chuintement d'un frais torrent, tandis qu'éclate une luxuriance de fleurs et de grappes multicolores; l'air tiède vibre de Soleil et d'ombre apaisante, des délicieuses senteurs de milliers de fleurs, mêlé de résines balsamiques et d'essences de fruits mûrs, sur un fond de foin frais ou de pinède; Il entre si fluidement dans notre poitrine pour insuffler sa vie palpitante et pure, sa Liberté enivrante! La forêt, les arbres immenses palpitent de milliers de présences, du frou-frou des ailes, du bruissement des insectes, de jeux d'ombres et de lumière, de lianes aux fleurs voluptueuses... Tout un monde joyeux aime et danse avec une vitalité étonnante dans la végétation plantureuse qu'une douce brise caresse... Une telle joie est communicative et nous voici avec une belle envie de nous rouler nous aussi dans l'herbe tiède, ou de courir légers comme l'air! Ô monde enthousiasmant où tout est léger, facile et agréable!
Nous atterrissons enfin dans une prairie en pente avec des buissons fleuris entre des petits ressauts pierreux. Un peu moins d'oiseaux ici que sous les bois, mais un calme, un bien-être merveilleux. Les habitants d'Aéoliah? Ce sont les oiseaux bien sûr. Haha! Y aviez-vous pensé? Il y a aussi des humains qui les aiment. Mais rappelez-vous: grands comme la main. Il faut se rétrécir encore pour les voir. Ça y est, nous sommes dans l'herbe, les hampes des fleurs portent leurs corolles au-dessus de nos têtes, nous marchons dans un crissement d'insectes ravis, sur un tapis de mousse, entre des feuilles de plantain et des plantes grasses (sans épines bien sûr), nous croisons des grillons empressés et enjambons une chenille passionnément jaune qui se marre!
* Musique: thème des éolis: BEARNS & DEXTER «The Golden Voyage»
volume 3 «Look after tomorrow for me»
Ils sont bien là, les merveilleux éolis, les minuscules humains d'Aéoliah, dans leur doux village, tous plus resplendissants de bonheur et de gaieté les uns que les autres. La créature de la crypte vient bien de là. Comme elle, ils sont très minces, avec une grande tête d'enfant, les épaules à peine plus larges que la tête, et les hanches plus fines encore, seulement marquées derrière par leurs petites fesses arrondies. Les bras sont très minces, presque translucides, et pourtant forts car nous en voyons qui, tels des fourmis, portent de lourdes charges. Ils sont beaux, ils sont heureux! Leurs visages sereins et souriants, naïfs ou espiègles, rieurs ou émus, actifs et enthousiastes, se parent de bouches menues et d'yeux immenses aux couleurs étonnantes: bleus, indigos ou violets, verts profonds, oranges flamboyants ou noirs envoûtants. Les éolines portent les seins menus et les éolis barbes chenues et moustaches à souhait; Ce sont les seules différences apparentes entre les deux sexes et portant on les reconnaît parfaitement même sans cela. Leurs cheveux sont souvent longs, lisses, ondulés ou frisés, blond ou châtain clair, noir de jais, blanc rosé ou bleuté, feu, mauve... Mais le plus étonnant ce sont leurs ailes de papillon, irisées de rose, de mauve, d'orange. Et ils s'en servent! Et ils volettent gaiement au-dessus de leur village, bien qu'en général ils se contentent d'y marcher, sauf quand ils partent en expédition aérienne dans la forêt.
Leur habits sont d'une simplicité qui serait un peu monacale, s'ils n'étaient fort jolis: des tuniques amples et longues aux manches flottantes, unies ou dégradées d'orange pastel, de rose, de mauve... toutes taillées environ sur le même modèle, mais parfois avec des fronces, parfois avec des franges... en fait toutes différentes. Tous ont sur le coeur cet insigne à la fois naïf et profond: une étoile à quatre branches, jaune d'or avec au centre un coeur rouge ou rose, qui leur l'air d'appartenir tous à quelque confrérie secrète, unie par on ne sait quel culte mystérieux... et sans doute très rigolo, à en juger par leurs mines! Dans le dos de leurs robes, il y a des trous, pour les ailes. Mais surtout, ils arborent tous, éolis et éolines, de ces immenses et impayables chapeaux éolis, sombreros démesurés faits tout d'une grande corolle de fleur aux pétales rayonnants, qu'ils portent comiquement relevé devant. Les couleurs les plus jolies sont là aussi de mise, sauf du vert que les éolis, comme les fleurs, ne portent jamais.
Qu'il est merveilleux de les voir vivre, de les contempler en mouvement! Oh leurs gestes aériens et libres! Oh leur démarche ondulante, spontanées, leur grâce oscillant entre la Poésie émouvante et un charme comique! Chaque geste, même le plus banal, est une danse, toute de grâce légère et de souplesse. Il ne le font même pas exprès: c'est chez eux le fond même de leur vie...
Ils ne parlent pas tant que nous, mais le font d'une voix cristalline, chantante, s'interpellant ou s'exclamant avec des accents joyeux et inénarrables, gazouillant comme de jeunes oiseaux.
L'endroit où nous sommes atterris, dans la prairie, est leur village. Il y en a de nombreux autres sur toute Aéoliah, mais c'est celui-ci que nous avons choisi, sur le huitième continent, celui des éolis à la peau rose comme les Européens. En fait on voit surtout de l'herbe. Devinez en quoi sont faites les maisons de ce village? En potiron, taillé en creux avec portes et fenêtres! Ce sont plutôt des sortes de calebasses, mais appelons les ainsi. Le village éoli, c'est avant tout un grand jardin, avec des plantes grasses, des fleurs, des fruits délicieux, des places moussues pour se réunir, et, cachées sous les feuilles, les maisons potiron, d'un bel orangé aux multiples nuances, garnies de fenêtres rondes; L'intérieur aussi en est rond et chaud comme un nid, et tout simple: souvent juste une petite pièce toute nue avec un lit ovale, deux bassines pour se laver, couvertes d'une corolle, et un simple rideau à l'entrée. Certaines, plus grandes, ont deux ou trois pièces avec des placards taillés dans l'épaisseur du mur arrondi. Ces charmants intérieurs sont peints de mauve, de bleu pastel ou de rose, a moins qu'ils n'arborent le délicieux teint pêche richement texturé de la chair nue du potiron.
Nous sommes arrivés, nous avons tout le temps de faire connaissance.
C'est l'heure ou le Soleil descend, mais il n'atteindra pas l'horizon avant un moment. Moins d'exubérance, plus de Sérénité. Les grillons commencent à s'accorder pour le concert du soir, et les oiseaux reviennent de leurs excursions. Tous les éolis sont encore occupés, dans leurs champs ou leurs ateliers de plein air.
Des champs de coton poussent à l'orée du village. Un champ éoli, ça n'a pas de bord ni de rangées: c'est simplement un endroit où poussent les bonnes plantes, souvent mélangées entre elles, et mêlées de fleurs totalement inutiles mais si belles, le tout entre un chemin discret, une maison-boule et un groupe de cactus (sans épines, toujours). Bien sûr qu'on ne le distingue pas dans la nature! Il est la nature, et le village aussi. Le coton éoli ne se teint pas, car il fleurit naturellement de diverses couleurs: il suffisait d'y penser. Chaque jour il y a du monde dans le champ; mais aujourd'hui on s'est mis nombreux pour retirer les feuilles mortes du bas des plantes et faire la chaîne en chantant pour les porter au tas de compost. Quelques feuilles, et ça fait un éoli chargé. Il a huit cotonniers orange, sept roses, un jaune, deux rouges, trois mauves, et d'autres un peu partout dans le village et les environs. Une petite chenille verte et jaune, égarée là, se retrouve à passer de main en main, elle aussi, et se demande bien pourquoi ça fait rire tout le monde. Les chenilles et les insectes d'Aéoliah sont, tout comme les oiseaux, parfaitement propres et tout à fait fréquentables comme animaux familiers, aussi ils se promènent librement dans le village en respectant les cultures et les fleurs des éolis.
Comme les flocons de coton mûrissent chacun leur tour, il faut butiner un peu partout la récolte. Un éoli à grande barbe volette de ci de là, comme une abeille, écarte les grands pétales vivement colorés, recueille les flocons, les pose sur un drap, à côté de son éoline qui le regarde tendrement. Quand ils ont rempli le drap, ils appellent un autre couple, et tous quatre, prenant chacun un coin, s'envolent ainsi avec leur charge. Ils la posent sur une placette, petit promontoire dominant le coeur du village, couvert de fine mousse vert tendre. D'autres éoli et éolines sont là. Ils trient le coton, le nettoient et le mettent en balles. Comme cette activité laisse l'esprit libre, c'est là que l'on se raconte des histoires, et qui dit esprit libre dit rire! Oh le féerique rire cristallin des éolis! Totalement aimable et bienveillant du reste, comme un rire de petit enfant, frais et dégagé, mais si contagieux!
Il faut voir les éolis vivre et travailler. Là un petit groupe chemine, quelques ustensiles à la main. Arrivés sur le lieu de l'activité, en quelques mots, tout est dit, tout est décidé, et les voilà illico qui se mettent à piocher joyeusement, à ramasser ou à porter, ou à grimper dans les arbustes pour cueillir. Souvent un ou deux s'assoient, chantent comme des anges dans des modes émouvants et inconnus chez nous, ou tirent quelques douces notes d'un pipeau plus grand qu'eux. Quand ils ont fini, ils contemplent ce qui est accompli, puis en quelques mots concluent ou expriment leur satisfaction. Et aussi sec, trottinant, ondulant de la hanche en balançant les cheveux, les voilà qui repartent vers une autre joyeuse activité.
Le jour arrive à sa fin, petit à petit.
...............C'est un moment de grande tranquillité.
Sur la plus grande place du village, en haut de la colline, s'affairent ceux qui ont choisi de préparer le repas aujourd'hui. C'est fort simple du reste: les éolis mangent des fruits, des feuilles et des champignons, tels que la nature les leur offre. Point de cuisson ni de plats de céréales comme chez nous. Préparer le repas, c'est aller chercher ce qu'il faut dans les champs, le rassembler sur un lit de feuilles fraîches, couper les fruits en tranches ou en faire du jus avec un pilon. C'est une activité agréable, que les éolis affectionnent; ils le font poétiquement, dans le calme, sans parler, ou juste d'une voix douce pour le nécessaire, et sans rire (sauf cas de force majeure). Une grande éoline toute jaune et blonde en nappe, comme un Soleil, porte un gros fruit semblable à un actinidia. Pas pressée, elle marche doucement en ondulant son frêle corps. A chaque pas un parfum de fleur différent vient vibrer en harmonie avec celui du fruit; l'air est doux, un bien-être vivifiant monte le long de ses reins vers son coeur ému de bonheur... Ses lèvres ébauchent des paroles d'une chanson, ses yeux verts emplis de rêve s'égarent d'un côté, de l'autre, tandis que le fruit dans ses bras se dandine poétiquement au rythme de ses pas.
Eolis et éolines goûtent ainsi un bonheur palpable et toujours renouvelé, fait de la trame des jours et des plus petites choses de la vie accomplies à la perfection. Le repas du soir est calme, accompagné de musique sur des instruments éolis, en compagnie de nombreuses espèces de grillons aux chants variés.
En attendant que le Soleil touche la Montagne du Soir pour commencer, tout le monde arrive petit à petit.
Quelquefois, à la fin du repas, quelqu'un parle, mais le plus souvent on reste ensemble en silence, méditant ou rêvant. Le jour décline, une douce fraîcheur monte de la terre. Les oiseaux se taisent ou retournent dans la forêt; certains nichent dans le village même et pépient doucement, tendrement, en prenant leurs places pour dormir. C'est l'heure des grillons. Avant que la nuit ne soit complète il faut ranger le repas: essuyer les rares ustensiles avec des feuilles, les ranger dans une petite maison à côté de la place, porter les déchets au compost et les recouvrir des feuilles qui ont servi de nappe, mélange idéal pour faire du bon terreau.
A la nuit tombée, certains éolis restent ensemble sur la place, en silence. Les éolis ne dorment pas toute la nuit comme nous terriens. Ceux qui vont dormir ou méditer ailleurs se dispersent sans bruit, deux par deux, main dans la main. Car il faut vous dire maintenant le plus beau: Absolument tous les éolis et les éolines s'aiment d'un amour merveilleux. Toute leur vie ils la passent ensemble, deux par deux, et naturellement ils dorment ensemble dans leur lit ovale comme nous le faisons aussi sur la Terre. Toujours avec émotion ils soulèvent le rideau de leur maison potiron, vers leur mignonne petite chambre, dans le doux parfum du jour qui meurt, et toujours tendrement ils s'embrassent ou se regardent en silence avant de glisser dans les bras l'un de l'autre, vers le sommeil ou vers le rêve...
La douce et envoûtante nuit d'Aéoliah prend possession du plateau; des bouffées d'air tiède aux senteurs de résine se mêlent à la fraîcheur humide montant des ravins, tandis que s'estompent les parfums des fleurs et des fruits. Aux clartés des étoiles répondent sur les collines des constellations de fleurs luminescentes, et l'anneau planétaire étend dans les cieux son immense arche d'or vaporeux. Le silence de la nuit est peuplé de chuintements furtifs, de grillons, des notes flûtées de crapauds, qui ne cesseront que plus tard. Au loin chantent les mélodieux et nostalgiques eyerlis que l'on ne voit jamais. Dans cette nature superbe et altière, le village des éolis ne signale sa présence que par quelques douces voix d'anges et chuintantes notes de flûte... Mais sûrement les étoiles elles-mêmes se penchent et frémissent pour les écouter, car en ce lieu idyllique l'univers et ses occupants accomplissent ensemble dans la plus parfaite plénitude tout ce pour quoi ils ont été créés: s'émerveiller!...
Il ne faudrait pas, au vu de cette description enthousiasmante d'un monde idéal, croire qu'Aéoliah ne serait qu'un éden factice et éthéré. La planète est de bon et solide roc, et ses habitants de chair et fermes à la besogne. La vie quotidienne y est faite de gestes humbles et concrets, d'activités manuelles, de tous les petits riens indispensables à la vie dans notre univers matériel. Les éolis vivent leur vie vraiment, ils en jouent le jeu à fond, sans arrière-pensée, sans filtre, ils goûtent à toutes ses joies et à toutes ses merveilles. Aéoliah ressemble étonnamment à notre Terre, n'en différant que sur un point essentiel: Le mal tel que nous le connaissons en est totalement absent, même sous ses formes les plus subtiles... Et s'il en est totalement absent, ce n'est pas par quelque absurde caprice de la Création, c'est parce que ses habitants, qu'ils soient éolis, animaux ou même plantes n'en ont pas voulu... et ont fait ce qu'il fallait pour cela! Nous verrons comment.
Il n'y a pas de vieux dans le village, ce qui est au fond normal dans un paradis. Mais il n'y a pas non plus d'enfants, ce qui est déjà plus étonnant.
Et puis... Que voyons nous ici? Un éoli solitaire, à la courte barbe frisée châtain, vêtu d'une simple robe indigo, s'éloigne dans le doux crépuscule; son pas n'ondule pas et ses yeux ne s'égarent pas rêveusement dans les roses et les mauves du couchant. Il sort du village (qui n'a pas de limite précise: les maisons sont simplement de plus en plus dispersées parmi les herbes, certaines assez loin) et, à l'écart, il longe un rocher, contourne une place ronde beaucoup trop grande pour un village éoli, à moitié entourée de roches cachées dans des buissons. Parmi ces buissons, au bord de l'esplanade, émerge la maison de l'éoli solitaire: une pyramide, lisse et orange pastel, avec l'ouverture ronde de sa chambre, fermée par un rideau mauve. Cette chambre ronde ressemble à toutes les chambres éolines, mais sur le mur du fond, il a peint l'image de l'éoline de la crypte d'Uhluhlorah, avec un réalisme et une tendresse émouvants; elle rayonne un sourire chaud et infiniment confiant. Derrière ce mur, le coeur de la pyramide recèle le même genre d'appareils que dans la crypte, mais celui-ci, miniaturisé, frémit de mauves et de roses irréels.
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Pour bien comprendre ce qui a pu arriver à ce couple éoli, ce qui a pu les atteindre même ici, en ce lieu pourtant à l'abri de tout accident, de tout coup du hasard, définitivement hors de portée de toute influence ou ruse du mal, il nous faut remonter loin en arrière, il y a fort longtemps, et raconter leur émouvante et étrange histoire tout au long de ce livre.
CHAPITRE 3
* L'amour d'Aurora et Nellio *
(sommaire)
* Musique: thème des éolis, Bearns et Dexter, Golden Voyage 3, look alter tomorrow for me
Avec Lovely Day de William Aura ce n'est pas mal non plus
Aurora et Nellio naquirent sur Aéoliah vers le huitième siècle de notre ère; ils sont donc de jeunes éolis, avec vingt à cinquante mille ans à vivre devant eux, ou l'éternité si ils veulent, car leurs corps se régénèrent indéfiniment. C'est d'eux-mêmes qu'ils quitteront un jour Aéoliah pour d'autres plans de conscience plus élevés, après avoir bien profité de toutes les merveilles que celui-ci avait à leur offrir. Au fond vingt mille ans c'est très rapide pour cela. Aurora et Nellio étaient de jeunes âmes enfantines; ils avaient toujours vécu dans des mondes de pur sentiment, de pure vibration, sans formes corporelles ni matière. Ils étaient également toujours restés en communion parfaite avec la Source Universelle de vie et de Bonheur! Comment auraient-ils seulement imaginé qu'il soit possible de quitter cette communion de si peu que ce soit? Tentés par l'expérience pour eux exotique de la vie matérielle, ils avaient choisi pour cela Aéoliah dont la féerie douce et joyeuse les enchantait. Aéoliah du monde des formes vibre aussi en communion parfaite avec la Source de vie Universelle, mais d'une manière infiniment plus complexe car elle est elle dans un univers matériel...
Aurora était tellement neuve, que, dans le ventre de sa mère, toute à son extase lumineuse et émouvante, elle crut que c'était déjà la vie corporelle! Quel bonheur ainsi, nimbée d'une clarté rouge ou dorée, bercée de suave musique et d'un tambour envoûtant (le coeur de sa mère)! Elle aurait aimé percevoir Nellio avec ses nouveaux sens, mais n'y arrivait pas: forcément, il était dans le ventre de sa mère à lui. Mais, pour sa plus grande joie, elle savait toujours quand il pensait à elle! Lui s'était renseigné et il savait que cette phase était seulement préliminaire; la vie corporelle était bien plus étonnante encore. Il essaya d'expliquer cela à Aurora, mais elle ne pouvait le concevoir; lui non plus d'ailleurs. De temps à autre, ils se retrouvaient comme avant, libres de folâtrer là où ils aimaient, libres de se fondre délicieusement l'un dans l'autre, ou avec leurs anciens amis. Ou bien ils percevaient d'Aéoliah de lumineux et inextricables puzzles de taches de couleurs fort jolies mais auxquelles ils ne comprenaient rien du tout.
C'était ce que nous appelons des images, mais comment imaginer des images sans en avoir jamais vu? Et qu'on ne sait même pas reconnaître un rond d'une ligne droite? Pour les habitants des mondes abstraits, les couleurs pourraient se comparer à des vibrations, à des sentiments. A quelles émotions inattendues pouvaient bien se rapporter ces entremêlages de sensations exotiques? Leurs guides du monde des sentiments leur avaient bien parlé d'images et de formes, mais comme personne là bas ne savait vraiment de quoi il s'agissait, leurs maigres explications étaient bien abstraites et les images sans doute fort compliquées à comprendre. Aussi Aurora et Nellio ne se doutèrent pas, au début, qu'ils voyaient enfin ces extraordinaires images dont leurs maîtres leur avaient parlé.
Ils naquirent sur la douce Aéoliah, dans notre village, Aurora un petit matin et Nellio deux jours après, suivis de six autres enfants éolis. Ô ces jours bénis du commencement, à jamais gravés dans leur mémoire, nimbés des plus purs frissons un peu nostalgiques... Eh oui, les naissances sont rares sur Aéoliah, de par la longue vie. Aussi on en profite: elles sont regroupées pour que les enfants soient entre eux, pour que ceux qui s'aiment puissent se retrouver sans difficulté. Quelles fêtes pour les éolis!
Quelle surprise inimaginable de naître ainsi, submergé, transporté par tant de sensations entièrement inconnues! Aurora s'enivra d'images les trois premiers jours, elle qui en ignorait tout auparavant. L'obscurité de la nuit fut une découverte totalement déconcertante: Comment concevoir que la lumière put ainsi manifester son absence? Pour un habitant des mondes de l'esprit, la lumière c'est la vie, c'est le Bonheur, et les lumineuses couleurs sont les beaux sentiments. Heureusement le cerveau éoli ne capte aucun sentiment négatif, sinon Aurora aurait eu peur. Elle éprouva plutôt un sentiment de profond mystère et fut finalement heureuse (après s'être endormie) de se sentir de nouveau en communion, en fusion avec Nellio son aimé.
Lors de ces brûlants échanges, chacun, par sa gentillesse, donne à l'autre le Feu de la vie, l'entrain, l'élan vers le Bonheur, la Confiance en la vie et en l'Univers. L'existence même de la conscience serait inconcevable sans ce don. On leur avait promis qu'il en existait également de nombreuses formes dans le monde matériel, mais il leur faudrait trouver eux-mêmes comment. Toutes ces subtilités les avaient tout de même bien fait un peu hésiter!
Il leur fallut aussi s'habituer au déroulement du temps très spécial du monde matériel. La sensation de durée les dérouta complètement au début: comment imaginer qu'un événement n'existe pas de lui-même, du simple fait que sa cause soit établie? Attente, distance, durée, tout cela leur était totalement étranger.
Aussi, dans les mondes de pur esprit, les lieux sont les ambiances des êtres: une pensée aimante, et hop nous voilà dans l'aura de l'ami, avec sa présence, à ses côtés ou en communion avec lui, selon la profondeur de notre amour. Une autre pensée et le premier ami nous quitte pour un autre avec une ambiance différente. Pas de trajet intermédiaire, ni d'espace ni de distance comme dans l'univers matériel; ou, plus exactement la distance entre deux êtres n'est autre que la différence entre leurs ambiances: plus le contraste est grand de l'un à l'autre, plus ils sont loin, en esprit. Plus il y a de variété et de différences, plus il y a d'espace et de Liberté, plus on peut aller loin, d'un simple geste du coeur. Quelle étrangeté, donc, de ne pouvoir déplacer leur nouveau corps instantanément, à leur guise, dans notre espace matériel! Il leur fallait au contraire, pour avancer, accomplir une série de mouvements compliqués, et recommencer encore, et encore... Mais nos jeunes éolis en avaient été dûment prévenus dans leurs cours de préparation. Aurora et Nellio en gardèrent leur vie durant, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, la sensation très nette que chaque endroit de leur planète, chaque paysage, chaque roche, chaque maison, a sa propre ambiance unique, irremplaçable, celle des êtres visibles ou invisibles qui les habitent, et qu'elles peuvent être proches ou lointaines sans rapport avec la distance matérielle.
Mais les éolis sont des êtres terre à terre, si on peut employer cette expression pour des habitants d'une lointaine planète. Bébé Aurora et Bébé Nellio s'habituèrent vite à leur nouvelle condition et surent bientôt s'en trouver parfaitement heureux et à l'aise, comme tous les autres. De toute façon les nuits semblaient revenir régulièrement: elles leur permettaient de retrouver leur ancien état et de se reposer des bizarres gymnastiques de la journée. Ne riez pas ami lecteur: pourquoi croyez-vous que vous dormez vous aussi?
Etonnant, pour un terrien, le cordon ombilical des éolis. Chez les terriens il ne dure que quelques minutes, le temps d'apprendre à respirer avec plénitude, après quoi il se tarit. (Il est fort dangereux de le couper immédiatement, cela fausse l'auto-réglage de la respiration, condamnant l'enfant à rester toute sa vie étriqué du poumon) Chez les éolis il dure bien une vingtaine de jours! Eh oui, les bébés naissent tout petit, dans le ventre très fin et si mignon de leur maman! Les créateurs d'Aéoliah avaient leur idée, ah ça oui! Tout ce passe très bien du reste, et quand le cordon se flétrit les bébés éolis ont grandi, ils savent respirer, manger et marcher.
Aurora eut quelques difficultés à manger le premier jour: sa maman lui tendait ce fruit au suave parfum... Aurora le humait, mais ne comprenait pas ce qu'il fallait faire avec. Elle essaya de fusionner avec le fruit, comme elle avait l'habitude dans son ancien monde, mais il restait contre sa mignonne figure sans rentrer en elle. Ah les séances de barbouillade! Heureusement Aurora n'avait qu'à se laisser guider par son corps matériel qui lui, savait parfaitement quoi en faire, du fruit. Il finit par rentrer, mais par petits bouts! Etonnée, elle accepta cette étrange forme de fusion spirituelle et se délecta d'ananas au goût délicieux. Aurora sentait que ce goût, ce parfum, cette lumineuse couleur dorée, nourrissaient en son âme l'Emerveillement, la Poésie, la Joie! Alors miam, l'ananas et tous les autres fruits prirent vite l'habitude de passer par là où il faut.
La maman d'Aurora était une grande éoline au nom d'Elora, aux longs cheveux jaunes pâles avec de curieux reflets verts. Elle est toujours au village aujourd'hui. Elle regardait Aurora de ses grands yeux d'un vert limpide, lui souriant ou lui murmurant de tendres paroles de sa voix douce et profonde. En la voyant si belle et si douce, Aurora ressentit au plus profond de son âme que, malgré ses bizarreries, la vie matérielle valait largement la peine d'être vécue.
Nellio s'en sortait bien lui aussi. Les cours de préparation l'aidaient. Ainsi il savait qu'il fallait manger, mais ignorait tout à fait comment ça se passe: ses gentils maîtres avaient tout de même laissé beaucoup de détails dans l'ombre! Or dans le monde matériel le plus petit détail a son importance. Ce qui n'empêcha pas non plus Bébé Nellio de dévorer bientôt à belles dents, d'explorer tout autour de son regard infatigable, et de gazouiller le plus joliment du monde.
Une différence plus subtile d'avec le monde de l'esprit est que dans le monde matériel, il faut sans arrêt fournir un effort pour rester en communion avec la Source Universelle de toute vie. C'est certes facile, sur Aéoliah, mais aucun relâchement n'est tolérable. Ça, par contre, on n'avait pas oublié de le leur seriner, c'était une règle impérative, de la plus haute importance. Piqués au jeu, Aurora et Nellio s'y employèrent bientôt avec fougue. Bien le leur en prit, car sans cela ils n'auraient pu devenir de vrais éolis joyeux et poétiques, et ils auraient été éjectés d'Aéoliah comme de vulgaires poux.
Aurora et Nellio devinrent d'adorables enfants éolis, qui, à peine leur cordon abandonné, se mirent à explorer et à jouer, vêtus d'une robe et d'un mignon petit chapeau-fleur. Les enfants éolis ne correspondent pas du tout à l'injuste image des enfants chahuteurs et perturbateurs que certains d'entre nous ont dans la tête. Pas du tout. Comme tous les enfants de l'univers ils consacrent leur intarissable énergie à goûter à toutes les joies et à toutes les activités de la vie. Les enfants éolis sont des poètes! Et quel spectacle infiniment poétique et attendrissant nous offrent-ils!
Le premier jeu d'Aurora fut de respirer les parfums des fleurs; dès qu'elle le put, elle s'en alla trottinant dans le village, humant tout ce qui était à sa portée, goûtant voluptueusement à l'immense variété de fragrances Aéoliennes, qui souvent changent au long du jour.
Nellio suivit bientôt Aurora; quelle ne fut pas leur surprise quand cette grande fleur jaune et or se mit à ramper sur le sol! C'était une chenille. Elora, qui les regardait, vint la caresser. Une chenille, savez vous, c'est tout à fait propre; si nous, terriens, elles nous dégoûtent, c'est seulement un instinct protecteur car il y en a d'urticantes sur notre globe. Absolument rien de tel sur Aéoliah: tout le monde peut se caresser ou s'embrasser dans la plus totale confiance. Ah la tête étonnée des enfants!
Elora leur expliqua de sa voix grave et douce que c'était un corps de forme différente, servant lui aussi de véhicule à une petite âme toute simple. Ils ne comprenaient pas encore vraiment, mais ils sentirent que c'était là quelque chose d'important.
La chenille leur lança un regard naïf, touchant et amical, avant de s'en retourner gondoli gondola vers sa vie de chenille.
Aurora et Nellio se mirent à chercher d'autres chenilles, ils trouvèrent un splendide scarabée noir aux reflets bleus métalliques, et un autre plus petit comme fait d'or massif. (Ça aussi il y en a chez nous) Le petit doré s'envola promptement, mais le grand noir les suivit un moment. Il arborait de longues pinces devant; il en saisit un petit fruit violet tombé d'un buisson et l'emporta dans un trou de rocher, juste au bord d'une des places du village.
C'était la place du coton: Nellio s'en approcha et se demanda si les beaux flocons roses étaient aussi vivants. Sans doute oui, car, poussés par une légère brise, ils tentaient de s'en aller.
Antonnafachto et Miélora triaient et rangeaient la récolte du jour. Miélora fut enchantée par la vue de ces si mignons enfants gazouillant et se balançant avec un charme ravissant. Elle montra à Aurora les gestes du coton: retirer les débris de feuilles, serrer les mèches. (Le cardage se faisant plus tard) Antonnafachto montra à Nellio comment on rebondit sur un sac rembourré, ce qui le fit rire aux éclats: sacré Antonnafachto!
La toute première éducation des jeunes éolis est d'être présents aux merveilles du monde et de la vie, de savoir s'en réjouir, d'y goûter pleinement, sans aucun calcul ni pensée parasite. C'est de la plus haute importance, le fil même de la vie. Sans cela elle ne vaut pas la peine d'être vécue, sans cela on n'est heureux qu'en pointillé, on se laisse distraire par des pensées sans vie, insignifiantes, on vit à côté de la vie, n'en percevant que la surface, la croûte morte. Le Bonheur, tel un jardin, une plante ou une maison, se construit, s'entretient, se répare. Et l'attention continuelle en est le premier outil. Tout comme un être vivant, le Bonheur se nourrit, de beaux sentiments, d'attention mutuelle et de Sincérité.
On faisait faire de charmants exercices aux enfants pour les y habituer: admirer le lever du Soleil, écouter les oiseaux, respirer les fleurs, être ensemble, accomplir joyeusement les activités utiles de la vie quotidienne...
Aurora et Nellio y reconnurent, émus, les formes de fusion spirituelle qu'on leur avait promises, dans l'activité partagée, les sentiments et les idéaux tendus vers un même but, le groupe harmonieux de la chorale ou l'entrain joyeux des gros travaux ensemble, la complicité d'un regard lors des douces séances de couture assis l'un à côté de l'autre en silence, le Silence respectueux des autres, les gentillesses, les encouragements, les petites attentions mutuelles qui sèment la Joie et galvanisent le feu de la vie! Etre heureux, c'est un travail, une attention de tous les instants!
Tous les enfants éolis s'appliquent à ces exercices avec enthousiasme et sérieux. Ces huit-là firent connaissance les uns avec les autres pour partager leurs expériences. Dès qu'ils surent tenir un outil ils voulurent organiser la culture des fraises sur une des terrasses du village.
Il fallait d'abord étaler un vieux tas de compost mûr. Dès le lendemain matin, avec l'aide de trois villages voisins, plus de cent éolis se mirent à étaler le tas. L'affaire fut menée rondement, en deux jours. Quelle belle fête! Les enfants regardaient voler tout ce monde et le village bourdonnait comme ruche en grande miellée: Les enfants ne savaient plus où donner de la tête, ils en étaient tout babas! Leurs parents et amis aidèrent les jeunes forces des petits éolis pour ces premières plantations; en fait de fraises, de coups de foudre en idées ravies, il fut planté plus de quinze sortes de fruits, des fleurs, et d'autres plantes à divers usages.
Ce n'était pas une toquade: aujourd'hui encore, treize siècles plus tard, certains des huit éolis cultivent toujours cet endroit.
Les plantations étaient presque terminées quand le ciel changea de couleur; il en tomba de grosses gouttes de rosée! Les enfants éolis découvrirent la pluie, qui revient régulièrement tous les vingt ou trente jours, à chaque fois que l'unique front météo d'Aéoliah fait un tour de la planète. Elle dure deux ou trois jours, pendant lesquels il est malcommode de sortir.
Les huit enfants furent alors invités dans une vaste maison potiron toute neuve, à l'intérieur jaune et rose, où on leur montra de grands rouleaux de papier couverts d'images. C'était merveilleux, ils apprirent ainsi que toute Aéoliah est ronde, qu'il y a d'autre sphères dans le ciel, et, sur Aéoliah, d'innombrables autres villages, avec des plantes infiniment variées et des éolis avec des couleurs de peau différentes. Ils avaient tant et tant à découvrir! Emerveillés, tantôt riant et s'exclamant, tantôt rêveurs et contemplatifs, ils dévorèrent des yeux les si belles images de leur monde encore inconnu.
Le soir, les tout jeunes éolis vont dormir; mais dès qu'ils savent parler et s'activer, ils restent un peu avec les grands sur la place du village. La lumière ne disparaît pas tout à fait: l'anneau d'Aéoliah vaut bien une Lune, qui dispense une faible mais chaude clarté. Semblable à l'anneau de Saturne, mais moins large et translucide comme une brume d'or, il étend sa splendeur en un grand arc dans le ciel nocturne piqueté d'étoiles...
Cette clarté même aurait fait pâlir les étoiles, si Aéoliah ne s'était pas trouvée dans le bulbe de sa galaxie, où les étoiles sont plus serrées, donc plus brillantes dans le ciel. De toute façon, au coeur de la nuit l'anneau est dans l'ombre de la planète: il est alors possible de contempler à loisir toutes les splendeurs du ciel profond...
La place du village est aussi illuminée de fleurs lumière. Imaginez des cactus-boule lisses, vert foncé, gros comme une tête (d'éoli), plantés dans des comportes facilement transportables; ils font des fleurs à six longs pétales effilés, fermés sur un coeur à trois étamines orangées. Curieusement inodores et pâles le jour, elles rayonnent la nuit une émouvante fluorescence colorée, comme des lucioles. On les harmonise par trois si l'on veut faire une lumière à peu près blanche, mais les ombres sont alors joliment irisées. D'autres fleurs-lumière sauvages poussent dans la nature, petites lanternes magiques, et, doucement, amis lecteurs, fermant un instant les yeux, imaginez cette splendeur animant les lointains nocturnes: fantasmagoriques aurores, vitraux lumineux aux couleurs les plus hardies, soulignant montagnes et collines, répondant aux étoiles du ciel, paysage de lumière palpitante et de velours noir qu'aucun conteur de merveilles terrien n'a jamais osé imaginer!
Dès le premier soir passé avec leurs aînés, les jeunes éolis, subjugués, restèrent longuement silencieux face à cette si puissante beauté. Pour une première méditation contemplative, ça en fut une! Ah, se sentir faire partie d'un aussi bel Univers! Si beau que monte un ardent désir de le découvrir, de le contempler encore plus et encore plus loin, que monte surtout une délicieuse envie de participer à son enthousiasmante Splendeur!
A l'heure où le couchant n'est plus qu'une aura violette, une douce fraîcheur tombe du ciel, invitant à la Paix et au recueillement, après une journée d'Activité et de Joie; les grillons jouent leur concert, et une lumière rouge s'allume sur la plus haute pointe de la Montagne du Soir, noire sur fond de crépuscule.
...Mystères d'Aéoliah...
..........Grillons frissonnants...
..................Brise fraîche...
.........................Constellations rutilantes...
................................ Tututs des grenouilles dans les ravins humides.
Premières leçons de chant des enfants éolis, tout petits êtres émerveillés devant un aussi splendide univers...
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Les jeunes éolis grandissent vite, comme des oisillons. Tant qu'ils sont enfants, ils demeurent avec leurs parents, dormant d'abord avec eux, puis dans un petit lit avec un drap de coton brodé et une couverture en pétales de fleurs. Aurora et Nellio, enfants mais plus bébés, profitaient encore largement de la nuit pour s'échapper de la matière et de se retrouver dans le monde de l'esprit où l'on peut communiquer d'âme à âme directement, s'harmoniser complètement, ce dont ils retiraient toujours un grand Bonheur. Ils pouvaient aussi se promener un peu sur Aéoliah, explorer les environs, les rochers, les ruisseaux, que l'oeil de l'âme voit plus beaux encore. C'était donc cela, ces puzzles de couleurs qui les avaient tant intrigués avant leur naissance! Leur esprit désincarné savait maintenant imiter leur cerveau de chair et assembler ces perceptions confuses en images et paysages, parfois curieusement distordus mais reconnaissables. Dans leur bonheur insouciant ils avaient le sentiment d'importants ajustements s'accomplissant ainsi entre leurs différents corps, le concret et les abstraits. Ils pouvaient se promener partout en esprit, mais la Montagne du soir, vue en astral, flamboyait d'une aura puissante et fascinante: comment oser s'approcher du rayonnant Mystère?
Le jour les trouvait parfaitement à l'aise et intégrés dans leurs corps, participant joyeusement à la vie commune. Parmi les jeunes éolis, un ressemblait curieusement à Nellio: Algénio. Mais Algénio ne venait pas du monde des esprits: il avait déjà vécu sur une autre planète, plusieurs fois même. Cela fit un bon mystère pour Nellio et Aurora, mais Algénio ne gardait apparemment aucun souvenir de ces existences passées. Quelquefois Algénio recevait la visite d'Adénankar, un ancien éoli habitant les bois hors du village, avec son éoline que l'on ne voyait jamais. Ils s'en allaient alors à l'écart, tous les deux, et Algénio s'asseyait en position du lotus, les jambes croisées, la position préférée des éolis. Adénankar faisait de même derrière lui et étendait ses mains dans le dos d'Algénio, ou sur sa tête. Ils restaient ainsi un bon moment, immobiles. Quand ils revenaient, Algénio était rêveur et silencieux. Adénankar souriait alors aux autres enfants éolis. Il portait une tunique indigo, de longs cheveux brun clair ondulés, avec des reflets soleilleux. Une grande barbe de même donnait à son visage noble beaucoup de Douceur, et ses étranges yeux violets rayonnaient une Bonté parfois malicieuse.
Aurora, une fois appris de Miélora les gestes du coton, s'intéressa logiquement à la suite. De temps en temps Elora et Miélora se retrouvaient pour trier ensemble le coton, en l'assaisonnant d'histoires éolines à se rouler par terre de rire, en compagnie d'oiseaux qui se posaient là un moment. Quel spectacle ingénu, les éolines gazouillantes et leur coton, petits nuages pastel comme les robes, entourés de boules de plumes chatoyantes, frissonnantes sous la caresse. C'est qu'ils s'aiment, les oiseaux d'Aéoliah et les éolis! Très tendrement unis, ils passent ensemble de longs et tendres moments de chaude complicité.
Aurora vint s'asseoir à côté des deux éolines pendant que Nellio jardinait passionnément. Quand Aurora sut trier le coton, il fallut lui apporter les cardes et elle s'exerça longuement, avec enthousiasme, assise entre sa mère et son amie. Elle aimait à prendre les touffes hirsutes et à en faire, entre ses mains, de jolies mèches lustrées! A chaque touffe elle changeait de couleur, mais elle préférait de loin le mauve, un doux mauve pastel irisé d'indigo. Seuls deux plants de cette couleur poussaient au village. Heureusement d'autres, sauvages, fleurissaient un peu plus bas près du ruisseau, que d'habitude on ne récoltait pas. On en alla chercher spécialement pour Aurora un gros paquet tout chaud de soleil.
Aurora aperçut Antonnafachto emportant un sac de coton mauve cardé. Qu'allait-il en faire? Sautillante, elle le suivit dans un grand potiron, adossé au rocher, sous le buisson qui clôt la petite place du coton. Elle ne put retenir un «Oh» d'admiration... Le long des murs courbes, jaune-orangés de la grande pièce, les sacs s'empilaient soigneusement. Comme ils étaient faits de toile lâche, ils chatoyaient des multiples couleurs du coton visible au travers, rangé en arc-en-ciel, prêt à être filé; un tas plus petit rassemblait la récolte attendant d'être cardée. Sur un mur resté libre pendaient toute une série de cardes (ça ressemble à une brosse) et des noyaux de bobines.
Mais le plus beau... O merveille, au milieu de la pièce trônaient quatre ingénieux et harmonieux rouets éolis, tout de bois soigneusement poli et laqué, chacun d'une couleur différente, merveilleux et amicaux comme des manèges! Avec, par dessus tout, l'odeur du coton brut, (qui ressemble un peu à celle du bon foin) de fleurs séchées et de vieux potiron. Le grand rideau rose de la porte et les fenêtres (la cuticule translucide de la peau du potiron, grattée de l'intérieur en évitant de la percer) tamisaient la lumière et les sons extérieurs: il régnait ici un silence frais et délicieux, une pénombre tachetée de soleil. Aurora effleura timidement le montant d'un des rouets; elle le sentait comme prêt à dire bonjour. Du pas de la porte Antonnafachto l'observait en silence, avec son sourire complice et malicieux; ce blagueur impénitent avait comme tous les autres éolis un profond respect des moments privilégiés de poétique découverte et d'Emerveillement, aussi il se gardait bien de rompre le charme par quelque parole ou geste que ce soit. Il s'abstenait même de penser. Et puis, il avait participé à leur fabrication, de ces rouets. Antonnafachto est un habile menuisier, le saviez vous?
Aurora, éberluée, quitta doucement sa caverne d'Ali Baba. Puis, sautillante, elle rejoignit sa mère et Miélora, Antonnafachto lui emboîtant allègrement le pas. Reprenant le coton, elle resta un moment sans rien dire, puis demanda à Miélora de lui montrer les rouets. Antonnafachto eut un petit rire; Miélora, avec une poétique mimique de surprise, lui répondit volontiers. Ils y allèrent tous quatre, et pénétrèrent, recueillis, dans la douce fraîcheur de l'atelier. Les rouets éolis ne ressemblent pas du tout aux rouets terriens, bien qu'ils fonctionnent sur le même principe. Il faut s'y asseoir à deux, face à face, sur un plateau ovale subtilement équilibré, qui se balance poétiquement au rythme des gestes du travail. Le rouet proprement dit est au milieu; pendant que l'un des acteurs file, l'autre fait tourner la broche très rapidement en tirant une cordelette ingénieusement disposée. Et ça carbure, je vous le dis! En une journée de pluie tous les sacs se retrouvent en bobines. Car en principe on fait ce genre de travaux seulement quand on ne peut pas s'activer dehors. Devant l'insistance d'Aurora, on sortit néanmoins un des rouets sur la place, au soleil, pour qu'elle puisse apprendre. Il fallut de l'aide, car les rouets sont lourds. Comme il n'y en avait pas de violet, Aurora choisit le bleu.
Rayonnante, elle prit place avec Elora sur le plateau périlleux, et jusqu'à l'heure du repas s'entraîna joyeusement en chantant de ces chansons mignonnes apprises à la veillée. Miélora et Antonnafachto continuèrent à carder, sans plus rien dire car apprendre à filer demande de la concentration.
C'est Nellio qui fut surpris en rentrant de son champ, de trouver sa mignonne compagne rayonnante sur ce bel appareil!
Aurora devra patienter avant d'en savoir plus; mais c'est un des entraînements éolis que de savoir ainsi rediriger ses énergies.
Nellio de son côté s'intéressa aux plantes. Un jour il s'agit d'aller chercher des graines poussant tout en bas du village, près du ruisseau. Tant qu'ils n'ont pas leurs ailes les jeunes éolis ne s'éloignent que prudemment: il n'y a pas vraiment de chemins hors des villages, puisque tout se fait par la voie des airs. Nellio, Aurora, Algénio et sa compagne Liouna, et deux grands éolis descendirent donc avec des sacs: on en profitait pour ramasser aussi le coton mauve d'Aurora.
Les jeunes éolis découvrirent le ruisseau avec leurs yeux de chair. De l'eau, ils connaissaient, puisqu'on s'en lave abondamment tous les jours; mais pas encore l'eau libre comme celle-ci, où poussent des plantes différentes, plus exubérantes, d'un vert plus profond, et où vit tout un monde d'insectes, de limaçons et d'escargots nacrés ou irisés. On arrivait au bord par une petite plage en mousse gorgée d'eau, grande comme deux mains de terriens. Cela suffisait aux éolis; ôtant leurs grandes robes, ils se plongèrent tout nus dans la délicieuse fraîcheur de l'onde limpide. Algénio avait gardé son chapeau, et il le laissait dériver. Aurora admirait les dessins spiraux d'un escargot, tout en se passant de l'eau sur son joli corps avec la main.
Puis ils allèrent chercher le coton, sauf Nellio qui se fit montrer ses graines par Alambo. C'est une plante aux feuilles épaisses dont la curieuse odeur terpénique avait intrigué Nellio.
«Que fait-on avec cette plante? Demanda t-il.
- C'est pour faire de la peinture.»
Nellio réfléchit.
«De la peinture verte?»
Alambo eut un gentil petit rire.
«Oh non! C'est seulement pour rendre certaines peintures plus fluides!»
Nellio pensa qu'il avait encore beaucoup de choses à apprendre.
«Gentille plante à la curieuse odeur! Permet moi de cueillir quelques-uns de tes fruits pour en prendre de la graine!»
Cela fut dit avec une telle sincérité que l'on ne se serait pas étonné d'entendre la plante répondre «Oui, volontiers!» en tendant ses branches en une gracieuse courbette.
Nellio entreprit de décortiquer un des fruits secs. Il alla pour en saisir un autre, mais Alambo lui dit qu'il était encore trop vert. Il en restait un à point mais un scarabée l'avait déjà entamé, aussi on le lui laissa.
«Ça ne fait rien, on reviendra» fit Alambo. Ils repartirent, tous frais, avec leurs sacs pleins. Ces graines devaient être semées un peu au-dessus du village, près de l'atelier d'Alambo, pour en transporter facilement la récolte, car Alambo et ses amis avaient à charge la délicate fabrication des peintures et des laques.
Quel sacré curieux que ce Nellio. Avec Aurora, il suivit Alambo.
La maison d'Alambo n'était pas en potiron, mais en une sorte de mortier coloré dont les éolis ont le secret. Elle s'appuyait contre un rocher rosé dont le sommet dépassait par dessus l'atelier du coton. Une maison assez surprenante pour nous terriens, jugez-en. C'était une grande demi-boule, avec la porte en coin, toute enlacée de volutes harmonieusement sculptées, entraînant les fenêtres courbes, s'épanouissant en feuilles soutenant d'autres boules plus petites avec des hublots arrondis. Toutes ces formes se fondaient les unes dans les autres sans raccords ni angles, avec un fini rustique mais doux, se fondant dans les creux de la roche. Elle était rose, veinée d'arabesques orange et mauve, délicatement encadrée de feuillages et de mousse des rochers. Que voilà une bien grande maison pour un couple d'éolis!
Dans une petite cour presque fermée par un pan de roc, Landernako et Niouline, en compagnie d'Elzinia, la compagne d'Alambo, étaient absorbés dans une étrange besogne. Ils manipulaient des récipients en tube de bambou que Nellio avait déjà vu au repas pour les jus de fruits, mais plus grands, avec des couvercles ajustés à l'émeri. Landernako, à l'aide d'un long bâton, remuait le contenu liquide d'un de ces tubes calé dans un trou du sol. Elzinia et Niouline surveillaient, versant de temps en temps un peu de poudre vivement colorée d'un autre récipient.
Alambo retint Nellio et Aurora de la main: il ne fallait pas perturber la mystérieuse opération. Elzinia était absorbée. Enfin elle dit que c'était bon. Tous trois s'arrêtèrent alors et se tournèrent vers les nouveaux arrivants, qu'ils accueillirent joyeusement. Landernako et Niouline furent ravis de voir ces enfants éolis qui ne venaient pas souvent dans ce coin du village. En parlant ils raclèrent très soigneusement le bâton, non sans avoir montré le contenu du tube: c'était de la belle peinture bleue, avec une touche d'indigo, qui plut beaucoup à Aurora. Ils fermèrent promptement le couvercle et finirent d'essuyer le manche, n'y laissant aucune trace de peinture!
Alambo entraîna Nellio et Aurora dans la maison. En fait la chambre d'Alambo et Elzinia était au-dessus de la demi-sphère, et dépourvue d'escalier pour y accéder: à quoi bon, quand on a des ailes? La grande boule était un atelier, comme celui du coton. Mais les étagères portaient une quantité de tubes en bambou de toutes tailles, certains bizarrement patinés, d'autres tachés de la couleur qu'ils contenaient. Toute une gamme de touillettes, brosses, spatules et autres outils harmonieusement disposés le long des murs courbes vous invitaient gaiement à la Création ou à l'Activité. Plus loin, des sacs s'empoussiéraient des pigments variés qu'ils recelaient. Une odeur forte et étrange flottait, de terpènes mais aussi d'autres essences inconnues chez nous. Le cerveau éoli n'enregistre que des sensations agréables, mais il sait parfaitement distinguer ce qui est bon à manger, ou ce qui est poétique, de ce qui ne l'est pas. Cette odeur n'indiquait pas un comestible, mais elle s'associait au mystérieux et sans doute passionnant travail de la peinture. Nellio la trouva donc aimable, sans la classer dans les parfums.
Sans mot dire, Alambo, d'un geste tranquille et lent, invita Nellio à regarder par la porte du fond de l'atelier, fermée par une pellicule translucide. Nellio fut déconcerté: cette porte donnait DANS le rocher. Il y avait là une petite grotte obscure, fraîche et humide, à l'odeur plus forte encore. Accoutumant son regard, il découvrit de grands récipients en noix de coco, emplis de liquides divers. La peinture, ce dit-il, c'est tout un monde!
Il serait fort long de raconter tout en détail la vie des nouveaux éolis, telle qu'elle se déroula heureuse et douce pendant les premières années de leur vie. Les éolis n'ont pas à proprement parler d'histoire; ils goûtent un bonheur perpétuel qui coule de source indéfiniment. Ils n'en sont jamais blasés. Cela s'explique facilement si on sait que les éolis suivent scrupuleusement certaines Lois Universelles de la vie, et que tout dans leur existence a été prévu en accord avec ces Lois: leur cerveau, leurs différents corps abstraits, leur corps physique, l'écologie même de leur planète qui fournit en abondance tout le nécessaire à la vie de chaque être. Ça n'en sont pas moins des êtres responsables et courageux, nous le verrons. Le mal sous toutes ses formes est totalement absent de leur monde et même de leur pensée; il ne peut strictement rien arriver de fâcheux sur leur planète, ni sur aucune autre qui suit ces lois simples et ineffables; à tel point que le mot «Bien» lui-même n'y est jamais employé! En fait le mal tel que nous l'expérimentons sur la Terre n'est apparu accidentellement que dans quelques îlots de la Création, îlots qui, à l'incommensurable échelle de temps de l'Univers, ne peuvent qu'être tous inéluctablement balayés par l'immense marée de volonté de Bien qui palpite partout ailleurs! Il sera scrupuleusement veillé par la suite à ce que les conditions qui ont permis son apparition ne se reproduisent jamais.
Tout se déroula donc idéalement pour les adolescents éolis, et c'est là une période courte mais fort émouvante de leur vie. Ils y trouvent leur vocation parmi toutes les activités. On l'a vu, Aurora et Nellio ont connu tôt la leur; d'autres éolis la trouvent plus tard, certains ne s'orientent même jamais et restent à butiner d'un travail à l'autre selon leurs amis. Ce fut le cas d'Algénio, avec toutefois une préférence pour le grand air et la verdure, comme la plupart des éolis. Anthelme, lui, resta à étudier avec Adénankar, le temps qu'il ne passait pas dans les jardins et les ateliers avec sa compagne Elnadjine.
Aurora ne put se mettre tout de suite au filage du coton comme elle aurait souhaité, car il s'agissait là d'un travail du temps de pluie, et les jeunes éolis par temps de pluie vont à l'école. En attendant elle réorienta son énergie dans la culture de... la patience, qui lui manquait un peu. Ah, c'est qu'elle s'y mit avec ardeur! Il faut dire qu'un jour, Adénankar était descendu de sa forêt, exprès, juste pour lui faire la remarque, avec la plus grande gentillesse, puis avait tourné les talons et s'en était reparti chez lui sans rien rajouter. Aurora, rouge comme une pivoine, était restée introuvable tout le reste de la journée. C'est ainsi, même pour ces êtres merveilleux, il y a toujours quelque chose à fignoler dans leur grand accord intérieur!
Le tout premier enseignement des éolis est l'Amour de toutes les formes de vie, et aussi l'Amour de leur planète, qu'ils traitent telle leur mère. Ainsi fait-on sur toutes les planètes sérieuses. Pendant les premières séances dans l'école potiron, les jeunes éoli admirent de nombreuses images d'oiseaux, d'insectes et de plantes d'autres régions d'Aéoliah, des éolis de couleur de peau différente qui les fascinent, on discute longuement de leurs moeurs parfois curieuses ou exotiques que nous ne pouvons rapporter toutes en détail ici. L'école ne fait que renchérir sur ce qu'ils vivent tous les autres jours: lors des cueillettes et des travaux où ils participent, on leur apprend à parler aux plantes, à les traiter avec Douceur, de même pour tous les animaux de rencontre. Et les jeunes éolis comprennent cela de leur naturel.
Plus tard on leur parle des différents règnes de la vie: minéraux, bactéries, cellules, végétaux, animaux, humains, esprits des paysages, anges, et aussi comment fonctionnent leurs différents corps abstraits ou concrets.
Ce double enseignement, dans la vie quotidienne et dans le recueillement de l'école, est d'une très grande efficacité: la connaissance de la vie est à la fois inscrite dans le concret, les gestes et l'intuition immédiate, mais aussi parfaitement installée dans le temple de l'intellect.
Mais avant d'en arriver à faire des savants de leurs enfants, les parents et les amis du village leur apprennent à écrire. La langue d'Aéoliah est universelle, et il ne viendrait à personne l'idée de sacrifier cet immense avantage pour la modifier ou y rajouter des particularismes quelconques. Une page de cette écriture simple et joliment calligraphiée est un régal pour l'oeil! Elle ressemble un peu à l'Hébreu, un peu au Hindi. Chaque son de la langue est toujours représenté par la même lettre. Les bases de la grammaire sont simples, sans exceptions, sans conjugaisons ni déclinaisons. Une fois les bases acquises, chacun peut à son rythme découvrir les nombreux modes spéciaux, les vibrations des différentes calligraphies, qui permettent une grande subtilité d'expression si besoin est, ainsi que les incroyablement nombreux styles de lettrines, signatures de chaque communauté éoline. Inexprimable n'est pas éoli! On écrit sur de jolis supports, tels des pétales de fleur lustrés, et chaque message est une petite oeuvre d'art ingénue, surtout quand c'est un enfant débutant qui l'a composée!
Tous les éolis apprennent à chanter et ils y arrivent tous. Tous également apprennent à peindre, même si ils ne continuent pas forcément, car c'est surtout un moyen de prendre conscience de la Poésie et des différentes vibrations du monde des sentiments, qui s'expriment dans les couleurs et les formes. La Beauté et la Poésie sont à la base même d'Aéoliah. En fait là aussi l'école ne fait que rendre conscient, formaliser un enseignement qui imprègne la vie de tous les jours: très tôt, dès qu'ils savent tenir un ustensile, leur mère apprend aux enfants à accomplir des gestes gracieux, aériens, à onduler, à danser. Beaucoup le font déjà spontanément, sans le faire exprès, car c'est là un des charmants effets de la beauté de l'âme, de l'attention tout entière dans la réalité et le bonheur. Et c'est vraiment joli, tous ces éolis en ballets dans leurs jardins! Même quand ils ne le recherchent pas spécialement, tous leurs gestes et leurs mimiques sont emplis de grâce, de gentillesse. A peine savent-ils parler qu'on leur enseigne aussi à ressentir si une ambiance ou une action est poétique, comique, tendre, dynamique... et à s'harmoniser avec.
Sur la fin, l'école donne des connaissances plus théoriques, le principal étant acquis. Un peu de géographie Aéolienne, de calcul, de menuiserie, d'astronomie, d'ésotérisme, d'épistémologie: Ils en ont de la chance ces éolis, d'étudier tout cela! Surtout qu'ils n'ont pas de pédanterie pour embrouiller ce qui est simple...
Nellio, aujourd'hui, se souvient avec émotion de cette période. C'était une des dernières séances d'école dans le grand potiron. Ils avaient regardé toutes les images des premiers rouleaux, et il n'en restait que quelques-uns plus théoriques. La pluie débuta le matin, assez drue cette fois-là, et avant même les premières gouttes voici les huit joyeux drilles seuls dans leur école. En effet les éolis apprennent aussi très tôt à se prendre en charge. Après une brève discussion, l'enthousiasme se porta sur un rouleau dont le nom Aéolien se traduirait bien pompeusement par «mathématiques» et plus joliment par «jeux de la logique». Algénio, maintenant fort, le dressa debout triomphalement, mais il fallu l'aider pour le mettre sur le porte-rouleaux. Le début leur parut facile: compter des bûchettes, additionner; ils l'avaient tous déjà fait en d'autres occasions. Algénio trouva le moyen de démontrer que deux et deux égale cinq, en fendant une bûchette en deux! Venait ensuite la logique, l'aristotélicienne faut-il préciser, car les éolis en utilisent couramment plusieurs autres, mais c'est tout de même avec celle-là qu'on fait les meilleures maths. Tantôt ils discutaient vivement autour du rouleau, tantôt le silence les trouvait chacun dans un coin avec des exercices. La vie éoline avec ses activités demande bien quelques rudiments de calcul. Petit à petit, au fil de la journée, ils passèrent en revue toutes les bases. Le lendemain matin les trouva aussi enthousiastes; mais petit à petit les choses se gâtèrent: le rouleau aux fleurettes bleues et à l'air innocent allait jusqu'aux intégrales. Aurora lâcha la première. Il n'est pas indispensable, au fond, de savoir toutes ces choses quand on vit dans une nature aimante et généreuse comme sur Aéoliah. Si les autres continuèrent ce fut donc par jeu, par pure curiosité intellectuelle. Nellio et Anthelme seuls tinrent à peu près le coup jusqu'au soir du second jour. Les discutions enjouées avaient fait place à un calme posé et réfléchi... Ils se retrouvèrent tous les deux d'autres soirs, avec une fleur lumière et le rouleau mathématique. Elnadjine, la compagne d'Anthelme, aux grands cheveux blond crème en longues nappes floues, leur tenait compagnie en tricotant des chaussettes, tandis qu'Aurora allait s'entraîner au tissage. Ils vinrent à peu près à bout de ce rouleau, mais ce fut pour découvrir qu'il en existait des centaines d'autres à la suite! Ils ont des sacrés matheux, mine de rien, chez les éolis. Et ils ont tout le temps qu'ils veulent pour écrire des rouleaux, sur tous les thèmes. Il y en a des lyriques ou poétiques, pour allécher, et d'autres plus techniques, pour approfondir le sujet choisi. Grâce à ce système de rouleaux en libre-service, chaque éoli peut se faire une idée sur tous les domaines de la vie, et a possibilité d'étudier ce qu'il veut, ou d'approfondir un point particulier qui l'intéresse, aussi loin que nécessaire, quand il en a envie.
Il resta de ces calmes soirées entre enfants éolis une douce et indéfectible amitié entre Nellio et Anthelme, qui perdure encore aujourd'hui.
Ils étudièrent ensemble le rouleau d'astronomie, plein de poétiques descriptions avec les calculs complémentaires pour ceux à qui ça plaisait. Ils apprirent ainsi la création d'Aéoliah, trois milliards d'années plus tôt. Suite à un flamboiement de supernovae, une petite région d'un nuage interstellaire se révéla particulièrement riche en oligo-éléments propices à la vie. Il s'y forma de nombreuses étoiles avec bien sûr des planètes comme Aéoliah; plusieurs furent élues par des groupes d'âmes pour y célébrer la vie dans des formes physiques. Sur Aéoliah les choses furent menées rondement et tout était épanoui et stabilisé en moins de cinq cents millions d'années, avec tout le nécessaire pour mener l'existence qu'ils désiraient, notamment quantité de plantes donnant de quoi manger, bâtir, s'habiller, peindre. Les premiers éolis fondateurs ont tous quitté Aéoliah depuis fort longtemps, mais la civilisation Aéolienne continue fidèle à elle-même, d'héritiers en héritiers, acheminant à chaque génération sa cargaison d'yeux émerveillés par les splendeurs de l'univers... Les plus lointaines chroniques éolines, issues d'un passé fabuleux fidèlement conservé par des milliers de générations de copistes, parlent d'un quasar rutilant dans le ciel Aéolien, avec ses jets et ses humeurs, mais il est aujourd'hui éteint. Ce devait être un formidable spectacle!
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L'adolescence éoline se termine par deux événements importants. D'abord le vol. Les ailes des enfants éolis sont des petites broderies mignonnes mais inactives. Quand les éolis sont presque grands, elles se développent, les muscles s'affermissent. L'envie de voler, de rêve doré mais lointain, devient désir pressant. Cent fois par jour, on voit les jeunes éolis, par deux ou trois ou avec leurs parents, battre vivement l'air; à chaque fois ils mesurent le progrès accompli, ou s'aident en sautant, parmi cris de joie et fou-rires. Les éolis sont fiers de voler, ils en éprouvent une grande joie, une enivrante sensation de Liberté. Elnadjine et Aurora, souvent ensemble, furent les premières à y arriver. Les six autres les suivirent bientôt, sauf Algénio qui hésita longuement à se confier à l'élément aérien.
Le vol des éolis est un prodige; ils le doivent à leur petite taille et à la forte densité de l'air d'Aéoliah, car leurs ailes sont plutôt petites et pas très aérodynamiques. C'est une des raisons pour laquelle leur corps a été créé si fin, si léger. Même ainsi ils ne pourraient pas voler bien loin s'ils ne trouvaient pas partout dans la nature de succulents fruits gorgés de sucres délicieux pour reprendre des forces. Les créateurs d'Aéoliah durent orienter l'évolution de la vie sur leur planète vers des corps légers et très solides. Un éoli, même inconscient, freiné par ses ailes, pourrait tomber de n'importe quelle hauteur sans se faire mal.
Au début, prudents, nos nouveaux éolis se contentèrent de voleter au-dessus du village, accompagnés d'amis. Dès que leurs forces furent bien affermies, ils tentèrent leur première sortie, bien sûr au ruisseau: les éolis adorent se baigner, et sur toutes les minuscules criques d'un ru de montagne il s'en trouve toujours d'occupées par deux ou trois éolis batifolant dans l'onde ou séchant leurs cheveux au soleil, leurs grandes robes accrochées à des feuilles. C'est même particulièrement agréable quand l'on travaille dehors, d'aller se rafraîchir ou se dépoussiérer de temps à autres! C'est ce que décidèrent ce matin-là nos huit nouveaux éolis. La dernière pluie était déjà ancienne, et la prochaine tardait un peu. Ils avaient passé un moment à creuser des trous pour des repiquages. La fraîcheur de l'onde fut donc parfaitement délicieuse.
L'endroit rêvé était sous un grand arbre à l'ombre un peu mystérieuse, tachetée de ronds de soleil. Là-dessous s'étendait, comme cela arrive souvent sur Aéoliah (et parfois sur Terre) une prairie de mousse, avec un genre de myosotis d'un doux bleu. Cet espace propice à courir, sauter et faire des galipettes comme à se nicher tendrement, rejoignait doucement le bord du ruisseau, une petite étendue d'eau limpide, au fond d'algues veloutées. Sur l'autre rive, au coeur de l'ombre, croissaient des sortes de roseaux d'un vert très foncé, au port plus bas et plus rond que nos roseaux terriens, formant un petit labyrinthe, surplombé par un grand buisson aux fleurs violettes. De ce côté-ci, la mousse continuait, mais ardemment ensoleillée cette fois. Tout autour montait doucement une prairie d'herbes touffues et de buissons. Aucun signe du village, vu d'ici. Dans l'arbre nichaient une myriade de petits oiseaux très vifs, violets, aux chants aigus et légers, comme un tapis sonore. Plusieurs couples d'oiseaux d'eau blancs au roucoulement doux et prolongé nichaient sous les roseaux, dans de véritables tunnels de fraîche verdure moussue. L'eau hébergeait des limaçons, des insectes patineurs virevoltants et des sortes d'anémones orangées ou rouge sombre. Ce lieu charmant était encore plus beau qu'ailleurs, tout imprégné d'émouvante Poésie, d'Amour de la nature pure et belle. Les éolis, aussi travailleurs qu'ils fussent, aimaient à s'y retrouver de temps en temps entre deux activités. Sans le leur dire ceux du village laissaient les nouveaux éolis profiter seuls de ce doux endroit, et c'était là un fort gentil cadeau.
Ce premier vol d'éoli libre laissa Elnadjine essoufflée et rieuse, ainsi qu'Anthelme. Près de l'eau, ils ôtèrent prestement leurs robes et les posèrent avec leurs chapeaux-fleur sur la mousse, en une composition spontanée et ingénue. Anthelme et Elnadjine venant pour la première fois hésitèrent à toucher l'eau, qui leur paraissait vivante. Nellio, Aurora et Algénio y coururent. Ils s'ébattirent joyeusement, avec leurs si beaux rires plus cristallins que le chant du ruisseau. Elnadjine se laissa flotter sur le dos, avec ses ailes comme nageoires. Ses cheveux, plus clairs que sa peau hâlée, étaient tellement abondants qu'elle flottait dessus. Aurora nageait, Algénio et sa compagne Liouna jouaient avec les anémones. L'eau était très propre, délicieuse, on pouvait la boire à même le ruisseau et faire provision de fraîcheur. Algénio et Anthelme furent les premiers à en sortir; ils disparurent en exploration dans les roseaux. Leurs blancs occupants étaient bien plus gros qu'eux, avec de longs becs orange, un peu comme des canards. En voyant des éolis ils gloussèrent de contentement et allongèrent leur cou pour se faire caresser. Nellio garde de ces moments privilégiés un souvenir très doux et très précis, qu'il aime à évoquer encore aujourd'hui...
Un moment plus tard, calmes mais revivifiés, ils se regroupèrent, allongés ou assis en lotus, silencieux, sur la mousse au pied du grand arbre, parmi les taches de soleil, extraordinairement réceptifs à la souveraine Beauté de cette nature si douce, éperdument abandonnés à toutes les sensations enivrantes qu'elle leur prodiguait: le souvenir de la fraîcheur de l'eau sur leurs épaules, la tiédeur du soleil sur leurs bras et leurs jambes nues, le scintillement d'une goutte, le doux et enivrant soupir de leur respiration, le battement éperdu de leur coeur, la senteur résineuse de la lande, la musique des oiseaux, le glouglou du ruisseau, le chatoiement des fleurs et du ciel infiniment bleu à danser de joie! Les montagnes lointaines s'y estompaient en silhouettes mauves, comme souvent quand la pluie tarde.
Nellio admirait son corps, bienveillant chef-d'oeuvre des créateurs inconnus d'Aéoliah; il passait un doigt le long de son bras gauche, à la peau mate et veloutée, aux courbes gracieuses. Aurora était assise en lotus sur sa gauche, il la voyait de trois quarts arrière. Ses longs cheveux châtains, frémissant de violet dans une tache de soleil, tombaient jusque sur la mousse en nappe ondulante, cachant ses ailes et son dos. Elle se pencha, découvrant une fine épaule rose satinée. Nellio en admira le galbe, la finesse, ému. Elle le sentit penser à elle, et se retourna à demi, mais son sourire resta en suspens...
Certes, les éolis s'aiment tous d'un Amour spirituel dès leur plus jeune âge. Ils aiment à s'encourager l'un l'autre, à s'entraider à progresser, à enrichir mutuellement les vibrations de leurs âmes, ce qui leur vaut un inépuisable Bonheur. A la naissance et parfois bien avant, on peut savoir qui sera compagne ou compagnon de qui, et cela se réalise toujours. Mais, c'est là l'autre événement de leur adolescence, quand il leur pousse des ailes, pour les jeunes éolis tout enivrés de merveilleuses sensations, l'amour s'étend sur d'autres registres.
Tout simplement.
Et Aurora et Nellio, pour un regard, devinrent éperdument amoureux.
Au fil des jours, au fil des travaux ensemble et des bains de mousse et de Soleil.
Le sage Anthelme et la splendide Elnadjine nouèrent un amour profond. C'étaient des âmes nouvelles, qui ne s'étaient jamais rencontrées avant Aéoliah. Ils en avaient de la chance de vivre cela.
Algénio et Liouna furent aussi amoureux, mais Algénio, tout intimidé, mit longtemps à agir en conséquence. Liouna l'attendit gentiment...
Elsignor et Elsigna, petit à petit concrétisèrent une aspiration qui les habitait depuis l'éternité.
Les éolis sont naturellement très tendres, et cela depuis leur petite enfance. Déjà entre simples amis, et même entre inconnus, il leur arrive de se caresser les cheveux, les mains. Le corps éoli est très propre et parfumé, son abord doux et chaleureux. L'amour éoli est pur et poétique dans tous ses registres.
Les nouveaux amoureux revinrent souvent à ce coin de mousse, aujourd'hui disparu, emporté par l'érosion qui l'a recréé ailleurs. Mais c'est de cette plage-là que Nellio se rappelle dans les moindres détails. Il se rappelle la première fois qu'il caressa les longs cheveux d'Aurora, le coeur battant à tout rompre, les joues brûlantes, elle plus émue encore. Les éolis amoureux débutants sont souvent d'une grande timidité! Il ne savait montrer son sentiment, mais il savait qu'elle le captait, et qu'elle savait qu'il savait, etc. La télépathie amoureuse complique délicieusement les choses!
Les nouveaux couples éolis construisirent leurs maisons. Nellio et Aurora avaient déjà planté la graine qui devait donner un petit potiron rose, un peu en contrebas de la terrasse du coton, et ils repiquèrent des fleurs indigo pour qu'elles le recouvrent. Ils creusèrent l'intérieur du potiron en une chambre ronde comme un nid, avec un lit ovale couvert de pétales de fleurs. Cela suffit pour la plupart des éolis dont les besoins sont bien modestes. Nellio aidé d'Alambo le peintre passa un vernis sur le potiron pour qu'il résiste plus longtemps, et peignit aussi l'intérieur en rose.
Anthelme et Elnadjine récupérèrent une longue courge qui avait servi comme rangement pour l'école; elle sentait encore bon la peinture et les enfants. Elle était creusée de deux pièces, façonnées en suivant la forme extérieure. Celle du fond fut naturellement leur nid. Anthelme souhaitait avoir une pièce d'étude, ce fut donc celle de devant. De nombreux pétales avaient servi aux enfants pour s'exercer à écrire, et personne n'avait le coeur de les porter au compost: même les ratages étaient si mignons! Elnadjine en fit des rideaux, en harmonisant les différentes couleurs.
Elsignor et Elsigna bâtirent aussi un tout petit nid d'amour, mais ils n'en peignirent pas l'intérieur, aimant la couleur pêche et le grain de la chair du potiron.
Algénio et Liouna installèrent le leur près de leurs cultures. Ainsi ils pouvaient les entendre pousser la nuit.
Nellio mit tout son coeur à réaliser la peinture de l'intérieur de son potiron. Alambo lui appris différentes techniques: réaliser un dégradé en raclant une brosse spéciale, projetant ainsi de fines gouttelettes sur le mur. Une sorte d'Aérographe... Aurora serait heureuse de voir les murs se fondre doucement du rose au violet, jusqu'au plafond indigo, sa couleur adorée. Il y mit des étoiles. Nellio prépara ainsi la surprise, mais c'est lui qui fut surpris, le moment venu d'emménager! Il était amoureux baba et vraiment très ému. Quel bonheur, mais aussi quel trac! Vint le jour où tout était fin prêt. Aurora avait achevé le dessus de lit, sa surprise à elle. (C'est très difficile, les surprises, quand on est relié l'un à l'autre par l'esprit!) La peinture était archi-sèche. Nellio n'avait plus d'excuse: il lui fallait maintenant aller chercher Aurora. Il hésita longuement, délicieusement paralysé, le coeur battant la chamade. Il contourna et retourna sur son chemin. Enfin il atteignit la place du coton où Aurora l'attendait avec sa mère Elora et d'autres éolis, triant et cardant un beau coton orangé comme la Joie. En fait Aurora, triturant la même mèche depuis trois jours, avait l'esprit bien loin de son ouvrage! Bredouillant à moitié, il parvint à l'appeler:
«Aurora?
- Oui? Fit-elle, avec une gentille fausse note.
- Eh bien euh...»
Les autres éolis firent comme si de rien n'était, mais ils écoutaient, ravis, une si émouvante conversation, sans en perdre une miette...
«C'est la maison, vois-tu, elle est euh... terminée.»
Aurora sauta joyeusement sur ses pieds, mais retomba sur son derrière tant elle tremblait.
«C'est très gentil... On va aller... Et j'ai aussi une surprise!»
Il fallu aller chercher le sac chez Elora, la mère d'Aurora. Trottinant avec, ils s'approchèrent de leur nouvelle maison. Elora ne les suivit pas, ni personne. Ce grand moment était entièrement à eux. Ils se tinrent sur le seuil de leur maison, enivrés par la suave senteur des fleurs qui la recouvraient déjà. C'était la fin de l'après-midi. Aurora entra seule la première, avec le sac. Elle ne dit rien, ne s'exclama pas. Mais Nellio ressentit intérieurement sa joie et son émerveillement. Il l'entendit s'affairer. Elle ressorti, tenant comiquement le sac vide dans son dos, radieuse, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. Entrant à son tour, il vit le dessus de lit mauve, avec un triskèle et des motifs d'une complexité inattendue. La chambre était restée physiquement identique, mais le bref regard d'Aurora avait tout changé, tout chargé de doux sentiments, tout transfiguré. Nellio resta également silencieux, mais Aurora sut elle aussi son émotion.
Le meilleur était encore à venir.
Le soir, chacun cramponnant la main de l'autre, ils se trouvèrent soudain incapables d'attendre la nuit tombée pour aller dormir dans leur nouvelle maison. Ils n'allèrent pas chanter au village parmi les ombres mauves de leurs amis. La lumière rouge de la montagne du soir palpitait complice dans les roses du Couchant, tandis qu'à l'Orient l'anneau commençait à se dessiner. Ils se tinrent sur le seuil un moment, admirant mutuellement leurs corps si beaux. Aurora avait sa robe mauve, ses longs cheveux châtains ondulaient en nappe de chaque côté, son visage simple et rond s'émerveillait, tout entouré de rayons mauves par les pétales de son chapeau, auréole en fleur. Un fort et délicieux parfum émanait d'elle, que Nellio n'avait encore jamais remarqué. Leurs deux coeurs battaient puissamment, à l'unisson.
Nellio était aussi en mauve, juste un peu plus rose, ses cheveux et sa barbiche de la même couleur que ceux de sa compagne, mais courts, formant juste un rouleau de chaque côté, un peu dix-septième siècle. Ils se caressèrent les cheveux, pleins de gratitude pour les créateurs qui leur avaient fait don de ces corps doux et parfumés, peau mate et chaude sous le tissu rustique... Ce moment sacré, ils l'avaient beaucoup attendu, mais sans hâte. Maintenant, le désir de se rapprocher se faisait pressant, sans qu'ils ne comprennent encore pourquoi.
Quand la nuit avancée ne leur laissa plus voir que des silhouettes, ils entrèrent enfin dans leur maison rose et violette. Le matelas de leur lit, en bourre de coton, reposait à même le sol. Ils l'avaient fait en creux car ils s'étaient bien dit qu'en dormant ensemble il serait bon de se nicher un peu l'un contre l'autre... Ne se doutant absolument pas de ce qui les attendait! Leurs parents et leurs amis avaient été d'une discrétion absolue: Aurora et Nellio, comme tous les jeunes éolis, étaient totalement ignorants et totalement libres de découvrir eux-même les jeux d'Amour qu'ils voudraient et de laisser parler leurs corps et leurs coeurs. Quel plus merveilleux cadeau! Une surprise fulgurante, un feu ardent qui les submergea soudain, une volupté éperdue qu'ils goûtèrent dans toute sa divine plénitude...
CHAPITRE 4
* LE VILLAGE DANS L'INFINI *
(sommaire)
* Musique: thème des éolis, Bearns et Dexter, Golden Voyage 3, «Look after tomorrow for me» (Avec Lovely Day de William Aura ce n'est pas mal non plus)
Au fil des jours l'amour de Nellio et Aurora s'épanouit de découvertes émerveillées en longues rêveries. Le jour, ils en oubliaient parfois le travail, comme souvent les éolis à cet âge. Mais la vie est si généreuse sur Aéoliah, qu'il ne venait à personne l'idée de le leur reprocher; d'ailleurs le reproche est totalement étranger à la mentalité éoline. Le mot même leur est inconnu. Et puis, si vous ne l'aviez pas encore compris, les éolis sont tout à fait Bienveillants, surtout envers les jeunes amoureux. De les voir heureux ainsi leur donne encore plus d'entrain...
La nuit, au lieu de dormir tout le temps comme les enfants éolis, ils se mirent à veiller de plus en plus souvent, dans leur maison, ou sur la place du village avec les autres éolis. Ces rites immuables étaient la trame même de la vie Aéolienne, et le sont toujours, avec leur pérenne tranquillité. Il en sera ainsi tant que brillera le Soleil d'Aéoliah. Vers le milieu de la nuit, ce sont les heures obscures: l'anneau, dans l'ombre de la planète, ne reflète plus le Soleil; les fleurs-lumière, épuisées, s'éteignent, laissant la place à la seule splendeur étoilée. Les derniers grillons se taisent petit à petit. Ce sont des heures d'un calme majestueux, où presque tous les éolis dorment ou voyagent dans ce que les terriens appellent l'astral.
L'aurore les tire de leur sommeil. Les éolis n'ont pas d'horloges; ils n'ont nul besoin de tels instruments sur une planète où il n'y a jamais de train à prendre. L'anneau, les fleurs, les senteurs de l'air, les chants des oiseaux ou des insectes, la vibration même de la lumière donnent à chaque moment de la journée son ambiance particulière, à nulle autre pareille. Les éolis et les éolines ne numérotent pas platement leurs heures, mais les nomment d'après leur ambiance. Plus, les éolis ont un sens du temps, qui fonctionne même s'ils sont au fin fond d'une grotte. Certains terriens l'ont aussi, qui savent se réveiller à l'heure choisie. Les hindous de la Terre connaissent bien cela, qui jouent des musiques différentes, les ragas, pour chaque moment de la journée. Chaque heure a sa vibration, son chant, ses états d'âme, ses rythmes... Subtilités poétiques du temps qui passe, que viennent perturber les prosaïques et ignorantes fantaisies horaires actuellement à la mode dans certains pays d'Europe!
Le lever du jour est sur Aéoliah une majestueuse cérémonie. Il a toujours lieu à la même heure, comme sous nos tropiques, car l'axe d'Aéoliah est peu incliné. Les animaux nocturnes cessent tout chant une heure avant les premières lueurs au Levant. C'est l'Heure-silence, d'une Paix incroyable, ou l'Heure-repos, ou encore l'Heure fraîche, l'Heure rosée, l'Heure du voile blanc... Un moment de calme immense et de recueillement, à la seule lumière de l'anneau planétaire qui, libéré de l'ombre, a retrouvé toute sa splendeur. L'air est frais, subtil, léger, le son y porte fort loin. Quiconque se réveille à cette heure se sent léger et plein d'énergie, de projets, mais calme et recueilli à la fois.
Avant même que l'oeil n'ait pu distinguer la plus légère aura à l'Est, tout en haut d'un arbre, quelques trilles d'oiseau donnent le signal, douces et solitaires dans le grand silence frais. Une pause, et d'autres répondent de loin en loin, puis laissent la première lueur violette pointer sans un bruit. Une légère buée blanche étend son mystère humide entre les buissons. Un violon inaudible palpite tendrement. Eolis et oiseaux s'éveillent alors. Les premiers montent sur le toit de leurs maisons, dans le plus grand silence, et s'y assoient pour contempler la merveille du jour naissant. Les oiseaux commencent leur merveilleuse prière. De très doux gazouillis frémissent d'abord, presque imperceptibles, d'infimes pépiements. Puis le chant lent et doux des merles aéoliens, en des glissandos mélodieux et infiniment émouvants commencent à transporter l'âme, tandis que dans le ciel le mauve laisse la place au rose, puis à l'or et qu'enfin s'élève superbement la blanche et glorieuse lumière... Quand les silhouettes brumeuses et frissonnantes des éolis sur leurs toits commencent à se colorer, alors éclatent des gerbes de joyeux pépiements, tintent allègrement dans l'air pur les trilles et tous les arpèges du Bonheur. Les corolles des fleurs frémissent et s'ouvrent en une danse au ralenti. La joie devient générale quand émerge le Soleil doré, et les éolis, émus, transportés, se lèvent, et, sur la pointe des pieds, tendent leur bras au ciel et rendent grâce de cette merveille en un chant très doux, presque un sanglot de Bonheur. Ils savent, eux les mystères! La merveilleuse cérémonie de la naissance de la lumière, chaque jour renouvelée, offre l'Emerveillement, la joie de vivre et l'entrain à toutes les mains, à toutes les corolles et à tous les becs qui se tendent!
Devant tant de beauté si simple, certains lecteurs penseront peut-être que j'invente, que je brode gratuitement. Eh bien pas du tout. Savez vous que les choses se passent exactement de la même façon, à quelques détails près, sur notre propre Terre, en aussi vibrant, aussi intense, chaque matin ensoleillé? Vous ne me croyez pas? Eh bien essayez. Allez un matin, tôt, dans un coin de nature propre avec suffisamment d'oiseaux. Si VOUS VOUS RENDEZ AUSSI RECEPTIFS que les éolis, comme pour vous émerveiller d'un conte de fée, alors vous RESSENTIREZ, vous capterez vous aussi, comme captent les fleurs, les oiseaux, les isards ou les gazelles émues, et tous les humains de bonne volonté. Tout le monde peut réussir l'expérience, ce n'est qu'une question de Sincérité, de simplicité. Il ne tiendra qu'à vous d'ailleurs de tenir votre rôle dans la merveilleuse cérémonie, et vous n'aurez qu'à tendre les mains pour recueillir l'or fluide et précieux du petit matin, pour être une fleur parmi les fleurs! En faisant cela, vous serez dans la REALITE. Rappelez vous que la vraie réalité c'est cela, quoi qu'en disent les infirmes du coeur qui, perdus dans leurs grises illusions cotées en bourse, se croient, les malheureux, réalistes.
Les éolis ne sont pas des lambins. Sitôt le Soleil levé, ils sautent de leurs toits, chantent ou s'interpellent joyeusement, tout pleins d'un entrain serein et neuf. La fraîche rosée doit être recueillie avant que le Soleil ne la sèche. Ils sortent leurs bassines de la maison, saisissent de très longs et très fins pinceaux rangés à proximité, les passent sur les murs et sur les feuilles, en un balancement harmonieux. Ces pinceaux sont très beaux, avec leur fin manche légèrement courbé, et un gros bout formant contrepoids. Les éolis égouttent la fine et souple larme de poils sur le bord d'une bassine (une demi-noix de coco) et arrivent à en remplir chacun une ou deux. Leurs voix retentissent dans l'air cristallin du matin comme de petites clochettes, ils s'affairent en dansant. Ils se débarbouillent, secouent leurs draps, rient comme des petits enfants: c'est l'Heure... des draps, un symbole car c'est aussi (et surtout) l'heure où l'on voit ce que l'on a envie de faire de sa journée, l'heure où, libre du passé, on est de nouveau frais et disponible.
Les maisons du village sont dispersées parmi herbes et buissons, ou de roches en roches, mais elles sont toutefois suffisamment proches pour que l'on puisse s'interpeller en élevant juste un peu la voix. On garde toujours un recoin de mousse pour s'asseoir entre voisins. Quelqu'un part ventre à terre à la maison des ustensiles pour en ramener de quoi couper les fruits frais cueillis. Se forment alors des petites assemblées de six ou dix où l'on prend le premier repas de la journée, fait de fruits et de feuilles. C'est bon de manger, après une longue nuit! Et de boire aussi. Les éolis boivent beaucoup d'eau, c'est un plaisir rafraîchissant dont ils ne se lassent jamais. Ces repas entre voisins sont en général calmes, ponctués de regards et de gestes de tendresse, parfois de petits rires ingénus.
De temps à autre un éoli s'absente sans mot dire de ces gentils pique-niques. C'est que, comme tous les êtres corporels dans cet univers, ils doivent évacuer les résidus de leur digestion. Ils le font tout naturellement, s'accroupissant en retroussant drôlement leur robe. C'est propre, car préemballé d'une couche de protection adéquate, comme chez certains oiseaux terriens. L'odeur qui en émane ne leur paraît pas spécialement désagréable, mais elle leur permet tout de même, en cas de trouvaille inopinée, d'identifier ce à quoi ils ont affaire! Ils vont sur le tas de compost et recouvrent soigneusement et abondamment de feuilles mortes ou d'autres débris de plantes préparés à cette fin. Ce compost mûrit en quelques jours et donne un excellent terreau parfaitement sain, très riche et exempt de graines, que les éolis utilisent pour les semis et pour le reste. Là aussi vous pouvez faire de même sur Terre, ami lecteur, avec de la sciure ou d'autres matières végétales finement broyées. Le résultat est surprenant pour qui ne connaît pas certaines lois de la nature. En tout cas vous pourrez obtenir facilement et rapidement un excellent engrais tout à fait hygiénique, sans polluer ni source ni ruisseau avec vos infiltrations. Mais là où vous ne pourrez pas imiter les éolis c'est quand leurs oiseaux utilisent les mêmes tas de compost qu'eux et apportent eux aussi très soigneusement des feuilles! Ah!
Ah les oiseaux d'Aéoliah! La plupart vivent leur vie d'oiseau dans l'immense et mystérieuse forêt originelle qui recouvre presque toute Aéoliah. Ils sont plus nombreux encore que les éolis (Qui sont pourtant déjà plusieurs centaines de milliards, on n'a jamais su combien car il n'est jamais venu à quiconque l'idée de faire un recensement) On peut dire que ce sont vraiment eux les maîtres d'Aéoliah, et nous verrons qu'ils y remplissent des rôles très importants. Certains de ces oiseaux élisent domicile en compagnie des éolis, jusque dans leurs villages. N'oubliez pas qu'un éoli est de la taille d'un pinson et imaginez le village où se côtoient les maisons-potiron des éolis et les nids des oiseaux! Ces derniers sont souvent bâtis comme nos nids terriens, à même le sol, perchés sur un rocher ou dans un buisson, quelquefois tout contre une maison éoline. Les nids peuvent aussi être en maçonnerie de terre, comme nos nids d'hirondelles, collés à des maisons éolines en même matériau et de même style: les éolis peignent alors le tout ensemble, et on ne sait plus où commence le nid des éolis et où finit la maison des oiseaux! Chacune des deux communautés vit sa propre vie tout en se rencontrant souvent, que ce soit pour les aménagements ou pour les moments de partage, comme les repas du matin.
Pendant le repas du matin les éolis se retrouvent entre amis et voisins et souvent avec les oiseaux, leurs voisins et amis. On partage les fruits (les oiseaux Aéoliens ne mangent jamais d'insectes) ou on donne les pépins; souvent les oiseaux ramènent d'on ne sait où des baies succulentes ou inattendues que l'on partage aussi. Enfin, on aime à chanter ensemble! Et c'est fort beau, des voix d'éolis et d'oiseaux mêlées en harmonie...
Mais les repas ne durent jamais bien longtemps avec nos éolis si pleins d'Enthousiasme et d'énergie, surtout le matin, pendant les heures gaies et actives. Prestement les traces de popote disparaissent, et l'on va et l'on vient dans tout le village. Les éolis et les éolines mettent leurs grands chapeaux-corolles si poétiques, empoignent des outils plus grands qu'eux et ce sont bientôt des petites fleurs qui courent et s'activent, rient et chantent dans les champs à l'entour. Un champ éoli, forcément, on ne le voit pas d'en haut: ça n'a ni rangées ni bordure. C'est simplement un endroit où poussent les bonnes plantes. Elles sont souvent mêlées, l'essentiel étant que chacune ait suffisamment de place, ou un bon voisinage de plantes amies. On commence souvent la journée au jardin, où il y a toujours à faire, entre les cultures de fruits et de coton, et les récoltes de sucs et de pollens pour la peinture! Tous les éolis sans exception aiment s'occuper des plantes, peu ou prou. Ils ne s'en lassent jamais et les travaux les plus éreintants semblent augmenter encore leur entrain. Ou ce sont les longs petits soins, en se recueillant ou en rêvant, surtout l'après-midi. Mais il y a beaucoup d'autres activités dans un village éoli: Aller dans la forêt chercher de quoi fabriquer des ustensiles, des bassines, des récipients, que l'on façonne dans les divers ateliers, plus entretenir le village... Les éolis adorent tous ces travaux qui sont la trame de leur vie quotidienne, sa création continuelle, sa prise en main directe, bien plus totale et plus ronde qu'avec n'importe lequel de nos systèmes politico-économiques. Tous les objets fabriqués sur Aéoliah le sont avec poésie et astuce, avec les matières disponibles dans la nature (Même le fer, et nous verrons là encore le génie des créateurs d'Aéoliah).
Ce matin-là un gros travail attendait le village: Aurora voulait installer un atelier de tissage du coton à côté de celui de filage. C'était son rêve, à Aurora! Ça lui ferait tellement plaisir que tout le monde était heureux de le lui réaliser. Le seul potiron suffisamment grand disponible à ce moment-là était celui de l'école. Il était neuf, un peu esseulé car vidé de tout son matériel, emmené dans un autre village pour d'autres enfants éolis. Mais ce potiron se trouvait sur une terrasse en contrebas de celle du coton. Tirer un si gros potiron n'est pas du tout un problème pour un village de mille éolis mais on ne pouvait le faire sans écraser de nombreuses plantes ou risquer de rompre les fragiles cuticules des fenêtres.
Vous allez voir comment les éolis travaillent et prennent de délicates décisions en groupe. C'est époustouflant. Ils pensent comme un, quand il faut, les éolis. Jamais de zizanie, jamais de flottement. La télépathie, fréquente chez eux, y est pour beaucoup, me direz-vous. Ce n'est pourtant pas à elle qu'ils doivent leur formidable puissance de cohésion. La télépathie, qui est, penserez vous, LA communication par excellence, ne peut pourtant pas rendre cohérente une relation qui ne l'était pas au départ. En effet, elle ne nous dispense absolument pas de l'effort de tenter de comprendre la pensée de l'autre.
Regardez-les faire. Chacun d'eux regarde d'abord la situation en elle-même, puis il regarde ce que font déjà les autres. Sa propre participation continue alors à bâtir sur ce qui est déjà commencé, ou ne le remet en cause que pour proposer mieux. Et ça y va. Quand il faut des choix, des décisions, ils font de grands conciliabules, des ronds de chapeaux. Il n'est pas nécessaire que tout le monde parle, puisqu'en général dans ce genre de situation les deux ou trois premiers à s'exprimer ont déjà exposé les différents choix possibles. Les idées les moins intéressantes sont vite éliminées. Les éolis ne se coupent jamais la parole, mais ils se répondent très vite: ce n'est pas le moment de venir prendre des cours de langue! Quand ils sont sur un sujet, ils le tiennent bien en selle et ne le lâchent qu'une fois résolu.
Les éolis sont libre de tout attachement à ce que nous appelons «nos opinions». Ils n'ont pas chacun «leur» idée à défendre, ils ne cherchent pas à placer leur mot dans un but, comme un ballon, mais ensemble ils jouent et dansent avec les différentes idées, leur font décrire des arabesques, les lancent pour voir si elles vont loin ou si elles retombent à plat. (Parabole, hyperbole, ellipse...). Chaque éoli a simultanément présent à l'esprit les différents choix possibles, et il ne leur viendrait jamais à l'idée de sélectionner un de ces choix pour dire «C'est MON idée» et encore moins de se vexer si elle n'est pas retenue. Ils sont dépourvus du moindre attachement, sans la moindre trace d'esprit de clan ou de propriété, et ne s'en portent que mieux, car ainsi ils sont toujours tous ensemble. Et souvent, quand un éclair de génie enthousiasme tout le monde, après coup on ne se rappelle plus qui l'a dit le premier. Quelle importance, d'ailleurs.
Les éolis, quand ils discutent, vont toujours au fond du problème, l'examinent sous tous ses aspects, aussi loin que n'importe quel participant le demande. Jamais aucun aspect du débat n'est éludé, sous quelque prétexte que ce soit, d'urgence ou d'utilité. Un seul habitant du village, même un enfant, peut faire examiner par l'ensemble un point de vue particulier, tout comme le ferait un groupe important, et si ce qu'il dit s'avère pertinent, alors il peut être suivi. La notion de rapport de force n'a de fait aucun cours sur Aéoliah, pas même celle de majorité. Seule compte la justesse des idées.
Les poètes et les blagueurs sont de la partie, bien entendu, pour le plus sérieusement possible présenter les projets les plus farfelus, les plus surréalistes. Alors des fous rires secouent le parterre de chapeaux-fleur et parfois ce sont ces idées là qui sont adoptées. Comme il faut tout de même bien à la fin prendre une décision, si deux idées se révèlent aussi fécondes ou aussi praticables l'une que l'autre, sans que d'autres considérations ne puissent les départager, alors on choisit la plus rigolote ou la plus poétique.
Une fois la décision prise, par contre on ne discute plus, on ne revient pas dessus, sauf bien sûr élément nouveau qui viendrait changer les données du choix. Ceux qui auraient préféré une autre solution peuvent, dégagés de tout intérêt personnel, s'enthousiasmer librement pour l'avis général, sans risquer d'être lésés en aucune façon. Ainsi toute situation aussi délicate soit elle trouve toujours promptement une solution commune; le groupe éoli reste toujours soudé, parfaitement cohérent et d'une efficacité surprenante. Tout en sauvegardant, par ailleurs, une indéfectible Liberté individuelle, un esprit d'initiative sans limite, grâce à un respect absolu de la personne et de ses aspirations...
Mais cette merveilleuse facilité n'est pas qu'une histoire de communication, il y a autre chose de bien plus important encore, qui fait que parfois des décisions de la plus haute importance peuvent être prises sans aucune concertation, et avoir quand même, après coup, l'approbation de tous. Quelque chose d'irremplaçable que nous verrons plus loin, sans quoi toute forme de communication, aussi évoluée soit elle, est fatalement vouée à l'échec.
Donc ce matin-là, dès la fin du repas, une dizaine d'éolis et d'éolines s'affairaient et discutaient autour du potiron école (un vrai de vrai, bien lourd) et une autre dizaine sur le futur emplacement soigneusement préparé la veille. Aurora avec quelques amis voletait sans arrêt des uns aux autres, et gazouillait, et regardait. Le génie civil, ce n'était pas son truc à Aurora, mais elle papillonnait tant et tant que chacun des deux groupes avait l'impression qu'elle était là en permanence, et... savait exactement ce que l'autre faisait!
Rapidement l'emplacement fut dégagé de sa mousse, cueillie et repiquée ailleurs, pendant que les rouleaux de cordes s'amoncelaient, venant de leurs resserres un peu partout dans le village. (Incroyable la quantité de cordes qu'il peut y avoir dans un village éoli, mais que font-ils donc avec tout ça, on se le demande) Rapidement aussi, sans même faire de rond de chapeau, il fut entendu qu'il n'était pas question de tirer ou de rouler l'école, à cause des plantes. Il fallait la soulever, et c'était là une autre affaire. Mais cette difficulté apparemment insoluble n'arrêta pas une seconde nos joyeux travailleurs: la solution viendrait, sinon on irait la chercher. Ailleurs, aux champs, tout le village était instantanément au courant de l'avancement de l'affaire, en un joyeux brouhaha de voletements et d'interpellations. Il y avait bien sûr la fine équipe de spécialistes ès-plaisanteries et gags, Antonnafachto et le bien pire encore Arnophilco, mais ce jour là ils n'eurent guère l'occasion d'exercer leurs talents. Adénankar aussi était venu de sa forêt, comme pour toutes les fête du village, bien que personne ne l'ait prévenu. Mais personne ne prévenait jamais Adénankar, car de toute façon il était toujours au courant de tout, du fond de sa retraite forestière.
Mais qui donc eut l'idée saugrenue de faire porter l'école par des oies?
Les oiseaux d'Aéoliah, encore eux, ne sont pas tous petits comme des mésanges. Il y en a de gros aussi, des merles, des colombes, des canards, et même des oies. Bien sûr ce ne sont pas des oies exactement comme sur la Terre, mais elles ont un air de famille: appelons les donc ainsi. Elles sont bien plus grosses que les éolis, et volent bien mieux sans se fatiguer car ce sont des oiseaux migrateurs intercontinentaux. Près du village s'en trouvait précisément un groupe d'une vingtaine, se reposant et mangeant quelques jours avant de reprendre leurs mystérieux et lointains périples.
Cette idée merveilleusement farfelue se révéla bientôt la seule praticable: le village entier la fit sienne bientôt et les champs furent vite délaissés: chacun voulut jouer à ce beau travail. Le sage Adénankar regardait et il se marrait!
L'habile Arnophilco avait amené des cordes et des manilles éolines, et il imagina un système, vite perfectionné par d'autres. On s'en alla quérir les oies; elles acceptèrent volontiers de prêter leur concours. Non, les éolis et les oiseaux ne se parlent pas comme dans nos livres pour enfants, mais les oies sont très gentilles et elles prennent bien à coeur de faire ce qu'on leur montre!
Les éolis de ce village avaient l'habitude de laisser pointer en l'air la queue de leurs potirons, en la coiffant d'un vieux chapeau-fleur. On y noua un faisceau de cordes, et chaque oie en prit une dans son bec. Des cordes annexes furent installées sur les côtés, pour maîtriser le ballant, car les oies ne sont pas si habiles. Quelqu'un devait les guider en se tenant sur leur cou. Ce manque de précision était compensé par une bonne volonté à toute épreuve. D'autres éolis voletaient par-ci, par là pour surveiller et guider, le reste du village regardant depuis les toits des maisons proches.
Au premier essai les oies firent un tel vent que les chapeaux s'envolèrent de partout, et les guides durent s'accrocher. Il fallut prolonger les cordes. On y arriva finalement et dans les rires et les cris de joie l'école s'éleva majestueusement. Aurora ne tenait plus en place, elle applaudissait et riait et courait! Tout se finit fort bien; le futur atelier se posa à sa place; en un tournemain, les caleurs le mirent en bonne position, bien horizontale, pesant par grappes de vingt sur chacun de leurs douze leviers, glissant prestement des cailloux dessous, à l'aide de très longues pelles, pour empêcher l'humidité du sol d'attaquer la chair du potiron.
On remercia les oies, et elles s'envolèrent chacune leur tour en faisant des cercles au-dessus du village.
Ces oies d'Aéoliah... Evidement on imagine mal les oies terriennes prendre part à de telles manoeuvres, encore que quand elles sont aimées et respectées elles déploient plus d'intelligence qu'on ne le croit: On a vu sur Terre des oies guider des aveugles, jusqu'à leur faire des courses dans leur village ou guider des visiteurs! Certaines oies sauvages terriennes ont un mystère émouvant: ce sont les oiseaux qui volent le plus haut et de fort loin: Comment peuvent-elles bien faire pour traverser des centaines de kilomètres d'Himalaya, sans rien à manger, à 9000 mètres d'altitude, dans un air raréfié demandant trois fois plus d'effort et donnant trois fois moins d'oxygène, par un froid de moins cinquante degrés? Pensez-y quand $ vous en verrez une, l'oeil inexpressif, dans une triste basse-cour...
Ce jour-là, comme souvent, se trouvaient au village des visiteurs des villages voisins, et surtout quatre éolis de la montagne qui ne parlent pas. Assis ensemble en lotus au beau milieu du brouhaha, les deux éolis regardaient, tournant sans arrêt la tête de droite et de gauche, riant dans leurs barbes, se faisant du coude, les yeux brillant de bienveillante malice; leurs deux éolines souriaient béatement, prenant un plaisir évident à toute cette gaie agitation.
Quand dans un village éoli un beau travail vient d'être accompli, on ne repart pas aussitôt aux champs: le contentement prolonge l'Enthousiasme, on regarde, on discute, on fignole, on raconte, on s'attroupe et on court partout. L'après-midi est plus calme et doux que le matin, plus tiède, plus complet et achevé. Le matin on aime la chaleur du Soleil, l'après-midi on préfère la douceur des verts ombrages. Le matin, fleurs et fruits exhalent leurs plus délicieuses fragrances, l'après-midi les branches gorgées de Soleil donnent une note plus balsamique.
Mais il y a un temps pour la gaieté et un pour la Poésie, et les éolis sont parfaitement capables de passer de l'un à l'autre quand il le faut. Parfois même les plus rigolos sont les plus poètes et ne mélangent jamais les genres. Le repas du soir approchait (on avait sauté celui de Midi, tampis) l'exubérance se dissipa petit à petit, et juste au bon moment la Douceur du jour qui descend reprit ses pleins droits. Ce soir-là le repas fut donc presque aussi calme que d'habitude. On discute seulement au repas de Midi. Celui du soir est le prélude à la méditation de la nuit, on chuchote, on chante, on rêve ensemble en se racontant d'interminables histoires, ou l'on garde le silence.
La nuit, chacun fait ce qu'il veut, dormant ou veillant quand il en a envie. Mais presque tous viennent à la réunion silencieuse du soir. Une fois enlevées les traces du repas (c'est toujours vite fait) on contemple le coucher du soleil, les violets du ciel, l'apparition de l'anneau, la phosphorescence des fleurs-lumière, la mystérieuse et bienveillante lueur rouge de la Montagne du Soir. A cette heure les grillons sortent, et parfois quelques gros scarabées passent en vrombissant dans l'air encore tiède. Il suffit de broder des chants sur leur concert. Les oiseaux font silence petit à petit, sauf quelques pépiements ténus et les émouvants glissandos des merles, à la lisière de la forêt. Le ciel voit poindre les étoiles auxquelles répondent des myriades de fleurs-lumière sauvages, avec par-ci par là l'ovale rose d'une fenêtre d'atelier ou de maison éclairée. Plus tard l'air fraîchit, mais juste un peu car il est plus dense sur Aéoliah que sur la Terre, ce qui lui permet de mieux égaliser les températures.
* Musique: Bearns et Dexter, GOLDEN VOYAGE 3, «Y'll stay»
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A l'heure où dans les mystérieux replis de la forêt retentissent les appels un peu nostalgiques des eyerlis, à l'heure où le ciel s'illumine de millions d'étoiles donnant vie et Amour à tant d'êtres, éclairant tant de merveilles à jamais inconnues, dans cet univers si vaste qu'ils ne pourront jamais tout voir ni tout connaître, les éolis s'arrêtent et contemplent et méditent... Ô discrète nostalgie des étoiles! Ô heure où la fraîcheur et l'ombre du doux crépuscule donnent envie de s'envoler, haut, plus haut vers les splendeurs du ciel, vers ces trillons de frères inconnus qui comme eux aiment et contemplent dans l'infini... Un jour, un jour lointain, peut-être...
Ô doux moments de Bonheur calme et émouvant que les éolis goûtent avec délice... En chantant ou en contemplant les étoiles... En rêvant, éperdus de reconnaissance pour les créateurs à jamais inconnus de leur monde si beau... Pensifs, ils s'émeuvent parfois aux larmes pour la Source Universelle de toute vie, qui permet à un si vaste univers d'exister, qui donne le Bonheur à tant d'êtres... Ils savent, les éolis, les mystères... Ils savent que leur petit corps repose ici, sous une couverture en pétales de fleurs soigneusement ajustés pour protéger de la rosée nocturne, dans un grand village plein d'amis tendrement aimés, ils savent que ce village est tout petit sur un vaste plateau plein d'autres villages aux chaudes lumières, lui même perdu dans une immense chaîne de montagnes, à son tour petite partie d'un continent vaste comme l'Asie, un des douze continents d'Aéoliah, planète plus grosse que notre Terre, infime poussière dans une galaxie parmi des milliards de milliards de galaxies dans un univers entre une infinité d'autres univers tous différents...
______ Un village dans l'infini...
Ils savent que déjà sur leur propre plateau les éolis de la montagne vivent tout à fait différemment d'eux; les éolis des autres continents ont d'autres couleurs de peau, d'autres climats, d'autres maisons; qu'ils lèvent un peu la tête, et les étoiles recèlent par milliers les formes de vie les plus infiniment variées, et dans l'immensité de chacun des univers en nombre incommensurable les existences les plus étranges s'épanouissent et aiment toutes pareil; les sensations les plus exotiques, des couleurs différentes, des musiques inimaginables en une gamme qui n'en finit jamais de monter, de se tendre en une émotion toujours plus intense et plus délicieuse, disent toutes la même Loi Universelle: AIMER!
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______ Un village d'Amour...
Plus tard dans la nuit les fleurs lumière faiblissent, on ne peut plus étudier dans les maisons, alors certains vont au lit pour dormir ou pour se dire leur amour; d'autres, ou les mêmes tour à tour, restent sur la place, silhouettes assises en lotus sous leurs couvertures, blotties à deux ou allongées, les éolis et les éolines rêvent, ou partent dans l'astral explorer un bout de l'immense univers ou se baigner dans la Source de Vie. Jusque tard dans la nuit, Les eyerlis, tendres rossignols aux longues notes mélodieuses, se répondent de loin en loin, émouvants chantres des heures nocturnes.
Plus tard encore il fait complètement noir: pas de Lune sur Aéoliah et l'anneau se noie dans l'ombre de la planète, invisible. Les grillons et les eyerlis se sont tus, seuls restent parfois quelques crapauds aux notes flûtées. Les rochers émanent encore un peu de tiédeur; l'air frais, libre des fortes vapeurs odorantes du jour, sent l'humidité et le terreau; ou parfois il prend un subtil, indéfinissable parfum de mystère, impalpable encens indigo qui semble descendre des étoiles elles-mêmes: le Parfum d'Etoiles...
La place du village se dépeuple petit à petit; pour finir chacun se retrouve dans sa maison ou à dormir en rond dehors: les seuls veilleurs restant sont ceux qui s'aiment ou contemplent dans le plus complet silence la veilleuse pourpre au sommet de la Montagne du Soir. La nuit fraîchit; très loin au-dessus du village des oies migratrices accomplissent leur mystérieux et éternels voyages, invisibles et silencieuses. Infiniment plus haut encore palpitent et s'aiment des milliards de soleils en leur ronde embrasée.
Tout est bien;
______ L'Univers est heureux.
CHAPITRE 5
* ANTHELME ET ELNADJINE *
(sommaire)
* (Musique: Bearn et Dexter, The Golden Voyage).
Mis à part le jour et la nuit d'Aéoliah, le seul rythme marqué sur cette planète est celui de la pluie. Elle revient plus ou moins régulièrement, à peu près comme notre mois terrestre, mais sur Aéoliah c'est là un rythme naturel et non une convention. Les saisons sont peu prononcées, grâce à l'axe faiblement incliné d'Aéoliah et à son orbite bien circulaire. Cette disposition est plus stable dans le temps et ne donne pas de glaciations comme sur la Terre. Si l'été ne se distingue guère de l'hiver, ni par la chaleur ni par la hauteur du Soleil, par contre certaines plantes ont leur mois préféré pour fleurir, aussi le calendrier d'Aéoliah est le plus poétique qui soit, tout de fleurs et de chants d'oiseaux différents. La température uniformisée par l'air dense ne permet même pas à la glace de se former aux pôles. Ce sont des régions plus fraîches et pluvieuses où les éolis n'habitent pas; mais on y trouve des grands mammifères comme sur Terre et d'autres choses encore, qu'il serait bien difficile d'expliquer.
Les éolis se soucient peu de compter le temps, et seuls quelques sages tiennent un calendrier ou des chroniques pour certains événements particuliers, et cela bien entendu avec des années aéoliennes, qui sont un petit peu plus longues que les nôtres. Aussi, tout au long de ce récit, nous parlerons de dates, d'années ou de siècles par rapport au temps terrestre, afin de nous repérer nous-mêmes plus facilement pour la suite des événements.
Pour Aurora et Nellio donc, commença une longue période de Bonheur idéal et ininterrompu. Aurora installa sa filature. D'abord elle alla quérir le menuisier Arnophilco qui réalisa la charpente du métier à tisser. Il commença par chercher longuement dans la forêt des pièces de bois convenables, suffisamment sèches, mais saines. Il s'agissait de bois tombé car les éolis évitent de couper les arbres. L'atelier d'Arnophilco était en plein air, sur une place comme les autres, dans la vie du village. Il y trônait simplement au milieu une sorte d'étau que l'on pouvait serrer en torsadant des lanières. L'une après l'autre, il y fixait ses pièces. Puis il empoignait son herminette, et, à cheval sur les bois, taillait et tirait les copeaux avec une incroyable dextérité. De son ciseau en un tournemain jaillissaient formes et volutes! Quand on s'y entraîne depuis six mille ans...
D'autres éolis d'un village voisin récoltèrent des sortes de longues et fines barbules de plante, afin de confectionner les lisses et les peignes sur des cadres préparés par Antonnafachto. Ce fut un patient et précis montage, auquel prirent part plus de vingt éolis et éolines en de longs après-midis calmes et soigneux. Arnophilco amena une à une ces pièces sur le dos d'une oie, moyen de transport très prisé par les petits éolis, et très pratique. Avec Antonnafachto et deux vieux éolis de la montagne ils assemblèrent et ajustèrent l'ensemble. Aurora regardait et admirait, avec d'autres éolis du village, ainsi que Nellio et Anthelme qui vinrent assister à cet événement. Silencieusement, presque sans se concerter, (surtout les éolis de la montagne qui ne parlent jamais) les artistes-menuisiers s'affairaient sans un geste inutile, sans une hésitation, avec la fluide précision que confère une longue habitude. Petit à petit l'engin prenait corps, chaque pièce s'emboîtant merveilleusement dans ses mortaises. Leur savoir-faire, la délicate précision de leurs mouvements, leur bienveillante tranquillité étaient vraiment un régal à contempler, aussi en permanence une dizaine d'éolis, allongés sur la mousse, formaient un cercle silencieux et admiratif autour d'eux. Quand Arnophilco et Antonnafachto travaillaient ainsi, ils en oubliaient même de faire des niches à Aurora.
Les oiseaux eux-mêmes regardaient...
Aurora dut apprendre à tisser. En fait si les métiers à tisser éolis fonctionnent de la même façon que les nôtres et sont bâtis sur le même schéma, ils en diffèrent aussi par certains aspects. D'abord les lisses sont bien plus fines, on s'en doute, et délicates à enfiler. Ensuite chaque pièce en mouvement est actionnée par un éoli ou par une éoline différent. Tisser est donc un travail d'équipe, aussi rythmé qu'un orchestre: c'est une danse vigilante, que l'on accomplit avec joie et entrain. Le rôle le plus difficile est celui de la navette: de chaque côté un éoli costaud la frappe tour à tour à l'aide d'une batte souple, pour qu'elle accomplisse son va-et-vient. Ce sont eux qui donnent la cadence, mais ils doivent pour cela comprendre et suivre ce que vont faire leurs amis aux lisses et au peigne. En cas d'incident, fil qui casse ou navette vide, ils n'ont qu'une fraction de seconde pour décider de la stopper au lieu de la renvoyer. Le maniement des lisses est plus simple, puisqu'en principe on suit le toc-toc de la navette. Mais il ne suffit pas de prendre le rythme, il faut réagir instantanément quand il varie ou s'arrête. Pour le peigne également, mais l'éoline qui l'actionne (c'est presque toujours une éoline) surveille si le tissu est bien régulier. Pour se comprendre, l'équipe emploie quantité de monosyllabes brefs adaptés à toutes sortes de circonstances très précises: arrêter, sauter un temps, ralentir un peu, beaucoup, adagio, andante vasymollo, allegro, allegretto!
Autour du métier à tisser il y a les annexes: la préparation, longue et minutieuse, du rouleau débiteur des fils de trame (On en remplit un pendant qu'un autre tourne), le remplissage des navettes et autres bobines, avec à chaque fois une de ces machinettes en bois et en astuce que les éolis affectionnent. Tout ce travail paraît bien compliqué, mais les éolis adorent ça et les jours de pluie le tissu sort à une vitesse stupéfiante.
Le potiron tissage fut, nous l'avons vu, installé juste à côté du potiron filature, avec un petit tunnel de feuilles entre les deux pour passer en temps de pluie. Chose curieuse pour des poètes, les éolis ne cherchent pas à cacher les parties techniques de leurs machines; non, simplement celles-ci sont construites avec poésie, par exemple dans le galbe des pièces subtilement courbées, terminées en feuilles ou en plumeau, ou en oiseau stylisé, parfois de bois brut, parfois si soigneusement poncées et laquées qu'on les croirait en porcelaine. Ils préfèrent la beauté sobre et intrinsèque d'une pièce conçue toute en charme, ne rajoutant que peu de motifs, de décors, et jamais d'enjoliveurs ou de caches. Mais ils résistent rarement au plaisir de coiffer leurs créations avec un vieux chapeau-fleur, de préférence mité. Par contre leurs maisons, bien que très simples, sont soigneusement galbées, polies et finies, sans raccords ni détails techniques.
Il fallut d'abord faire des séances d'entraînement à part pour Aurora, sur un rythme très lent. Quand elle eut incorporé le maniement du peigne, on alla de plus en plus vite, puis Elora lui montra les différents points de tissage, le minimum technique. Quand les gestes devinrent automatiques, Elora commença à enseigner le plus important. Aurora allait travailler poétiquement, en balançant légèrement son corps, avec des gestes légers, souples, aériens. Plus encore, une fois dégagée de l'effort d'apprendre, elle devait, tout en restant vigilante, contempler son travail avec un certain détachement, et goûter au plaisir de respirer amplement, de chanter peut-être, d'apprécier la beauté des nobles gestes qui s'accomplissent ainsi ou encore de penser à la joie de ceux qui porteront les beaux habits à tailler dans ce tissu. Le cerveau terrien, dont l'évolution n'est pas achevée, aurait quelques difficultés à faire tout cela en même temps, quoique nous puissions y arriver honnêtement avec de l'entraînement. Les éolis, eux, s'en sortent fort bien pourvu que l'on ne grille pas les étapes. Aurora en particulier prenait de la joie à tirer son peigne. Elle n'aurait pas su dire ce qu'elle préférait: le plaisir du corps et de l'esprit en action, la poésie et la beauté du coton, son odeur, sa douceur, sa couleur (son premier tissage fut de cet orange pastel que les éolis du septième continent affectionnent particulièrement) ou encore la joie de participer à une activité créatrice et bénéfique.
Les éolis sont très bien organisés. Quand la pluie s'annonce, par une brise fraîche, le parfum de l'air ou de nombreux vols d'oiseaux voyageurs, quelques éolis ou éolines vont dans l'atelier pour préparer, balayer, apporter à manger pour deux jours. Puis, quand il pleut pour du bon, tout le monde vient. L'atelier de tissage bourdonne de joyeuse activité. Ces réunions ont un nom Aéolien charmant que l'on pourrait traduire par «usinette party», sortes de joyeuses célébrations de l'activité et de l'abondance. Les éolis forment des équipes, l'une préparant le travail de l'autre. En général il reste du mois dernier un rouleau de trame tout enfilé, le tissage proprement dit commence donc immédiatement, dans une danse effrénée, rythmée par le takatac de la navette. Chacun sait exactement ce qu'il y a à faire et quand parfois un fil casse ou une bobine se termine tous arrêtent instantanément. Aurora, lors de sa première séance «pour de vrai», dans le gentil atelier du village tout empli de joyeux éolis et éolines, était si tant rayonnante, que tout le monde vint lui caresser les cheveux et lui tenir la main, geste émouvant qu'ont les éolis et les éolines, d'amitié ou de contentement. Elle s'était paré d'une grande robe bleu foncé et d'un chapeau de même, neufs, réservés pour l'occasion. Elle gazouillait et ne pouvait rester assise sans balancer son joli petit derrière. Mais une fois la danse commencée elle s'absorba avec le plus grand sérieux dans le guidage du peigne, dont le rôle est de tasser le fil de chaîne qui vient d'être laissé par la navette, contre le tissu déjà fini. Il faut donner un coup sec bien dosé à l'instant même où la navette change de sens, ce qui n'est pas évident. Si Aurora hésite, l'éoli qui renvoie la navette peut la frapper moins fort ou l'arrêter. Pour cette première séance se sont proposé deux batteurs très entraînés, afin de faciliter la tâche d'Aurora: Sondounéou, aux cheveux clairs en rouleaux à la Louis XVI et sa primesautière compagne Tzilnia-Linia, une très gentille éoline au rond visage où se promènent toujours de petites spirales de cheveux noirs. Faire fonctionner ces métiers à tisser est en fait plus difficile que pour leurs équivalents sur Terre, mais tant mieux: c'est beaucoup plus amusant.
Pendant ce temps une seconde équipe prépare un autre rouleau de fils de trame, ce qui, en contraste, est lent et très méticuleux, car il faut aligner et bobiner soigneusement plusieurs milliers de fils. Pour ne pas arrêter le tissage il y a un second jeu de peignes et de lisses à enfiler. Auparavant d'autres encore ont mesuré un à un ces fils sur des bobines spéciales; les chutes ne sont pas jetées, ce sont elles qui serviront pour la couture, la broderie, ou pour les énormes pompons lustrés. Il faut bobiner les navettes de rechange, et aussi ranger, déballer, emballer. Et encore couper des fruits à manger, ou des champignons, car chacun mange quand il veut pendant la pluie. Tout cela occupe du monde, mais il y en a plus encore car les éolis adorent l'ambiance chaleureuse des ateliers qui turbinent: il y en a qui sont juste là comme ça, bavardant de ci de là, se régalant d'une grosse tranche d'ananas Aéolien, ou encore perchés sur les ballots, qui chantent, qui rêvent ou qui s'embrassent...
Nellio adorait ces journées d'activité donnée de grand coeur, où il voyait s'élaborer le tissu qui allait devenir des habits, des rideaux, des draps. Algénio fut littéralement fasciné, et au début il restait des heures à regarder le tissage. Anthelme et Elnadjine se mirent eux à la préparation des fils de chaîne avec d'emblée la plus grande habileté, comme s'ils n'avaient toujours fait que ça de toute éternité.
Mais Nellio, en dehors des cultures s'était intéressé à la peinture, suite à la visite de l'atelier d'Alambo que nous avons vue. Il mit toutefois plusieurs années avant de réellement y participer. Il n'était pas pressé. Comme souvent, c'est petit à petit qu'il y vint. Il avait d'abord cultivé des plantes destinées à la peinture, avec Algénio, Liouna et d'autres. Il fallait en cueillir les feuilles, les piler et les laisser décanter pour en recueillir la gomme proprement. Il laissait Alambo faire cela dans le second atelier, sorte de grotte humide choisie pour limiter l'évaporation. Quelquefois, en portant les feuilles, il trouvait Alambo et Elzinia occupés à pilonner dans de grandes bassines en demi-noix de coco, ou bien écumant soigneusement leur contenu, ou encore le transvasant à l'aide d'une sorte de louche. Il restait alors un moment à regarder et à poser des questions auxquelles Alambo répondait toujours précisément. Nellio aimait ces longues discutions dans les odeurs bizarres qui émanaient des préparations. Alambo expliquait longuement, s'arrêtant pour ouvrir un pot et en montrer le contenu; quand il avait fini ils continuaient tous trois en silence un moment, jusqu'à ce que Nellio pose une autre question. Elzinia restait toujours silencieuse, échangeant juste quelques phrases nécessaires au travail. C'était un silence d'une qualité étonnamment dense et chaude; en fait elle était tout approbation pour son compagnon, toute chaleureuse attention pour lui, sans oublier leur visiteur. Mais aussi, de temps en temps, elle s'arrêtait de piler ou d'écumer, et, prenant une pose tout à fait charmante, adressait un doux sourire à Alambo... Lui laissait alors son geste en suspens, surpris, un peu décontenancé, l'espace de quelques instants. Il confia un jour à Nellio que ces sourires l'émouvaient toujours aussi fortement que le premier qu'elle lui fit le jour de leur rencontre. Elle le faisait à n'importe quel moment, et il était toujours saisi d'un éclair d'amour très puissant. Il lui fallait un petit moment pour s'en remettre... en attendant le suivant.
En plus des feuilles il fallait aussi récolter du pollen de diverses couleurs pour faire les pigments; c'étaient alors de longs moments de douce tranquillité, entre amis, dans les champs de crocus qui arrivent à la poitrine, tout enivrés de leur puissante fragrance, tout barbouillés de poussière dorée ou mauve scintillant au soleil. Contrairement au tissage, la préparation des peintures n'était pas un travail d'équipe, mais un délicat savoir faire de quelques-uns, sorte de confrérie un peu à part, compagnonnage tranquille et fort sympathique. Nellio l'apprit petit à petit d'Alambo et Elzinia et aussi de Landernako et Niouline. Les deux couples avaient chacun un atelier où ils venaient travailler ensemble tour à tour, dans un doux silence mélodieux et complice, coupé seulement des quelques paroles nécessaires et de pauses-sourire...
Ah que tout cela était typiquement éoli!
Alambo fabriquait régulièrement les couleurs les plus courantes, et sur demande pour les autres. De temps en temps des éolis de la montagne descendaient des sacs de pollens rares ou d'autres poudres colorées, et s'en repartaient sans mot dire, quelquefois même sans qu'on ne les ait vus passer. Doux silence, entente éternelle, poétique efficacité... Les éolis du village qui savaient peindre coloriaient eux-mêmes leurs maisons; ceux qui ne savaient pas leur demandaient de l'aide, ou directement à Alambo qui savait faire des dégradés très réguliers, ou peindre des fleurs, des oiseaux ou des éolis, réalistes ou stylisés, mais tous plus beaux encore que nature.
Alambo et Elzinia parlaient peu et rayonnaient autour d'eux un calme doux et cependant fort énergétique.
Jamais Alambo ne posa de question pour savoir si Nellio mettrait un jour en pratique tout ce qu'il lui enseignait. Il ne se le demanda même pas pour lui-même. Il donnait son savoir pour le simple plaisir de partager et en aurait été heureux même si Nellio ne l'avait jamais suivi. Mais ce dernier y prit goût petit à petit et vint de plus en plus souvent à l'atelier tenir un pilon ou un pinceau.
Nellio aimait cette ambiance et il devait aussi, plus tard, apprendre à faire des portraits, ce qui est tout un métier, même pour un éoli.
Nellio allait aussi souvent chez son ami Anthelme, qui était devenu un grand éoli au regard franc, un peu malicieux, au nez fin et aux cheveux châtains retombant sur ses épaules. Il s'habillait souvent d'orange pastel avec un grand chapeau de pétales rayonnant autour de son visage régulier, mais parfois il portait comme les sages une longue robe bleu roi avec des étoiles, contrastant avec son regard lumineux. Elnadjine était elle aussi une belle éoline, grande et fine, s'habillant de doré clair, avec ses longs et opulents cheveux blond crème. Elnadjine et Anthelme ne se parlaient presque jamais, sans doute étaient-ils en communication directe d'esprit à esprit, comme Nellio et Aurora le faisaient encore par moments, à moins que tout simplement il n'y ait rien à rajouter à leur doux bonheur. Leur présence était calme, mais d'un calme gai, tout plein d'énergie et de lumière. Comme tous les éolis, ils passaient une bonne moitié de leur journée dans les champs, partageant la même rêverie pendant que leurs mains s'activaient. Mais quand ils rentraient dans leur maison, en fin d'après-midi, ils ne faisaient jamais la même chose. Elnadjine cousait inlassablement les tuniques des éolines et des éolis du village. C'était chez elle une joie toujours renouvelée, presque une volupté: elle n'avait pas eu besoin d'apprendre à travailler poétiquement! Elle y mettait une ardeur et une gentillesse fort touchantes. Elle aimait particulièrement à faire ces broderies aux manches et au bas, différentes pour chaque éoli. Rappelons nous: les tuniques des éolis sont presque toutes coupées pareil, longues, avec une petite ouverture simple pour la tête et des grandes manches flottantes, le tout de couleur pastel très lumineuse. En fait chacun se distinguait par un petit truc, et parfois par un gros truc. Par exemple Aurora avait elle-même froncé le haut de sa robe. Quand ces habits s'usent, il faut en refaire, ce que justement les éolis et les éolines aiment beaucoup.
Anthelme, lui, était resté sur sa faim quand les rouleaux de connaissance de l'école furent repartis. Il les avait tous étudiés, oh certes loin d'y consacrer tout son temps, mais avec passion. Vous vous rappelez qu'il avait fait sa maison dans une longue courge à deux pièces. Un moment la première resta inutilisée, puis il invita Nellio à la peindre avec un beau dégradé d'orange chaleureux et de jaune lumineux, ce que ce dernier fit volontiers. Un jour arriva un premier rouleau, nous verrons un peu plus loin comment. D'autres devaient suivre. Ce n'étaient bien sûr pas les mêmes que ceux de l'école, mais le niveau au-dessus, si l'on peut dire, disponible pour tout éoli qui le désirait. Il y en a d'ailleurs toujours quelques-uns dans un village éoli, en cherchant bien.
Si Elnadjine tenait toujours compagnie à Anthelme pendant son travail, par contre elle ne lui parlait pas et ne cherchait pas à interrompre ses pensées (La télépathie amoureuse exige une forme très raffinée de délicatesse, en effet il n'y a rien de plus désagréable que d'être sans arrêt coupé et embrouillé dans ses réflexions ou ses méditations) Mais elle était heureuse de sentir sa joie à lui dans ses découvertes, et lui goûtait son approbation à elle, et son coeur était content de la savoir à ses côtés pendant que son esprit explorait. On ne sera donc pas surpris qu'Elnadjine connaisse elle aussi les rouleaux par coeur sans en avoir déroulé un seul. De temps en temps il admirait le charmant spectacle qu'elle offrait, perdue dans ses tissus, ses cheveux flous et ses doux froufrous, d'où émergeait un coude naïf ou une longue cuisse lisse et fuselée. Alors elle se troublait imperceptiblement... Quelquefois, on aurait été assez surpris de la voir elle lever le nez, intriguée, au moment où lui découvrait une belle image ou une idée forte. Ils vivaient de plein pied avec le miracle et ne s'en étonnaient jamais.
Anthelme eut d'abord envie de découvrir la suite du rouleau que nous appellerions mathématiques. Certaines parties en étaient assez comparables à ce que l'on pourrait lire sur Terre, mais d'autres seraient difficiles à comprendre pour notre intellect, car les éolis connaissent plusieurs formes de logique. Celle que nous appelons aristotélicienne est la plus primitive; Ils utilisent plus habituellement la «logique floue», découverte chez nous par l'iranien Lofti Zadeh, et qui peut piloter un véhicule bien plus doucement qu'un conducteur humain; plus la logique non-duelle que nous appelons Yin-Yang, plus la quadripolaire, qui est implicitement exprimée chez nous dans la Cabale hébraïque, et d'autres encore, délicieusement non-Aristotéliciennes, spirituelles et j'en passe (Voir mon livre «Epistémologie Générale» première partie).
Un des éolis du lointain village où étaient partis les rouleaux de l'école avait confié à Anthelme qu'il y en avait bien d'autres, et il en était indiqué toute une liste à la fin de chaque rouleau, pour ceux qui désiraient approfondir ou se renseigner davantage, par besoin ou par plaisir. Mais nulle part il n'était indiqué ni où ni comment se les procurer. Cette lacune délicieusement embarrassante était sans doute à dessein! Anthelme hésita avant de demander. A qui s'adresser? Où aller? Partout autour du village, il n'y avait que des arbres et des champs, des oiseaux et des fleurs, mais rien qui ressembla à des polynômes du second degré. Il posa la question à son doux ami Nellio, un jour qu'ils étaient tous les deux accroupis à l'écart, sous des grandes feuilles, occupés à ramasser des graines tombées à terre.
«Te souviens-tu du rouleau mathématiques, ami Nellio?
- Oh Oui, je m'en souviens. (Les éolis ont une mémoire de magnétophone). Sacré rouleau mathématique. On l'a eu, quand même.
- A la fin, il y en avait une liste, avec leur contenu.
- Oui.
- Je me demande comment...
- les avoir pour les lire?» Termina Nellio qui captait quelquefois la pensée d'Anthelme. Mais celle-ci était facile à deviner!
Nellio se recueillit un moment sans mot dire, pendant qu'Anthelme le regardait. Puis:
«Je ne sais pas. Mais pour ce genre de chose il doit falloir demander à... à Adénankar.»
Adénankar...
Ce nom synonyme de mystère fit lever de grands yeux à Anthelme. Il resta un moment silencieux. Oh ils le connaissaient, Adénankar. Ou du moins ils voyaient de temps en temps son bon sourire et son clair regard de Sage... De là à savoir ce qu'il faisait, ce qu'il pensait, ce qu'il voulait, c'était une autre histoire. Autant dire qu'Adénankar semblait appartenir à un monde différent du leur, aux voies autres et totalement inconnues. Adénankar venait de temps en temps pour Algénio. Ils s'isolaient et ne disaient rien de ce qu'ils faisaient ensemble, pas même à Liouna la compagne d'Algénio. Adénankar n'habitait pas au village, on ne l'y voyait presque pas; il apparaissait tout à coup, parcourait les places à grandes enjambées silencieuses, échangeant quelques phrases discrètes avec l'un ou l'autre habitant; puis il s'en repartait sans en dire plus.
Adénankar avait quelque chose d'impressionnant pour un jeune éoli comme Nellio. Il s'habillait de violet soutenu, avec un chapeau de pétales mauves et roses. Ses cheveux couleur de bronze ensoleillé ondulaient sur ses épaules; son visage et tout son être émanaient une grave Douceur, une Bonté profonde, et dans sa barbe à grandes boucles fleurissait un sourire bienveillant et rassurant. Parfois il plaisantait, mais il en imposait de toute façon, sans qu'ils ne sachent pourquoi. C'était un Sage, Adénankar. C'était le Jardinier des âmes. Certes les âmes éolines poussent presque toujours toutes seules sans histoires comme sur toutes les planètes en Harmonie avec la Source Universelle de Vie. Mais parfois ce n'est pas si simple et alors les Jardiniers des âmes sont là.
Il avait une compagne, comme tous les éolis. Mais la compagne d'Adénankar, on ne la voyait presque jamais. C'était le mystère, et seuls quelques privilégiés auraient pu la décrire: Milarêva, aux yeux toujours noyés de rêve, était, à ce que l'on disait, encore plus qu'un ange. On l'apercevait parfois la nuit, dans sa forêt, derrière le village, blanche silhouette évanescente. Elle portait toujours une longue robe blanche, Elora se souvenait lui en avoir taillés plusieurs, les manches et le bas brodés de rose. Antonnafachto, le cultivateur de chapeaux, lui en fournissait des petits, blancs rosés ou à reflets mauves, dont elle coiffait ses cheveux bouclés, également blancs à reflets rosés. La présence d'une telle créature, même sur Aéoliah, ne pouvait avoir qu'une signification exceptionnelle. Mais personne n'avait la moindre explication, d'où le mystère.
Un Sage comme Adénankar n'était pas vraiment indispensable dans un village d'éolis pleins de Bonté, superbement débrouillards et de toute façon à l'abri de quoi que ce soit de fâcheux. Il était donc là pour une autre raison, sans doute fort importante et difficile pour nécessiter l'Amour et le soutien d'un être sublime tel que Milarêva. Etait-ce en rapport avec Algénio, leurs mystérieuses rencontres et les discrètes discutions nocturnes avec les parents d'Algénio et de Liouna, dont rien n'avait jamais filtré? Mais les éolis, s'ils sont fort curieux et empressés de connaître, sont également tout à fait discrets; il ne leur était pas venu à l'idée, ils n'eurent même pas le désir de connaître ce à quoi on ne les avait pas invité, et qui touchait très vraisemblablement à l'intimité de l'âme. L'intimité de l'âme est bien plus exigeante que celle de la tendresse... (...avec laquelle les éolis jouent parfois, pour la grande confusion des éolines) Une autre raison pour laquelle les habitants du village ne se souciaient pas de connaître les secrets d'Adénankar est que le mal étant totalement absent et inconnu sur Aéoliah, il n'est donc nul besoin de contrôler qui que ce soit, de se surveiller les uns les autres, et chacun y est totalement et superbement...
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__________ LIBRE!
Adénankar habitait la même petite colline que le village, mais sur le flanc Nord, couvert d'arbres. C'était plus loin que le ruisseau, plus loin que les jeunes éolis n'étaient jamais allés. Il est vrai que toutes les occupations passionnantes de leur vie ne leur avait pas (pas encore) donné l'envie d'explorer les environs, mais ce trajet était tout à fait à leur portée.
Nellio et Anthelme décidèrent d'y aller le lendemain, quand se produisit un événement qui impressionna énormément Anthelme. C'était le milieu de l'après-midi, l'heure où l'on est content du travail accompli; ils étaient encore sous le buisson plein d'âpres prunelles, et avaient presque fini d'emplir leur sac de graines. Ils eurent soudain la sensation qu'on les appelait par la pensée. Ils se regardèrent, surpris.
«Tu... tu captes aussi?
- Oui, et toi? Qui appelle? Qu'est-ce que ça dit?»
Ils n'auraient pu dire qui les appelait: Ça ne provenait de nulle part ni de personne. Toute la nature résonnait d'un avertissement inaudible mais impérieux. Rien de visible n'était changé, mais l'ambiance était devenue attentive, alerte. Les oiseaux espacèrent leurs chants, s'envolant par grappes. Anthelme et Nellio eurent soudain l'envie pressante de déguerpir de sous leur arbre, ce qu'ils firent immédiatement, sans échanger un mot. Une fois à découvert, ils se sentirent rassérénés, mais le silence et cette ambiance insolite annonçaient quelque chose d'imminent.
Ils n'attendirent pas longtemps. Quelques oiseaux rapides fusèrent juste au-dessus d'eux, l'air sifflant sur leurs ailes. Les autres se mirent à voleter un peu partout. Anthelme et Nellio sentirent soudain le sol se dérober sous leurs pieds, les envoyant culbuter à droite; à peine l'eurent-ils touché qu'il repartait dans l'autre sens. A leur surprise sans borne, le sol oscillait, comme le plateau du rouet. Les fruits mûrs dégringolèrent des buissons, les arbres gémirent, frissonnant de toutes leurs feuilles. Quelques branches mortes craquèrent, éveillant les échos des montagnes. A quatre pattes, ils se cramponnèrent pour essayer d'y comprendre quelque chose, malgré une furieuse envie de décoller.
Ce charivari diminua progressivement, tandis que les entrailles de la colline résonnaient d'un sourd grondement, longuement répercuté en tonnerres lointains dans les montagnes. Puis il y eut un moment de silence. Petit à petit les oiseaux reprirent leurs chants, la porte de l'abîme un instant entrouverte se referma, et progressivement l'ambiance redevint normale, gaie, ensoleillée, complice de la tendresse.
Nellio et Anthelme se précipitèrent au village, ahuris. Sur leur chemin, tous les arbustes avaient laissé choir leurs fruits mûrs, et des branches mortes jonchaient le sol. Ils arrivèrent sur la place où affluaient tous les éolis, excités, riants, s'interpellant, comme après une grosse blague.
«Ohoooh Nellio! Anthelme! Vous avez vu ça?
- Oh là là oui on a vu! Qu'est ce que c'était?
- Mais un gentil petit frisson de notre mère la planète Aéoliah, tout simplement. C'est le premier que vous voyez?
- Oui! Ça lui prend souvent?
- De temps en temps. C'en était un bien, celui-là. Il faut être prévenu. L'avez vous été?
- C'était donc pour ça cet avertissement?
- Oui. Si vous vous trouvez sous un arbre, par exemple, pour ne pas recevoir tous les fruits sur le nez.»
Aurora arriva de la place du coton, en effervescence.
«Nellio! Nellio aimé! Quel charivari! Je me suis envolée jusqu'à ce que ça ne bouge plus, tous les sacs de coton sont tombés par terre!»
Ils s'embrassèrent, pendant qu'Anthelme filait rejoindre Elnadjine.
Ce à quoi ils avaient assisté était, vous vous en doutiez, ami lecteur, ce que nous appelons un tremblement de terre. Celui-ci était assez puissant pour Aéoliah, et il aurait flanqué par terre une bonne partie de nos cheminées. Chez les éolis, il n'y eut pas d'autres dégâts que le potiron de Sondounéou et Tzilnia-Linia qui fit la culbute: ils se retrouvèrent avec le lit au plafond, ce qui fit bien rire tout le monde! Mais cordes et leviers sortirent bien vite de leurs resserres et cela fut arrangé en moins de dix minutes.
A ce stade le lecteur ne manquera pas de se poser une question. Nous avons affirmé haut et fort qu'Aéoliah est une planète parfaite, où aucun mal ne peut arriver; or tremblement de terre est pour nous synonyme de catastrophe et de deuil. C'est qu'Aéoliah n'est pas une planète de rêve ou d'esprit. Il en existe, de ces univers, où les rochers, les arbres, le sol lui-même ne sont que des projections de la pensée des habitants, une sorte de cinéma, de rêve collectif. De toute évidence il ne peut pas y avoir d'accidents en de tels mondes, à moins d'être vraiment pessimiste. Mais Aéoliah est tout comme la Terre formée de matière, de roches dures et lourdes, avec elle aussi un puissant foyer dans ses tréfonds, avec tout ce que cela implique: séismes, volcans et compagnie. Or effectivement jamais un éoli ni un oiseau n'en a été la victime. Bien sûr, les séismes Aéoliens sont moins forts et moins dangereux, bien que plus fréquents (la croûte continentale étant plus mince); bien sûr l'invisible tocsin spirituel qui a averti Anthelme et Nellio les a préservés de tout risque, mais cela est tout de même extraordinaire! Pas tant que ça, puisque sur notre Terre les animaux peuvent aussi ressentir l'approche des secousses ou des éruptions, et parfois les humains sont avertis par des rêves ou des voix intérieures de l'imminence d'un accident ou d'un choix important. Mais Anthelme était vraiment étonné et intrigué, ainsi qu'un peu son ami Nellio. Il se promit bien de demander à Adénankar s'il existait des rouleaux sur ces sujets. Sans doute le lecteur sera heureux lui aussi de lire par dessus l'épaule d'Anthelme.
Mais le plus mystérieux était encore à venir. Elora vint trouver Nellio et Aurora près de leur maison, juste avant de manger. Il fallait venir ce soir tous ensemble à la veillée.
Dès la fin du repas, quand la Montagne du Soir se découpa en violet sur les roses du couchant, la lueur rouge qui toujours palpite à son sommet semblait plus intense et plus fixe que d'habitude. Cette montagne était en fait un puissant massif volcanique assez lointain et élevé, couronné par un pic conique parfois blanchi de neige. Il aurait été difficile pour les petits éolis d'y monter et ils n'y allaient effectivement pas, sauf les éolis de la montagne, mais eux, quand on leur pose des questions, on n'obtient pas plus de réponses qu'en interrogeant les sauterelles.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, on se mit à chanter comme d'habitude, sur la place du repas, tout à fait en haut du village, au-dessus de celle du coton. La vue y était bien dégagée, avec un beau panorama, au sommet de la colline, comme aiment les éolis. Là poussaient plusieurs grands arbres, préludes à la forêt qui dévalait l'autre flanc de la colline. La Montagne du Soir était bien visible de cet endroit et Anthelme s'aperçût qu'une sorte de rayon lumineux pourpre pointait de son sommet vers le ciel.
Malgré une tension étrange et inhabituelle, cette soirée ressemblait à toutes les autres; l'anneau planétaire se dorait dans le ciel, les fleurs-lumière illuminaient la campagne Aéolienne de leurs féeries lumineuses et de leurs draperies colorées, répondant aux étoiles. Seuls les arbres, les rochers et la Montagne du Soir se découpaient en noir. Les éolis chantaient doucement en compagnie du concert des grillons, plus varié et mélodieux que celui que nous connaissons sur notre Terre.
Anthelme gardait un oeil sur la lumière rouge, en haut de la Montagne du Soir. Elle ne vibrait plus et le rayon s'élevait majestueusement. Nellio aussi, le coeur battant, pressentait quelque événement mystérieux. Aurora se serra contre lui; il fut heureux de sentir la chaleur vivante de son corps et ils se blottirent sous leur couverture: la fraîche brise annonciatrice de la pluie s'était levée.
Les chants se turent soudain, ainsi que les grillons, en une émotion solennelle et émue. Le rayon pourpre escaladait graduellement le ciel, rectiligne comme un laser, pour s'estomper au zénith, incroyablement haut. La lumière enfla par pulsations jusqu'à illuminer toute la montagne. Les petits éolis contemplait cet ahurissant spectacle, muets jusqu'au fond de l'âme, avec parfois de discrets sanglots.
Le sol vibra en une réplique plus douce que ce matin, comme un long frisson, et, partant du sommet de la montagne, un chapelet d'étoiles colorées s'élevèrent majestueusement le long du rayon, scintillèrent puis accélérèrent de plus en plus haut, droit vers le ciel, si haut vers le firmament où elles faiblirent, palpitèrent en d'ultimes adieux puis filèrent instantanément vers l'espace infini. Les éolis levaient les bras au ciel, certains avaient des larmes aux yeux ou sanglotaient tant l'émotion avait été vive.
Graduellement le faisceau se résorba et disparut, les reflets sur la Montagne du Soir s'estompèrent, la lumière du sommet baissa irrégulièrement, les grillons reprirent timidement leurs partitions. Les éolis restèrent silencieux, assis en lotus, la tête baissée ou rêveuse. Les huit nouveaux éolis qui ne connaissaient pourtant pas encore le sens de cette mystérieuse cérémonie, étaient encore plus émus qu'intrigués. On ne les en avait pas averti et c'est seulement un moment après que leurs parents ou leurs amis vinrent les trouver. Car vous vous en doutez ce n'était pas à une sorte d'éruption à laquelle ils avaient assisté, le volcan de la Montagne du Soir étant éteint depuis fort longtemps, mais bien à une cérémonie surnaturelle.
Actaran aux sombres cheveux, le père de Nellio, et Elora la mère d'Aurora s'assirent à leurs côtés. Elora était encore toute chose. Actaran commença gravement, de sa voix toujours un peu solennelle.
«Ce sont des nôtres, des éolis, qui ont terminé leur expérience de vie sur Aéoliah».
Un moment de silence et d'étonnement pour Nellio et Aurora. Terminer leur expérience de vie sur Aéoliah leur semblait une échéance si lointaine qu'ils y pensaient bien peu.
«Ils ont abandonné leur corps de chair et sont repartis vers le monde de l'esprit, le monde incorporel.
...
«Après y être resté un moment, ils retourneront à nouveau, sur d'autres mondes plus évolués et plus beaux qu'Aéoliah, ou iront dans d'autres endroits fort mystérieux, dont nous ne savons pas grand chose»
Les paroles d'Actaran donnaient le vertige aux jeunes éolis.
«Il y a plus beau qu'Aéoliah?» (Songez que la vie sur Aéoliah est déjà bien plus belle que sur notre Terre)
«Bien plus beau encore, et les habitants de ces univers bien plus beaux encore finissent eux aussi par rêver d'autre chose d'encore mieux.
- Où cela finit-il?
- Jamais.
- Oh là là!
- Mais nous avons tout notre temps pour y aller.»
Nellio et Aurora étaient confondus par ces vertigineuses perspectives de l'Infini de l'évolution de la vie, silencieux, pensifs. Pourtant les somptueuses draperies colorées qui illuminaient ce soir-là les collines et les lointains paysages d'Aéoliah leur semblaient le summum de la merveille. Assurément ils n'étaient pas pressés de chercher ailleurs, il leur fallait d'abord goûter pleinement aux joies que leur prodiguait si généreusement cette planète tant aimée.
Autour d'eux, des chuchotements et des mélopées avaient repris. Un peu plus loin Anthelme et Elnadjine, curieusement penchés, écoutaient aussi, sans doute la même chose. Aurora demanda à Actaran:
«Comment se passe le départ?
- C'est sur la Montagne du Soir. C'est un mystère, car seuls les éolis de la montagne y vont. Quand un éoli et une éoline aspirent à plus que ce qu'il vivent sur Aéoliah, ils commencent à voyager, à étudier certaines choses. Ils se mettent à fréquenter les éolis de la montagne, ou les Sages, ou ceux des îles idylliques, et deviennent progressivement comme eux. Ils se séparent petit à petit de leurs anciens compagnons, ne gardant le contact qu'avec de proches amis et frères d'âme. Ils voyagent de plus en plus souvent dans le monde de l'esprit et ils y reçoivent la visite de leurs futurs compagnons dans leur prochain univers, comme toujours quand on s'apprête à en changer. Et un jour, ils se réunissent avec leurs amis et ils se préparent à partir. On ne sait pas trop comment cela se passe; sans doute comme quand on va voyager dans le monde de l'esprit. Ils abandonnent leurs corps de chair quelque part dans une sombre et profonde forêt d'une vallée secrète de la Montagne du Soir, où ils se couvriront vite d'aiguilles de sapins; et, au moment d'un frisson d'Aéoliah, leurs âmes célèbrent la cérémonie du départ que vous venez de contempler.»
Nellio et Aurora restèrent silencieux. Un peu plus loin Anthelme et Elnadjine en firent autant. Le sol était tiède encore et sentait bon. On n'entendait plus que les grillons, le léger froufrou du vent dans les feuilles, et, quelque part, invisible dans la nuit, une éoline qui chantait seule une mélodie douce avec de longues pauses...
* * *
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Ce fut le lendemain que Nellio et Anthelme allèrent chez Adénankar. La brise s'était calmée, et le soleil radieux durerait bien encore un jour ou deux. Ils n'avaient rien osé dire à personne, pas même à leurs compagnes Aurora et Elnadjine. Elles se doutaient bien de quelque chose, mais la discrétion est une solide qualité des éolis et des éolines: elles ne cherchèrent ni à questionner, ni à faire obstacle.
Il leur fallait passer sur la place du repas, très animée à cette heure; il leur semblait que tout le monde se doutait d'où ils allaient. Vite ils s'engouffrèrent sous les buissons de cistes roses qui couronnaient la colline. Là s'entrelaçaient de tendres tunnels de verdure toute de rose fleurie, de merveilleuses tonnelles naturelles, soigneusement entretenues par les éolis et des sortes de merles noirs. Les deux communautés en avaient le même usage: S'y ébattre, s'y aimer et parfois y habiter. Quelques nids d'éolis et maisons de merles se cachaient presque invisibles sous les fleurs: C'était un des endroits les plus poétiques et les plus calmes du village, toujours silencieux, toujours parfumé... Le soleil chaleureux y jouait avec les ombres fraîches. Au-dessus de ces charmants buissons quelques arbres isolés tendaient leurs branches couvertes de nids, chacun portant une espèce différente: Les villages des oiseaux. Ces délicieuses allées couvertes menaient jusque sous les bois qui descendaient doucement sur l'autre versant de la colline. Nellio et Anthelme durent s'envoler, car en dehors des villages il n'y a pas de chemins sur Aéoliah.
Ils parcoururent la cathédrale de verdure et de rayons de soleil, tapissée de mousse vert tendre, parmi les myriades d'oiseaux. Ramures et troncs immenses, droits comme des I, formaient des voûtes et des piliers majestueux; des arbres entiers se couvraient de somptueuses parures florales, mauves poétiques, oranges lumineux, rouges flamboyants, bleus profonds ou tendres, distillant les senteurs les plus étonnantes. Ces fleurs fournissaient en surabondance nectar, fruits et graines pour toutes sortes d'oiseaux aux chants merveilleux, minuscules colibris mordorés bourdonnant en essaims, petits groupes de paradisiers aux merveilleux plumages, choeurs de grives, merles solitaires à la robe noire et au chant mélodieux.
Nellio et Anthelme, émerveillés, en oublièrent presque leur but et descendirent ainsi jusqu'à ce que le sous bois clair et dégagé cède la place à une sorte de demi-jungle d'un vert profond, pleine de lianes aux énormes fleurs capiteuses et de gros toucans multicolores glougloutant à qui mieux mieux. Ils réalisèrent soudain qu'ils ne savaient pas du tout où pouvait bien se trouver la maison d'Adénankar. Ils suivaient une pente de plus en plus raide, dans une jungle silencieuse de plus en plus touffue et mystérieuse, jusqu'à entendre le chuintement du torrent, tout en bas de la colline. Ils se regardèrent, hésitants, puis réalisèrent qu'un battement d'ailes souple et régulier les suivait depuis un moment, tout en les rattrapant rapidement.
Ils se posèrent donc sur une branche moussue, dans une sorte de grotte de verdure foncée, un peu mordorée et bizarrement tortueuse. Loin au-dessus, la canopée formait un vitrail d'émeraude et de jade, tout entrelacé de branches, noires par le contre-jour. Vers le bas s'enfonçait un puits d'ombre brumeuse, sans laisser voir le sol trente mètres en dessous. Il n'y avait plus là de fleurs ni d'oiseaux, sauf un qui poussait de temps en temps un étrange et profond appel. Plus bas le torrent soufflait et des gouttes tombaient des lianes gorgées d'eau, claquant sur des roches. On discernait confusément, dans le chuintement du torrent, des sortes de rires graves, que nul éoli n'aurait pu produire.
Une grande colombe blanche émergea des feuillages à leur suite et se posa à côté d'eux: ils reconnurent Musia, l'amie d'Adénankar, qui les avait suivis. Elle posa son bec sur l'épaule de Nellio qui serra sa tête dans ses bras. Il se laissa aller à ce geste de tendresse, tout en admirant l'agencement ordonné et ingénieux de ses plumes. Mais rapidement l'échauffement du vol se dissipa et nos compères ressentirent le besoin de quitter ce lieu humide et frais. Des rires graves... Ce n'était pas du tout un endroit pour des jeunes éolis.
Musia déploya alors gracieusement ses ailes, s'envolant gentiment à leur vitesse, et ils la suivirent, portés par le souffle de son vol. Elle remonta la pente jusqu'à l'endroit où l'ardeur du Soleil se tempérait harmonieusement de la fraîcheur des lianes vertes et des buissons bas. Ils étaient passés là tout à l'heure, mais n'avaient rien vu.
Dans un arbre parmi les autres arbres, solidement campée sur des fourches maîtresses à l'écorce claire, la maison d'Adénankar et Milarêva les attendait. Elle ne ressemblait pas du tout à celles du village: imaginez un plateau, en forme de cône la pointe en bas, en rondins de bois soigneusement ajustés, si bien couvert de lierre et agencé qu'il se fondait complètement avec le tronc, comme une partie naturelle de l'arbre, comme un nid entre trois branches. Elle devait sans doute son existence à l'art d'Arnophilco le menuisier, mais vue de près cette construction était bien trop massive pour qu'il ait pu la bâtir seul. Sur le bord de cette plate-forme, contre le tronc, plusieurs maisons-boules nichaient sous cette mousse fleurie dont Aéoliah a le secret. Le plateau lui-même était une merveille miniature, un jardin paysager avec des pierres, des chemins et des escaliers, toute une collection de fleurs-lumière, de plantes minuscules et même un petit bassin. Un rond de mousse fine invitait à la tendresse, juste devant l'entrée de la maison, tendue d'un rideau mauve et rose, encadrée de petites fleurs de même couleur. Ce petit paradis parfumé pour êtres ailés n'avait besoin ni d'échelles ni de rambardes.
Plus haut dans l'arbre s'étageaient d'autres boules-maisons occupées par des colombes roucoulant doucement, tendrement. Quelle agréable musique! Les maisons éolines ne se différenciaient guère de celles qu'avaient bâties les colombes, avec la même argile et couvertes de la même mousse. A côté de la maison d'Adénankar et Milarêva, deux boules abritaient les colombes Musia et Orno. D'autres encore, aux portails étrangement façonnés, un peu comme de la ferronnerie, devaient servir à quelque rite mystérieux. Une sorte de lierre couvrait le tronc, les branches, le plateau, et fleurissait le tout de longs calices mauves translucides, au parfum merveilleusement suave.
Assis sur une petite marche d'envol, (chez nous ce serait sur le seuil) les jambes ballantes dans le vide, détendu et rassurant, Adénankar les attendait, son bon sourire un peu malicieux sur ses lèvres. A leur désappointement Milarêva était invisible, bien que sa présence ineffable fut tout à fait sensible, dans l'aura de Paix et de mystère qui entourait ce lieu charmant. Sans doute était-ce son âme précieuse qui avait donné un si doux parfum à ce lierre... Son oeil rêveur les observait sûrement derrière un des rideaux vaporeux, perçant les plus intimes secrets de leurs âmes, souriant avec une infinie Bienveillance de leurs enfantines hésitations...
Musia la colombe rejoignit un perchoir plus haut dans le feuillage odorant; Anthelme et Nellio se posèrent sur la belle plate forme. Adénankar, souriant et silencieux, leur tendit à chacun une main, puis, les prenant par la taille, il se tourna vers le rond de mousse où il alla s'asseoir en lotus, les invitant à en faire autant. C'était un bel éoli, Adénankar, aux gestes très doux, avec ses mains croisées sur sa poitrine et sa grande robe violette. Son chapeau, aussi rigolo que tous les autres chapeaux éolis, lui faisait autour du visage une sainte auréole de pétales mauves, que ma foi il portait fort bien. Ses cheveux et sa grande barbe blonde aux reflets dorés ondulaient à souhait, et ses yeux très bons et son lumineux sourire de Sage savaient parler des choses graves sans jamais faire le sage! Nellio et Anthelme avaient entendu dire qu'il faisait quelquefois de gentilles farces; ils n'y croyaient pas trop mais ils eurent vite la preuve du contraire: Adénankar savait de toute évidence ce pour quoi ils venaient, mais il ne dit rien, les laissant parler les premiers malgré leur délicieux embarras.
«Euh Adénankar... Nous sommes venus pour...
Nellio l'aida: Oui, nous sommes venus pour les rouleaux.
- Ah pour les rouleaux» répéta Adénankar de sa voix douce et grave, comme d'une chose entendue.
Comme les éolis sont tout de même dégourdis, Anthelme s'enhardit rapidement:
«Oui, pour les rouleaux, j'aurais aimé voir la suite de celui de mathématiques.» Il n'osa pas parler des frissons d'Aéoliah. Pas encore. Nellio crut bon de rajouter:
«Il aime ça.
- Lesquels voudrais-tu? Là où tu en es rendu, tu as le choix entre plusieurs dizaines.»
Adénankar connaissait les listes de rouleaux, du moins les plus courants. Anthelme n'avait que l'embarras du choix; il en trouva rapidement un dont le titre l'alléchait. Mais il fallait aller le chercher. Pour un ou deux, Adénankar les ferait venir, mais il ne répondit pas à la question de savoir où ils se trouvaient. Pas tout le plaisir d'un coup!
Anthelme aurait aimé faire connaissance de Milarêva, mais il n'aurait jamais osé demander; surtout qu'il se serait sûrement attiré une réponse du genre «Elle est en méditation», ce qui, sur Aéoliah, est à peu près aussi bateau que chez nous «elle est en réunion».
Ils prirent congé d'Adénankar, non sans avoir admiré son magnifique jardin suspendu. Imaginez un de ces jardins miniatures que nous voyons dans nos magasins de plantes, avec plus de mousse, remplacez les petits japonais à ombrelles par des éolis à chapeaux, et vous aurez le jardin d'Adénankar, tellement mignon!
Anthelme et Nellio s'en retournèrent par où ils étaient venus; ils eurent quelques difficultés à retrouver leur chemin dans les buissons-tonnelles fleuris. Il leur aurait pourtant suffit de s'envoler par dessus pour s'orienter, mais ils n'osèrent pas. Enfin sur la place, il leur semblait que tout le monde allait leur demander où ils étaient partis si longtemps. Il n'en fut bien sûr rien du tout, et même leurs compagnes ne leur posèrent pas la moindre question, malgré les hochements de tête entendus qu'elles avaient échangés depuis le matin. Ah mais c'est qu'on est libre sur Aéoliah! Et si Anthelme et Nellio fuyaient les regards de leurs compagnons du village, ce n'est en aucun cas par peur d'une quelconque réprobation, mais seulement de par la timidité touchante de ceux qui font leurs premiers pas sur le chemin de leurs aspirations, qui découvrent petit à petit les beautés de leurs âmes, ce qu'ils sont vraiment.
Mais Anthelme ne put se cacher davantage quand, quelques jours plus tard, dans le ciel tout lavé par la pluie et tout joyeux du Soleil retrouvé, parurent deux grandes oies blanches comme neige, chevauchées par un éoli et une éoline de la montagne, pour atterrir près de la longue courge d'Anthelme et Elnadjine. Une telle visite dans un village éoli est à peu près aussi discret que sur Terre de recevoir un ministre en hélicoptère dans votre jardin. Excellent moyen pour faire rappliquer tout le monde et vous mettre au centre de toutes les conversations pendant plusieurs jours.
C'est ce qui arriva à Anthelme tout confus: les éolis adorent les atterrissages d'oies inconnues et en un rien de temps il y en eu plus de cinquante autour de sa courge à deux pièces, le harcelant de questions.
«Anthelme, qui reçois-tu donc?
- Des éolis de la montagne! Comment les as-tu connus?
- Que veulent-ils? Que t'apportent-ils?
- Sacré Anthelme! A peine arrivé sur Aéoliah et le voilà qui fait ses combines avec les éolis de la montagne!»
Même Elnadjine, qu'Anthelme n'avait pas osé mettre au courant, le regardait bouche bée de surprise, les mains sur ses hanches.
Anthelme, rouge comme un coquelicot, ne put que bredouiller qu'il avait juste demandé un rouleau à Adénankar, par pure curiosité, mais qu'il n'avait jamais vu ces montagnards-là!
Les deux montagnards en question se gardèrent bien de déroger à leur habitude de silence! Les éolis de la montagne, sur Aéoliah, c'est un peu le troisième âge de la Terre, mais aussi frais que les jeunes éolis des villages, car leurs corps continuent à se régénérer malgré leur grand âge tout comme à leur prime jeunesse. Résumant l'expérience de toute une existence, se préparant à une autre encore plus belle, ils sont des Sages, des êtres réalisés aux limites de ce qui est actuellement possible sur Terre. Celui-ci était vêtu de la robe en pétales de fleurs de ceux qui vivent toujours dehors, orange, un peu dépenaillée mais irremplaçable sous la pluie. Il tendit ostensiblement un lourd rouleau à Anthelme. S'il ne parlait pas, il comprenait par contre très bien, le bougre, ce qui se passait, et il pouffa de rire, lançant à Anthelme un regard délicieusement complice. Sa compagne avait une nappe de cheveux d'or tombant en cascade sur ses reins et une robe de pétales bleu ciel; elle ne descendit pas de son oie, plantée à califourchon sur la base de son cou, les yeux mi-clos, ondulant le corps, souriant à on ne sait quelle extase mystique... A moins qu'elle ne fut en volupté permanente, pour avoir largement goûté à certaines pratiques tantriques. Allez savoir! Ils sont vraiment très bizarres, les éolis de la montagne, vous savez.
Un peu plus tard et tout ce monde reparti, Anthelme se retrouva seul avec Elnadjine et son rouleau, dans leur courgette d'amour. Elnadjine eut un rire heureux et clair, un large sourire approbateur, et, jetant ses reins de côté en balançant ses magnifiques cheveux comme il aimait tant, elle embrassa son Anthelme. Quelle question aurait elle bien pu poser? Aucune, de toute évidence. Anthelme suivait sa voie, tout était Bien.
Ils allèrent ensemble, bras dessus bras dessous, quérir Arnophilco et son bon rire, pour le support de rouleaux.
CHAPITRE 6
LES SECRETS DES ROULEAUX
(sommaire)
Anthelme prit rapidement l'habitude, quand il avait fini un rouleau, d'aller en demander un autre chez Adénankar, accompagné d'Elnadjine ou de Nellio. A chaque fois le même rituel recommençait: deux, parfois quatre oies chevauchées d'éolis inconnus plus ou moins exotiques apparaissaient dans le ciel, déposaient le nouveau rouleau et repartaient avec l'ancien, le plus souvent aussitôt, quelquefois après un repas offert de bon coeur par ses amis du village et que les voyageurs inconnus acceptaient volontiers. Une fois, ce ne fut pas de silencieux éolis de la montagne, mais un couple d'un lointain village, qui se montra au contraire fort bavard: ils restèrent trois jours et apprirent beaucoup de choses à Anthelme, nous verrons un peu plus loin quoi.
Nous allons comme promis nous pencher sur ces rouleaux avec Anthelme, étant bien entendu que nous ne ferons que survoler ce que lui mit des années à apprendre et à assimiler en détail. En fait il n'avait pas fini quand se produisirent les événements des chapitre suivants, mais il vaut mieux voir tout cet ensemble de connaissances avant de reprendre le fil de notre récit.
Egalement, nous comparerons souvent les descriptions d'Aéoliah avec celles de la Terre, simplement pour nous donner un point de repère commode. Evidement Anthelme à cette époque n'étudiait qu'Aéoliah, il ignorait jusqu'à l'existence même de la Terre et ne s'y intéressa que plus tard, après les dits événements, et encore d'une manière qui aurait bien surpris bon nombre de nos complanétriotes.
Nous ne parlerons guère des rouleaux mathématiques, qui soit sont déjà connus sur Terre, soit sont trop exotiques encore pour nous. Non. Anthelme devait petit à petit en étudier des dizaines, pendant sa longue vie. Mais le second rouleau qu'il demanda à Adénankar fut, on s'en doute, un où l'on parla des frissons d'Aéoliah. Celui qu'il reçut n'en parlait qu'accessoirement, mais expliquait de fort intéressantes choses. Anthelme le cala avec curiosité sur son support à rouleaux neuf.
Le support à rouleaux est un petit meuble en bois en forme de pupitre incliné à 45 degrés, sans pieds car les éolis s'assoient en lotus, par terre, sans siège. Le rouleau est bobiné sur un axe en bois qui prend place dans des encoches, en bas du pupitre; il ne reste plus qu'à le dérouler sur la tablette, en haut de laquelle il trouve une autre bobine réceptrice, munie d'une manivelle. Le texte et les images sont ainsi bien visibles pour un ou deux éolis. Ceux de l'école sont verticaux comme un tableau, pour être vus par plus de monde. Le rouleau est plus large qu'un livre, et les éolis en profitent pour présenter leurs idées en diagrammes synthétiques, en panoramas poétiques, plutôt qu'en textes à la file. Quand on reçoit le rouleau, il est emballé dans un joli fourreau coloré, étanche à la pluie pour le transport à dos d'oie, et qui peut disparaître sous le pupitre.
Anthelme s'assit donc satisfait. Elnadjine était là, bien sûr, avec sa couture, ses froufrous et son parfum chaleureux et unique. Elle gratifia Anthelme d'un beau sourire complice en balançant sa nappe de cheveux, geste d'amoureuse qui lui allait toujours droit au coeur. Il lui rendit son sourire:
«Ça c'est un beau rouleau, avec des peintures, tu pourras venir voir.»
Elle le remercia d'un nouveau sourire: l'essentiel était qu'Anthelme soit heureux avec ses études; elle n'en attendait rien de plus. Mais elle devait venir plus souvent qu'elle ne s'y attendait, car effectivement certaines images étaient fort belles.
Ce rouleau commençait par la formation des systèmes planétaires, mais avec plus de détails qu'ils ne l'avaient vu à l'école. C'était il y a fort longtemps, plus de trois milliards d'années, dans une région de l'espace infini, dense et riche en nuages primordiaux, qui commencèrent à se condenser. Il s'y forma d'abord de grosses étoiles bleues très brillantes, illuminant superbement de rose et de vert le nuage qui continuait à se serrer sur lui-même tout en tournant autour de la galaxie de la future Aéoliah. Les grosse étoiles bleues fabriquèrent en leur sein les éléments qui deviendraient plus tard les roches, l'eau et le sol des planètes comme Aéoliah, puis elles projetèrent le tout en explosant dans une apothéose de lumière, fabriquant encore à cette occasion les métaux rares comme l'or (que les éolis connaissent, nous le verrons) mais aussi toute une variété de substances aux subtiles propriétés qui se retrouvèrent plus tard diluées dans les roches, les eaux et le sol des planètes, et si précieuses pour le fonctionnement des corps vivants: les oligo-éléments.
Anthelme et Elnadjine s'émerveillèrent de voir tant de substances indispensables à la vie devoir leur existence ici bas à ces étoiles disparues qui avaient resplendi si fort en leur temps. Ces passages du rouleau étaient illustrés de fort belles images et non seulement Elnadjine mais aussi bien d'autres éolis du village vinrent s'extasier devant les volutes et les effilochures colorées du merveilleux nuage galactique au sein si fécond. Ces illustrations étaient chacune une petite oeuvre d'art, aux merveilleux fondus et dégradés magistralement exécutées à la détrempe par d'anonymes artistes, quelques deux cent soixante sept ans plus tôt, à voir la date de fabrication du rouleau. De minuscules éclats de mica figuraient les étoiles: Ils en avaient le piqué, brillant et scintillant au soleil...
N'oublions pas amis lecteurs, qu'Aéoliah existe dans le même univers physique que le nôtre, la seule question qui se pose alors est de savoir pourquoi elle est différente de la Terre.
Toutes ces explosions d'étoiles firent un beau remue ménage dans le nuage primordial qui continuait de se contracter. Elle le déchirèrent en morceaux qu'elles tassèrent encore davantage en les fertilisant de leurs poussières. Tasser est ici très relatif, puisque ces nuages étaient encore extrêmement dilués par rapport à l'air et encore bien plus grands que les futurs systèmes solaires: tout cela se passait à l'échelle incommensurable de la galaxie. Mais à ce stade les nuages étaient déjà noirs, avec parfois des formes étranges: des sortes d'éclaboussures, de colliers de perles sombres, parfois munies de sortes de pédoncules. C'est qu'ils n'obéissent pas aux mêmes lois que ceux que nous avons l'habitude de voir dans notre ciel.
On se doute que ces nuages devaient former à nouveau des étoiles, mais plus petites que les premières. Mais n'allons pas si vite, car c'est à ce moment que des groupes d'âmes choisirent les futurs systèmes solaires en gestation pour y vivre des expériences corporelles. En effet, même si trois milliards d'années est très ancien pour nous, cet univers, lui, est bien plus ancien encore, et les premières civilisations y sont apparues il y a plus de dix milliards d'années, même si à cette époque elles étaient encore rares. A trois milliards d'ans dans le passé, de nombreuses civilisations avaient existé dans l'univers, s'étaient épanouies bien au-delà de ce que nous connaissons sur Terre, puis étaient mortes avec leur soleil. De telles civilisations apparaissent spontanément, et c'est leur évolution propre qui fait naître, vivre et évoluer les milliards d'âmes qui les habitent, en un processus de maturation lent et parfois semé d'embûches douloureuses (nous en reparlerons). Le résultat d'une telle évolution est imprévisible, et c'est ce qui en fait l'émouvante beauté. A l'époque de la formation d'Aéoliah, plusieurs générations de telles civilisations spontanées s'étaient déjà succédées, et un nombre inimaginable d'âmes de toutes sortes et de tous niveaux peuplaient l'univers, souvent désireuses de revivre des expériences corporelles magnifiques, à leur façon.
Donc déjà à cette époque, les temps étaient mûrs pour qu'apparaissent des civilisations d'un type nouveau, créées et planifiées dès le départ par des âmes déjà évoluées, selon leur désir et leur vibration. Ce second type est bien plus propice au bonheur de ses habitants, et aucun mal ne peut y advenir. Mais le premier type existe toujours, car personne ne peut prévoir quelle nouvelle sorte de bonheur il va en sortir. C'est pourquoi aujourd'hui coexistent les deux sortes de civilisations dans notre univers. Bien sûr les choses ne sont pas aussi tranchées, et les civilisations spontanées peuvent compter sur des coups de pouce bénéfiques des secondes, si cela peut leur éviter de s'engager sur des voies trop néfastes. Les civilisations du second type peuvent recueillir des âmes provenant du premier type, et les aider à accomplir leur évolution. Enfin les civilisations spontanées peuvent elles aussi accéder au même bonheur définitivement stable que celles qui ont été créées, à partir du moment où leurs habitants prennent en charge leur destin. C'est une telle transition qui est actuellement en jeu sur Terre. Voilà donc pourquoi il y a le mal chez nous et pas sur Aéoliah et comment ce mal peut disparaître de chez nous, aussi rapidement que nous le voudrons.
Aéoliah est une civilisation du second type, mais à l'époque des nébuleuses, elle n'était encore que le projet d'un groupe de quelque centaines d'âmes seulement, parmi bien d'autres candidates à fonder une civilisation. Tout comme les nuages interstellaires qui se rassemblent à partir d'éléments disparates et chaotiques, ces âmes diverses doivent arriver à s'entendre, à former des égrégores, des ensembles de pensées et de sentiments cohérents, sorte de corps collectifs dans les plans abstraits, et qui peuvent avoir quantités d'usages judicieux. Chaque âme a tout loisir d'amplifier davantage son groupe ou d'en changer s'il ne lui convient pas. Ainsi, au moment où les futurs systèmes planétaires s'individualisent, les groupes d'âmes s'organisent eux aussi, chacun sur le lieu d'un futur soleil. C'est le moment ou jamais, car il leur faut choisir les bons nuages, avec les bons dosages d'oligo-éléments et de métaux, sans trop de corps néfastes pour la vie. Aéoliah fut un de ces bons dosages.
Les nuages primordiaux, maintenant bien séparés les uns des autres, continuaient à se contracter sur eux-même. Idéalement ils se rassemblent en boules, appelées globules de Bok, car les gaz et les poussières qui les composent commençaient à être suffisamment rapprochés pour frotter les uns sur les autres, et calmer les mouvements convulsifs du début. Ces mouvements se dissipent donc, sauf un: la rotation d'ensemble, qui existe toujours peu ou prou, et n'a rien sur quoi frotter. Chaque nuage prend donc bien forme de boule, petite par rapport à ses débuts mais encore beaucoup plus grande que le futur système solaire, tournant sur elle-même en rapetissant de plus en plus vite. Mais dans certains nuages la rotation est trop forte au départ, la boule se condense en deux morceaux ou plus, qui continuent chacun de leur côté à se contracter tout en restant à tourner l'un autour de l'autre. Cela donne des étoiles doubles ou multiples. Là où la séparation se produit bien avant le stade de la formation des planètes, on obtient deux systèmes solaires bien formés, car bien séparés. Tout y va bien pour la suite, comme pour des nuages indépendants. Mais là où elle se produit trop tard, pendant la formation des planètes, la pagaille est alors telle que cette formation ne peut généralement pas avoir lieu. C'est dommage, car deux soleils dans un même ciel, ce doit être fort joli, surtout s'ils sont de couleur différente.
Anthelme, lisant cela, oubliait les frissons d'Aéoliah pour le grand frisson cosmologique. Mais on allait y venir, puisque c'était indiqué sur l'introduction du rouleau. Il invita Nellio et aussi Algénio, qui amena sa compagne Liouna. Cette dernière fut littéralement fascinée par la formation des mondes, et surtout par celle des groupes d'âmes qui y élisent domicile. Les éolis savent bien sûr que beaucoup de planètes sont habitées, et certains d'entre eux visitent couramment des planètes amies, grâce à ce que nous appelons le voyage astral. C'était même expliqué dans le rouleau astronomie de l'école, qui s'intitulait «Oh, aimer l'Univers!». Mais à ce moment aucun des nouveaux éolis n'avait encore tenté une telle expérience, dont on parlait d'ailleurs peu dans ce village tout entier à ses fleurs et à son discret bonheur agreste. Anthelme reprit donc sa lecture, la discrète Liouna à ses côtés, et derrière, Elnadjine dans ses charmants froufrous parfumés: elle n'avait qu'à lever la tête pour apercevoir les magnifiques images d'ellipses nébuleuses à chacune de leurs étapes, magistralement illustrées par l'artiste inconnu.
Parallèlement à la condensation de la matière physique, les groupes d'âmes commencent à s'organiser, chacun sur la vibration ou autour du projet qu'ils ont choisis. Il leur fallait maintenant répartir les rôles, selon les futurs règnes organiques, imaginer les formes corporelles, les relations écologiques, etc. A ce stade ces groupes étaient déjà bien définis, même si d'autres âmes les rejoignaient encore, en harmonie avec leur projet. Il arrivait qu'il vienne aussi des âmes plus expérimentées, provenant de civilisations ayant achevé leur existence sans que toutes les âmes qu'elles hébergeaient n'aient pu accomplir complètement leur évolution. De telles âmes recherchent d'autres planètes en formation, où leur expérience peut être précieuse.
On se doute que la formation d'un monde est une affaire fort importante qui attire également toute l'attention de Grands Etres très évolués, Gardiens de la Vie, et d'une quantité d'Ouvriers de l'Infini: un plan grandiose s'agence et se met en marche, avec ses architectes et ses artistes, ses acteurs et ses techniciens, ses ténors et ses figurants. Un plan précis et minuté, une partition de génie dont l'exécution doit s'étendre sur plusieurs milliards d'années: Accueil de nouvelles âmes, création d'archétypes, agencement des subtils rouages des corps ou des régulations écologiques, et bien d'autres choses, sont le rôle et l'idéal de tout un peuple d'Ouvriers de l'Infini, Compagnons de la Création, qui migrent de nouvelle planète en nouvelle planète pour aider à l'édification des mondes, simples Techniciens de la Création ou Grands Initiateurs. Liouna dévora littéralement ces lignes, mais le rouleau n'en donnait pas beaucoup plus. Curieusement, elle n'eut pas, à ce stade, l'idée d'aller elle aussi chez Adénankar chercher la suite...
Pendant ce temps le nuage matériel de la future Aéoliah continuait à s'effondrer sur lui-même sous son propre poids. Comme il n'y a ni haut ni bas dans l'espace, chaque partie du nuage tombait sur les autres parties: résultat, il rétrécissait. Mais un tel rétrécissement a pour effet d'augmenter la vitesse de rotation, engendrant une force centrifuge de plus en plus forte, obligeant le nuage sphérique à prendre la forme d'un disque en rotation, dix à cent fois plus grand que le futur système planétaire. On peut visualiser un tel disque comme formé d'annelets nuageux concentriques, épais chacun d'environ un vingtième de leur diamètre, qui tournent de plus en plus vite quand on se rapproche du centre. L'ensemble a la forme de deux cymbales ou chapeaux chinois se touchant par la pointe: au bord de gros anneaux tournant lentement, puis en allant vers le centre des annelets de plus en plus petits, minces et rapides. Ceux du centre correspondent aux orbites des futures premières planètes, mille à dix mille fois plus petit que l'ensemble du disque. Ainsi le mouvement régulier et circulaire des futures planètes est déjà en place, avant même l'étoile.
Un tel disque n'est pas stable, car les annelets frottent entre eux et se freinent: ainsi les nuages de gaz et de poussière qui le composent décrivent des trajectoires légèrement en spirale, se rapprochant doucement du centre, comme le sillon d'un disque de musique. Arrivée au centre la matière forme l'étoile proprement dite, un million de fois plus petite que le disque. Si toute l'énergie de rotation était conservée et concentrée dans l'étoile, celle-ci tournerait à une vitesse folle. En fait le champ magnétique du nuage, lui aussi incroyablement concentré, produit une sorte d'orage magnétique qui éjecte une partie de la matière en des jets de centaines de milliards de kilomètres. La matière qui va alimenter l'étoile perd son énergie de rotation dans ces jets, et l'étoile formée tourne lentement.
Toute cette matière qui s'accumule au centre chauffe énormément, de par la chute et la compression qu'elle subit. Ainsi l'étoile commence à briller, et fait son entrée triomphale dans le monde de la lumière! Elle est maintenant suffisamment chaude pour allumer le feu des étoiles, d'abord le deutérium, c'est alors une tumultueuse étoile de type T Tauri, puis l'hydrogène. Elle entame enfin sa longue vie d'étoile adulte stable et sans histoire.
La naissance d'une étoile est un grand événement, surtout quand elle a été élue par des âmes vivantes! Quelle grande fête cosmique pour ces millions d'êtres qui l'attendent pour y vivre!
Le disque autour de l'étoile est toujours là, mais le nouveau vent stellaire chasse maintenant tout résidu du nuage primordial qui aurait encore pu l'alimenter. Sa matière continue de spiraler vers le centre, mais ainsi il s'appauvrit, et les frottements diminuent. Petit à petit il n'est plus formé que d'annelets tournant en cercles réguliers, matrice des futures orbites planétaires. Il pourrait rester ainsi stable indéfiniment, sans les phénomènes que nous allons décrire. A l'extérieur, loin de l'étoile, il y fait très froid, et l'on y trouve de la poussière de glace et de méthane gelé, de l'hydrogène et de l'hélium. En se rapprochant de l'étoile centrale, il fait de plus en plus chaud, et l'on trouve, dans les parties de plus en plus intérieures du disque, des corps moins volatils: Le méthane s'y évapore d'abord, puis la glace. Plus près, il reste surtout les roches et du fer, avec un peu d'eau et de gaz, puis plus d'eau du tout. Plus près encore, tout est volatilisé: il reste un trou dans le centre du disque, juste autour de l'étoile. Qui ne représente qu'un millième de la taille du disque complet... Ce disque nuageux de poussières et de gaz, s'il ne spirale plus, est tout de même instable à la longue, car les parties qui le composent réagissent toutes les unes sur les autres de la même façon. La situation est donc totalement indécidable et peut perdurer assez longtemps, jusqu'à ce qu'un infime déséquilibre la fasse évoluer brusquement en condensation de planètes. C'est ce qu'attendent les âmes se préparant à investir le futur corps planétaire: dans de telles situations, une influence très minime peut emporter l'équilibre dans un sens ou dans un autre et entraîner des conséquences extrêmement différentes. Et elles ne la loupent pas, cette occasion, croyez moi, car à ce stade ce n'est plus une vague idée qui les anime, mais un projet bien solide qui les émeut et les enthousiasme!
Il y a une histoire de nombre très importante. Si une volute nuageuse en croise une autre toujours au même moment de son orbite, elle l'attirera toujours de la même façon. Si elle ne la croise jamais au même moment, tantôt elle l'attirera, tantôt elle le chassera, ce qui équivaut à ne pas l'influencer. Ainsi elle tend à chasser toutes les autres volutes dont les orbites ont un rapport entier ou fractionnaire avec la sienne, pour les regrouper sur des orbites avec des rapports irrationnels (racine de deux, de trois...) Comme toutes les parties du disque font de même les unes sur les autres, elles se contredisent mutuellement et il ne se passe rien, jusqu'au jour où quelque part dans le disque une volute devient un peu plus grosses que les autres... La symétrie est alors rompue: cette volute commence à attirer la matière de son propre annelet, puis à chasser celle des annelets qui ont un rapport fractionnaire avec le sien. Le phénomène se propage rapidement à tout le disque: il se fragmente en anneaux séparés par des vides, dont les orbites ont des rapports irrationnels entre eux, selon la loi de Titus Bode. Parallèlement la matière de chaque anneau se rassemble en forme de C, puis en arc, puis en haricot, puis en une sphère en orbite. Ainsi les futures planètes se voient attribuer chacune leur place et leur matière constitutive, bien qu'elles soient encore sous forme de nuages. Les âmes au moment de la rupture de symétrie prient ardemment pour qu'elle se fasse de telle sorte que l'anneau qui deviendra leur planète contienne la bonne quantité de matière et de composition adéquate...
Enfin chacune des sphères nuageuses en orbite se condense à son tour en planète solide, selon exactement le même processus que celui qui a donné l'étoile. (Disque, anneaux, etc...) Ceci explique que les planètes peuvent avoir elles aussi des satellites, répliques miniatures du grand système solaire. La phase finale de condensation en un astre solide est très rapide: quelques mois, laissant enfin une planète plus ou moins chaude selon sa taille, souvent entièrement fondue.
Ces explications valent pour un système solaire idéal, mais habituellement de nombreuses causes viennent modifier légèrement ou profondément le processus de formation des planètes. Tout d'abord le disque n'est jamais parfaitement régulier, ni en masse, ni en composition: la loi de Titus Bode n'est qu'approximative, de même que les orbites ne sont qu'approximativement circulaires, les axes des planètes plus ou moins penchés, etc... Une grosse planète attire davantage de gaz en proportion qu'une petite, ce qui donne des géantes gazeuses et des petites solides. Parfois, tout comme pour les étoiles doubles, le nuage qui doit former une planète se fragmente et on obtient une planète double. C'est ce qui est arrivé avec... notre Terre et sa Lune. C'est fantastique, nous vivons sur une planète double, le saviez vous? Il arrive que le disque originel soit tellement gros ou tourmenté que le processus de formation des planètes y débute immédiatement, avant même celui de l'étoile. Le résultat peut être une planète gigantesque, une naine brune, voire un petit soleil compagnon. (Une naine brune est l'intermédiaire entre une étoile et une planète: elle brille comme une étoile, du fait de la chaleur produite lors de sa formation, mais elle est incapable d'allumer des réactions nucléaires durables). Dans de tels systèmes, s'il se forme d'autres planètes, leurs orbites sont trop instables pour héberger durablement la vie. Dans notre système solaire, on est à la limite de la stabilité: Jupiter perturbe suffisamment l'orbite terrestre pour induire les glaciations et d'autres inconvénients. Aéoliah n'a pas tant ce problème, car Anthéroah est nettement moins grosse et plus lointaine que Jupiter. Un système instable peut quand même porter la vie si la planète perturbatrice est à une distance telle du soleil qu'une de ses lunes est habitable, comme cela aurait pu arriver pour Titan, la grosse lune de Saturne, seule de notre système solaire à avoir une véritable atmosphère. Plus près du Soleil, Titan aurait pu donner un charmant petit monde, avec dans son ciel le fantastique spectacle de Saturne et de ses anneaux... Dans les parties les plus externes du disque, la matière est trop dispersée sur de grandes distances, et il ne s'y formera jamais de vraie planète, mais des dizaines de milliers d'astres de glace de quelque dizaines ou centaines de kilomètres de diamètre, et d'innombrables comètes. Chez nous c'est la ceinture de Kuiper, au-delà de Neptune, qui a sa réplique chez les éolis. Souvent une planète géante se forme bien avant les autres et pompe la matière de ses futures voisines encore à l'état d'anneaux en orbite, comme c'est arrivé avec Jupiter, et chez les éolis avec Anthéroah. Il reste un emplacement avec trop peu de matière pour former une vraie planète. Chez nous il s'y est formé une dizaine de petits astres sphériques, dont certains se sont tamponnés depuis pour former les milliers de fragments de notre ceinture d'astéroïdes. Chez les éolis cela s'est également produit, mais en moins spectaculaire. Il arrive enfin que, lors de la formation d'une planète, la partie la plus centrale du disque qui doit donner ses lunes, ne puisse se condenser et reste alors indéfiniment, sous forme d'un anneau planétaire. C'est typiquement le cas de Saturne, mais d'autres planètes de chez nous ainsi qu'Aéoliah ont aussi gardé un anneau plus ténu.
Toutes ces particularités peuvent être plus ou moins induites à la rupture de symétrie par les âmes qui vont s'incarner dans le système solaire en formation. Mais il y a plus fort encore, quand il s'agit de trouver des planètes à la bonne distance du soleil, ni trop chaud ni trop froid, pour que la vie puisse s'y épanouir. Nous verrons plus loin que les planètes peuvent réguler leur température, dans certaines conditions, et être ainsi habitables dans une gamme de distance du soleil assez large, appelée écosphère. Si le système planétaire est suffisamment bien formé, ce qui est tout de même le cas d'une bonne majorité d'entre eux, les emplacements des planètes sont disposées à distances régulières, selon la loi de Titus Bode. Et l'écosphère est assez large pour contenir au moins un, souvent deux emplacements, sauf si on tombe sur une ceinture d'astéroïdes. La distance où la température était aussi juste ce qu'il fallait pour chasser les lourds nuages de gaz, tout en conservant les roches, le fer, assez d'eau et les précieux oligo-éléments, se trouve heureusement coïncider avec celle de l'écosphère, et ce pratiquement quelque soit la taille de l'étoile. Sans doute un tiers des étoiles simples ont des planètes à bonne distance pour recevoir la vie, tout comme notre système terrien ou celui d'Aéoliah. On y trouve presque toujours plusieurs planètes rocheuses s'étageant du brûlant au froid en s'éloignant du soleil, puis des planètes gazeuses et glaciales. Dans notre système, Mars est aussi dans l'écosphère, et il aurait pu héberger la vie si, plus massif, il avait été capable de retenir son air et son eau. Une bonne part des étoiles, doubles comprises, ont ainsi un système planétaire ressemblant au nôtre, avec une ou deux planètes bien placées; et beaucoup de ces dernières en profitent pour héberger la vie, parfois même à deux autour de la même étoile.
Signalons que, et c'est là une des principales limitations de la vie dans l'univers, plus de 90 % des étoiles sont des naines rouges, dont la lumière est moins propice à la photosynthèse, alors que notre Soleil est une étoile relativement grosse, à la lumière riche. La vie a presque autant de possibilités d'apparition sur toutes les étoiles, mais passer du stade des bactéries à celui de civilisation est donc plus difficile sur des naines rouges. Les étoiles jaunes (notre Soleil) ou blanches (Aéoliah, Sirius) ont de meilleures chances. Cela ne fait plus qu'une étoile sur dix ou vingt. Mais c'est encore beaucoup! Les étoiles plus grosses que Sirius, (environ), durent trop peu de temps pour qu'une évolution naturelle puisse y mener à des résultats intéressants, mais elles sont peu nombreuses. Il peut arriver par contre qu'elles soient choisies par de grandes civilisations qui sauront en tirer quelque fabuleux profit en dépit de cette courte durée de vie.
Malgré ces multiples limitations, on peut penser que les civilisations sont loin d'être rares dans le cosmos. Le lecteur ne manquera alors pas de se poser la question de savoir pourquoi sur Terre nous n'avons pas connaissance d'un tel foisonnement de vie. La réponse en est assez curieuse. Ou plutôt les réponses. Les scientifiques de la Terre recherchent les manifestations de la vie parmi les émissions radios, encouragés par le fait que les appareils dont nous disposons aujourd'hui sur la Terre pourraient communiquer avec leurs homologues à plusieurs centaines d'années-lumière, c'est-à-dire vers plusieurs civilisations techniques comparables à la nôtre. En pratique, ces appareils ne peuvent détecter que des sources puissantes, focalisées dans la bonne direction: émetteurs télévision ou radar. Or il s'agit là de systèmes de contrôle centralisé de l'information, émanations d'un système social hiérarchisé. Et, a moins de tomber par un fabuleux hasard sur une planète juste au même stade que la Terre, il est fort peu probable que les autres humanités du Cosmos aient conservé de tels systèmes sociaux archaïques, dont la survie à long terme est très problématique. Une utilisation discrète et conviviale des techniques est plus réaliste, dans un réseau social d'êtres responsables, capables de diriger leurs vies et d'organiser eux-mêmes leurs relations deux à deux, là où elles ont lieu. Une telle situation peut perdurer indéfiniment, sans difficulté particulière... Mais ces civilisations n'utilisent pas de puissants émetteurs radio! Même sur Terre, ce stade est à son déclin, il n'aura duré que quelques dizaines d'années, à comparer avec les dix milliards d'ans de vie de notre Soleil! La probabilité que de nos voisins passent le même stade au même moment est extrêmement faible... Il faut aussi savoir que, avec un niveau technique à peine supérieur au nôtre, le laser remplace avantageusement les ondes radio dès qu'il s'agit d'atteindre un point précis dans l'espace: la probabilité d'intercepter un tel faisceau est alors infime. Quant à des communications par transfert instantané d'états quantiques, bien plus puissantes encore, elles sont rigoureusement indécelables.
On peut aussi se demander s'il n'existerait pas une sorte de censure cosmique: les civilisations à portée de nos oreilles s'abstiendraient d'émettre dans notre direction, pour toute une variété de motifs allant de la non-ingérence à la sécurité, en passant par un projet de contact selon des modalités bien définies... Il existe aussi des civilisations moralement très avancées, mais qui pour diverses raisons n'utilisent pas de techniques radios, comme Aéoliah. Et puis, même si ces émissions existent dans le voisinage de la Terre, il faudrait qu'elles soient fréquentes et qu'elles visent la Terre, ce qui est peu probable. Des années seront de toute façon nécessaires pour passer toutes les étoiles et toutes les fréquences au crible, et il ne serait nullement étonnant qu'un signal parfaitement détectable n'ait pas encore été perçu et qu'il reste encore des années dans l'ombre. Sans compter avec une possible censure, bien terrienne celle-là, d'une découverte aux implications philosophiques aussi vastes. Dans tous les cas le résultat est le même: la vie est là, indécelable...
Mais l'explication que donne le rouleau d'Anthelme en est bien sûr entièrement différente. La communication entre planètes est un sujet à la fois magnifiquement simple et très vaste, et nous pourrons nous en imprégner tout au long de cette merveilleuse histoire d'éolis et du livre suivant.
La formation proprement dite de la planète sphérique et dense à partir d'un nuage de gaz et de poussières dilués en orbite n'est pas activement suivie par le groupe d'âmes. C'est surtout une affaire de mécanique offrant peu de prise à la création. Un gros splotch. C'est là un point important pour bien comprendre la formation des planètes: l'ébauche en est un vaste nuage de gaz et de poussières liés par l'ordre de leurs mouvements, qui, comme on l'a vu, occupe tout un anneau autour du soleil, et non pas un petit cailloux qui grossit, et encore moins une collection d'astéroïdes qui se tamponnent. Cet anneau se rassemble en une sphère nuageuse, qui doit encore se condenser. L'état solide n'apparaîtra qu'au tout dernier moment. Or toutes ces poussières doivent se freiner les unes contre les autres pour pouvoir se rassembler. Si c'est une grosse planète comme la Terre ou Aéoliah, l'échauffement dû à ce frottement est tel qu'elle fond complètement, et c'est une sphère de roches bouillantes qui apparaît, où le fer, plus lourd, va immédiatement au centre. Toutefois, contrairement à ce que l'on lit dans beaucoup de livres, ce stade brûlant ne dure pas, car une planète n'a pas l'énergie nécessaire pour faire rayonner une surface incandescente pendant des centaines de millions d'années. Une croûte suffisamment froide pour recevoir de l'eau se forme rapidement, en quelques mois peut-être. Cette prime atmosphère peut être éjectée par les premiers souffles brûlants du soleil, mais elle se reforme aussitôt, de par les puissantes émanations volcaniques. Il faut tout de même quelques millions d'années à la croûte pour se refroidir et prendre son épaisseur.
La première pluie sur une planète, crissante de vapeur sur les roches brûlantes mais fécondes, est aussi une grande fête et le début d'un nouveau travail pour les âmes qui l'ont élue.
C'est à partir de ce moment que commencent deux aventures parallèles et liées: la vie interne des roches de la planète d'une part, et d'autre part l'incarnation-évolution de la vie proprement dite sur sa surface, à partir des matériaux de son sol.
L'intérêt de la compagne d'Algénio, Liouna, pour la création des planètes ne fit que croître jusqu'à devenir une passion. La discrète petite éoline aux cheveux sombres et courts, toujours habillée de violet foncé, aidant à la couture ou aux champs, avait trouvé sa voie. Elle aurait aimé aller en esprit assister à de tels événements, mais curieusement elle et Algénio étaient parmi les rares éolis à ne jamais arriver à sortir de leurs corps. Ils n'en avaient pas été affectés jusqu'à présent, absorbés qu'ils étaient par leur joyeuse vie quotidienne, mais Liouna commença à regretter cette situation. Elle continua néanmoins à se régaler du rouleau au côté d'Anthelme, d'autant plus que maintenant il parlait de la formation des corps vivants matériels d'Aéoliah.
C'est un travail de longue haleine et fort délicat, par étapes successives. Vous avez tous entendu parler, amis lecteurs, de ce que les scientifiques de la Terre appellent l'évolution: au début, dans les premiers océans terrestres, riches de nombreuses substances organiques aujourd'hui disparues, se seraient formées les premières gouttes vivantes qui devinrent les cellules; au bout d'un temps très long celles-ci se seraient assemblées, donnant les premiers animaux et les premières plantes. Ceux-ci à leur tour auraient muté étape par étape: un poisson à quatre nageoires serait sorti de l'eau et aurait engendré les reptiles, d'où provient le premier mammifère; celui-ci se diversifia en de nombreux autres, parmi lesquels les primates, dont un donna les humains, qui donneront... etc.
Si, comme on l'a vu, l'évolution sur la Terre a été spontanée, lente et imprévisible, celle sur Aéoliah a été, elle, intensément dirigée dès le départ par les âmes fondatrices et les Grands Etres qui ont présidé à sa naissance, selon leur intention précise, qui a agit et s'est matérialisée étape par étape. Nos petits éolis étaient totalement conscients de cela, et aussi que la vie se développe toujours vers plus de possibilités, vers plus de merveilles, même quand elle n'est pas guidée. Ils savaient tout cela pour l'avoir appris à leur école, tout simplement. Bien entendu l'intention créatrice doit composer avec le monde matériel et ses aléas, et nul ne peut dire exactement combien de temps prendra chaque étape, ni quelles solutions seront effectivement trouvées. Mais nos amis ne doutèrent jamais, même quand plus tard ils étudièrent assidûment l'évolution longue et tâtonnante de la vie terrienne. Sur Aéoliah, ce fut aussi passionnément compliqué, mais bien plus direct.
La suite du rouleau expliquait comment, à partir de simples solutions de diverses substances chimiques et volcaniques dans l'argile primordiale de mers peu profondes, les âmes et les Grands Etres créateurs, puisant dans la Source Universelle de vie, arrivèrent à créer des êtres vivants simples, puis de plus en plus complexes. Les bactéries apparaissent spontanément et très rapidement, dès qu'il y a de l'eau. Le plus difficile est de sélectionner le bon système génétique. Passer à des êtres pluricellulaires peut être plus long (quatre milliards d'années sur Terre!), mais le reste vient naturellement par la suite.
Sur Aéoliah, tout alla très vite, à peine cinq cents millions d'années, à comparer avec cinq milliards pour la Terre. Ce n'est pas si simple qu'il y paraît: par exemple à ses débuts une planète n'a pas d'oxygène, mais seulement du soufre. Or seul l'oxygène peut fournir suffisamment d'énergie aux muscles et au cerveau des animaux et des éolis (ou des humains). Il faut d'abord former des organismes capables de vivre sans oxygène, mais qui sont peu efficaces. En contrepartie, ces bactéries mangeuses de soufre peuvent vivre n'importe où, jusque dans des couches de roches à plusieurs kilomètres de profondeur. On leur doit certains gisements métalliques. Ce n'est que quand de tels êtres sont suffisamment complexes que l'on peut créer avec des plantes capables de former de l'oxygène en quantité suffisante. Sur Aéoliah, en arriver là nécessita quatre cents millions d'années après la première pluie. Sur Terre, cela en prit quatre milliards, comme on l'a vu. Il est assez paradoxal de penser que l'air que nous respirons actuellement existe tel qu'il est depuis seulement un cinquième de l'âge total de notre planète.
Sur Aéoliah les êtres qui vécurent avant l'oxygène (les quatre cent premiers millions d'années) étaient comme des plantes, sans âmes personnelles, mais tout de même plus ou moins sensibles. Les âmes proprement dites attendaient dans le monde de l'esprit, mais certaines commençaient à percevoir par les sens primitifs des premiers êtres. Aux nouveaux éolis lisant le rouleau cette situation intermédiaire ressemblait curieusement à celle qu'ils avaient vécue... juste avant leur naissance!
Cette antique période d'Aéoliah vit donc certaines âmes vivre déjà des expériences corporelles, ce qui fut d'une aide précieuse tant pour le plan d'Aéoliah que pour leur propre évolution. Mais les autres âmes, restées un peu à distance, travaillaient également au plan. L'égrégore se consolidait grâce à leur puissante vision de la future Aéoliah, et à ce stade il aurait désormais été impossible de dévier. Elles créaient également les plans d'organismes nouveaux et cela prend du temps, surtout pour les concrétiser car elles ne disposaient en fait que de peu de moyens d'action physique. Heureusement la vie d'Aéoliah fut dotée d'un système génétique (une forme d'ADN) beaucoup plus souple et réceptif que celui de la Terre, ce qui explique les résultats plus rapides obtenus. Les créateurs durent même stabiliser ce système génétique une fois leurs souhaits réalisés, afin d'éviter des glissements ultérieurs.
Sur Terre notre système le système génétique est plus rigide, plus mécanique, ce qui explique la lenteur de notre évolution, mais vu en quoi consistait l'émouvant plan Terrien, un système trop souple aurait permis l'apparition de toutes sortes de monstres, qui n'ont pas été complètement évités d'ailleurs comme nous le verrons. Il faut en effet remarquer que, bien que la Terre soit une civilisation spontanée et non créée, on peut aussi parler d'un plan la concernant. Ce plan à l'origine avait été conçu par des grandes âmes d'autres civilisations pour empêcher la Terre de trop dériver dans le mal, tout en lui laissant suffisamment de spontanéité pour pouvoir inventer sa propre culture. Ce plan a été repris depuis par des âmes purement terriennes, afin d'épanouir et parachever notre civilisation originale et de nous sortir définitivement du mal, d'où le nom de plan de sauvegarde qu'on lui donnera parfois.
Après les quatre cents millions d'années du début d'Aéoliah, une première famille d'algues, sortes de sargasses dotées d'une capacité d'expansion foudroyante, couvrit d'un gazon brun-vert toute la surface marine d'Aéoliah, commençant à déverser massivement l'oxygène dans l'air. Elle le tirèrent du gaz carbonique, que les volcans déversaient en abondance. Ce gaz s'était déposé sous forme de calcaire, afin d'éviter à la planète de devenir une serre brûlante et inhabitable. Ces roches, déséquilibrées, furent soudain dissoutes par l'appel de gaz carbonique, ce qui fit un beau tohu-bohu géologique! Il n'en reste aucune trace aujourd'hui car toute la mince croûte de cette époque a été entièrement refondue plusieurs fois dans les colossaux mouvements de convection du magma central. Une fois l'air devenu respirable, les animaux purent se développer et acquérir des systèmes nerveux, expérimenter des sentiments, la conscience physique. Les âmes les plus simples choisirent les formes également simples: chenilles, insectes, puis les premiers oiseaux. Les âmes pionnières purent enfin créer les corps éolis qu'elles désiraient et y habiter, ne laissant plus dans le monde de l'esprit que les anges gardiens d'Aéoliah, et d'autres êtres subtils, qui y sont encore aujourd'hui.
Ce ne fut pas une mince affaire que de créer ces corps, qui sont des merveilles d'ingéniosité et de miniaturisation. On partit d'un mollusque, une sorte de moule sans coquille, très répandue encore aujourd'hui sur toutes les côtes, et que l'on appelle pour cela «mère des éolis». Les oiseaux en furent également dérivés. Cette parenté explique que les éolis aient des ailes, et qu'il n'y ait pas d'autres gros animaux sur Aéoliah, sauf les mammifères des pôles, dont l'origine est différente. Lors de nombreuses étapes intermédiaires, des pionniers s'incarnèrent pour animer des corps hybrides, heureusement peu nombreux, par étapes successives rappelant un peu l'évolution terrestre, en très accéléré. Mais au fur et à mesure que de meilleures formes étaient créées, les anciennes étaient systématiquement abandonnées par leurs occupants. C'est un peu ainsi que ça s'est passé sur notre Terre pour passer du dernier primate animal à l'humain, dans une petite population, au bord d'un des grands lacs africains... Si déjà de simples variations de couleur de peau nous posent tant de problèmes, on imagine aisément la pagaille si tous les intermédiaires entre l'homme et le singe avaient été conservés!
Mais sur Aéoliah tous ces détails techniques ne furent l'affaire que de quelques millions d'années, au terme desquelles existaient deux ou trois mille éolis (quelques-uns des fondateurs incarnés) et quelques centaines d'espèces d'insectes, de plantes et d'oiseaux, dans des conditions encore difficiles. Les algues envahissantes du début avaient été elles aussi éliminées, par un bête microbe: elles n'avaient pas de système immunitaire.
Ces premiers véritables éolis, les fondateurs d'Aéoliah, dès qu'ils purent maîtriser l'écriture, couchèrent sur les premiers rouleaux le récit de cette passionnante aventure qu'ils venaient de vivre, puis commencèrent les chroniques écrites d'Aéoliah, qui se continuent encore aujourd'hui, deux milliards et demi d'années plus tard. Les temps d'avant l'écriture sont les temps mythiques d'Aéoliah, bien que contrairement à nos mythes déformés et enjolivés par une trop longue transmission orale, ceux d'Aéoliah sont la mémoire directe des éolis fondateurs, qui ont vécu personnellement les événements, et que des milliers de générations de copistes ont retransmis sans en changer une lettre.
Ces préliminaires réglés les âmes fondatrices d'Aéoliah purent alors entamer la seconde partie du plan: l'Harmonie, la Beauté, la Poésie. Une dizaine de millions d'années encore, pendant lesquelles l'affolant système héréditaire Aéolien fut progressivement freiné, furent nécessaires pour engendrer la fantastique diversité de fleurs, d'arbres et de plantes Aéoliennes (plusieurs millions, sans compter les mutations qui se produisent encore parfois) les centaines de milliers d'oiseaux et encore autant d'insectes, plus encore tout ce qui vit dans le sol, dans les lacs et dans les mers, et les étranges animaux des régions polaires.
Il fallait que toutes ces formes de vie se complètent les unes les autres, se fournissant mutuellement ce dont elles avaient besoin pour vivre, en de vastes et harmonieux cycles d'entraide écologique: les plantes, les animaux, l'air, l'eau et l'humus si important que les éolis appellent «mère de la vie». Mais comme l'économie n'est qu'une fraction de l'écologie, il fallait aussi des plantes pour fournir aux éolis tous les matériaux adéquates pour se vêtir, faire leurs maisons, peindre, etc... sans nécessiter d'installations industrielles dont ils ne voulaient pas sur cette planète. Il fallait surtout que tout cela se fasse avec la plus grande Beauté, la plus pure Harmonie, DANS UNE TRAME OMNIPRESENTE DE POESIE QUI NE DEVAIT PAS SOUFFRIR LE MOINDRE ACCROC. C'était là le pari des fondateurs d'Aéoliah, aisé dans les mondes de l'esprit, mais presque intenable dans les conditions physiques de cet univers-ci. Ils y arrivèrent pourtant avec une maîtrise remarquée, bâtissant un inimaginable paradis souvent imité depuis, où ont pu s'épanouir au-delà du concevable, des trillions d'éolis et d'animaux, souvent dès leur première existence corporelle!
C'est en ce merveilleux travail d'épanouissement que consistait la troisième partie du plan des fondateurs d'Aéoliah, et c'est dans cette troisième partie que se situe ce récit. Les fondateurs d'Aéoliah, après avoir oeuvré pendant cinq cents millions d'années dans le monde de l'esprit, purent enfin vivre les expériences corporelles qu'ils avaient projetées, ce qui ne leur demanda qu'une toute petite centaine de milliers d'années, après quoi ils retournèrent dans les mondes incorporels, ou vers des plans encore plus merveilleux où la science des éolis actuels perd leur trace. Seuls restent actuellement de cette bouleversante épopée les esprits gardiens d'Aéoliah, qui sont dans le règne juste supérieur aux anges, et bien sûr l'égrégore extrêmement puissant des fondateurs, que cent mille générations successives d'éolis ont continué à alimenter sans presque le modifier, tellement il était net et achevé!
Arrivé à ce stade, Anthelme et ses amis étaient tellement époustouflés et enthousiasmés qu'ils eurent du mal à redescendre; pendant plusieurs jours ils furent très distraits dans leur travail aux champs, parlant et rêvant sans cesse. Au village on les regarda avec une tendresse amusée, et l'on vint même dérouler les images avec eux. Les éolis sont très curieux, mais jamais pressés. Au village ils savent depuis longtemps que certains rouleaux ont de drôles d'effets sur les jeunes! Ils en avaient vu d'autres. Tous connaissent l'histoire de la fondation d'Aéoliah et vouent une reconnaissance émue aux êtres qui avaient créé ce monde si beau et ces merveilleux corps si sensibles qui leur donnaient tant de joies et de plaisirs; mais ils savent aussi que tout cela n'est possible que grâce à la Source de Vie Universelle, qui avait créé elle les univers entiers, qui avait établi les si belles Lois Universelles de la vie et du Bonheur, d'où émerge en un flot impétueux et intarissable l'immense Energie Universelle. Ils reconnaissent sagement que la cause ultime leur échappe totalement; ils admettent que le but de l'évolution des âmes dépasse également de très loin les capacités de leur intellect, et, ma foi, ils ne s'en portent pas plus mal pour autant. Ils ne savent pas, mais ils admirent, ils aiment, profondément reconnaissants, car tout cela est Bon et Beau.
La dernière partie du rouleau expliquait comment les fondateurs d'Aéoliah et leurs successeurs s'entendirent avec la vie des roches, ce que nous appelons la géologie et la géophysique. Le nom éoli pourrait se dire avec humour «petit traité de génie tectonique» histoire de taquiner un peu nos technolâtres terriens incapables d'agir sur les tréfonds de notre planète, limités qu'ils le sont par leur trop courte échelle de temps individualiste! Mais la meilleure traduction serait géophilie: «Amour de la planète Aéoliah».
Juste après le collapsus final de l'anneau planétaire, Aéoliah, chauffée à blanc, n'était qu'une immense bouilloire de roches en fusion, d'où jaillissaient des tornades de gaz brûlants, bombardée d'énormes comètes, soulevant des vagues de lave vrombissante de vingt kilomètres de haut, couronnées de flammes et de foudres. Incroyable qu'un paradis ait pu naître d'un tel abîme en feu, et pourtant les âmes fondatrices et leurs Artisans de l'Infini étaient déjà là, en esprit, dans les entrailles brûlantes de la planète, dans les planètes voisines et dans le jeune Soleil.
La croûte solide de la planète se forma rapidement, en quelques années. Oh elle ne faisait que quelques mètres d'épaisseur, et la vie dût attendre encore un peu pour s'y installer: on ne pouvait y parcourir plus d'une centaine de mètres sans rencontrer des crevasses de feu ou des fumerolles ronflantes; les chutes de grosses météorites, résidus tardifs de l'ancien disque planétaire, arrivèrent parfois à retourner cette croûte sur la moitié de la planète. C'est pourtant à cette époque que les premières pluies vinrent caresser les roches fumantes, formant les premières mares. Ces pluies étaient tellement acides qu'elles auraient tout fait crever en quelques minutes, pourtant ce fut dans ces mares que démarrèrent aussitôt les tentatives pour former les premières cellules vivantes. L'argile joua à ce moment un rôle déterminant, en accumulant de préférence certains composants essentiels de la vie, parmi tous les candidats potentiels. Pour cette raison, la plupart des formes de vie sur les planètes de cet univers ont une composition voisine en acides aminés et nucléiques, avec parfois d'étranges exceptions. Les argiles furent également des catalyseurs de choix. Ce lien intime avec les origines de la vie explique peut-être le curieux pouvoir cicatrisant de cette substance apparemment si anodine.
Pendant que les spécialistes de la création biologique s'activaient, depuis le plan de l'esprit, d'autres oeuvraient à l'intérieur de la planète, sur les roches fondues et bouillonnantes, brassées de vastes courants de chaleur. Au début, l'intérieur n'était pas plus chaud que l'extérieur, mais, pendant que la surface refroidissait, le coeur de fer continuait de chauffer, car c'est là que se retrouvèrent également l'uranium et le thorium radioactifs, produits par l'explosion des premières grandes étoiles bleues. Ainsi chaque planète, pour pouvoir vivre sa vie interne, reçoit en cadeau dans son coeur une partie du feu des étoiles qui l'ont précédée. L'uranium joue donc un rôle fondamental pour la vie, curieux paradoxe pour un corps dont l'activité est elle-même foncièrement néfaste à cette même vie. Un des travaux des créateurs fut donc de le stabiliser dans les tréfonds de la planète: les futurs éolis n'avaient pas du tout l'intention de se laisser imposer des mines d'uranium!
Pendant le premier milliard d'années d'Aéoliah, il n'y eut pas vraiment de continents, car les mouvements du magma, encore trop puissants, les aspiraient à l'intérieur à peine formés. La croûte primitive de basalte prit toutefois son épaisseur à peu près définitive en cinquante millions d'années environ, plus mince que sur la Terre: à peine huit kilomètres. Mais contrairement à la Terre, où les poches souterraines de lave fondue sont rares, toute la croûte primitive, et encore une bonne partie de la croûte océanique actuelle d'Aéoliah, flotte sur des roches liquides, comme c'est peut-être encore le cas sur Vénus. Ce n'est que vers dix kilomètres de profondeur que l'on arrive au manteau que la pression empêche de fondre vraiment, comme dans le manteau terrestre. L'existence de cette couche de lave liquide explique que la croûte océanique d'Aéoliah soit plus complexe et plus différenciée que celle de la Terre, et qu'on y trouve même couramment des volcans à laves acides. Cela n'empêche pas du tout Aéoliah d'être une fort belle planète, mais sa géologie est par certains côtés différente de la nôtre, et parfois très surprenante. Pensez à ces adorables petits volcans qui ont formé des millions d'îles paradisiaques dans les douces mers tropicales d'Aéoliah...
Pendant toute la période de création de la vie Aéolienne, les quatre cents millions d'années du début, et encore au-delà, Aéoliah fut donc couverte d'un vaste et unique océan, parcouru de profondes fosses, et d'où émergeaient d'innombrables îles volcaniques de taille très diverses. Ces îles jouèrent, allez-vous penser, un rôle fondamental, mais en réalité tant qu'il n'y eut pas d'oxygène, ni de chlorophylle pour capter le soleil, la vie Aéolienne se réfugia plutôt dans les grands fonds, près des émanations volcaniques qui seules pouvaient fournir l'énergie chimique nécessaire aux premiers êtres. Tout ce qui émergeait de l'eau n'était que roches et déserts de sable. Il en fut de même également sur notre Terre, mais vous serez excusés de ne pas vous en rappeler: c'était il y a plus de huit cents millions d'années, peut-être n'y étiez-vous même pas.
Vers la fin des quatre cents millions d'années que prit la vie Aéolienne pour se développer, l'intérieur de la planète commença à se refroidir, très lentement mais définitivement, au rythme de la désintégration de l'uranium et du thorium: moitié tous les cinq milliards d'années. Le paysage était resté à peu près le même, mais certaines îles étaient plus grandes et plus sûres. La fraîche végétation se mit à couvrir joyeusement les roches anguleuses et les cailloux, les premiers insectes et oiseaux s'y activèrent. Ce fut sur une de ces îles que débuta la merveilleuse et fantastique aventure des éolis, il y a deux milliards et demi d'années. Elle était assez grande pour ne plus rien craindre des volcans, mais les météorites étaient encore fréquentes et il fallut à plusieurs reprises demander l'intervention des vaisseaux des Gardiens Cosmiques de la flotte galactique pour les dévier de leurs dangereuses trajectoires.
$ Un autre problème survint peu de temps avant que les éolis, toujours sur leur première île, ne mettent au point l'écriture, quand un petit groupe d'âmes perverses tenta de récupérer le fruit de cette passionnante évolution, pour créer une société basée sur l'égoïsme. L'affaire ne put se régler qu'avec une grande violence, ce qui peut paraître paradoxal pour des êtres aussi doux et bienveillant que les éolis. Mais être doux et bienveillant ne signifie aucunement être une nouille, et même si la seule guerre d'Aéoliah n'a duré que quelque minutes, il ne s'est plus jamais présenté qui que ce soit depuis pour oser défier les éolis. Les chroniques d'Aéoliah la douce et poétique commencent curieusement par cet unique épisode sanglant, qui sonne comme un avertissement. Mais quand les vainqueurs arrivèrent sur le lieu où gisaient les corps écrasés des fauteurs de trouble, que firent-ils? Ils pleurèrent éperdument, de toute cette vie, de tous ces bonheurs fauchés! Suite à cela les éolis purent entreprendre le lent peuplement de toutes les îles de leur planète (germes des futurs continents) et les quelques problèmes qui se présentèrent encore à cette époque furent réglés de manière plus calme, comme on le verra au chapitre suivant.
La croûte de la planète Aéoliah, tout comme celle de la Terre, était à cette époque, et encore aujourd'hui, formée de plaques rigides émergeant des tréfonds de la planète à certains endroits, et réabsorbées dans les obscures fosses océaniques, au gré des courants brassant l'intérieur brûlant de la planète. Au début, ces courants se répartirent au hasard, mais un demi-milliard d'années plus tard, les roches légères commencèrent à échapper aux courants absorbants, formant les premiers continents. (Sur la Terre ce processus a commencé il y a environ trois milliards d'années et n'est peut-être pas achevé). Ces continents commencèrent à grandir. Les habitants d'Aéoliah arrivèrent à ordonner les courants de magma et à faire naître les continents en des endroits bien précis. Il y en a douze, chacun grands comme l'Amérique, et huit océans circulaires: six répartis régulièrement le long de l'équateur, et un à chaque pôle. Les continents sont également répartis régulièrement six par six aux latitudes moyennes. Cette étonnante disposition existe encore aujourd'hui, bien que ces douze continents aient été plusieurs fois totalement érodés et refondus par la puissante tectonique Aéolienne.
Comment les habitants d'Aéoliah s'y prennent-ils pour ainsi commander aux mouvements du coeur brûlant de leur planète, et par là diriger toute la formation des montagnes, des plaines, des volcans et des océans? Et si je vous dis qu'ils n'utilisent pas de moyens spirituels? Les habitants d'Aéoliah n'utilisent pas non plus de moyens techniques. Mais quels habitants d'Aéoliah? Les éolis? Non: ... Rappelez-vous: les oiseaux. Ce sont eux qui façonnent les paysages Aéoliens. Ce sont eux les principaux habitants d'Aéoliah, cent fois plus nombreux que les éolis, eux les gardiens de la Poésie dans l'égrégore planétaire. C'est pour cela qu'ils ont reçu cet énorme pouvoir. Et ils ne sont pourtant pas plus doués que nos oiseaux terrestres! Les éolis connaissent le rôle primordial des oiseaux et l'admirent. Et pourtant les oiseaux sont avec les éolis comme des petits enfants avec leurs mamans. Comme tout cela est émouvant!
Les oiseaux agissent sur les profondeurs d'Aéoliah en dirigeant l'érosion. Sur Terre, le principal agent d'érosion est la rivière, notamment lors des crues cataclysmiques qui ne surviennent que lors de certains épisodes climatiques diluviens. Les rivières terriennes sont capables de scier les montagnes les plus dures, et les glaciers plus encore. Elles créent des paysages anguleux, en dents de scie. Sur Aéoliah, où le climat est plus régulier, les crues sont quasi-inexistantes, et les ruisseaux comme les fleuves se contentent de couler dans les trous existants sans beaucoup les approfondir: il y a beaucoup de lacs. L'érosion Aéolienne, plus lente, est surtout l'oeuvre d'un facteur méconnu et pourtant fort important: le sol, les plantes, et surtout la fine couche de racines et d'humus qu'elles entretiennent à la surface. Cet ensemble riche et vivant est une véritable peau de la Terre, qui empêche l'érosion directe de la pluie et des intempéries. Mais elle digère lentement les roches pour en extraire les précieux oligo-éléments, qui autrement finiraient par disparaître, lessivés par le ruissellement. Cette érosion douce et égale donne des montagnes et des collines aux formes arrondies, que l'on trouve aussi sur la Terre, mais qui sont absolument typiques des paysages poétiques et enchanteurs d'Aéoliah. On en trouve partout où les mouvements tectoniques n'agissent pas directement pour créer des formes plus vives. Nos cours de géographie comportent cette erreur: ce n'est pas parce que des montagnes sont vieilles qu'elles sont arrondies, c'est en fait l'érosion humique qui donne ces formes. Peu de gens encore le savent, et c'est pourtant d'une importance capitale: Le couple végétation-humus modèle les formes du paysage, agit sur le climat, le débit des rivières et des eaux souterraines. C'est à lui qu'on doit la source pure, c'est à lui que l'on doit le galbe poétique de la grasse prairie, ou de l'alpage si fragile. La végétation et la terre nourricière sont véritablement la peau vivante de la Terre, qui en régule les flux, la croissance et la décroissance. Tout ceux qui ont passé outre cette donnée de base l'ont payé fort cher: sources taries, champs dévastés, terres stérilisés, moissons anéanties, et, plus grave encore, poétiques collines transformées en zones d'aménagement rural...
Les plantes commandent l'érosion; or les oiseaux d'Aéoliah commandent aux plantes, les fécondant ici, les retirant de là, ou transportant leurs graines ailleurs, parfois fort loin. A court terme ils régularisent le climat et l'humidité, en variant l'épaisseur et la couleur du couvert végétal; ils veillent également à ce que les éolis aient toute la variété de fruits dont ils ont besoin, aménagent des clairières pour leurs villages et leurs cultures: les éolis n'ont pas besoin de défricher ni de déboiser.
C'est là un des rares buts connus des mystérieuses migrations des oiseaux d'Aéoliah, qui parcourent inlassablement les douze continents et les huit océans leur vie durant, pour revenir nicher toujours aux mêmes endroits. Certains d'entre eux déposent soigneusement les graines délicates dans la terre ou l'humidité protectrices; d'autres, plus expéditifs, les larguent avec les crottes de dix mille mètres d'altitude! Et pourtant, même ainsi elles tombent aux bons endroits. Beaucoup de graines, pour germer, ont besoin de passer dans l'estomac d'une sorte d'oiseau très précise: de telles restrictions n'ont aucun sens dans la théorie de l'avantage sélectif.
Les oiseaux, accélérant l'érosion ici ou la freinant là, peuvent littéralement sculpter les collines, les montagnes et les rochers: ces artistes-là, génération après génération, leur donnent les formes les plus harmonieuses, poétiques, équilibrées: galbes vivants, dômes, ondulations liquides, puissantes compositions qui font de toute Aéoliah un tableau féerique et vivant, un mystérieux jardin, une création de maître.
A plus grande échelle, réguler l'érosion revient à programmer l'épaisseur de la croûte planétaire et son poids. Or c'est bien évidemment là où elle est la plus lourde qu'elle s'enfoncera le plus facilement dans les entrailles de la planète, facilitant les courants internes descendants. La boucle est bouclée, puisque la maîtrise de ces courants internes mène à celle de la formation des continents, qui se rassemblent là où les courants descendent, comme la mousse sur la soupe qui bout.
Mais quels êtres extraordinaires sont donc ces oiseaux d'Aéoliah? Oh, ce ne sont que de gentils petits oiseaux comme ceux de notre Terre, je veux parler bien sûr des charmants oiseaux chanteurs, comme les mésanges, les merles et bien d'autres anges gardiens de la Poésie. Les oiseaux ont un petit cerveau tout simple, avec quelques idées et quelques sentiments tout gentils. Ce cerveau matériel SEUL serait bien incapable de mener de tels projets ni d'en comprendre le but millénaire, s'il n'était très sensible aux influx provenant de leur ravisante petite âme... Plus ceux de leur archétype, qui est en quelque sorte le modèle idéal de leur espèce, soigneusement archivé par les anges gardiens de la planète dans le monde de l'esprit. Le seul avantage des oiseaux Aéoliens sur ceux de la Terre est de capter également les âmes des paysages Aéolien, leur projet, l'intention créatrice qui agit et modèle toute la planète, et de s'en faire les humbles et joyeux instruments. Même là, sur notre Terre, qui sait si ces mystérieux migrateurs qui traversent nos pays si haut qu'on ne les voit même pas, ne participent-ils pas à quelque fantastique plan planétaire, encore caché à la masse des humains??
Le pari des mystérieux créateurs d'Aéoliah était de vivre la merveille au coeur de cette matière si étrangère aux lois ineffables de l'esprit et de l'âme. Il leur fallait composer avec elle, et ils ne pouvaient lui commander que par de complexes mécanismes écologiques, comme ci-dessus, ou biologiques, dans les corps vivants. Il leur fallu admettre que certains phénomènes en principe dangereux ne pouvaient être supprimés de la surface de leur planète paradisiaque. Leur parfaite maîtrise du climat (qui ne fut pas évidente au début) élimina gel, tempêtes et orages des régions habitées, mais il ne fut pas possible, sur une planète essentiellement vivante, tectonique et active, plus encore que notre Terre, d'empêcher les volcans et les tremblements de terre. Ils en prirent alors le parti, et même se piquèrent au jeu: les frissons d'Aéoliah font bien rigoler les éolis... dont les maisons ne craignent rien! Les volcans renouvellent à la longue l'air de la planète, sa teneur en gaz carbonique, et par ce biais régularisent sa température, en participant au complexe ajustement de l'effet de serre, conjointement avec l'érosion dirigée par les oiseaux, et avec la sédimentation des carbonates, elle aussi régulée par les oiseaux mangeurs de corail. Car au cours de sa vie l'éclat d'un soleil augmente petit à petit, et sans compensation de ces variations de température, aucune planète ne pourrait être suffisamment longtemps habitable: le taux de gaz carbonique dans l'air doit donc diminuer progressivement. Cette régulation oeuvre également sur Terre, et elle permet aussi à une planète de rester habitable à une assez large variété de distance de son étoile. Les frissons d'Aéoliah, eux, sont atténués par une intense circulation d'eau souterraine qui aide à briser facilement les roches siliceuses, un peu comme quand le vitrier coupe une plaque de verre en la mouillant. Cela arrive aussi sur la Terre, où certaines failles glissent lentement, sans secousses.
Mais la meilleure garantie contre tout danger est le sens spirituel dont furent dotés tous les êtres conscients d'Aéoliah et qui leur indique la proximité d'un accident ou d'une catastrophe: éruption, éboulement... suffisamment à temps pour prendre la fuite. Anthelme et ses amis se rappelèrent cette très forte envie de s'envoler qui les prit soudain juste avant le frisson d'Aéoliah, pendant que tous les oiseaux et tous les grillons se taisaient. Grâce à ce sens, il n'arrive JAMAIS rien de fâcheux sur Aéoliah, malgré ses centaines de milliers de volcans bouillonnants et ses montagnes trépidantes. Les éolis et les animaux savent, parfois des siècles à l'avance, où peuvent se produire les éruptions, les projections, les glissements de terrain, et s'installent et vivent en toute quiétude dans les zones abritées. Les oiseaux poussent même l'art jusqu'à empêcher toute végétation là ou passeront les coulées brûlantes! Les éolis et leurs volcans sont de grands copains, et les premiers ne ratent pas une occasion d'admirer les seconds, surtout la nuit, quand ils déploient leurs draperies de feu et leurs monts de vapeurs, grandioses et pathétiques spectacles qui ne font pas de mal à un seul moucheron. Comment fonctionne ce sens spirituel serait trop particulier à expliquer, mais il fonctionne parfaitement, ponctuellement. Il en va de même sur toutes les planètes de cet univers matériel, y compris sur la nôtre, ami lecteur, mais nous sommes si souvent distraits par nos dérisoires activités sérieuses et nos loisirs ennuyeux... Quand une catastrophe naturelle menace sur Terre, les animaux fuient souvent; quand un avion ou un bateau part pour l'au-delà, il reste parfois sur le quai un passager qui a été averti et qui n'est pas monté. L'auteur de ces lignes n'en retirera jamais un seul mot, malgré tous les sophismes sceptiques et tous les mensonges rationalistes, car il a lui-même vu de telles choses.
Déjà, Anthelme et ses amis aimaient beaucoup les oiseaux d'Aéoliah, leurs si charmants compagnons. Mais après avoir découvert tout leur émouvant et discret travail, leur amour frisa l'adoration. Les oiseaux sont les maîtres d'Aéoliah, mais ils n'en tirent que davantage de Modestie et d'Humilité. Leurs âmes sont vraiment des âmes simples et droites, consacrant joyeusement et passionnément leur vie à une obscure activité qui ne portera ses fruits visibles que cent millions d'années plus tard, bien après leur départ d'Aéoliah. Chacun n'accomplit qu'une infime parcelle de ce modelage géologique, mais tous à la fois ils... soulèvent les montagnes.
* * *
Le rouleau sur la création d'Aéoliah avait une petite annexe.
Chose impensable chez nous, mais tout à fait normale chez les éolis, il concluait sur la fin d'Aéoliah. Les éolis envisagent sereinement la mort de leur Soleil et l'arrêt de leur touchante civilisation, dans un peu plus d'un milliard d'années, comme faisant partie de l'ordre des choses dans cet univers matériel.
Petit à petit, comme toutes les étoiles, le soleil d'Aéoliah va en se réchauffant, au fil des milliards d'années. Cela n'a pas d'effet sur le climat de la planète, grâce à l'activité des coraux, qui, en fixant le gaz carbonique, réduisent l'effet de serre et régulent parfaitement la température.
Mais, peu avant de s'éteindre, le Soleil d'Aéoliah passera par une phase brûlante. Lentement mais inexorablement, le flux de chaleur augmentera sur la surface d'Aéoliah. Quand il ne sera plus possible de baisser davantage l'effet de serre, les nuages prendront le relais, occupant de plus en plus le ciel pour diffuser vers l'espace les ardeurs du Soleil mourant.
Les éolis de cette époque verront un ciel de plus en plus couvert, cachant un Soleil dont la chaleur sera devenue pénible. Sachant la fin de leur paradis venue, ils arrêteront progressivement de se reproduire, abaissant petit à petit la population de leur planète; ils iront renaître ailleurs, vers d'ineffables mondes de l'esprit, ou vers d'autres planètes paradisiaques tournant autour d'étoiles qui ne sont pas encore nées aujourd'hui...
L'égrégore planétaire, formidable puissance d'Amour et de dévotion à la vie, patiemment rassemblé au fil de quatre milliards d'années de Bonheur et d'activité créatrice, nul ne sait encore ce que l'on en fera. Sera t-il transporté vers une seconde Aéoliah? Sera t-il projeté d'un bloc sur une planète où sévit le mal (s'il en existe encore à cette époque) pour provoquer une guérison brutale mais radicale? Un projet fou parle de libérer totalement et instantanément toute sa puissance dans l'espace physique lui-même. Une aussi formidable déflagration pourrait provoquer des changements sensibles dans l'univers entier, et le rendre plus propice à l'Harmonie, plus réceptif à l'Esprit...
Il faudra une trentaine de millions d'années pour que les nuages recouvrent entièrement le ciel d'Aéoliah, et il ne restera sans doute plus à la fin que quelques témoins, qui partiront en laissant tous les autels et tous les temples allumés. En effet, une fois le ciel entièrement couvert de nuages, rien ne pourra plus empêcher la température de monter à la surface de la planète, jusqu'à l'effet de serre divergent: plus il fait chaud, plus il y a de vapeur d'eau dans l'air, et la vapeur d'eau renforce encore l'effet de serre...
La planète deviendra alors totalement inhabitable en quelques mois. Les océans s'évaporeront, les montagnes calcaires seront calcinées comme dans un four à chaux. Toute érosion stoppée par la fin des pluies, elle conservera encore pour quelque millions d'années les derniers témoignages momifiés de sa merveilleuse vie sous son blanc linceul de nuages...
Puis, la chaleur augmentant encore, les nuages et l'air se dissiperont dans l'espace, exposant à nu une surface désertique qui ne tardera pas à fondre...
Enfin, tout comme un satellite qui effectue sa rentrée, la planète commencera de se freiner dans la couronne et les protubérances géantes de son étoile monstrueusement dilatée. Ce vent, d'abord ténu, butera sur la magnétosphère et la queue magnétique, enveloppant la planète d'une flamme bleutée, éblouissante, comme une gigantesque comète. Puis le vent solaire brûlant emportera le champ magnétique, frottant directement sur la surface de lave bouillante. La planète continuera encore un temps de spiraler autour de son étoile, traînant derrière elle une énorme onde de choc, plus une gigantesque queue, presque aussi brillante que l'étoile elle-même. Ainsi elle perdra sa matière de plus en plus rapidement. Le noyau de fer brûlant, libéré de la fantastique pression des roches, entrera très brutalement en ébullition, donnant lieu à d'étonnants volcans magnétiques qui achèveront rapidement de volatiliser la planète.
Sous forme de poussière cosmique, impalpable mais sacrée, elle ira rejoindre d'autres nébuleuses dans l'espace interstellaire, et, qui sait, peut-être participer à nouveau à la merveilleuse aventure de la vie...
CHAPITRE 7
LES SOUVENIRS D'ALGENIO
(sommaire)
Le temps avait coulé petit à petit sur la douce Aéoliah, et les nouveaux éolis n'avaient fait que consolider leur Bonheur. Nellio commençait à aider Alambo dans la délicate peinture artistique, Aurora était devenue une virtuose du tissage, parmi une belle équipe: Elora, Elnadjine, l'entraînant Sondounéou et sa brune compagne Tzilnia-Linia, magicienne de la broderie, Sélina et Sélinao, soleils de Sérénité.
Algénio et Liouna continuaient à cultiver avec Anthelme, quand ce dernier n'étudiait pas. Liouna avait trouvé sa vocation d'aider les mondes en formation, mais à ce stade elle n'avait fait qu'étudier, sans penser pouvoir y participer réellement à brève échéance. Et puis elle n'était pas pressée, la discrète Liouna. Elle le savait, il lui fallait d'abord vivre sa vie sur la douce Aéoliah, profiter pleinement de son Bonheur. Tout viendrait en son temps. C'était une petite éoline discrète, silencieuse, toujours serviable et active. Comment eut-elle pu imaginer que bien vite viendrait l'heure d'utiliser les prodigieux talents dont elle était la dépositaire sans le savoir?
En effet, si la plupart des éolis ont des souvenirs, ou au moins une idée de leur existence passée avant de naître sur Aéoliah, pour Algénio et Liouna c'était le noir total. Cela leur avait épargné le sentiment d'étrangeté éprouvé par les autres en découvrant la vie corporelle. La seule indication à leur disposition leur venait de la mère d'Algénio, Murlya. Murlya était une grande éoline aux longs cheveux d'or clair, retenus par un petit bandeau vert pâle de la même couleur que ses doux yeux, toujours vêtue de mauve pastel. On l'eut dit immatérielle. Discrète, parlant peu, extrêmement douce et prévenante, elle s'activait en silence à tous les menus travaux du village éoli et à la culture d'une sorte de myrtille éoline, la murline. Elle aimait éperdument son compagnon Omron, un éoli aussi silencieux que travailleur, toujours une pioche à la main, les cheveux châtains, vêtu d'un pourpre violacé aux curieuses broderies dorées. Murlya et Omron étaient très aimés au village, pour leur discrétion aimable et leur douce présence manifestée par tant de bons services rendus. Ils étaient l'Aéoliah profonde, sereine et équilibrée, forte et tranquille comme le rocher.
Contrairement aux autres parents, qui aiment souvent à raconter à tous leurs amis ce qu'ils ressentent à propos de leur futur enfant, Murlya et Omron étaient restés très secrets. Ce silence avait été mis sur le compte de leur discrétion naturelle et personne n'y avait prêté d'attention particulière. Il arrivait parfois que les futurs parents reçoivent la visite d'Adénankar, ou d'un autre Jardinier des âmes, pour quelques conseils ou aide spirituelle. Aussi on n'avait pas vu mystère dans ces longs conciliabules nocturnes chuchotés dans la petite maison ronde d'Omron et Murlya, peu de temps avant la conception d'Algénio, et qui se terminaient à l'Heure Obscure par le furtif glissement d'une silhouette vers la forêt. Murlya avait juste laissé entendre à Algénio qu'il avait déjà eu des expériences corporelles sur une autre planète, mais elle s'était tue aussitôt, laissant le gamin sur sa curiosité. Les parents de Liouna s'étaient montrés plus énigmatiques encore et le seul indice sur son identité spirituelle réelle était la profonde résonance éveillée en son coeur par le rouleau sur la création des mondes. Que signifiait-elle? Mais Anthelme n'avait pas redemandé d'autres rouleaux de cette sorte. Liouna n'avait osé questionner qui que ce soit sur son passé, ni sur sa vocation. A coeur perdu dans toutes ses passionnantes activités du village, elle n'y pensait d'ailleurs pas souvent, mais en concevait quelquefois un soupçon de nostalgie, seul sentiment négatif que le cerveau éoli peut vaguement ressentir, parfois. Liouna prit patience, pressentant que la révélation viendrait en son temps. Liouna et Algénio étaient également presque les seuls à ne pouvoir quitter leur corps, et cela était un peu frustrant. Mais ils pouvaient très bien rêver, en dormant ou éveillés.
Une autre pièce du mystère étaient les visites d'Adénankar à Algénio, à l'écart du village, où il s'asseyait derrière lui, les mains immobiles presque à toucher son dos ou d'autres parties de son corps. Algénio n'en parlait pas aisément, juste pour dire que les mains d'Adénankar lui faisaient grand bien. Liouna avait facilement remarqué qu'après ces séances, il était plus enthousiaste pour les activités quotidiennes et plus tendre avec elle.
Mais tous ces détails n'avaient au fond rien d'extraordinaire: il arrivait parfois que l'émouvant chef-d'oeuvre de l'incarnation d'un éoli nécessitât quelques retouches ou adaptations personnelles, c'était là le travail habituel des Jardiniers des âmes qui s'en acquittaient fort bien sans qu'il soit forcément nécessaire d'en parler en dehors des familles.
Pourtant vint le moment où Algénio commença à se souvenir. Ce fut extrêmement étrange. La première fois, c'était à l'Heure Obscure, au coeur de la nuit Aéolienne, quand l'anneau est dans l'ombre de la planète et les fleurs lumières éteintes; seul sur la Montagne du Soir veillait encore le rassurant sémaphore rouge, plus calme à cette heure tardive, comme si ses mystérieux gardiens sommeillaient un peu eux aussi. Un dernier grillon attardé stridulait encore, par intermittence, seul dans le Grand Silence de la nuit, et les étoiles resplendissaient de tous leurs feux, sans plus d'anneau pour les voiler. Dans la chambre d'Algénio et Liouna il faisait complètement noir, seule la fenêtre formait un ovale légèrement luminescent, scintillant doucement. (Les éolis admirent parfois ce poétique fourmillement de la très faible lumière, que l'oeil humain peut percevoir aussi, en y faisant spécialement attention, sans accommoder sur la fenêtre. C'est une manifestation tangible, sans instruments, de la nature quantique de la lumière, dont nous voyons le grain de photons). Algénio était à moitié éveillé, comme souvent les éolis la nuit. Dans le grand lit rond, Liouna dormait à ses côtés, toute nue sur le drap mauve, lovée parmi un monceau de tendres coussins, châles et doudoux; le parfum de son corps superbe emplissait la minuscule chambre de sa chaude présence. Algénio s'était étendu sur le dos, se sentant bizarre. Et cette image se projeta dans son outre-mémoire. Il était lui, avec un corps semblable à celui des éolis, mais sans ailes. Ce corps devait être très grand, car l'herbe et les fleurs ne lui arrivaient qu'aux genoux. Le paysage était beau comme sur Aéoliah, avec des myriades de fleurs, des arbres et des collines ondulantes; des oiseaux chantaient et un ruisseau glougloutait, un peu en contrebas du chemin qu'il suivait dans son autre corps géant: rien que de familier. Mais Algénio, au lieu de s'imprégner l'âme de toute cette Beauté, d'être heureux, ému aux larmes de cette fantastique énergie poétique, NE RESSENTAIT RIEN. Il ne prêtait aucune attention au suave parfum de la marjolaine, ni à l'amertume de la bardane. Les fleurs brunes du plantain et les hampes délicates de la folle avoine fouettaient un mollet complètement insensible, la chaleur de la terre gorgée de soleil n'éveillait aucun sensuel émoi au pied nu qui la foulait. Au moment où la scène s'était réellement déroulée dans le passé, il n'avait pas même remarqué ce vide de sensation, mais maintenant, en éoli, ce vide ressortait avec une acuité extrême, comme une énorme incongruité. C'était le même malaise que celui que nous ressentons après un de ces rêves incompréhensibles qui nous accablent certaines nuits, pleins de scènes absurdes accompagnées de sentiments inconnus mais indéfinissablement désagréables...
L'image s'estompa, laissant Algénio stupéfait. Il n'y avait pas de mot dans la langue éoline pour nommer cet inconcevable état. Comment pouvait-on ne pas s'enivrer par tous les pores de la caresse de la douce brise d'été, du zonzon du bourdon, des vibrations souveraines du Soleil dans le ciel immensément bleu, du parfum enivrant des herbes sous le pied, de leur froufrou voluptueux sur les jambes nues? Cela n'avait pas de sens. Tout dans l'univers vibre, aime et frémit, les étoiles, les êtres vivants, l'air, la mer, et même les rochers à leur grave manière.
Algénio resta longtemps pensif, cherchant en vain à quoi raccorder cette énigmatique réminiscence. Puis il se serra contre Liouna endormie, dans la douce chaleur et le parfum de son corps, ramena sur eux un des châles de coton laineux, et finit par retrouver le sommeil.
Le lendemain il ne sut parler de cette impossible vision à personne, mais s'en trouva fort troublé. Le travail ne l'intéressait qu'à moitié, et Liouna remarqua facilement qu'il était temps qu'Adénankar vienne. Il vint effectivement, l'après-midi, et comme à son habitude, il emmena Algénio à l'écart, mais cette fois Liouna les suivit. Adénankar se tourna vers elle, avec un regard grave qui signifiait: «Veux-tu vraiment savoir?» Elle hésita, puis fit encore un pas. Adénankar reprit alors son chemin, et tous trois se retrouvèrent ensemble à l'endroit où avait habituellement lieu la cérémonie d'Algénio. C'était un gentil recoin moussu, pentu, en bas du village, sur le chemin de la plage de mousse où les nouveaux éolis avaient découvert l'amour. On entendait le ruisseau limpide et par moment des rires cristallins ou de joyeux flops d'ailes dans l'eau fraîche. Ce recoin moussu était entouré d'un buisson au feuillage fin et compact, couronné de grappes odorantes de minuscules fleurs violettes pleines de colibris chamarrés. Derrière, une tribu de canards éolis cancanaient allègrement en gambadant dans l'herbe.
Algénio s'assit, un peu amorphe, dans un creux qu'il avait fini par imprimer dans la mousse, et Adénankar commença à promener ses mains le long de son dos, en changeant parfois, ou les secouant sur le côté, comme pour les égoutter. Il ne semblait prêter aucune attention à Liouna. Rien d'extérieur n'indiquait ce que signifiaient ces gestes, aussi elle se mit en méditation pour percevoir de l'intérieur. D'abord dans le plan des sentiments elle capta la riche Bienveillance du Jardinier des âmes, puis la Confiance et la Gratitude de son Algénio bien aimé. Mais dans son coeur perlait une petite tache grise, couleur absolument incongrue dans le coeur d'un éoli. Liouna s'intéressa alors au corps énergétique d'Algénio, ce qu'elle avait déjà fait de nombreuses fois. Habituellement il lui apparaissait comme une série de lumières floues de diverses couleurs: les centres énergétiques que sur Terre nous appelons Chakras ou Tan Tiens, qui échangent des bouffées de lumière dansante: la vie. Or ce jour-là certains des Chakras semblaient comme voilés, laissant fuir leur énergie, et les influx traînaient en chemin. Les mains expertes d'Adénankar attiraient la lumière, la rassemblaient ici, ou la déplaçaient ailleurs; et petit à petit les Chakras retrouvaient leur éclat. De temps à autre Algénio sursautait, comme surpris, ou soupirait. Adénankar accomplissait ainsi son méticuleux travail, méthodiquement, passionnément, sans aucun geste inutile. Quand il eut fini, Algénio avait retrouvé tout son éclat, comme le ciel bleu après la pluie.
Liouna rouvrit les yeux pour voir son Algénio se relever prestement et venir l'embrasser tendrement, complètement rétabli. Adénankar eut un large sourire pour Liouna, et vint lui caresser ses courts cheveux foncés, pendant qu'Algénio lui tenait la main. Liouna eut un grand soupir heureux, car ce sont là des gestes de chaude amitié pour les éolis, même si ils les accomplissent souvent.
Toujours sans un mot, tous trois reprirent le chemin du village, à la queue leu leu, Adénankar suivant. Arrivé à l'orée du village, il s'éclipsa doucement, avec un dernier sourire.
Liouna se planta devant Algénio, posant ses mains sur sa poitrine à lui, et l'interrogea du regard. Mais il ne répondit rien. Liouna replia alors ses mains sur sa propre poitrine; Algénio fut ému par la douce confiance qui illumina son visage.
Main dans la main, ils regagnèrent le centre du village, parmi les autres éolis.
Les réminiscences d'Algénio commencèrent à se produire sporadiquement, tous les deux ou trois mois. Elles l'affectèrent moins que la première fois. Elles n'apportèrent d'abord rien de nouveau, puis se firent un peu plus fréquentes et précises. Il revit plusieurs fois la mystérieuse scène du promeneur absent de lui-même, avec des variantes, des détails supplémentaires, qui parfois lui revenaient en plein jour, quand il se questionnait à ce sujet. Puis d'autres scènes émergèrent à leur tour de la brume grise de l'oubli, dont l'interprétation lui parut plus nuancée, plus familière. De toute évidence Algénio retrouvait le souvenir d'une de ses existences passées, ce qui aurait été assez banal, sauf son caractère fantastique, sur une étrange planète. Il serait trop long de la décrire par épisodes en désordre, telle qu'elle réapparut à Algénio, au fil des années. Quand celui-ci se décida enfin de parler à Liouna, il put alors lui raconter une histoire cohérente, bien qu'incroyable.
Cette vie s'était déroulée assez récemment, sur une autre planète semblable à Aéoliah, si ce n'est que les corps y étaient beaucoup plus grands, plus trapus et sans ailes. Ces gens étaient des humains, race très voisine des éolis et assez répandue parmi les planètes amies d'Aéoliah: Les jeunes éolis en avaient vu des images sur les rouleaux de l'école. Les humains de la planète d'Algénio avaient la peau brun clair, comme l'écorce de certains arbres, les cheveux et la barbe noirs et luisants. Ils vivaient dans un paysage idyllique de verdure et de fleurs, de lavandes et de roches claires, dans des maisons arrondies faites de branches, de chaume et de pierres. Ils utilisaient des outils de bronze fondu au feu et cultivaient des herbes dont ils récoltaient les graines; ils les pilaient et les faisaient cuire sur le feu. Les éolis connaissent l'existence du feu et de la cuisson, sans pour autant les utiliser. Ce village était plein d'enfants: la vie des habitants devait être étonnamment courte, une cinquantaine d'années pour les plus âgés. Tout cela aurait été fort charmant, mais l'inconcevable commençait juste après.
L'ancien Algénio, de même que les autres habitants du village de son ancienne planète, semblait peu sensibles aux mille plaisirs de la vie, la beauté des fleurs, des couchers de soleil, des mignonnes petites vies de la nature, pas plus qu'à la joie du corps ou de l'esprit dans l'activité. Ils semblaient ignorer ce qui fait la trame même du Bonheur, ce sans quoi la condition humaine n'est qu'une tragédie vaine et sans espoir: la richesse infinie, la profondeur, la chaleur incomparable de la relation entre êtres conscients, entre êtres humains... Seulement vaguement, parfois, il leur arrivait de goûter la pure et franche joie d'aider, de donner de l'Amour, de la reconnaissance, ou d'en recevoir, ou le plaisir d'être ensemble, de contempler les mêmes choses, de partager les mêmes espoirs. Même le simple bonheur d'exister leur semblait étranger... Il serait faux de dire qu'ils y étaient totalement insensibles; ils recherchaient même cela, quelque part au fond d'eux-mêmes; Algénio, sur la fin de cette incarnation, put y arriver, au prix d'un certain entraînement. Mais la pensée de ses compagnons était comme brouillée, obscurcie par des nuages, des émotions à la fois impénétrables et pourtant familières à Algénio. De ces émotions hors-unité naissaient des idées, des paroles et des actes qui embrouillaient la trame de la vie, perturbaient les essentiels échanges d'Amour, ternissaient la joie d'être ensemble... Et d'autres choses encore, bien pires, qu'Algénio hésita à conter à Liouna. Mais il lui fallait aller jusqu'au bout maintenant qu'il avait commencé.
Les éolis savent ce qu'est l'Harmonie, ils l'étudient même assidûment, dès l'enfance, à l'école, dans leurs activités, pendant leurs méditations ou leurs rêveries. C'est en fait un des grands buts de leur existence. Ils en détaillent les lois les plus secrètes, les appliquant à tous les domaines. Leur vie quotidienne dans ses moindres détails est imprégnée d'Harmonie, de Beauté, de Poésie, ils ont constamment présent à l'esprit une passionnée recherche de la perfection, équilibrée seulement par leur humour primesautier et fantasque. Vous n'auriez pas trouvé chez les éolis un seul rouleau par exemple sur l'économie, mais plus de rouleaux sur l'Harmonie qu'il y a de problèmes économiques chez nous. Dans une telle conscience de tous les instants, ils savent parfaitement que certains gestes, certaines associations, de couleurs par exemple, s'opposent à l'Harmonie ou à la Poésie. Il est certes possible de s'éloigner un peu de la ligne idéale, trop purement intellectuelle: c'est même cela la danse, la vibration palpitante et passionnée de la vie. Une fleur n'est jamais totalement symétrique, une note d'un chant trémole et se pose aux environs de la fréquence mathématiquement exacte. Mais il y a des limites à ne pas dépasser; seul l'humour peut venir chatouiller ces limites mais sans jamais tomber au-delà. Les éolis, et Algénio aussi bien, savent pertinemment qu'en dépassant ces limites, des choses néfastes arrivent qui ne doivent jamais arriver, aussi, pleins de bonne volonté, ils ne les dépassent jamais, ils ne leur vient pas même à l'idée de le faire, pas plus que nous autres, ami lecteur, n'aurions l'idée de dépasser le bas côté de la route, en voiture, pour voir en quoi consiste un accident. Même si il nous arrive parfois de serrer à gauche ou à droite, voire de zigzaguer pour rire, nous sommes tous irrévocablement convaincus que l'embrassade du platane n'est pas intéressante, aussi nous ne tentons jamais de dépasser le bas côté, et l'idée même d'essayer nous paraîtrait folle, inquiétante, symptôme de grave dérèglement. Les éolis, eux, savent fondamentalement que l'inharmonie est une très pauvre expérience de vie! Jamais ils ne franchiraient le bas-côté!
On devine alors la violence des sentiments qui assaillirent Algénio en éoli, découvrant que dans son ancienne vie, ses compagnons et lui même aussi, franchissaient à tout bout de champ le bas-côté, les limites de l'Harmonie, comme d'une chose sans importance, apparemment nullement conscients du fait qu'ils en récoltaient chaque jour les terribles conséquences: souffrance, conflits, haine, ennui, misère, désespoir! Heureusement son cerveau éoli ne captait pas tous ces sentiments négatifs, mais il les traduisait indifféremment par une sensation d'extrême étrangeté, d'incongruité, de pitié, et, dans le cas d'Algénio, par un grand trouble de son nouveau corps vital encore peu consolidé.
Par leur manque d'Entraide désintéressée, les anciens compagnons d'Algénio s'imposaient une compétition qui se traduisait par une misère et des privations parfois cruelles; par leur manque d'Harmonie entre personnes, d'attention la plus élémentaire à autrui, certains d'entre eux étaient malheureux leur vie durant, et aucun ne connaissait un Bonheur véritable; certains semblaient ignorer complètement la Poésie; d'autres y prêtaient parfois attention, mais comme à un accessoire: ils piquaient des fleurs parmi les chaumes de leurs toits, sans se préoccuper de les voir noircis de fumée; les femmes portaient de belles parures de métal sur des habits qu'elles ne devaient apparemment pas laver souvent; des immondices s'accumulaient à proximité des maisons, juste cachés par une petite haie de branches entrelacées... N'exagérons pas: malgré ces détails, le tableau n'était pas vraiment laid, il aurait même paru charmant à certains de nos touristes en mal de nature, mais pour un éoli cette si molle recherche d'Harmonie n'avait nul besoin de mener à des catastrophes pour être profondément choquante.
Durant son ancienne vie, cette condition avait d'abord paru normale à Algénio; mais il avait petit à petit pris conscience du manque, d'abord dans son for intérieur. Il commença à s'entraîner pour mieux capter, mieux s'intégrer à la nature, mieux se centrer dans la vraie vie, ne plus passer à côté. Il y arriva assez facilement, d'autant plus qu'à cette époque de son ancienne vie il était jeune, on venait de le marier à une douce compagne, et ils s'aimaient tendrement; avec les jeunes amis de son âge ils formaient une équipe joyeuse et insouciante, sans bistrots pour enlaidir leur juvénile camaraderie. Logiquement, il entreprit d'offrir en partage ses enthousiasmantes découvertes à ses compagnons, tout comme il distribuait de grand coeur les délicieuses fraises ou merises qu'il ramassait au cours des longues séances de cueillette communautaire.
Il parla en premier à sa compagne, lui montrant les beautés qu'il était en train d'explorer. Elle fut d'abord heureuse de ces merveilleuses découvertes et commença elle aussi à s'exercer; il en fut de même avec deux ou trois amis de son âge. Mais quand il se mit à en parler en public, il se passa des choses totalement incompréhensibles; d'étranges dis-réalités se manifestèrent.
Certains se mirent à rire; il partagea d'abord de bon coeur ce rire avec eux, car il n'était jamais le dernier pour la rigolade! Mais ces rires-là mirent rapidement l'Algénio humain mal à l'aise.
Pour bien comprendre les sentiments de l'Algénio éoli, il faut savoir que les éolis appliquent également l'Harmonie dans l'action. Même quand ils sont d'avis différents, ils ne se contredisent jamais, car leurs pensées sont toujours intégralement en accord avec les grandes Lois Universelles de la vie: l'Amour, l'Entraide, l'Harmonie. Ces Lois sont ainsi faites que jamais qui que ce soit qui les applique vraiment ne peut être la cause d'une gêne ou d'une nuisance à quiconque d'autre. Ainsi les éolis, dans leurs décisions collectives, arrivent toujours rapidement à un consensus agréable pour tous, comme nous l'avons vu à l'occasion de la construction de la filature d'Aurora: faire adopter son avis par les autres n'a jamais une importance vitale, puisque les autres avis sont tous aussi porteurs de Bonheur. De toute façon chaque éoli d'Aéoliah est totalement libre de faire ce qu'il veut et de mener sa vie comme il l'entend, tant qu'il est en accord avec les Lois Universelles de la vie et de l'Harmonie. Sans ce respect commun des Lois Universelles, il est totalement inutile d'espérer arriver à une quelconque entente de groupe sans reniements ni compromis, puisque les intérêts vitaux eux-mêmes peuvent devenir contradictoires. Aussi un Bonheur parfait et une Paix absolue, totalement exempte de tout conflit ou compromis, et même de toute compétition, peuvent régner indéfiniment sur toute planète où ces Lois Universelles sont aimées et vécues. C'est grâce aux Lois Universelles de la vie que les éolis peuvent s'approuver et s'encourager mutuellement sans aucune restriction dans leurs choix différents; un éoli qui prend une décision ou une initiative est de ce simple fait approuvé, aimé et aidé dans son choix par toute la communauté.
Là est le véritable secret qui permet aux éolis de toujours s'entendre merveilleusement entre eux, au-delà des techniques de communication les plus subtiles. Lors de la construction de la filature d'Aurora, nous avions vu à quelle finesse et à quelle précision peut arriver la communication entre éolis; pourtant elle serait totalement inefficace si ils n'avaient pas une base commune pour s'entendre, au-delà de toute construction artificielle: opinions, croyances, préjugés, idéologies, systèmes... Non pas que ces systèmes de pensée soient tous foncièrement mauvais, mais ils sont des constructions artificielles, arbitraires: chez nous, sur la Terre, dans le monde du vingtième siècle, chacun a les siens, et ne peut s'entendre avec autrui que s'il a les mêmes, ce qui, en dehors de groupes très spécialisés, est extrêmement peu probable. Pourquoi alors s'encombrer de tels systèmes, qui ne mènent qu'à des disputes? Il vaut infiniment mieux s'en tenir à ce qui est, à ce qui est donné par la vie, à ce qui existe réellement, quel qu'il soit. Même si l'on n'en est pas sûr a priori, on peut raisonnablement espérer qu'il existe des Lois de la vie, puisqu'il y a bien des lois de la matière. Et donc rechercher ces lois, et, si on en trouve effectivement, les appliquer. Et être heureux, et être toujours en Harmonie! Les éolis, et bien d'autres avec eux, peuvent dire que oui, elles existent, ces Lois Universelles. Eux qui les connaissent sur le bout des doigts, peuvent tous et toujours s'entendre à merveille, même si leurs buts dans la vie sont foncièrement différents, puisque de toute façon, tant qu'ils entrent dans le cadre des Lois de la vie ces buts ne sont jamais contradictoires.
Voici donc vraiment comment Aéoliah demeure un paradis où la Paix règne indéfiniment, quoi qu'il arrive, et ce dans la plus totale Liberté.
Il est difficile de parler des Lois Universelles, car elles ne peuvent guère tenir en quelques formules intellectuelles; en faire la liste même serait malaisé. Mais on peut les comprendre bien plus justement en s'en imprégnant tout au long de ce livre. Car, le lecteur s'en sera douté, sur la Terre ces lois restent souvent à découvrir... et à accepter.
Pour parler notre langage humain actuel, l'initiative de l'ancien Algénio fut rejetée par son village qui entra en conflit avec lui; Algénio perdit ses amis et même sa compagne qui l'abandonna sans l'ombre d'une hésitation pour rester en accord avec le clan. Il s'enfuit alors dans la forêt où il put développer encore ses idéaux, mais le chagrin et les rudes conditions d'existence amenèrent bien vite la ruine de son corps physique et la fin de sa vie. Cette belle histoire serait ainsi bien triste si nous ne savions que, après quelques tribulations et une solide formation dans les mondes de l'esprit, Algénio, triomphant de la sottise, de la misère, de la souffrance et même de la mort, était mille fois récompensé de son idéalisme en renaissant sur la merveilleuse Aéoliah avec une si douce compagne... qui ne le trahira jamais, celle là.
Le comportement des compagnons de l'ancien Algénio, s'il nous paraît, hélas, familier à nous, amis lecteurs, était totalement absurde, incohérent et dépourvu de toute signification aux yeux d'un éoli. C'est comme, pour nous, si nous jetions la nourriture et détruisions nos maisons, sans comprendre pourquoi nous souffrons du froid et de la faim ensuite. Ah, si ses amis avaient écouté Algénio, sans doute seraient-ils devenus de ces Sages fondateurs de civilisation célébrés de millénaires en millénaires...
Ces visions perturbèrent beaucoup Algénio, d'où la tache grise dans son coeur, et l'assombrissement de son corps vital. Sans l'aide d'Adénankar, il n'aurait sans doute pas pu tenir le coup. Il put s'en sortir finalement en choisissant, parmi les sentiments étranges qui le chaviraient, de ressentir pour les malheureuses créatures de son ancien village une sorte de Compassion navrée...
Algénio n'avait plus rien à dire à présent. La fleur-lumière rose commençait à baisser, et les ombres violettes de la nuit à tapisser les murs pastels de leur chambrette. Liouna, assise en lotus à côté d'Algénio, sur leur lit mauve, le regardait gravement. Elle avait tout écouté sans presque rien dire, et maintenant elle méditait. Algénio contempla les objets familiers comme s'il les voyait pour la première fois: les froufrous dans lesquels ils aimaient à se blottir pour dormir ou pour s'aimer, les deux demi-coquilles de noix, couvertes d'une grande corolle, qui servent à garder un peu de rosée pour se laver le matin; leurs grands chapeaux et leurs robes pliées au pied du mur arrondi de leur chambrette nue et toute simple.
Amis lecteurs, voyez-vous, on aurait pu craindre que les éolis ne soient que des créatures superficielles, heureuses d'un bonheur factice à l'abri des vrais problèmes; eh bien pas du tout. Les éolis sont des êtres profonds, responsables et courageux; leur bonheur, et leur paradis, ils se les sont construits de leurs mains et gagnés par leur respect intransigeant des lois Universelle. Les éolis ne se moquent jamais, ne jugent jamais, ne condamnent jamais, ne contredisent jamais. L'Amour est la première des Lois Universelles, c'est si vrai que quand un éoli aime, l'univers n'a plus qu'à suivre. Les éolis sont des créatures merveilleuses de Bonté et d'Amour, et je vous souhaite sincèrement de rencontrer un jour de tels êtres, ami lecteur.
La petite Liouna, la discrète éoline travaillant aux humbles besognes des champs, la toute nouvelle éoline qui ne parle pas souvent, savez vous ce qu'elle a dit? Liouna, après un moment de méditation, rouvrit ses yeux, et, pour les anciens compagnons d'Algénio au si étrange comportement, elle n'eut que trois mots, mais si touchants:
________ «Comment les aider?»
On entendit le Grand Silence de la nuit tendre l'oreille.
Puis Liouna s'allongea pour dormir. La belle planète Aéoliah continuait sa course, rutilante de lumière et de splendeur, parmi les étoiles de l'Infini, suavement bercée par l'éternelle et cristalline musique des sphères.
Algénio ne fut plus jamais malade, même quand plus tard revinrent des souvenirs plus affreux encore. Qui l'avait guéri? Le regard tranquille de Liouna, ou ses douces paroles? Plusieurs jours s'écoulèrent tranquillement après qu'il eut tout dit à Liouna. Il faisait, comme toujours, un soleil resplendissant; la vie était la merveille de chaque instant, parmi les fleurs et les travaux des champs. Si les incroyables visions de Nellio avaient pu les plonger dans un abîme de perplexité, elle n'avaient plus le pouvoir de troubler leur bonheur quotidien.
Il y avait une grande récolte de pollen jaune, et Algénio alla avec Liouna aider Nellio et Aurora, avec aussi Anthelme et Elnadjine, Elsignor et Elsigna, tous les nouveaux éolis. Il fallait y aller tôt le matin, car on humidifiait un bâton de rosée pour pouvoir agglutiner le pollen, que l'on rassemblait ensuite dans des petits godets de bambou suspendus au cou pour le faire sécher l'après-midi. Les huit nouveaux éolis se retrouvèrent ensemble, ce qu'ils aimaient bien car cela leur rappelait leurs premières amours et les délices de leur enfance.
Les fleurs dont on récoltait le pollen étaient des sortes de crocus, aux corolles en forme de coupe profonde, blanches veinées de mauve, qui arrivaient toutes à la poitrine des éolis. Tout au fond de la coupe, s'étoilaient les étamines d'un jaune intense et un pistil vert pâle, humide de nectar. Le champ de crocus était assez grand, (trois mètres carré) et on n'y voyait que des corolles serrées les unes contre les autres, avec les éolis dépassant par ci par là, comme si, avec leurs chapeaux, ils avaient été une autre sorte de fleurs éparses dans les crocus. Autour de ce champ, à l'écart du centre du village, mais avec encore quelques maisons dispersées, s'étendaient une plaque de mousse épaisse, d'autres grandes plantes formant des haies et de grosses fleurs rouges. Derrière la haie, d'autres éolis riaient en travaillant à on ne sait quoi: les nouveaux éolis se mirent aussi à plaisanter, leur rire insouciant tinta à son tour dans l'air pur, ce qui fit rire encore plus les autres éolis cachés. En peu de temps ce fut un concours de pouffage inextinguible! Et puis, ne le répétez pas, avec l'autre bout du bâton qui leur servait à attraper le pollen au fond des corolles, les éolis, savez-vous, tout enivrés du suave parfum, ramassaient aussi un peu de nectar sur le pistil, le poudraient de pollen et suçaient le tout: c'est délicieux, un régal dont ils raffolent...
Mais la subite guérison d'Algénio, pas plus que sa maladie, n'était passée inaperçue. La plupart des éolis du village voyaient ou ressentaient distinctement les vibrations des autres; tous avaient remarqué le trouble croissant d'Algénio, puis son soudain rétablissement. Presque tous avaient vu disparaître la tache grise en son coeur aussi facilement que nous terriens aurions remarqué un changement de vêtements. Plusieurs également avaient ressenti une subtile différence chez sa compagne Liouna, suite au rétablissement d'Algénio. Mais personne ne posa de question: c'est ainsi, les éolis sont très discrets. Et puis s'il y en avait un qui avait des questions à poser, c'était surtout l'Algénio! Les autres en savaient sans doute plus que lui...
Il y avait quelque chose d'autre encore. C'était l'impression d'un événement imminent. Probablement Algénio et Liouna la ressentirent aussi. C'était comme si un invisible et inaudible tam-tam battait continûment le rappel des énergies; on vit rentrer petit à petit les membres du village partis en voyage, et aussi les amis vinrent s'y rassembler. Le village gonfla à près du double de sa population habituelle, il fallut loger tous ces invités chez soi, dans des tentes ou dans des nids d'oiseaux à la ronde.
Cela se produisit quelques jours plus tard, à midi. Deux ou trois mots avaient circulé. Chacun se sentit concerné et vint sur la place des réunions du soir, où avait également lieu le repas de midi.
Le repas de midi, chez les éolis, est une occasion de rassemblement, de célébration commune, de rencontres. Il est fort animé, car on y discute et l'on y rit beaucoup! Au centre sont rassemblés les fruits et les champignons, sur un lit de feuilles pour la propreté. Des éolines coupent avec entrain des tranches ou versent du jus dans des coupes; on y trouve aussi des coques de noix remplies de rosée, et, au milieu, toujours, les fleurs-lumière, qui, bien sûr, ne brillent pas en plein soleil: elles se rechargent. En une joyeuse animation, formant des files bariolées, chacun va se servir, se resservir ou se reresservir, puis revient à son petit groupe d'amis avec une tranche de fruit ou un godet en bambou qu'il a empli en le trempant directement dans l'eau ou dans le jus de fruit. (Il n'y a pas de maladies contagieuses sur Aéoliah, aussi ses habitants n'éprouvent aucun dégoût à leur contact mutuel, ni ne sont astreints à autant de règles d'hygiène que nous). Certains vont un peu plus loin siroter leur tranche d'ananas, dans un endroit plus calme, et on en voit même qui, ne le répétez pas, font des réserves.
Mais certains jours, tout le monde reste sur la place: on y fait fête ensemble, parfois même un espace près du centre est laissé dégagé pour un spectacle spécial (c'est rare, car les éolis préfèrent de loin les grands jeux auxquels chacun participe plutôt que le rôle passif de spectateur). Il en fut ainsi ce jour-là. Les nouveaux éolis s'étaient mis ensemble, ils avaient eu le sentiment que ce qui allait arriver les concernait. En particulier Liouna et Aurora s'étaient mises côte à côte, se tenant épaule contre épaule, geste de tendresse courant entre amis éolis ou éolines.
Il y eut un silence du côté de la forêt, et les regards s'y portèrent. Adénankar venait de déboucher d'une des tonnelles naturelles de cistes roses qui menaient vers chez lui, suivi d'une file de six éolis et éolines que les nouveaux ne connaissaient pas. Adénankar venait souvent au repas de midi, comme tous les éolis, habituellement par la voie des airs, parfois en compagnie d'inconnus; il parlait à tel et tel, mangeait et repartait avec une provision pour sa mystérieuse compagne Milarêva, que les nouveaux éolis n'avaient encore jamais vue. Mais aujourd'hui leurs démarches solennelles et l'aura puissante de cette lente procession firent rapidement cesser toutes les discutions. Deux des six inconnus étaient habillés comme ceux du village, ils firent même quelques discrets saluts à de leurs amis. Deux autres étaient des éolis de la montagne, vêtus de pétales de fleurs séchés, les deux derniers enfin portaient aussi de ces habits de pétales colorés imperméables que les éolis utilisent pour les voyages lointains. Ils suivaient Adénankar en procession, portant rubans ou écharpes, signe de grande solennité. Il fallut leur laisser le passage, et ils arrivèrent à l'espace vide central. Les nouveaux éolis virent les parents d'Algénio et de Liouna rejoindre leurs enfants, comme si cela avait été convenu d'avance. Surtout Omron et Murlya, parents d'Algénio, s'assirent derrière lui et se firent aussi discrets qu'à leur habitude. Sans qu'il ne sachent pourquoi, les nouveaux éolis sentirent leurs coeurs battre...
Adénankar resta debout, tête baissée, devant ses compagnons assis. Il commença son discours par un long silence. Le repas était suspendu. (Ami lecteur, faites donc comme si vous y étiez: attendez un peu avant de lire la suite, et posez donc votre casse-croûte...)
Puis il leva son regard vers Algénio, et lui sourit doucement.
«Ami Algénio?
- ... » Sidéré, Algénio, de voir toute cette pompe rien que pour lui.
«Es tu heureux de vivre sur notre planète?»
Algénio était terriblement confus. Ainsi Adénankar savait; il savait toujours tout cet Adénankar. D'autres dans le village savaient aussi sans doute. Et ses parents aussi, tiens. Ils en savaient probablement bien plus que lui-même ne s'était rappelé. Tout le village et les amis du village, et Adénankar et les inconnus le regardaient, avec ce sourire si doux, si naïvement charmant des éolis et des éolines, avec une grande Bonté et aussi un petit je ne sais quoi qui donne toujours envie de rire. Dans son dos il sentait aussi le regard tranquille comme le roc de son père Omron, et celui limpide et frais de sa douce mère Murlya. Sa gentille compagne Liouna, assise à sa droite, irradiait une confiance inébranlable, malgré ses yeux écarquillés par un prodigieux étonnement. A côté d'elle, Aurora et Nellio, fixant la mousse devant eux, l'approuvaient. A sa gauche le sage Anthelme rayonnait et Elnadjine tourna la tête vers lui, rejetant tendrement en arrière ses superbes cheveux d'or pâle. Alors ce fut trop, trop de bonheur pour Algénio qui s'effondra en larmes. Il pleura de joie, l'Algénio, sur le sein de sa bien aimée, dans les bras de sa mère et de son père, parmi tous ses amis connus et inconnus qui le regardaient, saturé de toutes ces délicieuses vibrations à lui envoyées par ceux qui savaient déjà, et aussi par ceux qui attendaient de savoir.
Quand il eut fini, au bout d'un temps qui lui parut très long, il releva la tête vers Adénankar qui n'avait pas bougé.
«Alors tu es heureux.»
L'énoncé d'une telle évidence fit rire tout le monde!
Adénankar parla alors longuement.
«Il arrive parfois que l'incarnation d'un nouvel éoli demande des ajustements ou des soins, comme pour le repiquage d'une plante délicate.»
Il y eut un murmure approbateur; d'ailleurs le repas reprenait très discrètement son cours, sans perturber l'attention soutenue que les éolis portaient aux paroles d'Adénankar.
«Pour Algénio, ce fut particulièrement difficile. Il est fort probable que sans votre aide dévouée à tous et sans vos méditations quotidiennes Algénio n'aurait pas pu rester parmi nous.»
La gorge d'Algénio se serra de nouveau. Emu de tout ce discret et merveilleux dévouement qu'il n'avait même pas soupçonné, il ne pensait pas du tout à manger, lui, ni ses amis d'ailleurs. L'un des éolis inconnus assis derrière Adénankar claironna, d'une voix haut perchée: «C'est aussi grâce à toi et à tes fantastiques talents de médecin.»
Adénankar courba le dos sous le compliment. Il était terriblement modeste, cet éoli. Un type comme Adénankar, vous le propulseriez sur la Terre, qu'il affronterait tempêtes et injures, calomnies et tortures sans jamais, jamais se départir de son merveilleux sourire, bon comme du pain bio. Mais les compliments et les remerciements le troublaient comme une fiancée timide. C'est ainsi, son émouvant côté humain qui nous le fait si proche, comme une étoile venue nous rendre visite en cachette. Il continua, un bémol plus bas:
«Mais seuls les parents d'Algénio et de Liouna connaissaient exactement la vérité, qu'il est maintenant temps de révéler à tous. Nous avions choisi ce village pour tenter une chose que nous n'étions pas du tout sûrs de réussir: aider à l'intégration d'Algénio qui vient d'un monde dont les habitants ne savent pas encore vivre en harmonie avec les Lois Universelles de la Vie.»
Un brouhaha s'éleva à cette incroyable déclaration. C'était comme un coup de tonnerre. Les anciens éolis disaient bien parfois qu'il existait de tels mondes, mais la plupart ne voyaient là que spéculations aussi lointaines qu'inconcevables, voire mythiques, peut-être seulement des histoires d'école pour édifier les jeunes éolis. A tel point que la réaction du village était bien plus de curiosité que de dégoût pour ces étranges expériences de vie hors-unité. C'est que les éolis de ce village en ignoraient le terrible prix: la souffrance. Les compagnons d'Adénankar hochèrent gravement la tête, sauf ceux de la montagne, merveilleusement imperturbables.
Adénankar expliqua d'où venait Algénio, et ce qui se passait sur le monde exotique où il avait vécu... vingt six ans seulement. Il utilisa des mots que les nouveaux éolis n'avaient jamais entendu, comme maladie, inharmonie, aliénation, dis-réalité, ces mots négatifs que nous connaissons bien, nous, malheureux, sur notre Terre, mais dont il fallait longuement expliquer le sens aux nouveaux éolis comme à ceux du village. A chaque nouveau mot, il tournait son regard vers eux. Les jeunes éolis n'avaient absolument aucune expérience de ce que ces vocables pouvaient recouvrir, sauf Algénio bien sûr. Abasourdis à leur tour, Anthelme, Nellio et surtout Aurora posèrent des questions, mais Elnadjine se contenta d'écouter avidement.
Adénankar parla d'abord de la création des univers. L'univers physique dans lequel existaient Aéoliah et la planète d'Algénio avait émergé de la Source Universelle de vie, dans une titanesque explosion, en même temps que bien d'autres qui y naissent en permanence, mais avec des lois physiques différentes et généralement plus malléables pour les esprits harmonieux qui les reçoivent en partage.
Dans celui-ci, l'esprit n'a que peu de pouvoir sur les formes qui y existent, ce que nous appelons la matière. Cette matière est en quelque sorte autonome. Elle n'obéit que très peu à la pensée, mais en contrepartie elle jouit d'une propriété remarquable: tout phénomène de cet univers continue d'exister même si on ne pense plus à lui. C'est évident, penserez-vous, amis lecteurs. Eh bien non, en fait, et c'est même un des plus passionnants mystères de cet univers-ci. Du fait même de son inertie aux influx spirituels, cette matière dont devaient être faits les corps physiques posait de passionnants problèmes: les corps, au lieu d'y être des simples images ou nuages d'énergies, des rêves faciles à projeter comme à modifier, ces corps devaient au contraire être des mécanismes d'une complexité inouïe, où la faiblesse de la vie devait être compensée par de formidables amplificateurs, des automatismes régulateurs d'une subtilité prodigieuse, bâtis par des processus auto-organisateurs d'un haut niveau mathématique. Quelle merveille, au service du Bonheur et de la vie, quand, après avoir vaincu tous ces obstacles, des âmes arrivent à goûter l'Harmonie et la Félicité sur une des innombrables planètes de cet univers!
Quand une planète matérielle a terminé sa vie, ses anciens occupants retournent généralement dans des plans d'existence spirituelle, mais ils y ramènent une force, une puissance, une consistance d'être qu'ils n'auraient jamais pu acquérir par d'évanescentes et fades rêveries, aussi belles fussent-elles... C'est sans doute là un des plus grands bienfaits de l'incarnation dans les mondes matériels.
Mais en contrepartie, il y a parfois des problèmes, des anicroches.
Adénankar expliqua ce qui était arrivé sur la planète d'Algénio, et qui se produit parfois aussi sur d'autres planètes où l'évolution des corps est en cours. L'immense majorité des âmes qui vivent sur ces mondes en formation sont des âmes juvéniles, plus ou moins fraîchement nées de la Source Universelle de vie; elles n'ont donc encore que peu de force d'âme, ne sont encore dans la pensée de la Source de Vie que des rêves inconsistants, indifférenciés. En plus elles se retrouvent dans des corps encore imparfaits, dotés de psychismes immatures, bien trop peu sensibles aux charmes de la véritable vie, où la capacité de maintenir sentiments et idées sous la direction de l'âme ne se manifeste pas encore avec assez de force, assez de constance. Je ne répète pas tout, amis lecteurs, car certains esprits malinvoles pourraient s'emparer de ces explications pour tenter de justifier le mal, ce qui n'était pas, mais alors pas du tout le propos d'Adénankar. Enfin le résultat, Adénankar eut du mal à en brosser le tableau à ses amis, mais nous ne le connaissons que trop, des musiciens débutants, au goût encore incertain, s'emparant d'instruments pas encore accordés ne peuvent donner qu'une belle cacophonie, ce que nous appelons le mal, cacophonie d'idées et de sentiments égocentriques, incohérents et inharmonieux, bruit tonitruant des psychismes qui s'agitent sans but, chacun pour soi, hors du contrôle des âmes... Ces problèmes de débutants seraient plus drôles que vraiment douloureux, si il n'arrivait parfois que les puissantes énergies vitales natives de ces planètes, faute d'être guidées vers l'Harmonie par ses habitants, s'investissent alors dans de fausses directions, créant de terribles égrégores maléfiques capables de dévoyer les âmes juvéniles et d'en prendre le contrôle. Ces âmes dévoyées se mettent à leur tour à alimenter l'égrégore noir, qui devient incroyablement puissant, verrouillant ainsi la situation...
Normalement cette période dangereuse passe assez vite sans trop de dégâts, notamment grâce à l'aide des Jardiniers des âmes et autres guides des mondes de l'Esprit, dont le rôle est, comme nous l'avons vu, d'aider les âmes fondatrices à se créer leurs mondes, notamment en veillant à ce que ces dangereux phénomènes ne se produisent pas, ou en tout cas ne dépassent pas certaines limites. Une fois le cap passé, la planète et ses habitants sont suffisamment forts pour se passer de toute aide, ils peuvent alors s'élancer, libres, et vivre par eux-mêmes ce qu'ils ont projeté dans toute leur plénitude, sans plus jamais retomber dans aucune sorte de mal. Sur Aéoliah, le problème avait été efficacement évité, car les fondateurs n'étaient pas des âmes juvéniles; ils n'autorisèrent l'incarnation de ces âmes inexpérimentées qu'une fois les corps, les psychismes et les égrégores stabilisés, et encore avec beaucoup de prudence, puisqu'elles ne furent jamais plus d'un pour mille de la population. C'était pourtant à l'époque où les éolis essaimaient sur les différentes îles autour desquelles les continents allaient grandir: La croissance de leur population ne put ainsi s'accomplir que très lentement, au rythme du mûrissement des nouvelles âmes. Mais on attendait depuis un demi-milliard d'années, on n'allait pas tout gâcher en voulant en gagner quelques centaines de mille! C'est à cette époque que les éolis mirent au point l'art délicat des Jardiniers des âmes...
Mais sur quelques planètes, ce phénomène n'avait pu être maîtrisé, et avait pris des proportions autrement plus graves, en arrivant même à créer de la souffrance. Le cas de la planète d'Algénio était étrange, mais dans cette histoire on n'en finit plus de renchérir sur l'étrange. Des égrégores noirs y existaient déjà bien avant l'incarnation d'humains, de par la faute d'animaux monstrueux qui s'étaient dotés de griffes et de dents tranchantes pour dévorer d'autres animaux. Les âmes humaines incarnées là n'avaient pas encore assez de force pour choisir entre l'Harmonie et les suggestions des égrégores hors-unité (Hors-unité peut se dire dé-monos, en grec...). Certaines en arrivèrent même à prendre carrément la vie à rebrousse-poil et à refuser de reconnaître la Vérité, à refuser de reconnaître les sublimes Lois Universelles, refuser de s'enthousiasmer à la beauté de l'univers, refuser de s'y plonger, de s'y perdre pour s'y trouver elles-mêmes enfin. Pourquoi refusaient elles? Mais le mot «pourquoi» a t-il un sens dans le monde acausal des âmes... Peut-être aussi que la Source de Vie plaça là des âmes qui avaient déjà échoué à accepter les merveilleuses lois de la vie, lors d'expériences précédentes, sur d'autres planètes...
Cette cause unique, simple, de leurs souffrances, se manifestait lors de l'incarnation de ces âmes, d'une quantité de façons différentes, selon qu'elles étaient atteintes bénignement ou profondément, selon la part de la Vérité qu'elles refusaient plus particulièrement, ou tout simplement selon la personnalité qu'elles avaient endossée. La matière de cet univers, de par son extraordinaire propriété d'exister et de se comporter indépendamment de ce qu'on pense d'elle, était un excellent instrument pour aider ces âmes déboussolées à admettre au moins sa propre vérité physique, ce qui était un premier pas vers l'Humilité et la Sagesse. La majorité des âmes incarnées sur la planète d'Algénio, peu atteintes, pourraient se guérir et s'en sortir par elle-mêmes, à condition toutefois de trouver assez de force d'âme pour ne plus se laisser subjuguer par la minorité violemment révoltée contre la vie, ou d'y échapper par quelque biais. Par contre, pour ces âmes rebelles à la vie, leur seul espoir est d'un jour comprendre que toutes leurs souffrances proviennent uniquement de ce refus de jouer le jeu de la vie. Et encore, pour cela leur faudra t-il désembrouiller les multiples niveaux d'illusions du monde artificiel et des valeurs illusoires qu'elles se sont créées, exactement comme une chèvre têtue qui a entortillé sa corde autour de son piquet devra accepter de retourner un certain nombre de fois en arrière pour atteindre le chardon qu'elle convoite.
Comme la maladie des âmes révoltées est très contagieuse, en particulier pour les âmes juvéniles qui manquent par trop de discernement, les planètes qui en hébergent sont surveillées avec la sévérité la plus extrême: Pas un seul de leurs habitants ne les quittera jamais, jamais, jamais sans avoir fait la preuve irréfutable et impartiale de sa totale guérison, devrait-on pour cela y passer la totalité des cent milliards d'années que les étoiles ont pour briller. La Justice Cosmique n'est pas une administration: aucun passe-droit ni pot de vin n'est possible. C'est qu'il n'est absolument pas question de laisser le mal se répandre dans l'univers et polluer les ineffables paradis de Sagesse et d'Amour.
Et ici c'est à vous d'en apprendre: la planète d'Algénio, ami lecteur, où il avait vécu son étrange vie antérieure, cette planète peuplée d'âmes juvéniles ou d'âmes révoltées contre l'Harmonie de l'univers, n'était autre que notre Terre. Vous vous en doutiez, allez. Algénio y avait vécu à l'époque que nous appelons l'Age du Bronze, dans une région d'Europe qui n'était pas encore la Yougoslavie, dans un de ces premiers villages agricoles que les archéologues redécouvrent aujourd'hui en leur donnant des noms bizarres.
Algénio, âme inexpérimentée mais de bonne volonté, s'était guéri facilement, avec l'aide des anges et des esprits qui se sont donnés pour tâche d'aider les âmes en difficulté. Les problèmes qu'il éprouva sur Aéoliah vinrent de ce que sont corps énergétique avait été perturbé par ses épreuves terrestres; mais à aucun moment il ne douta ni ne se laissa aller, et c'est ce qui le sauva. Pendant sa vie Terrestre, grâce à ses persévérants exercices de présence à la Beauté de la nature, il avait acquis une confiance solide dans la Source de Vie universelle, et pressenti l'existence des Lois Universelles de la vie. Ses souffrances physiques, dues à la faim et au froid, quand il eut quitté son village, auraient pu détruire cette confiance, mais ses anges gardiens virent que son idéal n'était pas du toc: ils lui permirent alors d'entrevoir, dans ses rêves, un monde meilleur au delà de la Mort et surtout de le rejoindre vite: en voulant cueillir des fruits haut perchés, il tomba fort opportunément d'un rocher, et quitta ainsi la Terre proprement, sans souffrir, en pleine conscience. Fini les épreuves inutiles; le froid gourd et la faim fielleuse qui habitaient son corps depuis cinq ans disparurent instantanément pour faire place à un merveilleux choeur d'âmes bienveillantes qui le réconfortèrent, le consolèrent de ses malheurs et le guidèrent vers une école dans le monde de l'esprit. En moins de mille ans il rattrapa son retard. Aéoliah se trouvait ressembler beaucoup à la Terre, de part ses vibrations profondes. Les professeurs de l'école du monde de la pensée contactèrent l'équipe d'Adénankar, qui demanda à Murlya et à Omron d'accueillir Algénio. Il leur confia sans complaisance toute la difficulté de leur tâche et les graves risques qu'ils prenaient pour eux-mêmes. Pas une seconde Murlya et Omron n'hésitèrent ni ne doutèrent. Nous connaissons la suite.
«Et moi?» Liouna rougit aussitôt d'avoir osé poser pareille question. Il est vrai qu'elle ne pouvait être par hasard la compagne d'Algénio.
Adénankar eut un petit rire bienveillant.
«Il aurait été dangereux qu'Algénio et toi aillent vous promener dans l'astral avant qu'Algénio ne soit guéri, et nous avons dû prendre quelques précautions. Mais maintenant vous retrouverez petit à petit vos facultés et vos souvenirs et tu t'apercevras que, toi et moi nous avons été à la même école des Jardiniers des âmes.»
Il y eut des exclamations stupéfiées: La petite Liouna? Incroyable! Liouna était maintenant rouge, mais rouge, que c'est pas possible. Presque elle aurait pris feu. Aurora, adossée contre elle, bondit comme électrisée: sa tendre amie: pas possible! Elnadjine était stupéfaite, bouche bée, mais Anthelme se tapa sur les cuisses, hilare: «Ha ha! Je m'en doutais!» Liouna regardait tout autour d'elle: ce n'était pas possible, c'était une plaisanterie. Adénankar plaisantait parfois, mais pas sur des sujets si graves. Liouna croisa les regards tranquilles et souriants de ses parents: ainsi ils savaient... et n'en avaient jamais rien laissé paraître.
Quand les commentaires cessèrent, le silence qui revint posait une question. Adénankar était immobile, le buste penché en avant, gravement. L'après-midi était avancé et le Soleil amorçait sa descente vers la Montagne du Soir. La douce brise qui s'était levée, annonciatrice de pluie, apportait ici le tendre parfum des fleurs-tonnelles et, par moments, des bouffées d'humidité du torrent en contrebas de chez Adénankar, là où Nellio et Anthelme s'étaient perdus, il y a longtemps. Le parfum, le Soleil, le vent, posaient une question. Adénankar attendait, et ses amis aussi.
Ce fut la petite Liouna qui, encore une fois, rougit pour répondre:
________ «Il faut les aider.»
Adénankar se redressa imperceptiblement.
Liouna précisa, comme s'il était nécessaire de préciser:
«Les autres, ceux qui y sont restés.»
Le silence était palpable. Elle ajouta, se levant soudain, avec une énergie totalement inattendue:
________ «Notre village va devenir une base d'aide pour les Terriens!»
Le silence le plus respectueux accueillit ces paroles, malgré la nombreuse assemblée. Les oiseaux et même le vent s'étaient tus. Adénankar sursauta, puis, lui, le Grand Sage, l'être supérieurement évolué, eut un sanglot de Bonheur! Il se dirigea vers Liouna, lui murmurant quelques mots qui resteront à jamais leur secret. Certains disent même qu'ils ont vu Adénankar rougir un peu. Il la serra contre sa poitrine, lui caressant les cheveux, les yeux fermés. Un long et doux frisson monta alors des tréfonds de la planète, et la Montagne du Soir vibra d'un éclair de lumière blanche, visible en plein jour, ce qui ne s'était jamais produit de mémoire d'éoli. Liouna s'abandonna complètement, la tête renversée en arrière, dans les bras du Sage. Longuement le sol oscilla calmement, avec un grave grondement, faisant dodeliner les têtes ou les bras détendus, puis retrouva petit à petit sa stabilité.
Quand Adénankar et Liouna se séparèrent, le vieux Jardinier des âmes eut encore quelques mots pour elle, dont certains sont parvenus aux oreilles de leurs amis:
«...et pourtant, moi, je me rappelle bien, et je te reconnais parfaitement...»
.Avant de clore ce chapitre, il faut préciser que ces gestes d'Adénankar avec Liouna, pour tendres qu'ils aient été, ne sont nullement inhabituels entre éolis et éolines d'un couple différent. Les éolis sont ainsi. Leur totale fidélité dans le couple leur donne cette liberté en dehors, sans aucun risque d'équivoque. De toute façon, pour la tendresse entre éoline et éoli d'un même couple, c'est autrement et il n'y a aucune confusion possible.
Après avoir vu comment les éolis discutent en groupe de toute question collective, il peut paraître incroyable qu'une éoline à peine sortie de l'enfance ait pu prendre seule une aussi grave décision qui scellait le destin de plusieurs centaines d'autres pour des milliers d'années, cela sans aucunement leur demander leur avis.
C'est que son intention était en accord avec les Lois universelles, notamment Aimer et s'Entraider. Elle ne pouvait donc gêner personne, ni être contredite. De toute façon chaque éoli ou éoline était totalement libre en fait de vibrer ou non avec le projet de Liouna. Ceux qui n'y participeraient pas l'approuvaient de toute façon. Pour la question de savoir qui participerait et comment s'y prendre, on verrait. Mais on le ferait, de toute façon.
Cette façon d'agir n'est ainsi nullement en contradiction avec la puissante démocratie directe et immédiate des éolis. Leur formidable capacité d'entente et de communication n'a même pas à entrer en jeu.
C'est bien là, comme on l'a vu, le second secret de l'union profonde et indéfectible de tous les éolis d'Aéoliah. Ils se réfèrent tous aux mêmes Lois Universelles de la vie, au même ineffable paradigme de l'univers. Ils ne font pas de leur vie une affaire «personnelle», au sens étroitement égocentrique du terme. Leur vie, leur personne, n'est pas un but en soi, mais un moyen de résonner à l'unisson avec la vie, de vibrer avec les autres, avec l'univers, de s'émerveiller... Libres de tout ce que nous appellerions «intérêt personnel», vibrant au même profond Amour de la vie, ils sont ainsi toujours cohérents sur l'essentiel sans même avoir besoin de communiquer entre eux. C'est là ce que nous appelons Communion, état d'accord profond sur une base commune, qui n'a aucun besoin de concertation ou d'échange d'information, pas même télépathique. Eolis et éolines sont toujours d'accord sur le fond, et ne discutent que pour la mise en pratique, les moyens. En ce qui concerne les options personnelles, quelles que soient leur diversité, il n'y a pas même besoin d'en parler: reposant toutes sur les mêmes lois universelles, elles ne peuvent jamais se contredire ni se gêner mutuellement. Les éolis n'ont ainsi jamais à renoncer à aucune de leurs aspirations.
Pour un peu d'Amour, pour un peu de bonne volonté, par le respect du «mode d'emploi» de la vie, et sans même se prendre au sérieux, les éolis sont formidablement libres, sans aucun besoin de ce que nous appelons chez nous la «démocratie» pour garantir cette Liberté... Ils sont également incroyablement unis et efficaces en collectivité, comme nous allons le constater.
CHAPITRE 8
* LES MYSTERES DES ROULEAUX *
(sommaire)
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Anthelme avait cette fois attendu pour recevoir ce rouleau. Les rouleaux mathématiques venaient facilement, mais ceux-là...
C'était à la fin de l'après-midi. Il y avait Elnadjine; ils étaient assis devant leur nouvelle maison-courge. Ils avaient dû la refaire, car, on s'en doute, les maisons-courge ne durent pas plus de quelques années. Ils en avaient profité pour la changer de place: leur nouvelle courge, orange velouté, piquetée de rouge comme un abricot, ils en avaient semé la graine, puis l'avaient orientée tant qu'elle était petite, pour qu'elle s'allonge sous un buisson très compact aux minuscules feuilles odorantes, vers le bas du village, un peu à l'écart du centre. Côté entrée, c'était un grand champ de fraisiers, où passait un des chemins du village, où deux oies pouvaient atterrir à l'aise sans trop piétiner. Ils avaient comme la première fois fait deux pièces, une salle d'étude orange pastel avec le support de rouleaux, et une chambre bleu ciel. Plus une seconde porte ovale, donnant vers l'intérieur du buisson, dans une minuscule clairière de mousse touffue et laineuse où il faisait bon se retrouver assis en rond. Poétique étrangeté, il existe plusieurs variétés de chlorophylle sur Aéoliah, et si, pour des raisons spirituelles le vert dominait, cette mousse-là était mauve.
Nellio et Aurora s'étaient eux aussi refait une maison donnant dans cette même clairière, petit puits de verdure colorée, délicatement bouclée et délicieusement fraîche, avec un petit tunnel d'accès à travers le buisson. C'était un lieu tellement intime et ils étaient tellement amis qu'ils s'aimaient parfois dans la petite clairière moussue. Algénio et Liouna projetaient aussi de se réinstaller près d'eux.
Ce soir-là, il y avait Anthelme, Elnadjine, Nellio et Aurora, et puis Tzilnia-Linia qui revenait du champ avec une besace remplie de petites baies au parfum enivrant, pour les porter au repas du soir. Tzilnia-Linia, avec son visage très rond et ses courtes mèches de cheveux bruns en tire-bouchon qui se promènent toujours sur son front ou sur sa nuque, était vraiment très jolie. Posant son sac, elle leur sourit gentiment, et ils rirent ensemble sans s'être rien dit. C'était l'heure où la chaleur du jour commence à baisser, tandis que les grillons préparent leur concert du soir. A cette heure, les éolis, d'ordinaire si actifs, se contentent parfois de seulement goûter à la douceur de vivre. Un couple d'oiseaux jaunes avait fait son nid, totalement invisible, dans le buisson; ils pépiaient doucement, à peine audibles.
Tzilnia-Linia était maintenant bouche bée, puis elle partit dans un sourire-rire heureux et frais, avec ses grand yeux noisette brillants. Anthelme se tourna vers Nellio pour savoir quelle blague il lui avait faite, mais il avait son grand air innocent. Elnadjine se mit à rire aussi, Aurora et Liouna souriaient à part dans leur méditation, assises dos à dos dans un renfoncement du buisson. Tzilnia-Linia ouvrit à nouveau sa petite bouche pour faire «Oh», Anthelme regarda derechef Nellio, mais cette fois Tzilnia-Linia montrait le ciel: Deux superbes oies blanches tournaient dans l'azur, encore trop haut pour qu'on puisse les entendre voler. Elnadjine posa sa main sur l'épaule d'Anthelme, pressentant un fameux moment.
Quel majestueux spectacle que ces deux grandes oies lumineuses descendant doucement en vastes cercles! Même Aurora et Liouna s'étaient levées pour voir ces oies toutes blanches, sauf le bord des ailes, les pattes et le bec d'un délicat rose nacré. La vie Aéolienne, qui n'a à craindre aucune sorte de prédateur, n'a pas à être discrète, aussi chacun est libre de se parer des plus somptueuses couleurs, selon son envie. L'une des oies portait deux silhouettes, l'autre des rouleaux. Elles semblaient un peu hésiter sur l'endroit où se poser, comme parfois quand la personne qu'elles cherchent a récemment déménagé. Enfin, après un dernier passage au-dessus d'eux, elles arrivèrent droit dans le champ, devant la maison-longue-courge. La place y était suffisante, mais courte, les obligeant à battre fortement de leurs ailes pour freiner avant de toucher le sol. Le vent fit voler les chapeaux et battre les robes. Enfin elles replièrent lentement, méthodiquement leur plumage et se couchèrent pour permettre à leurs occupants de descendre.
Quels occupants! C'étaient un éoli et une éoline qui paraissaient petits, bien qu'ils ne l'étaient pas. Lui avait un visage rond et des cheveux très noirs descendant juste dans le cou, étalés sur le côté un peu comme les anciennes parures égyptiennes, finement ondulés, un peu à l'Africaine, mais il ne portait ni barbe ni moustache, comme souvent les éolis aux cheveux noirs. Ce qui ne l'empêchait pas d'être tout à fait viril. Il était vêtu d'une grande robe rouge vif, couleur relativement rare chez les éolis, et il semblait encore plus fin que les autres. Elle, comme éternellement souriante, avait le visage un peu plus triangulaire et portait de fins cheveux blonds, longs, comme flous. Sa robe était blanche et pure, ce qui n'est pas non plus très courant. La coupe aussi en était différente: des manches moins larges, pas d'échancrure au cou mais un pli horizontal juste sous le menton. Leur insigne, l'étoile à quatre branches avec un coeur, que portent absolument tous les éolis d'Aéoliah, n'était pas brodé: l'étoile était d'or brillant et le coeur en onyx vermillon, joliment galbé et poli, fixé sur la robe par un petit lacet. Déjà les jeunes éolis étaient intrigués devant ce spectacle peu usuel.
Les arrivants s'avancèrent en souriant vers le petit groupe muet. Ils firent tous ensemble le geste universel de fraternisation des éolis: bras tendus, chacun prend dans sa main droite le coude gauche de l'autre, formant un cercle, les yeux dans les yeux, s'admirant l'âme l'un de l'autre. Enfin ils dirent leurs noms: lui c'était Ozoard et elle Orzeilla. Ozoard s'adressa très cérémonieusement à Anthelme, d'une voix haut perchée:
«Nous t'apportons un rouleau que tu as demandé, de la part d'Adénankar.»
Ils approchèrent de la seconde oie, qui attendait patiemment devant les appétissantes petites fraises. Elle n'y toucherait pourtant pas, car sa charmante petite âme savait qu'elles étaient de plantation éoline. Sur son dos, attendaient des rouleaux, un rose qu'Anthelme avait demandé, et cinq autres, violets, qui touchaient à la profonde Sagesse. Anthelme se sentit soudain frémir de désir: il aurait voulu les lire tous, mais il ne le demanda pas. La première oie portait sur son dos des couvertures en pétales séchés, doublées de coton rose, afin d'y dormir pendant les longues étapes nocturnes: un véritable tapis volant, aménagé comme une caravane de luxe, et incomparablement plus vivant que ceux des Milles et une Nuits! Dites, c'est vraiment gentil, une oie.
Anthelme et Nellio demandèrent en même temps: «D'où venez vous?
- Nous venons de... Irizdar.
- ...
- Vous ne connaissez point Irizdar, les grottes d'Irizdar?» Fit Ozoard, feignant comiquement un grand étonnement.
Les nouveaux éolis firent cercle, attentifs. Ils avaient certes entendu parler de grottes, mais ils ignoraient que des éolis puissent y vivre. Ozoard eut un petit rire.
«A Irizdar il y a des grottes de lumière, très sèches où nous rangeons les rouleaux, et aussi une école de Sagesse, mais cela il est difficile d'en parler.» Il en aurait pourtant eu envie, d'en parler, Ozoard, car il devenait volubile. Orzeilla reprit, en penchant mignonnement la tête de côté, d'une voix très suave et un peu chuchotante, au timbre curieux et émouvant:
«C'est très beau, les grottes de lumière. Une mousse lumineuse rose ou orangée tapisse les parois; elle purifie l'air et en absorbe l'humidité, aussi les rouleaux peuvent se garder très longtemps.»
Puis, ils se reprirent chacun la suite l'un de l'autre, très rapidement, comme s'ils n'avaient eu qu'une seule pensée:
«C'est très beau: la mousse fait une lumière rose irisée d'orange, de rouge ou de mauve.
- Il n'y fait pas si clair que le jour, mais on y voit tout de même assez bien.
- Là ou il n'y a pas de mousse, il y a des stalactites ou des stalagmites, qui apportent l'eau.
- Et en y mettant du gras dessus, par endroits, on peut diriger l'écoulement de l'eau et sculpter ainsi la stalactite.
- Comme ça Orzeilla en a commencé une il y a six mille ans; en y revenant tous les six mois elle l'aura fini dans cinq mille environ. (Rires de l'intéressée) Il fait déjà plusieurs boucles, et d'autres éolis sculptent aussi des arabesques, et même les entrelacent, c'est très joli.» (La tête d'un spéléologue terrien qui trouverait des stalactites entrelacées!)
«On peut aussi sculpter le stalagmite, mais c'est plus difficile. On y fait des gours, des tubes où la goutte vient chanter: ça fait de la musique, et même des orgues à gouttes.
- Si on la laisse pousser la mousse devient très épaisse; il faut la retirer de temps en temps.
- La mousse épaisse absorbe tous les bruits: il fait un silence incroyable dans nos grottes, c'est super pour y méditer.
- Ça c'est l'insigne des éolis d'Irizdar, en or et en onyx.»
Les nouveaux éolis étaient sidérés. Puis ils se mirent à poser des questions, tous à la fois, et tout d'abord ce qu'étaient des stalactites, des stalagmites et des gours (Vous le savez, ami lecteur, sauf peut être pour les gours, qui sont de jolies vasques d'eau surhaussées dans des murs de concrétions, ruisselantes sur tout le tour).
Il fallut libérer les oies du matériel et des rouleaux qu'elles portaient, que l'on posa dans la salle de travail d'Anthelme, pendant que les oies s'envolaient librement. Avec tout ça, on arriva peu discrètement en retard au repas du soir! Ozoard et Orzeilla eurent droit à un accueil de vedettes, car en vérité, mis à part les nouveaux éolis, tout le monde les connaissait bien, et depuis belle lurette. On n'allait pas s'ennuyer avec ces deux-là.
Et on ne s'ennuya pas! On rigola ferme et on chanta jusque fort tard, l'anneau était déjà presque entièrement dans l'ombre de la planète. Ozoard et Orzeilla étaient un peu comme des troubadours, qui allaient de village en village, tout en gardant une résidence aux grottes d'Irizdar. Ils avaient amenés avec eux leurs instruments de musique. Les instruments éolis sont toujours grands, par rapport à eux, sinon leurs sons seraient trop aigus et inaudibles. Bâtis sur les mêmes principes que les nôtres, leurs formes différent un peu. Ainsi Ozoard avait apporté une sorte de violon, taillé d'une seule pièce dans une grande feuille sèche coriace. De son naturel cette feuille avait bien eu trente centimètres, mais le luthier n'avait conservé que les dix premiers centimètres du pétiole, pour le manche, et seulement les six premiers centimètres de la feuille proprement dite pour la table de résonance en forme de coeur élancé, joliment nervurée. Orzeilla jouait d'une sorte de harpe, montée comme un cymbalum, au son féerique, mais bien trop lourde pour transporter à dos d'oie. Heureusement il y en avait une au village, dans un abri près de la place, que l'on amena diligemment, à grand renfort de «han» et de «hisse»: les éolis adorent faire le mille-pattes pour porter ensemble des gros machins! Pour ce faire la harpe avait des manches tout autour. Ozoard et Orzeilla jouaient divinement bien, et Orzeilla se distinguait par sa voix merveilleusement suave, ample, profonde et un peu chuintante qui faisait chavirer les coeurs. Alors que les éolis chantent souvent en choeurs, Orzeilla faisait seule la mélodie, et le village des répons, comme souvent quand une voix particulièrement belle est disponible. La musique Aéolienne est plus complexe que celle de l'Europe, un peu comme la musique hindoue, à laquelle elle ne ressemble pourtant pas.
Au fur et à mesure que la soirée s'écoulait, l'entrain du début faisait petit à petit place à une tendre complicité. Se coucher tard ou se lever la nuit fait partie de la vie des éolis; mais rappelez-vous bien, amis lecteurs, que nous ne sommes pas des éolis et que nous avons besoin de dormir profondément du soir jusqu'à tôt le matin, sauf dans quelques circonstances exceptionnelles.
Le lendemain de cette mémorable soirée, Anthelme et Elnadjine se levèrent à leur habitude, pour admirer le lever du Soleil et s'enivrer de la merveilleuse cérémonie aurorale des oiseaux, depuis le rocher qui surplombait leur clairière mauve. Puis ils récoltèrent de la rosée pour y faire trempette, en compagnie de Nellio et Aurora, dans la petite clairière de mousse laineuse. Chacun a sa bassine; on se lave d'abord le visage, puis tout nu, on se passe l'eau fraîche sur tout le corps; sur fond mauve la peau paraît délicieusement dorée. Entre éolis, c'est rigolo, on s'asperge mutuellement, on est insouciant et c'est si bon de vivre!
Elnadjine, enthousiaste du jour nouveau, fila aux potirons-réserve pour ramener un couteau et une sorte d'ananas éoli (fruit au délicieux goût d'ananas, mais plus doux, avec l'aspect et la taille d'un kiwi), Aurora s'en alla chercher des feuilles (il ne fallait pas répandre de jus sucré sur leur précieuse mousse mauve) pendant que Nellio et Anthelme se dirigeaient vers les champs pour cueillir des fraises et des murlines, une délicieuse baie inconnue sur Terre, bleue comme une prune et grosse comme un pois chiche. Quelques unes suffisaient pour leurs minuscules estomacs.
S'en revenant quelques minutes plus tard, ils trouvèrent comme à l'accoutumée Algénio et Liouna, mais en traversant l'étroit tunnel de verdure sous leur buisson, ils entendirent d'abord la voix haut perchée d'Ozoard et celle émouvante d'Orzeilla. Chic!
Ils formèrent une gentille petite assemblée, tous les huit, et la clairière de mousse mauve était juste suffisante pour les accueillir. Ozoard avait déjà embrayé la discussion à fond de train, il n'y avait plus qu'à lui poser une question de temps en temps, et encore. Sur Irizdar, il était intarissable. Nellio demanda, sur le ton de celui qui pose une belle colle:
«Comment la mousse-lumière peut-elle vivre, si elle ne voit jamais le soleil?»
Ozoard le regarda en souriant, un moment, ce qui fit rire les autres. Puis il expliqua.
«Les mousses-lumière ne sont pas de véritables plantes vertes. Elles sont une survivance des végétaux les plus anciens d'Aéoliah, avant l'époque de la chlorophylle. Elles sont apparues au fond des océans bien avant l'oxygène de l'air. A cette époque elle tiraient leur énergie physique d'émanations volcaniques, qui ont toujours été abondantes à certains endroits des océans, là où se séparent les plaques tectoniques. Les mousses-lumière ont appris à briller dès cette époque, en symbiose avec certains petits animaux qui pouvaient ainsi y voir dans les profondeurs de l'océan. Il a été soigneusement veillé à ce qu'elles ne disparaissent pas, et il y en a toujours de cultivées quelque part sur Aéoliah, dans des centres spéciaux. Celles d'Irizdar y sont depuis des millions d'années, et elles vivent d'émanations de méthane et d'éthylène qui sourdent au plus profond des grottes, en provenance des très anciens volcans que vous appelez la Montagne du Soir.»
Ozoard, qui ne nous attendait pas, continuait:
«Les grottes d'Irizdar sont un labyrinthe avec en gros trois niveaux.
«Dans les parties les plus profondes, très en dessous du plateau d'Irizdar, la mousse ne pousse pas car il n'y a trop d'eau. C'est tout noir et chaud. Il existe des entrées dans ce niveau, mais dans une autre vallée, bien plus bas et fort loin, de l'autre côté des montagnes d'Irizdar, par ou rentre l'air, aspiré par la chaleur. C'est là aussi que le gaz chaud sourd d'un réseau de fissures, et qu'il se dilue dans l'air aspiré. Tout cela est très bien disposé: en effet, le gaz trop concentré aurait risqué d'exploser. L'appel d'air provoqué par le gaz chaud ventile régulièrement en air tiède et sain les grottes supérieures, habitées. On ne va pas souvent dans les parties profondes et obscures où rôde le mystère...
«Le niveau intermédiaire est le plus spectaculaire; l'eau y est suffisante, sans excès, donc la mousse s'épanouit, et il y fait très clair, surtout près des puits d'où jaillit l'air chargé venant des profondeurs. Il y a de grandes salles fort joliment colorées et décorées de stalactites sculptées, de stalagmites-maisons pleins de colonnettes et de fenêtres éclairées, et des petits ruisseaux avec des magnifiques gours. C'est à ce niveau que se trouve l'entrée principale, bien plus grande que votre potiron-filature, tellement qu'on y entre en volant. Elle donne sur le grand plateau d'Irizdar, poétique paysage de douces collines couvertes de forêts, parsemées d'étangs, avec de nombreux champs et villages. Dans le niveau intermédiaire des grottes se trouvent les salles de méditation ou de cérémonie, l'école de musique avec ses orgues et ses harpes géantes, de nombreuses galeries décorées et aussi les salles d'attente.
- Salle d'attente? Qu'est ce que c'est?
- C'est un endroit où l'on peut laisser son corps et partir en voyage dans les mondes de l'esprit, pour de longues durées. Le corps éoli peut ainsi se mettre en léthargie pendant des dizaines de jours, tandis que l'âme explore ou travaille dans un autre plan. La salle d'attente est idéalement tiède et humide pour cela. La mousse lumière couvre même le sol, il suffit de s'allonger sur un lit de lumière...
- On peut faire un truc pareil?
- Avec un peu d'entraînement, oui.
«Au troisième niveau, les parties hautes des grottes d'Irizdar sont les plus compliquées; elles sont partiellement remplies de piliers et de stalagmites aux formes les plus bizarres, sculptées par la nature ou par de lointains ancêtres. Les mousses y brillent moins car l'air qui arrive là a été séché par les mousses des étages inférieurs. Mais c'est parfait pour la conservation des rouleaux. C'est donc là qu'a été établie l'Ecole de Sagesse d'Irizdar. Toute la montagne d'Irizdar est un vaste rocher couvert de nids de verdure; Les maisons éolines sont taillées dans le calcaire, perchées bien plus haut que les arbres. Ces rochers sont parcourus par les galeries du troisième niveau, éclairées par les mousses et aussi par de nombreuses fenêtres. Dans des porches ouvrant en plein à-pic, des villages entiers s'agglutinent parmi les lianes pendantes pleines de merveilleuses fleurs: ce sont les éolis de l'école qui habitent là, ou les élèves, ou les Jardiniers des âmes.
- La roche ça doit durer plus longtemps que le potiron.
- Ah ça oui. Plus à l'intérieur de la montagne il y a des galeries sculptées en étagères pour les rouleaux. Et, plus au fond, d'autres choses encore, très importantes.»
De temps en temps Orzeilla, avec un petit sourire malicieux, tendait un morceau de fruit à son compagnon, sinon Ozoard n'aurait rien mangé. Quel parleur cet Ozoard.
«Et les Jardiniers des âmes, qu'y font-ils? Les âmes c'est pas dans les grottes qu'on les trouve d'habitude.»
Cette remarque fort pertinente parut désarçonner Ozoard, qui finit par répondre: «Eh bien... en quelque sorte ce sont les correspondants à Irizdar de leur grande école dans le monde de l'esprit... Ils ont une petite école de Jardinier des âmes, dans le monde matériel celle-là, mais elle n'a que quelques élèves, aussi elle profite de l'égrégore d'Irizdar. Ou encore elle offre une option pour l'école de Sagesse d'Irizdar, qui elle a des milliers d'élèves. Car, vous vous en doutez les deux ont beaucoup en commun. C'est très utile, vous savez, les écoles, car à un moment de sa vie ou à un autre on a besoin d'étudier les nouvelles connaissances pour y former notre compréhension. Une fois cela fait, on peut s'y retrouver intuitivement.»
- Et les insignes?
- Ah les insignes! De l'or et de l'onyx!
- De l'or? D'où vient-il?
- Du plus profond des grottes, là où il fait toujours noir, il y a un filon. On n'y touche pas, on prend seulement ce que la rivière souterraine d'Irizdar dégage, par l'érosion. Sinon il n'y en aurait plus en quelques milliers d'années!
- Et l'onyx?
- Ah ça l'onyx, c'est une autre histoire. Ce sont les éolis de la montagne qui l'apportent. Ils doivent sûrement le trouver quelque part «là-haut».
Ce disant Ozoard eu un petit geste pas très solennel vers «là-haut»: la Montagne du Soir et tous ses bizarres secrets auxquels on ne les convie pas!
«Quel boulot pour le tailler, l'onyx! C'est duuur!»
Ces explications avaient largement mené jusqu'à la fin du repas. Les éolis ne sont pas du tout du genre à traîner à table, aussi on rangea, pour s'en aller au jardin, le meilleur moment pour jardiner étant comme chacun sait le matin tôt.
Ozoard et Orzeilla étaient fort demandés dans le village, et les nouveaux éolis ne pouvaient pas se les garder pour eux, même si ils étaient venus exprès. Mais on ne les fit pas jardiner, non, seulement jouer de la musique et chanter de leurs belles voix pour accompagner le travail.
Anthelme et ses amis purent les entendre un moment depuis leurs champs habituels; puis ils disparurent totalement du village peu de temps avant le repas de midi et ne réapparurent qu'en début de soirée, comme la veille, et, parlant à droite et à gauche, ils arrivèrent près de la longue courge d'Anthelme, comme par hasard en même temps que lui et ses amis.
Ils se retrouvèrent donc dans la cour de jolie mousse mauve, et attendirent un peu avant de reprendre leur conversation là où ils l'avaient laissée. Les oiseaux jaunes pépiaient comme la veille, dans le buisson si épais qu'on ne les y voyait qu'à leur envol. Comme les éolis ils s'étaient aménagé un tunnel de verdure, mais dans les hauteurs du buisson. Quelquefois les nids des oiseaux sont si bien faits qu'on les confondrait avec des maisons éolines! Le feuillage de ce buisson était particulièrement dense, et il absorbait les sons, aussi c'est en sourdine qu'on entendait une éoline d'une maison voisine chanter une douce mélodie, avec de temps en temps la voix grave de son compagnon qui commentait on ne sait quoi.
Ozoard reprit petit à petit la parole.
«Les Jardiniers des âmes doivent apprendre beaucoup de choses sur les corps subtils des êtres, leurs corps d'énergie, de sentiment, d'esprit, et même sur les corps matériels, qui sont sans doute les plus compliqués. Ils ont le privilège de connaître intuitivement certains Mystères de l'âme et de la Source de vie Universelle, mais il est difficile de parler de cela. Ils passent bien des années à apprendre, et bien plus encore à former petit à petit leur être sous la direction de leurs maîtres. Et les Jardiniers des âmes d'Irizdar se servent souvent de la salle d'attente, pour aller à leur grande école des Jardiniers des âmes, dans le monde de l'esprit, et pour d'autres choses dont je ne doit pas encore vous parler!»
Ces derniers mots excitèrent plutôt la curiosité des nouveaux éolis, qui avaient appris, (voir le chapitre précédent) que bien des choses extraordinaires pouvaient se dérouler dans leur propre village sans qu'ils n'en aient la moindre idée. Liouna se prenait souvent à rêver à l'évocation des Jardiniers des âmes, surtout depuis qu'Adénankar lui avait révélé qu'elle avait été à la même école que lui. Qu'il existât une telle école à portée de vol de son village l'émut soudain profondément, sans qu'elle ne comprenne encore bien pourquoi. Elle n'avait retrouvé aucun souvenir de son passé, peut-être n'en retrouverait-elle jamais, mais ce n'était pas grave car elle en avait gardé une très puissante intuition: il lui suffirait d'alimenter son esprit, déjà formé, avec quelques concepts de base pour redécouvrir tout ce qu'elle savait profondément. Adénankar pourrait tout seul s'occuper d'elle, et il lui avait même déjà donné quelques bases, qu'elle avait assimilées en quelques semaines, au lieu des années normalement nécessaires.
Anthelme voulut savoir ce qui se passait dans les parties profondes des grottes d'Irizdar.
«Dans les profondeurs d'Aéoliah ont lieu les transformations et le recyclage des minéraux, la circulation des eaux souterraines pour les sources, ou, beaucoup plus profond dans le sol, des eaux fortement minéralisées qui régularisent les frissons d'Aéoliah et forment certains filons métalliques. Encore plus profond se trouvent les chambres magmatiques des volcans. Notre belle planète Aéoliah nous a fait cadeau des grottes comme celles d'Irizdar, des filons d'or, et de bien d'autres merveilles. Plus près de la surface du sol a lieu le recyclage des matières organiques mortes en terre.
Mais les Esprits des profondeurs et de la Terre donnent une vie poétique à tous ces processus qui autrement ne seraient que pure mécanique. Ils font circuler les énergies de la vie dans les roches et leur donnent présence et mystère! Ils ont des domaines de forêt à eux, surtout dans les creux humides, là où les éolis n'habitent pas.»
Anthelme et Nellio se rappelèrent les inexplicables rires graves qu'ils avaient entendus dans la forêt sans fleurs, près du torrent, quand ils s'étaient perdus en allant chez Adénankar. Effectivement de tels endroits ne donnent pas envie d'y habiter!
«Les Esprits des profondeurs s'activent pour le plan d'Aéoliah, tout comme les oiseaux, mais ils en sont fortement différents. Il faut les laisser dans leurs domaines. C'est pour cela que nous n'allons pas souvent dans les fonds d'Irizdar, même si on peut y voler à l'oreille dans l'obscurité, ou encore s'habiller avec des tuniques en mousse-lumière. De toute façon c'est dangereux, et assez impressionnant.»
Encore une invraisemblance soigneusement emballée: Voler à l'oreille. Les éolis ont un sonar comme celui des chauves-souris. Mais ils savent donc tout faire, ces éolis! Je sens pointer le complexe chez certains lecteurs, aussi j'indique ici un truc pour vous consoler. Nous humains de la Terre, avons aussi un sonar, pas si performant que celui des chauves-souris ou des dauphins, mais tout de même utilisable. Le plus fort c'est que personne ne le sait! Etrange humanité, qui côtoie tous les jours le fantastique sans le voir. Allez donc en montagne, dans un endroit plein d'échos différents: avec un peu d'attention on peut reconnaître la direction de l'écho produit par chaque pan de montagne ou de roche, sa distance (par le temps écoulé), et, yeux fermés, se faire ainsi une image mentale tridimensionnelle des lieux. Le voilà le sonar! Une fois il m'a bien aidé, lors d'une randonnée où la brume nous avait surpris... Avec de l'entraînement, on peut plus ou moins «voir» dans la rue, et c'est ainsi que font certains aveugles. Mais revenons à nos éolis.
«Et l'école de musique? Demanda Nellio.
- C'est aussi, comme on veut, une option de l'école de Sagesse, ou une école indépendante, car il n'est pas tant nécessaire d'étudier la profonde Sagesse pour faire de la musique que pour faire Jardinier des âmes. L'école de musique est aussi installée dans les parties hautes d'Irizdar, là où la lumière naturelle remplace celle des mousses; ils ont aussi des balcons de verdure et de fleurs haut perchés, tout en haut des falaises d'Irizdar; mais les plus gros instruments sont dans de grandes salles des parties moyennes, spécialement aménagées avec des orgues, et beaucoup d'autres choses. Car voyez-vous, la musique que nous faisons habituellement dans les villages a sa place dans la nature, parmi les fleurs et les forêts, près des ruisseaux ou des rochers, et selon les heures du jour et nos états d'âmes, vibrations chaleureuses du soleil ou Douceur du crépuscule, nous chantons ou jouons différent modes (Ozoard pourrait aussi parler de ce que les hindous appellent les ragas, mais ceux des éolis sont différents). Pour ces musiques de la nature et de la gaieté, des instruments de la nature conviennent: flûtes en bois, voix, violons...
«Mais il y a d'autres genres de musique que les villages connaissent moins et qui se jouent pour les étoiles, ou pour l'admiration de la Source Universelle de vie; ces musiques peuvent se jouer en dehors de la nature, en dehors de l'heure, dans le plus grand silence, dans la transparence directe avec le Cosmos. Sur certaines planètes amies (Je suis allé sur une) qui savent construire des appareils électriques, ils font des instruments où les sons les plus harmonieux sont entièrement fabriqués par des machines à calculer (Ozoard veut parler de synthétiseurs numériques, qui balbutient sur Terre mais se sont bien développés ailleurs à de belles fins). Sur Aéoliah nous avons de merveilleuses grottes où les musiques de l'Infini peuvent résonner dans le plus pur silence de l'âme, avec des instruments comme les orgues ou les harpes géantes, qui arrivent à produire les sons cosmiques ou célestes les plus purs. Comme ils sont très grands, on peut aussi y produire les sons les plus graves.
- (Nellio) Mais les musiques de l'âme et celles de la nature, ce n'est pas la même chose?
- (Ozoard) Ça dépend. Si l'on veut, la musique de l'âme peut vibrer dans la nature, par la nature, ou direct dans l'Infini. C'est la même chose, mais ça vit dans des modes complètement différents.
- (Anthelme) Décidément il nous faudra aller à Irizdar.
- (Ozoard) Quand vous en ressentirez l'élan profond en votre âme, vous irez. En attendant...
- (Aurora) En tout cas j'aimerais bien entendre les musiques d'ailleurs.
- (Elnadjine) Celles que nous faisons ici au village expriment tout à fait la beauté de notre nature. Et c'est vrai que le matin ou le soir ont chacun leur musique, et que l'on aime les écouter à ce moment. Il ne me serait pas venu à l'idée de décaler les heures!
- (Liouna) Dis nous Ozoard, comment as tu fait pour aller sur une autre planète? Tu as laissé ton corps dans une salle d'attente?
- J'ai fait cela des fois. Mais sur cette planète amie j'y suis allé avec mon corps.»
Les jeunes éolis écarquillent les yeux à cette déclaration!
(Aurora) «Comment, avec ton corps? Mais ce n'est pas possible: comment pourrais-tu parcourir de telles distances? Même les oies ne peuvent pas voler si haut: il n'y a pas d'air!». (Les éolis connaissent les dimensions incommensurables de l'univers physique, pour les avoir apprises à leur école élémentaire; aussi la déclaration d'Ozoard pique vivement leur curiosité.)
«Oh non, pas toute cette distance: on prend des raccourcis, en quelque sorte. On y va dans des vaisseaux cosmiques.»
Ces derniers mots excitèrent encore plus nos jeunes éolis, qui firent cercle autour du parleur. Ils n'avaient entendu mentionner les vaisseaux cosmiques et la flotte galactique que lors de la lecture du rouleau sur la formation des mondes, sans aucune explication. Pour nous terriens (dans les années 1990 où ce roman a été écrit), ces mots font surgir des images dans notre esprit (absolument fausses d'ailleurs) mais pour les nouveaux éolis le mystère était total. Qu'est-ce qu'un vaisseau cosmique? A quoi cela ressemble t-il? Qui sont les Gardiens Cosmiques? A quoi pouvaient-ils bien consacrer leur vie? Sûrement pas qu'à promener Ozoard, en tout cas. Ni à cultiver des fraises. N'oubliez pas, ami lecteur, que le mot «Cosmos» se rapporte essentiellement à l'Ordre de l'Univers, et seulement subsidiairement au vide glacial de l'espace interplanétaire! Pour un éoli, ce mot n'évoque nulle image de science-fiction ni de guerre interstellaire; pour un éoli, le Cosmos, ce sont les Lois de la vie, son But ineffable et Sa Volonté supérieure! Les nouveaux éolis savaient cela, et soupçonnaient dans cette histoire de vaisseaux cosmiques tout un monde passionnant d'activités spirituelles inconnues, mais dont ils ressentaient la plus haute importance... cosmique!
Ozoard fut couvert de questions! Mais sa réponse ne fut guère compréhensible: «Attendez, attendez! Oh là là! Ah! Un vaisseau cosmique, c'est une sorte d'égrégore, qui peut à volonté passer du monde du rêve au monde corporel et vice versa. Dans le monde matériel il prend la forme d'une maison, comme un énorme potiron, capable de retenir l'air, parfois grand comme un village entier. Puis il passe dans le monde de l'esprit, et il peut alors réapparaître en n'importe quel autre endroit de notre monde matériel, sans aucun trajet intermédiaire. C'est très pratique pour visiter les autres univers ou les autres mondes de notre univers. Et les Gardiens Cosmiques vivent tans des vaisseaux...
- (Algénio) On peut aller dans les mondes de l'esprit avec son corps?
- Pas tout à fait tel quel, mais n'oubliez pas que notre univers est aussi un monde de l'esprit parmi d'autres, créé par la Pensée de la Source Universelle de Vie. Il ne diffère pas fondamentalement de l'astral: il en est un plan parmi une infinité d'autres, juste plus rigide et plus persistant que nos rêves. Je veut dire par là qu'il continue d'exister même quand on ne pense pas à lui, ce qui est une propriété tout de même étonnante quand on y réfléchit bien. Il y en a de bien plus raides encore, où vont les âmes très fortement atteintes par le mal, par exemple celles qui ont échoué dans leur évolution terrienne.
- (Liouna) Je me demandais pourquoi le monde corporel était différent des mondes de l'esprit ou de l'astral. En fait, dans son essence, il ne l'est pas.
- (Anthelme) Oh là là! En tout cas Nellio si tu vas dans ma pensée n'oublie pas de retirer tes chaussettes pleines de terre.
- (Liouna) Que font les Gardiens Cosmiques?
- Ce sont des sortes de Jardiniers des âmes, mais ils utilisent d'autres méthodes. Ils sont les Gardiens de la Vie, chargés de la protéger. Ils travaillent en parallèle avec les Jardiniers des âmes comme ceux d'Irizdar, parfois même ils s'entraident. Leur but est le même de toute façon: rendre toutes les âmes heureuses. Pour Aéoliah, leur seul travail notable fut de dévier les météorites dangereuses, lors de la formation et quelquefois encore de nos jours. Ils interviennent dans le plan matériel, à l'aide de leurs puissants vaisseaux cosmiques, ce qui demande plus encore de Sagesse que de travailler dans la pensée comme ceux d'Irizdar. Mais je ne peut en dire plus car...
- (Les autres, en choeur) Nous ne sommes pas encore prêts pour ces choses!
- (Ozoard) Euh si, mais... pas tout le plaisir à la fois!»
Orzeilla fit malicieusement diversion: «Tiens mon chéri goûte ces murlines. C'est l'heure de manger, on parlera des vaisseaux une autre fois»
Passons sur les explications qu'Ozoard dut fournir aux nouveaux éolis sur beaucoup d'autres sujets: tout ce qu'il leur apprit pendant ces deux jours tiendrait en fait dans un gros livre. Nous aurons l'occasion d'en voir des parties de temps en temps, au fur et à mesure du déroulement de cette histoire, surtout vers la fin. Ce furent deux jours et deux nuits de discutions passionnées, entrecoupées de jardin et tout de même d'un peu de sommeil, sauf le second après-midi où Ozoard et Orzeilla disparurent comme le premier, on ne sait où.
Nellio remarqua qu'en revenant ils avaient sur eux, faible mais reconnaissable, le parfum aérien et incomparable des grosses fleurs mauves qui poussent uniquement sur l'arbre d'Adénankar. Ozoard n'était pas là seulement pour leur raconter des belles histoires. Il avait bien réussi à piquer leur curiosité, en tout cas! Et si c'était simplement là son but?...
Anthelme fit remarquer que Liouna était sur le chemin d'Irizdar, où elle aurait certainement beaucoup à faire. Elle lui répondit que de toute façon, lui aussi, à force de demander des rouleaux, avait fini par se faire remarquer de leurs gardiens. C'est sans doute ce qui leur valait cette visite!
Le troisième matin, ils trouvèrent en se levant les deux oies blanches et roses qui attendaient, dans le champ de fraises, devant la longue courge d'Anthelme. Elles ne disaient rien, elles ne bougeaient pas, elles attendaient. Quelques fraises avaient disparu, mais baste, on les leur laissait de bon coeur. Ozoard et Orzeilla arrivèrent pour la troisième fois au moment de déjeuner avec eux, mais ce fut comme on s'en doute pour leur dire au revoir. Contrairement aux deux premiers jours, ils mangèrent tous ensemble sans rien dire, dans un silence complice, appréciant simplement leurs présences mutuelles, tout entiers au merveilleux parfum des fruits dont ils se délectaient, dans leur petite cour de mousse mauve, encore fraîche de nuit.
Les fleurs d'Aéoliah exhalent leurs parfums à différents moments de la journée: parfums de la nuit, subtils et légers, insaisissables ou sans origine décelable, les plus beaux peut-être; parfums du matin, frais et vivifiants; ceux de la journée, capiteux et chauds, ou résineux; ceux du soir, suaves et doux, et même ceux de la pluie, que l'on retrouve toujours avec plaisir. Dans leur petite cour, il flottait toujours une senteur fraîche et agréable qui ne provenait d'aucune plante particulière, parfum du sol humide et des feuillages abrités, gorgés de sève à peine séparée de l'air par une si tendre pellicule.
Juste à la fin du déjeuner, ils entendirent les deux oies ouvrir leurs ailes et lisser leurs plumes pour l'envol. Ozoard et Orzeilla se levèrent alors sans un mot, et firent à nouveau le geste de fraternisation éoli, pour le départ. Les nouveaux éolis, surtout Anthelme, ressentirent un manque de ce départ, pas vraiment de la tristesse, sentiment inconnu des éolis, mais un vide dans leur âme...
Juste Ozoard demanda: «Et le rouleau? Il t'a plu?»
Anthelme réalisa alors qu'il ne l'avait même pas déballé, pris qu'il était dans les passionnantes discutions d'Ozoard: il gisait dans sa salle d'étude, avec les autres qu'on y avait abrités. Pourtant il l'avait attendu, ce rouleau!
Le temps de recharger les autres rouleaux violets, et les étonnants visiteurs se juchèrent sur leurs oies, faisant de joyeux au revoir.
Il était l'heure d'aller s'activer aux champs. Les joyeux éolis se remirent bientôt au travail, mais ils étaient encore un peu à Irizdar..
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CHAPITRE 9
SECOURISTES DES AMES
(sommaire)
Fort curieusement, la proposition-décision de Liouna de venir en aide aux Terriens ne sembla provoquer tout d'abord aucune réaction ni aucun commentaire dans le village. Mais un observateur attentif aurait surpris, çà et là, des discutions dans l'intimité des maisons, la nuit. De temps à autres on faisait de petits cercles de méditation. Il fallut du temps. Il y en avaient qui étaient intéressés par cette initiative, voire enthousiasmés, et d'autres pas. Un tel travail demanderait un psychisme solide et certaines qualités particulières, dont les éolis n'étaient pas tous dotés car ils n'en avaient pas forcément besoin pour leur vie sur Aéoliah. En particulier c'était bien trop dangereux pour les jeunes âmes des nouveaux éolis, sauf Liouna bien sûr, qui n'était pas du tout une jeune âme, même si physiquement elle sortait de l'enfance.
Ne croyez pas qu'il y eut un quelconque désaccord, ni même ce que nous appelons un débat entre ceux que cela intéressait ou non. Même les éolis qui ne comptaient pas du tout s'y investir personnellement adhéraient totalement au projet. L'idée de Liouna avait été inspirée par l'Amour, la première loi universelle. Il n'y avait donc aucune objection possible, ni même pensable. Seulement à résoudre les difficultés pour la réaliser. Donc tous les éolis étaient de grand coeur ensemble et cherchaient ensemble comment faire.
Cela prit en fait des années. Il fallut d'abord s'instruire des conditions régnant sur la Terre. Des éclaireurs s'y rendirent un peu témérairement, en esprit, mais ils trouvèrent la Terre entourée d'un épais égrégore de prudence (Qui y est encore, rassurez-vous). Comme ce n'était pas la dernière qualité des éolis, ils n'insistèrent pas. De loin ils contemplèrent son apparence physique. La Terre n'a pas d'anneau, mais c'est, comme nous l'avons vu, une planète double: sa planète compagne n'est autre que la Lune, qui est ainsi plus qu'un simple satellite comme ceux de Jupiter.
Les éolis trouvèrent la Terre fort belle... Et elle l'est encore aujourd'hui, malgré le gris et le noir qui la rongent.
Adénankar, au début, suffisait seul a expliquer l'essentiel. On le voyait par ci, par là, chez l'un, chez l'autre. Des petits groupes se formaient, on posait des questions. Mais au fur et à mesure que les esprits se préparaient il fallait de plus en plus de présence, et Adénankar dût demander l'aide de ses amis.
Un jour, au crépuscule, la Montagne du Soir s'irisant de violet, ils arrivèrent, à une douzaine. Ils venaient d'Irizdar, de l'école de Sagesse. C'étaient, comme les éolis de la montagne, des éolis qui avaient accompli la seconde étape de la vie Aéolienne. Mais au lieu de se préparer à partir pour d'autres univers plus beaux encore, ils avaient choisi de rester encore un temps sur Aéoliah, pour enseigner. Les plus âgés dépassaient les cent mille ans, ce qui ne les empêchait pas de rester plaisantins et tendres comme de jeunes éolis. Le rôle de l'école d'Irizdar était surtout d'aider les éolis à accéder à la seconde étape de leur vie, ce qui prend beaucoup de travail. Les éolis que nous connaissons en étaient tous à leur première étape, sauf les Jardiniers des âmes, comme Adénankar; mais l'école des Jardiniers des âmes où Liouna avait connu Adénankar était elle située dans un plan spirituel, sans lieu physique, sans lien avec Aéoliah. Seule une annexe locale était à Irizdar, comme nous l'avait expliqué Ozoard. C'était un groupe de Jardiniers des âmes qui avaient décidé d'aider les Terriens, il y a fort longtemps. Ils choisirent Aéoliah comme lieu d'accueil pour les Terriens qu'ils amèneraient. Pourquoi Aéoliah se prêtait-elle si bien à cela? C'est qu'elle ressemblait beaucoup à la Terre, par certains côtés. Ainsi intégrer un ancien Terrien sur Aéoliah, comme ils l'avaient tenté pour la première fois, avec Algénio, ne nécessiterait que peu d'adaptation au niveau du corps énergétique. Autant de gagné quand il est perturbé. Il y avait d'autres raisons plus profondes, difficiles à expliquer: par exemple les yeux éolis posent sur l'univers presque les mêmes couleurs que ceux des Terriens, ce qui a de nombreuses et importantes implications, notamment pour la perception des vibrations spirituelles des personnes ou des situations.
Le groupe d'Irizdar avait choisi, pour recevoir des Terriens, notre village éoli, un village du Bonheur parmi des millions d'autres où la vie coulait paisible et poétique, dans l'Amour partagé. Adénankar, qui poursuivait son projet depuis des lustres, était venu naître sur Aéoliah dans un des villages proches d'Irizdar (il y en a des centaines) puis s'était tout bonnement installé dans le village que nous connaissons, sans rien demander à personne. Il était libre, de toute façon. Mais Adénankar, aussi sage fut-il, avait besoin d'une aide plus élevée encore. Il lui fallait quelqu'un capable de focaliser les formidables énergies dont il aurait besoin. Il lui fallait surtout rester en Harmonie avec le plan d'évolution et de guérison de la Terre. Ce projet est animé à un très haut niveau, supérieur aux anges, comme on l'a vu, mais il s'agit là de choses fort ésotériques. Une âme était descendue de ce plan pour être la compagne d'Adénankar: l'ineffable Milarêva. Frêle éoline toujours de blanc vêtue, elle paraissait n'être formée que de lumière quand on l'apercevait parfois la nuit, pâle fantôme silencieux.
La douzaine d'éolis venus d'Irizdar s'installèrent un moment dans notre village, puis firent la navette entre ici et Irizdar. Dans l'astral commençait une intense activité. Il s'était formé deux équipes d'une dizaine de membres chacune, aptes à aller sur la Terre, et ils s'entraînaient, tandis que les autres restaient tous ensemble en communion avec eux pour les soutenir. Le travail se faisait la nuit, sur la grande place des repas. Ils étaient assis ou couchés en plusieurs cercles concentriques, avec des fleurs-lumière au centre. Ceux couchés au milieu partaient dans l'astral, soutenus et aidés par ceux assis en cercles tout autour, formant un égrégore très puissant. C'était facile ainsi, mais ce le serait beaucoup moins plus tard: autant être prêts.
Algénio, lui, ne pouvait évidement pas tenter de quitter Aéoliah, mais il venait aux réunions et aux discutions; il prit même à coeur ce travail dont il avait été le premier et très heureux bénéficiaire. Dès qu'il sut quitter son corps il alla aider aux travaux de méditation. Son témoignage vécu était très précieux; il aidait à se représenter les conditions mystérieuses et déroutantes régnant sur la lointaine Terre. Les cours des éolis d'Irizdar paraissaient en effet bien abstraits, tant ces conditions étaient bizarres. Algénio, à cette période, retrouva d'autres souvenirs, mais ce furent presque les derniers. Dans une scène particulièrement absconse, $$ il se voyait avec un grand animal terrien, couvert de poils, dans le même genre que ceux qui vivent près des pôles d'Aéoliah. L'ancien Algénio, avec d'autres de ses compagnons, le maintenait immobile, et il semblait que l'un d'eux $ enfonçait un morceau de métal dans le corps de l'animal. Il en jaillit même un liquide rouge qui éclaboussa leurs jambes nues. Aucun éoli, dans toute l'existence d'Aéoliah, n'avait certes jamais vu du sang avec ses yeux de chair, mais ils connaissent pourtant fort bien son aspect, puisqu'il leur suffit, en astral, d'observer l'intérieur du corps physique d'un de leurs amis pour en connaître les plus infimes rouages, os, veines, organes. Mais le sens d'une telle scène était totalement incompréhensible et elle mit Algénio fort mal à l'aise quand elle lui réapparut. Algénio pensa que c'était sans doute là une manifestation de cette chose inconcevable qu'Adénankar appelait «le mal». Il était tout de même urgent de faire quelque chose. Heureusement la nature foncièrement optimiste et positive des éolis reprit magistralement le dessus, une fois pour toutes, et Algénio flanqua définitivement l'adversité au tapis. Il alla raconter ses souvenirs à l'assemblée au travail puis il les chassa de son esprit à tout jamais. Nous-mêmes n'en accablerons pas davantage le lecteur.
Juste une remarque, sur l'emploi de ces signes *, et $, que vous avez déjà rencontrés ici ou là, en têtes de chapitres ou d'alinéa, au fil de ces pages. L'étoile c'est l'Espoir, c'est la Lumière. Elle indique donc des passages particulièrement poétiques ou agréables... Presque tout jusqu'à présent. Pour éviter aux âmes sensibles de se blesser en tombant sans être prévenues sur les scènes du mal, il fallait les signaler à l'aide d'un autre caractère typographique. Mais tous ont leur utilité, poétique ou banale, et il aurait été dommage d'associer au mal des signes d'usage fréquent dans diverses activités. Tous sauf un: le $, qui est sur le clavier de mon ordinateur. Je ne lui connais aucun usage important, et son nom, qui ressemble à douleur, le prédestinait à cet emploi... Il indiquera donc des passages douloureux, où le mal est à l'oeuvre. Le lecteur pourra donc choisir de les lire pour être instruit de certaines choses, ou de les sauter pour ne pas en être accablé. Le enfin renvoie à une sorte de dictionnaire sur les mots dont le sens peut poser problème, qu'il se soit gauchi, ou qu'il ait carrément fait l'objet de manipulations idéologiques. Ceci afin que le lecteur ne puisse avoir aucun doute sur la pensée de l'auteur.
Liouna, elle, s'était trouvée apte à aller sur la Terre parmi les premiers, ce qui n'est pas étonnant puisqu'elle faisait partie de l'équipe d'Adénankar depuis déjà longtemps. Pour la première expérience d'aide à un Terrien, avec Algénio, elle s'était proposée pour être sa compagne. On avait prévu qu'il en aurait grand besoin, et elle aussi car elle était une âme solitaire depuis longtemps. Elle avait donc poussé la compassion fort loin... De fait sans la silencieuse présence de Liouna, Algénio aurait eu bien du mal à surmonter sa maladie. Liouna, débloquée, put à nouveau sortir de son corps très facilement, sans toutefois retrouver beaucoup de souvenirs de son existence passée. Mais toutes les explications des éolis d'Irizdar lui parurent évidentes et leurs exercices faciles; elle en déduisait rapidement la suite et, par son expérience intuitive, fut d'une aide précieuse, notamment pendant les séances d'entraînement en astral.
Les autres nouveaux éolis étaient restés à l'écart de ces préparatifs, bien qu'ils venaient parfois gonfler un peu l'égrégore, de loin. Seuls Anthelme et Elnadjine purent y participer, plus tard. Nellio, Aurora, et quelques autres du village étaient bien trop vulnérables. Aurora aurait pourtant aussi aimé aider, car elle avait un coeur grand comme ça; celui qu'elle portait en insigne, elle l'avait brodé elle-même, très grand, mais ainsi il cachait un peu l'étoile de la Sagesse... Elle se contenta d'assister de loin aux séances d'entraînement, en astral. Ce qu'ils allaient entreprendre, ils le savaient tous, était dangereux, même pour des âmes solides et entraînées. Ils risquaient la mort, certes, mais bien pire encore: être contaminés à leur tour et plonger dans un long cycle de ténèbres et de souffrances, où il leur faudrait trimer des siècles et des siècles pour dissiper les illusions et les distorsions du mal. Normalement cela ne devait pas arriver, mais, contrairement à ce qui se passe sur Aéoliah et sur toutes les planètes de Lumière, ils ne bénéficieraient jamais d'une sécurité absolue dans la zone terrienne, seulement d'une couverture relative. Ils réalisèrent que les habitants de la Terre avaient sécrété de puissants égrégores néfastes, capables, en concentrant leur force sur une seule âme, d'endommager gravement ses véhicules subtils. Il était important que des aides restent dans l'aura inexpugnable d'Aéoliah, prêts à tirer tout le monde au cas où... Le nombre de mesures de sécurité parlait de lui-même. Ils comprirent ces risques, mais pas un ne renonça.
L'équipe d'Adénankar escomptait bien trouver de l'aide parmi les éolis des villages; mais ils furent agréablement surpris d'une réaction aussi enthousiaste et énergique, plus qu'une aide, une collaboration active et responsable. Ils n'avaient en effet pu jusqu'à présent, faute de nombre, suivre un travail régulier sur la Terre elle-même; ce village allait donner une équipe entière, peut-être deux, capable de mener à bien le guidage minutieux et de longue haleine, qu'ils avaient projeté, de plusieurs Terriens tout au long de leur vie.
Vers la fin des préparatifs, Ozoard vint faire une conférence. Il expliqua où en était le plan d'évolution et de sauvegarde de la Terre. A cette occasion, nos amis découvrirent une autre facette d'Ozoard (Qui en comptait beaucoup, puisqu'il était très... facétieux!), un Ozoard précis et net posant magistralement ses explications, campant son sujet à grands traits lyriques, et vis à vis des Terriens, aussi impartialement dépourvu de tout ressentiment comme de la moindre complaisance.
Ozoard expliqua que l'équipe d'Adénankar était loin d'être unique: Des milliers d'autres, toutes volontaires, étaient déjà à l'oeuvre depuis des planètes amies, et ils avaient mis au point une formidable collaboration qui quadrillait toute la surface de la Terre. Depuis l'expérience de vie terrienne d'Algénio, les Terriens avaient fait progresser leurs techniques, et pour certains leurs âmes, mais il ne s'agissait que d'une minorité. En ce moment précis, dans la région visée par Adénankar, ils vivaient une période de (très) relative lumière, qui avait permis à certains secouristes des âmes de se montrer à eux physiquement, seul moyen alors de les contacter pour leur parler et leur montrer les merveilles de la vraie vie.
Ozoard expliqua également les méthodes utilisées par les secouristes des âmes. Il était inutile d'essayer d'élaguer autoritairement le mal dans l'esprit des Terriens, comme cela se fait quelquefois des vieilles branches de certaines plantes. Il aurait tout simplement repoussé ailleurs, et cela tant que les Terriens n'auraient pas eux-mêmes le désir de Bien, tant qu'ils n'auraient pas accompli le nécessaire travail de purification. Surtout que, comme les lecteurs ont pu le constater, le simple fait d'expliquer à quelqu'un qu'il est dans le mal n'a souvent pour seul effet que de le mettre en colère, ce qui l'y enfonce encore davantage! Pour la même raison, il est généralement inutile, voire néfaste, de chercher à démontrer la vérité, ou de donner des preuves concrètes, sauf cas précis, car ils doivent d'abord aspirer eux même à connaître cette vérité en leur âme, par leur seule libre décision, par leur seule recherche, leur seul Amour de cette vérité. Le travail des Jardiniers des âmes se limite en fait à seulement être là au bon moment, à proposer les bonnes idées, les bons sentiments, les bonnes vibrations, juste quand les âmes commencent à être réceptives. Parfois on peut faire un peu plus, mais...
Une autre raison de cette discrétion des Jardiniers des âmes est qu'il est dangereux de s'immiscer dans les compliqués écheveaux de situations entremêlées que le mal des Terriens secrète sans arrêt. Ils risquent en effet de s'y trouver empêtrés à leur tour... Aux murmures de l'assemblée, Ozoard (C'était un orateur hors pair) répondit que cette marge de manoeuvre très restreinte, si elle ne permet que trop rarement aux Jardiniers des âmes de résoudre eux-mêmes les problèmes et malheurs de la Terre, les laisse toutefois libres pour l'essentiel: l'éveil des âmes de leurs élèves Terriens. Cet éveil, en lui-même, suffit à anéantir ces problèmes sans avoir à les résoudre. De toute façon l'influence des Jardiniers des âmes sur les conditions environnant leurs protégés est tout de même notable, surtout avec l'aide des anges gardiens de la Terre. Mais les interventions matérielles directes éventuellement nécessaires sont elles du ressort des Gardiens Cosmiques, qui, on s'en doute, jouent un rôle très important dans le sauvetage des planètes où sévit le mal. Même ainsi les Gardiens Cosmiques se font très discrets: généralement ils ne laissent aucune trace tangible de leur action, et quand, exceptionnellement, ils interviennent au vu et au su d'un Terrien, ils s'arrangent pour que les autres n'en aient aucune preuve, afin de ne pas fouler leur libre-arbitre. Mais ces précautions draconiennes n'ont aucunement pour but d'interdire aux Terriens de bonne volonté de connaître l'existence des aides cosmiques, si cela leur est agréable de savoir que des êtres bénéfiques oeuvrent pour leur guérison!
Une parenthèse ici, ami lecteur, qu'Ozoard ne pouvait évidemment pas faire à cette étape de ce récit: Il ne faudrait pas s'imaginer que les Gardiens soient une sorte d'«armée» des puissances cosmiques! Bien au contraire! Ils sont des gens extrêmement gentils et pacifiques, dévoués à l'extrême... Bien loin d'eux l'idée d'utiliser des armes, mais ils disposent de moyens considérables dont ils usent avec énormément de discrétion, en accord avec les tréfonds de la Source de Vie universelle ou de la Hiérarchie des Gardiens du Plan de Sauvetage de la Terre. Quelquefois, il faut ce qu'il faut... Une intervention «chirurgicale», un humain pour qui une preuve sera salutaire, un événement qui ne doit avoir lieu à aucun prix, un Terrien à évacuer de la Terre avec son corps... Les Gardiens Cosmiques sont là. On les appelle aussi les Réparateurs, car ils savent réparer les bonheurs brisés, ou les Chevaliers du Cosmos, car comme nos antiques ordres de chevalerie, ils ont fait voeu de protéger les innocents quels qu'ils soient.
Vint enfin le temps de la première expédition des éolis. C'était vers le milieu de la nuit, plus favorable au voyage astral, avec une obscurité et un silence bienvenus, même pour les éolis qui ont pourtant bien mieux que nous la faculté de se fermer yeux et oreilles pour se concentrer à l'intérieur. Les participants arrivèrent petit à petit, avec leurs couvertures étanches à la rosée, car elle commence à se condenser à cette heure plus fraîche de la nuit. On parlait peu. Le moment était grave, car, peu après les secouristes des âmes partiraient pour un monde inconnu, incertain et dangereux. Il était possible que certains n'en reviennent pas, et même que l'on ne les revoie plus jamais dans cette vie. Il y avait huit partants, dont Liouna et plusieurs autres qui laissaient leur compagne ou leur compagnon. Mais chacun s'acquittait du rôle choisi, sans une hésitation ni un temps mort. Quelques-uns plaisantaient, mais tous ne riaient pas, loin de là.
Enfin, quand tout le monde fut calé et couvert, le silence qui s'établit donna le signal du départ. La place du village était maintenant obscure et silencieuse, et les silhouettes couchées ou assises en rond paraissaient pétrifiées. Mais dans l'astral régnait une lumineuse activité, le temps que chacun se retrouve bien. Un spectateur dans l'astral aurait vu les huit partants, leurs formes évanescentes entourées d'auréoles vibrantes, lumineuses, et avec eux plusieurs autres éolis qui avaient le don précieux de rester «l'oeil dans l'astral et le pied dans la matière» et dont le rôle serait de faire le guet. Adénankar, lui, restait pour harmoniser l'égrégore de soutient, plus de cent éolis en méditation sur la place. Liouna n'était pas seule à diriger le groupe des secouristes des âmes, puisque quatre de l'équipe d'Adénankar, venus en astral depuis Irizdar, les y attendaient déjà pour partir. Ils ressentirent également sur eux plusieurs autres regards inconnus...
Il y eut un moment d'hésitation, le seul: dans l'astral les émotions de toutes sortes les atteignaient plus directement et, il faut le dire, ils avaient peur. Il leur fallu se réaligner sur la Sérénité avant de partir; heureusement leur entraînement leur permettait de le faire rapidement. Sinon il aurait mieux valu rester: la peur est le meilleur moyen de s'attirer des tuiles. Le groupe se resserra en sphère, solide comme un roc, puis commença à s'élever lentement, sans qu'aucun ne renonce. Arrivés à hauteur de l'anneau planétaire, ils firent la pause traditionnelle de tous les éolis qui s'en vont en voyage hors de leur chère planète. Des millions d'autres éolis partant et revenant sans cesse, formaient dans l'astral un second anneau brillant et chatoyant, un anneau de vie, de gaieté, de gentillesse, de Poésie. Et les secouristes des âmes, comme à l'accoutumée, admirèrent, en s'éloignant doucement, leur si beau paradis. Cette gaieté, cette Poésie, cette planète aimée, leurs gentils compagnons tant chéris, ils risquaient de ne pas les revoir. Ils s'en imprégnaient donc particulièrement bien.
Ils survolaient le côté nocturne, mais vers l'Ouest de ce disque obscur les continents et les océans Aéoliens étaient phosphorescents de fleurs-lumière et d'algues-lumière. Le bord noir du disque se frangea de bleu, puis de rouge lumineux et le Soleil en émergea brusquement dans une gloire de lumière. Contournant Aéoliah en une vaste boucle, la planète leur apparut pleinement éclairée, déjà petite, mais si belle! Enfin ils foncèrent dans l'espace intergalactique obscur, à la vitesse de la pensée et, se visualisant à côté de la Terre, ils s'y retrouvèrent instantanément, ensemble grâce à leur profonde harmonisation. La Terre était effectivement aussi belle qu'Aéoliah, avec sa Lune compagne orbitant paisiblement autour. Ils en avaient de la chance, les Terriens, de voir ainsi une autre planète de leurs yeux, simplement en levant le nez. C'était sans doute pour leur montrer clairement qu'il y a «autre chose». Liouna, atterrée, vit que le Sahara avait grandi depuis qu'elle était venue pour Algénio. (Elle avait retrouvé en astral le souvenir de cet épisode).
A nouveau ils eurent une émotion: les choses sérieuses commençaient. Les anciens de l'équipe d'Adénankar ne montraient quand à eux aucune perturbation dans leur aura. Pas un ne regarda en arrière. Pourtant, si ils l'avaient fait à ce moment... Mais ils étaient déjà dans la zone de protection relative.
Ils approchaient maintenant et l'action chassa la tentation de la peur. Il fallut franchir la barrière psychique au niveau des ceintures de Van Allen, et ses seuils de protection, gardés par des anges sereins mais vigilants. Ils ne virent pas vraiment ces anges, qui n'ont pas forcément d'apparence. Mais ils échangèrent une sorte de «Nous sommes les éolis d'Aéoliah, nous venons pour le secourisme des âmes, et nous en sommes capables». Maintenant qu'ils étaient connus, ils pourraient passer comme ils le voudraient. C'était un peu comme à l'entrée d'une usine dangereuse, où on leur aurait accordé un droit de passage.
Dès ce moment ils surent que les choses ne se déroulaient pas comme prévu. Encore une fois les Jardiniers des âmes avaient eu trop confiance en leurs protégés, et ils avaient voulu aller trop vite. $$ L'empereur Charlemagne avait promulgué des édits cruels comme de $ brûler ou de noyer tous les habitants de l'Empire Franc qui avaient rencontrés des êtres surnaturels, tous assimilés en vrac à des démons. Certains protégés des Jardiniers des âmes avaient trop parlé de leurs rencontres avec les messagers du ciel, et ils payaient un lourd tribut à l'ignorance et au fanatisme! La Terre était encore loin de sortir de la barbarie. C'était une catastrophe, qui ruinait plusieurs décennies de travail. Du moins dans le plan formel. C'était aussi une effervescence, parmi les anges gardiens. Ils reconnurent alors, à la stupéfaction des éolis, que ces derniers s'étaient magistralement préparés et qu'ils pouvaient descendre tout de suite; du reste il y avait urgence, en bas. Ce qui explique sans doute que les si bons et si diligents anges gardiens ne prirent pas la précaution de vérifier chacun des éolis du groupe. Mais on était en zone de sécurité de plus en plus relative, dans le feu de l'action et de l'urgence, et là où on allait maintenant, chacun ne pourrait plus compter que de sa propre vigilance.
$$ Les éolis tombèrent en pleine scène d'horreur, de meurtre et de bûcher, dont on épargnera les détails au lecteur. Comme on l'a vu, même en de si graves circonstances, ils n'avaient guère le pouvoir d'intervenir physiquement pour empêcher le massacre. La seule chose à faire était d'aider les malheureux à transiter, atténuer leurs souffrances, désamorcer la peur panique que les Terriens ont de la mort, et surtout préserver au mieux les acquis de leur évolution récente. Il fallait surtout agir très vite, en quelques secondes, aussi un spécialiste prit la direction des éolis pour se charger d'une jeune femme: ils purent lui parler dans son for intérieur et lui éviter la terrible morsure du feu. Une bouffée d'oxyde de carbone l'envoya dans l'astral, infiniment étonnée et encore toute palpitante de terreur. C'était comme à une sorte d'accouchement... dans l'autre sens. Et fort prématuré, croyez moi. Aussitôt cette fragile créature fut aspirée vers le haut par ses anges protecteurs. C'est à cet instant que les éolis...
Aurora aurait dû être en train de dormir paisiblement dans son poétique potiron Aéolien, dans les bras de son Nellio, parmi les tendres châles roses. Mais, curieuse, elle était sortie en astral elle aussi pour regarder de loin le départ. Elle voulait voir sa tendre amie Liouna, et elle la vit, son aura flamboyante du beau rouge de l'action et de l'intrépidité. Aurora était fascinée. Elle les avait déjà observés ainsi pendant leurs exercices, en évitant de les déranger, si bien que sa présence ne fut pas remarquée. Elle les avait suivis... Seule l'entrée d'Aéoliah est contrôlée, pas la sortie, comme c'est généralement le cas sur les planètes enchanteresses dont les propres habitants n'ont nul besoin d'être surveillés. Elle n'était absolument pas préparée, ignorant totalement ce que pouvaient être la souffrance ou les ténèbres, n'ayant qu'une très vague idée de ce qui l'attendait, et ses jeunes véhicules subtils inexpérimentés ne ressentirent pas le pincement au coeur qui signale l'approche de la Terre. Elle entra en zone de sécurité relative juste derrière le groupe, trompant ainsi involontairement la surveillance des anges gardiens. Sentant l'appel de l'urgence, son grand coeur répondit, mais sa trop courte existence sur Aéoliah n'avait pas permis à son véhicule astral d'intégrer ce que son cerveau y avait appris. Un grand coeur cachant l'étoile de la Sagesse... Oubliant toute prudence, se précipitant pour aider elle aussi, elle se retrouva complètement perdue dans la purée que nous venons de voir. Que se passa t-il alors? Isolée, elle fut une proie facile pour l'horrible égrégore qui émanait de la foule malade, vociférante. Sans doute a t-elle tenté, abominable imprudence, de se rendre compte des sensations et des sentiments qui vibraient dans l'esprit d'une des victimes, ou pire encore dans celui d'un des assassins. Là étaient les véritables ténèbres... Ne comprenant pas encore ce qui arrivait, elle persista plusieurs dixièmes de secondes. Réalisant enfin, elle lança un pathétique «A l'aide» mais trop tard.
Les guetteurs restés sur Aéoliah firent le signal et les cent méditants tirèrent aussitôt la «corde» abstraite qui assurait le groupe plongé sur la Terre. La place silencieuse aux silhouettes figées se mua instantanément en un tohu-bohu: tous avaient réintégré leurs corps physiques fort brutalement. Ce fut ensuite une belle confusion: tout allait bien chez les secouristes, qui donc avait appelé? Les guetteurs durent chercher à se souvenir, ce qui ramena un silence relatif. Chaque guetteur passa dire un nom à l'oreille d'Adénankar, qui passa de l'étonnement à la plus extrême gravité. A la fin il prononça «Aurora». Les éolis se regardèrent, incrédules. Puis deux s'envolèrent avec Adénankar et Liouna en direction du potiron d'Aurora et Nellio. Dans l'obscurité presque complète à cette heure, ils évitèrent juste de se cogner face contre Nellio qui montait précipitamment vers la grande place: heureusement que l'ouïe des éolis leur permet de voler dans le noir. Arrivés dans la chambre d'Aurora, il la trouvèrent, immobile, qui les regardait sans expression. Elle prononça le nom de Nellio, puis des paroles qui se rapportaient incontestablement à ce qu'ils venaient de vivre sur la Terre. Merci à la Source Universelle de vie, elle était revenue. Mais dans quel état!
Le lendemain, le village avait repris son aspect normal, mais les éolis ne riaient pas. Certes les secouristes des âmes avaient montré leur capacité à agir efficacement et leur première sortie avait été une réussite, surtout avec la situation (heureusement extrême) qu'ils avaient eue à affronter. Ceux qui auraient encore douté savaient maintenant que les histoires de la Terre n'étaient pas des blagues, mais bien de terribles dis-réalités. La plupart des éolis n'avaient pu imaginer pire, comme mal, qu'un fruit pourri tombant sur la figure, ou qu'une plaisanterie trop appuyée... La sécurité des secouristes eux-mêmes avait également été parfaitement assurée, mais ce succès avait été terni par l'incroyable imprudence d'Aurora. Elle ne s'était pas levée et restait dans son lit, le regard vide, dans les bras de son Nellio qui ne l'avait pas lâchée. On mit un moment à comprendre ce qui s'était passé, et il fallu même retourner voir les anges gardiens de la Terre pour apprendre qu'Aurora les avait suivis. Ces gardiens furent très peinés d'apprendre leur erreur, et ils durent avouer que cela arrivait malheureusement, parfois... Dans la zone d'influence d'une planète où sévit le mal, aucune sécurité n'est infaillible, malgré toutes les précautions qu'il est angéliquement possible de prendre. Mais ces gentils gardiens félicitèrent aussi chaudement les éolis pour leur aide; dans l'opération de la veille, seul un des humains avait réellement souffert: on n'avait pas pu l'aider car il s'était enfermé dans la haine pour ses bourreaux. Il fallait maintenant laisser prudemment cette émotion se dissiper, avant de pouvoir le guider dans les premières étapes de sa nouvelle vie abstraite. La jeune femme qu'ils avaient aidée était très heureuse maintenant, surtout qu'elle avait retrouvé son cher compagnon également assassiné quelques jours plus tôt. Mais ils n'étaient pas encore assez évolués pour quitter la Terre: ils renaîtraient dans une contrée plus douce et plus avancée que l'empire Franc, par exemple chez certains indiens d'Amérique du Nord, à qui des vaisseaux cosmiques rendaient quelquefois visite car ils étaient pacifiques et de bonne volonté. Ils représentaient l'idéal de vie auquel la jeune Terrienne et son compagnon avaient aspiré juste avant d'être si sauvagement massacrés. Ils pourraient maintenant assimiler cet idéal en profondeur, tranquillement, car l'invasion de l'Amérique ne serait pas encore avant plusieurs siècles.
Comme on l'a vu les éolis sont foncièrement optimistes et positifs; le village redevint actif et harmonieux, mais pas vraiment gai. Aurora ne semblait pas s'arranger. On était parvenu à faire manger Nellio, mais elle refusait. Or le corps éoli, léger et dépourvu de réserves, ne peut vivre plus de quelques jours sans manger. Nellio le savait. Leur bonheur allait-il ainsi partir en fumée?
Il s'écoula trois jours ainsi. La peau d'Aurora devenait translucide et rougeâtre, car elle épuisait rapidement les réserves de glycogène qui lui donnent son fond clair. La troisième nuit, Nellio, qui n'avait pas dormi de tout ce temps, sentit que le sort d'Aurora était scellé. Il n'eut jamais le coeur de demander ce qui s'était passé exactement cette nuit-là, et ne le sut que longtemps après, par des bribes de conversations.
Adénankar et son équipe avaient humblement compris que leur compétence était dépassée. Ils avaient fait appel à plus haut dans la hiérarchie des règnes vivants. Il y eut une brève réunion, dans un plan abstrait. Le diagnostic tomba: Aurora avait faussé et endommagé plusieurs de ses corps subtils. L'âme d'Aurora, merci encore à la Source de Vie universelle, était restée innocente, mais elle était contaminée et il lui faudrait longtemps pour se réparer. Son corps énergétique était comme voilé et désaligné, hors de prise de l'âme, plusieurs connexions rompues d'avec le corps physique. Ce dernier n'avait pas souffert, mais, privé d'énergie subtile, il ne pouvait plus se régénérer et, même si Aurora mangeait, le processus de vieillissement s'enclencherait avant quelque mois. Et si Aurora se désincarnait maintenant, Nellio la rejoindrait rapidement, car les éolis ne peuvent survivre sans les échanges d'énergie et de tendresse dans leur couple. L'âme de Nellio risquait alors d'être entraînée à son tour dans les divagations de celle d'Aurora. Et de cela il n'était absolument pas question. Jamais Aéoliah n'abandonnerait ses enfants.
Les décisions désagréables mais inévitables furent prises et appliquées immédiatement. C'était l'heure où presque tous les éolis et les animaux dorment, quand l'anneau naissant au levant annonce l'aube encore lointaine. Nellio veillait; il n'était pas vraiment malheureux, puisque les éolis ne captent pas les sentiments désagréables. Il prenait la situation avec une désarmante absence de tout signe de chagrin. Mais son âme était elle catastrophée, et de cela une ombre épaisse planait sur sa conscience. Soudain il sentit le sol vibrer doucement. Ce n'était pas un frisson d'Aéoliah, car cela durait. Il en était à se demander ce qui arrivait quand Aurora, comme mue par une autre volonté, se leva, engourdie, passa sa plus belle robe violette, et sortit. Nellio la suivit. Il ne comprit pas tout de suite la scène. Ils étaient dans la petite cour de mousse mauve, vous vous rappelez, auprès de la longue courge d'Anthelme. Il y avait des silhouettes d'ombre dans la nuit: Adénankar et plusieurs autres qu'il ne connaissait pas. Et aussi une autre silhouette, pâle celle là, qu'il reconnut même sans jamais l'avoir vue: Milarêva! Elle mit une main sur l'épaule de Nellio, qui fut immédiatement subjugué par le puissant et émouvant magnétisme qui en émanait. Aucune parole ne fut prononcée.
Dans le ciel se découpait une large forme ovale. Au-dessus du buisson se penchait un humain grand comme nous, gigantesque pour les éolis. C'est son pas qui avait fait vibrer le sol. Du vaisseau cosmique jaillit soudain un éclatant faisceau de lumière, sans source visible. L'humain apparut éclairé: il avait la peau bleue, très bleue. Sans aucun préliminaire il posa devant Aurora le petit berceau en osier enfroufrouté de velours rose. Aurora, sachant apparemment ce qu'elle devait faire, y grimpa pour s'y allonger. L'homme bleu reprit alors le berceau dans ses mains et le porta à son coeur. Il fit à Nellio un sourire navré. C'était un Gardien Cosmique: pas question pour lui de trier ses sentiments, et il la ressentait douloureusement, lui, la tristesse. Il pencha le berceau en pleine lumière. Aurora tendit la tête de côté pour regarder une dernière fois son Nellio, et ils virent couler la larme.
Après un instant très court et très long à la fois, l'homme bleu et son précieux fardeau s'éleva dans les airs, comme aspiré par le vaisseau. A peine y fut-il entré que tout disparut instantanément sur place dans le ciel étoilé. Milarêva, après une dernière étreinte, retira doucement sa main et tous filèrent furtivement, laissant Nellio immensément seul. Il gardait sur son épaule le brûlant souvenir de la main parfumée de Milarêva, comme si elle le serrait toujours. Elle lui avait donné toute sa merveilleuse compassion, qui lui permit de supporter... et le fit dormir jusqu'au lendemain midi.
Le village reprit sa vie normale, et les éolis leur gai bonheur. Il n'aurait servi à rien de se taper la tête aux potirons à propos d'Aurora. Le secourisme des âmes n'avait pas à être abandonné: il continua, avec d'autres précautions inspirées de l'expérience durement acquise. Nellio resta moins actif, avec moins d'initiative. Il serait mort rapidement, seul sans sa compagne, et aurait dérivé lui aussi, et c'est ce qu'il fallait surtout éviter. La nuit d'après le départ d'Aurora les Gardiens Cosmiques revinrent aussi discrètement, pour installer la pyramide; Nellio y habita désormais, laissant son potiron rose à Algénio et Liouna.
La pyramide avait les arrêtes un peu arrondies et elle se cachait sous un arbuste, car une construction anguleuse, ça jure drôlement dans un paysage Aéolien. Elle était un peu à l'écart du village, vers le haut; on pouvait y accéder discrètement de la forêt. Nellio s'y sentit bien: elle contenait un transmutateur d'énergie qui devait lui permettre de vivre sans la douce chaleur de sa compagne. Privé même de toute communication télépathique, il dut apprendre à se faire à cet immense silence. Il dormait là de longues nuits, et pas question d'aller se balader en astral. De temps à autres il y recevait la visite de Milarêva.
Quant à Aurora, vous avez certainement compris que ce fut elle l'infortunée pensionnaire de la crypte d'Uhluhlorah. Réparer ses véhicules inférieurs aurait été de la routine pour les Gardiens Cosmiques, mais pour son âme c'était une autre affaire.
CHAPITRE 10
* ANTHELME A IRIZDAR *
(sommaire)
Pour échapper quelque peu au goût amer qui flottait sur le village les temps qui suivirent l'accident d'Aurora, Anthelme décida d'aller à Irizdar. Il invita Nellio, ce qu'Adénankar approuva. Il n'eut pas besoin d'inviter Algénio et Liouna, ni bien sûr Elnadjine. Tous les cinq se rendirent donc à Irizdar.
Ils avaient rendez-vous à l'aube, sur la plate-forme d'Adénankar. Ils y arrivèrent à l'heure où le silence cristallin annonce l'aurore. Tout d'abord, dans l'obscurité, ils n'en virent que le contour. Ils s'y posèrent. Adénankar était déjà assis au milieu de la mousse, et Milarêva, un peu en retrait, se reconnaissait aisément à sa silhouette claire, comme légèrement lumineuse, et à l'ineffable parfum d'Amour que l'on ressent toujours en sa présence. Sauf Nellio, ils la voyaient pour la première fois, aussi leurs petits coeurs se mirent à battre, et leurs visages à rougir d'une délicieuse timidité. Elle s'éclipsa au bout de quelques secondes.
Dans le plus profond silence, sans même une salutation, ils s'installèrent ensemble pour la méditation de l'aube. Seul l'écho nocturne du torrent, tout juste audible, montait du fond de son lit de brume. L'anneau planétaire à cette heure avait retrouvé toute sa splendeur.